CHAPITRE II Ganses déprimantes
A. — Veilles prolongées
Quand un Penseur dort profondément et longtemps, on peut assurer à l'aTance qu'il vivra de longues années, tandis que s'il dort peu et d'un sommeil entrecoupé, agité par des rêves pénibles, ses jours sont comptés à l'avance, ou s'il vit de longues années, les ressorts de son existence s'en ressentiront, et principalement son système nerveux. Mobile, inquiet, agacé, il ne pourra pas se livrer, sans vertiges ou céphalalgie, à un travail long et sérieux.
Et cela se comprend facilement. Le jour est rempli habituellement par les occupations de la vie active. On va, on vient, on écoute, on parle, on mange, on pense, on écrit et, emporté par le torrent de la vie humaine, on en ressent les chocs et les contre-coups, ies impressions incessantes, en sorte que, lorsque vient le soir, le corps est fatigué, la tête lourde, le pouls fréquent, la température élevée 5 Thomme ressent, aux premières ombres de la nuit, une sorte de fièvre vespérale qui rend désirable et nécessaire la période du repos naturel.
Il est urgent que, pendant la nuit qui va venir, les ressorts fatigués de l'économie se détendent et s'arrêtent, que la machine, par trop accélérée, reste immobile, inerte, que le cerveau ne pense plus et se retrempe dans cette paix de quelques heures qui est l'exacte image de la mort définitive. Un sommeil
profond, calme, d'une certaine durée, est le meilleur moyen de réparer nos forces, dépensées si largement dans la journée. II n'est pas de tonique, pas d'hydrothérapie qui puisse assurer à l'organisme humain des équivalents aussi généreux, une reprise aussi grande de la vitalité suspendue pendant quelques heures, une réparation nerveuse aussi utile.
Après une nuit parfaite, le cerveau dégagé, redevenu maître de lui même, corrige et rectifie le travail ou les pensées qu'il a fiévreusement jetées la veille et à la hâte sur le papier. Mais combien peu sont pénétrés de l'importance et de la nécessité du sommeil ? Combien de penseurs, pour s'abandonner complètement et avec fruit à la Muse inspirée, profitent du calme absolu de la nuit, où les bruits de la rue, le passage des voitures, ne provoquent plus la trépidation du cerveau.
Varignon écrivait pendant la nuit entière, heureux de se dire quand venait le matin : « J'ai bien passé ma nuit et je n'ai pas eu la peine de me coucher pour perdre du temps. » L'auteur des Nuits ^ Young ne travaillait, lui aussi, que pendant les heures silencieuses où la nature entière semble dormir. Hepp, l'auteur du Chaos et de beaucoup d'autres romans remarquables, ne compose que la nuit et ne s'endort qu'à l'aube. — Verner a dit de sa sanglante composition du 24 février : « Ce poème a été tissu dans la nuit, il est semblable au râle d'un mourant qui, bien que faible, porte la terreur jusque dans la moelle des os (1).
Le peintre Girodet, et cela est extraordinaire, car il semble qu'en général la lumière artificielle, à moins d'être intense, ne nous donne pas une perception des couleurs aussi précise et aussi nette que le jour, préférait de beaucoup travailler la nuit. Et comme de son temps, le gaz ni l'électricité n'étaient connus, pour suppléer à la lumière absente, il plantait sur sa tête un immense chapeau à larges bords, couvert de bougies allumées et peignait ainsi fiévreusement pendant des nuits entières. Mais aussi, s'éteignit-il encore jeune, dans le marasme, vieux avant l'âge, miné dans sa constitution et faible comme un
(1) Reveillé-Parise, Physiologie et Hygiène de V Esprit.
enfant ; son courage seul le soutenait pendant ses dernières années.
Les veilles prolongées ont, en réalité, les plus funestes effets. Est-ce qu^un agriculteur cherche à cultiver un champ chaque année, sans lui accorder une période de repos ? Non, car il ignore pas que s'il veut lui faire produire des moissons trop abondantes, il l'appauvrira au point de ne pas recueillir plus tard, le prix de la semence qu'il lui a confiée. Eh bien, les veilles prolongées qui ont pour motif une production incessante de pensées, ne tardent pas à appauvrir également notre cerveau. 11 s'épuise comme le reste ou encore plus que le reste du système nerveux ; les phosphates qui constituent sa richesse disparaissent peu à peu et, faute de sommeil, ceux que l'économie puise dans nos aliments restent insuffisants à les entretenir au même degré ; les recettes sont au-dessous de la dépense et les maladies, (neurasthénie, mélancolie, accidents convulsifs, phtisie, maladies de la nutrition), ne tardent pas à se manifester. La fatigue cérébrale et la tension des centres nerveux peuvent encore déterminer leur congestion, d'où hémorrhagie, apoplexie ou tout au moins congestion céphalique. Au résumé, ainsi que Ta dit excellemment Bacon, les nuits passées sans sommeil abrègent la vie, (1)
Nous devons dire, cependant, que lorsque les veilles sont régulières et ne coïncident pas avec une vie de plaisirs, d'agitation et de fêtes en un mot, avec une existence outrancière^ le Penseur peut, sans trop d'inconvénients pour sa santé, consacrer au sommeil beaucoup moins d'heures que lorsqu'il se voue à l'agitation des plaisirs ou de la politique. Et nous allons en citer un exemple convaincant.
Littré venait de commencer son Dictionnaire de la langue française quand, à soixante ans, il fut atteint de bronchite.
Il en guérit, mais cela le fit réfléchir à l'œuvre immense qu'il avait entreprise. « J'ai soixante ans, se dit-il, je puis espérer de vivre jusqu'à soixante-dix ans ; combien me faut-il de temps pour achever mon dictionnaire et combien d'heures
(1) Réveillé-Parise.
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devrai-je travailler par jour ? » Il fit son compte mathématiquement et finit par voir qu'il lui fallait absolument travailler treize heures par jour pour finir son livre gigantesque.
« Mon règlement, dit-il, comprenait les vingt-quatre heures de la journée dont il était essentiel que le moins possible fût donné aux exigences courantes de Texistence. Je m'étais arrangé en sacrifiant toute sorte de superflu, pour avoir le luxe d'une habitation de campagne et d'une habitation de ville. L'habitation de campagne était à Mesnil-le-Roi (S. et-0.), petite et vieille maison, jardin d'un tiers d'hectare, bien planté, productif en fruits et en légumes^ qui, comme au vieillard de Virgile, dapibus mensas onerabat ineruptis. Là, dans une quasi solitude, il était aisé de disposer des heures.
c Je me levais à huit heures du matin. C'est bien tard, dirab-on, pour un homme si pressé. Attendez ! Pendant qu'on faisait ma chambre à coucher, qui était en même temps mon cabinet de travail, (vieille et petite maison, ai-je dit)« je descendjais au rez-de-chaussée, emportant quelque travail ; c'est ainsi que, entre autres, je fis la préface de mon dictionnaire. Le chancelier d'Aguesseau m'avait appris à ne pas dédaigner des moments qui paraissent sans emploi, lui que sa femme inexacte faisait toujours attendre pour le dîner, et qui, lui présentant un livre, lui dit : Voilà l'œuvre des avant-dîners. -»
(Il aurait pu dire c les hors d'œuvre ! > de mes repas !)
« A neuf heures, je remontais et corrigeais les épreuves venues dans l'intervalle jusqu'au déjeuner. A une heure, je reprenais place à mon bureau^ et là, jusqu'à trois heures de l'après-midi, je me mettais en règle avec le Journal des Savants, qui m'avait élu en 1855 et à qui j'avais à cœur d'apporter régulièrement ma contribution. De trois à six heures je prenais le Dictionnaire.
(L A six heures, je descendais pour le dîner, toujours prêt, car ma femme ne faisait pas comme Mme d'Aguesseau ; une heure y suffisait environ... Remonté vers sept heures du soir, je reprenais le Dictionnaire et je ne le lâchais plus. Un premier relais me menait à minuit, où l'on me quittait. Le second, me conduisait jusqu'à trois heures du matin . D'ordinaire, ma
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tâche quotidienne était unie. Si elle ne l'était pas^ je prc^ngeais ma veille et, plus d'une fois, durant les longs jours, j'ai éteint ma lampe et continué à la lueur de l'aube qui se levait.
« Mais, ne transformons pas V exception en règle. Le plus souvent, trois heures était le terme où je quittais plume et papier, et remettais tout en ordre, non pas pour le lendemain, car le lendemain était déjà venu, mais pour la tâche suivante. Mon lit était là, qui touchait presque à mon bureau, et en peu d'instants j'étais couché. L'habitude et la régularité (remarque physiologique qui n'est pas sans intérêt) avaient éteint toute excitation de travail. Je m'endormais aussi facilement qu'un homme de loisir, et c'est ainsi que je me levais à huit heures^ heure des paresseux.
d A la ville, le temps était moins réglé. La journée avait des allants et venants et des dérangements imprévus. Mais le soir, je redevenais mon maître complètement; ma nuit m'appartenait et je l'employais exactement comme à Mesnil-le-Roi (1) ».
L'exemple de Littré démontre qu'en adoptant une existence très ordonnée, exempte d'émotions et de grandes fatigues, l'homme peut, â la rigueur, travailler dix-huit heures sur vingt-quatre, en ne consacrant que six heures au sommeil ; mais tous les tempéraments ne s'accomoderaient pas d'un semblable régime.
Cependant il en est qui semblent réellement infatigables et se retrempent en quelque sorte dans le travail. Aristote, le précurseur génial de la plupart de nos découvertes modernes, comme l'appelle M. Barthélémy Saint-Hilaire (2), n'a-t-il pas écrit 39 gros volumes ? et une partie de ses œuvres a été perdue. (( Napoléon,Thiers ne nous ont-ils pas-donné l'exemple de cette prodigieuse compréhension qui leur permettait de tout voir d'un coup d'œil, et de s'assimiler avec une promptitude remarquable ce qu'ils lisaient. Et avec cela un tempérament qui leur permettait de supporter ce qui en aurait abattu de plus robustes qu'eux. >
(1) Littré, Etudes et Glanures. — Paris, 1880.
(2) Voir la Chronique médicale, 1895, 1" fascicule.
Il est une autre considération qui permet, je crois, de rester longtemps attaché à sa table de travail, c'est la variété du travail. Si on a lu avec attention ce que nous venons d'écrire sur le genre de vie de Littré, il variait ses études et ne s'appesantissait que quelques heures sur le même sujet. Chateaubriand, qui a écrit aussi un nombre d'oeuvres considérable, ne faisait pas seulement des romans, mais il écrivait ses voyages, il jouait son rôle politique de ministre, préparait ses discours, parfois même poussait une pointe dans le domaine de la poésie.
Et Napoléon, dont nous venons de rappeler tout à l'heure la prodigieuse activité, non seulement traçait à Tavance le plan 4e ses batailles futures, mais il s'occupait de la confection des lois, méditait sur l'organisation de ses palais, s^occupait d'écomie politique, de travaux d'art et arrêtait son budget avec mille fois plus de facilité et d'économie que nos députés actuels, réglementant si mal aujourd'hui celui de la France qu'ils la conduisent aux abîmes .
Et il en a été de même pour Lamartine et Victor Hugo . qui, tous les deux, se reposaient des orages d'une politique sinon furieuse, du moins bien faite pour mettre en fureur, en écrivant des œuvres qui les rendront immortels à bien plus juste titre que leurs discours à la tribune, paroles périssables et stériles, aujourd'hui oubliées, tandis que leurs vers harmonieux ou magnifiques charmeront encore bien des générations ; car, ainsi que le dit un de nos poètes favoris, Th. Gautier (1).
Tout passe. L'art robuste Seul a réternité ;
Le buste Survit à la cité.
Les Dieux eux-mêmes meurent ; Mais les vers souverains
Demeurent Plus forts que les airains I
(i; Th. Gautier : Les Camées.
Nous sommes donc autorisé à dire que la diversité et la variété bien entendues du travail nous permettent de lui consacrer, dans un état de santé normale et sans inconvénient, beaucoup plus d'heures que si nous nous consacrons à l'étude d'une question aride et unique.
B. — Mauvais régime dévie... La misère
Les débuts dans les lettres, les professions libérales et les arts sont accompagnés de privations sans nombre, car nous naissons rarement avec des rentes, et il faut tout l'enthousiasme, toute la sève vivifiante de la jeunesse, tous les rêves dorés échappés de la porte d'ivoire et embellissant son aurore, pour résister à la vie plus que frugale de certains étudiants, littérateurs et artistes, au printemps de leur existence. Rarement satisfait de la quantité comme de la qualité de la nourriture qu'il reçoit, l'estomac des Penseurs est leur côté faible, d'autant plus que la tension perpétuelle de leur cerveau enraye les mouvements de cet organe, en détourne la vie et le voue à Patonie.
Tissot n'a t-il pas dit que « l'homme qui pense le plus est celui digère le plus mal, toutes choses égales, d'ailleurs, et que celui qui pense le moins est celui qui digère le mieux. »
La fortune vient-elle, au contraire, à leur sourire, leur position s'est-elle améliorée, les billets de banque, si rares au temps ancien, rentrent-ils dans leur poche, tout surpris de se trouver là, oh! alors, ils tombent dans l'excès contraire et s'abandonnent à tous les caprices d'un estomac si souvent affamé jadis. La plénitude succède à la détresse et des repas pantagruéliques aux jeûnes forcés de la prime jeunesse. Les mets les plus fins, les vins les plus généreux, les repas les plus longs, voilà quel sera désormais leur partage. Aussi, souvent cette transition subite ne se fait-elle pas sans provoquer un orage maladif.
tô • LBg i>s:nseors
De tout temps, le passage instantané de Tinanitionà Tabondance ne fut pas sans dangers.
Quant on a vécu pendant des années les dents très longues et affamé comme un rat d'église, le ventre aussi creux que celui des naufragés du radeau de la Méduse, quand, après n'avoir vu qu'en un rêve lointain et embrouillardé, les expositions fantastiques et les succulences des primeurs de Chevet, on repait ses yeux et son palais de toutes ces merveilles culinaires, il est rare, bien rare que des colites, des gastrites, des entérites, des appendicites, enfin une foule de maladies en ite ne fassent pas payer cher à ces affamés les plaisirs de la table.
On ne se figure pas dans le monde, les jeûnes forcés, les miracles d'économie et le peu de mets substantiels avec lesquels vivent, dans leurs mansardes, les Penseurs.
Lisez à cet égard, le livre si humoristique de Nadar ; Quand fêtais étudiant, et vous comprendrez alors le vague et la ténuité de ces ombres de repas.
Nadar raconte d'une manière ch^irmante comment il se nourrissait. Un pot, je ne dirai pas son unique pot: il en avait deux, le second lui était fourni par le propriétaire du garni ; un pot, dis-je, était rempli de haricots, la polka du pauvre, et formait pour la semaine ses déjeuners et ses diners ; il les additionnait d'un peu de sel et de poivre et les rendait plus onctueux par l'adjonction de deux sous de beurre. A cette époque heureuse, on ne connaissait pas encore la margarine, sans cela, il n'eut dépensé que cinq centimes. Et avec quelle sollicitude, ce Vatel, sans marée, suivait des yeux la cuisson de ce mets savoureux qui allait satisfaire son estomac de vingt ans ; combien de fois dans une heure, dévorait-il des yeux ce festin de Balthasar !...
Jeunes artistes, jeunes littéreurs, soyez sobres comme lui, mais plus prudents, cardans un jour de malheur, il advint que, sous l'action d'une flamme trop active, le fond de ce pot précieux éclata et que bouillon, haricots et beurre inondèrent les cendres... L'éruption du Vésuve avant la lettre !... Il faut lire à ce propos les lign^ pleines d^un désespoir à la fois comique et touchant du romancier qui dut, ce soir-là et le lendemain, vivre de pain sec.
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Si encore ces privations étaient l'apanage de la jeunes^ salement l mais que de fois elles mtki la compagne peu ton-> solante du Penseur arrivé à l'âge mûr. Adolphe Adam, Pauteur de si charmants opéras-comiques, n'a-t-il pas traîné toute sa vie le boulet de la misèl^e ?
Théophile Gautier n'a-t-il pas dit aus«i: « C'est le pain sur la planche qui m'a manqué pour être un des quatre grands noms du siècle*.. Pourquoi n'aurai-je pas atteint Hugo ?. .. Eh bien, il y a des jours où cela mélancolifle,.. mais la pâtée ! Voilà trente ans que je la donne tout autour de moi. Mon père, mes soeurs, mes enfants, j'ai fait vivre tout ça... Ma fortune ! ce n'est pas pour faire le piteux, mais j'ai trois louis sur moi et il y a 140 francs à la maison pour qu'ils vivent. Si j'avais le malheur d'être malade quinze jours, eh bien ! ça irait encore en déménageant la maison ; mais si la maladie durait six semaines, il faudrait que j'aiUe comme ies autres à l'hospice Dubois ! >
Vonlez^vouB un exemple plus récent de la misère atroce des Mttérateors ? eh bJeoi, écoutez l'histoire de Charles Cros, un poète mort à la fleur de l'âge {à 45 ans), et mort aussi à la peine ic dans la plus honorable et aussi la pius déplorable pauvreté ; mais, comme dit Paul Verlaine, q«e voulez-vous que fassent en ce temps où tout est à l'agio, les poètes et les savants, puisque la République s'en passe, selon le mot de 93 ? »
Il a peu produit, ^ c'est dommage à en juger par son œuvre capitale « Le coffret de Santal », eu on le trouve, dit Verlaine (1) < sertissant des sentiments tour à tour frais à l'extrême et raffinés presque trop, des bijoux tour à tour délicats, barbares, bizarres, ricàes et simples comme un eœur d'enfant et qui sont des vers, des vers ni classiques, ni romantiques, ni décadents, bien qu'avec une pente à être décadents, s'il fallait abdolummit mettre un semblant d'étiquette sur de la littérature aussi indépendante et primesautière )>,
Mais, je vous le demande, que venait-il faire à notre époque impitoyable, pKMirquoi cherchait-il à vivre àParis, si, être exposé À mourir de iîeûm diaque soir, et si chercher en vain une pièce
(1) Figaro du 8 avril 1898.
de cent sous dans sa poche, tout le long du jour, ça peut s*appeler vivre I Encore s'il était resté garçon? gardant de ses vingt ans, l'insouciance et le superbe dédain, conservant tout au fond du cœur, malgré les averses essuyées, les mansardes sans feu. les souliers éculés et les chaussettes trouéeê au talon, un atome d'espérance aidant à vivre comme le soleil !
Encore si quelques jours heureux l'avaient ranimé comme le soleil de novembre fait épanouir le matin les chrysantèmes, glacées dans le rayonnement nocturne. Mais, hélas, l'infortuné avait un cœur aimant et il se maria avec une charmante Danoise. C'étaient deux pauvretés qui se donnaient la main et le cœur, ce qui ne suffît pas pour vivre, mais ce qui aide à mourir plus vite, avec zéro au quotient ; c'était encore plus la gène qui entrait au logis sans faire d'effraction, s'y installant gratis et à perpétuité 1 Ah ! messieurs les poètes, où est-il le temps où les rois vous payaient une pension sur leurs cassettes ? Où sontils ces grands seigneurs d'autrefois et ces grandes dames qui vous offraient un asile et se trouvaient honorés de vous voir vivre à l'aise, dans leurs châteaux, vous laissant rimailler, tout le long du jour, sous les ombrages des vieux marronniers aux thyrses veloutés, qui semblent autant de papillons blancs et roses se détachant sur le feuillage sombre ?
Ce n'était pas assez d'une femme, d'une bouche rose et nacrée, il est vrai, mais enfin, d'une bouche qui mange 1 deux enfants vinrent grossir le jeune ménage, et comme la poésie et les beaux vers ne donnent pas de crédit chez le boulanger et le boucher, la gène devint très grande, si bien que la maladie vint à son tour, et qu'il fallut mourir, privé, empoisonné, consumé par ces millions de microbes qui, lorsque notre organisme chancelle, s'incline et tombe, accourent à l'hallali de l'homme et se jettent sur lui comme les crabes sortant par milliers de leurs tanières pour ronger le cadavre d'un noyé. !
Charles Cros a été aussi un noyé de l'existence parisienne, et cette sombre histoire est celle d'un bon nombre de littérateurs, ses frères en malheur comme en poésie, des Meurt-defaim comme lui !...
SÉDENTARITÉ
La sédentarité est aussi pour les Penseurs une source fréquente d'infirmités: nous Tenvisagerons du reste sousun double aspect :
10 Celle due à une vie uniforme, tranquille, passée avec un calme complet dans la même habitation, qu'on ne quitte guère et ^0 celle de l'individu, prenant la même attitude et conservant tout le jour une place, une posture restant à peu près constamment la même.
Certes, le peintre, le musicien, l'homme d'état, le comptable, le mathématicien, le professeur, tous les Penseurs en un mot, reconnaissent unanimement les inconvénients, ou plutôt les dangers d^une existence par trop sédentaire ; arrivés à un certain âge, ils sentent les raideurs des articulations les gagner lentement, leurs jambes devenir rebelles à la marche, leur corps rester pesant, leur cœur, inhabitué à l'exercice, s'essoufler et battre précipitamment aussitôt qu'ils se mettent en mouvement (1), mais, hélas ! insoucieux des dangers qui le menacent, l'homme le plus intelligent oublie qu'il a, dès sa naissance, deux ennemis qui le guettent patiemment : la maladie et la mort.
Quand un équilibre parfait règne chez nous entre le cerveau etle corps, que nous ménageons le premier et que, nous contentant de toucher les intérêts de ce véritable trésor, nous n'entamons point le capital, ne cherchant pas à l'épuiser par des saignées trop réitérées, nous nous écartons de la maladie, nous n'avons point à redouter ses atteintes et nous pouvons arriver à un âge extrêmement avancé. D'après les règles qui président à la durée de l'existence des êtres organisés, règles basées sur leur développement successif, l'homme devrait vivre normalement cent vingt ans, mais nos excès, nos folies, le gaspillage
(i) Ce fut le sort de Littré, ankylosé à la fin de ses jours 1
de nos forces, de nos ressources intellectuelles nous font succomber longtemps avant ce terme naturel.
Qu'advient-il, en effet, aux hommes vivant de Tesprit, pion gés dans une méditation profonde, absorbés par une tension continuelle, tourmentés par la crainte de la critique ou le désir d'être loués ? Voués à uuq vie sédentaires dan^ la<|iàell.e le corps Die prend pâs. d'ezerciae, la saog, circuUAt difficilement cheiz eux, ou s'accumulant dans diverses parties du corps qu'il tuméfie (pied&> jamJb^s., cuisses, r^etum,, veasie), ils soiilbien plus exposés à des maladies que ceux assex r^sonnables piO«r faire deux p^ts dô leur existence. : Tune consacrée au trmratl iatellectuel et l'autre aux exercicjes physiques. Si M. LegouTi est parvenu à une extrême vieillesse, c'est que tous- les laaiuhs il faisait une heure d'escrime aveic soa pirofetaseur.
M. Barthélemy-SaiatrHilaire, qui doona après une vie sib4ea occupée sous le rappoxt littéraire aus^ bien que sous le rapport politique, l'exemple de la plus vejrte vieillesse et de l'esp^t le plus sain, a dit que c'est grâ-ce à. l'hygièûe et aux exercises du corps qu'il s'était méaagé une vieillesse exempte d'iafina^vtés. (( Tel que vous m.e voyeï, disâtit-il à notre confrère Cabanes, si je suis encore de ce monde, c'est que tant quje je l'ai pu^je me suis Uvré aux exercices du corps.. J'ai même écrit des trràés de gymnastique pour eu bien démontrer l'utilité ; Littré mi faisait pas assejs d'exercice; il restait tro»p au milieu; des livres; aussi, à la fin de sa vie, il était là, cloué dans SQ^a fauteuil, isicapable de mouvement, souffrant dans les aortieulations des pieds,, des genoux et des bras. Il attjribuait ses douleurs aux rhumatismes,
(i Pour moi, c'était tout uniment de raakyloôe. Littré avait été, cependant, dans ie temps,, un marcheur et n<ms allions souvent, de compagnie, faire de langues courses à pied. Mais depuis qu'il avait mis son dictionnaire sur le chantier^ il s'était refusé toute pxomenade, toute so-ctie, ce qui est la méthode la meilleure pour ne pas vivre longtemps sans infir^ mités. »
Les Penseurs adoptent aussi fort souvent une position favorite, dans laquelle ils méditent^ écrivent et demeurent immo-
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biles. Le plus souvent, lai tête courbée sur leur table de travail-, principalement lorsqu'ils sont myopes, le dos voûté, les jambes recourbées sur elles-mêmes et rarement étendues, (i)ils demeurent dans cette attitude, oubliant les heures et se bornant, pour tout exercice, à frapper leur front, à. ramener leur cheveux (quand, ilfi en ont),, de droite à gauche, d'avant en arrière eX.vice versa, sourds à la voix de l'organisme en détresse qui leur rappelle les heures du repos* et de la promenade, ne prenant aucune attention à la pesanteur de leur pauvre tète encombrée et lasse, à la fin de la journée; ils finissant tous, ar^tistes, professeurs, magistrats, littérateurs, par se courber, prenant avant l'âge une attitude caduque ; leur estomac, leur foie comprimés se détraquent, leucs poumons se congestionnent aussitôt qu'ils s'exposent, à un courant d'air frais, au détour d'une rue.. Puis viennent les hémorrhoïdes, la constipation,, car c'est par antiphrase, comme dit mon ami Monin^ que les travailleurs de cabinet sont ainsi dénommés, ils n'y vont (yi'avec peine ; réchauffement est leur compagnon habituel et ils ne s'y rendent guère- Les inflammations de la prostate et de la vessie les incommodent souvent par surcroît.
Pour remédier à ces inconvénients sérieux, quelques Penseurs bien avisés ont pris l'habitude de travailler debout, sur une table haute:, pensant éviter l«s maladies des ronds de cuîr^ et l'idée serait excellente^ si, par contre, elle n'exposait pas à la formation des varices des jambes, dans les veines volumineuses, engorgées, le sang ayant de la peine à remonter au cœur contre son propre poids.
La. meilleure manière de travailler pour éviter toutes ces infirmités serait de s'étendre sur un lit ou sur un tapis, comme le faisait le jurisconsulte Cujas, qui vivait ainsi, le ventre à terre, environné de livres ; mais dans cette posture, la chaleur du lit est réellement désagréable, et, d'autre part, il semble quePesprit doit être: moins vif, nuoins actif, moins disposé à réfléchir,, compter ou: créer, que lorsque nous dirigeons notre
(1) On montre cependant à la Brède, château des Montesquieu, sur la pierre du foyer do sa chambre la trace de son pied qui Fa usée, dit la légende ; Montesquieu écrivait la jambe croisée.
tête vers les cieux pour lesquels nous sommes nés, ut cœli tuerentuvy comme Ta dit le poète Ovide.
Une excellente précaution est de ne pas garder la même position trop longtemps et de détendre le cerveau en même temps que les bras et les jambes, en abandonnant son travail après une ou deux heures, soit pour se promener à grands pas dans la chambre ou le vestibule de la maison, soit pour sortir et respirer avec force quelques bouffées d*air au dehors, soit enfin, si le temps ne le permet pas, s'étendre sur un canapé, fermant les yeux et s'isolant de toute pensée, impitoyablement repoussée ou refoulée au fond de son antre, si elle ose venir troubler la paix cérébrale .
S'abandonner ainsi au tdf^và^vite intellectuel pendant vingt minutes n'est pas sans charmes et je recommande ce moyen comme un des meilleurs pour retremper l'esprit. Il est aussi réconfortant, pour nos centres nerveux sursaturés de pensées, qu'une douche d'eau froide pour notre corps surmené.
La sédentarité n'a pas les mêmes effets fâcheux pour la femme que pour l'homme voué aux travaux intellectuels, et cela se comprend aisément, car, excepté quelques femmes auteurs, écrivains ou journalistes, leur genre de vie n'est pas le nôtre. La femme qui demeure le plus dans son swet ai home ne reste pas chez elle autant que nous qui gardons, dans notre cabinet de travail, une grande immobilité. Elle va, vient dans son ménage, donne ses ordres, parcourt son appartement ou sa maison. Enfin, elle a des visites à faire et à rendre ; elle parcourt les magasins à la mode pour y faire ses emplettes ; elle accompagne ses filles à leurs cours, et je ne parle ici que des femmes d'intérieur, de plus en plus rares par le temps qui court.
Quant aux mondaines, dont la vie résout le problème du mouvement perpétuel, il n'en peut être question ici, c'est le contraire de la sédentarité qui les possède et leur existence surmenée les menace d'autres maladies sérieuses.
Il y a encore une distinction importante à établir sous le rapport des dangers de la sédentarité entre la femme et l'homme. Leur cerveau est bien plus rarement que le nôtre noyé dans l'afflux des pensées profondes. Plus mobile, plus
extérieure, plus futile de par sa nature et son genre d'occupations, l'imagination féminine effleure beaucoup de sujets sans chercher à les approfondir. Rarement donc éprouvent-elles les inconvénients d'une hypertension cérébrale. Du reste, n'ont-eiles pas avec leurs pertes mensuelles une dérivation favorable pour se débarrasser d'un sang échauffé et délétère ? C'est pour elles une soupape de sûreté fort appréciable, et ce qui le prouve bien, ce sont tous les dangers qui menacent leur existence, quand cette porte vient à se fermer.
D. — Influence des milieux et de paris
On se demande avec inquiétude si nous ne sommes pas, avec notre esprit mobile, agité, batailleur, hyper-nerveux, en voie de dégénérescence, et si l'exemple donné par nos grands agitateurs sociaux, si l'élan imprimé à ces nouvelles doctrines. Ni Dieu ni maître, si le remous du scepticisme, après avoir profondément troublé le fond de nos croyances d'antan, ne remontera pas à la surface et n'agitera pas la masse entière? Sans doute, nous sommes toujours sensibles, braves comme nos pères, les anciens Gaulois, mais étant toujours en quête d'émotions et avides de changements, il est à craindre que notre nation ne se déséquilibre, à l'exemple de la classe sociale élevée dont nous nous sommes imposé la tâche d'examiner et d'étudier les tares psycho-pathologiques. Car, où sont les pondérés, les sages, les résistants parmi nous? Les milieux agités dans lesquels nous vivons exercent sur nous, et surtout sur nos intellectuels, pâte toujours en fusion et constamment prête à bouillonner en gardant l'empreinte ineffaçable de ce qui l'entoure, une influence désordonnée. Ils réagissent beaucoup sur notre caractère, sur les dispositions de notre esprit et notre santé elle-même. Ce n'est pas seulement à l'influence de sa surdité que Beethoven, l'auteur de Fidelio et de tant de chefs-d'œuvre
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admirés de plus eu pius à notre époque, a dû la^ InstesBe- dSe la dernière période de sai vie, c*Qst aussi et peut-éire plus eBCore à sa paiiTre et éiriûte demAttre reléguée dass «n dédale de maissOûs sombres et tristes». On itaconie que Rossioi, étant à Vieuae^ eut le désLr de visiter le lageneot de Fauteur de la sj^mplicmie eoi ut mineiér. Quand il se M enfoncé dans ces rues noires, obscures, mi^éitables, ei qu'il le découvrit enfîn^ il s'écria^ tout attristé^ en se paîdaul; à Isiiaème : c Attention à toi, mon ami Gioacchimo^ et regarde ua p«u où le gé»ie peut conduire un bomme ».
Si nous considérons l'influence exercée sur les Penseurs par leur séjour à Paris, nous aurons la clef de la plupart de ces maladies qui les frappent sans relâche et moissonnent plus de la moitié d'entre eux donnant comme la fleur, à l'aube du jour, les plus belles espérances, et flétrie, détruite quand vient le soir, sous un souffla, mortel et desséchant I Nou& vivons par trop dans une atmosphère de serre chaude !
Paris, comme l'adit Taine, absorbe tout^ attire tout, fabriquée tout. C'est une pieuvre gigantesque avec cent mille tentacules s'étendant dans toutes les villes de province et y pompant tout ce qui sort de rordinaire, touA ce qui est jeune, bea*L, hardi, spirituel, pour Tentrainer dans son milieu intelligent et le placer capricieusement^ tantôt au sommet de ses tem[>les^ tantôt dans la tourbe fangeuse où se noient et se meurent en vain les désespérés>, aux clameurs étouffées, car Paris, c'est la vallée d'Alexandrie. — Au bas d'Alexandrie, « pendillait » la vallée du Nil^ mais c'était une vallée morte !
Pour les gens de lettres, pour les artistes,, pour les politiciens comme pour les étrangers, il n'y a qu'un séjour rêvé, qu'une ville au monde, « Paris )>. Ce nom magique évoque de loin, l'enthousi^asme, rexaltation,Ja fièvre du succès, les joies du triomphe, car Paris, c'est la consécration du mérite, la sanction de la renommée. C'est là seulement qu'on reçoit le baptême de la gloire. On accourt pour y vivre,, sans songer à ceux que ce gpuffre immense a dévorés. — Eux aufisi,, cependant,, rêvaient de bravos enthousiastes, d'éditions arrachées à peine parues ; eux aussi entj:evoyaieiit de la. pénombre où ils
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se &o«at èlioiéfi et diuasi le lH (pairfoiâ un lit d'hôpital) où ils se sont coasuiaéft, de$> mains finement gantées, qui applawiissaiefift leurs œuvres^ la soir %n théàtret» Eux aussi avaient espéré que des tôtes blondes, dont les boudes foiles et frisées^ conteauos à p«in£ par usi ruban bleu:, coHun>e dans- les portraits si riants des jeunes filles dô Greuae, liraient à la veilléo Uur denûer romaa à. la doace clarté d'une lampe rose tanûsant une douce lunxière L Et que sont-ils> devenus tous ceux-là? Arrivés pleins de G&ura^. et. d'impatients espoior», ils se so>nt logés là^iaut^ bien haut, dans ees man0ard.es, d'où la vue plane, sur un océan de tujfaux de cheminée; gelant Thiver, baignés die sueui? Tété daAS leur taudis incandescent, ils ont vu s'efleuiller on à un tous leurs rèv«s, cocaïne ces roses que la main capricieuse d'un enfant sèmie au hasasd sur soui chemin L.. Pauvres jeun«s gens, vous avez abaiMlonné cM air vivifiant des champs^ vos vallons fertiles, vos coteaux couverts d'arbres à fruits et de vignes au glauque feuillage pour l'atmosphère viciée de la grande ville, sans penser que ce milieu si pur d'autrefois vous était encore plus salutaire que le pain appelé à soutenir vos forces pendant les luttes des premiers temps ! Car l'air revivifie sans cesse notre sang, tandis que le besoin de manger pour vivre n'est qu'intermittent.
Oui, cette atmosphère de la grande ville est terrible. Ceux qui y sont nés, qui ont grandi en y vivant, ne. la sup^^ortent pas longtemps,, c'est un fait avéré. Quelle famille parisienne peuton citer comme ayant dépassé trois générations ? Il n'y en a guère, il n'y en a pas^ et sans l'immigration d'un, sang plus généreux, venu de la province, La raca des « Parisiens pur sang )) s'éteindrait au bout de cinquante ans !
A Paris,, l'esprit s'aiguise,, devient plus délié,. Les habitants, c'est chose convenue, sont les Athéniens de l'univers. Ils trar vaillent, comme Michel Morin, dans tous les genres,, et daoïs chaque profession, il y a un certain degré d'exaltation céré^ brale, une sorte de quintescence artistique. Qu'en résulte-l-il ? Que nulle part les afi^ections nerveuses ne sont aussi fréquentes que dans la capitale. Les excès de travail, la surexcitation me]aitaie,.d^âsord£Knnée chez les gens de lettres, n'expldquent
que trop le nombre de suicides, de maladies inflammatoires du cerveau et des méninges, et la proportion considérable de neurasthéniques, d'épileptiques, de choréiques, de paralytiques généraux, de tuberculeux, de fous qu'on remarque à Paris. Il faut, en effet, pour résister à ces influences nocives, un tempérament exceptionnellement robuste, comme celui de Thelléniste D. de Villoison. « Il travaillait au grec quinze heures par jour, et La Harpe lui ayant demandé quels étaient ses délassements, il lui répondit que, quand il se sentait la tête fatiguée, il se mettait quelque temps à la fenêtre ; or, il demeurait rue Jean-de-Beauvais, une des plus obscures et des plus sales rues de Paris à cette époque. » (1) Aujourd'hui, malgré les larges percées des rues de Paris, Peau qui y circule avec abondance et la quantité énorme d'arbres qui les ombragent, les familles y disparaissent avant la quatrième génération et les unions entre Parisiens sont le plus souvent stériles .
E. — Influence des professions sur les maladies des penseurs
Il est des professions qu'accompagne toujours (c'est, paraîtil, une grâce d'état) une vanité développée au plus haut degré, en sorte que la moindre égratignure devient aussitôt une plaie vive; je veux parler des auteurs, des peintres, des musiciens, des littérateurs, en un mot des artistes. Sans nul doute, c'est parmi eux qu'on compte le plus de génies, mais à côté de personnes de talent, que de médiocrités et de renommées surfaites ! Le malheur est que, du moment où ils ont mis le pied dans le cénacle, ils se croient dans l'Empirée et, se jugeant incontestés et inattaquables, ils se haussent du col à l'exemple des photographes qui ne veulent pas, eux non plus, qu'on les appelle « photographes ». Nous... des photographes? jamais! des artistes ! à la bonne heure !...
(1) Physiologie et Hygiène de V esprit, Réveillé-Parise, chez G. Baillère,
Chez la plupart d'entre eux, le moi acquiert une telle importance, ils vivent dans des sphères si élevées, se croient des êtres tellement supérieurs au reste des mortels qu'ils ne se trouvent jamais suffisamment appréciés ou loués par le public bon enfant qui les gâte d'habitude et les met bien au-dessus de leurs mérites réels. Horace Vernet, travaillant devant Louis- Philippe aux splendides galeries du château de Versai llles et s'entretenant avec lui des bourgeois et des rapins, lui dit ce mot profond et qui, depuis, s'est réalisé de plus en plus: « Sire, le bourgeois baisse et l'artiste monte. » Mais cette élévation s'est faite avec une telle rapidité, la vanité de ces messieurs est si boursouflée que jamais éloge outré, voire grotesque, ne les offusque. Jamais un coup d'encensoir, si grossier qu'il soit, ne les blesse ; mais qu'au milieu do ces compliments savourés avec délices, se mêle une goutte, une toute petite goutte de vinaigre ou une critique, même modérée, et les voilà furieux, xlépilés et nerveux! — Des exemples?... Nous pourrions en citer par centaines. Coquelin aîné n'a-t-il pas failli se battre, outré des sifflets de Thermidor, et Marais, épris de ^on rôle dans cette même pièce, n'a-t-il pas été si cruellement blessé par son insuccès qu'il a été obligé de renoncer au théâtre pour quelque temps et d'aller demander au repos et à la paix des champs la guérison d'une blessure saignante et plus tard mortelle pour son amour-propre? Et combien d'autres exemples pourrions-nous citer où un blâme, voire une critique renouvelée deux ou trois fois, ont conduit des artistes sur le chemin des petites-maisons, Cœdès, Gil-Pérès en sont des exemples relativement récents et incontestables.
Un travail intellectuel trop ardu, le surmenage du cerveau en un mot, prédispose cette classe de gens aux névroses, parce que, en outre de la susceptibilité ombrageuse qui est leur partage, ce sont en même temps des émotifs, que l'insomnie les poursuit souvent et que bien peu d'entre eux pratiquent la tempérance et la sobriété. Loin de là, le café et Tabsinthe leur procurent à ce qu'ils croient une suractivité réelle, il est vrai, mais qui n'est que momentanée. — A force de puiser à la
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source, iis âaissent par la tarir et devienneot neurasthéniques, hypochondriaques o<q sont atteints par la paralysie générale.
Notons, en passant, le progrès que fait cette dernière maladie chez les gens qui se li*rrent aux travaux de rintelligence. La proportion relative aux personnes s'adoanant aux travaux manuels est, d'après le relevé fait à Bioètre par Comtesse, de 38 0/0, ce qui est un chiffre considérable et malheureusement appelé à grossir de plus en plas dans la suite,
« Le haut barreau, nous dit le docteurCullerre dans son beail livre > (1), fournit beaucoup d'exemples d'exténuatioa mentale. L'excès de travail occasionné par la nécessité d'examiner à la hâte de nombreux dossiers, d'improviser des plaidoiries, de soigner sa réputation d'orateur se complique d'une mauvaise hygiène, d'un séjour prolongé dans Tatmosphène viciée d'un cabinet ou d'un tribunal, puis d'un genre de vie entraînant de grandes fatigiies physiques. Un jour, on s'aperçoit d'une certaine inertie intetiectuelle, d'une difficulté plus grande de travail ; ia déf^ression mentale s'accentue ; ii survient des vertiges, un peu de mélancolie, de la pusillanimité, des craintes inexplicables, des tendances au suicide, enfin de rinsomnie, caractère important et presque pathognomonique de l'épuisement cérébral (2).
<L La profession où la suractivité mentale est la plus fréquente est peut-être celle de journaliste. On observe, en effet chez les journalistes, des troubles nombreux d'ordre spasmodiquc, la crampe des écrivains, des désordres congestifs de la vue et la perte plus ou moins complète de la faculté de l'attention.
« Chez les négociants, surtout à i'ége critique, Texoès de travail mental se traduit par de ia tristesse, une grande indécision de caractère .et des perplexités jusqu'alors inconnues; tel qui était hardi et décidé en affaires, devient fluctuant, timide, demande conseil à .tout venant et tombe dans une émotivité absolument en contradiction avec son caractère passé (3)«
(1) Docteur Gullerre. — Nervosisme et névroses, page 883. J.-B. Baillera, éditeur-
(2) Riant. Hygiène du cabinet de travail, Paris, 1883. — Hygiène de l'orateur, Paris, 1886.
(3) Mac-Cab. Mental- Science, 1875.
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<!C Les chanœs de sucoomber sont beaucoup plus graTidi&B quand à la suractivité meatale vienBent se joindre des prêoccupafions morales pénibles, l'embarras dans nos affaires, des chagrins domestiques,, le res angusta domi,}^, difficulté de vivre et de faire vivre sa famille malgré un labeur acharné ; il en est de même des abus vénériens, alcooliques et uicotîques dont riaifluence combinée, en s'ajoutant au surmenage intellectuel, conduit finalement aux névroses les plus graves. »
Le tableau ci-dessus s'applique bien aussi au médecin, profession austère, pépible, très émotive, usant vite son homme et qui, malgré Thonorabilité qu'elle conquiert et mérite, est semée de peines, d'inquiétudes pour Taveoir de la famille quand il en existe. La profession médicale a de loin un aspect brillant et doré. Mais, de près, que de combats et de chagrins dévorant à la fois la lame et le fourreau ! Néanmoins accoutumés à la lutte, vivant davantage au grand air, notre cerveau ne fléchit pas autant que dans les autres professions libérales et nous réagissons plus fortement contre le nervosisme ; mais en revanche les maladies du coeur et de poitrine (je ne parle pas ici des maladies épidémiques) nous guettent au passage et c'est par là et souvent par la morphine que nous finissons I
L'état ecclésiastique prédispose plutôt aux maladies du cœur et à l'arthritisme qu'aux névroses, à l'exception d'une seule, mais qui est très grave, l'angine de poitrine.
Les professions où on est exposé aux émanations du plomb ou du mercure prédisposent aux névralgies viscérales, au tremblement, aux convulsions et à l'épilepsie.
Quelles sont les professions assurant la vie la plus longue aux penseurs ?
Les avis sont partagés; les uns prétendent que la carrière ecclésiastique est celle où l'on jouit <ie la longévité la plus grande et on cite à l'appni de cette assertion de nombreux exemples ; d'acutres mettent en avant les magistrats qui sont témoins de bien des infamies et de crimes, mais qui fort heui-ensement en sont médiocrement touchés, l'habitude de voir l'humanité sous ses plus vilains côtés ayant émoussé leur sensibilité. Un grand nombre d'écrivains prétendent que les composi-
leurs de musique ont en poche un brevet de longue vie et citent Auber, qui a vécu jusqu'à 90 ans et eût dépassé cet âge s*il n'avait pas été témoin des tristesses du siège de Paris. Rossini a atteint 76 ans, Haydn 77 Meyerber est arrivé à 70 ans et Verdi a vécu jusqu'à 85. Mais je crois que le record est tenu par les astronomes ; presque tous, a dit M. Flammarion, meurent très vieux, leur intimité avec les astres leur procurant sans doute une sérénité d'àme qui les éloigne des passions de ce bas monde et les maintient dans des sphères éthérées d'où ils descendent rarement sur notre misérable globe^
La Société astronomique de France compte parmi ses membres deux archi-centenaires : M. F. Michau, qui, né eu 1796, compte près de 106 ans, et Mlle de Tlsle du Tief, née à Nantes^ le 7 avril 1797; elle a encore une quasi-centenaire, Mlle Bessanet, qui a 99 ans et demi.
La profession la plus éprouvée par la mortalité est la profession médicale. Les étudiants sont atteints d'une façon exagérée par la phtisie et les maladies contagieuses (diphtérie et fièvre typhoïde), quant aux médecins, sur 14 décédés, on en compte, pendant le l^r trimestre de 1901, trois qui ont succombé au diabète, 1 à la morphinomanie et 2 au suicide, les deux derniers cas sont la meilleure preuve que les médecins ne sont pas heureux (1).
Parmi les Penseurs des deux derniers siècles, on cite Newton qui, né faible et délicat, ne mourut qu'à un âge très avancé; mais il était très sobre, évitait avec soin les contrariétés de la vie, ne travaillait pas sans prendre de l'exercice et ne se passionna jamais. Devenu vieux, il cessa de faire des mathématiques dont l'étude le fatiguait.
Fontenelle est mort centenaire, ayant beaucoup produit, beaucoup vécu, aimé et estimé de tous et ayant, dans son Traité du bonheur, indiqué à tout le monde son secret pour être heureux et se bien porter. Il n'eut pendant sa longue existence qu'une maladie à l'âge de cinquante ans et, l'attribuant à
(1) Chronique médicale, 1901, p. 318, art. Mortalité médicale, par L. Daguillon.
un excès de café, il se résigna à n'en prendre qu'une seule tasse par jour, régla encore mieux sa vie (travail, plaisirs, exercices, récréations), soutenant ses forces par une bonne nourriture, mais s'en abstenant s'il n'avait pas appétit, ne travaillant point s'il n'y était pas bien disposé, conservant une inaltérable gaieté. 11 devint sourd et ne s'en affecta point, se contentant quand on causait autour de lui, de demander le sujet de la conversation.
Voltaire qui, atteint de la même infirmité, en faisait autant, était né fort délicat et prétendait avoir passé sa vie à iinourir^ a vécu aussi de longues années. Seulement, nerveux et susceptible, il devint avec l'âge morose, irritable et mordant, ayant eu à diverses époques une longue suite de maladies (variole, scorbut, érysipèle, goutte, conjonctivite, catarrhes, hémorrhoïdes, constipation, etc.) et cependant il a produit beaucoup, mais il combattait son état maladif : !<> par les exercices du corps, s'occupant de ses fleurs, de ses vignes, de son jardin quand il se sentait fatigué par le travail ; 2» par les plaisirs de la société qu'il aimait, et 3° par de la variété dans ses éludes ; il avait dans son cabinet cinq pupitres affectés à cinq travaux différents entrepris en même temps. Très sensible au froid, il avait en toute saison du feu dans son appartement, ne sortait jamais pendant tout l'hiver et restait souvent toute la journée dans son lit, y travaillant assidûment. Son voyage à Paris, à l'âge de 84 ans, a hâté certainement sa mort.
Citons encore (1) l'architecte Wren. Son tempérament était très délicat. 11 semblait même, dans sa jeunesse, disposé à la consomption, mais par un plan de vie sage et réglé, il vécut jusqu'à 91 ans.
« La mère de Hobbes, effrayée, accoucha avant terme et l'enfant était d'une extrême faiblesse. Hobbes vécut pourtant 92 ans et écrivit quarante-deux ouvrages. Mais sa vie était un modèle de sobriété, de chasteté et de ménagements pour sa santé.
« Quoique épicurien, Saint-Evremond ne se livrait qu'avec prudence à l'étude et aux plaisirs ; aussi écrivait-il à Ninon de Lenclos : « Je mange des huîtres tous les matins, je dîne bien
(1) Réveillé-Parise.
LES PENSEUKS 3
34 LES PENSEUBS
je ne soupe pas mal: on fait des héros pour un moindre mérite que le mien. »
Michel- Ange, un organisme dans le genre de cdui de Victor Hugo, était prodigieusement fort et vécut jusqu'à 90 ans, grâce à une sobriété extrême, une grande continence et un travail n'allant jamais jusqu'à la fatigua.
Buffon était moins sage ; c'était Thomme de son sièck, ami du plaisir, des fêtes et grand seigneur jusqu'au bout des ongles; mais il était sobre et pratiquait les exercices du corps. Devenu frileux sur le tard, il faisait chauffer ses appartements à une température toujours égale de 15 degrés et n'en sortait jamais pendant les six mois delà mauvaise saison. Sans la maladie de la pierre, ou plutôt des pierres, car il en avait une foule dans sa vessie, il eut vécu son siècle.
Le philosophe Kant, qui est mort presque centenaire (1), n'a joui d'une longue vie que grâce à la régularité extrême de ses habitudes et grâce également à son esprit gai ; il avait soin d'écarter toute idée un peu triste!
Réveillé-Parise cite encore dans son excellent livre les noms d'anciens orateurs ou philosophes qui « ont fourni une carrière séculaire et presque sans infirmités ; Gorgias., âgé de 108 ans, le maître d'Isocrate, nous en révèle la cause : a: Je n'ai rien fait, disait-il, dont je puisse raisonnablement me plaindre, ma jeunesse ne m'accuse point et je ne saurais accuser ma vieillesse. » Nicolas Léonicénus donnait à Ferrare des leçons de physique à Page de 96 ans. Quelqu'un s'en étonnait et demandait son secret pour vivre presque sans vieillir. « Mon secret est bien simple, répondit-il, j'ai remis une adolescence chaste et pure à mon âge viril. » Un des collègues de Daubenton lui ava,it offert, lorsqu'il fut nommé sénateur, de le soulager dans son enseignement. (( Mon ami, lui répondit-il, je ne puis être mieux remplacé que par vous ; lorsque l'âge me forcera â renoncera mes fonctions, soyez certain que je vous en chargerai. » Il avait alors 83 ans, mais sa vie avait été pure de tout excès ! (2)
(1) V. Réveillé-Parise.
(2) Même auteur.
Certes on peut dire que ce sont là de belles vieillesses, mais à l'exception de Victor Hugo, les Penseurs de notre époque sont infiniment moins favorisés et l'agitation de leur vie ne leur laisse guère les loisirs d'une aussi longue existence. Mais c'est leur faute. Les Penseurs en se plaisant à créer, à imaginer sans cesse, négligent absolument les conditions essentielles à leur santé et à leur longévité. Etudier son tempérament, voir de quel côté il penche, adopter le régime qui lui convient, avoir une vie réglée, être sobre, ne cesser de l'être au plus qu'une fois par mois, comme le dit Hippocrate, avoir des habitudes modestes, mettre de la modération en tout, en son travail comme en ses plaisirs, et ne jamais renoncer aux exercices du corps, voilà le secret pour vivre vieux !
F. — Atmosphère viciée. — Surpeuplement des habitations ou troglodytisme.
Quand le nombre des habitants d'un appartement dépasse le double du nombre des pièces qui le composent, il faut considérer que ce logement est encombré, surpeuplé, a dit, avec raison, le docteur Bertillon à l'Académie de médecine.
On a, dans une pensée généreuse, exempté de l'impôt les appartements de Paris loués moins de 400 francs. Mais on n'a pas songé que bon nombre de petits rentiers, dont la famille se borne à deux ou trois personnes, profitent de cette loi, tandis que les prolétaires chargés de famille et bien plus dignes d'intérêt, ne peuvent se contenter de deux pièces, à moins de s'y entasser et de respirer un air insuffisant, devenant vicié à la longue.
« Dans la plupart des villes, a écrit mon ami le docteur Tison (1), beaucoup d'habitations renferment des parties que ne
(1) Soc. méd. et de chir. prati.., 17 ma 1894.
visite jamais le soleil, et d'autres qui sont toujours humides. Ces parties sont précisément habitées par les moins fortunés, qui auraient d'autant plus besoin de conserver leur santé que leur travail quotidien est nécessaire à leur existence matérielle. Il y a plus ; beaucoup de logements sont si obscurs que pour y rester et y travailler, on a constamment besoin, en plein jour, d'une lumière artificielle. Or, quand cette lumière est celle du gaz, l'homme subit une concurrence vitale effrayante, puisqu'eu brûlant, le gaz vicie Tair qu'il prive de son oxygène.
« Dans de telles conditions, ces hommes sont comparables à nos ancêtres préhistoriques qui habitaient les grottes et les cavernes, et que pour cette raison on appelle troglodytes. Mais les troglodytes modernes sont plus mal partagés que les anciens. En effet, ces derniers ne se réfugiaient dans leurs habitations souterraines que pour dormir et se mettre à Tabri du danger. Le reste du temps ils le passaient au grand air, au soleil, s'occupant de pèche, de chasse ou d'autres exercices corporels très favorables à la santé, tandis que les troglodytes modernes passent dans leurs habitations privées de lumière et dans un air vicié par le gaz, la plus grande partie de la journée. C'est ce qui arrive également aux femmes et aux enfants d'ouvriers réduits à rester tout le temps dans des logements insuffisants. Voilà ce que j'appelle le Troglodytisme.
(( On peut encore faire une autre comparaison qui rendra plus saisissante cette situation fâcheuse. Les habitations entassées des grandes villes ressemblent, à s'y méprendre, à une vraie mine, non souterraine mais aérienne^ dans laquelle les courettes et les escaliers représentent les puits d'aérage et d'extraction. Mais il y a encore ici cette aggravation que les mineurs ne restent sous la terre qu'une partie de la journée pour y exécuter leur rude travail, tandis que les femmes et les enfants logés dans de pareilles conditions y passent la plus grande partie de leur temps.
« Qu'en résulte-il? que lorsqu'une épidémie éclate, ces maisons deviennent des foyers d'infection et qu'en tout temps leurs habitants deviennent scrofuleux, rachitiques, tuberculeux, en un mot, des pensionnaires, nés pour mourir bientôt à l'hôpital ! »
. Le triste tableau que nous venons de retracer de certains logements dans nos grandes villes est certainement la vérité pour la plupart des Penseurs au début de leur existence littéraire, artistique ou politique. M. Thiers à son arrivée à Paris et son compatriote Mignet, devenu plus tard académicien comme lui, se sont logés sous les toits en arrivant à Paris, portant à la main leur menu bagage. Les peintres, les littérateurs, les artistes lyriques se contentent souvent n'étant riches que d'espérances, d'une petite chambre à tabatière et soufflent dans leurs doigts quand la bise est venue.
Voilà le lot commun à la plupart d'entre eux, sans compter les maladies qui les guettent au passage. Aussi combien succombent tristement sous les atteintes de la phtisie 1
Veut-on une preuve de l'influence néfaste d'une atmosphère viciée, d'une oxygénation insuffisante et d'un séjour peu prolongé cependant d'un intellectuel dans une prison? La lettre de Zola, dans V Année littéraire^ sur la mort de Louis Desprez, auteur d'un livre intéressant « Autour du Clocher », mort à. la suite d'une maladie sinon contractée, du moins aggravée par la prison à la laquelle il fut condamné pour un délit de presse, va nous le dire.
« C'était un pauvre être, dit Zola, mal poussé, déjeté, qu'une maladie des os de la hanche avait tenu dans un lit pendant toute sa Jeunesse. Il marchait péniblement avec une béquille ; il avait une de ces faces blêmes et torturées des damnés de la vie, sous une crinière de cheveux roux.
(( Mais dans ce corps chétif d'infirme brûlait une foi ardente. Il croyait à la littérature, ce qui devient rare. Il avait le plus haut des courages, le courage intellectuel : que d'hommes de grand talent sont des lâches, dans l'ordre des idées ! C'était en le sentant brave et croyant, que je m'étais mis à l'aimer. Fils d'un universitaire, il avait dû rompre avec sa famille, il vivait à l'écart d'une petite rente ; et cet enfant de vingt et quelques années, si faible, rêvant les grandes luttes, s'exténuait au travail, déjà marqué pour le martyre.
« Lorsqu'il eut publié Autour d'un Clocher j et qu'on lui fit ce procès imbécile dont il allait mourir, je fus pris d'une pi-
tié inquiète devant sa faiblesse, Il m'avait demandé mon avis; je le conjurai de plier Téchine, d'implorer la clémence par une attitude soumise. Mais il ne m'écouta point ; on se souvient peut-être qu'il voulut plaider lui-même son cas, réclamer à voix haute la liberté, ce qui, naturellement, lui valut un mois de prison. N'était-ce pas fatal? La loi inepte qu'on a votée pour empêcher le trafic malpropre d'une douzaine de polissons, ne devait-elle pas égorger un pauvre enfant, qui promettait un écrivain de race? Toujours Teffroi de la liberté, cet effroi qui, un de ces beaux matins, nous mettra au cou le carcan d'un die*tateur!
« Voilà le malheureux à Sainte- Pélagie, car il refusa encore de m'entendre, lorsque je le suppliai de solliciter la grâce de faire son mois dans une maison de santé ; il s'obstinait crânement à subir sa peine, au nom de la littérature outragée en lui. Et le martyre passa ses espérance, car on le mit avec les voleurs, dans l'enfer du droit commun : oui, pour avoir écrit un fivre, pour quelques pages libres, comme il y en a cent dans nos vieux auteurs ! Nous allâmes le voir, Daudet et moi, et je me souviendrai toujours de son entrée, dans le petit parloir : effaré, hâve, ses cheveux rouges dressés sur son front livide, n'ayant pas même pu se laver depuis cinq jours, si sale, qu'il ne voulut point nous donner la main. M. Camescasse, alors préfet de police, a été particulièrement odieux dans cette affaire. Vainement des hommes de lettres s'en mêlèrent ; il fallut qu'un homme politique, M. Clemenceau, intervînt. C'était dans l'ordre, ces gens au pouvoir nous dédaignent, mais pas autant que nous les méprisons.
<( Eh bien ! ils l'avaient assassiné, simplement. Quand il sortit, il vint me voir, tramant sa jambe avec plus de peine, et 3 me dit : « Je crois bien qu'ils m'ont achevé, je vais m'euterrer à la campagne, pour tâcher de me remettre». En arrivant làbas, dans la petite maison qu'il possédait au fond de la Champagne, il dut prendre le lit, et il ne l'a plus quitté : des souffrances atroces, la jambe immobilisée dans un appareil, et un rhume aggravé par Sainte-Pélagie, qui ^e tournait en bronchite aiguë. Il en est uïort !
LES PENSEimS 39
G. — Influence des grandes commotions sociales, politiques
ET religieuses SUR LES MALADIES DES PENSEURS
Les grandes commotions sociales, politiques et religieuses si fréquentes auxquelles nous assistons depuis quelque temps, ont une action bien reconnue sur le développement de certaines maladies des Penseurs, dépendant surtout de la pathologie nerveuse. Cette influence, au point de vue de la dégénérescence et du déséquilibrement des esprits, et surtout des esprits cultivés, est incontestable.
Est-ce que nous n'en avons pas eu, il y a trente et quelques années, un douloureux exemple, lorsque après le siège, la Commune fut proclamée à Paris ? Ne souffla-t-il pas à ce moment comme un vent de folie et de fureur sur notre pauvre France malheureuse et meurtie ? Est-ce que la population de Paris ne donna pas alors le triste spectacle d'une immense armée de déséquilibrés sous la triple influence du patriotisme vaincu, de la rage de la défaite et de l'alcoolisme généralisé ?
Et quels sont ceux qui se mirent à la tète de ce douloureux et inattendu mouvement révolutionnaire ? Des cerveaux brûlés, des patriotes égarés, des déséquilibrés sans doute, mais enfin des Penseurs, des gens devenus fous momentanément, entraînés par le désespoir de tant de défaites, d'humiliations, d'abaissements !
Sans doute, il y avait aussi parmi eux beaucoup d'ambitieux, de gens empoignés par l'espoir déjouer un rôle, puisque, pendant un moment, il n'y avait qu'à se baisser pour prendre des galons et qu'à crier plus fort que les autres pour être acclamé par la foule. Oui, sans doute, je le reconnais, beaucoup de ces chefs, les Eudes, les Flourens, les Dombrousky, les Rigaiilt, etc., s'improvisant colonels, secrétaires d'Etat, ministres, généraux d'armée et de barricades, procureurs généraux, se couvrant de plumes, de toges, d'or ou d'argent et de pana-
ches, étaient fous, mais, comme je le dis plus haut, c'était un accès de folie politique et alcoolique momentanée, et ceux d'entre eux qui ont survécu à cette lutte acharnée ont, depuis, donné des preuves de haute intelligence et sont arrivés à des positions honorables. M. Barrère est ministre plénipotentiaire; Rochefort, qui est né et mourra dans l'opposition, est encore aujourd'hui, plus que jamais, sur la brèche, mordant à belles dents ceux qu'il prend en grippe et nous charmant toujours avec les feux d'artifice de son esprit et ses mots spirituels. Delécluze, Rossel, s'ils eussent vécu, seraient peut-être, aujourd'hui, le premier, ministre de l'intérieur, et le second, ministre de la guerre, et nous ne perdrions pas au change.
Gomment expliquer cette sorte de fièvre, de délire, d'entraînement irréfléchi, maladif au fond assurément, qui entraîne les masses, fanatise le peuple et lui fait commettre alors les crimes les plus odieux contre la patrie et la liberté individuelle, si ce n'est pas une sorte de contagion et d'ambiance malsaines et criminelles ?
Le docteur Luys soutient avec raison qu'il y a des hommes qui, par leur regard, leurs gestes ou leur parole agissent sur la foule par influence, comme un foyer électrique, décomposent son électricité mentale, l'attirent, la dominent et la suggestionnent en s'en faisant obéir aveuglément, comme un bon soldat suit la consigne de son capitaine.
L'influx nerveux émané de ces individus souvent déséquilibrés, se mobilise, impressionne la foule et. l'entraîne, pour ainsi dire malgré elle, à commettre les actes les plus insensés.
Mais, d'après M. Luys, il y a en plus de cette action toute morale, des forces purement physiques qui entrent en jeu dans ces agissements.
De certains êtres humains (femmes-torpilles, génies, grands orateurs) rayonnent des effluves magnétiques constituant des forces vives qui s'extériorisent et forment une atmosphère rayonnante. Dans une réunion d'hommes, ces forces neuriques antrenten contact avec les individualités ambiantes similaires, s'y fusionnent, s^'y dynamisent, s'y centuplent par irradiation fluidique — aussi, sous l'influence de cette atmosphère char-
gée d'électricité, la foule qui s'en sature sans le savoir et le vouloir, obéit à ces êtres dirigeants, et suit aveuglément leur impulsion.
Luys expliquait ainsi beaucoup de mouvements populaires inconscients et spontanés dans l'ordre politique comme dans l'ordre religieux.
Les commotions religieuses ou les grands événements de ce genre qui surviennent dans la vie des peuples ou sur un théâtre plus limité, dans une ville, dans une province, occasionnent aussi le déséquilibrement d'une foule de Penseurs. N'y a-t-il pas eu au moyen âge des épidémies d'hystérie, de chorée religieuse ? Le tombeau du diacre Paris n'attirait-il pas de nombreux convulsionnaires ? N'existe-t-il pas en ce moment, en Russie, et malgré la sévérité des lois, des sectes religieuses mettant en pratique réglée et obligatoire la mutilation d'Origène? Et croit-on que ces populations de Déséquilibrés ne contribuent pas à propager le nervosisme et n'amènent pas, quand on n'y met pas bon ordre, la dégénérescence physique, la stérilité, l'extinction des espèces et la disparition de l'équilibre mental, qui ont pour conséquence l'imbécilité et l'idiotie.
Dès leur naissance, que dis-je, dès la conception, les enfants de ces convulsionnaires, de ces déséquilibrés, de ces politiciens d'estaminet, de tous ces exaltés, de ces originaux exubérants de nervosisme, sont des candidats aux maladies nerveuses et à la folie. Entraînés malgré eux, ils seront de plus en plus les victimes de la perturbation initiale et ancestrale dont ils porteront fréquemment, du reste, ainsi que leurs enfants, le germe et les stigmates révélateurs. Très souvent, en effet, ces derniers sont bègues, pteds-bots, rachitiques, dipsomanes, convulsifs, onycophages, imbéciles, et parlent tardivement, ou se font comprendre à peine.
Notre civilisation affinée jusqu'à la minutie a fait de nous des êtres sans cesse en vibration. Il en résulte, avec l'abus de l^eau-de-vie, des apéritifs, du café, avec le développement de nos passions fougueuses, avec l'usage d'aliments empoisonnés, intoxiqués, avec l'eau adultérée que nous absorbons chaque
4â LES PENSEURS
jour, que bien des Peuseurs passant pour des hommes de haute intelligence et bien pondérés peuvent être ciassés dans les dégénérés. M. Magtian les place, il est vrai, dans les dégénérés supérieurs ; c'est une consolation, mais n'en voilà pas moins leur étiquette.
« Ce membre de l'Institut collectionneur forcené d'autographes, que les savants du mond« entier considéraient comme un maître et dont la candeur se laissait vendre des papiers de Jésus-Christ et de Jeanne d'Arc, par un Vrain-Lucas, n'était-ce pas un déséquilibré au premier chef? »
Dti reste, si l'équilibre intellectuel, c'est-à-dire le développement de toutes les facultés au même degré, constitue seul l'état mental parfaitement sain, combien parmi nous pourraient se flatter de n'être pas des . candidats à l'aliénation ? Le savant tout à fait supérieur dont nous venons de parler n'a-t il pas montré, sur l'article des autographes, qu'il était par définition, au moins un débile, sinon un parfait imbécile ? et était-îl possible d'avoir sur ce point-là un jugement plus affaibli (4)? >
Nous terminerons cette étude par ces sages par(»les d'un grand physiologiste et d'un penseur de l'ordre le plus élevé, Bichat.
« Nous vivons constamment avec excès, a-t-il dit, nous abusons de la vie a animale », elle est circonscrite parla nature dans des limites que nous avons trop agrandies par sa durée. Aussi n'est-il pas étonnant qu'elle finisse promptement. Tout est usé dans cette vie sous Tinfluence sociale ; la vue par des lumières artificielles ; l'ouïe par des sons trop répétés ; l'odorat par des odeurs dépravées ; le goût par des saveurs qui ne sont pas dans la nature ; le cerveau par la réflexion. Enfin, le système nerveux en entier, par mille affections que donne seule la société. »
(1) Sauton. L'Hérédité normale et pathologique. Paris, 1893.
H. — Travail exagéré
La passion du travail, le désir de se faire un nom, de se créer une renommée, de résoudre un problème difficile, de posséder ce qu'on croit un trésor unique, empêchent les Penseurs dé reculer devant les fatigues, les difRcultés, les périls, la faim, la soif et la mort elle-même. Que d'âmes d'élite ont ainsi disparu dans la tourmente qu'elles avaient recherchée, ambitionnée ? Pline disparaît dans Tabîme incandescent du Vésuve qu'il veut étudier de trop près. Tous les Jours des amis (je devrais dire des apôtres) enthousiastes des sciences naturelles, s'enfoncent presque seuls, sans armes et sans ressources, dans les pays inconnus, dans cette noire Afrique pleine de mystères et de dangers, dans les plaines immenses et glacées du Thibet, dans les défilés montagneux et arides de la Mandchourie, à la recherche d'une plante, d'un animal, d'un oiseau, d'une ruine, unique témoin d'une civilisation disparue, comme Ninive, Troie, Palmyre, Ankor!
Les savants, les archéologues, les botanistes, les amateurs d'histoire naturelle affrontent chaque jour la mort pour découvrir un texte oublié, une inscription effacée, une plante, un insecte, un corail, un oiseau inconnu.
Jadis, et peut-être encore aujourd'hui, on attachait à un navire de l'Etat, faisant le tour du monde, un naturaliste, une sorte de savant au grade mal défini, ni marin, ni terrien, mais voué au culte de la science ; il vivait au carré des officiers, mal payé, sans uniforme, et se trouvait aussi égaré au milieu de l'équipage qu'un rossignol en pleine mer.
Je me souviens en avoir vu un de ce genre à bord du Chandernaçor, une corvette qui ramenait à la Réunion les détachements d'infanterie de marine revenant de Madagascar. Son nom..., nous l'ignorions... et nous ne l'appelions jamais que Le Père la Science, parce qu'en effet, en histoire naturelle, en géologie, en botanique, c'était un puits d^érudition, connais-
sant tout, devinant tout, passant ses jours et ses nuits à étiqueter, classer, collectionner, et nous empoisonnant souvent avec ses coquillages et ses poissons pourris. Hâve, pâle, émacié, miné tantôt par la fièvre paludéenne, tantôt par une abominable dysenterie, aussitôt que le navire jetait l'ancre sur une rade africaine, le Père la Science oubliait absolument son mal, et le premier canot partant du bord le conduisait à terre. Alors, plus de fièvre, plus d'abattement ; il descendait la tête couverte d'un immense chapeau en moelle d'aloès, sur lequel il piquait des papillons qu'il butinait ; il avait un grand parapluie en bandoullière pour se préserver des coups de soleil ou des pluies diluviennes de l'hivernage. Sur son dos, une gibecière garnie de cornets de papier vides et d'autres cornets pleins de plâtre pour dessécher le sang des oiseaux qu'il tuait et serrait la tète en bas, se croisait avec un cordon soutenant la boîte du botaniste, renfermant elle-même une boîte à insectes remplie de son imbibé de térébenthine. Un fusil à deux coups d'une main, un filet à papillons de l'autre, complétaient cet accoutrement robinsonnesque, et n'eût été son arme meurtrière, il rappelait aussi, avec sa gaze verte, cette création charmante de Topfer, ce bon M. Cryptogame, s'en allant à la chasse aux papillons.
Et quelle joie quand il rapportait une plante, un insecte ou un de ces poissons des coraux de couleurs aussi étincelantes que le colibri ou le soui-manga de Madagascar.
Le Père la Science allait ainsi, n'écoutant les conseils de personne, jusqu'au jour où, jaune, desséché, le foie rongé par un énorme abcès, il s'éteignit à la Réunion, vivant jusqu'à la dernière minute dans ses découvertes et ses chimères bienaimées. Obscur martyr de l'amour de la science, qui se souvient aujourd'hui de lui ?
Son nom ménje est oublié et il dort son dernier sommeil à l'ombre des filaos plaintifs qui ombragent Tancien cimetière de Saint-Denis, après avoir fait avancer la science de quelques pas !
Que d'autres ont, comme lui, disparu ou failli disparaître,
victimes de leur zèle pour cette éternelle jalouse qui, parfois, comme Saturne, dévore ses propres enfants.
(( Vaillant, célèbre numismate,voyant,ditRéveillé-Parise(l), son vaisseau sur le point d'être pris par un corsaire, risqua sa vie pour l'honneur de l'archéologie ; il avala d'énormes médailles, qu'il ne rendit qu'après dé vives douleurs ; un Othon se fit attendre plus de quinze jours, mais aussi quelle joie de le revoir ! — Après une longue attente.
« Spallanzani, revenant par mer, d'un voyage géologique, fut surpris par une tempête: Sauvez mes pierres ! s'écriait-il dans son désespoir, car ses pierres, c'était son trésor.
Hauy, célèbre minéralogiste, était détenu comme prêtre dans une des prisons de Paris, pendant la Terreur. On obtint un ordre d'élargissement ; mais, comme cet ordre arriva un peu tard et que notre savant était occupé, il ne voulut partir que le lendemain, et le jour suivant fut le 2 septembre, jour où tous les prisonniers furent massacrés.
Le ^rave Banks, depuis président de la Société Royale de Londres, eut la patience, àTaïti, de se laisser peindre en noir de la tête aux pieds, pour assister à une cérémonie funèbre qu'il n'aurait pu voir autrement.
On sait que le peintre Vernet se faisait attacher à un mat, pour mieux contempler le magnifique spectacle d'un orage sur l'Océan !
Où ne peut pas pousser cet amour de la science ou des collections? On a vu des savants arriver jusqu'au crime pour satisfaire leur passion. Oui, sans y réfléchir, ils sont devenus « kleptomanes » pour se procurer une médaille, un livre ou un objet manquant à leur collection.
Beaucoup de collectionneurs avouent que ce sentiment est irrésistible chez eux. « J'ai volé, disent-ils, mais c'était plus fort que moi ; je n'ai pas pu résister 1 »
La passion du travail (surmenage intellectuel) développe chez certaines personnes une exaltation de la sensibilité appelée par les savants « hypéresthésie » qui, tantôt est générale,
(1) Réveillé-Parise, Ouv* cité, p. 53.
tantôt particulière à certaines parties du corps ou à certains organes, tels que le cerveau, l'estomac et le cœur.
Cette hypertension du système nerveux a été depuis baptisée par un mot qui a fait fortune et a couru, comme une traînée de poudre enflammée, dans les livres et les journaux de médecine depuis qu'on Ta baptisée «c neurasthénie ^ . En langage. vulgaire ce n'est pas autre chose^ à proprement parler, qu'un excès de la sensibilité devenue maladive.
Le savant M. Berthelot dit qu'il fut une époque dans sa vie tellement surexcitée par le travail, qu'il ne pouvait dormir la nuit, empêché par le bruit d'un marteau, bruit qu'on croyait imaginaire. Des recherches furent faites cependant et le marteau existait vraiment, mais à sept ou huit maisons de là et à une distance où il paraissait impossible qu'on pût l'entendre ; seulement ses sens étaient tellement aiguisés que le choc, perceptible pour lui seul, le mettait à la torture.
Jules de Goncourt est mort du travail de la forme, à la peine du style. Il passait des heures sans repos à remanier, à corriger un morceau, multipliant ses eflorts et ses dépenses d'influx nerveux, vers la perfection, cherchant à faire rendre à la langue française tout ce qu'elle peut donner et même au-delà... Après ces luttes obstinées, prolongées où parfois entraient le dépit, la colère de Timpuissance, il était accablé par une étrange et infinie prostration et se laissait tomber, dévoré par une sorte de fièvre nerveuse.
G. Flaubert succomba également épuisé par cette recherche constante du style et ne pouvant se faire à l'idée d'accoupler certains mots souverainement antipathiques. Nous citerons plus loin de nombreux exemples de penseurs mourant à la peine.