‹ Penseurs et poètes --Chapitre 49 sur 54 · MM · texte numérisé non relu

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ragements plus souvent que ses esp6rances. II n'y a pourtant jamais lout k fait renonc6, a ces esp^rances g6n6reuses : dans sa p6riode rasser6n6e, il a encore r6clam6 pour la po6sie le droit et 1'honneur de concourir k Tamelioration de la vie humaine. II les revendique avec une noble fiert6 dans les dernidres strophes de la Justice, en mettant son ambition sous le patronage sacr6 d'Andr6 Chenier :

Je t'invoque, 6 Chenier, pour juge et pour modele. Apprends-moi, — car je doute encor si je trahis, Patriote, mon art, ou, chanteur, mon pays, — Qu'a ces deux grands amours on peut etre fidele ;

Que Tart m^rae depose un ferment gene>eux, Par le culte du beau, dans tout ce qu'il exprime ; Qu'un herolque appel sonne mieux dans la rime, Qu'il n'est pas de meilleur clairon qu'un vers nombreux.

maftre, tour a tour si tendre et si robuste, Rassure, aide et deiends, par ton grand souvenir, Quiconque sur sa tombe ose rever d'unir Le laurier du poete & la pa Ira e du juste !

Nous retrouvons la le Sully des Stances et Poemes; mais ce n'est pas le Sully qu'on a surtout aim6, celui dont les vers se r6p6tent avec d61ices dans un cercle intime, se rteitent tout bas sous les cieux sem6s d'6toiles, se

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murmurent au fond des Rentiers perdns sous les arbres, dans ce silence et cette nuit des bo is qu'il a si diviocment cbantes... La poesie id&liste et active qu'il avait rtv6 de susciler ne s'est pas lev6e k sa voix. Cest sa poesie intime qui a trouv6 le plus d'6cho.

Et, en somme, s'il est regrettable que nous n'ayons pas eu cette po&ie g6n6reuse et virile que nous avions cru voir nattre il y a t rente ans, nous reconnaissons aujourd'hui, en ce qui concerne les vers de Sully, que le sentiment public n'a pas eu tort dans ses preferences. Dans la poesie comrae Sully la comprenait d'abord, il entre forcgment une trop grande part d'&oquence et de dialectique. La mission veritable de la po6sie est de suggerer ce qui est inexprimable, et aussi ce qui est 6 tern el. Les philosophies et les sciences changent trop vite, et chacune de leurs Evolutions fait paraitre surann^e la po6sie qui s'en est inspire. La po6sie politique et sociale ne pcut 6tre belle que si elle est partiale et passion n^e, et par 1&, outre quelle est contraire ilia justice, elle est 6ph6m6re. Le coeur humain, avcc ses d&irs, ses esp6rances et ses regrets,

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est toujours, au fond, le m6me, ou du moins les changements qui affectent sa sensibilite nous interessent m6me quand ils ont disparu, et ne disparaissent d'ailleurs jamais sans lui laisser une empreinte durable. Or ces d6sirs, ces esperances, ces regrets trouvent dans la po6sie, et dans la po6sie seule, leur notation toujours inadequate, et poetique par cela m6me. La partie imperissable de Tceuvre de Sully Prudhomme, on peul le dire avec stirete, ce sont les petites pieces ou il a r6ussi a fixer, en strophes harmonieuses et en paroles magiques, les Amotions les plus fugitives et les plus profondes de son coeur.

Mais cette partie m6me ne rencontre plus, dans la gyration qui est en train de s'elever, la chaude sympathie, l'admiration 6mue que lui avaient donn6e les generations pr6cedentes. On reproche 4 la poesie de Sully Prudhomme d'etre & la fois trop personnelle, trop abstraite et trop consciente. On ne veut plus que le poete designe clairement les faits de sa vie interieure dont il s'inspire ; on veut qu'il y fasse 4 peine allusion par des symboles impersonnels ou de vagues personnifications, qui evoquent

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des Itats d'&me sans les specifier. On 6carte de la po£sie toute pens£e qui ne se transforme pas en image; on veut que l'idte qui lui sertde soutien n ait presque pas de consistence et se perde, comme la forme qu'elle revet, dans une sorte de l£gere fum6e aux spirales 6vanescenles. Puis on trouve la langue de notre poete, — comme celle, d'ailleurs, de lous les poetes precedents, — trop sftre d'elle-mfime, trop patiemment travaill£e, trop reflechie, et par la, parfois, prosaiquc, surtout trop j)eu « musicienne » ; sa versification aussi parait arri6r6e a ces hardis novateurs qui brisent sans distinction tous les moules I6gu6s j>ar les aieux. Ses sentiments mfrnes ne semblent pas k nos raffin^s assez rares ; sa preoccupation de la morality et de h dignity, sa faQon de concevoir Famour, sont presque qualifies de « bourgeoises ». L'ecol e po&ique contemporaine, — qui lui doit cependant plus qu'elle ne pense et qui pourrait au moins lui savoir gr6 de ses beaux symboles, — ne lui accorde (et encore!) qu'un respect assez distant, ou il se m&le un peu de compassion et quelque dedain pour un artiste si precis, si consciencieux et si timor6.

Ce sont \k les courants de la literature, et

il serait vain de vouloir remonter celui du jour

au moment oil il est dans toute sa force. Mais il est, comme les autres, destine k s'affaiblir et k s'6puiser. Je souhaite que la tendance actuelle de la po6sie frangaise aboutisse & des ceuvres qui Texpriment avec toute la puissance et la beaut6 qu'elle peut atteindre et la conservent ainsi pour Tavenir : chacune de celles qui Font pr6c6d6e a affirm6 sa 16gitimit6 par des productions achev^es qui en attestent aux Ages suivants la direction et l'intensite. C'est ce que la po6sie de Sully Prudhomme a fait pour la g6n6ration k laquelle il appartenait. Son originality produit k la fois de son 6poque et de ses dons irr&luctibles de sentiment, de pens^e et d'art, s'est cristalliste en quelques pieces qui ne p6riront pas, parce qu'elles ont le sceau de la perfection et parce que l'inspiration en est puisne au plus profond de Ykme humaine. Avec Taccent particulier que donne a celte po6sie le moment precis ou elle est 6close, elle possfede un fonds de sentiments et d'idees qui lui assurent l'immortalitd. II y aura toujours des dmes qui joindront l'aspiration

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id&tle an besoin de certitude, l'orgueil de la dignity de Thomme k la conscience de sa faiblesse, qui se sentiront d'autant plus froissees qu elles seront plus d£licates, d'autant plus captives qu'elles auront plus d'essor, d'autant plus solitaires qu'elles seront plus tendres, et ces Ames-14 trouveront toujours un enchantement dun moment dans les vers oil le poete a si savamment moduli les brefs ravissements etles longuesdouleurs qu'elles 6prou vent com me lui. G'est en toute confiance qu'on peut faire k Sully Prudhomme la prediction qu'il adressait jadis k Musset :

Tant que Fair portera les oiseaux et la foudre,

Et les neiges d'hiver et les parfums d'6t6,

Que Tamour ecrira des serments dans la poudre.

En raariant la mort avec la volupt6....

Tant que devra se>ir le sort fatal qui lie,

A toute heure et partout, avec de cuisants noeuds,

La raison a l'enigme, a repreuve la vie,

poete, ton nora sera jeune et fameux !

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