‹ Penseurs et poètes --Chapitre 17 sur 54 · LA LANGUE · texte numérisé non relu

LA LANGUE

La langue dont les felibres ont fait une langue litteraire est le parler populaire de Saint-Rerni et des alentours; ce paHer s'emploie sans differences notables dans la region qui s'6tend le long du Rh6ne depuis Orange

environ jusqu'aux Martigues 1 . C'est une des variet£s du gallo-roman, une des mille formes qu'a prises, suivant les latitudes et les longitudes, la langue imports en Gaule par les Romains. Les traits g6n6raux de la phonetique de cet idiome lui sont communs avec les autres parlers de la Gaule, et il partage notamment avec le frangais du Nord plusieurs degradations assez r6centes, comme l'effacement de presque toutes les consonnes finales quand elles ne precedent pas une voyelle, la prononciation du c devant e, i comme s, 1'affaiblissement de VI mouillee en y. Mais il a conserve de belles diph tongues (di, du, du, du, eu, hi), et il n'a pas contracts comme le frangais l'interieur deses mots, cequi leur donne plusd'archalsme, d'ampleur et de sonorite (madur au lieu de mur, pescadou au lieu de picheur, etc.). L'e « muet » du frangais a la fin des mots est remplac£ par un son intermediate entre o et ou, qui s'Scrit o et se prononce distinctement (ProuveriQo, hello). Le provengal poss&le, en outre, ce qui rend la

1. A Test (Tune ligne qui rejoindrait a peu prSs le Ventoux a l'eiang de Berre, en passant par Car pen tr as, Cavaillon et Salon (par exemple a Forcalquier, a Apt, a Aix, a Marseille), il y a dej& des nuances dialectales sensibles.

lOt PBNSBURS ET PO&TES.

musique du langage plus vari6e, des finales non accentu6es en e> es (cante, cantes) et en i, is (glori 9 toutis). Un trait caracteristique de ce parler, qui lui donne pour notrc oreille quelque chose de caressant mais aussi d'enfantin et comme de z6zay£, est la prononciation de ch comme ts, dej, j comme dz (chato = tsato, moungeto = moundzeto) ; en revanche, les nasales m et n, ^l la fin des mots ou devant une consonne, n'ont pas disparu comme en frangais en nasalisant la voyelle pr6c6dente. De l'ensemble de ces conditions phon6tiques il r6sulte un parler harmonieux et doux, ou Taccent, beaucoup plus marqu6 qu'en frangais, a aussi un caractere plus musical, ou un riche systeme de voyelles et de diphtongues colore et diversifie la prononciation, oil toutes les syllabes s'articulent nettement, ou certaines mollesses n'excluent pas la force, ou le rythme inh6rent k chaque mot, tout en res Ian t toujours sensible, se plie sans effort aux mouvements passagers du sentiment ou de la passion.

Au point de vue des formes, deux faits sont particulierement saillants. Les substantifs ont perdu toute distinction entre le pluriel et le

singulier : c'est 14 un d&abrement flexionnel qui nuit aussi bien a la beaut6 qu'i la clarte du langage 1 . Mais, d'autre part, les flexions person nelles du verbe se sont assez bien conserves pour dispenser de Tadjonction des pronoms personnels, et c'est un grand avantage au point de vue de la force, de l'6l6gance et de la bri6vet6 du discours.

Mais ce que la langue maternelle a offert de plus pr^cieux k Mistral, c'est son vocabulaire, quMl a 6tudi6 avec une passion infatigable. Ce vocabulaire, k vrai dire, a deux inconv6nients. N'ayant servi, jusqu'4 la nouvelle 6cole, qu'aux besoins des paysans et des artisans, il ne possfede pas de mots pour les abstractions et en g6n6ral pour les id6es qui appartiennent a une culture sup&rieure ; on ne suppl6e k cette lacune qu'en prenant des mots frangais et en les affublant d'un d^guisement provengal qui leur donne un air emprunte. S'il se cr6e vraiment une literature provenoale, ce vice d'origine s'effacera insensiblement, et il ne

1 . II est moins complet en francais : Ys du pluriel s'y prononce encore, au moins devant les voyelles, et s'est conserved dans l'orthographe ; quelques mots termines en I ont gard6 un vrai pluriel (chevaux, travaux, deux).

I<* rnstrft* et Nins.

feat p» ooMier que noire itabalairt «fe cet

ordre *Vt fait a j«u pres de m£me »mai* plos krriternent et pins inconsdemmeot), par Temprunt d'uoe masse de mots latins oo Grangers qui semblaient p£dantesques oo barbares lors de lear introduction, et qui noos soot aajourd*hui aas^i familiers que nos boos rieux mots her^litaires. D'autre part, £tant le langage des basses classes, le parier proven^al a one foule de mots d'un caractfrre grassier et trivial, qui nous choquent d'autant plus qu'ils existent souvent dans notre langue, oil ils n'appartiennent qu'A. l'usage bas ou tout k faitfamilier(ainsi peta, &1ater ; esbroufe, fracas; drole, gar^on; boufa, souffler). D'autres, sans avoir ce je ne sais quoi de « canaille » qui paratt attache k ceux-14, ont un certain air < patois » qui d6truit pour nous la noblesse de Texpression : chato (fille), poutoun (baiser), pichoun (petit), dindoulelo (hirondelle,) nous font Teffet d'appartenir k la langue des enfants; nous avons peine k prendre au s^rieux le zoul (allonst en avantl) qui revient sans cesse pour exprimer la fougue et Tentrain. Les plus ddplaisants sont les mots francais passes dans

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Ie peuple aves une alteration qui nous fait involontairement penser au parler n&gre, comme moussu, madamigeUo, gramaoi, armaria.

On ne peut contester que la creation d'une langue litt6raire eievee ait rencontr6 1& des obstacles que toute Thabilet6 du monde n'a pu enticement surmonter : trop de mots ont garde J'odeur de la boue ou meme du fumier oil ils avaient v6cu, et la repandent autour d'eux quand on les emploie. II en resulte parfois cette singultere consequence que telle strophe de Mistral (notamment dans Calendal, ou il a voulu s'elever plus haut), qui parait noble et entratnante dans la traduction, prend, pour le lecteur frangais, un caractere trivial et presque comique quand il se reporte & l'original. Cette impression n'est certainement pas la meme pour le lecteur provengal ; mais il doit trouver egalement une disparate entre les souvenirs que Pusage ordinaire de ces mots 6voque en son esprit et les id6es ou les sentiments que le poete veut leur faire exprimer.

Mais & c6t6 de ces pauvretes et de ces scories, le vocabulaire de Mistral a des richesses, des Energies et des douceurs qui en font un

instrument merveilleusement approprte k la musique qu'il lui demandait. D'abord la nature et la vie mSridionales, si diff6rentes de celles que reflate le frangais du Nord, pr6sentent une foule d'objets, de sensations, d'actes, d'usages qui n'ont pas et ne peuvent avoir d'expression exacte en frangais. II faut voir dans les po6mes de Mistral Tinnombrable quantity de noms d'oiseaux, d'insectes, de plantes, d'outils, d'agrts, d'ustensiles familiers, de mots de culture, d'6levage, d'industrie, de chasse, de peche, de navigation, que la traduction ne peut rendre que par des Equivalents sans precision ou de pSdantesques denominations scientifiques. Mais ce n'est la qu'une part, et tout exterieure, de la richesse du vocabulaire provengal, que l'Scorce d'une pulpe savoureuse. Ce peuple de la Provence rhodanienne a une &me k lui, qui s'est fa$onn6e pendant des siecles sous l'influence de la nature qui Pentoure et de la vie qu'il m&ie ; elle s'est exprim^e dans sa langue, parfois avec brutality, mais souvent aussi avec une force, une originality et une d&icatesse extremes ; et ce que cette dme a con<ju, cette langue seule est

en 6tat de le rendre. C'est ce qui justifie la tentative des f61ibres : eut-elle po6tiquement 6chou6, elle nous aurait encore 16gu6 des documents d'un haut interfit, car on ne connait pas une langue par des grammaires et des dictionnaires : il faut la voir vivre ; mais. au moins avec Mistral, la tentative a pleinement r6ussi, et la langue provenoale lui devra d'fitre conserve pour Jes sifecles k venir dans toute sa beaut6, toute sa gr&ce et toute sa fleur; que dis-je? elle lui devra de setre connue elle-mfime, d'avoir d6velopp6 toutes les puissances contenues en germe dans son sein, d'avoir fait vibrer toute sa musique latente, d'avoir exhale tous ses parfums inconnus d'elle-m6me. Le g6nie d'une langue ne se r6v61e tout entier que s'il est 6voqu6 par un grand po6te : ainsi l'amour dort dans un coeur qui s'ignore ; si celui qui doit T6veiller ne se pr6sente pas, ce coeur pourra se fermer sans avoir soupoonn6 les tr&sors qu'il rec6lait; mais vienne le pr6destin6 qui dira le « sesame »

attendu, et tout le printemps qui y sommeillait sans se connaltre s'6panouira en une vie ardente et embaum6e. Si le parler popu-

d'une fixation de Torthographe. Mais c'est en r6alit6 la phon6tique et la morphologie de la langue litteraire qu'a r6gl6es « Forthographe » constitute par Roumanille et Mistral et appliqu£e dans toutes les oeuvres des felibres depuis la premiere publication de VArmana prouvengau. Jusque-14, comme il arrive n6cessairement dans un ensemble de parlers populaires laisses k toute leur libert6, Tune et l'autre variaient k l'infini ; en respectant cette liberte il 6tait impossible de cr6er une langue litteraire. Je n'en donnerai qu'un exemple : dans les Provengales, le recueil public en 1852 sous la direction de Roumanille, on trouve pour le mot femme les formes /erao, fumo, fremo, feno, fenna, et ce ne sont pas Ik de simples differences de graphie, ce sont bel et bien des varianles phon6tiques. La nouvelle orthographe choisit une de ces formes, g6n£ralement la plus rapproch^e du latin (ici /ewo), et Padmet seule ; cette forme fait d&ormais partie de la « langue des felibres ». Tel est en effet le seul nom qui convienne k la nouvelle langue litteraire, qui a pour base le parler de Saint- Remi comme l'italien a pour base le parler d6

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Florence, mais qui, pour devenir ainsi que le toscan un « vulgaire illustre », a dft se douner une forme fixe, a laquelle se soumettent tous ceux qui veulent l'employer 1 .

A ce double travail depuration et de fixation, qui est plut6t n6gatif, il faut ajouter, pour bien comprendre l'oeuvre de Mistral, un travail positif d'enrichissement. II a fait entrer dans 1'idiome qu'il prenait pour base, en les modifiant 16g6rement dans leur forme quand il en 6tait besoin, tous les mots, recueillis hors des limites restreintes de cet idiome, qui lui semblaient propres k exprimer de nouvelles nuances d'action ou de sensation. Dans cet idiome m&me, il a recherch6 curieusement les idiotismes les plus franchement marqu6s au coin du terroir, les vieilles expressions en train de disparaltre, les tournures familiferes et hardies qui n'ont pas d'6quivalents en fran- Cais. Ce n'est pas dans les vieux livres proven- Caux qu'il a fait ses recherches : c'est dans

1. M. Koschwitz, professeur k Greifswald, vient de publier en fran$ais (Paris, Welter, 1894) un petit livre fort bien fait, qui se recommande a tous ceux qui veulent 6tudier le provencal litteraire, et qu'il a intitule avec raison : Grammaire de la langu* des ftlibres.

Fusage du peuple, et, sMl est archalque, ce nest nullement comme un antiquaire qui pr6tend faire revivre des mots, des formes et des constructions abolis, c'est comme un amateur jaloux de conserver ce que le pr6sent a d'ancien mais de vivant encore. II a pour reconnaltre les « proven?alismes » authentiques un instinct merveilleusement exerc£ par la pratique, et, si Ton peut dire, dans son dme un diapason naturel qui vibre de lui-m6me k tout son vraiment propre k la langue maternelle, et qui lui permet de le discerner avec sftrete et de le faire entrer dans l'harmonie de sa po6sie k la fois si originate et si fid&le. II a su, en outre, d£velopper toutes les ressources de cette langue, soit en tirant un heureux parti des extensions de sens sugg6r6es par Tusage commun, soit en profitant de la richesse, souvent inexploiWe, de la derivation, pour faire porter k de vieilles souches des rejetons legitimes mais impr6vus, et assurer ainsi k la langue un rajeunissement et un eiargissement presque illimites.

A cette mise en valeur artistique de la langue du peuple on a fait une objection grave. « Cette

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langue du peuple, dit-on, telle que Mistral pretend Femployer, le peuple ne la reconnait pas dans son oeuvre. La po£sie du chantre de Mireille est inintelligible aux paysans de la Crau com me aux filles du Gomtat, et cela pour deux raisons : beaucoup de mots employes par Mistral sont en r£alit6 inconnus au peuple en dehors de telle ou telle locality *, et, d'autre part, il a impost 4 la prononciation et aux formes flottantes du parler populaire une netlete ou une fixit£ qu'elles n'ont pas ; la langue qu'6crit Mistral est une langue que personne ne parle, et que ceux-la seuls entehdent qui l'ont 6tudi6e dans ses oeuvres ou dans celles de ses imitateurs. » II y a beaucoup d'exag£ration dans cette allegation r£p£t6e k sati£t£. D'abord, il est des po6sies de Mistral que le peuple entier connalt en Provence : l'hymne au soleil qui ouvre les lies (TOr est devenu un chant populaire; quand on inaugura, k Saint-Tropez, la statue de Suffren, le commandant Ortolan, qui pr&idait la fete, eut

1. Quant au reproche que j'ai souvent entendu faire a Mistral d'avoir forge* de toutes pieces des mots qui n'ont jamais exists, il est tout a fait absurde. II vient de personnes qui, ne parlant provencal qu'avec des illettres pour les affaires quoti-

Vid6e de lire & la foule la belle chanson ins6r6e dans Mireille :

Lou baile Sufren, que sour mar coumando...

Et tous applaudirent k ces strophes na'ives et touchanles qui semblent sorties du coeur m6rae du peuple, et qui y trouverent aussit6t leur 6cho. On pourrait citer beaucoup d'autres exemples de succ^s analogues. Je ne doute pas que bien des pieces des lies d'Or ne soient comprises (elles sont si simples !) et gotit6es (elles sont si belles !) par plus d'un marin ou d'une jeune fille 1 . Mais il va de soi qu'il y a dans toute po6sie vraiment artistique des parties que les gens non cultiv6s ne peuvent comprendre, mfeme quand elles sont 6crites dans leur langue. Nos paysans ne comprennent pas,

diennes, ne soupconnent pas la richesse de la langue dont un petit nombre de mots leur suffit, ni, a plus forte raison, sa vari&e" dans les differentes locality. Ce que Mistral a fait souvent, et qui doit certainement le rendre parfois difficile a comprendre aux gens simples, c'est de creer des derives nouveaux ou de donner a des mots populaires un sens d&ourne et releve" qu'ils n'ont pas dans leur emploi habituel. Mais c'est le droit et Tart meme du poete.

1. J'ai cite" Texempie d'un sonnet d'Aubanel que m'a recite^ avec toute Texpression souhaitable, une fille d'auberge de Graveson,

fe^

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a coup stir, Andr6 Ch6nier ou Sully Prudhomme. Qu'est-ce que cela prouve contre la langue de ces pontes exquis? Quant aux mots, il est vrai qu'il y a dans le vocabulaire de Mistral une certaine bigarrure, en ce qu'il r6unit des mots qui ne s'emploient pas aux m6mes endroits, et quelque chose de factice, en ce qu'il 6vite des mots tr6s usit6s, qui ont pour lui le tort d'fitre fran^ais ou vulgaires. Mais c'est pr6cis6ment et dans cette annexion et dans cette exclusion que reside le secret d'une langue litteraire, et qui dit langue litt6raire dit n^cessairement tout autre chose que parler local. Mistral n'a pas born6 son ambition, quoi qu'il en ait dit, k chanter pour les pdtres et les < gens des mas » : il a voulu rendre la langue provengale capable de porter la plus haute po6sie ; il a voulu en faire, non seulement une langue litteraire, mais une langue nationale, et il l'a nScessairement 61ev6e au-dessus du niveau habituel des classes d6pourvues de culture, tout en la laissant en somme plus prfts d'elles que ne le sont les idiomes litteraires de toutes les nations civilis6es.

Mais k cet emploi d'un parler populaire comme langue artistique on a fait une autre et plus grave objection. Si la langue des felibres n'est pas parl6e telle quelle par le peuple, elle Test encore moins par les gens cultivfe, par les f&ibres eux-mfimes*. Mistral emploie la langue provencale k une besogne k laquelle elle ne sert pas naturellement, et lui-mfime, s'il veut s'entretenir avec ses amis d'art ou de philosophie, c'est en frangais qu'il le fait et non en provengal. Par Ik, le proven^al apparalt bien comme un « patois », restreint k l'expression de ce que disent les illettrSs ou de ce que les lettr£s ont k leur dire. Aussi la tentative des felibres a-t-elle pendant longtemps rencontre en Provence m6me plus de dedain que de sympathie. Mistral a eu plus d'une fois conscience de ce qu'il y avait de faux dans sa situation entre le peuple, qui ne le comprenait qu'4 moitie, et les gens cultiv^s, qui, en dehors d'un petit cercle, refusaient de le prendre au sSrieux. U y a de Id douleur dissimulGe sous

1. On a publi6 dans ces derniers temps beaucoup de lettres de felibres, non settlement a des profanes, mais entre eux: el les sont en francais. Pour les mettre en provencal, il leur aurait fallu faire de veritables themes.

un sourire dans cette boutade des lies cCOr: « Mais les paysannes ne s'entendent pas aux vers, et les bourgeoises comprennent de travers ! » II 6crivail cela en 1868 ; les choses ont quelque peu chang£ depuis lors : les « bourgeois » de Provence apportent maintenant k Poeuvre des f6libres une curiosit6 plus sympathique ; ils se rendent compte que dans Papplication du provenoal k la haute po6sie il y a un honneur polir leur pays et une oeuvre d'art de premier ordre ; la langue po6tique, mieux comprise, trouve maintenant un milieu plus favorable. Mais cela n'annonce pas quele parler indigene doive devenir jamais la langue naturelle des entretiens s&rieux, et qu'on s'en serve pour 6erire en prose autre chose que des oeuvres familiferes ou plaisantes 4 ; pour ceux m6mes qui font du proven gal la langue de la po^sie et du coeur, le frangais reste la langue du raisonnement et de la prose.

1. Les discours de Mistral, ainsi que ceux d'Aubanel et de Gras, sont fort eloquents, mais le mouvement de la phrase est trop caique* sur le francais. C'est rinconvenient de l'absence d'une syntaxe propre, inconvenient beaucoup moins sensible dans la poesie. On tente aujourdTiui, par le journal, le roman, l'histoire, de creer dans la langue des felibres une literature complete. II est douteux que cette tentative reussisse.

C'est, en effet, presque uniquement k la poesie, au moins dans le genre 6lev6, que la langue des felibres convient et a 6t6 appliqu&. Ceci m'am&ne & dire un mot de la versification de Mistral. C'est essentiellement la versification frangaise, et il ne pouvait en 6tre autrement. Quand m6me les f6libres auraient mieux connu la versification des troubadours, ils n'auraient certainement pas essay6 d'en imiter les laborieuses complications '. Tous les vers provengaux Merits depuis le xvi e siecle 6taient caiques sur les vers frangais ; Roumanille n'a pas fait autrement que ses pr6d6cesseurs, et Mistral n'a pas innov6 sur ce terrain. II admet non seulement les principes et les lois fondamentales oil sont d' accord depuis l'origine la versification du Nord et celle du Midi, mais les regies plus r6centes et moins essentielles qui r6gissent nos vers depuis Malherbe : il se soumet comme nos pontes & l'interdiction de

1. Mistral a seulement empruntg a Girard de Roussillon le vers de dix syllabes coupe" apres la sixieme, dont il a fait un si heureux usage dans une piece des lies cTOr:

L'evesque d'Avignoun, mo u risen Grimau, A fa basli 'no tourrea Barbeniano...

l'hiatus * et a Palternance obligatoire des rimes masculines et f&ninines. Mais il n'a pas h se poser la fameuse question de Ye « muet », qui trouble et divise aujourd'hui les versificateurs frangais : Yo qui dans sa langue correspond k notre e final a sa pleine valeur syllabique ; on ne peut accuser ses vers de manquer, k l'occasion, d'une, deux ou trois syllabes, ou la distinction de ses rimes masculines et f6minines d'etre souvent purement orthographique. Toutes les syllabes comptent; on sent pleinement le rythme qu'il a voulu donner h chacun de ses vers, et ses strophes s'envolent balancees sur des ailes 6gales. C'est un avantage sensible que la langue natale fournissait au po6te : il serait peut-6tre contest6 par certains pontes du Nord, pour lesquels Tefifacement m6me et l'incertitude du rythme semblent mieux rendre ce que leur pens6e u de fugitif, d'ind6cis et d'a moiti6 exprim6; mais il est pr6cieux pour une po6sie qui est surtout ext6-

1. II y a cependant introduit une notable et tres intelligente exception : il admet l'hiatus apres toutes les diphtongues, et avant les diphtongues graphiques commencant par i (ie, ieu), oii Vi est en realite une consonne, — c'est-a-dire, on le voit, dans des cas qui n'existent presque pas en francais.

rieure, qui recherche le soldi et Hon le crdpuscule, qui s'attache forteinent au c6t6 materiel des choses, et qui I'exprime d'autant mieux que Tinstrument dont elle se sert est plus sonore et plus vibrant.

Si Mistral n'a pas innov6 en ce qui concerne les regies mfimes de la versification, il a et6 un v6ritable et heureux inventeur de formes. Sauf Nerte, oil il a adopt6 les octosyllabes accouJ3l£s des conteurs du moyen age, sauf son drame de la Seine Jeanne, compost (malheureusement) en alexandrins coup6s par des morceaux lyriques, sauf quelques sonnets (qui ne sont pas rigoureusement r6guliers), il n'a guere 6crit que des strophes, et presque toutes d'une construction originate. II a tr6s bien senti que les alexandrins accoupl6s, les quatrains 6gaux, les vers libres (si gofttes en g£n6ral des poetes « patoisants 1 »), auraient un air trop frangais. II a 6crit Afireille et Calendal dans une m&ne strophe, dont il a cv66 le moule.

1. II les a employes dans la Mori du Moissonneur (lies (TOr), qui paratt 6tre un inorceau conserve du poeme sur les Moissons qu'il a\ait compose a dix-huit ans.

Voici comme exemple le debut de Mireille :

Cante uno chato de Prouvenco Din lis amour de sa jouv&nco :

A traves de la Crau, vers la mar) din li bla, Umble escoulan d6u grand Oumero, 16u la vole segui. Goume ero Ren qu'uno chato de la terro,

En foro de la Crau se n'es gaire parla.

Cette strophe est ample et gracieuse, et elle se prfite k des divisions rythmiques tr6s diverses. Elle est susceptible d'une grande 6nergie; toutefois, avec ses cinq vers f&minins et sa seconde rime feminine triple, elle ne laisse pas d'etre k la longue un peu monotone, et comme la mollesse lui est, en somme, plus naturelle que la force, il semble que le po6te aurait pu la rSserver & Mireille, et en choisir une autre pour son oeuvre plus virile de Calendal. Mais il la manie avec une admirable dext6rit<§; Tusage perp6tuel et tr6s savant qu'il fait de l'enjambement, non seulement d'un vers & l'autre, mais d'une strophe k l'autre, en sauve la monotonie, et il sait lui donner une allure majestueuse ou nonchalante, unie pu saccad6e, grace k laquelle le flot po6tique, suivant les

124 PENSKDRS ET PONTES.

phases diverses de son cours, s'6pand comme un beau fleuve, se precipite comme un torrent ou sautille en I6g6res cascades K

Dans led lies d*Or> nous trouvons la plus heureuse vari^te de formes, toutes agiles et chantantes, et ce dernier mot n'est pas une simple mgtaphore. II entrait dans les id6es de Mistral, pour r6pandre sa po6sie dans le peuple, de la faire rtellement chanter ; aussi a-t-il compost plusieurs pieces sur des airs qui devaient les faire retenir et propager. Au reste, il possfcde eminemment le don d'invention rythmique ; Tid6e po6tique se produit chez lui avec le rythme qui Fexprime, et ce rythme est toujours fortement marqu6 par Theureux groupement de vers de mesures tr&s diffGrentes. La richesse et la facility des rimes que sa langue met k sa disposition lui ont permis notamment d'employer sans peine des suites de trfcs petits vers qu'il serait malais6 de reproduire en

1. II faut remarquer que Mistral 8 'est permis, bien que rarement, de violer dans ralexaadrin la regie de la cesure avec une liberty que ne desavouerait pas la jeune ecole francaise contemporaine. Ainsi dans ce vers de Calendal (derniere strophe du chant I) :

B, treraoulanlo, la princesso fernigufe.

frangais, oil d'ailleurs radjonction forc6e des pronoms personnels allonge les propositions, tandis qu'en provengal Temploi du verbe tout nu permet des phrases plus br&ves et plus Iestes.

La rime est tr6s soignee chez Mistral. II ne s'astreint pas a la rime pour Trail . L'orthographe qu'il a 6tablie a conserve k la fin des mots des consonnes qui ne se prononcent que quand elles viennent k pr6c6der une voyelle ; il n'en tient pas compte pour la rime, et il a bien raison. La plus inintelligente des prohibitions de notre versification surann6e, celle qui interdit de faire rimer avec un singulier un pluriel se pronongant de m&me, ne peut exister pour lui, puisqu'en provengal le pluriel des substantifs s'6crit comme il se prononce, c'est-a-dire comme le singulier. D6barrass6 de ces entraves factices et nuisibles, le po6te s'est attache k donner k ses rimes la richesse et la sonorite sans lesquelles il ne saurait y avoir de belle po6sie rim6e. II prend bien garde de ne pas faire rimer les voyelles ouvertes avec les voyelles ferm6es, et ce n'est pas lui qui associerait, comme le font nos pontes reputes les plus cor-

rects, pile avec saUe ou trdne avec couronne. Il a grand soin d'appuyer par la consonne pr6c6dente les voyelles qui, seules, donneraient une rime trop pauvre ou trop commune *. En somme, il se montre dans sa versification un artiste habile et r6H6chi, qui connalt et fait valoir toutes les ressources de Tinstrument dont il joue.

J'ai essay6 dans ces pages de fa ire comprendre cet instrument, de distinguer ce qui en 6tait fourni au po6te par la nature et ce que son art y a su ajouter. 11 reste k 6couter la musique qu'il en a tir6e et k tacher de se rendre compte de ce qu'elle a d'original, en tant que provenQale d'abord, et en tant que personnelle ensuite.

1. Certaines d&icatesses, d'ordre non musical mais psychologique, qu'un art raffing a fait eotrer dans nos habitudes, sont parfois absentes de ses vers : il ne s'interdit pas (non plus que Lamartine ou Musset) d'accoupler a la rime des adjectifs, ou des participes passes, ou des substantifs, formes avec le m£me suffixe. Toutefois un instinct naturel I'empgche de le faire souvent, les vers ainsi rim6s ayant necessairement quelque chose de faible et de banal.

■Cm

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LA POtiSIE

Les f61ibresse sont volontiers persuade qu'ils ressuscitaient la po6sie des troubadours parce qu'ils 6crivaient en proven^al. C'est une illusion qui s'explique par la connaissance assez vague qu'ils avaient de cette po6sie. lis puisaient le gros de leurs notions dans le fameux livre de Jean de Nostredame, les Vies des poetes provengaux, ramas de contresens, de falsifications et de contes bleus, qui a pour but, en partie, de ramener & la Provence propre, patrie de Pauteur, toute la vaste floraison qui s'6panouit, au moyen &ge, des Alpes & l'0c6an.

C'est dans Nostradamus et ses commentateurs que le po6te de Mireille a pris notamment ses id6es sur les pr6tendues « cours d'amour » qui ont tant fascin6 son imagination. Une autre cause d'erreur a 6t6 la longue survivance du nom de Provence dans le sens 6tendu de la Provincia des Romains, qui allait jusqu'aux

Pyr6n6es et plus loin que la Garonne. On appelait jadis Provengaux tous les gens du midi sauf les Gascons. En r6alit6, la Provence propre n'a mfime pas pris une part tres remarquable au mouvement de la po6sie m£ridionale du moyen Age : cette po6sie paralt avoir eu son berceau et a gard6 son centre bien loin du Rh6ne, en Limousin ; c'est la qu'on parlait le dialecte qui a servi de base k la langue litt6raire commune. L'oeuvre des f&libres du Rh6ne n'est nullement une renaissance de la po6sie des troubadours, qu'ils ne connaissaient guere que de nom et qu'ils se sont peu souctes d'6tudier. II ne faut pas du tout le regretter 1 : la poesie des troubadours, toute aristocratique et conventionnelle, 6troitement li6e k une soci6t6 et a des moeurs que nous avons grand'peine k nous repr6senter, n'est compr6hensible qu'au prix de longues et laborieuses 6tudes ; m6me comprise et gofttee, elle ne pourrait en rien feconder une po6sie moderne : en l'imitant on

1 . Ce qu'on doit regretter, c'est qu'au mouvement litte>aire dufelibrigeil ne sesoit pas joint un mouvement philologique : les troubadours sont 6tudi6s par des Francais du Nord, des Allemands et des ltaliens beaucoup plus que par des Provencaux.

n'aurait abouti qiih des parodies. Les troubadours n'ont influx sur la naissance de la nouvelle po6sie proven^ale que par la gloire attache k leur nom : cette gloire a suscite l'orgueil et les grandes esp6rances des f&libres, qui out aim6 k s'en croire les h^ritiers, sans s'inquteter d'ailleurs de v6rifier leurs titres. II y a 14 un de ces « malentendus f&eonds » dont la puissance a 6t6 si bien discern6e par le plus profond et le plus fin des critiques qui ont essaye de comprendre la mysterieuse Evolution des id6es et des sentiments.

La po6sie de Mistral, en ce qu'elle a de plus original et de meilleur, sort de son ame, qui a pour ainsi dire absorbs toute la patrie provengale et qui l'exhale k chacun de ses mouvements. Les paysages de la plaine rhodanienne, le ciel enivre de lumiere, le soleil triomphant et implacable, les cimes ou les ravins des Alpilles, l^tendue brftlante de la Crau, la plantureuse Camargue, la mer provengale avec son sourire infini, les c6tes avec leurs montagnes rouges, leurs forfits, leurs criques rocheuses, les villes et leurs monuments, Aries et ses arenes, Avignon et son prodigieux

130 PKNSEURS ET POETES.

palais, les Baux et leurs mines, tout se reflete dans son ceuvre avec une force et une vie incomparables. Ce n'est jamais, au moins dans Mireille, de la description faite du dehors, par un curieux qui aurait pos6 son chevalet devant ces tableaux et s'attacherait k les rendre aussi bien que possible : le paysage provencal vit toujours, on le sent, dans Timagination du peintre ; il en jaillit, k Toccasion, comme un jet qui s'Schappe d'une source profonde, et tel qu'il apparatt k chaque moment, sous le reflet changeant des heures du jour et de la nuit. Dans cepo&ne oil la description tienttantde place, on ne trouverait pas une description proprement dite, exterieure & Taction, et faite, pour ainsi dire, k tete repos^e. Mais quand Taction passe devant un de ses d6cors naturels, Timage du decor se leve dans Tame du po&te et vient envelopper Taction. Ce qu'il nous peint, c'est toujours ce que voient, ce que regardent ses personnages, ce qui 6veille leurs sentiments ou determine leur destin6e.

Suivons, pour nous rendre compte de cet art k la fois si profond et, dirait-on, si invo^ lontaire, la course de la pauvre Mireille,

eperdue d'amour et de douleur, depuis son depart du c mas des micocoules » jusqu'aux Saintes-Maries, ou elle va chercher un secours d'en haut et ou elle trouve la mort. Elle sort avant le jour et quitte le territoire paternel :

Les cheveux luisants de rosee, l'aarore cependant, de la montagne, se voyait devaler dans la plaine... et de l'Alpille caverneuse (baumeludo) il semblait qu'au soleil se mouvaient les sommets. On voyait le marais decouvrir peu a peu la Crau inculte et aride, la Crau immense et pierreuse...

Elle avance, et derriere elle, dans le ciel, monte le soleil de plus en plus brftlant :

Les rayonnements et Fejaculation ardente du soleil attisaient dans Fair un luisant tremblement... Ni arbre, ni ombre, ni ame, car, fuyant la flamme de Y6t6 9 les nombreux troupeaux qui tondent en hiver l'herbe courte, mais savoureuse, de la grande plaine sauvage, aux Alpes fraiches et salubres, 6taient alles chercher des p&turages toujours vert*.

Que de sensations, que damages en si peu de mots ! En m6me temps qu'il dgploie devant nous « la Crau immense et pierreuse », lui-

sante dans le tremblement 6tincelant des rayons, le po6te fait surgir cette mdme Crau verdoyante, en hiver, de son herbe courte que tondent les grands troupeaux, et il 6voque les Alpes c fraiches et salubres », aux « paturages toujours verts », dont Tapparition passag^re et lointaine rend plus terrible Pimpression pr6sente de la plaine embras6e. Et toutes ces sensations, toutes ces images frappent n6cessairement aussi les yeux ou l'esprit de la pauvre petite voyageuse.

Enfin le soir arrive, et il fournit un tableau non moins riche, doming par un beau geste antique :

Limpide, sereine, colorta par le couchant, la colline aride au ciel d6ja marie ses hauts remparts bleus et ses grands promontoires blonds. Et le soleil qui, dans le cintre de ses longs rayons, lentement se retire, laisse la paix de Dieu aux marais, au Grand- Clar, aux oliviers de la Vallongue, au Rhdne qui s'allonge la-bas, aux moissonneurs qui, enfin, reinvent leur dos et boivent le vent largue.

Mireille dort sous une tente de p^cheurs; au point du jour, elle passe le Rhdne dans une

petite barque et regarde, un moment, le fleuve et ses rives :

magnifiques ombrages ! Des fr&ies, des peupliers blancs gigantesques miraient, des bords, leurs troncs blanch&tres; des lambrusques antiques, tortueuses, y enroulaient leurs lianes, et du faite des branches fortes laissaient pendiller leurs moissines sinueuses. Le Rh6ne, avec ses ondes fatigu6es, dormantes, majestueusement tranquilles, passait, et, regrettant le palais d'Avignon, les farandoles et les symphonies, comme un grand vieillard qui agonise, il semblait tout m&ancolique d'aller perdre a la mer ses eaux et son nom.

Elle d6barque et reprend sa course & travers la Camargue; le soleil darde sur la plaine un 6tincellement de rayons pareils a « des essaims furieux de gufipes qui volent, montent, descendent et tremblent comme des lames qui s'aiguisent ». La pelerine d'amour, d£j& haletante, est r6cr66e un moment par un mirage, qui s'6vanouit en la laissant plus 6puis6e. Elle rassemble ses forces :

Et en avant dans les monceaux de sable brulants, mouvants, odieux ! en avant dans la grande sansouire a la croute de sel que le soleil boursoufle et lustre, et qui craque et 6blouit! et en avant dans les hautes herbes palustres, les roseaux, les souchets, asile des mous-

tiques!... Et ddjd, ddj& des grandes Saintes elle voit Feglise blonde, dans la mer lointaine et clapotante, croltre, comme un vaisseau qui tingle vers le rivage.

Mais, k ce moment, une insolation la terrasse. Elle se rel&ve k grand'peine et se traine jusqu'k F6glise des Saintes. LA, elle retombe, et ses parents, qui Tont suivie, la rejoignent quand elle va mourir.

Pour que la brise des tamaris ravivat la jeune fille, sur les dalles du toil on l'avait deposee, en vue de la mer : car le portail, paupiere de cette chapelle benie, regarde par-dessus Feglise ; la-bas, dans FextrSme lointain, on Yoit de la la blanche limite qui joint ensemble et s£pare le ciel rond et Fonde amere; on voit de la grande mer F6ternel remous, et les vagues folles, qui se montent sans cesse les unes sur les autres, jamais lasses de se perdre en mugissant dans les monceaux de sable ; du c6t6 de la terre, une plaine, interminable : pas une eminence qui enceigne son horizon ; un ciel immense et clair sur des savanes prodigieuses ; des tamaris au fouillage clair et au moindre vent mobiles ; de longues friches de salicornes, et dans^ Fonde parfois une volee de cygnes qui se baigne, ou bien dans la sansouire sterile un troupeau de boeufs qui pature ou qui passe & la nage Feau du Vacares... En ce moment, tout elait calme ; on n'entendait sur les dalles que YOremus du pretre. Au llanc de la muraille, le jour delaillant qui s'engloutit evanouissait ses reflets blonds, et la mer, a belles ondes, lentement venait se rompre avec un long bruissement.

fr£d£ric mistral. 435

C'est sur cette mer que Mireille croit voir s'avancer la barque oil lui font signe les Saintes qui vont Temmener avec elles, tandis que tous les autres, la main sur le front, fixant leurs regards vers Thorizon, disent : « La pauvre enfant d61ire ! Nous ne voyons rien au loin, si ce n'est, l&-bas, la blanche limite qui joint le ciel et Teau amere. »

Ainsi passent sous nos yeux tous les aspects de la Provence des montagnes, des plaines, des landes, des fleuves et de la mer. Ces Evocations sont, dans Mireille, si naturelles, si intimement m6l6es au drame et aux impressions des personnages qu'elles ne font jamais Teffet de hors-d'oeuvre. II en est parfois autrement dans Calendal, oil les descriptions ne sortent pas n6cessairement de Taction, ou Taction, au contraire, va les chercher, et oil les personnages ont trop peu de vie pour en communiquer au th6Mre de leurs entretiens ou de leurs actes. En voyant d6filer a chaque page une nouvelle « merveille de Provence », on 6prouve par moments quelque fatigue; on a Timpression d'une t&che habilement ex6cut6e, pluldt que d'une n6cessit6 interieufe.

Ce qui est plus sujet & produire la m&ne impression, ce sont les souvenirs du passe, rappel6s k propos de chacun des lieux auxquels ils se rattachent, souvenirs qui embrassent toute Phistoire de la Provence, depuis les Ligures jusqu'a Napoleon. Ils ont fourni au po6te quelques-unes des plus belles pieces des lies (TOr (comme FAqueduc, la Chaine de Moustiers 9 la Princesse Climence, le Lion d' Aries, le Tambour d'Arcole), et des morceaux non moins excellents, non moins vivants dans les grands po^mes. Ici encore on sent le plus souvent que l'&me du po&e est toute p6n6tr6e du sujet qu'il chante, que son imagination se repr£sente avec une ardente ou souriante sympathie les scenes qui passent devant elle. Quel r6ve charmant que celui ou il ressuscite le chateau de Romanin (lies d'Or) et y Gvoque une incomparable cour d'amour sous la pr6sidence de Phanette ! Et quelle passion sincere on sent dans la ptece d6di6e k la reine Jeanne, oil il se voit vivant au temps de cette Marie Stuart du Midi, combattant pour elle et recompense par un sourire ! Tout ce que les historiens et les pontes, depuis Eschyle et H6rodote, ont rap-

porte de la Provence, tout ce que racontent les monuments, toutes les 16gendes pieuses, fantastiques , amoureuses ou sanglantes, qui s'attachent aux ruines, aux 6glises, aux chateaux, aux cavernes, aux rochers, les Grecs de Marseille, les Romains d' Aries, les croisades, les troubadours, les papes d' Avignon, le roi Ren6, les grands marins du xvm e sifecle, les brigands restes c616bres, les h6ros de TEmpire 4 , toutes les scenes qui se sont d6roul6es sur ce beau theatre enferm6 entre les Alpes, le Rh6ne et la mer, revivent devant nous dans 'cette epopee de la Provence dont les mille chants 6pars sont relies par la pens^e toujours presente de la continuity de la patrie. Mais quelquefois, surtout dans les grands poemes, ou de longs Episodes sont consacres a ces digressions retrospectives, la preoccupation de ne laisser echapper aucun des souvenirs qu'a gardes l'histoire ou qu'a transfigures la m6moire du peuple se fait un peu trop sentir. Mistral a voulu rappeler et consacrer, pour ses compa-

1. Mistral n'a jamais dit un mot de la Revolution et de ses scenes terribles dans le Midi : il a voulu 6terniser ce qui unit et non ce qui divise, ce qui honore et non ce qui souille.

triotes et pour les strangers, toutes les gloires de la Provence : il y a r£ussi, et ses po&nes forment pour son pays un incomparable mus£e historique et legendaire. Mais Penseignement fait parfois un peu tort k Amotion :

on 6coutait le pofcte avec ravissement, il fait soudain place k un historien ou k un folkloriste. On se lasse un peu de voir dGfiler, entre les phases de Taction que Ton suit, tant de chap it res de Thistoire de Provence, quelque admirablement cont6s qu'ils soient d'ailleurs, et le Voyage du jeune Anacharsis revient involontairement k la m&noire.

Ce dont on ne se lasse pas, c'est de voir, dans les d6cors si varies, si beaux, si riches de souvenirs, qui forment la scene des po&nes de Mistral, agir et se mouvoir les innombrables personnages qui la peuplent. C'est dans la representation de la vie provengale qu'est le vrai triomphe de cette po6sie. Rien ne manque au mouvant tableau. La culture sous toutes ses formes, la plantation, le labour, les r6coltes di verses, depuis la fauche et la moisson jusqu'& la cueillette des olives, les vieux usages rustiques, les fdtes des laboureurs, leurs courses,

fr£d£ric mistbal. 139

leurs danses, leurs chansons ; et l'61evage dans les montagnes et les plaines, les longs troupeaux d£valant des Alpes, la capture des cavales sauvages de la Camargue, la ferrade des taureaux ; et les industries primitives, comme celles du bflcheron, du vannier, du pfecheur ; et les repos k Tombre, et les festins, et les longues farandoles, et les tambourins, et les jeux des enfants et des jeunes filles; et sur les rochers, dans les forfets, sur l'herbe, dans Vair, dans Feau des torrents, des ruisseaux, du grand fleuve ou de la mer, parmi les arbres tous familierement connus et marqu6s d'un mot, parmi les mille plantes indigenes que le frangais ne sait pas nommer, la vie bruissante, fremissante, joyeuse des animaux qui courent, rampent, volent ou nagent, melee k la vie humaine qui travaille, qui souffre, qui aime, qui prie, qui chante. C'est un immense tumulte de vie qui nous enveloppe de son bruit, de son chatoiement et de son ardeur.

Mistral est par excellence le poete de la vie et du mouvement. Tout ce qu'il regarde s'anime aussitdt : rien dans ce qu'il d6crit ne reste un moment immobile ; tout prend part k Taction,

tout vit, et les mouvements accessoires se groupent pour faire comprendre le mouvement ggngral. On ne peut faire toucher au doigt ce don si particulier de peintre du mouvement dans les grandes fresques qu'il a si largement et vivement bross6es ; il faudrait citer des chants entiers de Mireille et de Calendal : qu'on relise pour les admirer, dans Tune, le r6cit de la course oii Vincent est vainqueur, de la ferrade oil faillit p6rir Ourrias, la description hom6rique du troupeau d'Alari en marche; dans l'autre, le tableau magnifique et sanguinaire de Farrivfe des thons et de leur massacre dans la madrague, et cet incomparable abatage des m6l6zes plusieurs fois s6culaires que le h6ros, escaladant les cimes r6put6es inaccessibles, va frapper de sa hache sur le Ventoux et pr6cipite dans l'abime. Mais ce don delate aussi bien dans les plus petites peintures: toujours l'ceil du po6te voit avec une merveilleuse justesse les mouvements et leur rapport; toujours il nous les fait voir avec une rapidity elliptique jointe k une minutieuse observation, supprimant tout ce qui est facile k supplier et mettant en relief les petits details qui font l'image

vivante et complete. Apres un combat dont toutes les phases sont rendues avec la mfime intensity, Vincent est frapp6 traitreusement par le trident d'Ourrias :

II le perce de son fer. Avec un fort g6missement, sur Therbe, Tinfortun^ vannier roule de son long. Et l'herbe ploie, ensanglant£e ; et de ses jambes terreuses les fourmis des champs font de*jd leur chemin.

Le raccourci de cette phrase est 6tonnant:

en un m6me moment on voit la chute lourde du corps, et le sang qui a jailli et rougi l'herbe, et la mort qui semble d£j& s'etre empar6e du jeune homme au point que son corps est entr6 dans la nature inerte pendant que la nature vivante poursuit, indiff£rente, son activity. — Autre genre : que de mouvements sont exprim6s en peu de mots dans le passage suivant !

Le jeune pficheur qui accompagne Mireille vers le Rhone lui dit ce qu'il voit en approchant de la tente, plantee au bord du fleuve, ou sa famille Pattend pour souper. A chaque pas qu'il fait en parlant, la sc6ne qu'il d6crit se transforme :

Voyez-vous la toile de notre tente, mouvante & la brise ? Voyez, sur le peuplier blanc qui l'abrite, voyez

142 PENSEURS ET P0BTBS.

mon fipfcre Not qui grimpe! Bien stir, il attrape des cigales, ou regarde peut-6tre si je reviens a la tente. Ah! il nous a vus. Ma soeur Zette, qui lui prdtait l'gpaule, se retourne, et la voild. qui court vers ma m&re pour lui dire que, sans retard, elle peut appr6ter la bouillabaisse. D6j& dans le bateau se courbe ma mfcre, et elle y prend les poissons qui sont au frais.

Dans une p&ce d61icieuse des lies <TOr, le po£te, 6tendu k Fombre, apercoit pr6s de lui un prie-Dieu (une mante religieuse): on croit que cet insecte, qui joint comme des mains en prfere ses grandes pattes de devant, a regu de Dieu le don de voir les choses lointaines. II l'interroge sur sa bien-aim6e : que fait-elle en ce moment?

Je vois, me dit-il, une jeune fille sous le frais d f un cerisier; les branches, en ondulant, la touchent; aux rameaux les cerises pendent, attrayantes. L'enfant soupire, essayant si elle peut, en sautant, les cueillir : a Que n'est-il Id, celui qui m'aime ? Dans mon tablier, il irait me les jeter d'en haut. »

N'est-ce pas la. un el86XXtov 6gal aux meilleurs de Moschus ou d' Andre Ch6nier, avec plus de gr&ce encore peut-6tre et to uj ours cet incomparable don du mouvement? Nous voyons

^r£d£ric mistral, 143

d'un seul coup d'oeil les deux petits tableaux qui se font pendant : d'un c6te, les branches ondulant k la brise 16g6re et la fillette sautant pour atteindre les cerises qui fuient ses doigts; de l'autre, la mfime enfant tendant son tablier, et son amoureux, grimp6 sur l'arbre, y jetant les cerises 1 . Et ces images mobiles, 6voqu6es par la chanson du prie-Dieu, passent devant Fame du po&te qui l'interroge en souriant.

Grace & ce don magique, la vie enttere, au moins la vie rustique, de la Provence d'aujourd'hui sera conserve k tout jamais dans l'ceuvre de Mistral. C'est que cette vie, il ne Fa pas seulement regards en artiste 6pris des mouvements et des formes : il l'a v6cue, il y a mis son coeur. On sent qu'il peine avec les faucheurs ou les moissonneurs, qu'il se presse et halete avec les coureurs emportes, qu'il s'enivre avec les pficheurs du d6bordement des poissons d'or et d'azur dans les filets, qu'il lutte avec les toucheurs contre les taureaux camarguais. Le besoin d'action qui remplit

1 . Je yeux citer ici le quatrain qui termine Tidylle ; se peutil rien de plus grec? « Et moi je disaux moissonneurs: moissonneurs, derriere yous laissez un petit coin d'epis, oil, pendant Wt6, le prie-Dieu s'abrite I »

son Ame se satisfait ici par une sympathie intime pour Taction qu'il d6crit, et il nous fait partager cette sympathie. La lecture de son oeuvre est un bain de vie comme un bain de soleil.

Les hommes et les femmes qui vivent ainsi devant nous ne sont pas des etres humains quelconques : ce sont des Provengaux et des Provengales. Cela ne se voit pas seulement a leur costume, si fid&ement repr&ente, ni mfime & leurs visages, k leur demarche, a leurs gestes ; cela se voit k leur fagon d'agir, de sentir et de parler. Les personnages secondaires surtout sont dessin6s avec une nettet6 qui laisse dans le souvenir Tempreinte de leur caractere. L'dme qui nous apparait ainsi est plus souvent une ame grave et passionn6e que r&me I6g6re et joyeuse qu'on attendrait. Non pas que la gaiet6 bruyante, l'expansion et la mobility qui sont les traits les plus apparents du caractfere provengal soient absents de ToBuvre du poete : on y trouve assur^ment beaucoup d'^clats de rire, de danses et de galejades ; mais il a dans sa nature, avec Fall6gresse facile et expansive, ce fonds de serieux

qui se remarque chez la plupart des hommes attaches aux patients travaux du sol ; il Fa h6rit6 de ses a'ieux, et il Fa retrouv6 chez ses laboureurs et ses p&tres* II leur a reconnu aussi et attribu6 cette ardeur pour Faction, cette pouss6e en avant qu'il sentait en luim&ne. A ce point de vue, Fimpression qui se d6gage de sa po6sie est sans doute en partie id6ale, mais elle a certainement une base r6elle : si ce trait du caractere provenoal est le moins apparent au premier abord, il n'en est que plus profond et ne doit pas etre n6glig6.

Les caracteres individuels sont-ils, dans Foeuvre de Mistral, aussi bien saisis et rendus que le caractkre g6n6ral ? est-il aussi grand psychologue qu'il est grand peintre ? connatt-il les mouvements des coeurs aussi bien que ceux des corps? sait-il faire vivre des ames aussi puissamment qu'il reproduit la nature et qu'il Fanime par Factivite mouvante des hommes et des betes?

Avant de r6pondre & ces questions, il faut remarquer que la po6sie de Mistral, toute de sensation et de sentiment, n'est m616ed'aucun intellectual isme. C'est un poete 6pique, et,

146 PENSEORS ET PONTES.

comme tel, il repr&ente la vie des hommes, reprodait leurs discours, leurs gestes, leurs actes, mais n'essaie pas de p&i&rer dans l'jnterieur de leurs ames et d'en d6m61er les replis caches. L'6pop6e vit de grands partis pris ; elle a besoin de figures simples et fortes, qui se meuvent avec aisance dans un sens toujqurs facile k suivre et mfime k prgvoir; les raffinements et les complications de la psychology ne sont pas son affaire. II ne faut done pas demander aux caracteres qu'elle nous pr&ejite d'etre trfes particuliers ou d'fitre finemept analyses dans leur d6veloppement : il doit suffire qu'ils soient vrais et bien marques, que les actps des personnages nous apparaissent avec une realite morale Sgale k leur r6alit6 physique. Ces demandes trouvent dans les pp6mes de Mistral une inSgale satisfaction.

On chercherait vainement des etres 4e chair et d'os dans Calendal : cette h£riti6re des princes des Baux qui, pour fuir un £poux abhorr6, s'epfijit d^s PEsterel et yit seule dans une grotte merveilleuse, ce noir et pervers chef de brigands, cepficheur qui, pour plaire & 1^ belle solitaire, accomplit des travaux dignes d'Her-

cule, sont des personnages de fferie, Un peu plus vivante est la gentille Nerte, qui, tout en fuyant 6pouvant6e devant le diable auquel son pere Ta vendue, 6coute avec un plaisir et un trouble secrets les fleurettes que lui conte ce galant sc6l£rat de Don Rodrigue. Quant k la Heine Jeanne , c'est une oeuvre enchanteresse dans son d£cor et ses interm&Ies lyriques, mais dont les personnages appartiennent k l'op6ra plus qu'au drame 1 .

Mais les deux h6ros de Mireille vivent d'une vie 4 la fois bien r6elle et bien provengale. Vincent surtout est fermement et gracieusement dessin6, dans sa jeunesse naive, sa pauvrete fifcre, son courage d'enfant h^roique, son amour simple, 6tonn6 et d6vorant ; tous ses propos & Mireille sont d'une grace et d'une ing£nuit6 char mantes. Mireille, un peu moins d&icatement model£e, est bien ce que doivent 6tre ces belles et saines filles du pays du soleil: elle est amoureuse de primesaut, et avec tout son 6tre ; elle le dit hardiment, et la premiere, k Vincent; elle se grise d'amour comme une

1. On comprend qu'ils aient tente 1 un musicien. M. Ernest Reyer va tirer un op£ra de la Reine Jeanne,

cigale de soleil ; avec cela elle est franche, courageuse et d6vou£e, et deviendrait, si elle echappait k sa destin6e fatale, une femme simple et forte, une excellente meinadiero. Le denouement seul nous deroute : on ne comprend gufere comment, de cette enfant ardente et rustique, so ddgage tout & coup une sainte. A part cela, les deux figures sont vraies, et sont bien, en m6me temps, representatives du type de leur race et de leur pays. On peut leur reprocher de manquer d'id&l ; mais il en flotte tant autour d'elles, dans la nature de la Provence toujours illumin6e par Pimagination du po&e, dans le pass6 toujours present 4 son cceur et se projetant sur l'avenir qu'il rfive, qu'on peut lour pardonner de n'fitre, au milieu de tout ce qui les enveloppe et les grandit, qu'un simple gars et une gracieuse fillette de Provence, qui s'aiment comme les amoureux des temps antiques, sans subtiliWs et sans detours. Toutefois il faut bien reconnaltre qu'ils n'ont pas une vie person n elle trgs intense, et que le couple provengal est loin d'6galer, et comme originality et comme valeur representative, le couple allemand auquel il fait, par instants,

songer : k c6t6 d'Hermann et de Dorothee, Vincent et Mireille semblent effaces.

Si Mistral, dans la creation des caracteres, n'a pas atteint la puissance de la po6sie antique, il l'a peut-fitre egatee par la nafvete et la force avec lesquelles il a su rendre les sentiments simples et g6n6raux, et, avant tout, 1'amour. Les scenes k la fois ardentes et candides qui mettent en presence Mireille et Vincent ont plus de fraicheur et de charme que les meilleures idylles grecques : elles ignorent la pointe de libertinage savant que cache la feinte innocence de Daphnis et Chloi, aussi bien que la spirituality contenue qui ennoblit et passionne le trouble de Paul et Virginie. Ce sont bien des scenes d'amour entre deux enfants k Vkme naive, aux sens fr6missants, au coeur pur.

D'autres formes de 1'amour, toujours simples et passionn6es, 6clatent dans Calendal et dans les lies (FOr ; les plus aimables sont les plus ingenues et les plus jeunes, celles qui rappellent le plus Mireille : lisez cette exquise Tour de Barbentane, oil le galant escalade, en s'accrochant k un lierre g£ant, le donjon qu'habite son amoureuse, et paie de sa vie le baiser

450 PENSKDRS ET POfeTBS.

tremblant qu'il re^oit en haut. Ces ardentes amours ont souvent un denouement douloureux ; plusieurs des ballades de Mistral sont d'une inspiration triste : dans son oeuvre radieuse apparatt plus d'une fois, comme dans la po&ie antique, le sentiment de la fragility des choses. Mais ce ne sont Ik que des moments passaged : le po6te ne creuse pas de telles rfiveries, et revient vite k c6l6brer sans arri6re-pens6e la vie, Tamour, le travail et Taction.

Le travail et Taction occupent en effet, dans son ceuvre, toute la place que ne fremplii pas Tamour. II sent profond^ment la po6sie de la lutte que Thomme soutient contre la nature pour gagner son pain, contre les autres hommes pour conqu6rir son bonheur. J'ai dtyk dit avec quelle puissance il en pr^sente la forme physique ; il sait aussi en faire compreridre le c6t6 moral. Si Galendal n'est pas lui-m&me un fitre bien reel, Tenthousiasme qui le pousse, la ftevre qui Tenflamme, p6n6trent les strophes oil sont chantes ses grands combats contre les elements ou contre ses rivaux ; la brutality farouche d'Ourrias, Tardeur du petit Vincent surexcite par T£mulation ou Tamour, sont peinte^

FtttiDfitllC BilSTRAL. 15i

en traits saisissants. Letirs sentiments k tous mancfuent assuriSment de nuances, mais ne manquent ni de v£rit6 rii de grandeur.

Ces sentiments simples et forts, s'accommodent en apparency assess ttial de i'iiispirdtion rdigieuse tjui se fait jotil* en maitit endfoit daiis Poeuvre de Mistral et qui a ni&ne p6n6tr6 tout le denouement de Mireille. Ce disaccord n'est qu'apparent. Mistral a dit d'Aubanel qu'il 6tait « catholique convaincu, et d'autrd part artiste et paieti de sa nature, comme bieti des hommes du Midi ». tl est, lui, & la fois inoins catholique et moins pdlen qu'Aubahel, mais il est Tun et l'autre, et il est bien eil cela l'image de son peuple. Jamais en Provence la profohde psychologie des casiiistes n'a torture les ames ; jartislis le mysticisme ne les a noy6es dahs le sein imm&teriel de Dieu. On suit les lois de 1'lSglise, on prie la Vierge et les saints, qui sont secourables dans tous les besbins ; mais on appartient entierement k la vie terrestre, bien qu'attendant l'autre avec bon espoir. Mistral n'a jamais renie sa vieille foi h£r£ditaire, mais elle ne g&ie pas sa libre po6sie, qui ignore le p6ch6 et ne Ireve gufere

au ciel 1 . II regarde et il aime le raonde avec les yeux et le coeur d'un ancien Grec, corame un spectacle et comme une lutte.

G'est qu'il faut toujours en revenir Ik quand on a 6tudi6 sous tous les aspects Toeuvre du po£te de Maillane : il est peut-etre le plus grec des modernes. C'est avec un profond et juste sentiment de son ame et de son art qu'il a os6, dans la premiere strophe de Mireille, s'intituler « umble escoulan dm grand Oumero ». ficolier du grand Homere ! Oui, il Test, et celui peutetre que le maftre comprendrait le mieux. Et cela ne veut pas dire que Mistral ait copi6 les Grecs 2 . Toute po6sie ressemble k la pofeie grecque quand elle se place directement en face de la nature, quand elle cherche k la rendre dans sa beaute et son ingenuity, quand elle

1. II faut vraiment avoir Tame symboliste et religieuse a outrance pour voir dans Mireille un symbole de la regeneration du christianisme par l'amour et le martyre volontaire, comme Fa fait le poete allemand L. Giesebrecht. (Yoyez la preface de M. Ed. Bohmer a la belle traduction de Mireille que vient de donner M. Bertuch.)

2. (Ja et la on peut trouver une reminiscence, — comme, dans Mireille, la description de la coupe d'Alari ; — mais le sentte 'ncaro lou n&u ne vaut pas le delicjeux £ti yXvyovaio 7iot6<j5ov de Theocrite,

sait apercevoir les details et les faire eoncourir k l'ensemble, quand elle a le sentiment des rapports du mouvement avec la forme, qui donne la grace, et de Ydxne avec le corps, qui donne la passion ; quand elle aime la vie humaine dans tout ce qu'elle a de sain, d'6nergique, de noble et surtout de simple et de spontan6, et qu'elle ne la s6pare pas de la nature ; quand elle prend sa part de la grande joie des apparitions vivantes et de la m6lancolie de leur 6ternelle fugacite ; quand elle est, en un mot, le miroir sincere et Y6cho fiddle, mais harmonieux et rythmg, de tout ce qui passe et de tout ce qui chante sous le soleil. Telle est bien la pofeie de Mistral, et c'est pour cela que Lamartine, en parlant de Mireille, a pu 6crire avec autant de j ustesse que de splendeur : « On dirait que, pendant la nuit, une lie de l'Archipel, une flottante D6los s'est d6tach6e de son groupe d'iles grecques ou ioniennes et qu'elle est venue sans bruit s'annexer au continent de la Provence embaumte ! »

Cette po6sie, Mistral la poss&le, assurement, par la grace de Dieu, et toute l'antiquit6 aurait pass^ dans sa t£te sans la lui inspirer

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s'il ne l'avait pas eue en lui. Mais c'est la lecture des pontes antiques qui lui d r6v6l6 la forme particultere de son ggnie. Elle lui a donn6 surtout le style, par lequel, dfes ses premiers essais, il est apparu mattfe et ctt&teur. C'est Homfere, c'est Th6ocrite, c'est Virgile, qui ont d6velopp6 chez lui l'art d'assembler les mots d'une fagon neuve, hardie et expressive, de donner k la phrase et au rythme ou l'6lan foiigueux, ou la s6r6nit6 large, oil la grilce toiichante. Cet art-la, sans lequel la plus belle poGsie reste dans le coeur sans pouvoir s'exprimer, le sentiment ne suffit pas k le donner, car il y entre une part de m6tter dont rien ne dispense: il faht joindre au sehtiment inn6 I'6tude des maltres, et, avant tout, des maltfres anciens.

Le style de Mistral, dans les passages ou il a pleinement reussi, est une merveille de cdhcision, de mouvement et de lumtere. Et c'est une merveille qli'on he saurait vraimeht trop admirer, car le pctete a travailte sur une matiere riche et plastique, mais k moiti6 btiite et k moiti6 d6grad6e, qui n'avait jamais cotinu le ciseau patient de l'artiste, qui mehagait k

chaque cbup ou d'fclater sous sa main ou d'emp&ter et d'avilir le dessin d6licat qu'il voulait lui imprimer. De cette liitte il n'est pas toujours sorti Vainqueur : il restait dans son marbre de la boue qu'il n'a pas pu entitlement ^carter oil transformer ; et souvent, il faut le reconnattre, on peut reprdcher k son ciseati de la lourdeur ou de la mbllesse *. Mais quand il est anim6 par une vision claire des choses qu'il aime ou par uti sentiment puissant, on pelit dire que le marbre tremble devant lui : il le fouille et le dresse avec une hardiesse incomparable. La V6nus provehgale dormait incorisciente dans le bloc informe et souiil6; il l'a r^veillee et montree all monde dans une beaute qu'elle ne se connaissait pas. Par le style, par la vision des choses et par la conception de la vie, Mistral nous apparatt done comme, en partie, Grec. Ce n'est pas qu'il faille voir dans sa po6sie la descen-

1. Quand le poele exprime des id£es ordinaires et n'est pas soutenu par l'elan de la passion, il lui arrive d'etre prosaique, de tomber dans des repetitions, dans de flasques longueurs. A ces memes endroits Be presserit naiurellement les mots tout francais, abstraits et autres, qui font si mauvais effet dans des vers proven^aux.

dante de celle que les colons d'il y a vingtcinq sidcles avaient apport6e k Massalia : la civilisation grecque d'une partie de la Provence s'est perdue sans laisser de traces dans Tame, la langue et les moeurs. L'amour intense de la vie, sans melange de spiritualisme ou de mysticisme, appartient naturellement aux peuples du Midi, que ne troublent pas les subtiles angoisses, et chez qui la m&ancolie causae par la fuite des choses n'est qu'une gaze a travers laquelle elles leur apparaissent plus aimables. Quant au sentiment de la beaute, Mistral le possede comme tous les vrais artistes, et si sa faQon de la rendre nous rappelle souvent celle des Grecs, c'est qu'il les a aim6s de bonne heure, et que sa po6sie s'est d6velopp6e soils leur fecondante influence. Rien n'est plus faux que de le repr6senter, ainsi qu'on l'a fait parfois, comme un paysan sublime, un illettre de g6nie. 11 ne doit 6videmment son g6nie qu'a la nature; mais il doit en grande partie son art a T6tude, et son oeuvre a pr6eis6ment consists k faire profiter de son art autant que de son g6nie la langue & laquelle il avait vou6 un cqlte filial. 11 a toujours travaill6 avec len-

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teur, et rien ne ressemble moins & des improvisations que ses poemes : il a mis sept ans k faire MireUte, sept ans & faire Calendal 9 qui n'ont pas plus de quatre mille vers chacun; s'il a 6crit plus rapidement des oeuvres auxquelles il attachait moins d'importance, il travaille depuis longues ann6es k son « po6me du Rh6ne », et la plupart des pieces qui composent les lies d'Or ont 6t6 relimGes soigneusement et k plus d'une reprise.

J'ai nomm6 toutes ses oeuvres poetiques.

Deux brillent et attirent entre toutes, Mireille, et les lies d'Or. Nerte n'est qu'un conte, d'une 16g6rete charmante, qui aurait pu 6tre fort noir et qui n'est ici que souriant : le diable est bonhomme en Provence, et les saints ne sont pas austeres. La Heine Jeanne passe devant nos yeux comme une de ces cavalcades « moyen Age » qu'organisent parfois les villes du Midi; nous en suivrions les fanfares avec un plaisir constant si les personnagfes chamarr6s qui la mfenent ne s'arrfitaient pas trop longuement a nous faire des conferences sur les destinies pass6es et futures de la Provence, qui certaine-

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ment les ont fort peu t>r£occup6s du temps qu'ils vivaient pollr de boil. Calendal est un puissant et magnifique effort, c Le public, dit Mistral dans son autobidgraphie, se montra moins empress^ pour Calenddl qiie pout* Mireilte : non pas que le premier contiferinfe moins de pogsie, mais parce que dans Mireilk la nattire pr&lomiiie, et dans l'autre, k mon sieiis, c'est Timagination. » Si Ton ptend « nature » dans le sens de « v6rit6 », Tbbservation est juste, et suffil parfaitement k expliquer la difference de Faccueil fait aux deux oeuvres, mais aussi la difference de leuf valeur po6tiqiie. Miteille est sortie du coeur et Calendal de la t6te : lfes pefrsonhages de Tune sdftt des 6tres vivants, qui aiment, jouissent et souffrent; ceux de l'autre sont des fitres imaginaires, si peu r6els qu'on y a reconnu des syinboles : Esterelle est la t*rovencfe, mal marine k un brigand qui renie soti pere, et Calendal est le felibrige qui la d6livre et ajDparalt avec elle, au denouement, dans une aJ3oth6ose. Les exploits de Calendal sont peut-6tre Ggalement symboliqtiefc ; eti tout cas, lis ne noils prennent pas le coeur. * J'ai croyance, ajoute Mistral, que, si un jour ce

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pays n'est pills 6iMscul6 pat 4 line Education fausse, beaucoiip prendront plaisir k lire Calendal. > On prend dfes aujoiird'hui grand plaisir k eri lire certains morceaux, qui sont parmi les plus beaux qu'ait &cHts 1'auteUr; qliaht k Thistoire oh ils sont encadfres, on la trouve plut6t genante. Puis c'est 14 que lfe style de Mistral pr6sente le pliis de disparates. Admirable dans la descriptioii oil l'dfction, il est froid dans la reflexion et il est parfbis, dans les scenes humaines, d'uiie triviality bhoquante : les h6ros ont trop vblbhtiei»s datis leurs disputes des allures ou des terrnes qui noils frappelleilt le port de Marseille plus que cette belle large plaihe oil le labourfeur, silencieux et gfave, m6ne sa charrue le long du Rh&ne et oh les fillettes passent en chailtant. Mireitte est la premiere, la plus magtiifique et la plus embaum6e des fleurs jaillies de cetle riche s6ve po6tique. Si oil excepte les entretiens trop litterairks des magnanarelles, l'obsciir Episode de la visite k Id sorcifcrfe, et la tegende des Saintes Maries racdnt6e par elles-m6mes, c'est tout le temps une ivfesse de lumi&re, de beauts, de grftcfe, de cbtileiir et d'amour. Plus

on relit ce po&ne d&icieux, plus on y trouve de choses k admirer; l'orange vingt foispress6e rend toujours quelques nouvelles gouttes de sue. Ce sera \k pour la posterity la vraie 6pop6e provengale, et, comme le disait si bien Reboul, « le plus beau miroir oil la Provence se soit mir6e ».

Quant aux lies d*Or, tout n'y est pas de la mfime valeur. II y a des pieces de circonstance pour lesquelles Pauteur n'a pas toujours su contraindre la Muse a Finspirer. II y a des pieces un peu conventionnelles, d'autres qui sont simplement agreables. Mais quelques-unes, et je dirai mfime la plupart, sont de v^ritables chefs-d'oeuvre de grace, et parfois d'6loquence, mais d'61oquence po6tique. Si Mistral n'a pas la grande imagination qui cr6e des types et des I6gendes, il possede au plus haut degr6 l'imagination du detail; & chaque strophe, quelque heureuse surprise enchante le lecteur. On trouve \k une douzaine de « ballades » qui sont certainement ce que nous pouvons opposer de meilleur dans ce genre aux ballades qui font la gloire de la poesie allemande. II y a aussi des morceaux purement lyriques d'une

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grande valeur, et des odes, des « plaints » ou des « sirventes » dans lesquels s'^panche, soit avec amertume, soit avec enthousiasme, mais toujours en flots lumineux et sonores, la grande passion du poete, son amour pour la Provence et pour « la Cause » .

Toute son oeuvre est dominie par cette passion et consacr£e & Texprimer : il en r6sulte n£cessairement une certaine monotonie et une certaine limitation. La glorification de la Provence, la revendication du rang perdu de sa langue, ne peuvent toucher profondement le coeur de ceux qui ne sont pas Provengaux.

Cette preoccupation constante a mfime parfois, on l'a vu, fait, dans l'ceuvre de Mistral, tort k lapo£sie, en la condamnant k un rdle subalterne qu'elle n'accepte jamais sans dommage. Le manque de pens£es generates, Fabsence d'une inspiration plus largement humaine, empfichera sans doute le f&ibre de Maillane de prendre place dans le choeur des grands pontes modernes, que m^nent Dante et Goethe, et qui chante les douleurs, les luttes, les joies et les esp6rances de Thumanite tout entire. En regard de leurs ceuvres « universelles », l'oeuvre de Mistral

L'Institut de France va c£lebrer dans quelques jours le centime anniversaire de sa fondation. La po6sie ne pouvait manquer k cette fete: c'est Sully Prudhomme qui la feraparler. Ce choix glorieux 6tait indique : nul, par mi les poetes vivants, n'£tait aussi capable d'exprimer en symboles profonds et de traduire en frappantes images Tame de cette grande institution, qui a pour mission de concentrer et d'activer tous les efforts de la nation vers le vrai et toutes ses aspirations vers le beau. Sully

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