‹ Penseurs et poètes --Chapitre 10 sur 54 · Romania, tome X (1881), page · texte numérisé non relu

Romania, tome X (1881), page

chinois avec Tart indien et gree * . Le monde entier se refl&ait dans cette dme si largement ou verte, et chaque image accueillie s'y revfitait de nouvelles couleurs. L'agilitS de son esprit 6tait merveilleuse. Au sortir de fouilles souterraines men6es avec le plus laborieux acharnement, il s'61evait tout k coup dans les airs, y planant avec une aisance incomparable, et, comme une alouette perdue dans l'azur lumineux, faisait entendre son chant & des hauteurs ou Pceil le suivait k peine. C'6tait bien P6tre « ail6, 16ger et sacr6 » dont parle Platon ; mais cet oiseau de vol si haut et si libre savait, quand il le fallait, se poser fermement sur le sol. Ceux qu'il 6merveillait le plus 6taient ceux qui le connaissaient le mieux, et c^taient ceux-l& aussi qu'il attachait le plus profond^ment par les qualit6s charmantes de son caractfere et la bont6 caressante de son coeur. Ceux qui ont surtout note dans sa physionomie et dans son caractere quelque chose de froid, d'amer et de sarcastique ne Pont observ6 qu'& des moments de sa vie, si souvent oppress^e, oil son dme de sensitive se

1. Revue critique d'histoire et de literature, 1887, t. II, p. 449.

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repliait en fr&nissant et se dgfendait contre des contacts douloureux. II 6tait certainement port£ dans ses jugements k une s6v6rite parfois un peu dSdaigneuse ; il se laissait volontiers aller k persifler le p6dantisme, la suffisance et la frivolity mais son aiguillon d'abeille n'a jamais fait de blessures envenim&s. Et quelle chaude et fiddle amitte il donnait k ceux qui avaient trouv6 le chemin un peu cach6 de son coeurl Tout au fond de ce savant et de ce philosophe il y avait un enfant, naif, gracieux et tendre, qui craignait de se laisser surprendre, ne se laissait deviner que par moments, et ne se livrait gu&re tout entier. S'il est vrai qu'on l'a d'autant plus admirg et aimg, qu'on le pleure d'autant plus qu'on l'a connu davantage, qui peut mesurer le deuil de celle k qui il avait ouvert toute son ame, et qui etait seule peut- 6tre en 6tat de le comprendre tout entier?

L'6crivain est celui qui sait traduire sa personnalite dans son style. Darmesteter a done 6t6 un £crivain et, dans quelques morceaux au moins, un grand 6crivain, parce qu'il a su rendre avec des mots, des tournures et des

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images les nuances multiples de son sentiment et de sa pens6e. Son style a 6t6 k bon droit qualifi6 de « magique » : il r6pond aux id6es qu'6veille ce mot par ses couleurs changeantes, par ses soudaines illuminations, par ses lointains appels k des horizons un moment entrevus. II y circule souvent une sorte d'ironie tr6s particultere, une ironie en m6me temps bienveillante et transcendante, qui se plait aux braves allusions, aux rapprochements inattendus, en indique k peine 1'intention et laisse le lecteur la d6gager par un sourire. C'est un style trfes spirituel, je veux dire tres peu ipaWriel, oil les mots sont choisis surtout k cause de leur valeur suggestive et du prolongement ind6fini dont leur sens est susceptible. II n'est pas exempt, qk et la, d'une certaine emphase ou d'une certaine obscurity, qui tiennent & Tisolement oh pendant longtemps Pauteur avait couv6 ses id6es. II donne Tid6e de quelque chose qui ne se realise pas tout & fait, de quelque chose de sup6rieur k luimfime, et c'est peut-6tre ce qui le rend particulterement attachant. Darmesteter o'a pas 6te un de ces artistes, pleinement mattres et de

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leur mati&re et de leur art, qui travaillent avec la conscience enttere de ce qu'ils veulent et de ce qu'ils peuvent : son <Buvre a l'attrait puissant de ces esquisses oil Ton sent que le maltre a r6v6 plus qu'il n'a execute, et qui ne limitent pas par un contour definitif les lignes que Timagination se plait k suivre au del& de ce qu'a trace la main.

Cette preference donnee dans Tart k ce qui sugg&re sur ce qui exprime exactement n'est pas seulement, comme je Fai dit, un trait de la po6sie anglaise oil James Darmesteter se reconnaissait : c'est un trait de la po&ie biblique, un trait de Y&me semitique, accessible aux Ames germaniques, celtiques ou slaves, difficilement comprehensible aux esprits qui vivent dans la pure tradition du genie grec et latin. Par ce trait, par sa souple et subtile intelligence, par cette puissance de « speculation » que certains juifs portent dans les affaires et d'autres dans les choses de Fesprit, par toute sa conception du monde, par son amour abstrait de la justice et par son patriotisme messianique, Darmesteter nous apparalt bien comme un juif frangais, double

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honneur de sa race et de sa patrie. II nous montre ce que nous apporte d'6nergies nouvelles, dans ses meilleurs specimens, ce type inconnu aux ages pr6c£dents, et ce que peut donner de fleurs rares et de fruits impr^vus la palme mysterieuse d'Israel entee sur le vieux chfine franQais.

Je n'oublierai jamais le jour de Noel de Pann6e 1872, que je passai presque tout entier avec Mistral dans son village de Maillane.

J'6tais venu uninstaller pour quelques jours h Carpentras, afin d'y lire et d'y extraire certains manuscrits de la fameuse bibliotheque d'Inguimbert, notamment le poftme Catalan , alors in6dit, des Sept Sages de Borne. Le jour de Noel, la biblioth&que 6tait ferm6e, et j'eus l'idee d'employer ces heures de loisir k aller voir Tauteur de Mireilk.

Je ne le trouvai pas & sa maison, et Ton me

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