‹ Penseurs et savants: leurs maladies, leur hygièneChapitre 14 sur 34 · C. — Emotivité de la génération actuelle · texte numérisé non relu

C. — Emotivité de la génération actuelle

M. Al. Dusolier dans « Nos Gens de lettres » (1) a dépeint admirablement l'état de fatigue morale et physique de notre époque. «Cette génération aux airs détachés, à l'allure délibérée et légère, est travaillée au fond d'une inquiétude infinie ; tous, quoi que nous puissions dire et malgré nos sourires qui protestent, nous sentons ouverte en nous la blessure dont sont morts Alfred de Musset et Léopardi. D'une délicatesse sans cesse éveillée, d'une sensibilité nerveuse toujours prête à s'irriter davantage, rien ne peut contenter notre âme qui désire éternellement et ne sait pas ce qu'elle désire ! — J'entends quelquefois parler de l'insouciance et de la gaieté de nos pères. En ce temps-là, paraît-il, la vie riait aux éclats, la rêverie était inconnue, l'amour passait lestement par-dessus le cœur sans même l'effleurer, — et l'on avait vite fait de résoudre les problèmes de l'immortalité par une chanson à boire. Et il n'y a pas cinquante ans de cela I . . . Qu'il y ait cinquante ans ou mille siècles, ces jours sont affreusement loin de nous, loin comme les choses dont on ne se souvient pas, comme une langue dont le sens est perdu ! Qui de nous comprend quelque chose aux flonflons de Déranger et de Désaugiers ? qui de nous n'entend, d'une oreille stupéfaite, les équivoques gaillardes dont les vieux garçons font rougir la mariée au repas de noces ? »

(1) Nos gens de lettres. A«h. Faure. Paris, 1894.

LES PENSE CJRS 5

« Notre rire d'autrefois, dit de Goncourt dans son Journal^ était celui d'un Roger- Bon temps ; aujourd'hui e'est le rire d'un aliéné. Le comique de ces années-ci, en son insanité nerveuse, est un des modes de l'épilepsie. Il y a de la danse de Saint-Guy et de rodryana dans cette joie d'agités ; c'est Bicêtre arrachant rhilarité avec le sabre de Bobèche. »

On peut dire, du reste, qu'une tristesse mélancolique est un des caractères de notre époque. Le dix-neuvième siècle à son déclin a été triste comme toutes les choses qui s'en vont, commef toutes les choses vieilles qui vont finir bientôt. L'enfant a cessé d'être un éclat de rire perpétuel. Quant au jeune écolier, le collège est là qui le bourre de latin, de grec, de philosophie transcendante ; il ne s'amuse plus et la nécessité de résoudre des problèmes très ardus, sous peine de passer pour un crétin, lui interdit de jouer librement en se donnant tout entier au plaisir. L'homme fait, absorbé par l'ambition, la famille ou ses devoirs professionnels, ne songe guère à rire, et le vieillard ne sait plus que sourire comme la statue du vieux Voltaire. Le rire d'antan, il ne le connaît pas, il y a si longtemps qu'il ne s'y abandonne plus qu'il en a perdu Thabitude. Cette tristesse, Michelet l'attribuait à la complexité des idées modernes, à l'embarras du choix entre tant de voies nouvelles de l'esprit, au tiraillement des études en sens divers, et pour ainsi dire à la multiplicité des horizons nouveaux obscurcissant notre cerveau.

Tout cela fait que la vie est rude, même pour les plus heureux, les mieux doués parmi les Penseurs, parmi les plus gâtés par la fortune et même pour les meilleurs. Et c'est ^insi qu'un saint, un grand seigneur, un amoureux du bon et du beau, un propriétaire de deux millions de rentes, le duc de Luynes, ne put s'empêcher de s*écrier un jour, accablé par les soucis delà vie : « Mais je suis donc maudit 1 »

En vérité, et à notre époque tourmentée (et pour longtemps), où la classe des Penseurs est, après celle des agriculteurs et des ouvriers, la plus nombreuse de par les progrès de l'éducation, et de par cette soif du travail intellectuel, que chacun rêve et qui nous dévore tous, nous réalisons bien, relativement

à la souffrance, ce qne La Fontaine disait des animaux malades de la peste :

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient atteints.

Penseurs, presque tous, nous vivons entachés denervosisme et sommes maladifs jusqu'à la moelle des os. Tous, nous remplissons notre partie, nous jetons notre note plaintive dans ce concert bruyant, cette symphonie à grand orchestre que nous jouons sur cette terre et qui recommence chaque jour I

Et, comme je le disais tout à l'heure, il ne s*agit pas ici d'individus isolés, épars çà et là et devenus maladi£s, mais de la partie intelligente de la France, des professions les plus nobles de notre pays, occupant les sommets de la hiérarchie sociale. Combien sommes-nous ainsi tourmentés, entrant en vibration au moindre ressaut politique, à la moindre secousse, au plus léger choc moral, et comment s'étonner, après cela, si la plupart d'entre nous, lassés de la route, tombent sur le chemin comme les feuilles jaunies d'un arbre au premier souffle du vent d'automne ?

Et puis, ne sommes-nous pasles dignes âlsde tousces grands désespérés qui s'appellent Gœthe, Chateaubriand, Byron, Benjamin Constant, Alfred de Musset.

Enfants venus trop tard dans un monde trop vieux .

Théophile Gautier ne s'est-il pas dépeint à son tour dans ce vers :

« Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre. »

N'avons-nous pas presque tous lu en cachette et avec avidité, à cette époque de l'existence où les premières impressions s'incrustent en nous avec une telle vigueur que l'empreinte persiste profonde et tenace, ces livres dont tous les héros, René, Werther, Adolphe, Child Harold, Rolla, Mlle de Maupin, Antony, Lélia étaient sombres, mélancoliques et fatalistes comme le Destin ?

D. — Atavisme.

L'atavisme exerce souvent en bien ou en mal, sur les générations des Penseurs, une influence analogue à celle que nous constatons si souvent dans les diathèses. Des parents goutteux procréent des enfants arthritiques, eczémateux ou gravelleux. Le cancer suit les générations et la tuberculose du père abrège souvent les jours de Tenfant et le fait mourir phtisique à un âge plus tendre que son père lui-même. Pourquoi, ressemblant si souvent à nos parents pour les traits du visage, n'hériterionsnous pas de leurs prédispositions intellectuelles et de leurs maladies ?

Les exemples de cette succession se pressent sous ma plume. Racine, le doux poète, n'a-t-il pas eu son fils, Louis Racine, encore plus tendre et plus humain que son père ? Crébillon le père n'a-tril pas eu un fils homme de lettres? seulement, tandis que le père ne connaissait que des accents tragiques et ne rêvait que les forfaits les plus noirs, son fils, âme compatissante et charitable, donnant un asile à tous les chats et les chiens abandonnés, n'écrivait que des contes ou des récits très déshabillés et de l'humeur la plus gaie.

Nous rencontrons à Paris, à chaque pas, à chaque détour de rue, une démonstration éclatante des lois inéluctables de l'atavisme dans le « Voyou Parisien » si bien décrit par Xavier Aubryet « Le gamin de Paris, a-t-il écrit, est un être bizarre appartenant à peine à l'anthropologie, une espèce de monstre. D'où vient-il ? Qui est-il ? La statistique nous apprend qu'en général, il résulte d'accouplements illégitimes entre la faim et la soif, de ces horribles rapprochements de concubins qu'on désigne sous le nom de collage. Regardez-le : conçu dans une nuit d'ivresse produite par le vin bleu ou l'alcool, il est petit, efflanqué, maigre, jaune, rachitique, phtisique, avec des yeux luisants comme deux charbons, il a la bouche largement fendue, la dent de bonne heure mauvaise, le cheveu pauvre ! On devine

qu'iî i^e vivra pas de longues années, mais qu'il fera beaucoup de mal pendant ce peu de temps. Produit de la débauche ou du désœuvrement, il sera fatalement porté par l'atavisme à être paresseux, gouailleur et plein d'envie. Comme il n'a pas eu de famille et par conséquent pas d'enfance, il n'a jamais bu la morale à aucune source sacrée. Dans la personne d'un prêtre, il ne voit que l'habit et cette robe noire lui déplaît en ce qu'elle lui indique vaguement l'idée du devoir. On l'a envoyé aux écoles gratuites, mais il s'en est échappé pour aller s'amuser aux fortifs. jouer aux voleurs, causer des crimes sensationnels et s'exercer à devenir chef de bande, en renouvelant les exploits de Cartouche, Mandrin et Rocambole. »

€ II serait du plus haut intérêt, dit de Concourt, que l'ascendance de tout homme de lettres fut étudiée par un chercheur intelligent, jusque dans les générations les plus lointaines, et Ton verrait que le talent provient souvent du croisement des races étrangères ou des carrières suivies par la famille; on découvrirait, dans un homme comme Flaubert, des violences littéraires provenant d'un Natchez et peut être, pour ce qui me regarde, la famille toute militaire dont je sors, m'a-t-elle fait le batailleur de lettres que je suis ? »

Je complète l'opinion de Concourt et j'explique par la particularité suivante le tempérament violent de Flaubert, tout en reconimissant que ses accès de colère dépendaient en partie de l'épi k^psie, maladie nerveuse et latente à laquelle il succomba.

Un des grands-pères de Flaubert avait épousé une Canadienne; il avait donc, circulant dans ses veines, un peu du sang plein de violences des Peaux-Rouges. Il aimait avec une telle fureur Mme Golet, qu'un jour il fut sur le point de la tuer, si près même qu'au moment où il marchait sur elle pour l'étrangler, il eut heureusement comme une hallucination des dangers auxquels il s'exposait en commettant ce crime et il s'arrêta : il était temps ! « Oui, oui, disait-il, quand il parlait de cette circonstance de sa vie, j'ai entendu craquer sous moi les bancs de Ja Cour d'assises. »

M. de Hérédia, le puissant manieur de vers, a sa seconde fille

qui, lorsqu'il pleut et qu'elle ne peut sortir, se distrait à faire des vers tout à fait remarquables ; en sorte que le père se demande si le style ne vient pas d'un certain mécanisme du cerveau qui se lègue et se transmet à nos descendants ? car sa fille, à toutes les qualités de fabrication, joint une «essence poétique» qu'il confesse ne pas avoir et qui, si elle continue, peut faire d'elle un poète remarquable. »

Voici une nouvelle preuve de l'influence de l'atavisme : l'abbé Olmer, curé de Saint-Laurent, à Paris, est d'origine israélite; eh bien, il a gardé les qualités propres à sa race. Il a le génie des affaires et de l'administration ; une personne ayant assumé la direction d'une entreprise au-dessus de ses forces et d'ailleurs hérissée de difficultés confiait naguère son embarras à un ami qui occupe une haute situation dans le clergé. — Je connais pour vous un moyen de salut, lui répondit-il. Adressezvous à l'abbé Olmer. S'il consent à s'occuper de cette affaire, le succès malgré tout est certain.

La réputation du curé de Saint-Laurent ne fut sans doute pas étrangère au choix que le cardinal a fait de l'abbé Olmer pour diriger une paroisse dont la situation administrative et financière a eu beaucoup à souffrir de la longue maladie de son prédécesseur.

Baudelaire qui fût pour nous, médecins, le type des déséquilibrés, a pris soin de nous donner lui-même la clef de ses bizarreries en écrivant ceci : « Mes ancêtres, idiots ou maniaques, dans des appartements solennels, furent tous victimes de terribles passions. » (1) De par les lois inexorables de l'atavisme, Baudelaire était donc un prédisposé, un cérébral ; son intelligence était devenue par trop débordante ; réglée, contenue dans des limites raisonnables, pas trop mise en coupes fréquentes, elle serait peut-être devenue du génie. Mais l'atavisme menait la ronde et fut la cause primordiale de ses folies, de son originalité et de ses excentricités. Le vin, l'opium, le haschisch, son admiration exaltée pour Edgar Poe achevèrent de lui tourner

(1) E. Cropet. Œuvres posthumes et correspondance inédite de Baudelaire.

la tête. Le tout en ût un être à part, et son désir d'épater le public et d'accoupler le beau avec le laid pour se singulariser, brochant sur le tout, en firent à certains moments un yéritable dément.

André Gill, qui devait finir dans un bôpital de fous, est un nouvel exemple des lois fatales de Tatavisme. Les auteurs de ses jours et ses ancêtres étaient tous des cérébraux, et de plus, son cerveau était asymétrique. Dès sa naissance c'était un prédestiné ; pendant sa jeunesse, il donnait des signes de détraquement mental et présentait par moments, des symptômes de paralysie générale.

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