SUR LA CONVERSION DU PÉCHEUR
La première chose que Dieu inspire à l'àme qu'il daigne toucher véritablement, est une connaissance et une vue tout extraordinaire par laquelle l'âme considère les choses et elle-même d'une façon toute nouvelle.
Cette nouvelle lumière lui donne de la crainte, et lui apporte un trouble qui traverse le repos qu'elle trouvait dans les choses qui faisaient ses délices. Elle ne peut plus goûter avec tranquillité les choses qui la charmaient. Un scrupule continuel la combat dans cette jouissance, et cette vue intérieure ne lui fait plus trouver cette douceur accoutumée parmi les choses où elle s'abandonnait avec une pleine effusion de cœur. Mais elle trouve encore plus d'amertume dans les exercices de piété que dans les vanités du monde-.
* « Du pécheur. « Pascal me paraît exprimer ici ce qui s'est passé dans son âme pendant ce temps critique de sa vie où s'accomplit laborieusement sa grande et dernière conversion, c'est-à-dire pendant l'année 1 6o4. Voir à l'appui les notes suivantes.
^ « Du monde. » On a une lettre de Jacqueline à M'"' Perler, du 25 janvier 1655, où elle fait l'histoire de la conversion de son frère, et voici ce qu'on lit dans cette lettre : « Il me vint voir [vers la fin de septembre » 1 634], et à cette visite, il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fit pitié, » en m'avouant qu'au milieu de ses occupations, qui étaient grandes, et » parmi toutes les choses qui pouvaient contribuer à lui faire aimer le »> monde, et auxquelles on avait raison de le croire fort attaché, il était de » telle sorte sollicité de quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il )> avait des folies et des amusements du monde (a), et par le reproche con- » tinuel que lui faisait sa conscience, qu'il se trouvait détache de toutes » choses d'une telle manière qu'il ne l'avait jamais été de la sorte, ni » rien d'approchant : mais que d'ailleurs il était dans un si grand aban- » donnement du côté de Dieu, qu'il ne sentait aucun attrait de ce côlé— » 7à;» etc. Ce que raconte Jacqueline n'est-il pas précisément ce que peint Pascal?
(a) Depuis plus d'un an , écrivait Jacqueline dans une lettre précédente (du 8 décembre 1654).
SI K LA CONVKRSIOX DU PIXIIEUR. :,::\
D'une part, la présence' des objets visibles la touche plus que respcrance des invisibles, et de l'autre la solidité des invisibles la touche plus que la vanité des visibles. Et ainsi la présence des uns et la solidité des autres disputent son affection, et la vanité des uns et l'absence des autres excitent son aversion ; de sorte qu'il nait dans elle un désordre et une confusion
Elle considère les choses périssables comme périssantes et même déjà péries ; et dans la vue certaine de l'anéantissement de tout ce qu'elle aime , elle s'effraye dans cette considération, en voyant que chaque instant lui arrache la jouissance de son bien, et que ce qui lui est le plus cher s'écoule à tout moment ^ et qu'enfin un jour certain viendra auquel elle se trouvera dénuée de toutes les choses auxquelles elle avait mis son espérance'. De sorte qu'elle comprend parfaitement que son cœur ne s'étant attaché qu'à des choses fragiles et vaines, son âme doit se trouver seule et abandonnée au sortir de cette vie, puisqu'elle n'a pas eu soin de se joindre à un bien véritable et subsistant par lui-même, qui pût la soutenir et durant et après cette vie.
De là vient qu'elle commence à considérer comme un néant tout ce qui doit retourner dans le néant, le ciel, la terre, son esprit, son corps, ses parents', ses amis, ses ennemis; les biens, la pauvreté; la disgrâce, la prospérité; l'honneur, l'ignominie; l'estime, le mépris; l'autorité, l'in-
' « La présence. » Nous croyons qu'il faut lire ainsi , et non pas la vanité, leçon qui ne donne pas un sens satisfaisant.
* « A tout moment. » Cf. Pensées , x.xiv, 1 6, second fragment : « C'est » une chose horrible de sentir s'écouler tout te qu'on possède, w
^ « Son espérance. « Voir la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies. Pascal a retrouvé les mêmes senlimenh de Dieu qu'autrefois. comme s'exprime Jacfiueiine dans sa lettre.
* o Se» parents, u Ajoutons que s'il compte les autres pour rien, il veut qu'à leur tour les autres le comptent pour rien lui-môme : « Il est » injuste qu'on s'attache à moi. » Pensées, xxiv, 39, troisième fragment.
..Il OPUSCULES DE PASCAL.
digence'; la santé, la maladie, et la vie raêrne^ Enfin tout ce qui doit moins durer que son âme est incapable de satisfaire le désir de cette âme, qui recherche sérieusement à s'établir dans une félicité aussi durable qu'elle-même.
Elle commence à s'étonner de l'aveuglement où elle a vécu; et quand elle considère d'une part le long temps qu'elle a vécu sans faire ces réflexions, et le grand nombre de personnes qui vivent de la sorte, et de l'autre combien il est constant que l'àme, étant immortelle comme elle est, ne peut trouver sa félicité parmi des choses périssables, et qui lui seront ôtées au moins à la mort, elle entre dans une sainte confusion, et dans un étonnement qui lui porte un trouble bien salutaire. Car elle considère que quelque grand que soit le nombre de ceux qui vieillissent dans les maximes du monde , et quelque autorité que puisse avoir cette multitude d'exemples de ceux qui posent leur félicité au monde, il est constant néanmoins que quand les choses du monde auraient quelque plaisir solide , ce qui est reconnu pour faux par un nombre infini d'expériences si funestes et si continuelles, il est inévitable que la perte de ces choses ou que la mort enfla nous en prive; de sorte que l'àme s'étant amassé des trésors de biens temporels de quelque nature qu'ils soient, soit or, soit science, soit réputation, c'est une nécessité indispensable qu'elle se trouve dénuée de tous ces objets de sa félicité ; et qu'ainsi , s'ils ont eu de quoi la satisfaire , ils n'auront pas de quoi la satisfaire toujours ; et que si c'est se procurer un bonheur véritable, ce n'est pas se proposer un bonheur bien durable, puisqu'il doit être
' «L'autorité, l'indigence. » C'est encore une antithèse, quoique moins neltement'marquée : l'indigence est l'état où on a besoin des autres {indigerej, où on déi)Cnd d'eux.
' « Et la vie miJme. » Voir la Prière poiir la moladio.
SI U LA CO.NVEIISION DU i'ECHtUH. .)7i
horne avec le cours de celte vie*. De sorte que par une sainte humilité, ([ue Ditu relève au-dessus de la superbe, elle commence à s'élever au-dessus du commun des hommes- ; elle condamne leur conduite, elle déteste leurs maximes, elle pleure leur aveuglement; elle se porte à la recherche du véritable bien ; elle comprend qu il faut qu'il ait ces deux qualités : l'une qu'il dure autant qu'elle, et ([u'il ne puisse lui être ôté que de son consentement, et l'autre qu'il n'y ait rien de plus aimable \
Klle voit que dans l'amour qu'elle a eu pour le monde elle trouvait en lui cetle seconde qualité dans son aveuglement ; car elle ue reconnaissait rien de plus aimable. Mais comme elle n'y voit pas la première, elle connaît que ce n'est pas le souverain bien. Elle le cherche donc ailleurs, et connaissant par une lumière toute pure qu'il n'est point dans les choses qui sont en elle, ni hors d'elle, ni devant elle (rien donc en elle ni à ses côtés), elle commence à le chercher au-dessus d'elle.
Cette élévation* est si éminente et si transcendante, qu'elle ne s'arrête pas au ciel, il n'a pas de quoi la satisfaire; ni au-dessus du ciel \ ni aux anges, ni aux êtres les plus parfaits. Elle traverse toutes les créatures, et ne peut
' « Do cette vie. » Voir les mêmes idées reprises avec la plus émouvante éloquence dans un fragment des Pensées, viii, 1 , p. 145 et suivantes , et encore ailleurs.
' € Du commun des hommes. » Cf. Pensées , viii, < , page I 42 : « Con- » naissez donc , superbe , etc. »
* a De plus aimable. » Cela est pris de saint Augustin, de Mor. eccl. calh., I, 3
* a Cette élévation, u Celte clcvotion où monte l'idée qu'elle conçoit du souverain bien.
' « Au-dessus du ciel. » Pascal prend-il ces expressions figurément, ou place-t-il en cITet les anges et Dieu mémo dans l'espace, au del.i d'une certaine sphère quil appelle le ciel? Co serait le langage d'un poète plutut ((ue d'un philosophe :
l'ar <lv\\i touH ces ci'jux le Dieu des cicux re'side.
arrêter son cœur qu'elle ne se soit rendue jusqu'au trône de Dieu , dans lequel elle commence à trouver son repos ; et ce bien qui est tel qu'il n'y a rien de plus aimable*, et qui ne peut lui être ôté que par son propre consentement. Car encore qu'elle ne sente pas ces charmes dont Dieu récompense l'habitude dans la piété ^ elle comprend néanmoins que les créatures ne peuvent pas être plus aimables que le Créateur ; et sa raison aidée des lumières de la grâce ^ lui fait connaître qu'il n'y a rien de plus aimable que Dieu, et qu'il ne peut être ôté qu'à ceux qui le rejettent , puisque c'est le posséder que de le désirer ', et que le refuser c'est le perdre. Ainsi elle se réjouit d'avoir trouvé un bien qui ne peut pas lui être ravi tant qu'elle le désirera , et qui n'a rien au-dessus de soi.
Et dans ces réflexions nouvelles, elle entre dans la vue des gi-andeurs de son Créateur, et dans des humiliations et des adorations profondes. Elle s'anéantit en conséquence,
' « De plus aimable. » Ainsi Lamartine :
Quand je pourrais le suivre [le soleil] en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts;
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire,
Je ne demande rien à l'immense univers.
Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, ' Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux.
Là je m'enivrerais à la source où j'aspire,
Là je retrouverais et la vie et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire.
Et qui n'a pas de nom avi terrestre séjour.
-' « Dans la piété. » Nous avons déjà cité ce que dit Jacqueline de son frère, qu'il ne sentait d'abord aucun allrait. Elle ajoute : « qu'il s'y por- » tait néanmoins de tout son pouvoir, mais qu'il sentait bien que c'était » plus sa raison et son propre esprit qui l'excitait à ce quil connaissait le » meilleur , que non pas le mouvement de celui de Dieu. » C'est précisément ce que Pascal va dire.
= « De la grâce. » Ces paroles sont d'une théologie plus exacte que celles de Jacqueline, car ces suggestions mêmes de la raison sont déjà une grâce, quoique non sensible.
" « Que de le désirer. » Cf. le Mystère de Jcsus, 2 : « Tu ne me cher- » cherais pas, sî tu ne m'avais trouvé. »
CONVERSION DU rtCUFAlR. .377
et ne pouvant former d'elle-inème une idée assez basse , ni en concevoir une assez relevée de ce bien souverain, elle fait de nouveaux efforts pour se rabaisser jusqu'aux derniers abîmes du néant , en considérant Dieu dans des immensités qu'elle multiplie sans cesse*. Enfin dans cette conception, qui épuise ses forces-, elle l'adore en silence, elle se considère comme sa vile et inutile créature, et par ses respects réitérés l'adore et le bénit, et voudrait à jamais le bénir et l'adorer. Ensuite elle reconnaît la grâce qu'il lui a faite, de manifester son infmie majesté à un si chétif vermisseau*; et après une ferme résolution d'en être éternellement reconnaissante, elle entre en confusion d'avoir préféré tant de vanités à ce divin maitre; et dans un esprit de componction et de pénitence elle a recours à sa pitié pour arrêter sa colère dont l'effet lui parait épouvantable. Dans
la vue de ces immensités
Elle fait d'ardentes prières à Dieu pour obtenir de sa miséricorde que comme il lui a plu de se découvrir à elle , il lui plaise de la conduire à lui, et lui faire connaître les moyens d'y arriver. Car comme c'est à Dieu qu'elle aspire, elle aspire encore à n'y arriver que par des moyens qui viennent de Dieu même', parce qu'elle veut qu'il soit luimême son cbcminS son objet et sa dernière fin. Ensuite de
' « Sans cesse. » C est la même antith<>se que Pascal développe dans le premier fragment des Pensées, mais \.i son point de vue est plutôt philosothique, ici il est surtout religieux. Là il contemple en silence (p. 6), ici il adoTe en silence; là il songe plus à rabaisser l'homme, ici à exalter Dnu.
' « Epuise ses forces. » Môme expression dans le fragment des Pensées, page 4.
^ Cl Vermisseau. » Ainsi dans les Pensées, imbécile ver de terre, \iu, 1 , pnge tu.
* « De D\c\\ nv^mo. » Et non par des moyens humains, tels que la morale des philosophes.
' « .Son chemin. » C'est l'expression do l'Écriture, via. Cf. Pensées, XXV, 43.
CCS prières, elle commence d'agir, et cherche entre ceux.
Elle commence à* connaître Dieu, et désire d'y arriver; mais comme elle ignore les moyens d'y parvenir, si son désir est sincère et véritable, elle fait la même chose qu'une personne qui désirant arriver en quelque lieu , ayant perdu le chemin, et connaissant son égarement, aurait recours à
ceux qui sauraient parfaitement ce chemin^
Elle se résout de conformer à ses volontés le reste de sa vie; mais comme sa faiblesse naturelle, avec l'habitude qu'elle a aux péchés où elle a vécu , l'ont réduite dans l'impuissance d'arriver à cette félicité , elle implore de sa miséricorde les moyens d'arriver à lui, de s'attacher à lui, d'y
adhérer éternellement
Ainsi elle reconnaît qu'elle doit adorer Dieu comme créature', lui rendre griiee comme redevable*, lui satisfaire comme coupable % le prier comme indigente*
' a Elle commence à... » Pascal s'est interrompu, n'étant pas content de son expression, et il reprend les mêmes choses d'une autre manière.
2 « Ce chemin. » 11 elesignc ses maîtres dans la piété, ses directeurs, M. Singlin, M. de Saci. 11 emploie des expressions semblables dans un passage fameux des Pensées, x, 1 , p. 180 : « Vous voulez aller à la foi^ » et vous n'en savez pas le chemin... Apprenez de ceux qui ont été liés » comme vous... Ce sont gens qui savent ce chemm que vous voudriez » suivre, et guéris d'un mal dont vous voulez guérir. » Mais là c'est luimême , pécheur converti , que Pascal propose à d'autres pécheurs comme un exemple des miracles de la grâce.
3 « Comme créature. » Voir plus haut : « Elle se considère comme sa 0 vile et inutile créature, etc. »
* « Comme redevable. » Voir plus haut : « Ensuite elle reconnaît la » grâce qu'il lui a faite, etc. »
* « Comme coupable. » Voir plus haut : a Et dans un esprit de com- » ponction et de pénitence, elle a recours à sa pitié pour arrêter sa co- » lôre, etc. »
" « Comme indigente. » Voir ci-dcssus : « Mais comme sa faiblesse D naturelle, avec 1 iiabilude qu'elle a aux péchés où elle a vécu, l'ont » réduite dans l'impuissance, etc. »
KXrilAITS DES LETTRES A M^" DE UOAWEZ
... Pour ri'pondre "^ ù tous vos articles, et bien écrire * malgré mon peu de temps.
' o DcRoannez.» M"» de Roannez (Charlotte Gouffier), depuis duchesse de la Fouillade , ccait la sœur du duc de Roannez. Elle subit, comme son frère , l'ascendant de Pascal ; mais femme, et d'une àme faible, ce fut pour le malheur et le déchirement de toute sa vie qu'elle fut exposée à l'influence contagieuse de ce terrible génie, et au zèle farouche de Port Royal. M"' de Roannez vivait dans le monde, et pensait à se marier, lorsqu'elle fut touchée de la grâce , et résolut de se donner à Dieu. Elle s'échappa de chez sa mère , et entra à Port Royal , où elle fut reçue comme novice. Sa mère obtint une lettre de cachet pour l'en faire sortir. Elle obéit avec douleur, mais sa ferveur ne faisant que s'irriter par ces obstacles, elle fit avant de sortir des vœux simples de virginité. Rentrée chez sa mère, elle y vécut dans la retraite, soutenue dans sa dévotion par celui qui l'y avait attirée, puis , après la mort de Pascal , par M™» Perier et M. Singlin. Mais M. Singlin mourut, M»» Perier quitta Paris , et M"» de Roannez fut livrée à d'autres inspirations. Un conseil de conscience l'autorisa à se faire relever de son vœu, et elle devint, en 1667, duchesse de la Feuillade. Dès que Port Royal avait senti sa conquête lui échapper et retourner au monde, il avait été indigné. Le Recueil d'Utrecht (p. 309) a transcrit une lettre d'Arnauld à M"» Perier, de mars 1666, où se lisent ces dures paroles : « Ce n'est pas que les exemples dont vous me parlez ne soient de terribles » leçons... Celui que vous laissez entendre sans le marquer expressément » est le plus effroyable, n'y ayant rien de plus touchant que ce qu'a écrit » autrefois de ses dispositions cette personne, lorsqu'elle s'engageait à Dieu M par tnnt de vœux, et n'y ayant rien au contraire de plus scandaleux » que l'oubli où elle parait être aujourd'hui de toutes ces grâces de Dieu. » Mais la frayeur salutaire que ces exemples causent nous est un puissant » moven pour éviter de semblables chutes. 11 y a deux cho.'ses principale- » ment qui ont pu contribuer à la perte de celte personne, etc. « Mais elle était à peine mariée qu'e(/e reconnut sa faute, dit le Recueil d'Utrecht, et commença à en faire fiénitence. Dieu lui offrit dans la suite divers
» « Pour répondre. » C'est la fin d'une phrase. Pascal disait sans doute à peu près : Je vais faire tous mes efforts pour répondre, etc.
' « Rien écrire. » C'est-à-dire d'une bonne écriture. Mal écrit so trouve plus loin dans le même sens.
Je suis ravi de ce que vous goûtez le livre de M. de Laval * et les Méditations sur la Grâce ^; j'en tire de grandes conséquences pour ce que je souhaite '.
Je mande le détail de cette condamnation qui vous avait effrayée''; cela n'est rien du tout *, Dieu merci, et c'est un miracle de ce qu'on n'y fait pas pis , puisque les ennemis de la vérité ont le pouvoir et la volonté de l'opprimer. Peutêtre étes-vous de celles qui méritent que Dieu ne l'abandonne pas *, et ne la retire pas de la terre , qui s'en est rendue si indigne ; et il est assuré que vous servez à l'Église par
moyens de la faire, qu'elle accepta avec joie. En effet, cruellement frappée clans ses enfants , atteinte elle-même profondément dans sa santé , elle mourut d'un cancer au sein, en 1683, après quinze ans d'une vie qui ne fut pas seulement consumée par tous ces maux, mais par les scrupules et les tourments d une conscience troublée. Elle laissa trois mille livres à l'abbaye, en demandant qu'on y reçût une religieuse converse (c'est-à-dire de celles qui font l'office de servantes), qui remplirait la place qu'elle y devait tenir elle-même, tâchant de perpétuer ainsi son expiation. Et cependant Port Royal, dans son impitoyable zélé, n'a pas eu pour elle une parole d'attendrissement.
Ces neuf Extraits sont sans date, mais on voit facilement qu'ils ont été écrits en 1656. M"« de Roannez était née le 15 avril 1633 (voir M. Faugère, dans l'Introduction de son édition des Pensées, p. lxv); elle avait donc, à l'époque de ces lettres, 23 ans.
1 « M. de Laval. » Pseudonyme sous lequel le duc de Luynes a écrit divers ouvrages de piété. Si les dates données dans la Biographie universelle sont exactes, les Sentences tirées de l'Ecriture sainte et des Pères (1648j étaient le seul de ces ouvrages qui eut paru rn 1656.
« Sur la Grâce. » Je pense qu'il s'agit du livre de la Grâce victorieuse de Jésus-Christ, par le sieur de Bonlieu (Noël de la Lane), 1651.
* » Ce que je souhaite. » C'est-à-dire la conversion de M"« de Roannez, son entrée en religion.
* « Effrayée. » il semble naturel de rapporter cela à la censure prononcée contre Arnauld par la Sorbonne à la fin de janvier 1656 (ce qui donne approximativement la date de cette lettre). Le duc de Roannez était probablement alors avec sa sœur dans son gouvernement de Poitou , et ignorait les détails.
' « Rien du tout. » Une telle parole ne peut s'expliquer que par la chaleur de la polémique; c'est l'époque des Provinciales. Il affecte de ne se troubli-r de rien ; il a peur aussi peut-être que ses amis ne se laissent décourager par une défaite.
* « Ne l'abandonne pas. » La vérité.
tXTr.AlTS DES LKTTni-S A M"' DK HOANNEZ. ^iSl VOS prières , si l'Hclise vous a servi par les siennes. Car c'est l'i:irlise qui mérite, avec Jiisis-CiiuisT qui en est inséparable, la conversion de tous ceux qui ne sont pas dans la vérité * ; et ce sont ensuite ces personnes converties qui secourent la mère qui les a délivrées. Je loue de tout mon cœur le petit zèle que j'ai reconnu dans votre lettre pour l'union avec le pape^ Le corps n'est non plus vivant sans le chef, que le chef sans le corps. Quiconque se sépare de l'un ou de l'autre n'est plus du corps, et n'appartient plus à Jtsis-CiiFusT. Je ne sais s'il y a des personnes dans l'Kglise plus attachées à cette unité du corps que ceux que vous appelez nôtres. Nous savons que toutes les vertus, le martyre, les austérités et toutes les bonnes œuvres sont inutiles hors de l'Eglise, et de la communion du chef de l'Église, qui est le pape. Je ne me séparerai jamais de sa communion, au moins je prie Dieu de m'en faire la grâce ; sans quoi je serais perdu pour jamais'.
Je vous fais une espèce de profession de foi, et je ne sais pourquoi ; mais je ne l'tffacerai pas ni ne recommencerai pas.
M. Du G as ' m'a parlé ce matin de votre lettre avec autant
' « Dans la vérité. » C'est-à-diro ici dans la pure doctrine de la Grâce.
' o Avec le pape » M"« de Roannez , toujours en proie aux scrupules et aux incertitudes, avait sans doute été troublée de la crainte que ses amis ne se séparassent du chef de l'Église. Pascal se montre tendre et même impatient sur ce point, où il sent bien quest le côté faible du parti. 11 y a un peu d'humeur dans sa vive réponse. I.e p'iil zèle, ce nest pas le peu de zèle, c'est une expression qui avertit M"« de Roannez de ne pas prendre ce zèle trop au sérieux. Il lui parle comme à un enfant à qui on sait gré d'un bon mouvement, même peu raisonnable.
^ « Pour jamais. » Ainsi dans la xviii» Provinciale : « Je n'ai d'attache » sur la terre qu'à la seule Ej^lise catholique, apostolique et romaine dans Il laquelle je veux vivre et mourir , ei dans la communion avec le pajie, »on » souverain chef, hors de laquelle je suis Irès-penuadé qu'il 7i'i/ a jioint de » salut. » C'était donc sans prétendre se séparer de la communion du pape , qu'il écrivait les dures paroles qu'on a lues dans les Pensées, xxiv, 66. De Maislre a relevé forlemi-nt cette situation fausse du jansénisme ( De l'Eglise 'jallicane, 1 , 3 et 9j. Cf. Sainte-Beuve, t. III, p. 26 et p. 157.
* a M. Du Gas. » Je n'ai trouvé ce nom ni dans le Nécrologc de Ccr-
d'étonneraent et de joie qu'on en peut avoir : il ne sait où Yous avez pris ce qu'il m'a rapporté de vos paroles ; il m'en a dit des choses surprenantes * et qui ne me surprennent plus tant. Je commence à m'accoutumer à vous et à la grâce que Dieu vous fait, et néanmoins je vous avoue qu'elle m'est toujours nouvelle, comme elle est toujours nouvelle en effet. Car c'est un flux continuel de grâces, que l'Écriture compare à un fleuve ^ et à la lumière ' que le soleil envoie incessamment hors de soi , et qui est toujours nouvelle , en sorte que s'il cessait un instant d'en envoyer, toute celle qu'on aurait reçue disparaîtrait , et on resterait dans l'obscurité.
II m'a dit qu'il avait commencé à vous répondre, et qu'il le transcrirait pour le rendre plus lisible, et qu'en même temps il rétendrait. Mais il vient de me l'envoyer avec un petit billet, où il me mande qu'il n'a pu ni le transcrire ni l'étendre; cela me fait croire que cela sera mal écrit. Je suis
veau, ni ailleurs. Je suis porté à croire que c'est un faux nom , qui désigne probablement quelqu'un des directeurs de Port Royal, M. Singlin, ou M. de Rebours. Car Pascal n'était point un directeur, et n'avait pas autorité pour cela. C'est un pénitent qui appelle d'autres âmes à la pénitence , et les pousse aux pieds du pasteur. Port Royal était réduit à s'envelopper de mystère en toutes choses. Voici ce qu'on lit dans une lettre de M. de Rebours à M. de Pontchàteau, de 1651, conservée dans le Recueil d'Utrécht, page 413 : « Vous me permettrez encore, monsieur, de vous dire » qu'il est à propos que dans les lettres que vous nous écrirez vous ne » nommiez personne, comme vous pouvez voir que j'ai fait en celle-ci ; « afin que si , par quelque mauvaise rencontre , les lettres venaient à se » perdre, ou à tomber en des mains ennemies , on ne pût pas avoir pleine » lumière de ce qui s'y pourra traiter, i^ Retenons soigneusement ces paroles.
' « Surprenantes. » 'Voir un passage d'une lettre d'Arnauld, cité dans la première note sur ces Extraits.
2 « A un fleuve. » Pascal fait peut-être allusion à ce passage du psaume Lxtv : « Tu as visité la terre, et tu l'as soûlée de tes eaux... Le » fleuve de Dieu a coulé à pleins bords. »
^ « Et à la lumière. » Jean, i, 4, 9. Mais la paraphrase qui suit est de Pascal.