Revue de Paris, 15 octobre 1895 et 1" Janvier
SULLY PKUDHOMME. 165
Prudhomme, comme Horace, va avoir son Carmen sceculare, et sa tache, moins 6clatante que celle du poete latin, sera peut-6tre plus noble encore ; il s'agit en effet pour lui, non de c6l6brer des triomphes guerriers et d'appeler la protection des dieux sur un vaste empire, mais de chanter les victoires de la pens^e sur la mati&re et de la lumtere sur les t6n6bres, de montrer Fart soumettant k ses lois les 616ments chaotiques du beau, la science tirant « la Verite farouche de sa caverne antique », le travail fecondant la dure terre, la civilisation restreignant la part du mal physique et moral, de suivre enfin Phumanit6, en tantque la reprgsente notre France, dans son laborieux effort pour s'6loigner de plus en plus de l'animalit6 primitive et pour monter vers le r&gne de l'esprit, de la beaut6, de la justice et de l'amour. Or, ces id6es et ces tendances ne sontelles pas l'inspiration m6me de toute une partie au moins dela po^siede Sully Prudhomme, de celle qui n'est pas purement personnelle et sentimentale ? Tantdt avec la joie et l'ivresse confiante de Tascensionniste stir du but et du succes, tantot avec l'angoisse du voyageur dgar6
dans la brume, accabie de fatigue, et ne sachant ou lo m&ne le rude sen tier qu'il gravit et descend tour £ tour, il a chante les stapes cjiverses de la grande caravane qu'il accompagne ou plutdt qu'il devance. S'il doute parfois du cbemin, son doute mfiroe et son inquietude sont en parfait accord avec sa mission . Quand l'etoile vers laquelle il a toujours les yeux lev6s se voile ou se d6robe, il ne pretend pas, pour consoler un moment ceux qui le suivent, l'apercevoir encore au ciel : il s'arrgte et g£mit, et n'ose qu'avec scrupule, et faute de miefix, prendre pour boussole, dans la nijit oil le laisse sa raison, Tinstinct secret de son coeur. 11 r6unit ainsi ^'incorruptible sinc6rite de la science aux pressentjments sublimes de la po6sie. C'est cette union (Je la pens6e, diz sentiment et de l'art qui d£signait Sully Prudbomme pour 6tfe le porte-parole po6tique de notre grande association de philosophes, de savants et d' artistes. Cette designation met pour un moment en pleine luratere une figure qui se tient volontiers dans l'ombre, et fournit une occasion naturelle de parler du po6te. En essayant ici de dire comment je le cpmprends
et pourquoi je l'aime, j'Sprouve une grande hesitation et je sens vivement les difficult^ de la t&che qui de loin me souriait. Expliqijer un poete parait, en verity, une besogne iputile : a ceux qui sont faits pour le gouter, il va droit au coeur ; 4 ceu* qui n'ont pas dans 1'ame le diapason qui vibre a la note de sa lyre, il ne dira jajnais fien... II semble qu'on ne devrait parler d'ljnpo&te que pour dire: « Lise?-le », \o\it au plus pour donner sur lui quelques renseignements personnels,.. Mais peut-6tre ceux qui aiment et connaissent depuis longtemps la po6sie de Sully Prudhomme trouveront-ils quelque plaisir & en suivre le reflet dans une interpretation n6cessairement bien inferieure h l'oeuvre elle-m6me ; peut-6tre aussi ces pages donneront-elles envie de le connaltre directement k des lecteurs auxquels il serait encore Stranger... Quoi qu'il en soit, et ne ffit-cp que pour roon propre plaisir, je vais dire ici une partie au moins de ce que je sais de lui et de ce que je pense de son oeuvre. II y q, trentequatre ans, si je me le rappelle bien, que je me suis trouv6 pour la premiere fois en face de lui, et pos relations se sont vije transfer-
m&s en une gtroite amitte, gr&ce k laquelle j'ai connu toutes les phases de sa vie, suivi tous les dgveloppements de sa pens£e et de son art.
J'ai senti vibrer en moi, dfcs les premiers vers qu'il m'a lus, ce diapason dont je parlais tout
k Theure. A cdt6 des vrais pontes il y a, si Ton peut ainsi dire, des pontes passifs, comme il y avait des citoyens passifs dans nos vieilles constitutions : ceux-l& ont en eux une certaine po6sie qu'ils ne peuvent exprimer, mais qu'ils reconnaissent aussitftt, — avec quelle joie et quelle 6motion ! — quand d'autres l'expriment. Sully Prudhomme a donn6 la forme et la voix a la po6sie latente qui cherchait son expression dans l'&me de beaucoup de ses jeunescontemporains. lis lui gardent de cette relation une reconnaissance attendrie ; k ses vers sont attaches des moments inoubliables de leur vie interieure. J'ai 6t6 un deceux qui ont bu avec le plus de charme k cette source fralchement jail lie, qui y ont puise le plus largement, qui en ont le plus volontiers admir6 la limpidit6, 6cout6 le murmure, ou mesur6 la profondeur . On ne s'6tonnera pas que je parle avec sympathie de celui k qui j'ai dA toute ma vie des Amotions d6li-
cieuses, et on voudra bien se rappeler que, de Pavis de tous les mattres en critique, on ne peut sans sympathie comprendre vraiment aucune forme de Part. Cela est vrai surtout de la po&ie, car elle s'adresse k ce que nous avons de plus intime, et elle n'est, en somme, que nous essayions de l'exprimer ou que nous nous bornions a en jouir, que la forme que prend en chacun de nous, dans la region id^ale, Inspiration au bonheur.