Revue de Paris. 1" octobre et 1" novembre
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dit qu'il 6tait sflrement soil au cafe de la place, soit sur la place elle-mfime k se promener; seulement je devais bien prendre garde k ne pas me tromper de c6t6 : a droite se rafralchissaient ou se promenaient les Maillanais conservateurs et catholiques, k gauche les Maillanais libres-penseurs et radicaux; d'ailleurs les premiers porlaient tous une cravate bleu fonc6, les autres une cravate bleu clair. Je m'avanijai, non sans quelque hesitation, au milieu de la petite place rectangulaire, bordGe de larges trottoirs, oil de beaux platanes 6tendaient leurs rameaux d6nud6s, et qu'arpentaient gravement deux files de promeneurs en habits du dimanche. Le c6t6 du soleil appartenait en ce moment aux partisans du trdne et de Fautel, et je reconnus bient6t parmi eux la noble taille et la belle figure du poete que je cherchais. Je Tavais connu k Paris, dans un des rares et courts voyages qu'il y fit apr6s le succ&s de Mireille 9 et nous 6tions d£j& presque amis. II me reconnut avec une joyeuse surprise, et, quittant ses compagnons de promenade, il voulut bien me donner le reste de sa journ6e.
Qu'elle fut belle ! En ce jour de fifcle hivernale, le ciel de la Provence avait voil6 comme d'une gaze infiniment douce son 6clat parfois trop rayonnant pour nos yeux accoutumgs aux nuances de notre ciel tendre; la brise, quoique un peu froide, apportait les parfums des fleurs de ce pays b6ni oil l'hiver n'est souvent qu'une des formes du printemps; la plaine spacieuse, inond& d'un soleil pale mais souriant, offrait k nos promenades un champ varig sans cesse par les plantations et les cultures; k l'ouest, on devinait le Rh6ne, et au sud, formant un gracieux et fier amphith&Ure, s'elevaient des monlagnes dentefees, toutes bleues dans la merveilleuse transparence de 1'air, avec quelques franges de neige diamantee. Mon compagnon, tout en m'entretenant de sa vie, de ses r6ves, de ses projets, me montrait tout autour de nous la scene multiple de sa po6sie. « Ce chemin, me disait-il, m&ie k Avignon, oil jadis la fifere r6publique arrfitait le roi de France, oil la papaute fut n6tre, ou P6trarque recueillit les derniers chants des troubadours, oil notre cher Roumanille a r6veill6 le premier le feu sacr6 qui dormait sous la cendre
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m6pris6e. — Celui-ci m&ie k Aries, la Gallula Morna, dont Constantin songea un moment & faire la capitale du monde romain : qu'il eto 6t6 bien inspire ! Peut-etre aurait-il sauv6 TEmpire de la chute qu'il accelera en en transportant le centre en Orient; et qui sait si son r6ve ne deviendra pas une r6atit6? si Aries, si Marseille, placSe juste au coeur du monde latin, entre la France, l'Espagne et Tltalie, ne sera pas un jour la m&ropole de la grande union romane, de cet « empire du soleil » que les f&libres auront chants les premiers? — Par la, au nord-est, est le berceau du f6librige, Thospitalier chateau de Fonts6gugne :
c'est Ik que, le 21 mai 1854, sept jeunes poetes, habitues k se r&inir chez l'un d'eux, ont trouv6, dans une heure de saint estrambord, un corps et un nom pour l'Id6e qui les poss6dait et qui cherchait encore sa pleine expression. — Regardez devant nous : tout prfes d'ici, au pied des Alpilles, que vous aulres Francimans appelez (je ne sais pourquoi) les Alpines, s'616vent les restes somptueux de l'antique Glanum, le Mausol6e etl'Arc de triomphe, signes indestructibles de 1'empreinte de Rome
sur nos terres et sur nos &mes. — Par iMtroit passage qui traverse ces belles montagnes, on peut mooter aux Baux, la ville fgerique, dont les tours et les remparts se dressent encore sur le rocher, dont les palais gothiques attendent depuis des siecles pour se repeupler et resplendir un mot magique que nul n'a su trouver. Oh ! ce mot, si je pouvais le dire I si je pouvais ressusciter la morte dont je suis 6pris et lui rendre sa riche parure et ses joyaux I J'ai eu un moment, le croiriez-vous ? a portee de la main le talisman qui aurait fait cette merveille, Tor qui, ruisselant k flots, aurait pu tout rajeunirl Et voyez-vous de quelles ffites j'aurais illuming le vieux chMeau, et quelles cours d'amour nous aurions tenues dans les grandes salles aux voutes bariol6es d'armoiries et de bannieres? H6lasl pour le conqudrir, ce talisman, il aurait fallu vendre mon ame!... — Du haut de la grande tour des Baux vous verrez au loin la mer de Provence, et la Crau, et les Saintes-Maries, oil ma pauvre Mireille a trouv6 la gu6rison de son doux mal!... Voil^i tout mon horizon, voil& ma vie : je le trouve assez grand, je la
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trouve assez belle pour n'en jamais sortir. Je souhaite settlement avoir la force et le temos d'achever mon ceuvre, et d'exprimer comme je la sens, et sous tous ses aspects, Fame de mon pays et de ma race. »
II m'emmena devant l'eglise, h la sortie des v6pres. L'une apres l'autre, comme les chatouno de cette admirable Communion des Saints *, les jeunes filles sortaient de la petite 6glise, pleines de grace modeste et pourtant ardente, montrant sous les jolis rubans bleus et les dentelles de leurs coiffes arlgsiennes leurs fins profils et leurs teints mats, leurs formes un peu courtes, mais non sans 616gance, bien prises dans leurs beaux costumes de ffite, leurs petits pieds glissant doucement sur les dalles, toutes levant un instant leurs grands yeux noirs pleins de flamme, et r^pondant k son regard
1. « Elle descendalt en baissant les yeux — les degre's de Saint-Trophime : — c'6tait a l'entrSe de la nuit, — on 6teignait les cierges desvSpres; — les saints depierreduportail,— comme elle passait, la sign&rent, — et de Teglise a sa maison — Paccompagnerent des yeux. — Car elle 6"tait sage plus qu'on ne peut le dire, — et jeune et belle... — Les saints de pierre bienveillants — avaient pris en grace la fillette, — et quand, la nuit, le temps est doux, — ils parlaient d'elledans Tespace » (Les lies d'Or)>
par un sourire amical : c Voil& mes modules, me disait-il, voil& Mireillel » Et le soir, comme le soleil couchant embrasait d'une lueur rouge toute cette campagne qui m'avait, pendant des heures enchant6es, parl6 par la voix de son po6te, assis sous la tonnelle du « Petit Saint- Jean » k Graveson (la station de chemin de fer qui dessert Maillane), nous 6coutions une admirable fille aux cheveux roux nous r6citer le sonnet enflamm6 qu'Aubanel venait de faire pour elle 4 ... c Et on pr6tend, s'6criait Mistral, que notre po6sie est incompr6hensible pour le peuplel »
J'en appris plus ce jour-li et sur Mistral et sur la Provence qu'en bien des heures de lecture assidue. Plus tard je l'entendis, & Montpellier, de sa voix chaude et nuanc6e comme les cordes d'un instrument profond et doux, prononcer des discours oil la langue proven<jale montrait autant de nombre que de finesse et d'6clat, et chanter ses propres potaies avec un art exquis dans sa simplicity ; je le vis& Maguelonne s'enqu6rant auprfcs des p6cheurs, pour
1. O chato, fires rasin ounte voudritu beca, etc. (dans les Filles (TAvignon).
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son grand Dictionnaire, de tous les termes sp^ciaux qu'ils pouvaient employer et quepeut- 6tre il n'avait pas encore recueillis. II 6tait la, assis dans le bateau, maniant en connaisseur chacun des agr6s, touchant chacune des parties du petit Mtiment, et disant : « Nous autres, chez moi, nous appelons cela ainsi ; et vous?* Et les pftcheurs, riants et 6merveill6s, lui disaient tout leur vocabulaire, et il inscrivait ce qui lui 6tait nouveau. Partout, avec les artisans, avec les laboureurs, avec les p&tres, il faisait la meme enqufite familtere et m^thodique ; partout ainsi il t&tait le coeur et le pouls de la mere chgrie dont il voulait dresser dans son oeuvre grandiose la figure complete et vivante, et il suivait le battement du sang qu'il pretendait rajeunir j usque dans ses plus petites et ses plus lointaines arteres.