‹ Penseurs libres et liberté de penséeChapitre 39 sur 77 · I. J. Bourdeau, ouv. cité, p. i · texte numérisé non relu

I. J. Bourdeau, ouv. cité, p. i

l'avènement a la libre pensée i83

dire de se pénétrer des idées modernes et de se rapprocher d'eux? Vraiment, de quoi s'inquiètentils ? Sont ce là leurs affaires ? Je remarque d'abord que, religion à part, il y a ici une question de probité intellectuelle et de propreté morale, dont j ai le droit de ne pas me désintéresser. Ensuite je ne reproche pas aux croyants leur difficulté à croire, leur incrédulité même; je la trouve trop naturelle ; je leur reproche de se la déguiser à eux-mêmes, ce qui est une faiblesse d'esprit ou une hypocrisie, et par surcroît je ne trouve pas dans la tiédeur de leur foi des garanties suffisantes contre leur fanatisme ou leur esprit sectaire. Enfin et surtout je ne suis pas de ceux qui trouvent qu'il n'y a pas à chicaner ceux qui pensent comme vous. Les modernistes, les protestants libéraux ont des idées qui ne sont séparées des vôtres que par l'épaisseur d'un cheveu. Ce sont des libres penseurs qui s'ignorent. Ne vous sentezvous pas avec eux intellectuellement à l'aise .►^ Qu avez- vous à dire? Ceci, qu'une opinion, à mes yeux, ne vaut que par les motifs qui l'inspirent et la fondent. Qu'importe que je me rencontre avec vous dans une opinion, si ce n'est qu'une rencontre, si nos principes, nos méthodes, nos raisonnements divergent, si la vérité, à laquelle j'adhère de toutes mes forces, n'est qu'une con-

l84 PENSEURS LIBRES ET LIBERTÉ DE PENSÉE

cession que vous me faites de mauvaise grâce, ou si je ne dois qu'à un manque de logique de votre part l'accord apparent qui existe entre nous? Ne dites pas qu'en raisonnant ainsi je vais rendre les rapports entre les hommes difficiles et la tolérance impraticable. Je me sens très bien capable de sympathiser avec ceux dont les idées sont à l'antipode des miennes, si je rencontre en eux la sincérité, la franchise et l'ardeur de conviction que je trouve en moi. Un croyant et un libre penseur, tels que je les conçois, qui ne trichent pas avec leurs idées, peuvent très bien s'estimer et se sentir plus près l'un de l'autre que s'ils partageaient les mêmes opinions avec des mentalités différentes. Il peut paraître paradoxal, mais il est vrai de dire que le libre penseur peut être très éloigné des hommes avec lesquels il est en communauté d'idées apparente, et même réelle, tandis qu'il serait très rapproché d'autres hommes avec lesquels il n'a pas une idée commune, par exemple des croyants orthodoxes. Les protestants, comme M. H. Bois, qui croient discréditer Auguste Comte, Renan et moi-même, puisque j'ai l'honneur de me trouver en si noble compagnie, en nous déclarant imbus de l'esprit catholique, ne disent donc rien qui vaille ; la question est de savoir si l'esprit catholique, avec toute son intransigeance et sa raideur,

l'avènement a la libre pensée i85

n'est pas logiquement supérieur à l'esprit protestant, quand même il serait prouvé que les idées protestantes l'emportent de beaucoup, à tous les points de vue, sur les idées catholiques.

Il faut savoir à l'occasion, pour être vraiment de son avis, être seul de son avis, et se désolidariser des ses coopinants ; c'est la conclusion, qu'on jugera peut-être subtile, mais que je crois vraie, non pas seulement de cette discussion trop longue, mais de tout ce livre, consacré à la défense de l'individualisme. Le penseur doit se dire, non sans mélancolie, que sur lui pèse toujours la vieille malédiction biblique : Vœ soli ! La solitude est la peine par laquelle il expie la faute de penser. Mais que sa peine lui soit douce et que sa faute lui soit chère ! Qu'il s'écrie avec Musset : « O trois fois chère solitude ! » Sa pensée peut lui être une compagne suffisante, et si jamais il la reniait, quelle « bonne compagnie », quelle société étroite, mais choisie, il quitterait, et pour quelle cohue, quels compagnons indignes ! Qu'il se contente donc d'être de la société des honnêtes gens, qui pensent pour eux-mêmes et qui s'ignorent les uns les autres, ne forment point une Église ni même une chapelle !

Page 1