‹ Penseurs et savants: leurs maladies, leur hygièneChapitre 30 sur 34 · L. — Apprenez a souffrir · texte numérisé non relu

L. — Apprenez a souffrir

Apprenez à souffrir, a ditDiderotdans \q Neveu de Rameau ! Apprenez aussi àsoulïrir, dirai-je à tous ces jeunes gens et même aux hommes faitsquisevouentàla carrière artistique: peintres, littérateurs, musiciens qui, sans patrimoine, cherchez à faire une trouée dans le monde ; apprêtez-vous à subir le plus pénible et le plus long des apprentissages ! Vous passerez, en effet, par toutes les privations, par toutes les souffrances ! Ayant un appétit féroce, vous déjeunerez et dînerez avec un morceau de pain bis, une bille de chocolat ou un morceau de fromage. Vous avez rêvé les joies de la fortune et vous porterez des habits graisseux et raccommodés, des souliers éculés; vous n'aurez pas de quoi entrer dans un omnibus et chaque soir vous grelotterez dans votre chambre humide et sans feu, où vous n'aurez pas envie de chanter

Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans,

n'ayant qu'une fenêtre à tabatière et 10 ou 15 degrés au-dessous de 0; le froid éteindra votre gaieté et vos doigts gèleront sur le piano en y cherchant une de ces mélodies qui imposent un musicien au public. Votre pinceau, mal assuré dans vos mains raidies, ne pourra même pas finir votre ébauche et vous vous évertuerez en vain à vous faire une place dans celte foule de cinq ou six cents noms qui occupent les premières places en peinture en littérature ou en musique, parmi lesquels, ditesvous-le bien et armez-vous ! vous voudriez tant surgir ! C'est une bataille, c'est la lutte infernale.

Ah ! sans doute, quand on a remporté la première victoire, on peut se dire en sortant de l'épreuve, qu'on est fortement trempé et doublé du plus pur acier. Mais regardez derrière vous, et rendez-vous compte de tous ceux qui sont restés en route,

blessés, meurtris, entrés à l'hôpital ou disparus pour toujours. Leur liste n'est qu'un long martyrologe. Eux aussi ont eu à traîner leur boulet et ils ne se sont reposés que le jour de leur mort. Peut-être alors, et seulement alors, leur rendra-t-on justice en leur érigeant une statue? Mais pendant leur vie, des honneurs? de l'argent? un titre?... de rente surtout. Allons donc ? Comme l'a dit certain chansonnier...

A ses débuts dans la vie littéraire, Balzac lui aussi fut loin d'être heureux et connut les affres de la pauvreté. Logé dans une mansarde, il faisait lui-même sa cuisine, écumait son potau-feu, et c'est dans un bouge dont il était honteux et dont il ne parla jamais, qu'il décrivait ces toilettes élégantes, qu'il créait ces personnages si distingués, ces types de bon goût, d*un monde qu'il n'avait pas entrevu, mais que sa prodigieuse imagination personnifiait de toutes pièces!

M. — Eviter les flatteurs.

On ne saura jamais combien d'artistes, de gens de lettres, en un mot d'intellectuels de talents divers, baptisés génies, parce que leur œuvre de début consciencieusement fouillée et originale promettait beaucoup, ont été perdus parce que leurs familles, leurs concitoyens, un clan d'amis ou de camarades se posaient autour d'eux en points d'admiration.

Ces compliments hyperboliques leur ont fait croire qu'ils n'avaient pas besoin de chercher dans le travail, dans l'étude dfes anciens et des modernes, de nouveaux éléments de succès ; leur imagination primesautière devait leur suffire ; c'était une taine inépuisable, disait-on autour d*eux; et savourant à pleine bouche ce fruit nouveau, la flatterie, ils n'ont plus travaillé avec l'ardeur des premiers temps, ils se sont donné des loisirs ou bien, dans leur naïve confiance, ils ont jeté sur le papier, sans le passer au crible, tout ce qui leur venait par la tête, s'imaginant que toute page signée par eux, devait désormais intéresser le public à un suprême degré ! Et ils sont tout étonnés de rester au premier mille au lieu du dixième qu'ils avaient rêvé? Voyez

plutôt (et cela confirme bien ce que je viens d'écrire sur l'influence néfaste des louanges exagérées des camarades) l'accueil déplus en plus froid fait par le public au Journal du dernier des Goncourt. Inspiré d'un bout à l'autre par un sentiment exclusif d'admiration pour sa propre personne et pour son ami Daudet, cette œuvre, hypertrophie véritable du moi et du clan des Gonoourt, fait réellefnent regretter la mort prématurée du plus jeune des frères qui a été plus fatale qu'on ne pense i celui qui a survécu.

Si Rossini a joui d'une longue vieillesse, c'est qu'il ne s'esl pas laissé émouvoir par les flatteries et les cajoleries que les Parisiens lui prodiguèrent sur le tard. Il se souvenait, malgré ces coups d'encensoir tardifs, combien ils s'étaient montrés froids et réservés à l'époque où il fit paraître Guillaume Tell et le Stabat, Ce fut ce qui le détermina à quitter Paris pour aller à Florence où on le vénérait comme un dieu !

N. — Eviter les émotions.

Tant que le tempérament nerveux n'est pas exagéré, qu'on n'a pas abusé de lui, qu'on ne l'a pas martelé à outrance, il reste un précieux apanage de l'homme intelligent, et lui procura une foule de jouissances délicates, inaperçues pour le reste des paortels. Souvent même, il aide, à accomplir les plus belles actions ; en inspirant les actes les plusgénéfereux ;maits lesclavie/s les plus harmonieux se brisent à l€i loii^e lorsqu'on les falivibrec §, coups de poings, et quand on prodigue au tempérameiiL ner-» veux des impressionstrop violentes, elles réagissient douloureu* çement sur l'organisme^

Tout d'abord, c'est ie cceur qui proteste à sa manière par dea palpitations^ des suffocations ou des douleurs; d'autres fois c'est l'estomac qui défaille tout à coup et reste inerte ; ou biea C'est l'intestin qui précipite ou suspend le cours du bol alimentaire. D'autres fois, c'est le foie qui se ressent du contre-coup et le sujet se trouve ie lendemain matin envahi par l'ictère, e'est-à-dire ce qu'oa appelle la jaunisse.

Mais le plus souvent, c'est le système nerveux qui a à souffrir de ce ressac; il en reste affolé ; et la tempête l'envahit soudainement comme Test, pendant la furie des équinoxes, la plage normande. L'épilepsie peut môme survenir après une commotion violente de peur ou de désespoir.

Pendant le bombardement de Strasbourg, que cette population si française supporta si héroïquement et où les Prussiens se montrèrent aussi barbares que les Huns, leurs ancêtres, envahissant les Gaules, tous les habitants si énergiques pendant le siège, se trouvèrent, les jours de péril passés, complètement neurasthénies et affaissés. Les femmes et les enfants furent affectés de chorée, tant les impressions avaient été vives, et Tépouvantement profond !

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