LB SENTIMENT
La po6sie, et surtout la pofeie lyrique, est essentiellement une aspiration de l'homme vers un bonheur place au-dessus de lui : elle a done toujours 6t6 intimement unie k l'amour.
Dans l'amour, en effet, l'homme cherche le bonheur, mais ce bonheur, quelque individuel qu'il soit, est H6 k la destinee de l'esp6ce ; par l'amour l'homme entre r6ellement en communication avec rinfini et devient le collaborates de l'oeuvre eternelle de la nature. Plus l'amour est profondement p6n6tr6 de cette transcendance, plus il se sent enveloppe de mystere, plus il est mel6 a la pens6e de la mort, k la fois son antipode et sa condition, plus il prend par Ik un caractere en quelque sorte religieux, — plus aussi il est po6tique. 11 Test surtout quand il est malheureux, quand ses ailes fr£missantes viennent battre desesp6r6ment contre l'obstacle impenetrable et translucide k travers
lequel il apergoit l'objet de son d6sir, ou quand il retombe foudroy6 du ciel oil il s'61evait en chantant. La fagon dont chaque poete lyrique ressent et congoit 1'amour est 6minemment caracteristique. Voyons quelle est celle de Sully Prudhomme.
Une remarque est n6cessaire d'abord. Le don merveilleux de la po&ie est d'61ever tout ce qu'elle exprime dans une sphere sup6rieure k Findividu. Le po&e, s'il est digne de ce nom, ne peut traduire dans ses chants ce qu'il 6prouve sans le transformer et le g6n6raliser. II ne faut pas demander & ses vers des confidences prteises sur ses propres joies et ses propres souffrances : il a beau 6tre absolument sincere, il les idealise toujours, et c'est ce qui fait que d'une part il peut les chanter sans manquer & la pudeur intime qui nous defend de lever les voiles secrets de notre 4me, et que d'autre part il nous int6resse tous k des joies et k des souffrances qui ne sont pas les notres, mais oil nous retrouvons une part des ndtres. C'est ce que Sully Prudhomme a d61icatement exprim£ dans la d6dicace des Vaines Tendresses. Parlant k ces « amis inconnus »
que vaut k son auteur toute po&ie venue du coeur, il leur dit :
Von* qui n'aYes aim6 dans mon propre tourment Que la sainte beauts de la douleur humaine, Qui pour la profondeur de mes soupirs m'aimant, Sans avoir a descendre ou j*ai con$u ma peine, Les aura entendus dans le ciel seolement;
Vous qui m'aurez donne* le pardon sans le blame, N'ayant connu mes torts que par mon repentir, Mes terrestres amours que par leur pure flamme, Pour qui je me fais juste et noble sans mentir, Dans un rare ou la vie est plus conforme a Tame;
Ghers passants, ne prenez de moi-meme qu'un peu, Le peu qui tous a plu parce qu'il vous ressemble
Ne cherchons done pas dans les vers du po6te le r6cit exact de ce qu'il a 6prouv6, de ses esp6rances et de ses tristesses, de ses enivrements et de ses d6boires. T&chons seulement d'y voir quelle forme particultere le sentiment de l'amour, commun k l'humanit6 tout entiere, revfit dans son art, expression sincere mais id6alis6e de son &me.
L'amour occupe une grande place dans tous les recueils lyriques de Sully, depuis les Stances et Poemes jusqu'au Prisme. Laissant de c6t6 ce
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SULLY PRUDROMMB. 199
dernier volume, oil il ne s'agit plus que de souvenirs, ^- r6unis sous le litre significatif de Fleurs d'herbier, — voyons ce que nous offrent les Stances et Pokmes, les Epreuves, les Solitudes et les Vaines Tendresses. Les titres mfimes de ces livres nous le font pressentir : le po6te n'a pas 6t6 heureux, il a souffert, il s'est senti seul, il a compris qu'il prodiguait vainement sa tendresse. D6s le d6but se fait entendre, pour se r6p6ter sans cesse par la suite, une note fondamentale, note de douleur toujours renaissante, d'abord aigue, puis m6lancolique, et qui, enfin apais6e, vibre dans les derniferes pieces 4 avec la gravity sereine d'un chant d'orgue qui s'6teint. L'oeuvre et la vie du po6te s'ouvrent par une immense deception ; il a aim6 avec toute l'ardeur de son &me neuve, avec toute I'ing6nuit6 de sa jeunesse ; celle k qui il avait donne sa vie s'est 61oign6e de lui, et il s'est senti k tout jamais atteint dans les forces vives de son 6tre, et il a d6sir6 mourir 2 . Puis ce cceur avide de se donner a essay6 d'^pancher ailleurs les tr6sors qu'il