I. Le Problème de l'éducation, Paris, F. Alcan
DuGAS. — Penseurs libres. I
Montaigne en parle avec une complaisance visible et en vante les bienfaits ; essayons, sans autres documents, de la reconstituer et de la juger.
Il ne semble pas à première vue que le père de Montaigne ait eu en éducation des idées bien arrêtées ou systématiques. Il avait seulement un grand souci de l'éducation de son fils et voulait qu'elle fût parfaite. Il consulta là-dessus les personnes compétentes, mais il n'adopta leurs avis que lorsqu ils s'accordaient avec ses sentiments. Il écouta ceux qui, « entre autres choses », lui conseillèrent, dit Montaigne, « de me faire goûter la science et le devoir par une volonté non forcée, et de mon propre désir, et d'élever mon âme en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte : je dis jusques à telle superstition que, parce qu'aucuns tiennent que cela trouble la cervelle tendre des enfants de les réveiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongés beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et par violence, il me faisait éveiller par le son de quelque instrument ; et ne fus jamais sans homme qui m'en servît. Cet exemple suffira pour en juger le reste, et pour recommander aussi et la prudence et l'affection d'un si bon père ; auquel il ne se faut prendre s'il
l'avènement a la vie personnelle 3
n'a recueilli aucuns fruits répondant à une si exquise culture »*.
Deux traits caractérisent cette éducation : la tendresse et l'absence de contrainte. Elle a uniqueinenl pour hase l'allection et compte pour vain et méprisable tout résultat qu'elle ne pourrait obtenir de la bonne volonté de l'enfant. Elle réalise le type de 1 éducation attrayante et libérale dont la forme extrême serait l'éducation négative. Si le père de Montaigne avait été logique, s il avait poussé jusqu'au bout ses principes, il eut affranchi son fils de la sujétion des maîtres et de toute discipline, il l'eût laissé s'élever de lui-même, selon sa nature; il n'alla point jusquelà (il fallait bien laisser quelque chose à trouver à Rousseau), mais du moins il choisit à son fils des maîtres selon ses vues. « Les principales parties que mon père cherchait à ceux à qui il donnait charge de moi, c'était la débonnaireté et facilité de complexion. » Les méthodes recommandées à ces maîtres et suivies par eux furent aussi systématiquement les plus douces. Montaigne apprit ce qu'apprenaient les enfants de son âge, à savoir « le grec et le latin », mais il l'apprit autrement, d'abord à la maison, non au collège, ensuite (pour ce qui est du latin) par