‹ Penseurs et poètes --Chapitre 51 sur 54 · Gazette des Beaux-Art · texte numérisé non relu

Gazette des Beaux-Art

300 PENSEl'RS ET POETES.

de Divonne, situ6 au-dessus de la Faucille.

J'avais la plus vive admiration pour Ies dessins que Bida, depuis une douzaine d'annees, envoyait a nos expositions, surtout pour ses scenes d'Orient, qui nous avaient r6v6I6 une si puissante personnalitg, une si rare fid6lit6 a la nature en m6me temps qu'une interpretation si p6n6trante, tant de style, de simplicity, de noblesse et de grandeur. Le soir de ce m&ne jour qui s'6tait ouvert si solennellement, un de ces menus incidents qui se marquent parfois en traits inoubliables dans la vie interieure nous rapprocha plus que ne Tauraient peut-etre fait de longues relations. Nous nous promenions sur T6troite route qui surplonibe d'un c6t6 T6meraude des valines alpestres, de l'autre r immense azur du lac, et nous devisions d'art et de literature, quand un mot nous rappeia k tous deux un des plus d£licieux fragments d'Andr6 Ch6nier :

Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche...

Nous le commeng&mes en m6me temps ; nous nous regard&mes en souriant ; nous nous pressames les mains : nous etions amis. Pour aimer

ces vers de la meme fagon et leur trouver le meme sens symbolique qui nous avait frappfe tous deux a la fois, il fallait qu'il y eftt dans nos ames certaines cordes au moins, et des plus intimes etdes plus profondes, qui vibraient a l'unisson. De telles rencontres impr6vues fondent en un instant les coeurs : j'ai dft une autre amiti6 qui m'est chere k une pareille surprise k propos d'un mot de Pascal, qui, prononc6 en mfime temps, avait rempli de larmes les yeux des deux interlocuteurs....

Bida avait alors cinquante-cinq ans, j'en avais vingt-neuf, et pourtant il ne m'a jamais sembl6, dans les bons moments, qu'il y eut entre nous Tabime que semblait cr6er ce grande mortalis cevi spatium. Je dis: dans les bons moments. En effet, depuis son quatrieme voyage en Orient (1861), ou il s'6tait trop fatigu6 le corps et trop tendu Tesprit, il 6tait en proie a des acc6s de maladie noire qui se prolongeaient pendant des mois, parfois pendant des ann6es entieres, et dont Talternance avec la parfaite sant6 de corps et d'ame remplit d6sormais sa vie. Pendant tout l'hiver de 1866-1867, pour terminer sa grande oeuvre

301 PERSlUftS BT PO&TI8.

Jcs Evangiles, il s'enferma* seul avee sa pens& et scs etudes, dans une petite maison qu'il avait achette k fitretat, sans autre distraction que des promenades devant les flots bruyants : oe fut pour ses nerfs un surcrott de fatigue. Une terrible seoousse venait d'ailleurs d'en trembler profond&nent T6quilibre: il avait perdu, au printemps de 1866, une fille de quinze ans, qu'il adorait, et qui 6tait, m'ont dit ceux qui Font connue, une merveille de beauts, de gr&ce, de charme et d'esprit. G'est dans un acces de m61ancolie (au sens propre du mot) plus fort que jamais qu'il £tait venu k Divonne.

Dans ces tristes p6riodes, on Ie voyait errer seul, inquiet, taciturne, la d-marche oblique et g6n6e, Toeil baiss6, brillant, presque mauvais ; il 6vitait ses amis ; il cherchait un repos qu'il ne trouvait ni jour ni nuit. Le plus terrible 6tait qu'il ne pouvait tracer un contour. Parfois il essayait, par un effort de volont6 : il prenait un chevalet, un papier, un crayon, et pendant des heures il restait 14, les mains inertes, Toeil voilg, Pesprit impuissant. Alors il se d&olait, il poussait des plaintes

am&res, il rejetait toute consolation et toute esp6rance. Puis, un beau jour, sous l'influence d'undestraitements divers qu'il suivit, ou parce que la crise avait atteint sa fin naturelle, ii sortait de ce cauchemar, ii redevenait luimfime, ou plut6t il semblait que, par une compensation de la nature, n'ayant pas v6cu pendant une periode, ii v6ciit double pendant une autre. De coeur, d'esprit, d'imagination, d'allures, il 6tait plus jeune que ses putnGs d'un quart de stecle : il voyait tout en beau et en grand ; tout lui semblait facile ; la nature 1'enchantait, son art Penivrait, la fortune et la gloire lui faisaient signe; il travaillait avec une joyeuse ardeur et formait sans cesse de flouveaux plans ; il jouissait pleinement de la vie, de Tamiti6, dans laquelle il apportait une chaude et sincere cordiality, du monde, ou il brillait par son esprit aimable, sa riche m6moire, le charme et la courtoisie de ses manures k la fois familteres et nobles. Au moment oil je Tavais rencontr6, ii sortait d'une periode noire pour entrer dans une bleue.

Ce fut k Divonne mfime qu'il connut la femme qui devait transformer la seconde

304 PENSEl'RS ET PONTES.

partie de sa vie. Elle y avait accompagn£ son pere, d£jk tr&s malade, et qui mourut peu apr&s son arriv6e. Elle 6tait seule et timide, au milieu d 'strangers et d'indiflferents. Sod isolement, son affliction touch&rent le coeur de Bida, dispose a la sympathie par sa propre douleur encore si r6cente ; il reconnut vite en elle une incomparable distinction, qui aimait k se cache r, mais qui, une fois remarqu6e, frappait d'autant plus qu'elle laissait toujours k deviner plus encore qu'on n'avait d6couvert. L'annge suivante (1869), Bida 6pousait mademoiselle Astruc, plus jeune que lui de vingtdeux ans, dans ce village de Buhl, en Alsace, pres de Guebwiller, od devait d6sormais se passer la plus grande parlie de sa vie, J'allai repr&enter a son mariage ma soeur, absente malgr6 elle, et qui, a Divonne, dans un grand 6lan d'affection, avait mis ces deux mains Tune dans Tautre. Les t&noins de Bida etaient Fromentin et le sculpteur Christophe, mort il y a trois ans. Nous partimes tous quatre ensemble de Paris, et, pendant tout le trajet, le compartiment oil, heureusement, nous 6tions seuls retentit de belles discussions

sur Tart, son objet et ses conditions. Bida inclinait vers l'opinion de Ghristophe, qui soutenait avec eloquence et passion que i'artiste doit 6tre initio a toules les id6es, k toutes les tendances de son temps, connaltre les sciences, i'histoire, la sociologie, avoir une philosophie et une politique. Fromentin ripostait que l'artiste 6tait avant tout une sensibility particuliere, servie par une puissance d'expression adequate (et il ajoutait douloureusement qu'il se sentait la premiere, mais non la seconde de ces faculty) : ii importait peu d'ailleurs qu'il fM instruit ou ignorant, spiritualiste ou d6terministe, monarchiste ou r6publicain. Je me rappelle que ie lendemain, veille du mariage, nous 6tions & Bale, visitant le mus6e; nous regardions, Fromentin et moi, le merveiiieux portrait de la femme d'Holbein :

— Ah! mon ami, me dit-ii tout a coup en me serrant fortement le bras, si je pouvais faire de la peinture comme cela, comme je me...

moquerais que mon pays g6mlt sous la plus horrible tyrannie I

Bida, je l'ai dit, n'6tait pas aussi intransi-

308 PEHSBDRS ET POKTES.

maltresse belle et aimable pour qu'il put mettre son experience k profit.

Mais a c<M6 de ce « providentialisme » un peu trop personnel, la foi, inculqufe k Bida par son saint oncle, rcsta toujours dans son amir k l'&at de sentiment profond, sinon de conviction raisonnee. Sa grande oeuvre des fivangiles est le produit de sa sincere pi&£ aussi bien que de la dGcouverte qu'il fit de rOrient. II avait conru com me la plus haute, la plus belle, la plus sainte tdche qu'il ptit remplir, celle qui pouvait le plus honorer sa vie et en m6me temps la rendre agr6able k Dieu, de reconstituer aussi bien que possible la vie du Sauveur dans la forme qu'elle avait r6ellement revfitue et dans le cadre ou elle s'etait d6roul6e. II ne s'etait pas rendu compte, en concevant cette pens6e, de la contradiction qu'en contenaient les deux termes, tels qu'ils se posaient dans sa tfite, contradiction qui s'est manifesto et dans son oeuvre et dans des tentatives plus r6centes. Si Ton veut faire apparaltre J6sus, dans sa vie terreslre, comrae Dieu, il faut renoncer a la v6rit6 de la representation, car il est certain que l'aureole

n'entourait pas sa tfete et que rienne le distinguait du reste des hommes. Si Ton veut se conformer absolument & la realite, on tombe dans une peinture anecdotique qui perd toute consecration et tout caractere religieux: du « tableau de piete » on tombe dans le « tableau de genre historique ». Cette insurmontable difficult^ avait confinement frappS l'arliste des qu'il avait commence ses esquisses ; elle devait lui apparaitre plus nettement encore quand ii fit sur les lieux ses admirables etudes. Une circonstance ajouta k son trouble : il rencontra k Jerusalem Ernest Renan, qui, en ce tempsla cherchait, lui aussi, des documents et un cadre vrai pour une vie de Jesus. Bida subit le charme de ce grand esprit, et jouit avec vivacite d'un commerce si plein d'amenite et si riche destruction. Tous deux travaillaient k des oeuvres qui pouvaient sembler parallels; ils echangerent leurs id6es, et celles de Bida sur la persistance du caractere ethnique chez les Orientaux, telle qu'il la constatait par i'etude amoureuse et savante des formes, frapperent i'historieri des Origines du christianisme.

310 PEltSBCRg BT POETBS.

Les discours de Renan, sans 6branler la foi de 1'artisle, Famenerent peut-6tre k rapprocher da vantage de la r£alit6, pour la personne m6me du Christ, l'oeuvre qu'il avait con^ue d'abord comme plus fid&le, au moins en ce point, k la tradition hteratique. Mais en somme cette tradition restait empreinte dans son esprit et dans son coeur, et elle n'est pas arriv6e k se fondre pleinement avec la conception ideale, mais foncierement naturaliste, qui s'imposait de plus en plus k son observation et k son imagination. II en r&ulte que les plus belles pages de ce noble ouvrage sont peut-fitre eel les d'ou le Christ est absent, comme l'admirable illustration du mot de Tapdtre : « Partout oil vous serez re§us, entrez en disant : La paix soil dans cette maison! », si 6clatante de v6rit6 et si touch ante de sentiment. En revanche, d'autres, ou le cadre k son tour est absent, et ou le Christ au contraire figure seui, sont d'un beau symbolisme et m6me d'un mysticisme p6n6trant.

En r6sum6, le courant religieux et le courant historique se cdtoient sans meler leurs eaux, et quand ils se touchent de trop pres, le

ts.l

contraste qu'ils offrent detruit parfois l'unite de l'impression.

Je reviens a l'education de Bida pour montrer comment elle agit sur son developpement d'homme et d'artiste. L'abbe Regis Bida etait un excellent humaniste, et il forma son neveu & son image. Apr£s avoir renonce a recevoir les ordres, le jeune homme revint a Toulouse aupres de sa mere ; il y vecut en donnant des legons de grec et de latin : voila une preparation qu'ont eue peu de peintres de nos jours ! Mais ie metier de professeur lui convenait mal. II eut l'idee de tirer parti du gout et de l'aptitude qu'il avait toujours eus pour le dessin. II vint & Paris et commenga des 6tudes serieuses. Parmi les morceaux qui seront prochainement exposes, on verra une figure de femme drapee, au bas de laquelle il a £crit : « Mon premier dessin d'apr&s nature, 183S. » On la croirait plutdt copiee sur une gravure : elle est d'une correction qui exclut toute liberte. Bientot il fut admis k i'atelier de Delacroix, oil il resta plus de deux ans. Ce fut pour lui la vraie revelation. L'enseignement du maitre le domina comple tement > non seu~

312 PEHSEUHS ET POfeTES.

lement son enseignement technique, mais toute sa faoon, si originate, si 6lev6e, et, quoi qu'on en ait parfois dit, si consciencieuse de com prendre Tart. Delacroix, de son c6t£, prit en affection ce jeune disciple entbousiaste, dont il pressentait les dons, et s'gpancha souvent avec lui en causeries qui laiss&rent dans Tame de Bida une empreinte ineffagable. II citait comme des axiomes les apophthegmes de Delacroix, il les m&Litait en travaillant, il jugeait son oeuvre d'apr6s les regies qu'il y trouvait. Ce dessinateur, qui s'est d 'ordinaire yolontairement restreint au crayon ou k la s6pia, qui n'a presque pas mani6 le pinceau et la couleur, a surtout subi Tinfluence de Delacroix et plus tard de Rembrandt. L'admiration qu'il ressentait pour le vieux m ait re hollandais 6tait sans borne ; aucun travail n'etait pour lui plus cher, k la fois plus instructif et plus fScond en d&ices toujours nouvelles, que de copier quelqu'une de ses oeuvres : on trouvera plusieurs de ces admirables copies parmi les aquarelles qui ont occupy et charm 6 les demises ann6es de sa vie. II l'avait toujours 6tudi6 avec passion, et

c'est & cette etude qu'il a d& en partie les beaux effets de lumifcreet d'ombre qui donnent tant de char me k plusieurs de ses grandes compositions.

Delacroix 6tait, on le sait, un lettr6 et un classique. Par Ik encore il avait de quoi plaire & notre jeune humaniste, qui r6p6ta toute sa vie des vers antiques, qui k quatre-vingts ans traduisait en alexandrins le quatrieme chant de YEneide, et qui goAtait par-dessus tout, dans la literature frangaise, les auteurs du grand si6cle dont sa jeunesse avait 6t6 imbue. Pourtant il n6tait pas, en literature, aussi exclusif que son maitre : il ne se ferma pas au souffle du romantisme, qui alors emplissait l'atmosph6re. II adora Musset, qu'il savait par coeur, et c'est avec une vraie joie qu'il dessina pour son cher po6te les jolies illustrations que tout le monde connalt. Bien plus tard, il composa pour les oeuvres de Shakspeare une suite de quarante grandes aquarelles, que le public ne cojinait pas encore et parmi lesquelles il se trouve de tres beaux morceaux. Mais il a peut-6tre 6te plus constamment heureux dans son interpretation de

311 PBNSEl'AS ET POfeTfiS.

Molilre, Igalement in£dite : \k il se scntait en compagnie plus con forme k ses habitudes.

II savait aussi go titer le moyen &ge. Pendant notre stgour k Divonne, je lui avais lu, en en rajeunissant quelque peu la forme, la d£licieuse « chantefable » d'Auca&sin et Nicolette. 11 en fut ravi, et trois ans aprgs, comme il 6tait venu s'enfermer k Paris pour y remplir pendant le si£ge son devoir de garde national, il occupa ses loisirs k en faire non seulement Tillustration, mais une charm ante traduction, en prose et en vers comme Toriginal. « On s'6tonnera, disais-je dans Introduction qu'il me demanda de mettre au volume, de voir une plume si fine et si savante dans une main qui tient si bien le crayon ; le public h&itera a croireque Bida puisse6crire sup6rieurement, sous le pr&exte qu'il dessine k merveille. 11 faudra pourtant bien le reconnattre, et gouter la prose et les doux vers du mattre en admirant les compositions qu'il s'est plu k graver lui-m&me. Le vieux conteur avait fait le texte et la musique de son oeuvre ; son imitateur fait le texte et les images : ils sont dignes Tun de l'autre. » Ge ne sont pas les seuls

vers que Bida ait imprimis : il a donn6 deux Editions, mais destinies k ses seuls amis, d*un recueil oil on remarque surtout quelques morceaux relatifs a Tart (un notamment sur Michel-Ange), d'un beau sentiment et d'une expression heureuse.

C'est en effet Tart qui, malgr6 les fenfitres qu'il ouvrait de tous cot6s sur le monde, occupa toujours le centre de sa vie. II connut toutes les id6es de son temps, il en fr&juenta tous les hommes sup^rieurs, il s'interessa k toutes les tendances, si varices, qui se disputerent les esprits pendant un demi-siecle, mais il ne v6cut r^ellement que dans son art. Spectacles de la nature, entretiens des hommes, impressions des lectures, tout se traduisait pour lui en formes et en mouvements figures.

Mais & son Education classique, k son intelligence alerte et cultiv^e, k son d6veloppement litteraire, il devait un trait notable de sa personnalit6 artistique. II n'6tait pas de ceux qui ne voient dans le peintre qu'un oeil et une main : ce qu'il avait saisi par Fowl, il le transformait par le sentiment, il Fordonnait

31ti USSEIES ET POfcTES.

par l'esprit, il l'elevait par le style. Au Salon de* !£*>, le Rifectoirt de tnoines grecs avail obtenu un grand succ&s et, pour la premiere fois, appel£ sur lui 1'attention de la presse et du public. < Quant k moi, 6crivait-il, je n'estirae pas beaucoup ce dessin. L'ex&ution seule m'a coute quelque peine, et je mettrai toujours le merile de la composition bien au-dessus de celui de 1'execution. > Cela ne l'empgchait pas d'apporter a Fexecution un soin extreme, un travail acharng, une conscience dont les scrupules auraient fait sourire plus d'un c Fa presto ».

Sa seule pretention etait la probity artistique ; il s'en vantait volontiers et k bon droit, lui qui ne se vantait guere. II recommengait vingt fois un trait qui ne le satisfaisait pas pleinement, et rien n'etait plus instructif que de le voir travailler et de recevoir la confidence des motifs de ses m£contentements ou de ses satisfactions. Mais son ideal etait, en copiant la nature avec la docility d'un 6colier et la naivete d'un primitif, de la faire servir & rendre une pens6e 6lev6e, personnelle, profoode. II y a sou vent r6ussi, plus que jamais peut-£tre dans

cet incomparable dessin qui repr&ente la priere des juifs contre le mur du Temple a Jerusalem, qui est d'un saisissant effet pittoresque, et ou la v6rit6 frappante des types et des attitudes n'est 6galee que par Pintensite du sentiment. Dans bien d'autres compositions son effort a 616 couronn6 d'un plein succes ; m6me quand il, n'a pas 616 aussi heureux, cet effort a toujours eu pour point de d6part la plus haute aspiration qui puisse animer un artiste. Aussi ne s'6tonnait-on pas de voir chez lui le sentiment de l'art s'unir au sentiment religieux, et comprenait-on qu'il exprimait la simple v6rit6 quand il disait : « Je n'ai jamais travaill6 d'apr^s nature sans m'fitre d'abord recueilli quelques instants, et jamais je ne me suis trouve devant le module sans 6prouver un battement de cceur, comme si j'ailais accomplir quelque chose de sacr6. »

Par cette conception 6lev6e de son art, il appartenait bien & la g6n6ration romantique : il en avait le haut id6al, Foptimisme, la g6n6reuse ardeur, parfois les illusions. Comme beaucoup d'artistes de ce temps-la, il manquait 6minemment d'esprit pratique et mercantile; il

318 PENSECItS BT POtTBS.

a 616, au point de vue materiel, un tres mauvais administrateur de son genie.

l)e sa vie longue et mouvementee, je n'ai connu personnellement que le dernier et paisible tiers. Marie & Toulouse en 1839, il partait en 1843 pour Venise, et se laissait entrafner par des amis jusqu'& Constantinople et en Syrie.

D£s lors TOrient lc possedait : il fit en 1850 un sljour en Egypte; en 1855, il accomplit un troisi&me voyage, le plus long, le plus p&iible et le plus fructueux : de Constantinople il alia en Crimee, oil il vit les dernieres scenes de Toccupation frangaise, puis il parcourut k cheval la Syrie, la Palestine et le Li ban, couchant sous la tente, vivant avec les Arabes, dont il a si 6lonnamment bien compris et rendu T6l6gance fine ou la grave dignite. II revint en Terre Sainte et en figypte en 1861, quand il eut form6 le projet, qui Fenthousiasmait, d'illustrer la Bible (car il s'agissait de toute la Bible, et s'il se r&Iuisit d'abord aux Evangiles, il a donng plus tard ces beaux com men tai res en images de Tobie, de Joseph, deRuth, et du Cantique des Cantiques). Depuis son second retour d'Orient, il s'6tait fix6 &

Paris, allant une fois ou deux par an voir sa famille k Toulouse. Quand sa femme mourut, en 1862, il fit venir son fils et sa fille aupr&* de lui. Son talent, qui avait 6t6 lent k se d6velopper, avait alors atteint toute sa perfection : ce fut surtout au Salon de 1857 qu'il s'impbsa k l'admiration g6n6rale. Ces ann6es furent les plus productives etles plus heureuses de savie; il y exposa ses plus belles opuvres : le Retour de la Mecque, le Refectoire de moines grecs> les Juifs au mur du Temple, le Massacre des MameloukSy la Predication dans le Liban, YAppel du soir en Crimee, la Bataille de Rocroi; il y composa le Musset et les Evangiles. La c616brite, les honneurs, Faisance lui arrivaient. II habitait, place Pigalle, un atelier situ6 au-dessus de celui ou travaillait il y a quarante-cinq ans, ou travaille encore son ami Puvis de Chavannes. LA se reunissaient les artistes, les 6crivains, les hommes du monde, qui formaient le Paris intellectuel et brillant d'alors. La mort de la jeune Christine et l'achdvement laborieux des Evangiles marqu^rent la fin de cette brillante et fSconde p6riode. Une seconde p6riode, heureuse et fgconde

320 PENSEURS ET POETBS.

aussi, malgrg les fatales crises d'hypocondrie, mais plus tranquille, s'teoula de 1869 a 1882. Bida s'6tait fix 6 au pays de sa seconde femme, dans une maison entourge d'un beau pare, situ£e tout au fond d'une des valines les plus po£tiques, mais aussi les plus resserr6es des Vosges, k Porabre des grands sapins droits qui garnissent les pentes raides, et dont le vert sombre s'allie dans uneharmonie douce et grave au vert plus clair des prairies et au vert noirAtre des 6tangs profonds. II se plut, fatigu6 des orages de la vie, dans cet asile solitaire, d'une gr&ce s6v6re et calmante; il n'en sortit que pour de rares visites k Paris et quelques voyages en Suisse, en Italie, en Allemagne et en Hollande. II s'y construisit, en Tappuyant a la maison familiale, un logement compost surtout d'un vaste atelier, qu'il decora avec un goftt que sa femme raffinait encore. La vie k deux, partag^e entre le travail, auquel il donnait toutes ses journ^es, et les lectures ou les causeries du soir, s'^couta ainsi doucement pendant treize ans. Mais, en 1882, une cruelle maladie enleva madame Bida k la tend r esse et a l'admiration des rares personnes qui a vaient pu

l'appr&ier compl&ement. Bida ne voulut pas arracher sa vie du sol ou elle avait repris racine, ou lui 6tait n6e l'enfant ch6rie qui r^parait la perte cruelle de jadis. II revint encore plusieurs fois k Paris, ou des amis fiddles 6taient heureux deluioffrirrhospitalite; puis ses visites cessment. II a pass6 ses trois dernteres ann6es dans ce vallon, heureux et serein, ayant enfin d£sarm6 l'ennemi intermittent de son repos, travaillant toujours et produisant encore, surtout comme copies, des oeuvres de premier ordre; il s'6tait mfime mis, dans les tout derniers temps, k tenter un art nouveau pour lui : il modelait avec un succds qui l'amusait. Six mois avant sa mort, il voulut aller revoir « ses maltres », et, bravant la fatigue d'un long voyage, il retourna k Dresde, ou il tenait & achever une copie d'apr^s Rembrandt, commence six ans auparavant. II put l'achever, et ce fut une grande joie. Peu de temps apr&s son retour, il terminait un grand dessin, les Danaides, qu'il montrait aux siens en disant : « C'est mon testament de peintre. » 11 etait done pr6par6 k la mort et l'attendait avec s6r6nit6. Le dernier jour de 1894, comme

3*31 PEHSKCKS BT POETES.

il travaillait, avec son application accoutum£e, k changer, d'apr£s le module qui posait devant lui, l'attitude qu'il avait donnge k un personnage dans cette composition, il se sentit pris d'un acces de figvre. Pourtant il acheva sa retouche, mais, eel a fait, il se leva plniblement du vieux fauteuil ou il ne devait plus s'asseoir. Le surlendemain, sans lutte ni souffrance, il ex pi rait dans les bras de sa fille. II avait plus de quatre-vingt-un ans.

Malgrg ses succ&s incontestls aupres des amateurs et de la critique, Bida n'avait jamais gagne beaucoup d'argent et avait toujours eu de lourdes charges; la fortune modeste que lui apporta sa seconde femme se trouva fort rgduite a la suite de la guerre de 1870, qui, douleur plus am&re, s6para de la France sa patrie d'adoption. II a pu tout juste, gr&ce k des arrangements de famille, vivre ses dernteres ann6es k l'abri du besoin. II ne laisse, comme fortune et pour payer des dettes lentement accumul6es, que les dessins et les aquarelles qui garnissaient son atelier de Buhl. Je n'ai pas la competence voulue pour parler de la valeur artistique et v£nale de ces oeuvres : d'autres

plus autoris6s se chargeront de les recommander au public; elles s'en chargeront surtout ellesm&mes. J'ai seulement voulu r£pondre k un appel qui m'avait touch6, en notant ici quelques-uns de mes souvenirs sur un homme que j'ai aim6 pendant vingt-six ans et qui m'a de prime abord et toujours t6moign6 une vraie amiti6 : il m'apparatt comme un des types les plus purs et les plus complets de ce que furent, vers le milieu de ce siecle, les meilleurs d'entre nos artistes ; sa personnalit6 a charm6 et attache tous ceux qui Tont connue, et son oeuvre gardera sa place aux premiers rangs de la grande oeuvre artistique de la France.

Page 1