‹ Penseurs et savants: leurs maladies, leur hygièneChapitre 12 sur 34 · CHAPITRE PREMIER Causes générales des Maladies des Penseurs · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Causes générales des Maladies des Penseurs

A. — Absence de santé et déséquilibration fréquente.

On n'observe que trop fréquemment chez eux, ainsi que nous venons de le dire, cette absence d'un équilibre parfait et pondérateur qui assure la rectitude du Jugement en même temps que l'harmonie des fonctions de notre corps. Pendant que leur cerveau brûle et s'agite sous, le feu de la méditation et de la composition littéraire, artistique ou scientifique, pendant que leur cœur palpite à l'espoir du succès désiré, aussi bien que sous Tempire de la crainte de l'insuccès ou d'une acerbe critique, leurs autres fonctions, (digestion, nutrition, réparation des forces) languissent ; toute l'activité vitale s'est transportée au cerveau. Survienne alors une impression trop brusque ou trop vive et la maladie ne tarde pas à flétrir et consumer lentement la plus belle organisation ; et en attendant que l'œuvre fatale s'achève, il leur sera souvent impossible de supporter le

• plus léger travail ; la création si facile jadis deviendra impos-

sible, le spectre de la neurasthénie est là, guettant dans l'ombre le malheureux écrivain pour lui enfoncer dans le crâne ses doigts aigus et l'étreindre de sa main de fer. Le casque neu-

[ rasthénique, c'est-à-dire ce serrement douloureux du crâne

impuissant à concevoir, est une des plus tristes réalités de notre temps.

« Depuis que l'humanité marche, dit de Concourt dans son Journal, ses progrès, ses acquisitions sont toutes de sensibilité.

Elle se nervosifîe, s'hystérise, pour ainsi dire, chaque jour ; et de son excès d'activité découle la mélancolie moderne.

La tristesse anémique de ce siècle vient de l'excès de son action, de son prodigieux effort, de son travail furieux, de ses forces cérébrales tendues à se rompre, de la débauche de sa production et de sa pensée dans tous les ordres.

La santé est pour beaucoup dans la carrière d'un homme, écrit plus loin le même auteur. Il y a des gens qui naissent armés de cette force du corps sans défaillance qui reproduit la volonté à toute heure ! Heureux donc les Penseurs qui joignent à un développement intellectuel remarquable, une force physique très accentuée. Ceux-là ont reçu du ciel une faveur inappréciable, car elle leur permettra de supporter sans fatigue ce labeur opiniâtre et sans relâche qui courbe les têtes de leurs camarades plus faibles, comme une averse violente renverse les têtes trop lourdes des épis jaunissants ; mais ces tempéraments adéquats en vigueur physique et en grandeur intellectuelle sont rares, et c'est à peine si chaque siècle produit un de ces hommes remarquables dont Platon aux épaules carrées et à l'esprit transcendant est le type dans l'antiquité, que Charlemagne représente à l'aurore du moyen âge, Godefroy de Bouillon au temps des croisades, Montaigne, Buffon, le maréchal de Saxe et Mirabeau à une époque plus avancée, et enfin, Balzac et Victor Hugo, dans ces derniers temps !

A quoi tous les génies, ou tout au moins les hommes distingués que nous venons de citer, ont-ils dû leur supériorité incontestable, la rectitude de leur jugement et une fécondité qui a permis à quelques-uns d'enfanter de nombreux chefs-d'œuvre ? Qui leur a donné un souffle assez puissant pour écrire tant de pages remarquables, si ce n'est l'excellence de leur tempéra- ,ment à la fois nerveux et sanguin ? Le premier les a rendus capables de sentir vivement et d'exprimer avec facilité leurs impressions ; le second leur a permis de supporter sans faiblir la dépense d'esprit à laquelle d'autres organisations moins bien trempées n'auraient pu résister. Jamais le surmenage, ce tyran des nerveux, ne les a frôlés de son aile ; jusqu'à leur dernier jour, ils n'ont cessé de produire^ et, disciples fanatiques de

LES PENSEURS d

Fart, qui fut pour eux une religion, ils ont, à l'exemple des anciens apôtres, semé jusqu-à leur dernière heure et dans le monde entier, les trésors de leur intelligence et de leur cœur 1

Mais qu'il est limité le nombre de ces prédestinés de l'esprit i Pour un qui parcourt glorieusement sa carrière et arrive au dernier jour chargé d'années et d'honneurs, que de jeunes disparaissent dans l'ombre éternelle, le front à peine couronné dje quelques roses, après avoir vainement tendu leurs mains avides vers ces palmes glorieuses un instant entrevues !

Ils sont rares ceux qui, maladifs, languissants, ont pu, grâce à leur énergie et à une fibre cérébrale résistante ou exceptionnellement riche en phosphate, produire beaucoup! (Newton, Pascal et surtout Voltaire né maladif et resté tel jusqu'à l'âge le plus avancé en s'entourant d'une foule de précautions hygiéniques), mais, je le répète, ceux-là sont l'exception.

Plus la vie est intense et plus cette déséquilibration nous menace, irrémédiable, inexorable.

Elle nous guette à chaque pas, à chacun des méandres du chemin. Et c'est ainsi qu'insoucieux et prodigues, nous gaspillons plus que notre propre patrimoine, nous compromettons l'héritage des nôtres. Elle nous prend à table, nous poursuit dans l'alcôve et surtout au cours des labeurs de la pensée. Et c'est là peut-être qu'elle nous porte les coups les plus rudes. « Nous payons, dit Jacoby (1), de la vie des . générations futures et de notre propre existence dans Tinfini des siècles, quelques lignes dans les dictionnaires biographiques. »

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