‹ Penseurs libres et liberté de penséeChapitre 22 sur 77 · JOHN STUART MILL · texte numérisé non relu

JOHN STUART MILL

On a coutume de disserter sur réducation d'une façon théorique et abstraite. On ferait, à ce qu'il semble, une œuvre plus intéressante et plus utile en étudiant des éducations individuelles et en examinant ce qu'elles ont donné. Mais il conviendrait alors de prendre pour exemple, non pas une éducation moyenne, j'entends celle d'un enfant moyen, faite par les voies ordinaires et communes, que bien à tort on regarderait comme plus probante et ayant une portée plus générale, mais au contraire une éducation originale, d'une forme bien définie, systématique, ayant porté sur un sujet de choix, exceptionnellement doué et auquel elle aurait de plus été merveilleusement adaptée, pour lequel elle semblerait avoir été faite. En un mot, on devrait regarder, comme typique ou

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vraiment représentative une éducation, dont les effets auraient été portés au maximum et au summum, qui aurait pleinement et admirablement réussi. C'est une éducation de ce genre que nous nous proposons d'analyser, à savoir l'éducation toute philosophique ou rationaliste, que John Stuart Mill a reçue de son père.

Celte éducation présente d'abord cette particularité remarquable que l'influence de la mère ne s'y fait pas sentir. Les éducations rigoureusement systématiques, où l'on se dirige suivant des principes arrêtés, qu'on ne met plus en question et qu'on suit jusqu'au bout, ne peuvent être, si on peut dire, que paternelles. Les mères, dans leur conduite envers leurs enfants, suivent plus ou moins leur inspiration et leur cœur ; elles ne supporteraient point l'entrave d'une doctrine rigide ; leur action éducative est, en général, plus réelle, mais moins apparente que celle des pères, parce qu'au lieu de sexercer de front, elle prend des détours, parce qu'au lieu de s'affirmer, elle se dérobe, parce qu'au lieu surtout de se diriger exclusivement en un sens, elle est dispersée et diffuse. Jamais une mère n'entreprendrait une éducation semblable à celle que nous allons décrire, aussi fortement accusée, aussi caractéristique. Il fallait pour cela un esprit d'autorité et

un fanatisme doctrinal, dont les femmes par nature sont heureusement exemptes et dont, à vrai dire, parmi les hommes mêmes, un philosophe seul était capable.

L'éducation de Stuart Mill a la valeur d'une expérience; elle est l'application et l'épreuve d'un système. Lui-même en fait la remarque: s'il écrit ses mémoires, c'est en partie pour payer sa dette de reconnaissance aux personnes dont il a subi l'influence, mais en partie aussi, et principalement, pour l'instruction qu'il croit que le public pourra tirer du « tableau d'une éducation conduite en dehors des voies habituelles et d'une façon remarquable. Cette éducation, dit-il, quels qu'en aient pu être les fruits, a pour le moins démontré qu'il est possible d'enseigner, et de bien enseigner, beaucoup plus de choses qu'on ne pense durant ces premières années de la vie, dont les procédés vulgaires, qu'on décore du nom d'instruction, ne tirent presque aucun profit ». Stuart Mill est trop modeste ou s'abuse : cette leçon qu'il dégage de son éducation est la moindre ; cette éducation a une autre portée, est autrement significative, au sens large et élevé.

Mais elle eut d'abord le mérite qu'il lui reconnaît. Elle commença aussi tôt et fut toujours poussée aussi loin que possible. A en croire celui

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qui en fut le bénéficiaire et se défend d'en avoir été la victime, elle fut précoce sans être prématurée, intensive sans être forcée. Elle devait cependant aboutir et a abouti en effet à cette pléthore d'instruction et à ce surmenage des facultés, pour lequel Renan a créé le nom d' « encéphalite aiguë ». Elle fut donnée sans ménagement, sans discrétion. James Mill n'avait égard ni à l'âge de son fils ni à ses facultés. Il ne voyait qu'une chose : qu'il n'y eût pas de temps perdu. « Je n'ai gardé, dit Stuart Mill, aucun souvenir de l'époque oii j'ai commencé à apprendre le grec. Je me suis laissé dire que je n'avais alors que trois ans. » Le principe de James Mill en éducation était exactement le contraire de celui d'Etienne Pascal. Celui-ci voulait « toujours tenir son fils au-dessus de son ouvrage ». James Mill pensait qu'il faut demander à l'enfant tout ce qu'il peut donner, et même au delà, et ce maître exigeant trouva un élève docile qui se soumit sans révolte à une aussi dure discipline et devait par la suite lui en savoir gré. (( Mon père, dit Stuart Mill, dans toutes les parties de son enseignement, exigeait de moi non seulement tout ce que je pouvais, mais encore ce qu'il m'était souvent impossible de faire ». En principe, rien de mieux, car « un élève, à qui on ne demande jamais ce qu'il ne peut pas faire, ne

fait jamais tout ce qu'il peut » . Dans l'application pourtant, il arriva au père de dépasser la mesure

S'étant chargé d'enseigner à son fils la géomé trie élémentaire et l'algèbre, il se montra ui maître insuffisant, et d'autant plus exigeant qui ne se rendait compte ni des difficultés de l'ensei gnement, ni des aptitudes de l'élève, âgé de hui à dix ans. « Il n'avait pas le temps de se mettn à même de résoudre les difficultés qui m'arrêtaient il me laissait m'en dépêtrer moi-même sans aucur secours que celui des livres ; en attendant, j'encou rais ses réprimandes par l'incapacité oii j'étais d( résoudre des problèmes difficiles, et il ne s'aper cevait pas que je ne possédais pas encore les connaissances nécessaires pour en venir à bout. »

Sous prétexte, sans doute, qu'il faut demande] beaucoup pour obtenir peu, ou, plus exactement trop pour obtenir assez, James Mill imposa toujours à son fils un régime d'instruction disproportionné à son âge. Il eût dû ainsi le décourager, mais l'enfant était si bien doué et d'une nature si heureuse que cette éducation sembla lui profitei sans lui nuire, qu'il la subit sans s'en dégoûter. Il faut dire, à l'excuse du père, qu'il fut invité e1 encouragé dans son zèle intempestif et outré par la docilité de son fils, car l'élève, en un sens, commande l'éducation, le maître le plus ardent ne

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fait que le suivre jusqu'où il peut et il veut aller, et il est parfois entraîné par lui.

Quoi qu'il en soit, Stuart Mill n'eut pas d'enfance, si par là on entend la candeur intellectuelle, l'heureuse exemption du savoir. De bonne heure, il fut mis, ou se mit de lui-même, au régime des lectures sérieuses et sérieusement faites. Ses lectures pouvaient être volontaires, mais il était tenu de prendre des notes et d'en rendre compte. A huit ans, ilcommençale latin en compagnie d'une sœur cadette et, comme si ce n'était pas assez de ses propres études, il fut chargé d'être le précepteur ou le moniteur de celle-ci . A cette occasion , Stuart Mill nous donne son avis sur l'enseignement mutuel : tout l'avantage serait pour celui qui enseigne, les inconvénients seraient grands pour l'élève.

De huit à douze ans, Stuart Mill lut les auteurs latins et grecs, en particulier la Rhétorique d'Aristote et apprit la géométrie élémentaire et l'algèbre à fond, dans les conditions défectueuses que l'on sait. En même temps, il faisait des vers à litre d'exercice « obligatoire ».

A douze ans, il aborde la Logique, lit VOrganon jusqu'aux Analytiques inclusivement, lit plusieurs traités de logique scolastique, puis la Computatio sive Logica de Hobbes et rend compte de ces ouvrages à son père, en discute avec lui.

A quatorze ans, il étudie l'Economie politique avec son père qui lui en fait des leçons orales et lui met entre les mains les ouvrages de Ricardo.

A cet âge, au même âge que Montaigne, Stuart Mill avait achevé ses études proprement dites. Mais Montaigne, à quatorze ans, ne savait rien (c'est lui qui le dit et par exception on peut l'en croire), tandis que Stuart Mill avait appris, et bien appris, dans l'enfance, ce qu'on apprend d'ordinaire à l'âge adulte, et cela avec des facultés qu'il déclare moyennes et sans autres maîtres que son père et les livres. Il faut donc, conclut-il, qu'il y ait un gaspillage misérable des années précieuses de l'enfance dans l'éducation ordinaire et il estime que, grâce à son éducation particulière, il a eu (( sur ses contemporains l'avantage d'une avance d'un quart de siècle ».

Mais ce que Stuart Mill ne dit pas, c'est que le succès de cette éducation provenait moins de sa valeur intrinsèque que de la valeur intellectuelle du sujet auquel elle s'adressait. Non seulement il avait une soif de savoir et une faculté d'assimilation, qui le sauvaient de la satiété et du dégoût, non seulement il pouvait supporter, sans en être accablé, dans un âge si tendre, le poids d'un savoir énorme, mais encore les défauts de son éducation se changeaient pour lui en qualités ; tout lui réus-

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sissait, jusqu'à l'insuffisance de l'enseignement reçu ; il suppléait à celte insuffisance par l'efTort personnel, et cela lui était bon. Il était de ceux qui, après avoir retiré d'un enseignement tout le profit qu'il peut directement offrir, savent encore en tirer ce que j'appellerai une utilité à côté, imprévue et paradoxale. Ainsi il n'avait ni la faculté poétique, ni l'intention ou la prétention de se faire poète ; mais il appréciait l'exercice du vers comme moyen de développer « la faculté de trouver promptement le mot propre ». De même (( les fantaisies poétiques ou les conjectures philosophiques » de Platon n'étaient pas pour retenir son esprit, mais la méthode socratique, enseignée dans les Dialogues, était pour lui un excellent exercice dialectique, et, s étant rompu à cette méthode, il pouvait se ranger parmi « les vrais disciples de Platon », à meilleur titre que « ceux qui adoptent de certaines conclusions dogmatiques, empruntées surtout aux moins intelligibles de ses écrits. » Enfin aucun enseignement pour lui n'était perdu. Les explications que lui donnait son père sur ses lectures de logique ne lui éclaircissaient rien, laissaient subsister toutes les difficultés ; mais elles ne lui étaient pas pour cela inutiles ; elles servaient à lui constituer un fonds d'idées. « Elles sont restées dans mon esprit, dit-

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il, comme un noyau autour duquel mes observa tions et mes réflexions ont pu se cristalliser. La valeur des remarques générales que mon père m'avait apprises se révélait à moi à chaque cas particulier qui tombait par la suite sous mes observations. ))

Au reste, l'enseignement que reçut Stuart Mill fut, à certains égards, excellent et l'élève non seulement y a fait honneur, mais en a reconnu et proclamé les mérites. Il ne voit qu'un reproche à adresser à son père : (( il comptait trop, dit-il, sur l'intelligibilité de l'abstrait, présenté seul, sans le secours d'aucune forme concrète. » Ce défaut se rattache à ce que nous avons dit déjà de la méconnaissance chez James Mill de l'intelligence d'un enfant. Il est de plus caractéristique de l'esprit des philosophes en général, de celui de James Mill en particulier, lequel raisonne en logicien pur, en intellectuel de tempérament et de principes. Avec cette foi exclusive dans l'intelligence en général, dont il ne soupçonne ni les lacunes ni les bornes, justement ébloui de celle de son fils, si ouverte, j'allais dire si complaisante, se laissant aller enfin à sa propre nature, le père de Stuart Mill ne pouvait manquer de faire trop appel à la raison de son élève et de lui trop demander.

Cette double erreur psychologique et pédago-

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gique n'allait pas d'ailleurs sans compensation, sans avantages pratiques. Sans rien retirer en efïet de ce que nous avons dit ou laissé entendre des dangers de toute sorte que présente le surmenage ou le forçage de l'intelligence, il faut reconnaître qu'on étend les bornes de l'intelligence quand on ne lui assigne aucunes bornes, car c'est alors seulement qu'on la pousse jusqu'à ses dernières limites naturelles. Accordons donc à Stuart Mill que son éducation exceptionnelle lui a réellement valu une avance énorme sur ses contemporains.

Mais qu'entend-il par là .^* Veul-il parler seulement d'une somme plus grande de connaissances, d'une supériorité du savoir P Evidemment non ; il sous-entend une avance dans le développement de son esprit. Sa gratitude intellectuelle pour son père autrement ne paraîtrait plus justifiée, ou du moins ne le paraîtrait plus assez. Au reste, il ne distingue entre l'accroissement des connaissances et le développement mental que pour remarquer que ce fut le mérite de son éducation d'obtenir l'un par l'autre et de les faire marcher de pair.

L'avance donnée à Stuart Mill par son instruction eût été plus apparente que réelle, et ses facultés auraient été « surmenées », non (( fortifiées », si la somme énorme de connaissances qu'on lui faisait acquérir s'était composée de faits confiés à

DuGAS. — Penseurs libres, [\

sa mémoire, non assimilés par son esprit. Mais il n'en pouvait être ainsi, en raison, non seulement de la valeur intellectuelle de l'élève, mais encore de la nature d'un enseignement rationaliste quant à son objet et quant à sa méthode, qui faisait appel à la raison et ne visait qu'à la former. « Mon père ne permit jamais que mes leçons dégénérassent en un exercice de mémoire. Il tâchait de mener mon intelligence, non seulement du même pas que l'enseignement, mais encore de lui faire prendre les devants. Tout ce que je pouvais apprendre par le seul effort de la pensée, mon père ne me lé disait jamais, tant que je n'étais pas à bout de ressources pour le trouver moi-même. »

S'il fondait sa philosophie sur l'expérience, James Mill n'était pas pour cela indifférent à la façon dont rexpérience s'acquiert, il voulait que cette acquisition fût l'œuvre de la raison personnelle, ou plutôt il mettait la raison au-dessus de l'expérience, puisqu'il n'avait recours en celle-ci qu'à défaut de celle-là. Il n'avait donc pas seulement foi, comme nous l'avons dit, en l'intelligence, en son étendue et son pouvoir, il avait encore le respect de l'intelligence, et ce respect se manifestait dans la matière et dans la forme de son enseignement.

L'éducation de Stuart Mill porte l'empreinte

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du rationalisme, et elle en est le triomphe. James Mill traita son fils comme un pur esprit. Nul appel au sentiment, ou plutôt guerre au sentiment partout et sous toutes ses formes I Guerre au sentiment en morale : les actes sont bons ou mauvais en eux-mêmes et dans leurs conséquences ; l'intention dans laquelle ils sont accomplis ne compte pas, ne peut être invoquée comme excuse. L'erreur est une faute ; il faut la haïr et haïr ceux qui se trompent. James Mill était tolérant pourtant, à sa manière ; il l'était par raison, parce qu'il comprenait « l'importance qu'il y a pour l'humanité à laisser à tous la liberté de leurs opinions ». A la base de cette tolérance, très réelle, très sincère, entière et profonde, aucune bonté, aucune indulgence, rien que le respect des intelligences et le culte de la vérité, laquelle ne peut être décrétée d'autorité et dépend, pour son étabHssement même, de la liberté, du droit reconnu à toutes les opinions de se produire. Est-ce là, comme le prétend Stuart Mill, « la seule tolérance qu'on puisse recommander, la seule qui soit possible aux esprits d'une haute moralité ? » Certes non, mais c'est une tolérance infiniment respectable et qui impose, quoique dure et hautaine.

La dureté, c'est au reste le caractère de James

Mill, si l'on fait consister la dureté dans le fait seul de la séclicresse, de l'absence de sentiment. Il était dur dans la vie, comme il l'était en théorie. Il l'était dans sa conduite envers les siens. C'est un point que Stuart Mill a touché avec beaucoup de respect et de délicatesse. « L'élément qui manquait le plus dans les rapports de mon père avec ses enfants était celui de la tendresse... Pour ce qui regarde mon éducation, dit-il, je n'ose décider si j'ai plus gagné que perdu par sa sévérité. Assurément ce n'est pas la sévérité de mon père qui m'a empêché d'être heureux dans mon enfance » et, d'une façon générale, «je ne pense pas qu'on puisse renoncer à se servir de la crainte comme d'un instrument d'éducation ; mais je sais bien qu'il ne faut pas lui accorder le rôle principal, et que, lorsque la crainte domine au point d'empêcher les enfants de donner leur amour et leur confiance à ceux qui devraient plus tard rester pour eux des conseillers sûrs, et peut-être de détruire chez l'enfant le penchant spontané et ouvert qui le porte à communiquer ses impressions, elle devient un mal qui vient réduire de beaucoup les avantages moraux et intellectuels qui peuvent résulter des autres parties de l'éducation ». Les restrictions mêmes que Stuart Mill apporte à ce jugement, la façon dont il dissimule le blâme sous

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la forme du regret, le rendent en quelque sorte plus impressionnant et font involontairement paraître la condamnation plus sévère.

Ce père si dur, qui se défiait de la tendresse et s'interdisait d'y faire appel, ne se défiait pas moins des autres sentiments, par exemple de l'amour-propre, et il mettait son fils en garde contre la sulTisance et l'émulation, proposant pour but à son ambition, « non pas ce que les autres font, mais ce qu'un homme pourrait et devrait faire ». Ainsi il ne présentait à son enfant d'autre idéal qu'un idéal abstrait et rationnel, il ne lui prescrivait d'autre règle que le possible et le vrai, il ne s'adressait et ne croyait en conscience pouvoir s'adresser qu'à sa raison.

De tous les sentiments, celui dont il était le plus éloigné était le sentiment religieux. Il avait été instruit dans la foi de l'Eglise presbytérienne ; mais, par ses études et ses réflexions, il s'était détaché de toute religion, du déisme aussi bien que du christianisme, de la religion naturelle aussi bien que de la religion révélée. Il était arrivé « à cette conviction qu'on ne peut rien savoir de l'origine des choses ». Il était athée, ou plutôt s'interdisait toute opinion au sujet de Dieu, « trouvant l'athéisme négatif absurde » au même titre que le théisme, en tant que gratuit et arbitraire.

« En rejetant (ainsi) tout ce qu'on appelle croyance, il ne cédait pas, comme on pourrait le croire, à la force de la logique et de la preuve ; ses motifs étaient plutôt d'ordre moral que d'ordre intellectuel. Il ne pouvait croire qu'un monde si plein de mal fût l'œuvre d'un auteur qui réunit à la fois la puissance infinie, la parfaite bonté et la souveraine justice. . . Son aversion pour la religion était du même genre que celle de Lucrèce : il la regardait avec les sentiments que mérite, non pas une simple tromperie, mais un grand mal moral. Il la regardait comme la pire ennemie de la moralité, d'abord parce qu'elle crée des mérites fictifs, notamment l'adhésion à des formules de foi, la profession de sentiments de dévotion et la participation à des cérémonies qui ne se rattachent les unes et les autres par aucun lien avec le bonheur du genre humain ; ensuite, parce qu'elle les fait accepter comme tenant lieu de vertus véritables ; mais par-dessus tout, parce qu'elle corrompt essentiellement le critérium de la morale, en la faisant consister dans l'accomplissement de la volonté d'un être, auquel elle prodigue tous les termes d'adulation, en même temps qu'elle en fait la peinture la plus odieuse ». Dieu, en effet, dans tous les temps, y compris et surtout le Dieu du christianisme, représente (( la conception la plus par-

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faite de la méchanceté que l'esprit humain puisse imaginer. Songez donc, avait-il coutume de dire, que cet Etre a fait l'Enfer, qu'il a créé l'espèce humaine avec la prescience infaillible, et par conséquent avec l'intention que la grande majorité des hommes fussent voués pour l'éternité à d'horribles tourments ». Le christianisme, sans doute, ne fait pas tout le mal qu'il devrait faire, parce que les chrétiens sont illogiques, mais, en luimême, il s'oppose, il tend à s'opposer au progrès des conceptions morales, et par là il est un mal. Stuart Mill fut donc élevé en dehors de toute religion, selon les idées de son père, c'est-à-dire qu'il lui fut enseigné « que la façon dont le monde avait commencé était un problème sur lequel on ne savait rien ». Mais il apprit « ce que le genre humain avait pensé sur ces impénétrables problèmes ». S'il ne reçut point une éducation reUgieuse, il fut instruit de l'histoire de la religion, il connut le fait religieux. Il n'eut point à rejeter la croyance religieuse, il n'eut jamais cette croyance, mais il ne s'étonnait pas de la rencontrer autour de lui, sachant par l'histoire qu'il en avait toujours été ainsi. Il avait lu l'histoire ecclésiastique et pris intérêt à cette histoire, particulièrement à celle de la Réforme. Son esprit était donc ouvert à la religion, si son cœur lui était fermé.

Cette éducation irréligieuse ou plutôt areligieuse avait un inconvénient : elle exposait l'enfant à l'hostilité de ceux dont il rejetait les croyances. Une situation exceptionnelle devient aisément une situation fausse. « En iTiême temps que mon père me donnait une opinion contraire à celle du monde, dit Stuart Mill, il crut nécessaire de me faire savoir qu'il n'était pas nécessaire d'en faire profession devant le monde. » Fâcheuse leçon de prudence qui pouvait être prise pour une leçon d'hypocrisie I Stuart Mill lui-même n'est pas loin d en juger ainsi ; il ne blâme pas cependant la prudence de son père, mais il la juge excessive ; il augure mieux de son temps ; il estime que, grâce au progrès de la liberté de discussion, il n'y a plus de raison aujourd'hui pour personne de ne pas avouer son irréligion, un seul cas excepté (et ainsi il s'agit bien, non d'une question de principe, mais d'opportunité), « celui oii la sévérité en ces matières exposerait (les gens) à perdre leurs moyens d'existence ou à se voir exclus d'une carrière convenant à leurs aptitudes )). Mais, quand 1 âge est venu, c'est un devoir pour chacun, surtout pour ceux qui sont en vue, de manifester ses opinions et Stuart Mill établit par des considérations élevées l'importance de ce devoir. « Une telle manifestation, dit-il, mettrait

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fin d'un seul coup, et pour jamais, au préjugé vulgaire, qui donne à ce qu'on appelle improprement l'incrédulité tous les vices de l'esprit et du cœur pour cortège. Le monde serait étonné s'il savait combien, parmi les hommes qui forment son plus brillant ornement, parmi ceux mêmes qui sont les plus haut placés dans l'estime publique par leur sagesse et leur vertu, il y en a qui sont complètement sceptiques en religion. Il en est beaucoup qui s'abstiennent de professer hautement leur irréligion, moins pour des considérations personnelles que parce qu'ils craignent, et bien à tort, selon moi, à l'époque où nous sommes, de faire plus de mal que de bien, en faisant très haut une profession de foi qui pourrait affaiblir les croyances acceptées et par suite relâcher les obligations qu'ils considèrent comme des freins. » Autrement dit, les honnêtes gens se doivent à eux-mêmes, et doivent aussi aux autres, de faire connaître les principes sur lesquels leur moralité se fonde. Il n'y a pas ici de conservatisme qui tienne ni de ménagements à garder. Stuart Mill ne dément point, comme on voit, son éducation ; il adopte les principes de son père et il ne se sépare de lui que pour y être plus fidèle et les pousser plus loin.

On peut dire que cette éducation de Stuart Mill,

qui fut un chef-d'œuvre de logique, de rigueur systématique, de fidélité à des principes clairement définis et nettement avoués, fut un triomphe, parce qu'elle germa sur un terrain favorable, un esprit, marqué de la vocation philosophique, s'étant trouvé à point pour recevoir une éducation rationaliste, donnée par un père philosophe. Grâce à une culture intensive fut obtenu le plus grand emmagasinement de connaissances de tout ordre en même temps que le meilleur rendement d'un esprit ; ainsi se prépara une des gloires philosophiques de l'Angleterre. Stuart Mill, en suivant la direction qui lui avait été imprimée, semblait découvrir sa voie : il embrassait avec ardeur la doctrine qui lui avait été enseignée, le Benthamisme, et donnait pour but à sa vie de la répandre et d'en assurer le triomphe.

Mais cette éducation, si remarquable en ellemême et par son accord avec l'esprit qui la reçut, si efficace par suite et si féconde, échoua, si on peut dire, à force d'avoir réussi. Son succès même, justement parce qu'il avait été complet, devait faire la preuve de son insuffisance. C'est au moment où elle est achevée qu'on aperçoit ses lacunes. C'est quand le but est atteint que l'échec apparaît. Après avoir donné l'exemple si rare d'une adhésion entière à l'éducation reçue, Stuart

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^lill donnera celui d'un détachement non moins complet à l'égard de cette éducation, et l'histoire le sa vie, dont l'événement capital est ce qu'il a ippelé « une crise dans mes idées », sera deux bis significative, par l'action jDrofonde qu'un Dere philosophe et une éducation exceptionnelle )nt exercée sur lui et la réaction énergique, vicorieuse, qu'il y a finalement opposée.

La crise philosophique de Stuart Mill est l'inrerse, mais l'analogue, de la crise religieuse de Fouffroy. Elle éclata au même âge, dans les nêmes circonstances ; elle se traduisit par les nêmes sentiments, exprimés du même ton, du nême accent, presque dans les mêmes termes. Foufi'roy et Stuart Mill touchèrent le fond du lésespoir en sentant, dit l'un, qu' « au fond de noi-même il n'y avait plus rien qui fût debout », fue « tout ce qui m avait, dit l'autre, soutenu usqu'alors dans la vie s'écroulait ». Avec le même empérament et dans les mêmes dispositions senimentales, les deux philosophes traversaient la nême phase d'une évolution fatale : celle qui nène, intellectuellement et moralement, de l'en- 'ance à l âge d'homme, d'une vie de tutelle et de lépendance à une vie d'initiative et de responsajilité personnelles; ils voyaient s'ouvrir devant îux l'abîme creusé par la ruine des croyances et,

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se croyant incapables de le fiancliir jamais, ils se sentaient abattus, découragés, pleins de doutes et d'angoisses.

Cette crise morale était sans doute liée à une crise physique. Parmi les lacunes de son éducation, Stuart Mill indique qu'une part trop faible avait été donnée aux exercices du corps ; c'étail également le défaut du régime scolaire au lycée et à lEcole Normale, au temps de JouCfroy. A ce point de vue encore, la crise en question marquerait donc la faillite d'une éducation.

Mais bornons-nous à l'étudier telle qu'elle nous est présentée, comme une crise morale. Depuis 182 I, époque de sa conversion au Benthamisme, Stuart Mill avait un but dans la vie, qui était de « travailler à réformer le monde. L'idée que je me faisais de mon propre bonheur, dit-il, se confondait entièrement avec cet objet ». En 1826, il tomba dans un état d'atonie morale, caractérisé par le détachement à l'égard de la mission sociale qu'il s'était donnée. C'est alors que, rentrant en lui-même, il se dit : « supposé que tous les objets que tu poursuis dans la vie soient réalisés, que tous les changements dans les opinions et les institutions, dans l'attente desquels tu consumes ton existence, puissent s'accomplir sur l'heure, en éprouveras-tu une grande joie, seras-tu bien heu-

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reux ? — Non, me répondit nettement une voix intérieure que je ne pouvais réprimer. Je me sentis défaillir... » La nuit vint et le sommeil. Au réveil, ((je fis un nouvel appel à ma conscience; j'entendis encore la funeste réponse. Je portais partout ma tristesse avec moi ; je la retrouvais dans toutes mes occupations. C'est à peine si parfois un objet avait le pouvoir de me la faire oublier quelques minutes. Durant plusieurs mois le nuage sembla s'épaissir toujours davantage ». Je revins (( à mes livres favoris; — je les lus sans rien éprouver, ou plutôt avec le même sentiment qu'autrefois, /noins le charme ». Mes sentiments, mon (( amour de l'humanité » étaient éteints. Et Stuart Mill ajoute qu'il ne trouvait personne à qui il pût confier ses peines. Son père était le dernier confident qu'il eût choisi ; il l'eût désespéré en lui révélant l'échec de l'éducation qu'il en avait reçue.

Car c'est son éducation que Stuart Mill rend responsable de son état d'esprit ; c'est d'elle qu'il souffre et croit avoir à se plaindre. Il lui reproche d'avoir été, non sans doute artificielle et fausse, mais prématurée et incomplète. La doctrine philosophique, dans laquelle il a été élevé et qu'il ne renie point, l'associationisme, lui fournit l'explication de la crise qu'il traverse. (( L'association,

dit-il, est la loi fondamenlale et unique de l'esprit. )) Il n'est pas douteux qu'on ne puisse, ei vertu de cette loi, par « les vieux moyens vulgaires, l'éloge et le blâme, la récompense et 1( châtiment », pourvu qu'ils « soient appliqués de bonne heure et sans relâche, . . . produire des désirs et des aversions susceptibles de durer avec toute leur force jusqu'à la fin de la vie ». Mais les associations ainsi formées ne laissent pas cependani d'avoir toujours « quelque chose d'artificiel e d'accidentel ». Or il est au pouvoir de (( l'ana lyse » de dissoudre toutes les associations autre; que naturelles. L'esprit de critique ou d'analyse que la philosophie développe, sera-t-il donc destructeur de l'éducation, entendue comme créatrice des sentiments au moyen de l'association ? Autrement dit, l'éducation rationnelle ou philosophi que porte-t-elle son ennemie avec elle, a-t-elle ei elle un germe de destruction et de mort ? L'ana lyse ruinera-t-elle tout ce que l'association éelifiei Cela semble inévitable et ne pourra être en efTe évité que si l'on établit un juste équilibre entre ce! forces antagonistes : l'association et l'analyse Mais on ne peut fortifier l'une qu'en lui faisan prendre une avance sur l'autre. Il faudra done développer les sentiments avant que la raison ik s'éveille; ce sont comme des préjugés qu'il fau

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se hâter de rendre indestructibles, en utilisant l'aptitude du cerveau à recevoir dans l'enfance des impressions fortes et à s'en imprégner à jamais ; <( pour rendre les associations durables, il faut faire en sorte qu'elles soient fortes et déjà invétérées et, pour ainsi dire, réellement indissolubles, avant que la faculté d'analyse commence à s'exercer )) et même, pouvons-nous ajouter, sans forcer la pensée de Stuart Mill, pour que dans la suite elle ne puisse plus s'exercer.

Ce que Stuart Mill reproche à son éducation, c'est précisément de l'avoir rendu incapable d'éprouver les sentiments qu'il était digne d'éprouver et qui pouvaient le rendre heureux, comme l'amour de l'humanité, en développant prématurément en lui la faculté d'analyse qui lui révélait l'origine factice de ces sentiments et lui ôtait par là même la possibilité ou les moyens de les acquérir.

(( J avais beau savoir, dit- il, qu'un certain sentiment me procurerait le bonheur, cela ne me donnait pas ce sentiment. Mon éducation, pensais-je, n'avait pas réussi à créer en moi ce sentiment, ou à lui donner assez de force pour résister à l'influence dissolvante de l'analyse, tandis [ju'elle avait visé constamment à faire d'une analyse précoce et prématurée une habitude invété-

rée de mon esprit. Je venais donc, me disais-je, d'échouer en sortant du port, avec un vaisseau bien armé, pourvu d'une boussole, mais privé de voiles; il n'y avait en moi aucun désir véritable, qui me portât vers la fin qu'on s'était proposée, quand on avait dépensé tant de soins à m' armer pour la lutte. Je ne prenais aucun plaisir à la vertu, ni au bien général, et je n'en prenais pas davantage à autre chose. Les sources de la vanité et de l'ambition paraissaient taries en moi, aussi complètement que celles de la bienveillance... Ni les plaisirs égoïstes ni ceux qui leur sont opposés n'étaient des plaisirs pour moi. Il me semblait qu'aucune puissance dans la nature ne pouvait refaire mon caractère et créer dans mon esprit, alors irrévocablement analytique, de nouvelles associations de plaisir avec n'importe lequel des objets que l'homme désire. »

Cette inaptitude au bonheur, que Stuart Mill observait en lui, devenait plus complète et plus irrémédiable encore du fait même de cette analyse qui lui en découvrait les causes et lui en démontrait la nécessité. La raison subsistait entière dans ce naufrage philosophique ; elle assistait aux ruines qu'elle avait faites, elle se rendait compte de sa force destructive et de son impuissance à rien fonder, mais elle ne se reniait pas pour cela

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et n'en venait pas à se détruire elle-même. Le découragement de Stuart Mill eut été moins profond, s'il lui eût paru moins justifié ; mais il sentait qu'étant ce que l'éducation l'avait fait, il ne pouvait être heureux et que, d'autre part, il ne pouvait cependant rejeter cette éducation, se dépouiller de la mentalité qu'elle lui avait faite. Il n'avait pas perdu la foi en sa raison, considérée comme un outil perfectionné, mais il en contestait la valeur pratique, ou plutôt il n'en voyait plus l'usage, depuis qu'il lui était démontré que la raison l'éloignait du bonheur. Ainsi était établi l'échec total, irréparable d'une éducation tout intellectuelle.

Logiquement la «crise » ne pouvait se dénouer. Elle se dénoua pourtant naturellement et d'ellemême. C'est que le mal était moins grave que Stuart Mill ne l'avait cru. L'analyse n'avait pas entièrement desséché son cœur. Il découvrit qu'il était capable d émotion : il pleura d'attendrissement en lisant une scène des Mémoires de Marmontel. Ces larmes bienfaisantes furent une rosée d'aurore. Les yeux de Stuart Mill virent poindre dans cette buée d'attendrissement une vie morale nouvelle. Sans perdre sa foi philosophique dans l'utilitarisme, sans cesser de regarder le bonheur comme la fin suprême, il entrevit une nouvelle

DuGAS. — Penseurs libres. 5

forme de bonheur dans le désintéressement ou plutôt une nouvelle façon d'être heureux, qui est de l'être sans y tendre, qui est de ne point chercher le bonheur, mais de le « cueillir en passant », de ne pas le prendre pour but de la vie, mais de <( le respirer avec l'air, sans y penser, sans demander à l'imagination de le figurer par anticipation, et aussi sans le mettre en fuite par une fatale manie de le mettre en question ». Ici apparaît vraiment, pour la première fois, la réaction de Stuart Mill contre son éducation ; il se révolte, il secoue le joug ; il ne veut plus être un simple écolier, il réclame sa part d'enfance dont on l'a frustré, il comprend qu'il ne peut être heureux sans cela ou plutôt il comprend que, pour goûter le bonheur, il faut avoir une âme d'enfant et que c'est cela justement qui lui a manqué. Il découvre le sens humain de la parole du Christ : En vérité, je vous le dis, si vous n êtes semblables à l'un de ces enfants, vous n'entrerez point au royaume des deux. Et comme il faut que le philosophe se retrouve, au moment même oii il se dégage de la philosophie et regrette les ravages qu'elle a faits dans son âme, il généralise son expérience personnelle, l'érigé en théorie, au moins en théorie personnelle ou valant pour lui et pour les hommes semblables à lui. « Cette théorie, dit-il, devint

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alors la base de ma philosophie de la vie ; et je la conserve encore, comme celle qui convient le mieux aux hommes qui ne possèdent qu'une sensibilité modérée, qu'une médiocre aptitude à jouir, c'est-à-dire à la grande majorité de notre espèce. »

Stuart Mill a raison de parler d'une « crise dans ses idées » , en ce sens que, quoiqu'il s'agisse d'une crise morale, cette crise se traduit et s'exprime finalement par une révolution intellectuelle. Jugeant son éducation par ce qui lui a manqué comme par ce qui lui est échu, jugeant ce que doit être l'éducation en général, il en vient à penser que ce n'est pas assez d'élever l'homme, « en vue de la spéculation et de l'action », mais qu'il faut lui donner a une culture intérieure » c'est-à-dire qu'il faut développer ses sentiments, les alimenter, les féconder aussi bien que les régler. Il en vient à recommander spécialement ce qui lui a manqué, le bienfait d'une éducation sentimentale, sans méconnaître pourtant celui de la culture intellectuelle qu'il a reçue.

(( Je ne reniais pas la culture intellectuelle et ne cessais pas, dit-il, de considérer la faculté et la pratique de l'analyse comme des conditions essentielles aussi bien du développement de l'individu que de celui des sociétés. Mais je comprenais que l'analyse produisait des conséquences

qu'il fallait corriger en cultivant concurremment d'autres facultés. Il me semblait d'une importance capitale de conserver une balance convenable entre les facultés. La culture des sentiments devint un des points cardinaux de ma croyance en morale et en philosophie. Ma pensée et mes sentiments se tournèrent de plus en plus vers tout ce qui était susceptible de servir d'instrument pour cette culture, c'est-à-dire vers les arts, la poésie, la musique. » L'éducation de Stuart Mill aboutissait ainsi naturellement, par réaction, à une éclosion sentimentale que rien, semblait-il, ne faisait prévoir, mais que tout, en réalité, avait amené. Il est dans l'ordre qu'un excès rejette dans l'excès contraire, que l'intellectualisme des pères engendre le sentimentalisme des enfants. L'évolution mentale de Stuart Mill fut exactement celle d'Auguste Comte. Luimême a distingué chez le philosophe français, qu'il reconnut un moment pour son maître, deux philosophies qui se succèdent et se contredisent : le positivisme et le mysticisme. Son propre sentimentalisme final n'est-il pas aussi en désaccord avec le rationalisme de sa jeunesse.»^ Mais il convient d'être plus juste envers Stuart Mill qu'il ne l'a été envers Auguste Comte et de rendre hommage à l'unité interne et profonde de sa vie et de sa pensée. La révolution qui paraît s'accomplir

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dans ses idées est en réalité une évolution normale. Sa seconde philosophie ne contredit point, mais développe et continue la première. C'est parce que ses facultés affectives ont été comprimées et refoulées dans son enfance studieuse qu'elles s'épanouissent sur le tard dans toute leur fraîcheur et leur éclat. C'est son éducation qui l'a préparé à subir l'influence de Mrs Taylor, comme Auguste Comte a subi celle de Clotilde de Vaux, à modifier ses idées sous cette influence et à devenir l'apôtre et le champion du féminisme. Il faut dire encore que la marque de son éducation se retrouve dans son sentimentalisme même, lequel garde quelque chose de cérébral, est romanesque et raisonné, relève de l'imagination et se présente sous une forme théorique et systématique. lia une attitude sentimentale tendue et voulue, non exempte d'exagération et de raideur. C'est ainsi que le parvenu paraît prendre sa revanche de l'humble condition d où il est sorti, aime trop le confort et le luxe, force la note de l'élégance et ne porte pas aisément, naturellement sa dignité et son rang. L'empreinte de l'éducation reste ainsi sur ceux mêmes qui paraissent triompher de l'éducation.

Ainsi, en résumé, la vie de Stuarl Mill offre l'exemple de la nature individuelle la plus riche, la plus originale et la plus sincère, aux prises avec

yO PENSEURS LIBRES ET LIBERTÉ DE PENSÉE

l'éducation la plus achevée, la plus systématique et par là même, en un sens, la plus oppressive. On imaginerait difficilement un esprit plus docile, au sens propre et élevé du terme, se livrant plus pleinement aux influences, plus ouvert à l'instruction, y accomplissant des progrès plus éclatants, plus profonds et plus assurés et en même temps plus indépendant, ne laissant ni entamer ni réduire sa personnalité, jugeant avec sa raison, sentant avec son cœur, et rompant finalement, sans éclat ni révolte impulsive, mais par un instinct sûr et d'une vue réfléchie, avec une éducation dont il ne méconnaît pas les bienfaits, mais dont il sent l'étroitesse et comprend les lacunes. L'éducation de Stuart Mill est hautement significative parce qu'elle apparaît sous le double aspect, positif et négatif, que toute éducation doit off'rir, comme une action, provoquant une réaction : elle atteint et dépasse le but visé , elle peut être regardée comme le succès le plus grand et l'échec le plus complet ; elle est l'intellectualisme triomphant, décelant sa faiblesse dans son triomphe même ; elle est la critique d'un système, ressortant de son histoire ; elle a une portée générale, la valeur d'une leçon tirée des faits. La supériorité du maître et de 1 élève, la rigueur du système suivi, rendent cette leçon plus éclatante encore : l'insuffisance de l'édu-

cation rationaliste, réalisée dans ces conditions, sous une forme et à un degré de perfection difRcilemcnt accessibles et rarement atteints, est établie autant qu'elle peut l'être et ne saurait être imputée qu'aux principes de cette éducation.

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