‹ Penseurs libres et liberté de penséeChapitre 23 sur 77 · EDMUND GOSSE · texte numérisé non relu

EDMUND GOSSE

Père et fils * réunit tous les genres d'intérêt : d'abord l'intérêt historique ou documentaire ; c'est le récit « attentif jusqu'à la minutie, scrupuleusement vrai dans tous ses détails », d'une éducation exceptionnelle, poursuivie dans des conditions de vie religieuse et morale qui ne se verront plus ; à l'exactitude matérielle de ce récit, que l'auteur a pris soin d'écrire à l'âge où la mémoire est intacte et le jugement sûr, se joint la vérité de l'analyse psychologique, si rare dans ces sortes d'autobiographies ; nulle trace ici d'apologétique personnelle, d'attendrissement sur soi ; — ensuite l'intérêt littéraire ou artistique ; l'âme

I. Edmund Gosse, Père et fils (Paris, Mercure de France, in-ia).

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est remuée dans ses profondeurs parle pathétique d'un drame de conscience et l'esprit s'amuse du pittoresque d'un monde d'autrefois ; — enfin l'intérêt didactique ou pédagogique, à nos yeux, le plus grand. Prenons garde de juger sans portée une éducation peut-être sans exemple. Son caractère exceptionnel, outré, fanatique, ne la rend plus ressortante ; il ajoute à son prix ; il lui donne la valeur dune expérience. Nous avons ici, accentués et grossis, tous les vices, tous les défauts et dangers d'une éducation bien intentionnée, consciencieuse et honnête, mais bornée, systématique et aveugle. La forme religieuse de cette éducation peut paraître périmée ; mais, outre que cette forme peut revenir, n'a-t-elle pas aujourd'hui ses analogues et ce qu'on dira ici d'un fanatisme spécial ne s'applique-t-il pas, mutatis matandis, à tous les autres .^

Nous allons assister, dit l'auteur, à « une lutte entre deux tempéraments, deux consciences et presque deux époques. Elle finit, comme il était inévitable, par une rupture ». Mais en se séparant, parce qu'ils « ne parlent plus la même langue, ne partagent plus les mêmes espérances et ne sont plus soutenus par les mêmes aspirations », deux êtres humains peuvent garder l'un pour l'autre « des sentiments de respect et une

mélancolique indulgence ». Ainsi se séparent ici, 4)0ur suivre chacun sa voie, le père et le fils. Si leurs dispositions morales eussent été différentes, dit gravement l'auteur, « ce livre n'eût pas été écrit )). 11 n'est donc pas, comme V Enfant de Jules Vallès, un livre de révolte ; il est sans doute satirique, amer ; il peut paraître irrévérencieux ; je crois même qu'il l'est ; mais il ne veut pas l'être, il ne l'est pas d'intention, et c'est là une nuance.

L'enfant, dont nous allons raconter l'émancipation intellectuelle, religieuse et morale, fut élevé dans un milieu puritain. Ses parents étaient de classe moyenne, mais pauvres, descendant de familles ruinées ; son père écrivait des livres sur l'histoire naturelle, sa mère, des livres d'édification pieuse. Ils menaient une vie étroite, retirée, fermée à l'art, aux joies terrestres, ouverte d'un seul côté, sur l'infini du ciel ; ils avaient les plus grandes vertus : la pureté, l'intrépidité, l'abnégation, mais manquaient « du don de sympathie humaine » ; ils se soumettaient entièrement à la volonté divine ; leur mot, dans les circonstances graves, était : « Exposons nos difficultés au Seigneur )). Toutes leurs pensées étaient tournées vers Dieu, revêtaient la forme religieuse. Ils aimèrent pieusement leur fils, ils voulurent en faire

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un élu ; à six semaines, ils le consacrèrent au Seigneur. Il lui donnèrent une éducation exclusivement religieuse, partant insuffisante, pleine de lacunes, intellectuellement pauvre, dénuée, vide d'affections, bien plus, fausse, contraire à la nature de l homme et de l'enfant.

Cette éducation était plus qu'austère. Qu'on en juge par ce trait. L'enfant élevé à la maison, sans camarades, n'avait d'autres distractions que les livres, et d'autres livres que des livres d'histoire naturelle, de voyages, de théologie. Les « histoires )) étaient proscrites, regardées comme un péché, histoire étant synonyme de fiction, de mensonge.

Ma condition était unique parmi les enfants de parents cultivés. Par suite de la règle sévère à laquelle j'étais soumis, pas une seule historiette ne m'a été lue ou racontée pendant toute mon enfance. Le ravissement de l'enfant qui, par ses cajoleries, persuade à sa mère ou à sa bonne de retarder l'heure du coucher et de lui raconter une histoire qu'il écoute, assis sur leurs genoux, confortablement enveloppé, près du feu de la chambre à jouer, ce ravissement, je ne l'ai pas connu. Jamais, dans ma première enfance, ne m'a été adressé cet émouvant préambule : « Il y avait une fois... « On me parlait de missionnaires, jamais de pirates; jeconnais.sais familièrement les oiseaux-mouches, mais je n'avais jamais entendu parler de fées ; je ne comptais pas Jack le tueur de géants, Rumpeltilskin et Robin Hood parmi

mes connaissances et, tout en ayant des notions sur les loups, j'ignorais jusqu'au nom du Petit Chaperon Rouge (p. 4i).

Ce n'est pas seulement retirer à l'enfant une joie de son âge, que « d'exclure de son étude des faits tout ce qui parle à 1 imagination », c'est encore nuire à son développement, dessécher son esprit.

Mes parents « voulaient me rendre véridique, ils m'ont rendu positif et sceptique. S'ils m'avaient enveloppé dans les plis moelleux de la fantaisie surnaturelle, mon esprit moins questionneur se serait peut-être plus longtemps contenté de suivre leurs traditions » (p. ^2).

Ainsi une éducation maladroite provoque une réaction, travaille contre soi. J appelle maladroite une éducation qui ne fait pas à l'enfance sa part, qui ne sympathise pas avec elle, ne la laisse pas s'épanouir, mais la comprime, la ternit et léiiole, sans le savoir et sans le vouloir, et pourtant de façon systématique, au nom de principes arrêtés. Une telle éducation n'exclut point Taffection et la bonté. Edmund Gosse fat tendrement aimé par son père, qui voyait en lui a un gentil petit garçon sans rien de remarquable », plus tendrement encore, je veux dire avec plus d'illusion, par sa mère, qui ne doutait pas que « son caneton solitaire ne fût un petit cygne ». Ses parents lui

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firent une vie douce et même gaie. Ils avaient le badinage innocent des âmes pieuses, des nonnes au couvent. Mais ils croyaient pouvoir être tout pour lui. Il ne connut jamais d'autres enfants. II est vrai, dit-il, que je n'en sentais pas le besoin. Cela fait penser à l'enfance de Racine à Port-Royal, égayée aussi par le bon rire de Lancelot. C'est le même abandon, offrant le même danger. « Représentez-vous cet enfant tout seul au milieu de ces saints, d'ailleurs occupés de leurs dévotions et de leurs travaux. » « L'absence d'enfants de son âge », l'austérité de cette maison, « tout cela était évidemment fort propre à le jeter dans la rêverie. Il dut rêver beaucoup. Et sa sensibilité, repliée sur soi, secrète, sans confident, dut se faire par là plus profonde et plus délicate ». C'est Jules Lemaître qui parle ainsi de Racine. Rien ne saurait s'appliquer mieux à Edmund Gosse.

Il eut de bonne heure une vie propre, intérieure. Par là il échappa aux contraintes de son éducation, il se rendit libre. On l'élevait selon les principes d'une religion arrêtée dans ses dogmes, rigoureuse, absolue ; il n'en prit que ce que son expérience et son imagination en pouvaient admettre, et donna à sa foi chrétienne la forme imprévue d'un paganisme puéril. Son père lui était présenté comme l'interprète de la parole de

Dieu ; il découvrit qu'il était homme et faillible, et ce fut le premier choc donné à ses croyances, le premier grand événement de sa vie morale.

Un matin, dit-il, durant ma sixième année, comme ma mère et moi étions dans le petit salon, mon père entra et nous raconta un fait quelconque. Je reçus un choc, qui me frappa comme un coup de foudre, car ce que mon père avait dit n'était pas vrai. Ma mère et moi avions été témoins du fait, insignifiant en soi, et nous savions que les circonstances n'étaient pas tout à fait celles qu'on lui avait rapportées. Ma mère le lui dit doucementet il accepta la rectification. Pourmes parents, cetincident n'eut pas la moindre importance. Mais, pour moi, il fit époque.

J'avais fait cette découverte stupéfiante, insoupçonnée jusqne-là : mon père n'était pas comme Dieu, il ne savait pas tout. Le choc ne fut pas causé par le soupçon qu il ne disait pas la vérité, mais par la preuve épouvantable qu'il n'était pas omniscient, comme je le croyais (p. 5i).

En même temps qu'il perd ainsi la foi en son père, l'enfant fait une autre découverte. Il se confirme d'abord dans la pensée que son père ne sait pas tout, il en acquiert une nouvelle preuve, car il perce le tuyau d'un jet d'eau, ce qui cause dans le jardin un grand dégât, et on ne s'avise pas que c'est lui ; son forfait reste ignoré. « Il y avait donc un secret en ce monde et ce secret m'appartenait. » Autrement dit, l'enfant s'aperçoit qu'il

existe à part des autres, qu'il a son individualité qui leur échappe, ses pensées qui lui sont propres, et que seul il connaît. Dès lors il va cultiver son jardin secret ; il développera son moi fermé, impénétrable; il aura ses pensées, qu'il ne confiera à personne et qui se dérouleront selon sa logique à lui ; il aura ses fictions, ses rêves, ses superstitions païennes ; ainsi il croira à la vertu magique des mots, des passes, des chants, des formules cabalistiques, il retrouvera, par une sorte d'instinct spontané, sans que (( rien d extérieur » ne les lui (( suggère », a les croyances des sauvages à l'état primitif ». Et cette « fermentation intellectuelle », que les parents ne soupçonnent pas, est si active qu'elle épuise ses forces et qu'il tombe malade.

Voilà l'origine de la conscience individuelle, 1 éclosion delà personnalité, de l'esprit d'indépendance chez l'enfant. Mais ce n'est pas seulement en s'isolant, en se créant une retraite cachée, un for intérieur, que 1 enfant affirme son originalité, c est encore en se détachant de l'éducation qu'il reçoit, en la narguant, la frondant avec une malice ingénue, ou en l'interprétant à sa manière, en la détournant de son sens. Ainsi Edmond Gosse, à qui ses parents disaient : « Tout ce dont tu as besoin, demande-le au Seigneur, et il te l'accordera, si c'est sa volonté », eut l'idée de prier Dieu

de lui accorder une « toupie ronflante, coloriée », dont il avait grande envie. Quoiqu'il s'adressât respectueusement à Dieu, sans omettre la restriction prudente, « si c'est Ta volonté », son père le trouva mauvais et lui déclara qu'il ne devait « pas prier pour ces choses-là ». Pas pour ces choses-là, alors qu'on lui enseignait qu' « aucune chose, aucune circonstance n'étaient trop insignifiantes pour les exj)oser au Dieu de l'Univers » ! alors qu'on lui demandait de prier « pour la conversion des païens et le retour des Juifs à Jérusalem », deux sujets qui l'intéressaient moins, lui tenaient moins à cœur que cette toupie ! Il y avait donc un droit dont les enfants étaient exclus, le droit de s'adresser à Dieu dans leurs besoins ! Voilà ce qu'on lui signifiait, d'un tonpéremptoire, renonçant à le convaincre, usant avec lui d'autorité. (( Je cédai, dit-il ; mais dès lors ma foi dans l'efficacité delà prière fut ébranlée. Un soupçon terrible avait traversé mon esprit ; je me demandais si la raison pour laquelle je ne devais pas prier pour la toupie n'était pas qu'elle était trop chère pour mes parents, raison qu'on me donnait ordinairement pour ne pas acheter ce dont j'avais envie » (p-65).

Le doute, qui se glisse ainsi dans l'esprit de l'enfant, va se préciser, s'aggraver, devenir agressif,

prendre la forme du défi. On lui avait représenté lidolatrie comme le plus grand des péchés, on lui avait dit que Dieu « ferait sentir sa colère contre quiconque adorerait un objet en bois ou en terre ». Il voulut savoir si, en cela, on ne le trompait pas comme sur la question « de savoir pourquoi, si nous sommes les enfants de Dieu et s'il veille sur nous nuit et jour, nous ne pouvons pas lui demander, dans nos requêtes, des joujoux, des bonbons et de beaux habits, tout aussi bien que la conversion des païens ».

Je décidai alors de tenter l'aventure et, un beau matin, pendant que mes parents étaient partis, je me préparai à ce grand acte d'hérésie... Je hissai, non sans peine, une petite chaise sur la table, près de la fenêtre. Mon cœur battait à se rompre, mais je persistai dans mon entreprise. Je m'agenouillai sur le tapis, face à la table et, levant les yeux au ciel, je répétai ma prière quotidienne à haute voix, substituant seulement : O chaise! à l'invocation habituelle.

Après avoir accompli sans encombre cet acte d'idolâtrie, j'attendis pour voir ce qui allait arriver. Le temps était beau et je fixai mes regards sur un coin du ciel blanc au-dessus des maisons, en face, où je pensais voir apparaître quelque chose. Dieu allait certainement manifester sa colère de quelque manière terrible et châtier cet acte d'impiété volontaire. J'étais certes alarmé, mais encore plus excité ; tout mon être respirait un déti hautain et opiniâtre. Mais rien n'arriva: DuGAs. — Penseurs libres. 6

il n'y eut pas un nuage dans le ciel, pas un bruit insolite dans la rue. Au bout d'un moment, je fus tout à fait sûr que rien ne se passerait. J'avais commis un acte d'idolâtrie flagrante, volontaire, et Dieu était resté indifférent (p. 68).

Ne voyons pas là un sacrilège, ou du moins n'y voyons qu'un sacrilège d'enfant ; ne parlons pas non plus de doute ni d'esprit critique ; l'enfant paraît avoir tenté une expérience ; mais il n'en a rien su conclure ; du moins il n'en a rien conclu contre « la toute puissance de Dieu », mais « sa confiance dans les lumières de son père sur la volonté divine » s'en est trouvée encore diminuée.

C'est donc contre son éducation seulement que l'enfant réagit. Il sent d'instinct que c'est d'elle qu'il a à se défendre. Elle l'opprime, elle l'accable ; c'est un poids trop lourd que son esprit ne peut porter. Par son objet, par sa nature, par sa forme dogmatique, par son degré d'intensité, elle est disproportionnée à lui. Cette éducation est religieuse, prématurément, indiscrètement religieuse. Elle est incessante et fondée sur l'étude minutieuse de la (( Bible » . Elle a le caractère doctrinal qu'elle ne devrait pas avoir ; elle est plus théologique que morale ; elle est faite pour rebuter un enfant. Elle réunit tous les défauts que Rousseau relève dans l'éducation commune.

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L'enseia:nement de mon père était presque uniquement doctrinal. Il ne se rendait pas compte de la valeur d'une idée négative, c'est-à-dire celle qui, laissant agir la nature, se réserve de remplir les lacunes en son temps, quand l'esprit est plus mûr. Il ne se contentait même pas de ces injonctions morales qui devraient former la base de toute éducation enfantine. Dans son désir fébrile de hâter mon développement spirituel, il me nourrissait d'aliments théologiques qu'il m'était impossible de digérer. . . J'ai entendu dire que certains enfants méthodistes de ma génération ont été nourris d'un ouvrage intitulé : Ligne après ligne. Ici un peu et là un peu. L'ambition de mon père était trop grande pour se soumettre en quoi que ce soit à la méthode que suggère un pareil titre et il commit, à son point de vue, une faute irréparable en cherchant à bâtir des clochers et des créneaux sans avoir pris la peine de creuser d'abord les fondements (p. ii6).

Le moindre défaut d'un tel enseignement était de rester sans effet. Il avait l'inconvénient plus grave de fausser l'esprit de l'enfant, de le rendre fanatique, de lui communiquer une haine aveugle et irraisonnée, non seulement pour toute doctrine contraire à la sienne, comme le catholicisme, mais encore pour l'objet même de sa foi mal compris, et par exemple pour la « Loi ». conçue par lui comme « un être méchant et cruel », à la suite de la lecture d'un texte de Saint Paul, où la lettre est opposée à l'esprit.

Contre cet enseignement, l'esprit de l'enfant se défendait de deux manières ; il se fermait, ou s'échappait à côté. Il opposait aux idées de son père (( une résistance passive ».

Ce queje n'avais pas souci d'y accueillir, je le laissais passer, dit-il, au-dessus de mon esprit par ce procédé curieux dont usent tous les enfants lorsqu'ils ne veulent pas recevoir une impression, augmentant, pour ainsi dire, l'épaisseur et comme la densité de leur esprit, et remportant ainsi par leur stupidité la victoire que l'insufTisance de leur argumentation n'aurait pu leur donner. Je crois que cette tactique fut souvent la mienne, et que mon père s'est fréquemment heurté au mur de mon obstination, bien que, par d'autres côtés, ma nature fût ouverte et docile à son influence (p. 201).

A cet art de fermer son esprit à ce qu'on veut lui apprendre l'enfant joint celui d''ouvrir son esprit à ce qu'on veut lui cacher. Il sait écouter sans en avoir l'air et devine ce qu'on ne lui dit pas. Ainsi tout n'allait pas pour le mieux dans le monde des Saints. L'Eglise avait ses scandales. On s'efforçait de me le cacher, dit Edmund Gosse.

Mais les cruches ont des oreilles et j'étais une maligne petite cruche. J'avais cultivé l'art de paraître absorbé en quelque autre chose : livre ou fleur, tandis que mes aînés parlaient confidentiellement. Aussi, encore que j'en eusse volontiers appris davantage, j'étais en général bien informé des défaillances des Saints, tout en étant

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souvent singulièrement ignorant de la nature réelle des fautes commises, (p. 227).

Tous les traits d'irrévérence d'Edmund Gosse à l'égard de son père (et ils sont nombreux et raides) partent de la même source ; ils ont pour cause rincompréhension. Son esprit se détourne de ce qu'on lui enseigne et se rabat à côté ; le sérieux le confond, la bagatelle l'amuse, le sens des pratiques de dévotion lui échappe, et il s'en tient à l'attitude, au geste, qui prend alors un caractère comique et un peu ridicule. Voici par exemple une observation, où le sacré et le profane font un curieux mélange.

Nous étions au culte de famille lorsqu'un papillon de nuit brun entra en volant par la fenêtre. Ma mère interrompit immédiatement la lecture de la Bible en disant : Oh ! Henry, croyez- vous que c'est peut-être le Boletobia? Mon père se leva au milieu de la lecture du livre sacré, examina l'insecte qui venait de se poser et répondit: Non, c'est un papillon commun, l'Orgygia antiqiia. Et reprenant son siège, il continua l'explication de la parole de Dieu sans faire la moindre excuse et sans montrer aucun embarras (p. 5o).

Ceci n'est qu'amusant. Voici qui peut être sans exagération qualifié d'impertinent.

Mon père priait à haute voix, dans ma chambre, au chevet de mon lit ; un insecte se mit à bourdonner,

autour de ma tête. Je le supportai en silence, comme fasciné jusqu'à ce qu'il chatouillât presque mon menton; alors je criai: « Papal Papa! » Mon père se leva furieux, enleva l'insecte (qu'était un insecte pour lui!) et me tança d'importance.

Il m'est difficile de m'expliquer la violente semonce que m'infligea mon père au sujet de mon cri, sinon qu'il céda à un sentiment de vanité bien humaine. Je ne peux m'empêcher de croire qu'il aimait s'entendre parler à Dieu devant un auditoire admiratif. Il priait avec ferveur et animation, en un pur anglais Johnsonien, et j'espère que je ne suis pas irrespectueux (1) en ajoutant qu'il semblait se complaire dans le son de ses propres dévotions. Mon cri de détresse avait, pensait-il, inutilement interrompu cette sainte et digne cérémonie.

— Toi, enfant d'un naturaliste!.. Tu prétends qu'un insecte s'approchant de toi te fait peur I Cela ne peut être que pour éviter de témoigner de la foi en la prière. Si ton cœur avait fait son choix, s'il soupirait après le Seigneur, il faudrait plus que les mouvements d'un coléoptère pour troubler tes prières ferventes auprès de son Trône. Prends garde, ce Dieu est un Dieu jaloux, et il consume dans sa colère celui qui aboie comme un chien (p. 176).

On pourrait relever dix traits de ce genre. L'auteur qui s'amuse rétrospectivement à refaire la harangue paternelle, et qui y emploie son art autant que sa mémoire, a donné bien d'autres échantillons de ce style dévot, qui détonne si

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drôlement dans la vie familière, et qu'Alphonse Daudet appelait le patois de Chanaan. Il y a une certaine histoire de pudding, préparé en cachette à la cuisine en l'honneur de Christmas (le père avait en horreur celte fête religieuse, qu'il jugeait catholique et païenne, et en interdisait la célébration à la maison) et dont un morceau, donné à l'enfant, lui était resté sur l'estomac. Il lui fallut donc confesser le péché, ce qu'il fit en ces termes : « O Papa, Papa, j'ai mangé de la chair offerte aux idoles ! » Sainte indignation du père ; le reste du pudding fut jeté au fumier. — Mais l'espièglerie la plus forte est la suivante. Le petit Edmond Gosse avait été invité à un thé chez des amis. Le père n'avait pas envie qu'il acceptât l'invitation, il ne voulait pas cependant prendre sur lui de la refuser. Il s'avisa de « placer l'affaire devant le Seigneur ».

C'est ce que nous fîmes, agenouillés côte à côte... Mon père priait à haute voix, avec une grande ferveur, demandant qu'il pût m'ètre révélé, par la voix de Dieu, si la volonté du Seigneur était que je me rendisse ou non à l'invitation des Brown. L'attitude de mon père ne me semblait guère loyale, puisqu'il n'avait aucun scrupule de remémorer à la Divinité les objections variées que l'on peut opposer à une vie de dissipation et les reptiles qui se dissimulent dans l'herbe des parties de plaisir vespérales. Une honnêteté plus scrupuleuse

aurait voulu, me semblait-il, qu'il ne fît aucune allusion qui donnât à entendre l'espèce de réponse qu'il désirait et qu'il attendait.

... Tandis que j'étais agenouillé, me sentant tout petit, auprès de la masse immense de mon père, la détermination de me révolter courut à travers mes veines comme une ivresse.

Mon père, parfaitement confiant dans le succès de ce qui avait été en réalité une sorte d'incantation, me demanda d'une voix forte, oii passait une inflexion câline : « Eh bien ! Quelle est la réponse que daigne accorder le Seigneur? » Je ne desserrai pas les dents. (Mon père) répéta la question. Alors ma réponse vint, sur les notes aiguës et sifflantes du désespoir, et ce fut: « Le Seigneur dit que je puis aller chez les Brown ». Mon Père, muet et horrifié, me dévisagea. Il était pris à son propre piège et, bien qu'il fût certain que le Seigneur ne m'avait rien dit de semblable, il n'y avait pour lui d'autre moyen de se tirer de là qu'en battant simplement en retraite. Toutefois il commit une erreur de tactique en tirant sur lui la porte avec fracas (p. 285).

Restons-en sur cette gaminerie, J'en ai assez dit déjà pour encourir le soupçon de céder au plaisir de perversité que je prends à ces histoires. Je ne les ai rapportées cependant que pour en tirer une conclusion. Toutes plaisantes qu'elles soient, elles renferment, si j'ose dire, une grave leçon. On a coutume de répéter que l'enfance a le génie de l'impertinence, et tout ce qui précède

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paraîtra de nature à confirmer cette opinion. Rien pourtant n'est moins fondé. La malignité de l'enfant, son mauvais esprit sont bien surfaits. Nous n'entrons pas dans ses idées, dans ses sentiments et, lorsqu'une circonstance imprévue nous révèle à quel point ils diffèrent des nôtres, nous éprouvons un sursaut, un mouvement de dépit, d'impatience, nous croyons qu'il le fait exprès, qu'il nous nargue. Nous lui en voulons de ne pas nous comprendre, et de laisser voir à quel point il ne nous comprend pas ; nous nous attendions à retrouver dans ses paroles l'écho de nos pensées, et nous découvrons en lui des idées à l'antipode des nôtres, qui en sont comme la déformation, la caricature et la charge. Sa seule faute est de différer de nous. Son impertinence n'est au fond qu'une incompréhension. D'ailleurs, au sens étymologique et propre, l'impertinence consiste à prononcer des paroles qui ne conviennent pas, qui ne sont pas en situation. Elle n'implique pas l'idée de malignité. Si cette idée s'y joint dans l'acception commune du terme, c'est par un abus, qui devient choquant, intolérable, lorsqu'on applique le mot impertinence à l'enfant. L'enfant est impertinent certes, mais bien moins d'intention que de fait ; il y a de l'innocence et de la candeur dans ses plus grosses malices, dans sa

go PENSEURS LIBRES ET LIBERTE DE PENSÉE

pire effronterie. C'est lorsqu'on les raconte après coup que ses tours paraissent pendables. Ainsi, dans le cas d'Edmund Gosse, la véritable impertinence, si impertinence il y a, consiste à détailler complaisamment dans 1 âge mûr ses fredaines d'enfant, en les interprétant avec sa mentalité d homme, en leur donnant une précision, un sens et une portée, qu'elles ne pouvaient avoir et qu'elles n'avaient point, au moment où elles furent commises.

Ces remarques tendent donc à laver l'enfant du reproche d'impertinence. En vérité, si l'écueil de l'éducation est l'incommunicabilité entre parents et enfants, si le malheur est de ne pouvoir faire tomber le mur qui intellectuellement les sépare, peut-on parler de faute, au moins chez l'enfant ? Lorsque l'impertinence chez lui apparaît, lorsqu'il se montre inaccessible, imperméable aux idées qu'on veut mettre en lui, et en révolte apparente contre ces idées, lorsqu'il ne comprend pas, n'est-ce pas la preuve qu'on ne l'a pas lui-même compris, qu'on n'a pas tenu compte de sa nature, qu'on a passé à côté de son esprit et de son caractère, sans les voir, qu'on a méconnu son individualité, ce qui est la pire faute qu'on puisse commettre en éducation ou, pour mieux dire, la seule, celle de laquelle découlent toutes les autres I

Telle fut précisément l'erreur fondamentale du père d'Edmund Gosse, la source de tous ses mécomptes. Il ne sut pas ce que c'était qu'un enfant, encore moins ce qu'était son enfant. Epris de son idéal, sur de sa voie, il n'hésita pas à disposer de son fils, il décida de sa vocation religieuse sans tenir compte de son tempérament, sans attendre la libre manifestation de son choix.

J'ai déjà dit qu'il l'avait consacré au Seigneur, dès le berceau. De là une éducation exceptionnelle, anormale. Edmund Gosse ne fut jamais traité comme un enfant ordinaire. Ses fautes prenaient un caractère sacrilège ; ses maladies étaient considérées comme des épreuves et avant de les soigner, on demandait qu'elles fussent sanctifiées pour lai. Il fut tenu en dehors des dangers du monde, de la vie du siècle ; il ne connut que la société de ses parents et celle des « Saints ». Son père s'opposa au développement de sa personnalité, réprima ses curiosités intellectuelles, lui interdit par exemple la lecture de Shakespeare, le mit longtemps en garde contre les romanciers et les poètes ; c'est par une inconséquence, sans y penser, qu'il lui laissa un jour entre les mains un roman d'aventure amoureuse. « C'était comme si on eût donné un verre de pure eau-de-vie à qui n'eût jamais connu que la diète lactée. )) L'effet fut

immédiat : l'enfant prit conscience de son individualité et sentit qu'il étouflait dans la maison paternelle comme dans une prison.

Ce n'était pas encore assez. Le père sentait que son fils pourrait lui échapper un jour. Il voulut s'emparer de son esprit avant la puberté. Il jugea qu'à dix ans le moment de la conversion était venu pour lui. Il le fit alors baptiser en public et ne s'aperçut ni du danger qu'il y avait à devancer ainsi, à précipiter la vocation religieuse de son fils, ni des sentiments vrais de son fds à ce moment. Je me sentais, dit celui-ci, porté en triomphe et jouissais d'être un héros : « Je crevais d'orgueil, persuadé que j'étais de ma propre sainteté ».

Ce n'est pas que la foi de l'enfant ne fût sincère et pleine de candeur. Il parlait le langage dévot, avait le désir d'être bon, d'être saint. Mais cependant il ne connut jamais

« le ravissement du mystique, sentant son fantôme d'être, son âme usée jusqu'à la corde, pénétrée, transpercée de part en part, et parée d'une gloire nouvelle par une flamme qui y consume tout ce qui appartient à sa personnalité, à son individualité. En dépit de tout, mon être adhérait à un noyau fort dur d'individualité, enfoui au plus profond de ma nature d'enfant » . Je pouvais bien accorder aux traditions religieuses « une espèce de créance naturelle, comme à une histoire dont l'authenticité est possible; mais quant à croire fermement

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qu'il y a en ces choses une vérité divine, et être plus persuadé de cela que de la chose même que nous voyons de nos yeux, c'est là une conviction qui se trouve être Foeuvre particulière de l'Esprit de Dieu et qui est certainement aussi la foi qui sauve )). Cette foi-là, je ne l'avais pas (p. 234)-

L'enfant échappait donc à son éducation ; luimême le sentait et son père ne pouvait manquer de s'en apercevoir, d'en avoir au moins le soupçon. Mais il refusait d"y croire ou d'en tenir compte : il espérait que la grâce serait la plus torte, qu'avec le temps la vocation de son fils s'affirmerait. « N'es-tu pas, lui disait-il, l'enfant de tant de prières ? » Cette obstination à imposer à l'enfant sa voie, à disposer de lui sans son aveu, ou plutôt à aller contre sa nature, à violenter ses instincts, nous paraît monstrueuse, et d'autre part, nous la sentons inflexible, parce qu'elle s'appuie, dans la conscience du père, sur le sentiment du devoir, tel qu'il le conçoit. C'est donc contre cette conception du devoir que notre esprit au fond se révolte.

Nous n'admettons pas que les plus hautes préoccupations religieuses et morales autorisent un père à faire, lorsqu'il s'agit de son enfant, ce geste souverain de Jupiter qui déchaîne le destin. Edmund Gosse raconte que son père refusa pour lui

une situation avantageuse dans une banque, disant que :

« si l'on offrait à son enfant bien aimé d'entreprendre une carrière qui lui permettrait de gagner dix mille livres sterling (260000 fr.), mais détournerait ses pensées et son intérêt de l'œuvre du Seigneur, il rejetterait pareille offre au nom de son enfant. « Mon père, ajoute-t-il, j'en ai la conviction, croyait exprimer mes intentions intimes. Mais certes il n'en allait pas ainsi. J'éprouvais un désappointement âpre et instinctif à la pensée, je me l'imaginais du moins, que j'avais eu la fortune presque à la portée de la main, et que je l'avais vue jetée tout entière par-dessus bord dans la mer des scrupules paternels » (p. Sog).

Dans l'ordre moral, le père commet la même faute, lorsqu'il dicte à son fils ses sentiments et ses pensées. Il ne voit pas poindre et s'éveiller la conscience de son fils, il ne songe pas à la consulter, à compter avec elle, il ne croit pas qu'elle puisse s'insurger contre son enseignement ou seulement le juger ; il la méconnaît, la violente sans le savoir, et par là la détache de lui. Ici encore l'incompréhension ou la mésintelligence est à l'origine du conflit. Edmund Gosse sent d'abord s'éveiller dans son esprit « un doute quant à l'entière et salutaire efficacité de létroit système de morale », dans lequel il a été élevé, quand il voit que ce système peut inspirer des actes « déloyaux

l'avènement a la vie personnelle gS

et malhonnêtes », comme une captation d'héritage, car il ne croit pas à l'hypocrisie, qui consisterait à invoquer des motifs religieux pour couvrir des actes malhonnêtes, mais admet plutôt la déformation de la conscience par le fanatisme religieux ou la coexistence de la foi dogmatique et de la grossièreté d'âme.

D'autre part, l'étroitesse delà religion lui apparaît de plus en plus : quand son père lui parle avec horreur des dieux grecs, il le trouve déclamatoire, outré, fanatique et injuste, il ne le croit pas; quand, à une conférence évangélique, il entend condamner Shakespeare comme immoral et impie, quand son père lui-même s'offusque de la liberté des poètes et lui interdit la lecture de Marlowe, il lui apparaît nettement que la foi est incompatible avec ce qu'on pourrait appeler l'humanisme intégral.

Enfin le dogme lui-même lui apparaît comme faisant violence aux plus nobles instincts de l'âme, comme portant atteinte à la droiture naturelle des sentiments. Son père, dont la religion n'était pas une religiosité vague, à tendances philanthropiques ou sociales, un simple esprit de charité, mais l'adhésion ferme à un dogme absolu, croyait que pas un catholique ne pouvait être sauvé. Lui

« qui était si tendre de cœur qu'il ne pouvait supporter la vue de la souffrance ou de la détresse d'un homme,

quelque déplaisant, quelque indigne qu'il fût, acquiesçait parfaitement à la croyance que Dieu punissait les êtres humains par millions et à jamais, pour une erreur de compréhension purement intellectuelle » . Il faut voir là « le résultat d'un emploi curieusement irrégulier des dons de son esprit. Regardant comme indiscutable l'absolue véracité des Ecritures et appliquant à leur interprétation une intelligence entraînée aux méthodes de la science, il en était venu à étouffer à la fois l'activité de l'imagination, le sens de la justice morale et sa tendresse de cœur qui était profonde et instinctive ».

Un esprit capable de ces réflexions semble avoir accompli son évolution intellectuelle, s'être détaché de la foi. Il n'en est rien pourtant. L'enfant restait attaché de cœur à cette religion dont s'éloignait son esprit. Il s'efforçait de reporter sur elle toutes les effusions de son âme, il mettait à son service tout le lyrisme que sa jeunesse et la lecture des poètes avaient développé en lui. Il écrivit une tragédie sur un sujet biblique d'ordre évangélique, puis « des odes se rapportant à l'avènement prochain du Seigneur ». Jamais sa ferveur religieuse n'avait été plus grande. Il adressa un appel ardent à Dieu, ne doutant pas qu'il ne fût entendu.

« Viens maintenant, Seigneur Jésus, criai-je, viens maintenant et prends-moi pour toujours avec toi, dans

ton paradis. Je suis prêt à venir. Mon cœur est délivré du péché, il n'est rien qui me tienne enraciné à ce monde méchant. Oh ! viens maintenant, maintenant, et prends-moi avant que j'aie connu les tentations de la vie... I » Et je me dressai sur le sofa, et je me penchai sur l'appui de la fenêtre, et j'attendis l'apparition glorieuse.

Ce fut le point culminant de ma vie religieuse, le sommet où me fit atteindre mon effort vers la sainteté. J'attendis un instant, attentif, et alors, bien que je fusse seul, j'éprouvai une légère honte de l'attitude théâtrale que j'avais adoptée. Encore je regardais et encore j'espérais. Puis une petite brise s'éleva et les branches dansèrent. Des bruits montèrent de la route jusqu'à moi... La cloche sonna pour le thé, dernier mot de prose pour détruire ma poésie mystique. « Le Seigneur n'est pas venu, le Seigneur ne viendra jamais », murmurai-je, et dans mon cœur, l'édifice artificiel de mon extravagante foi commença à vaciller et à crouler (p. 34/1).

Ce fut l'épreuve décisive, la crise finale. Remarquons que le drame fut tout personnel et intime. Rien ne peut empêcher l'évolution naturelle d'un tempérament, l'éclosion spontanée d'une âme. L'éducation rencontre toujours un point de résistance, un obstacle qu'elle ne peut forcer, et qui devient l'écueil où elle se brise : la conscience individuelle. Celle-ci peut s'ignorer longtemps, se plier aux disciplines imposées, se faire violence

DuGAs. — Penseurs libres. n

gS PENSEURS LIBRES ET LIBERTÉ DE PENSÉE

à elle-même, mais elle ne peut se détruire, et c'est le sort des contraintes les plus prolongées, des éducations les plus oppressives, de provoquer seulement les réactions les plus fortes et de former les individualités les plus marquées.

C'est donc vainement que le père cherche à retenir son fils qui lui échappe, qu'il lui demande compte de ses croyances, qu'il scrute sa conscience, que, de loin par ses lettres, de près par des entretiens incessants, prolongés, il l'interroge, non sur sa conduite et ses mœurs, mais sur sa foi ; il ne fait ainsi que creuser davantage l'abîme qui les sépare, qu'accuser leurs divergences ; à la fin cette inquisition morale devient si intolérable, si odieuse au fils qu'il éclate, demande grâce et se dérobe. Il comprend alors qu'il doit rompre avec une religion, qui lui apparaît comme un mensonge, qui

« institue un idéal vain et chimérique, à la poursuite duquel toutes les affections indulgentes et tendres, tout le jeu vivifiant de la vie, tous les plaisirs exquis et les douces résignations corporelles, tout ce qui apaise l'âme et la déploie sont sacrifiés en échange de ce qui est dur, vide et négatif » ; qui « encourage un esprit de condamnation sévère et ignorant )>, qui « détraque entièrement le salutaire mécanisme de la conscience », qui « invente des vertus stériles et cruelles, comme elle invente des péchés qui n'en sont pas » (p. 366).

Mais Edniund Gosse ne pouvait rompre avec la religion, sans rompre avec son père. Celui-ci le mettait en demeure de choisir entre le quitter sans retour ou revenir à la foi. Que pouvait-il faire? « Provoqué jusqu'au désespoir, il affranchit une fois pour toutes sa conscience du joug de la consécration et, aussi respectueusement qu'il lui fut possible, sans forfanterie ni récrimination, il usa du privilège qu'a tout homme de façonner lui-même sa vie intérieure. »

Ce privilège, ou mieux ce droit, c'est ce que toute éducation doit sauvegarder ou respecter ; elle le doit sous peine d'échouer moralement, d'aller contre son but, qui est de former des volontés autonomes, des caractères et des consciences ; elle le doit, sous peine d'échouer matériellement et en fait, de provoquer elle-même les résistances oii elle se brise. L'éducation est sans doute, par définition, une action exercée sur les esprits ; mais il n'y a point d'action sans réaction, et c'est le résultat final de l'éducation qu'il faudrait appeler l'éducation même ; ce résultat peut être la négation de 1 éducation reçue, sans cesser pour cela d'être appréciable, sans cesser d'être un bienfait. Quel que soit le jugement qu'on porte sur l'évolution intellectuelle et morale d'Edmund Gosse, cette évolution est normale, par là même

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qu'elle est la reprise de soi, la victoire de la personnalité se ressaisissant elle-même, et ce qui condamne l'éducation que son père a voulu lui donner, ce qui en explique et en justifie l'échec, c'est qu'elle n'a su ni comprendre ni respecter l'âme individuelle de l'enfant, ni faire droit aux justes exigences de sa nature. En quelque sens que cette éducation se fût exercée, elle eût provoqué le même heurt, suscité la même révolte, et c'est la leçon générale à dégager de cette éducation si spéciale.

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