‹ Penseurs et poètes --Chapitre 52 sur 54 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

PROXOSCft AC HON DC COLLEGE DB FRANCS,

LE VEHDREDI 7 OCTOBRE 1892,

AUX KUNtRAILLES d'eRNEST RENAN.

Messieurs,

(Test ici qu'il a voulu finir, dans ce College de France qu'il avait tant aim6 et dont J a gloire seculaire lui devra un de ses plus £clatants rayons. Pendant ce cruel et6, tan d is que ses yeux d6ja voil6s disaient adieu a sa chere Bretagne et semblaient chercher sur le vieil 0c6an celtique la barque mysterieuse qui jadis transportait les ames dans « la terre de l'fternelle jeunesse >, il n'avait qu'un d6sir: revenir 4 Paris. On s'6tonnait de cette volonte tenace, dont la satisfaction a ete sa derntere

joie : c'est qu'il voulait mettre sa mort en harmonie avec toute sa vie; il voulait qu'au moment de la supr&ne d^faillance ses mains errantes pussent encore toucher les murs du temple oil il avait c6l6br6 avec tant de foi le culte d'esprit et de v6rit6.

Le College de France a 6te le vrai centre de la vie d'Ernest Renan. Quand il venait, tout jeune encore, y completer son instruction h6brai'que ou y suivre les immortelles legons d'Eug6ne Burnouf, il n'entrait jamais, a-t-il souvent raconte , dans cette cour qui le voit aujourd'hui pour la derniere fois sans se sentir pen6tr6 demotion et de respect.

Se rendre digne de collaborer a Toeuvre des maitres qu'il 6coutait lui parut des lors le but qu'il devait donner a sa vie. II avait pour ce vieux corps une affection singuliere, qui tenait de la religion et de l'esprit de famille. Le nom archaique, si riche d'histoire et si facilement mal compris du vulgaire, lui en plaisait, synonyme qu'il est h la fois de tradition nationale et d'ind^pendance scientifique, d'antiquite et d'innovation ; il aimait a rappeler que le College de France est la seule de nos

Mi FENSEUJIS BT PO*TES«

institutions scientifiques ou litttraires qui n'ait jamais subi <f interruption dans son existence, et <f autre part tout le monde sait qu'il a 6t6 fondd pour implanter l'esprit moderne, Fesprit de critique et de liberty, en face de la routine et de rintoMrance de Tancienne Sor bonne.

La plus grande douleur d'Ernest Renan fut 1'exii qui le s£para du College pendant un temps; sa plus grande joie fut sa legitime reintegration par les suffrages de ses pairs. Lorsque la mort de son eminent pr£d6cesseur, Edouard Laboulaye, laissa vacante la place d'administrateur, il dgclara k ses collogues que cette place 6tait la seule qu'il eft t jamais ambitionnge, et qu'elle lui semblait la plus haute et la plus belle qu'un Frangais pftt occuper. Nous fftmes trop heureux de le mettre k notre tete, et trois fois de suite de le r&lire. Pendant neuf ans il a preside nos reunions avec ce tact merveilleux et cette entente consommfe des choses pratiques qui surprenait dans ce savant et dans ce po&te, et qui s'arr&tait seulement Ik ou il s'agissait de ses interets particuliers, avec cette bonhomie enjoute qui rendait aimable une tres r£elle fermett, avec cette incomparable amgnite

qui n'empechait pas, k l'occasion, une lueur de fine et sagace malice de se glisser dans son sourire et dans son regard. Les id6es de Renan oht eu bien des adversaires ; 1'homme n'a eu que des amis. On ne pouvait Papprocher sans Paimer, sans etre gagn6 par la simplicit6 exquise de ses manteres et de son langage, par son haut sentiment du devoir, par le d6vouement exclusif a la v6rit6 que r6v61aient toutes ses paroles, par la largeur de ses vues et son impartiality sereine dans sa fagon d'appr6cier les hommes et les choses, par v son respect religieux de la libert6 d'autrui, par Pimmense bienveillance qui rayonnait de lui. Nous Pavons done aim6 plus que personne, nous qui l'avons connu de plus prds et pendant plus longtemps. II sera toujours present au milieu de nous, et son esprit, qui est Pesprit mfime de notre maison, pr6sidfera toujours , je Fesp&re, aux longues destinies qui lui sont encore r6serv6es.

D'autres vous ont parl6 du grand 6crivain qui a su donner a notre langue autant de precision que de souplesse, autant de suavit6 que d'6clat, du philosophe qui tant6t ressentait si profondement P&notion sacr6e du grand

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Tout le monde sait 9 et plos d'on iei se rappelle comment Ernest Reoan parut poor la premiere fois dans sa chaire. Presente r£gu~ Iteremcnt par les professeurs do College et par FAcadgmie des Inscriptions, il fot nommg, quatre ans apres la mort d'Etienne Quatremere, titulaire de cette noble chaire de langues h^bralque, chaldai'que et syriaque dont la creation dans V « acad6mie trilingue » de Francois I er avait 6t6 une des grandes^ dates de la Renaissance. II en prit possession le 22 Wvrier 1862. II avait annonc6 depuis longtemps qu'il ne ferait pas un cours a l'usage du « grand public », qu'il regardait comme sa veritable fonction d'initier un petit nombre de savants & la haute philologie s6mitique : on

vit plus tard combien il 6tait sincere. Des amis circonspects l'engagaient a proc^der ainsi d6s sa premiere legon, k ne pas fournir un pr6texte aux menses qui s'organisaient pour faire de son amphitheatre, & l'ofccasion de la \eqon d'ouverture, une arfene oil se heurteraient des fanatismes et des intol6rances eontraires. II rfeisla k ces avis prudents avec cette obstination bretonne qu'il m on trait dans tout ce qui 6tait pour lui affaire de conscience. Or il regardait comme un devoir de conscience, en inaugurant l'enseignement d'une langue qui est celle de la Bible, d'indiquer nettement k quel point de vue il se placjait pour comprendre l'histoire du peuple qui, par la Bible, a si prodigieusement influ6 sur les destinies de Phumanite. Ce point de vue, est-il besoin de le dire? 6tait le point de vue purement scientifique, le seul qui, dans notre stecle, put convenir k l'institution qui venait de Taccueillir, et qui n'a de raison d'etre que parce qu'elle est consacr6e k la recherche absolument libre et affranchie d'entraves de quelque nature qu'elles soient.

Avec quelle hauteur de pens^e, quelle sfirete

de science et quelle beaute de forme il exposa, comme introduction k son cours, non seulement le sens de Thistoire d'lsraGl, mais toute une philosophie de l'histoire des races civilisees, tous les lecteurs de ce morceau, qui est un de scs chefs-d'oeuvre, Font present k F esprit. II le lut avec son calme ordinaire, sans rechercher ces applaudissements pour lesquels il a maintes fois exprime son dedain, rgsolu seulement k aller jusqu'au bout. Mais les passions qui s'etaient donne rendez-vous au pied de sa chaire ne Fentendaient pas ainsi. D6concertees d'abord par ce langage eleve et serein, ou ne se rencontraient ni les injures ni les declamations attendues, elles se retrouvfcrent bientdt, et saisirent pour se donner cours les plus futiles occasions. Si l'orateur opposait la dignity bumaine aux degradations de tous les despotismes, les uns voci&raient qu'il insultait la Revolution francaise, les autres qu'il outrageait la royaute. Enfin une phrase, pleine du respect le plus emu pour le fondateur du christianisme, dechatua Forage : Renan le subit impassible, attendant les moments d'accalmie pour reprendre sa lecture, qu'il put finalement

achever. Tout compte fait, la bataille 6tait gagn<§e : l'opposition, d'ailleurs en minorit6 d6s le d6but, avait 6t6 r6duite au silence, et, sans le zele de maladroits amis, le tumulte aurait vite cess6. D6s la lecjon suivante, le professeur d'h6breu devait commencer son cours d'ex6g6se philologique, et les curieux qui seraient venus d'abord auraient bient6t c6d6 la place k un petit nombre d'auditeurs studieux. Le gouvernement ne le comprit pas ; il s'alarma outre mesure des incidents de la leQon et des manifestations, pourtant peu dangereuses, qui avaient suivi, et il suspendit le professeur. C'est alors que Renan adressa & ses collogues cette admirable lettredans laquelle, avecune noble simplicity, il justifie sa conduite, 6tablit son droit, montre la gravity de l'atteinte port6e en sa personne aux plus hauts interftts de l'esprit, et marque en traits inoubliables le caractere qui appartient, en face des repr6sentants universitaires de l'enseignement sup6rieur, k « ce grand College de France, savamment liberal », qui doit 6tre le foyer toujours renouvete, toujours incandescent, de la recherche ind^pendante et de la d6couverte.

Pendant deux ans, les choses en resterent Ik. On cssaya de le decider k r&igner ses fonctions ; mais Ik encore on se heurta au meme entitlement, fond6 sur le sentiment du devoir. On crut adroit de le nommer, sans son aveu, a une place comportant un traitement 6gal, mais incompatible avec celle de professeur. On connalt sa ftere r6ponse : Pecunia tua tecum sit, s'6cria-t-il avec saint Pierre, en repoussant ce qu'il regardait comme un trafic des pouvoirs spirituels. II futalors purement ct simplement r6voqu6, et retourna en Orient chercher des materiaux et des inspirations pour les grandes ceuvres qu'il projetait.

M. Munk, qui avait et6 nomme a la place de Renan, mourut en 1870. On consulta de nouveau les professeurs du College et les academiciens pour le choix de son successeur, et de nouveau Renan fut pr6sente par les deux corps, cette fois & Tunanimite. Le minislere ne put cependant se d6cider & ratifier ce choix, et ce fut le gouvernement de la Defense nationalequi eutPhonneur de rendre la chaire d'h6breu au premier des h6braisants frangais. II ouvrit son cours pendant le siege, cette fois

devant un petit nombre d'auditeurs s6rieux et d'amis heureux de lui voir reprendre la place qui lui appartenait. Depuis lors jusqu'& cet 6t6, il n'a cess6 de faire ses legons avec la plus exemplaire regularity ; ce n'etait pas seulement un devoir pour lui, c'etait un plaisir. Dans cette ann£e meme, qui depuis la premiere de ses journ6es jusqu'k„celle qui lui a ferm6 les yeux n'a 6t6 qu'un long supplice, il descendait et remontait ses deux hauts Stages, avec beaucoup de peine et de fatigue, pour venir faire sa legon toutes les fois qu'il n'en 6tait pas absolument incapable, et les moments qu'il passait dans sa petite salle, au milieu de ses Steves plus attentifs que jamais k sa parole faiblissante, Staient, disait-il, les seuls bons qu'il connut encore. Sa grande preoccupation &ait d'arriver, malgrS sa maladie, & fournirle nombre rSglementaire de leQons que doit chacun de nous : il n'a pu, malgrS tout son dSsir, en arracher que trente-huit au mal qui le torturait.

Ces legons Staient charmantes pour ses auditeurs comme pour lui. II ne donnait pas k chacune d'elles une longue preparation sp6~

S36 pkxseurs et poItes.

science, s'lpaissir 14 ou Ton s'imaginait les avoir Icart&s. Jamais cours ne fut plus personnel que celui de Re nan, et par la meme ne fut plus intlressant ; il laissera de longs souvenirs a tons ceux qui Font entendu.

Com me administrates, Renan 6tait tout autre. II ne donnait pas carrfcre k sa personnalit£; il la subordonnait tout enttere a ses devoirs en vers le grand corps dont il 6tait le repr&entant et le chef; il 6tait gminemment m£thodique et consciencieux. 11 avait un souci extreme de tous nos interets, et plus d'une fois il s'est interdit d'exprimer toute sa pens£e, quand il aurait pu le faire sans aucun danger et m£me avec tout avantage pour lui, dans la crainte de les compromettre. Au premier rang de ces int6rfits, il plagait d'ailleurs les int6r6ts spirituels, c'est-a-dire, avec l'independance, la facility d'un recrutement conforme k Tesprit de notre institution, esprit que ce grand homme voyait essentiellement dans la liberty scientifique, dans la recherche originale et dans le renouvellement perp6tuel. II 6tait profond6ment imbu de cette id6e que le College de France n'est ni une reunion de

Facultes au sens frangais, ni une University au sens allemand : il n'est nullement necessaire que toutes les sciences humaines y soient representees, mais toutes celles qui le sont doivent F6tre par des hommes capables, non seulement de les bien enseigner, mais de les faire progresses Les chaires, dans cette conception, sont essentiellement personnelles :

l'existence de chacune d'elles doit 6tre remise en question & la mort du titulaire ; on examine alors si la science qu'il repr6sentait est celle qu'il est le plus utile de comprendre dans notrc cadre toujours mouvant et s'il se trouve pour la reprfeenter un horame d'un caractfere scientiQque original. Dans le cas ou ces conditions ne sont pas remplies, on remplace la chaire par une autre, en s'attachant surtout & ouvrir la porte aux sciences nouvelles, en voie de formation, non enseign&s ailleurs, cherchant encore leur vraie m£thode etleur place dans Tensembledes connaissances. Cet esprit est celui qui, grace en grande partie k Renan, a dirige nos derniers choix, et tant qu'il r6gnera parmi nous, il assurera k la fondation de Francois I er une vie toujours

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jeune et feconde, parce qu'elle saura toujoitrs se transformer suivant les besoins et les aspirations de chaque temps.

Yous allez done, cher maitre, cher ami, quitter cette maisonqui 6tait devenue la vdtre, oil vous avez fait tant de bien, tant travailte, tant pens6, tant aim6 ! Nous vous voyons avec desolation prfet k en franchir le seuil pour toujours, nous qui vous avons aimg, qui avons £te fiefs de voire gloire, qui avons joui de votre presence. Les uns parmi nous sont vos anciens amis : ils ont 6prouv6 presque des l'enfance votre bonte paternelle, ils ont eu toute leur vie 6clair6e par la lumidre qui venait de vous, et ils ne se consoleront jamais d'avoir perdu pour leur esprit et pour leur coBur ce foyer de chaleur et de clarte ; les autres ne vous ont connu que par cette maison mfime, dont vous gtiez le sage et bienveillant g6nie. Tous sen tent que, dans la perte que font en ce jour la France et Thumanit6, la leur est la plus intime et la plus cruelle ; tous vous remercient de ce que vous avez 6t6 pour chacun d'eux, de ce que vous avez fait pour la science dont ils sont comme vous les

serviteurs d6vou6s, pour ce College que vous avez voulu si grand, que vous avez si eflicacement servi et que votre m&noire servira encore et protegera peut-6tre dans l'avenir, et c'est en pleurant que tous, par ma voix, vous disent adieu.

LA RECEPTION DE M. ALBERT SOREL a l'acad£mie franqaise 1

Les receptions k l'Acad^mie frangaise, qui sont un des rares debris de Heritage d'une societe transform^, sem blent parfois un peu vides et provoquent le sourire des observateurs ind6pendants. Celle d'aujourd'hui n 'avail rien de banal ni de frivole. On aurait voulu que la classique coupole s'61argtt d&nesur&nent et p&t con ten ir toute l'assemblee internationale des penseurs, des historiens et des artistes, tout ce que Goethe aurait appele la Weltakademie. Cette assemble aurait fourni une digne

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