‹ Pensées. Publiées dans leur texte authentique avec un commentaire suiviChapitre 41 sur 55 · EXTRAITS DES LETTRES A M"' DE ROANMZ · texte numérisé non relu

EXTRAITS DES LETTRES A M"' DE ROANMZ

témoin de son peu de loisir, et du désir qu'il avait d'en avoir pour vous.

Je prends part à la joie que vous donnera l'affaire des '... car je vois bien que vous vous intéressez pour l'Eglise; vous lui êtes bien obligée. Il y a seize cents ans qu'elle gémit pour vous. Il est temps de gémir pour elle , et pour nous tout ensemble, et de lui donner tout ce qui nous reste de -vie, puisque .TÉsrs-CunisT n'a pris la sienne que pour la perdre pour elle et pour nous.

Il me semble ^ que vous prenez assez de part au miracle pour vous mander en particulier que la vérification en est acbc\ te par l'Eglise, comme vous le verrez par cette sentence de M. le grand vicaire*.

Il y a si peu' de personnes à qui Dieu se fasse paraître par ces coups extraordinaires, qu'oji doit bien profiter de

* « L'aiïaire des... » Des religieuses, dans un manuscrit. Je pense qu'il

s'agit de religieuses du Poitou auxquelles s'intéressait M"« de Roannez. Quant aux religieuses de Port Royal, elles n'avaient à cette époque aucun sujet de joie.

* « Il me semble. » Il y a , comme on va le voir, entre la lettre précédente et celle-ci un intervalle do plus do huit mois. Dans cet intervalle, M"« de Roannez était revenue à Paris, soit avant, soit après le grand événement de cette année 1656, je veux dire le miracle de la Sainte-Epine. Ce miracle, qui avait éclaté si prés de la personne de Pascal, dut toucher d'autant plus le duc de Roannez et sa sœur. Marguerite Perier raconte que M'io de Roannez pensait encore à se marier quand elle vint faire une neuvaine à la Sainte Epine pour un mal (l'jcux, et (|ue le d/rnier jour de la neuvaine elle fut touchée de Dieu si vivement que durant toute la messe elle fondit en larmes : au retour elle témoigna à sa mère qu'elle voulait so donner à Dieu. On a vu par l'Extrait précédent que depuis longtemps déjà cette conversion était désirée et préparée.

2 0 Do M. le grand vicaire. » M. Ilodencq , grand vicaire de l'archevêque de Paris, qui était le cardinal de Retz, éloigné do son diocèse. Cette sentence, qui approuva solennellement le miracle, est du 22 octobre 16u6, ce qui donne à peu près la date do cette lettre.

* « 11 y a si peu. » Tout ce qui suit, jusqu'à la lin, a été détaché pour l'édition de P. R., et mis j la fin des Pensées sur les miracles.

ces occasions , puisqu'il ne sort du secret de la nature qui le couvre que pour exciter notre foi à le servir avec d'autant plus d'ardeur que nous le connaissons avec plus de certitude.

Si Dieu se découvrait continuellement aux hommes, il n'y aurait point de mérite à le croire ; et , s'il ne se découvrait jamais , il y aurait peu de foi. Mais il se cache ordinairement, et se découvre rarement à ceux qu'il veut engager dans son service. Cet étrange secret, dans lequel Dieu s'est retiré, impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon pour nous porter à la solitude loin de la vue des hommes *. Il est demeuré caché, sous le voile de la nature qui nous le couvre, jusques à l'Incarnation; et quand il a fallu qu'il ait paru, il s'est encore plus caché en se couvrant de l'humanité. Il était bien plus reconnaissable quand il était invisible, que non pas quand il s'est rendu visible. Et enfin, quand il a voulu accomplir la promesse qu'il fit à ses apôtres de demeurer avec les hommes jusqu'à son dernier avènement, il a choisi d'y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, qui sont les espèces^ de l'Eucharistie. C'est ce sacrement que saint Jean appelle dans l'Apocalypse [ii , 17] une manne cachée; et je crois qu'Isaïe le voyait en cet état, lorsqu'il dit en esprit de prophétie [xLv, 15] : « Véritablement tu es un Dieu caché*. » C'est là le dernier secret où il peut être. Le voile de la nature qui couvre Dieu a été pénétré par plusieurs infidèles, qui, comme dit saint Paul [Rom., 1, 20], ont reconnu un Dieu invisible par la nature visible. Les chrétiens hérétiques l'ont connu

' <i De la vue des hommes. » Cela prend un sens tout particulier adressé à M'i» de Roannez. Le Dieu caché l'appelle au cloître.

' « Les espèces. » Mot consacré dans la langue de la théologie. Il signifie les apparences sensibles, species.

^ « Un Dieu caché » Voir Pensées, ix, page 155, note 5, et la dernière note sur l'article xx.

EXTRAITS DES LETTRES A M-^" DE ROANNIZ. 58.> à travers son humanité, et adorent Jksls-Christ Dieu et homme. Mais de le reconnaître sous des espèces de pain, c'est le propre des seuls catholiques : il n'y a que nous que Dieu éclaire jusque-là. On peut ajouter à ces considérations le secret de l'Esprit de Dieu caché encore dans l'Écriture. Car il y a deux sens parfaits, le littéral et le mystique; et les Juifs s'arrètant à l'un ne pensent pas seulement qu'il y en ait un autre, et ne songent pas à le chercher; de même que les impies, voyant les effets naturels, les attrihuent à la nature, sans penser qu'il y en ait un autre auteur; et comme les Juifs, voyant un homme parfait en Jiîsls- Christ, n'ont pas pensé à y chercher une autre nature : « Nous n'avons pas pensé que ce fût lui , » dit encore Isaïe [lui, 3] ; et de même enfin que les hérétiques, voyant les apparences parfaites du pain dans l'Eucharistie, ne pensent pas à y chercher une autre substance. Toutes choses couvrent quelque mystère; toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu. Les chrétiens doivent le reconnaître en tout. Les afllictions temporelles couvrent les biens éternels où elles conduisent. Les joies temporelles couvrent les maux éternels qu'elles causent. Prions Dieu de nous le faire reconnaître et servir en tout ; et rendons-lui des grâces infinies de ce que s'étant caché en toutes choses pour les autres, il s'est découvert en toutes choses et en tant de manières pour nous*.

Je ne sais comment vous aurez reçu la perte de vos lettres. Je voudrais bien que vous l'eussiez prise comme il faut l II est temps de commencer à juger de ce qui est bon

1 « Pour nous. » Nulle part ne se montre plus à nu ceUe doctrine orgueilleuse qui fait 'lu vr;ii el du birn un privilé|^e élerncllemcnt réservé à quelques-uns, élcrnellement interdit à tous les autres.

' a Comme il faut. » M"« de Roanncz avait à craindre que ses lettres no

OU mauvais par la volonté de Dieu , qui ne peut être ri injuste ni aveugle , et non pas par la nôtre propre , qui est toujours pleine de malice et d'erreur. Si vous avez eu ces sentiments , j'en serai bien content, afin que vous vous en soyez consolée sur une raison plus solide que celle que j'ai à vous dire, qui est que j'espère qu'elles se retrouveront. On m'a déjà apporté celle du 5 *; et quoique ce ne soit pas la plus importante, car celle de M. Du Gas ^ l'est davantage, néanmoins cela me fait espérer de ravoir l'autre.

Je ne sais pourquoi vous vous plaignez de ce que je n'avais rien écrit pour vous', je ne vous sépare point vous deux, et je songe sans cesse à l'un et à l'autre. Vous voyez bien que mes autres lettres, et encore celle-ci, vous regardent assez. En vérité , je ne puis m'empècher de vous dire que je voudrais être infaillible dans mes jugements, vous ne seriez pas mal si cela était, car je suis bien content de vous, mais mon jugement n'est rien. Je dis cela sur la manière dont je vois que vous parlez de ce bon cordelier persécuté, et de ce que fait le*... Je ne suis pas surpris de voir M. N. * s'y intéresser, je suis accoutumé à son zèle, mais le vôtre m'est tout à fait nouveau ; c'est ce langage nouveau que produit ordinairement le cœur nouveau. JÉstjs-Christ a donné dans l'Évangile cette marque pour reconnaître ceux qui ont la foi, qui est qu'ils parleront un

fussent surprises et ne compromissent Port Royal. Voir la note 4 de la page 581 .

' « Celle du 5. » Voir plus loin nos conjectures sur la date de cette lettre.

* « M. Du Gas. » Voir page 581 , note 4. Celle de M. Du Gas parait signifier, celle que vous écriviez à M. Du Gas.

^ « Pour vous. » En écrivant au duc de Roannez.

^ « De ce que fait le... » Je n'ai aucune lumière sur ce dont parle ici Pascal.

' « De voir M. N. » N. est-il ici un nom quelconque, ou serait-ce l'initiale de Mcole?

IXTRAJTS DES LEITRCS A M"' DE ROANNïZ. •''.87 lan^njrc nouveau • ; et en effet le rcnouvelloment des pensées et des désirs cause celui des discours. Ce que vous dites des jours où vous vous êtes trouvée seule, et la consolation que vous donne la lecture sont dos choses que M. N. sera bien aise de savoir quand je les lui ferai voir, et ma sœur aussi ^ Ce sont assurément des choses nouvelles, mais qu'il faut sans cesse renouveler ; car cette nouveauté , qui ne peut déplaire à Dieu , comme le vieil homme ne lui peut plaire, est différente des nouveautés de la terre, en ce que les choses du monde, quelque nouvelles qu'elles soient, vieillissent en durant; au lieu que cet esprit nouveau se renouvelle d'autant plus, qu'il dure davantage, a Notre vieil homme périt, » dit saint Paul ', et se renouvelle de jour en jour, » et ne sera parfaitement nouveau que dans l'éternité, où l'on chantera sans cesse ce cantique nouveau dont parle David dans les psaumes de Laudes *, c'est-à-dire ce chant qui part de l'esprit nouveau de la charité.

Je vous dirai pour nouvelle de ce qui touche ces deux personnes, que je vois bien que leur zèle ne se refroidit pas; cela m'étonne, car il est bien plus rare de voir continuer dans la piété que d'y voir entrer. Je les ai toujours dans l'esprit, et principalement celle du miracle*, parce

' « Un lang.igc nouveau. » Marc, xvi, < 7 : « Voici les signes qui accom- X. pagneront ceux qui auront cru : Us chasseront les démons en nicn nom, » ils parleront dans des langues nouvelles. » Pascal substitue le sens mystique au sens littoral.

' M Et ma sœur aussi. » Jacqueline.

î « Dit SMinl Paul. » Coloss., m, 9-10, et ailleurs.

* « De Laudes. » Cantate Domino caiitirum itovum, ces mots se trouvent dans plusieurs psaumes , dont l'un , le psaume cxlix , se chantait en efTet aux Laudes du dimanche à celte époque, comme on le voit par le Bréviaire de Paris de 1G53.

* 0 Celle du miracle. » Ces mots ont fait penser d'abord à la petite miraculée, la nièce de Pascal , Marguerite Perler, mais on voit bien vite qu'il ne peut être question d'elle ici. C'était une enfant de dix ans, tout à fait incapable de cette grande pieté et de ce grand zèle. Mais qui sont donc ces deux personnes dont parle Pascal? H ne les faut pas chercher bien

qu'il y a quelque chose de plus extraordinaire, quoique l'autre le soit aussi beaucoup et quasi sans exemple. 11 est certain que les grâces que Dieu fait en cette vie sont la mesure de la gloire qu'il prépare en l'autre. Aussi , quand je prévois la fin et le couronnement de son ouvrage par les commencements qui en paraissent dans les personnes de piété, j'entre en une vénération qui me transit de respect «•nvers ceux qu'il semble avoir choisis pour ses élus. Je vous avoue qu'il me semble que je les vois déjà dans un de ces trônes* où ceux qui auront tout quitté jugeront le monde avec Jésus-Christ, selon la promesse qu'il en a faite. Mais quand je viens à penser que ces mêmes personnes peuvent tomber, et être au contraire au nombre malheureux des jugés , et qu'il y en aura tant qui tomberont de la gloire , et qui laisseront prendre à d'autres par leur négligence la couronne que Dieu leur avait offerte, je ne puis souffrir cette pensée; et l'effroi que j'aurais de les voir en cet état éternel de misère , après les avoir imaginées avec tant de raison dans l'autre état^ me fait détourner l'esprit de cette idée, et revenir à Dieu pour le prier de ne pas abandonner les faibles créatures qu'il s'est acquises, et à lui dire pour les

loin„Ce sont, je crois, celles-mêmes à qui il écrit, M"' de Roannez et son frère. Il prend ce tour pour mieux donner le change a ceux qui pourraient surpremlre sa lettre; l'accident qui est arrivé, et dont il se plauit en commençant, est cause qu'il redouble de précaution. C'est M"» de Roannez qui est désignée par ces mots, celle du miracle, car c'était le miracle qui avait décidé sa conversion. Voir plus haut. L'autre personne est M. de Roannez, bien exlruordinaire aussi sans doute, car quoi de plus extraordinaire, parmi les miracles de la grâce, qu'un duc et pair, seul héritier d'un grand nom, qui avait renoncé à 24 ans au monde et au mariage, pour attacher sa destinée à celle de quelques persécutes?

i « De ces trônes. » Le détour qu'a pris Pascal lui permet seul d'adresser à celle à qui il écrit de tels hommages. Pourrait-il lui dire en face : Je vous vois déjà couronnée et radieuse au haut du ciel?

2 n Dans l'autre état » Quelle péripétie! quelle secousse! M"« de Roannez parait ici comme suspendue entre la gloire de l'apothéose et l'abime de la daa:inalion.

EXTRAITS DKS LKTTRIS A M'" DF. ROANNKZ. 589

deux personnes que vous savez ce que l'Eglise dit aujourd'hui * avec saint Paul : « Seigneur, achevez vous-même » l'ouvrage que vous-même avez commencé. » Saint Paul se considérait souvent en ces deux états, et c'est ce qui lui fait dire ailleurs [Cor., ix, 27] : o Je châtie mon corps, de peur » que moi-même, qui convertis tant de peuples, je ne de- » vienne réprouvé. » Je finis donc par ces paroles de Job [xxxi, 23] : « J'ai toujours craint le Seigneur comme les » flots d'une mer furieuse et enflée pour m'engloutira » Et ailleurs : « Bienheureux est l'homme qui est toujours en crainte » [Ps. cxi, l].

11 est bien assuré qu'on ne se détache jamais sans douleur. On ne sent pas son lien quand on suit volontairement celui qui entraîne, comme dit saint Augustin*; mais quand on commence à résister et à marcher en s'éloignant, on souffre bien ; le lien s'étend et endure toute la violence ; et ce lien est notre propre corps , qui ne se rompt qu'à la mort. Notre

' 0 Dit aujourd'hui. » Pascal tourne en forme de prière le verset 6 du chapitre premier de l'cpUre a ceux de Philippes : Qui cœpit in vobis opus bonum, perfwiet usque in ditm Cliristi Jesu. M.iis quel est le jour où l'Eglise dit ces paroles? 11 parait (pie dans le Missel d'alors ce passage de saint Paul se trouvait a l'epitre de la messe du xxii* dimanche après la Penterùte. Or, le xxii» dimanche après la Pentecôte tombait, eu iCo6 , le 5 novembre. On aurait donc ainsi la date de cette lettre. Quant à la lettre du 5, dont il est question au commencement, il faudrait entendre par conséquent une lettre du 5 octobre.

* « Pour m'engloutir. » Fontaine a écrit, en parlant de M. de ?aci : « Ce » qui lui donnait celle gravité que l'on almirait, c'est qu'il se disait sans » cesse celle parole de Job : Sempir enim /yuaji lumenlei super me /Juc.uj > tiinui Deum, et pondus rjns ferre non potui ; et je ne cro s pas qu'il y » ait eu un de ceux qui l'ont connu qui ne l'ait ouïe de sa bouche. » Cité par M. Sainte-Beuve, t. 11. p. 318. Etait-ce de .M. de Saci^que Pascal avait apiiris cette [cnsée, ou au contraire? 'Voir la première note sur le cinquième Exirait.

5 a Saint Augustin. >- In Joaun. evang. tract, xxvi , 5, à l'occasion de ces mots du texte, Nemo venii ad me, uiti Paler traxeril cum.

Seigneur a dit que, depuis la venue de Jean-Baptiste, c'està-dire depuis son avènement dans eliaque fidèle , le royaume de Dieu souffre violence et que les violents le ravissent [Matth., XI, 12]. Avant que l'on soit touché, on n'a que le poids de sa concupiscence, qui porte à la terre. Quand Dieu attire en haut , ces deux efforts contraires font cette violence que Dieu seul peut faire surmonter. Mais nous pouvons tout, dit saint Léon*, avec celui sans lequel nous ne pouvons rien. 11 faut donc se résoudre à souffrir cette guerre toute sa vie : car il n'y a point ici de paix. « Jésus-Chbist est venu apporter le couteau, et non pas la paix » [Matth., x, 34]. Mais néanmoins il faut avouer que comme l'Écriture dit que la sagesse des hommes n'est que folie devant Dieu [1 Cor., m, 19], aussi on peut dire que cette guerre qui paraît dure aux hommes est une paix devant Dieu ; car c'est cette paix que Jésus-Christ a aussi apportée. Elle ne sera néanmoins parfaite que quand le corps sera détruit ; et c'est ce qui fait souhaiter la mort, en souffrant néanmoins de hon coeur la vie pour l'amour de celui qui a souffert pour nous et la vie et la mort , et qui peut nous donner plus de hiens que nous ne pouvons ni demander ni imaginer, comme dit saint Paul [Eph., m, 20] en l'épître de la messe d'aujourd'hui K

Je ne crains plus rien pour vous , Dieu merci , et j'ai une

' « Dit saint Léon. » Dans son huitième sermon pour TF-piplianie. 1! commente ces paroles de Jésus {Jean, xv, o) : Sine me nikil poti:slis facere. Du reste la même doctrine revient sans cesse dans les sermons de saint Léon.

^ « D'aujourd'hui. » Il paraît que la messe où on disait alors retle épUre était celle du xvr dimanche après la Pentecôte , lequel tombait le 2i septembre en 165G. Dans ce cas, il faudrait admettre que cet Extrait n'est pas à sa place. — Cette lettre témoigne de tout ce (pic soudiait JP'« de Roannez, partagée entre ces violents qui l'entrainent et sa douce nature qui résiste.

EXTRAITS DES LETTRES A M^" DK ROANNF.Z. TjOI

espérance admirable. C'est une parole I)icn consolante que celle de Jksus-Ciihist : « 11 sera donné à ceux qui ont déjà » [Matt/i., XIII, 12]. Par cette promesse, ceux qui ont beaucoup reçu ont droit d'espérer davantage , et ainsi ceux qui ont reçu extraordinairement doivent espérer extraordinairement.

J'essaie autant que je puis de ne m'affliger de rien, et de prendre tout ce qui arrive pour le meilleur*. Je crois que c'est un devoir, et qu'on pècbe en ne le faisant pas. Car enfin la raison pour laquelle les pécbés sont péchés, c'est seulement parce qu'ils sont contraires à la volonté de Dieu : et ainsi l'essence du péché consistant à avoir une volonté opposée à celle que nous connaissons en Dieu, il est visible, ce me semble , que quand il nous découvre sa volonté par les événements, ce serait un péché de ne s'y pas accommoder ^ J'ai appris que tout ce qui est arrivé a quelque chose d'admirable, puisque la volonté de Dieu y est marquée. Je le loue de tout mon cœur de la continuation faite de ses grâces, car je vois bien qu'elles ne diminuent point.

L'affaire du... ne va guère bien ' : c'est une chose qui fait

' « Pour le meilleur. » M. de Saci écrivant à M"" Perler à l'occasion de la mort de son fils aine, lui rappelait celte parole de Pascal : « Je ne » doute pas que vous n'ayez eu dans l'esprit cette pensée de monsieur M votre frère, qui me parait admirable, et que je n'ai vue qu'en lui seul: » Il faut tâcher, dit-il , de se consoler dans les plus grands maux, et de » prendre tout ce qui arrive pour le meilleur, etc. Cette parole est d'autant )) plus considérable, que celui qui l'a dite, l'a pratiquée, et qu'elle est en- »> core plus l'elTusion de son cœur que de son esprit. « Note de if. Faugère.

* « S'y pas accommoder. » Cf. Pensées, xxv, 1 0o. M"» de Roannez s'était plainte sans doute de quokiue incident qui faisait obstacle à l'accomplissement de ses résolutions.

5 a Guère bien. » Qu'il faille lire ra/Taire du... ou Y affaire de... comme on lit dans l'Extrait suivant, il est clair que Pascal veut parler de ce qui se pa«;suit dans l'assemblée du clergé de 1656. On pourrait suppléer ici, l'affaire du formulaire. L'assemblée avait adopté et prescrit en s>ptembre un premier formulaire pour l'acceptation de la bulle d'Innocent X contre les cinq propositions. Le 16 octobre, lo nouveau pape, Alexandre VII, donna une bulle pour confirmer celle d'innocent , où il déclarait expressé-

trembler ceux qui ont de vrais mouvements de Dieu de voir la persécution qui se prépare non-seulement contre les personnes (ce serait peu), mais contre la vérité. Sans mentir, Dieu est bien abandonné. Il me semble que c'est un temps où le service qu'on lui rend lui est bien agréable. Il veut que nous jugions de la grâce par la nature ; et ainsi il permet de considérer que comme un prince chassé de son pays par ses sujets a des tendresses extrêmes pour ceux qui lui demeurent fidèles dans la révolte publique, de même il semble que Dieu considère avec une bonté particulière ceux qui défendent aujourd'hui la pureté de la religion et de la morale qui est si fort combattue. Mais il y a cette différence entre les rois de la terre et le Roi des rois , que les princes ne rendent pas leurs sujets fidèles, mais qu'ils les trouvent tels : au lieu que Dieu ne trouve jamais les hommes qu'infidèles, et qu'il les rend fidèles quand ils le sont. De sorte qu'au lieu que les rois ont une obligation insigne * à ceux qui demeurent dans leur obéissance, il arrive, au contraire, que ceux qui subsistent dans le service de Dieu lui sont eux-mêmes redevables infiniment. Continuons donc à le louer de cette grâce, s'il nous l'a faite, de laquelle nous le louerons dans l'éternité, et prions-le qu'il nous la fassje encore , et qu'il ait pitié de nous et de l'Église entière, hors laquelle il n'y a que malédiction.

Je prends part aux... persécutés^ dont vous parlez. Je

ment que les cinq propositions étaient condamnées au sens de Jansénius. Les alversaires des jansénistes s'occupèrent aussitôt de faire accepter cette nouvelle bulle avec un nouveau forîr.ulaire , dont on exijierait la signature de toute's personnes tenant à l'Eglise, sous menace des peines ecclésiastiques et civiles. Cela n'était pas fait < ncore, et ne se fit définitivement qu'en 1G6I , mais cela se préparait et paraissait proche.

' « Une oblination insigne. « Les éditeurs de P. R., en insérant ce morceau dans les Pensées, n'ont pas voulu s'exprimer ainsi. Ils mettent seulement : témoignent d'ordinaire avoir de l'obligation à ceux, etc.

^ « Aux... persécutés. » Un manuscrit donne, aux quatre persécutés. Je no sais ce que c'est.

EXTRAITS DES LETTRES A M"« DE ROAN'NIZ. 093 vois biin que Dieu s'est réservé des serviteurs cachés, comme il le dit à Elie '. Je le prie que nous en soyons, bien et comme il faut, en esprit et en vérité et sincèrement.

Quoi qu'il puisse arriver de l'affaire de'..., il yen a assez, Dieu merci, de ce qui est déjà fait pour en tirer un admirable avantage contre ces maudites maximes. Il faut que ceux qui ont quelque part à cela ' en rendent de f^randos grâces à Dieu , et que leurs pnrents et amis prient Dieu pour eux, afin qu'ils ne tombent pas d'un si prand bonln ur et d'un si grand honneur que Dieu leur a faits. Tous les honneurs du monde n'en sont que l'image ; celui-là seul est solide et réel , et néanmoins il est inutile sans la bonne disposition du cœur. Ce ne sont ni les austérités du corps, ni les agitations de l'esprit ', mais les bons mouvements du cœur qui méritent, et qui soutiennent les peines du corps et de l'esprit. Car enfin il faut ces deux choses pour sanctifier, peines et plaisirs. Saint Paul a dit que ceux qui entreront dans la bonne vie trouveront des troubles et des in-

* o Comme il le dit à Elie. » Cf. Pensées, xxv, 10^.

' « De l'afTjire de... » Eii même temps que l'assemblée du clergé frappait les cinq propositions, elle était invitée à rendre un décret de censure en sens contraiie, et à taire droit, pour ainsi dire, contre la morale relàcliée des casuistes, aux réquisitoires des Provinciales. L'assemblée fut saisie dans les. formes par les curés de Paris vers Id fin de novembre 16.56. C'est probablement à cette date que F'ascal écrit, et qu'il s'applaudit de ce qui est déjà fait. Du reste l'assemblée ne prononça point de censure. Voir, dans les OEuvres de Pascal, le sixième Factum pour les curés de Paris.

- « Quelque part à cela. » C'est-à-dire Pascal lui-même. L'effort qu'il fait pour étoiiffer la vanité en lui sous des sentiments plus purs et plus profonds, est touchant.

* a Les agitations de l'esprit. » C'est une expression bien humble, et par là même bien haute, pour désigner celte poursuite ardente de la vérité, CCS élans de lo^jique, d'imoginalion et de passion, qui faisaient son éloquence.

quiétudes en grand nombre [/3c^,xiv, 21]. Cela doit consoler ceux qui en sentent *, puisque, étant avertis que le chemin du ciel qu'ils cherchent en est rempli, ils doivent se réjouir de rencontrer des marques qu'ils sont dans le véritable chemin. Mais ces peines-là ne sont pas sans plaisirs, et ne sont jamais surmontées que par le plaisir. Car de même que ceux qui quittent Dieu pour retourner au monde, ne le font que parce qu'ils trouvent plus de douceur dans les plaisirs de la terre que dans ceux de l'union avec Dieu, et que ce charme victorieux les entraîne , et , les faisant repentir de leur premier choix, les rend des pénitents du diable, selon la parole de TertuUien ^ : de même on ne quitterait jamais les plaisirs du monde pour embrasser la croix de Jésus-Christ, si on ne trouvait plus de douceur dans le mépris, dans la pauvreté, dans le dénùment et dans le rebut des hommes, que dans les délices du péché. Et ainsi, comme dit TertuUien', il ne faut pas croire que la vie des chrétiens soit une vie de tristesse. On ne quitte les plaisirs que pour d'autres plus grands. « Priez toujours , dit saint Paul , » rendez grâces toujours, rejouissez-vous toujours [I T/iess., » V, 16-18]. » C'est la joie d'avoir trouvé Dieu qui est le principe de la tristesse de l'avoir offensé et de tout le changement de vie. Celui qui a trouvé le trésor dans un champ en a une telle joie, que cette joie, selon Jésus-Christ, lui fait vendre tout ce qu'il a pour l'acheter [Matth., xiii, 44].

' « Qui en sentent. » Il revient à Ml'" de Roannez et à ses peines.

* « De Tertullien. » De pœnitentia, 5 : lia qui per ddiclorum pœnilentiam inslituerat Domino salisfacere , diabolo per aliam pœnitentiœ pœnitentiam satisfaciet.

^ « TertuUien. ■» De spectaculis, 28 : Quœ major voluplas, qnam fasiidium ipsxnn voluptatis! et la suite. 11 est à remarquer que ces deux passages do Tertullien se trouvent dans les Sentences et instructions chrétiennes tirées des anciens Pères de l'Église , par le sieur de Laval , 1 680 , et se trouvaient probablement déjà dans le recueil que lisait M"» de Roannez (voir page 580, note 1). Je pense que c'est là que Pascal les avait lus.

EXTRAITS DES LETTRES A M'" DE ROANNEZ. 595 Les gens du monde n'ont point cette joie « que le monde ne peut ni donner, ni <Mer, » dit Jésus-Christ même [Jean, XIV, 27, et XVI, 22]. Les bienheureux ont cette joie sans aucune tristesse ; les gens du monde ont leur tristesse sans cette joie , et les chrétiens ont cette joie mêlée de la tristesse d'avoir suivi d'autres pUiisirs, et de la crainte de la perdre par l'attrait de ces autres plaisirs qui nous tentent sans relâche. Et ainsi nous devons travailler sans cesse à nous conserver cette joie qui modère notre crainte, et à conserver cette crainte qui conserve notre joie, et selon qu'on se sent trop emporter vers l'une , se pencher vers l'autre pour demeurer debout '. « Souvenez-vous des biens dans » les jours d'affliction , et souvenez-vous de l'affliction dans » les jours de réjouissance, » dit l'Ecriture [Ecclésiastique, XI, 27], jusqu'à ce que la promesse que Jésis-Chiust nous a faite [Jean , xvi, 24] de rendre sa joie pleine en nous soit accomplie. Ne nous laissons donc pas abattre à la tristesse, et ne croyons pas que la piété ne consiste qu'en une amertume sans consolation. La véritable piété , qui ne se trouve parfaite que dans le ciel , est si pleine de satisfactions, qu'elle en remplit et l'entrée et le progrès et le couronnement. C'est une lumière si éclatante, qu'elle rejaillit sur tout ce qui lui appartient; et s'il y a qucknic tristesse mêlée, et surtout à l'entrée, c'est de nous qu'elle vient, et non pas de la vertu ; car ce n'est pas l'effet de la piété qui commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore *. Otons l'impiété, et la joie sera sans mélange. Ne nous en prenons donc pas à la dévotion , mais à nous-mêmes, et n'y cherchons du soulagement que par notre correction.

' 0 Pùur demeurer debout. » Cf. Pensées, xxv, 12. ' .1 Oui y est encore. » Cf. Pensées, xxiv, Cl.

Je suis bien aise de l'espérance que vous me donnez du bon succès de l'affaire dont vous craignez de la vanité ^ Il y a à craindre partout, car si elle ne réussissait pas, j'en craindrais cette mauvaise tristesse dont saint Paul dit qu'elle donne la mort, au lieu qu'il y en a une autre qui donne la vie [Il Cor., vu, 10]. Il est certain que cette affaire-là était épineuse , et que si la personne en sort , il y a sujet d'en prendre quelque vanité ; si ce n'est à cause qu'on a prié Dieu pour cela, et qu'ainsi il doit croire que le bien qui en viendra sera son ouvrage. Mais si elle réussissait mal , il ne devrait pas en tomber dans l'abattement, par cette même raison qu'on a prié Dieu pour cela, et qu'il y a apparence qu'il s'est approprié cette affaire : aussi il le faut regarder comme l'auteur de tous les biens et de tous les maux , excepté le péché. Je lui répéterai là-dessus ce que j'ai autrefois rapporté de 1 Écriture ^ « Quand vous êtes dans » les biens, souvenez-vous des maux que vous méritez, et B quand vous êtes dans les maux , souvenez-vous des biens » que vous espérez.» Cependant je vous dirai sur le sujet de l'autre personne que vous savez ', qui mande qu'elle a bien

*'« De la vanité. » Voir la note suivante.

' « De l'Ecriture. » Il me semble que l'homme à qui s'adresse ici Pascal ne peut être que le duc de Roannez. C'est la supposition qui explique le mieux ces paroles : « Le bon succès de l'affaire dont vous craignez de la I) vanité; » et celles-ci : « Je lui répélerai là-dessus ce que j'ai autrefois » rapporté de l'Ecriture. » Car il répète eu effet ce qu'il avait écrit à M"« de Uoannez (sixième Extrait). Les lettres à la sœur étaient aussi pour le frère, comme il le dit dans le premier Extrait. Mais je ne puis dire ce que c'est que cette affaire épineuse.

^ a Que vous savez. » Je suis persuadé qu'ici surtout, en ayant l'iiir de parler d'une tierce personne, Pascal ne parle à M'l« de Roannez que d'elle-même. C'est elle qui , à la vfille de se dérober à sa mère pour s'enfuir dans un couvent, mande qu'elle a bien des choses dans l'esprit qui l'embarrassent, et ne son^e qu'avec effroi aux suites de sa résolution. C'est elle 5 qui Pascal compatit avec une sincérité qui attendrit un moment sa

EXTRAITS DES LETTHI-S \ M^" DE ROANNEZ. 597 des choses dans l'esprit qui rembarrassent, que je suis bien fâché de la voir en cet état. J'ai bien de la douleur de ses peines, et je voudrais bien l'en pouvoir soulager; je la prie (le ne point prévenir l'avenir, et de se souvenir que, comme dit >otre Sciizneur, « à chaque jour suffit sa malice a [yall/i., VI, 3lJ.

Le passé ne nous doit point embarrasser , puisque nous n'avons qu'à avoir regret de nos fautes; mais l'avenir nous doit encore moins toucher, puisqu'il n'est point du tout à notre égard, et que nous n'y arriverons peut-être jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous , et dont nous devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées doivent être principalement comptées. Cependant le monde est si inquiet, qu'on ne pense presque jamais à la vie présente et à l'instant où l'on vit, mais à celui où l'on vivra. De sorte qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir, et jamais de vivre maintenant*. Notre Seigneur n'a pas voulu que notre prévoyance s'étendit plus loin que le jour où nous sommes. C'est les bornes qu'il faut garder, et pour notre salut, et pour notre propre repos. Car, en vérité, les préceptes chrétiens sont les plus pleins de consolations : je dis plus que les maximes du monde.

Je prévois aussi bien des peines et pour cette personne , et pour d'autres, et pour raoi\ Mais je prie Dieu, lorsque

parole sévère. Remarquons qu'il dit elle et la : on peut dire, il est vrai, que c'est à cause du mot de personne, mais tout à l'heure ce môme mot de lemonne ne l'avrtit pas empoché de se servir du pronom il. L'emploi du icminin est encore plus remarquable dans lExtrail suivant.

' « De vivre maintenant. » Cf. ['ensées, m, 5.

' o Et pour moi. » Rien ne s'exjilique mieux que ces paroles si on les (apporte à la résolution de M"« de llodimpz On pouvit prévoir aisément les tran5[iori3 d'une mère con'risiée et oiïensée, ses réclamations déjà si pénibles a rcfiousser par elle>-mémps , et qui sans doute seraient appuyées , comme ell. s le furent en elTel . par la puissance j.ublique. L'éclat de ce p'.eux dclournemeni dev.iii d'ailleurs ramnier contre Puri Royal toutes les colères de lu cour et du monde. Quant à Pascal, il n'était pas douteux

je sens que je m'engage dans ces prévoyances, ae me renfermer dans mes limites; je me ramasse dans moi-même, et je trouve que je manque à faire plusieurs choses à quoi je suis obligé présentement, pour me dissiper en des pensées inutiles de l'avenir, auxquelles, bien loin d'être obligé de m'arrêter, je suis au contraire obligé de ne m'y point arrêter. Ce n'est que faute de savoir bien connaître et étudier le présent qu'on fait l'entendu pour étudier l'avenir. Ce que je dis là, je le dis pour moi, et non pas pour cette personne, qui a assurément bien plus de vertu et de méditation que moi* ; mais je lui représente mon défaut pour l'empêcher d'y tomber : on se corrige quelquefois mieux par la vue du mal que par l'exemple du bien ; et il est bon de s'accoutumer à profiter du mal , puisqu'il est si ordinaire , au lieu que le bien est si rare.

Je plains la personne que vous savez ^ dans l'inquiétude où je sais qu'elle est , et où je ne m'étonne pas de la voir. C'est un petit jour du jugement , qui ne peut arriver sans une émotion universelle de la personne, comme le jugement général en causera une générale dans le monde, excepté ceux qui se seront déjà jugés eux-mêmes, comme elle prétend faire* : cette peine temporelle garantirait de l'éternelle, par

qu'on n'imputât à lui surtout une telle démarche de la part de la sœur de son ami. Déjà auparavant, en arrachant au monde un jeune duc et pair, en lui faisant refuser un très-beau mariage, il avait iri'ité profondément les paents de M. de Roanncz, et cette colère se répandant chez tous les domes- ! ques de l'hôtel de Roannez, où Pascal logeait alors, « la concierge de la " maison alla un matin , sur les huit heures , avec un poignard pour le '^ tuer ; heureusement elle ne le trouva point ; il était sorti ce jour-là , " contre son ordinaire, de grand matin. Il fut averti de cette aventure, et » n'y retourna plus. » Manuscrits de Marguerite Perier.

' « Que moi. » Quelle délicate et puissante séduction dans ce respect!

- « Que vous savez. » Nous savons aussi maintenant qui est celte personne si agitée.

3 « Prétend faire. » Quel *eut donc être ce petit jour du jugement, image

EXTRAITS DKS LETTRES A M'" DE ROANNEZ. 599 les mérites infinis de Jksus-Christ, qui la souffre et qui se la rend propre; c'est ce qui doit la consoler. >otre joug est aussi le sien; sans cela il serait insupportable. « Portez, » dit-il, mon joug sur vous. » Ce n'est pas notre joug, c'est le sien, et aussi il le porte, a Sachez, dit-il, que mon » joug est doux et léger » [Malt/i., xi, 29, 30]. Il n'est léger qu'à lui et à sa force divine. Je lui voudrais dire qu'elle se souvienne ' que ces inquiétudes ne viennent pas du bien qui commence d'être en elle, mais du mal qui y est encore et qu'il faut diminuer continuellement; et qu'il faut qu'elle fasse comme un enfant qui est tiré par des voleurs d'entre les bras de sa mère, qui ne le veut point abandonner; car il ne doit pas accuser de la violence qu'il souffre la mère qui le retient amoureusement, mais ses injustes ravisseurs^. Tout l'office de l'Aven t est bien propre pour donner courage aux faibles, et on y dit souvent ce mot de l'Ecriture : « Prenez » courage, lâches et pusillanimes, voici votre rédempteur » qui vient' ; » et on dit aujourd'hui à Vêpres : « Prenez de » nouvelles forces, et bannissez désormais toute crainte ; voici » notre Dieu qui arrive, et vient pour nous secourir et nous » sauver '. »

de celui où l'àme se trouvera tout à coup devant Dieu, séparée de son corps et de la vie, sinon le jour où M"« de Roantiez, mettant le pied hors de la maison de sa mère pour n'y plus rentrer, rompra brusquement les liens do la nature et du monde? Voir l'Extrait suivant.

* « Qu'elle se souvienne. » 11 la renvoie à ce qu'il lui a écrit déji : voir l'Extrait sixième.

- « Injustes ravisseurs. » Cf. Pensées, xxv, 61.

' « Qui vient. » Pusillanimes confortamini , eccc Dominua Deus nosler vctiict. haïe, XXXV, 4.

* « El nous sauver. » Conslanles estnlc,vidibilis auxilium Domhn super vos. Ces paroles se trouvaient, d'après le linviairc de Paris de 1653, dans le capitule des vi^pres de la veille de NoOl , ce qui donne la date précise de cette lettre. N'adniirc-t-on pas comme à chaque instant Pascal fait entendre la voix même de Dieu qui appelle à lui son uluc ?

Votre lettre m'a donné une extrême joie. Je vous avoue que je commençais à craindre*, ou au moins à m'étonner. Je ne sais ce que c'est que ce commencement de douleur dont vous parlez ; mais je sais qu'il faut qu'il en vienne. Je lisais tantôt le treizième chapitre de saint Marc en pensant à vous écrire, et aussi je vous dirai ce que j'y ai trouvé. Jésus-Christ y fait un grand discours à ses apôtres sur son dernier avènement ; et comme tout ce qui arrive à l'Église arrive aussi à chaque chrétien en particulier, il est certain que tout ce chapitre prédit aussi bien l'état de chaque personne, qui, en se convertissant, détruit le vieil homme en elle, que l'état de l'univers entier, qui sera détruit pour faire place à de nouveaux cieux et à une nouvelle terre, comme dit l'Écriture^; [/s., lxv, 17, et lxvi, 29.] Et aussi je songeais que cette prédiction de la ruine du temple réprouvé, qui figure la ruine de l'homme réprouvé qui est en chacun de nous, et dont il est dit qu'il ne sera laissé pierre sur pierre, marque qu'il ne doit être laissé aucune passion du vieil homme ; et ces effroyables guerres civiles et domestiques représentent si bien le trouble intérieur que sentent ceux qui se donnent à Dieu, qu'il n'y a rien de mieux peint.

Mais cette parole est étonnante : « Quand vous verrez » l'abomination dans le lieu où elle ne doit pas être, alors » que chacun s'enfuie sans rentrer dans sa maison pour re- » prendre quoi que ce soit ^ » Il me semble que cela prédit

' « A crain ire. » Ainsi cette âme semblait touj'iurs prête à échapper au cloître auquel on la conaamnait. Ce n'est pas la une Jacqueline Pascal.

' « Comme dit l'Kcriture. » Voir la secunde des Épitres de saint Pierre, III, 13, d'après Isaïe. Voilà le conimcntaire de ces expressions de l'Extrait huitième : « C'e.-t un | élit jour du jugement. »

^ « Quoi que ce soit. » Qmtm autem viderilU ahominalionem desolationis slantem uhi huji debi-l , i^ui li'ijil inlelligat : tune qui in Judœa suni, fti— giant in inonits. Et qut super ti-cium , ne descenuat in rfomtu», nec introeat

EXTRAITS DES LETTRES A M^" DE ROANMZ. COl

parfaitement le temps où nous sommes, où la corruption de la morale est aux maisons de sainteté , et dans les livres des théoloiiiens et des religieux où elle ne devrait pas être. Il faut sortir après un tel désordre, et malheur à celles qui sont enceintes ou nourrices en ce temps-là *, c'est-à-dire à ceux qui ont des attachements au monde qui les y retiennent! La parole d'une sainte^ est à propos sur ce sujet : Qu'il ne faut pas examiner si on a vocation pour sortir du monde, mais seulement si on a vocation pour y demeurer, comme on ne consulterait point si on est appelé à sortir d'une maison pestiférée ou embrasée.

Ce chapitre de l'Kvangile, que je voudrais lire avec vous tout entier, finit par une exhortation à veiller et à prier pour éviter tous ces malheurs ^ et en effet il est bien juste que la prière soit continuelle quand le péril est continuel.

J'envoie à ce dessein des prières qu'on m'a demandées; c'est à trois heures après midi. Il s'est fait un miracle depuis votre départ ' à une religieuse de Pontoise, qui, sans sortir de son couvent, a été guérie d'un mal de tète extraordinaire par une dévotion à la Sainte-Épine. Je vous en manderai un jour davantage. Mais je vous dirai sur cela un beau mot de

ut tollat quid de doino sua. El qui in agro eril, non recerlatur relro lollere vestimentum suum.

' « En ce temps-là. » Vœ aulem prœgnantibuB et nutrientibus in illis diebus. Il faut citer tout ce texte, dont les apflicalions ainsi présentées h M"« de Roannez durent lui paraître, comme dit Pascal, étonnantes, et lui porter les derniers coups.

* « D'une sainte. » Quelle sainte? on pense tout de suite à .«ainte Thérose , mais si c'est elle, pourquoi ne la nomme-t-il pas? D'ailleurs celte pensée sombre et farouche , qui fait de la vie du momie rexieption, et de 1.1 vie ascétique la régie, ne senible pas tant dans l'esprit de sainte Thérèse (; le dans celui de Port Royal.

' « Tous ces malheurs. » Yigilale et orale.

* i< Depuis votre départ. » Nous avons vu que M"» de Roannez avait quitté Paris quelque temps après sa neuvaine à la Sainle-Epine. C'est depuis ce temjis qu'ont été écrites toutes les lettres dont on a ici les extraits, à l'exception de la première.

saint Augustin, et bien consolatif pour de certaines personnes ; c'est qu'il dit que ceux-là voient véritablement les miracles auxquels les miracles profitent* : car on ne les voit pas si ou n'en profite pas.

Je vous ai une obligation que je ne puis assez vous dire du présent que vous m'avez fait ^ ; je ne savais ce que ce pouvait être, car je l'ai déployé avant que de lire votre lettre, et je me suis repenti ensuite de ne lui avoir pas rendu d'abord le respect que je lui devais. C'est une vérité que le Saint-Esprit repose invisiblement dans les reliques de ceux qui sont morts dans la grâce de Dieu, jusqu'à ce qu'il y paraisse visiblement en la résurrection , et c'est ce qui rend les reliques des saints si dignes de vénération'. Car Dieu n'abandonne jamais les siens, non pas même dans le sépulcre, où leurs corps, quoique morts aux yeux des hommes, sont plus vivants devant Dieu, à cause que le péché n'y est plus : au lieu qu'il y réside toujours durant cette vie, au moins quant à sa racine, car les fruits du péché n'y sont pas toujours; et cette malheureuse racine, qui en est inséparable pendant la vie, fait qu'il n'est pas permis de les honorer alors, puisqu'ils sont plutôt dignes d'être haïs. C'est pour cela que la mort est nécessaire pour mortifier entièrement cette malheureuse racine, et c'est ce qui la rend souhaitable. Mais il ne sert de rien de vous dire ce que vous savez si

' « Profitent. » Je ne puis indiquer précisément l'endroit de saint Augustin que Pascal a dans l'esprit. Mais je trouve à peu prés la même idée dans le sermon cxlmi, et dans le xxiv' traité sur l'évangile de saint Jean, chap. 6.

' « Que vous m'avez fait. » C'étaient des reliques, comme on va le voir. Mais cette circonstance d'un présent, rapprochée de la date du précédent extrait, fait voir (ju'il s'agit ici d'élrcnnes, et que cette lettre a dû être écrite à l'époque de la nouvelle année.

' « De vénération.» Voir la Lettre sur la mort d'Etienne Pascal, page 412.

l.Mi; MIS ni-.S I.F.TIIUIS A M^" DE ROANNEZ. C03

bien; il vaudrait mieux le dire à ces nulles personnes dont vous parlez', mais elles ne l'écouteraient pas^

' « Dont vous parlez, u Sa mère peut-ôlre , et ses autres parents o'i amis mondains.

• CI Ne Iccoulcraient pas. » Les Extraits s'arrêtanl ici , on doit croire que M"« de Roanuez exécuta son projet dôs les premiers jours de l'anncii 1 057.

FfN.

Page 1