Revue de Paris, l er (kcembro 1804. i
a incline sur sa frfele poitrine sa tete lourde de savoir et de pens6e, et s'est 6vanoui du milieu de nous.
Dans le monde entier, d'Oxford a Bombay et de Saint-P6tersbourg k Boston, ceux qui travaillaient avec lui 4 la grande ceuvre international de la science moderne ont re<ju une secousse douloureuse en apprenant la disparition de ce collaborateur insigne, de cclte force dont ils avaient tant profile et dont ils se promettaient encore tant. Le plus illustre d'entre eux, M. Max Miiller, se faisait l'6cho de leur Amotion et de leurs regrets dans une page definitive : < G'6tait un savant dans le meilleur sens du mot, un savant comme la France seule paralt en produire. La France est riche actuellement en orientalistes distingu£s, mais James Darmesteter 6tait facile primus inter pares. Par Taisance avec laquelle il savait se dlgager de la dure technique de son m&ier, il rappelait Eugene Burnouf. Par sa merveilleuse et presque po6tique faculte de composition, il 6tait a peine inferieur k Renan, tandis que par la solidite de sa science et la sfiretg de son jugement il perp&uait la grande tradition
JAMES DARMBSTETEIU 3
des Quatrem&re et d'autres savants illustres *. » Tel 6tait le jugement des savants comp6tents sur ses travaux philologiques. lis n'ont pas 6t6 seuls k le regretter. Les penseurs pr&x> cup^s de nos destin6es ont senti qu'une pure et brillante 6toile venait de s'6clipser au ciel hasardeux oil le regard de l'humanite cherche des lueurs et des consolations dans sa nuit.
Le public lettr6 n'avait pu appr&ier que rarement, mais il avait pleinement appr6ci6 la force, la souplesse et la grace de la plume qui vient de se briser. Ceux qui ont fond6 la Revue de Paris avec Darmesteter ont su ce qu'il y avait dans cette nature delicate de faculty actives, de sens pratique et d'6nergie. Mais ceux-l& seuls ont compris tout ce que nous perdions en lui qui l'avaient connu de pres, qui avaient eu la joie d'un contact intime avec ce coeur si doux et si chaud, qui avaient recueilli les expansions ardentes ou attendries de cette ame habituellement renferm6e en ellem6me.
C'est parce que j'ai 6t6 un de ceux-lit qu'on
1. Lettre adressee au Times , le 20 octobre 1894, et reproduite en partie dans le Journal des Dubois da 23 octobre.
4 PENSEURS BT POETES.
m'a demands de retracer ici la figure morale de Tami si soudairement disparu. Je n'ai pas accepts cette tache sans de grandes hesitations, car ma main tremble encore de 1'emotion que m'a caus6e ce d^chirement subit, et je me sens impuissant k saisir et k reudre tous les traits de cette physionomie d'une si rare et si complexe originalit6. Qu'on pardonne k cette esquisse ce qu'elle aura d'incomplet et d'incertain ; j'espfere qu'il s'en degagera au moins une juste impression d'ensemble.
Darmesteter n'a pas 6t6 un scholar enfoui dans ses livres, stranger aux questions toujours nouvelles et toujours pareilles qui passionnent Thumanit6. 11 a pris une part personnelle et vivante k toutes les luttes qui se sont livr6es autour de lui ; il a tach6 de les adoucir, de les faire cesser mfime, en apportant aux combattants, pour lesquels il 6prouvait une 6gale sympathie et une 6gale pitte, des paroles depaix puisees dans leurs propres cceurs. Aussi a-t-il droit k 6tre connu en dehors du cercle 6troit des philologues et des Grudits parmi lesquels son nom sera immortel. Ceux-1&, certes, travaillent k leur maniere pour le grand
temple 6ternellement inachev6 que rhumanite 6l6ve au Dieu inconnu; mais, contents d'en sceller laborieusement une pierre ou d'en chasser une idole usurpatrice, ils ne se pr6occupent que rarement, et dans le silence de leur coBur, de l'ordonnance g6n6rale de l'&Iifice et de la forme vers laquelle il s'achemine; ils ne r6velent pas leurs pressentiments aux foules inquietes qui errent sous les votiles provisoiresou se pressent aux abordsdesportiques. Darmesteter a congu dans son &me un plan du temple, — plan antique rajeuni pour des besoins nouveaux, — et il l'a proclam6 avec l'autorite que lui conf6raient ses patients travaux de substruction, avec l'6motion communicative d'un cceur vibrant, avec une Eloquence entrainante et persuasive. G'est par ]&, et par sa destin6e k la fois si brillante et si tourmentee, si heureuse et si m6lancolique, que sa p&le figure brusquement efface attire a elle tant de curiosite sympathique.
Nous vivons h une 6poque inquire et trouble, oil les dmes cherchent partout des appuis et des guides; nous sommes revenus, disait-il lui-m6me, aux temps d6crits par le prophMe :
6 PBNSEURS ET PONTES.
t Voici venir le jour, dit le Seigneur, oil j'enverrai la faim dans ce pays, non la faim aprfes le pain ni la soif apr6s l'eau, mais la faim d'entendre la parole divine. lis erreront d'une mer k l'autre, ils courront pour chercher la parole divine, et ils ne la trouveront pas. En ce temps d6p6riront de soif les jeunes filles et les adolescents. » A cette soif qu'il sentait autour de lui il montrait du doigt l'endroit oil il apercevait des sources fralches, des citernes remplies de l'eau du ciel... £tait-ce un mirage que l'oasis ou il voulait nous conduire? Peutfitre la caravane tombera-t-elle 6puis6e dans le desert; peut-fitre en sortira-t-elle par une autre route que celle qu'il avait cru d£couvrir ou retrouver. Elle ne lui en devra pas moins admiration et reconnaissance, comme k tous ceux qui essaient de lui frayer la voie du salut, qui bravent par amour pour elle, — avec quel courage et quelle douleur, ils le savent seuls, — les vents arides et les sables brulants, et dont les chants, m6me s'ils ne la dirigent pas, charment au moins sa marche ftevreuse et lui font oublier un moment ses fatigues s6culaires et ses deceptions toujours renaissantes.
James Darmesteter 6tait juif. Son nom indique une origine allemande. En effet, sa famille, etablie en Lorraine depuis plusieurs generations, avait anciennement appartenu k la juiverie de Darmstadt. Ce souvenir fit que le bisaieul de James, quand les juifs durent prendre des noms de famille, choisit celui de Darmst&dter, que le greffier fran^ais nota Darmesteter. La famille Brandeis, 4 laquelle appartenait la m6re de notre ami, egalement etablie en Lorraine, etait originaire de Prague : « Elle avait fourni, durant des generations, nombre de docteurs; l'un d'eux a laisse un nom encore fameux parmi les juifs de l'Europe centrale comme le dernier grand docteur de la Cabbale... La I6gende g£n6alogique, s'inqui£tant peu d'une lacune d'une dizaine de si&cles, remonte hardiment jusqu'4 Rabbi Akiba, l'inventeur de la m£thode talmudique et Tinspi-
rateur de la derntere r6volte juive, celle de Bar Cocheba, sous Hadrien' 1 . »
La provenance allemande, le nom allemand de Darmesteter, ne doivent pas nous faire illusion : il n'y avait rien d'allemand en lui. G'est de nos jours seulement, depuis Emancipation des juifs de leur asservissement civil et de leur propre cl6ture morale, depuis que les portes des ghettos ont 6t6 abattues et du dehors et du dedans, c'est de nos jours seulement qu'il y a des juifs frangais, anglais, allemands ou italiens. Encore ne peut-on le dire que d'une partie d'entre eux : dans tous les pays ou ils sont nombreux, il reste une masse r6fractaire que n'ont pas p6n6tr6e Fair et la lumtere ambiants. Jusqu'a notre stecle, ou peu s'en faut, les juifs sont restes purement juifs, sans s'impr6gner du g6nie ou des sentiments des nations au milieu desquelles ils campaient. Je ne veux pas toucher ici k la question si difficile et si
1. J'extrais ces lignes de l'admirable notice que James Darmesteter a consacree a son frere Arsene en tete des Reliques scientifiques de celui-ci. (Paris, Cerf, 1890, deux volumes in-octavo). Cette notice est a lire pour tous ceux qui veulent connattre la jeunesse de ces deux hommes si distingues et si pr&maturement enleves.
complexe de la formation de la race juive 1 : quelles que soient ses lointaines et multiples origines, il est certain que depuis mille ans elle n'a pas recu d'el&nents nouveaux, et qu'elle s'est maintenue dans une puret6 et une identity que rien n'a entam£es. Une famille juive longtemps etablie en Allemagne et venant s'etablir en France au xvin e siecle n'6tait ni allemande ni frangaise : elle etait uniquement juive, quelle que fut la langue qu'elle parlat. Allemands et Frangais etaient 6galement pour elle des go'im, dont les passions, les guerres, les succ&s ou les revers ne l'interessaient que par la r6percussion qu'ils pouvaient exercer sur sa propre destin^e. Les choses commenc6rent & changer avec le mouvement d'Aufklarung qui se produisit au xvm e siScle dans le judai'sme mfime et autour de lui, et que repr&entent 6minemment en Allemagne les noms de Moise Mendelssohn et de Lessing; elles furent transform6es en France par la loi de 1791, qui fit des Israelites des citoyens fran^ais comme les
1. Voyez le tres interessant commentaire que James Darmesteter a donng de la celebre conference de Renan sur ce sujet dans Particle intitule* : Race et tradition (Les Prophetes d 1 Israel, pages 247-278).
autres. (Test done une Ame neuve, non encore marquee de l'empreinte d'une nationality au sens moderne dumot, non encore attach£e k une patrie rgelle, qu'ontapporteeaux di verses nations de l'Europe les juifs que, Tune apr6s l'autre, et plus ou moins complement, elles ont, h l'exemple de la France, admis dans leur sein. De l'adaptation dug&iie juif k cbacun desg^nies nationauxil r&ulta des combinaisons nouvelles et sou vent mervei Ileuses, comme celle que nous offre la po6sie de Heine, qui n'a pu fleurir que sur un arbre juif implants dans le sol allemand. De m6me que des traditions et des aptitudes diverses, anciennes et nouvelles, se r£unirent pour former Tame et le caractere du juif moderne dans cbacun des pays civilis6s, de m&ne des affections diverses se partagdrent n6cessairement son coeur. Le vieux judaisme pur, qui ne se regarde comme vraiment chez lui dans aucun des pays oil il sSjourne, qui est indifferent aux luttes des nations, qui les subit ou les exploite, n'a pas disparu, et ses manifestations ont contribue a provoquer les d6plaisantes explosions de Pantis&nitisme. Mais, & c6t6 de ces juifs dont les uns n'ont pas encore
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acquis Yid6e de patrie, dont les autres l'ont mise de c6t6 comme g&iante, il existe dans chaque pays des juifs tr6s d6cid6ment et m6me tr6s passionn^ment patriotes. Le coeur qui avait jadis si ardemment battu pour Jerusalem donna k la nouvelle patrie, quand il s'attacha fortement k elle, les tr6sors d'une tendresse qui pendant des stecles s'6tait accumulge sans se dgpenser. (Test ainsi que la France inspirait k notre ami un culte ou il entrait de la reconnaissance, de l'amour filial, du raisonnement et du mysticisme. II voyait en elle non seulement tout ce qu'elle avait 6t6, mais tout ce qu'elle pouvait et, selon lui, devait 6tre. Ii souffrait de ses erreurs et de ses fautes d'autant plus vivement qu'il l'aurait voulue plus pure et plus grande ; mais une foi invincible Tassurait qu'elle prendrait le dessus, et qu'elle s'approcherait un jour de Fid6al qu'il rfevait pour elle, id^al de justice, de liberte, de beaut6 et d'amour. En adoptant pour ses enfants ceux qu'elle avait si longtemps repousses, notre ch6re France a conquis bien des fils qui l'ont fidelement aim6e et servie ; elle n'en a pas trouv6 un plus tendrement d6vou6 que celui
qui naquit h Chdteau-Salins (alors frangais, h61as!), Ie 28 mars 1849, dans la maison d'un modes te relieur juif.
II ne resta gu6re dans son pays natal. Dfcs 18S2, son pere venait chercher k Paris une prosp6rit6 qu'il ne trouva pas. 11 s'installa dans une rue 6troite et sombre de ce quartier du Marais oil, le vendredi soir, on peut voir presque k chaque fenfetre briller la lampe sabbatique. Fut-ce le manque soudain d'air et de soleil ? fut-ce la vie ch&ive k laquelle la famille dut se condamner? toujours est-il que l'enfant, jusque-li frais et robuste, commen^a alors, k l'dge de trois ans, k 6tre min6 par un mal mysterieux, qui le fit souffrir comme par pouss6es, avec de longues interruptions, jusqu'i sa vingt-cinquteme ann6e, et qui, au moment de Padoleseence, empficha sa taille de se former et son corps de prendre ses proportions normales. Cette constitution physique eut naturel-
lement une grande influence sur son d6veloppement moral. Elle meurtrit son dme des l'enfance par ces mille petites blessures que ceux qui les infligent ignorent souvent euxmfimes, dont ils ne soupgonnent jamais la cruaute. Elle aiguisa sa sensibility native et le porta en m6me temps a la cacher.
« C'est au college, a-t-il 6crit dans des notes intimes qui m'ont 6t6 communiques, que je commengai a revetir, pour me proteger, un masque d'ironie. »
Ce masque n'6tait pas bien 6pais ni bien difficile k percer pour qui savait lire dans son regard lumineux et doux, droit et prdfond, pour qui voyait s'6panouir son beau sourire k Tapparition d'un visage ami. Sous le silence, k peine rompu par quelque 6pigramme elliptique, oil il se renfermait volontiers, on n'avait pas de peine, a un mot, k une involontaire 6chapp6e, k deviner une &me ardente et tendre, sujette k de grands 61ans et k des abatements profonds, impulsive et ingenue comme celle d'un enfant, sensible comme celle d'une femme, enthousiaste comme celle d'un apdtre. Ce que dut souffrir une telle &me emprisonn^e dans ce
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corps dgbile, il sera facile k tout po&te de le comprendre ; un pofete, qui Tavait 6prouv6 par lui-m6me, l'a dit dans des plaintes immortelles. Quand James vint & Florence, il y a quelques anntes, les compatriotes de Leopardi furent frapp6s de la ressemblance de sa destine avec celle du chantre de Sapho : on l'avait familierement surnomm6 « % petit Leopardi » . Mais le pessimisme qui, k plusieurs reprises, plana sur sa conscience n'y jeta pas des racines aussi profondes et n'y produisit pas des fruits aussi amers que dans l'dme du grand Recanatais. II en fut sauv6 par sa tendresse mftme, par l'amour de Thumanit6 et de la patrie, qui ne saurait aller sans un optimisme g6n6ral, par le travail scientifique et par les affections qui l'entour&rent toujours.
Sa vie cependant, si frele d6j&, devait 6tre secoute par une suite de coups tragiques et soudains. En 1868, son p6re mourait subitement en allumant les cierges pour une fete rituelle ; douze ans plus tard, sa m6re, qui le couvaitd'un amour jaloux, tombait de la haute fenfitre de leur petit appartement et venait se briser sur le pav6; huit ans apr&s (16 novem-
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bre 1888), son frere atn6, qui avait tou jours 6t6 son guide et son appui, qui lui avait fray6 la voie oft il marchait, mourait du mal qui devait le foudroyer lui-mfime. James avait r6sist6 par miracle k l'6branlement terrible que lui avait caus6 la mort de sa m6re; il n'aurait pas rfeist6 k ce dernier coup si une main aussi ferme que tendre ne s'6tait, peu de mois auparavant, unie k la sienne et ne Pavait soutenu doucement. Plus heureux que Leopardi, en effet, il connut le bonheur sous sa forme la plus pure et la plus id6ale, et put satisfaire enfin pleinement Fimmense besoin d'aimer qui 6tait en lui. Aussi est-ce dans ses derniferes ann6es que son esprit et son coeur s'afferniirent et s'61argirent jusqu'& leur complete expansion. Le vent de d6sesp6rance qui avait par moments d6ss6ch6 et contracts sa pauvre kme fit place k une tiede brise de printemps; les glaces d'antan se fondirent, et la s6ve s'Spanouit en tous sens :
La joie a pour symbole une plante brisee, Humide encor de pluie et couverte de fleurs...
Que n'aurait-elle pas donn6, cette plante,
enfin caress6e par un suave z6phyre, et r6chauff6e par un soleil d'autant plus r^confortant qu'il etait tardif? La nature incl6mente ne nous a permis que de le pressentir. Mais celle qui a fait le doux miracle de ce renouveau trouvera sa seule consolation dans la pens6ede Tavoir r6alis6, d'avoir donn6 k son ami des ann6es d'un bonheur qui d^passait son r6ve, d'avoir permis k ses belles facultes intellectuelles et sensitives d'atteindre leur pleine maturity, et d'avoir ainsi collabor6 k une oeuvre qui sera longtemps bienfaisante et fGconde.
James, au sortir de l'ecole primaire, entra a la Talmud 7ora, « sorte de lyc6e et de petit s6minaire r&mis en un >, oil son frere 6tait depuis trois ans. II a fait de cette singuliere 6cole une charmante description; il n'a pas dit que la m6thode seche et scolastique qu'on y
appliquait h l'enseignement de la Bible et du Talmud lui avait donn6 un Gloignement presque hostile pour le joug 6troit de la Loi interprets par des glossateurs et des casuistes. II ne le porta pas longtemps. line de ces fondations g6n6reuses qui abondent chez les Israelites lui permit d'entrer dans le pensionnat que dirigeait alors M. Joseph Derenbourg (plus tard membre de l'lnstitut), et de suivre les cours du lyc£e Bonaparte. C'etait. r£aliser son r6ve intime. II souhaitait un enseignement plus libre et plus large que celui qu'il recevait, et, peut- 6tre en haine de la scolastique talmudique autant que par une tendance inn£e, il aspirait & d6velopper par des exercices purement litteraires le talent de forme qu'il sentait en lui a l'£tat latent. « Puis, dit-il dans ses notes, j'etais ambitieux. J'avais entendu dire que tous les ans, en rhetorique, il y avait un concours entre tous les colleges pour le discours latin, que le prix dtait appele prix cThonneur 9 et que c'etait la plus haute distinction de FUniversite. Je me dis que j'irais au lyc6e et que j'aurais le prix d'honneur. »
Au lyc6e, il fut bientfit le premier, et, en 1867,
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Ars6ne, et il avait ainsi perdu, sauf pour quelques heures par semaine, son seul confident, son protecteur et son tendre ami. Enfin, en 1868, il sortit du lyc6e et, le front charge de toutes les couronnes en papier de la com6die scolaire, il dut regarder la vie en face. Qu'allait-il faire? Naturellement, on le poussait vers l'ficole normale, continuation superieure du lyc6e : il refusa de soumettre son esprit & un nouveau dressage. II passa son baccalaurfot et sa licence &s lettres, ainsi que son baccalaureat &s sciences ; il fit son droit ; il 6crivit un roman, un drame ; il composa beaucoup de vers, qu'il jugea plus tard m6diocres, mais qui furent un bon exercice pour sa plume.
« Je ne savais que faire, 6crit-il. Arsfene ayait trouv6 sa voie k Tficole des Hautes Etudes.
II essaya de m'inspirer l'esprit philologique ; il 6choua : je suis tr&s lent & saisir des id£es nouvelles, bien que prompt a les d6velopper quand je les ai comprises... J'£tudiais k batons rompus... J'6tudiai les sciences natu relies, pour lesquelles je m'imaginais avoir de Paptitude ; mais je ne m'attachais qu'aux vagues g6n6rali-
sations, sans cet inter&t pour le detail qui est le commencement de la sagesse... Je voulais faire une synthase du monde. Je d6cidai que j'y emploierais dix ans: je consacrerais les neuf premieres ann6es k l'6tude de chacune des sciences, en suivant Tordre de Comte, et dans la dixieme j'6crirais le livre. » Cet admirable programme fut bientot abandonn6: les attractions litteraires, philosophiques , historiques 6taient trop puissantes. 11 avait appris en se jouant l'anglais, l'allemand et l'italien ; s&luit par Byron, Heine et Carducci, il projetait une histoire de la literature « satanique »• Ou bien il voulait 6qrire une Histoire podtique de la Revolution frangaise, ou il aurait fait entendre P6cho qu'elle a suscit6 dans la voix des pontes de tous les pays. Ou bien encore, hante du probl6me religieux pos6 & sa conscience par sa separation d'avec le judaisme, il songeait k une histoire g6n6rale des religions. Au milieu de tous ces r6ves, il n'avangait gu6re ; ceux qui avaient le plus attendu de lui commenoaient & hocher la tfite ; pour lui, il gardait sa confiance en lui-m6me et n'avait pas conscience de perdre son temps.
II ne le perdait pas en effet. Heureux ceux qui peuvent, entre les etudes enfantines et les premiers travaux personnels, vivre pendant quelques annges dans cette indecision f^conde oil se pr6pare secrfetement le grand parti qui va s'imposer, oil les yeux s'ouvrent h toutes les lumi£res et les oreilles k tous les bruits, ou la main h&itante se tend vers toutes les t&ches et les abandon ne & peine essay&s, ou l'esprit parcourt librement le monde, et cherche, ne sachant pas qu'elle lui est assignee d'avance, la place ou il s'6tablira bient6t!
Notre jeunesse frangaise, si vite enr6giment6e et « sp6cialis£e » , ne connalt gufere ce d£licieux et fructueux vagabondage: il fut donn£ a Darmesteter, gr&ce a l'ignorance oil il Gtait encore sur sa vraie vocation, de s'y livrer £perdument. Ces quatre ans lui ont 6t6 aussi utiles que le sont au poulain de sang les mois ou, avant de lui montrer lestade, on le laisse en liberty bondir dans la plaine, lutter contre le vent et poursuivre son ombre au soleil.
dependant la vie materielle 6tait dure pour le pauvre 6mancip6. II lui fallait donner des lemons plusieurs heures par jour, monter les
hauts escaliers si p6nibles a sa poitrine haletante, affronter les visages indifiKrents qui le glagaient... Puis vinrent les douleurs de la guerre et de la Commune, qui d6chir6rent son coeur et d6concerterent sa foi dans la patrie et dans la justice. En 4871, ce jeune homme de vingt-deux ans se trouvait sans direction, sans lumi&re du dedans ni du dehors, se sentant capable de grandes taches et ne sachant encore ou murissait la moisson qui attendait son bras.
Un effort de volont6 mit fin a cet 6tat d 'indecision qui aurait pu devenir dangereux. II reconnut la futility de tant d'efforts sprites et disperses, et comprit la n£cessit£ de faire avec resolution et avec suite quelque chose de bien defini. II avait 6t6 attir6 du c6t£ de TOrient en lisant les belles reveries que Michelet venait de r6unir dans la Bible ..de