‹ Penseurs et poètes --Chapitre 53 sur 54 · Journal (fes Debate du 8 ftvrier · texte numérisé non relu

Journal (fes Debate du 8 ftvrier

assistance k la solennelle introduction dans l'immortalite d'un des cinq ou six hommes qui, de nos jours, ont represents la France intellectuelle devant le monde, et qui temoigneront aux siecles futurs de ce qu'il y aura eu chez nous de s6rieux, de noblesse morale, de sentiment du beau, de puissance de travail et d'amour de la verity.

Les deux plus 6minents de ces grands hommes nous ont quitt£s presque en mfime temps, tous deux avant l'&ge ou Ton pouvait s'attendre & les perdre : la colonne de lumtere et la colonne de nu6es ont disparu, laissant Israel sans guide dans le desert. La gloire de Renan semble subir une Eclipse momentan£e ; celle de Taine brille de son plus pur 6clat.

M. Sorel, qui connaissait a fond la vie et Poeuvre de Taine, les a expliquees Tune et l'autre et Tune par l'autre avec une clarte, une fermete, une hauteur de vues, une penetration critique et un bonheur d'expression qui font de son discours, & la fois solide et edatant, une oeuvre d'art puissante et probe et une ceuvre de science m£thodique, large et profonde. II a admirablement montr£ les

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c oreads cTairain » qui ment indiseolnblemeot a one <*eule ct mime peostie maltresse tootes 1«* productions de ce genie en apparent si diver*, depois fas Pkilosophes fran&ns ju^qo'aux Origina de la France etmkmporaine, depuis Tite-Live jusquh Grandorgc, depnis fa Literature anglaite jusqu'i 2a Pkilosophie de TArt. On comprend apres la voir entendn qoe si, d*apr£s la fameuse definition de Taine, l'homme est un thfor&me qui marche, la Tie et lVeuvre en tie res de Taine ne sont qu'un thfor&me qni Svolue. Mais, fidele k ce qui fut la pens£e la plus cons tan te el la plus personnels de son illnstre prtk!6cesseur, M. Sorel a voulu que son raisonnement, pour abstrait qu'il fflt, se transform^! en vie : il nous a donn6 d'Hippolyte Taine un portrait saisissant de relief et de verity que tous ceux qui Font aim£ regarderont avec autant de joie et de reconnaissance que la belle toile de Bonnat.

Le peintre s'est d'ailleurs efface devant son module : il s'est attache tout le temps, non a nous faire savoir ce qu'il pensait de Taine ou des sujets trails par lui, mais k nous faire comprendre ce que pensait Taine, pourquoi il

le pensait, les moyens par lesquels il l'exprimait, les raisons et la port6e de Pimmense influence exercte par lui sur les esprits. II n'a pu, toutefois, se dispenser d'indiquer quelques points oil, soit comme historien, soit comme philosophe, il ne se trouve pas en parfait accord avec l'auteur des Origines, et, d'autre part, il a laiss6 voir combien le souvenir de I'amitte que Taine avait pour lui est encore present a son coeur. Cette ind6pendance au milieu des plus justes louanges et cette Amotion d'autant plus sentie qu'elle etait plus discr&ement exprimfe achfevent de donner au discours de M. Sorel un caractere de grandeur et de noblesse qui a vivement frapp6 l'auditoire et a valu une veritable ovation k la p6roraison de cette belle laudatio funebris. II semblait, & l'entendre, que le grand mort s'avan<j&t lui-mfime « de son pas mesur6 » , avec la puissance pensive de son regard, avec la gr&ce austere de son sourire, aux sons amples et solennels dune marche h6roique ou son dme forte, simple et profonde, se fut exprim6e tout entire.

Le discours de M. le due de Broglie n'al-

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lait-il pas troubler l'6motion presque religieuse causae par cette pieuse et vivante Evocation? L'illustre oraleur qui avail accepts la mission de recevoir M. Sorel ne melerait-il pas a ses souhaits de bien venue quelques-unes de ces epigrammes ou on sait qu'il est mattre et ou une tradition rarement bris6e a coutume de voir le sel obligatoire des festins academiques? On jugeait le monarchiste dispose a harceler quelque peu l'historien impartial, mais sympathique en somrae, de la diplomatie revolutionnaire; on se demandait surtout si le chr^tien n'apporlerait pas quelque aigreur dans son jugement sur l'auteur de la c6lebre introduction k VHistoire de la literature anglaise. Ceux qui craignaient comme ceux qui esp6raient des malices ont 616 de^us. M. le due de Broglie a pris par les plus grands col6s la tache qu'il avait a remplir, et, sans dissimuler les divergences qui separent sa pens6e de celle des deux hommes dont il devait parler, il a d'abord recherch6 dans l'ceuvre de chacun d'eux ce qu'il pouvait louer et admirer sans r6serve. C'est du fond du coeur, on le sent, qu'il se r6jouit de retrouver, dans M. Sorel

historien, le diplomate qui avait si brillamment debute dans la « carriere », et il a reconnu sans aucune restriction la grandeur et la justesse du point de vue qui domine toute YHistoire diplomdtique de la Revolution frangaise, Pidee que la Revolution a ete Pheritiere et la continuatrice de l'ancienne monarchie. Ses reserves sur Pexces oil M. Sorel lui semble avoir pousse parfois son assimilation ont 6t6 presentees avec une spirituelle franchise, et se recommandent k la meditation des esprits libres de parti pris. II a rendu toute justice aux grands merites de Phistorien, k sa methode severe, k la richesse de son savoir, k la sftrete de conception et d'ex6cution de son plan. Peutetre aurait-il pu mettre en un plus vif relief les rares qualites de Pecrivain, son style nerveux, nourri, toujours expressif et souvent colore, et surtout cette belle et savante composition qui fait de son recit, transports tour a tour dans tous les pays et trouvant toujours en France son point de depart et de retour, comme une vaste epop6e europeenne, a la fois une et multiple, qui rappelle, & vingt-trois stecles de distance, Pantique 6pop6e gr6co-

duisaient, comme elles ont touchy hier le public qui les a entendues.

Grande et belle seance, en somme, oil 1'Acad£mie a vraiment repr6sent6 la France intelligente et pensante, oil Taine est apparu plus vivant et plus imposant que jamais, ou le vigoureux talent de M. Albert Sorel s'est montr6 en pleine lumtere et sous une face nouvelle pour beaucoup de ceux qui T6coutaient, et oil M. le due de Broglie a confirm^ une fois de plus sa reputation si I6gitime dhomme d'esprit fin et d'esprit 61ev6, d'historien, d'orateur et de bon Frangais.

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