Éviter la jalousie
La jalousie est un ver rongeur qui empoisonne toutes les joies des Penseurs. C'est la goutte de fiel qui rend amer le plus doux des breuvages. C'est le bloc de pierre ou de fer qui, jeté en travers de la voie, arrête le train marchant à toute vitesse et détermine des catastrophes ; c'est la raillerie que le soldat romain jetait au proconsul triomphant et qui faisait plisser les lèvres et rider le front de César !
La jalousie, pour les artistes, les médecins, les littérateurs, est également la cause de nombreuses maladies. C'est elle qui, comme le vautour de Prométhée enchaîné, dévore leur foie, trouble leur digestion, fait naître les congestions du bas-ventre. Et une fois implanté en nous, ce sentiment ne nous abandonne plus ; il nous voue à la mélancolie et à l'épuisement. Comme le disait le poète latin : Sedet atra cura ! au lieu de sedet, on pourrait même écrire urget^ car, à peine nés, c'en est fini de nos succès, de notre gloire, qu'il obscurcit et salit à plaisir!
Chateaubriand est un exemple frappant de la vérité de ce que j'avance. Nul artiste en l'art d'écrire, aucun prosateur, aucun poète, bien que ses vers soient bien pâles en vérité) ne fut
adulé, exalté, glorifié comme lui ! Des rivaux, il n'en avait guère ; son influence comme homme politique fut considérable, et cependant il détestait entendre louanger quelqu'un. C'était pour lui un intolérable supplice, parce que son orgueil était immense et qu'à son avis, le piédestal sur lequel ses admirateurs l'avaient élevé, n'était pas encore assez haut. N'est-ce pas ce sentiment-là, être seul^ ou pour dire encore plus vrai, être le seul, qui l'a déterminé à se faire ensevelir au Grand-Bé, au milieu de l'Océan, pour y rester seul, absolument seul. Il n'avait point souffert de rivaux autour de lui, pendant sa vie ; il ne voulut point d'autres tombes voisines de la sienne après sa mort !
Les Penseurs doivent donc cherchera étouffer en eux cet orgueil du moi et de leur propre valeur, s'ils veulent vivre heureux et se mettre à l'abri des maladies morales et physiques que fait naître une jalousie trop développée.
L'idée du moi égoïste et féroce domine trop souvent les discussions entre gens intelligents. Mettez deux peintres, deux musiciens, deux docteurs, deux poètes, deux personnages politiques en face l'un de l'autre, non seulement ils ne seront pas d'accord, mais disséquez leurs paroles, sondez leurs arguments, et vous discernerez clairement qu'au fond de cette conversation, parfois polie, mais souvent orageuse, domine ce sentiment : « Le meilleur peintre, le meilleur musicien, le meilleur littérateur, le médecin le plus habile, le plus digne fils de Machiavel, c'est moi. Je vaux mieux que vous. » L'histoire de la grenouille s'enflant démesurément sera toujours vraie dans les régions intellectuelles.
P. — Ne pas trop produire
Il ne faut pas épuiser la sève d'un jeune arbre et le laisser sans obstacles élever sa tète jusqu'au ciel ; le talent le plus naturel, le plus fertile, a besoin, pour mûrir et vivre, d'années de méditation et d'observation. Trop fougueux dès son essor, il s'épuise, trop fécond à son déclin, il est frappé de caducité,
à moins qu'il ne soit éclos tardivement. Grébillon père n'a commencé à écrire des tragédies qu'à un âge avancé et son çBuvre a été assez considérable ; mais en général c'est à la jeunesse que sourit le génie. Notre grand Gorneitie était jeune quand il écrivit le Cid, sa main tremblait, chargée d'années, quand il fit paraître son Agésilas et son Attila^ flétri par le Holà de Boileau. Enfin, c'est à peine si on retrouve quelquesuns de ses nobles élans quand, désabusé de tout, il crayonne ses vers sur TEvangile.
Rossini avait à peine quarante ans quand il composât QuUlaume TeUeiMoïsej^^i quelle différence avec son opéra oublié La Cambale di Matrimonio ! Meyerbeer, à la fleu» de l'âge, fait paraître deux chefs*d'œavre, les Huguenots et Y Africaine, il était âgé quand il composa Marguerite d'Anjou^ qui n'est qu'un pâle reflet de son génie. Et combien d'auteurs, de poètes, de musiciens^ de sculpteurs, nous pour^* rions citer à l'appui de notre thèse ?
A moins d'être une exception heureuse, eomme Balzac^ Alexandre Dumas, P. Féval ou Hugo, la surproductioa épuise et tarit les sources de l'imagination. C'est que, capricieuse 4 Texcès, elle s'accommode mal et d'heures de travail trop lon^ gués, et des veilles trop fréquentes, et d'un j«t trop continu. Elle a ses moments d'inspiration, ses caprices, ses éclairs, et si on la contraint à produire sans cesse et sans trèv^e, elle se^ lasse et parfois se brise en laissant derrière elle le vide, le désarroi et rim puissance. L'intellectuel doit être son esclave et non pas son tyran ; autrement, un jour vient où il tombe à' plat, s'éteint et reste lourdement à terre, météore fugitif qui a' brillé un moment pour disparaître aussitôt dans la nuit de la médiocrité.
Le conseil que nous a donné à cet égard La Rochefoucauld, est à suivre, cil ne suffit pas, a-t-il dit, d'avoir de grandes qualités, il faut encore en avoir l'économie >, et c'estpfofonrtément vrai. Le PensjBur doit avoir à tâche de ménager son cer-j veau, de régler ses dépenses, d'économiser son activité, tout en accordant â ses autres organes les soins et l'attention qu'ils méritent.
LES PENSEUBS 311
Q. — Savoir vieillir en philosophe
Un peu de Philosophie pratique^ ajoutée aux conseils qui précèdent, viendra augmenter les joies des Penseurs, surtout s'ils réfléchissent que dans ce bas-monde, tout n'est pas fait pour le mieux.
Sans doute, il serait à désirer que les joies et les douleurs soient également réparties entre tous, et que chacun, comme dit Zola, ait sa tartine bien beurrée. Mais il est loin d'en êtnô ainsi ; l'injustice, l'inégalité des conditions, le triomphe du vice, l'oppression du juste resteront éternels ; ce qui doit consoler, apaiser ceux qui souffrent, qui pleurent, qui sont mécon*nus, ou qui meurent oubliés sans avoir pu arriver au soleil de la célébrité, c'est que riches ou pauvres intelligents ou crétins, humbles travailleurs ou oisifs, chacun ici-bas a des misères morales ou physiques, souffre de la faim, des blessures faites à sa vauité, à son amour-propre. Que de gens possédant cet or que l'humble envie, sont attristés et malheureux dans leurs affections, leurs espérances, dans leurs passions, ce fléau des natures affinées. Le sage est celui qui borne ses désirs, les limite et se dit qu'en compensant le mal par le bien et en envisageant le second plutôt que le premier, il peut s'éviter beaucoup de chagrins.
S'ils sont jeunes, il faut que les Penseurs se redisent qu'ils possèdent dans la jeunesse la plus belle fleur de la vie, le plue vaste horizon, la perspective de longs jours à bien remplir, afin de ne pas paraître las de la vie, alors qu'elle est a peine à son aurore.
S'ils sont arrivés à l'âge mûr, qu'ils ne mettent pas trop leur bonheur hors de la maison, avec les personnes aimées qu'elle renferme, elle est la source des félicités les plus vraies. Ne soyons pas trop avides de bruit, d'honneurs - ou de pouvoir, parce que se mettre en scène, passer sa vie dans les luttes du Forum, c'est se vouer aux coups d'épingles qui font souffrir
notre amour-propre ou aux calomnies qui nous déchirent, et une fois pris dans cet engrenage on finit par en sortir meurtri et en lambeaux.
Enfin ! quand vous touchez aux confins de la vieillesse, que la vie n'a pas été trop amère pour vous, qu'elle vous a ménagé ce doiix repos, ces loisirs aimés célébrés par Virgile et surtout, quand les infidélités, trop souvent compagnes fidèles des années, vous ont épargné, sachez vieillir^ ne regardez pas d'un œil envieux ou jaloux la jeunesse des autres, afin que vos derniers jours restent sans nuages. Rappelons-nous comme consolations les adieux à la jeunesse de Mme Desbordes- Valmore, que nous avons reproduits plus haut.
Et puis ne nous reste-t-il pas autour de nous une vieille amie qui a partagé nos joies, qui nous a consolés aux jours d'épreuves, soutenus dans nos tristesses, n'avons-nous pas à nos côtés des bébés roses et rieurs qui nous rappellent le passé et nous rejouissent de leur babil ; le cœur vieillit mais il peut aimer et être heureux d'aimer jusqu'à son dernier jour.
D'ailleurs, môme à l'âge le plus avancé, la vie a encore du bonheur en réserve pour vous ! D'abord on ne ressent plus la violence des passions et c'est là un grand avantage, puis, avec un peu d'empire sur soi-môme, on finit par avoir une égalité d'esprit qui est un charme quand on songe aux sentiments fougueux envahissant et troublant si souvent la folle jeunesse. Aimez celle-ci sans l'envier, sans dire bien haut que vous valiez mieux qu'elle ; ne la blâmez pas trop, conseillez-la quelquefois mais sans l'importuner, pour ôtre fidèle à la devise qui devait ôtre celle de l'humanité tout entière: Etre utîle^ et faire le plus de bien possible. C'est de cette façon qu'on vieillira heureux, sans regrets, et que la fin viendra, sereine et douce, sans qu'on s'en aperçoive si on a gardé dans son cœur les vives croyances de son enfance !
On aura beau dire que la Vieille Chanson avec laquelle, pendant de longs siècles, l'humanité a été bercée est aujourd'hui monotone et démodée, c'est encore en l'écoutant que se fera avec le moins de regrets et le plus de sérénité, ce passage pénible de la vie à la mort. Ainsi que l'a dit de Goncourt : « La
grande force de la religion chrétienne, c'est qu'elle est la religion des tristesses de la vie, du malheur, des chagrins, des maladies, de tout ce qui afflige le cœur, la tète et le corps. Elle s'adresse aux gens qui souffrent, console ceux qui pleurent, promet des adoucissements à ceux qui en ont besoin, et donne l'espérance à ceux qui désespèrent. Les religions antiques étaient les religions des joies de l'homme, des fêtes de la vie. Depuis, le monde est devenu vieux et douloureux. C'est la différence d'une couronne de roses à un mouchoir de poche!»
Pour être satisfait de votre sort, ce qui est sûrement la bonne moitié du bonheur possible aux mortels, regardez toujours au-dessous de vous, n'enviez jamais ceux qui sont au-dessus et mettez en pratique cette pensée de Jouffroy : « Ayez soin qu'il manque toujours à votre maison quelque chose qui ne vous soit pas trop pénible et dont le désir vous soit agréable I »
Cette aimable philosophie, cette insouciance de la mort ont été les compagnes d'un nombre considérable de Penseurs et non seulement des militaires, dont se faire tuer est l'état, mais de nombreux magistrats, de beaucoup de médecins accoutumés à voir la mort de près, et de littérateurs habitués à faire succomber les personnages de leurs romans. (La mort avec des phrases.)
Les épitaphes suivantes de deux de nos poètes témoignent aussi de leur état d'âme en présence de leur fin prochaine. Jo citerai d'abord celle de notre vieux Régnier :
J'ai vescu sans nul pensement Me laissant aller doucement, A la bonne loy naturelle. Et je m'estonne fort pourquoy La mort osa songer à moy Qui ne songeay jamais en elle ?
Le poète Scarron, qui égalait Régnier en bonne humeur malgré ses tristes misères, nous a aussi légué la sienne :
Celui qui cy maintenant dort Fit plus de pitié que d'envie, Et souffrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie !
Passant, ne fais ici de bruit Et garde bien qu'il ne s'éveille, Car voici la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille !
Terminons par une épitaphe recueililie au Père-Lach^ise, su la tombe d'un de nos plus illustres, et de nos plus gais méde cins, Ricord, le Rabelais du xix* siècle, les vers composés pa lui démontrent, en même temps, que cet aimable docteur étal spiritualiste plutôt que matérialiste :
Aux portes de l'Eternité Quand j'aurai fini ma carrière, S*il me reste un peu de poussière De cette triste humanité, Que le tombeau seul s'en empare Et que de mon âme, il sépare Cette cause de nos douleurs ; Car l'âme pure et sans matière Doit être un rayon de lumière Que ne troubleront plus les pleurs I