I. Essais, I, ch. xxv, sab fin
l'usage, par la méthode directe, comme on dirait aujourd'hui, celle qui prend le moins de temps et coûte le moins de peine. « Sans art, sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet, et sans larmes, j'avais appris (à six ans) du latin tout aussi pur que mon maître d'école le savait ; car je ne le pouvais avoir mêlé ni altéré. » On sait (( l'expédient » imaginé par le père de Montaigne pour obtenir à son fils, à « meilleur marché que de coutume », la connaissance du latin.
Ce fut qu'en nourrice et avant le premier dénouement de ma langue, il me donna en charge à un Allemand, qui depuis est mort fameux médecin en France, du tout ignorant de notre langue, et très bien versé en la latine. Cettuy-ci, qu'il avait fait venir exprès et qui était bien chèrement gagé, m'avait continuellement entre les bras. Il en eut aussi avec lui deux autres moindres en savoir, pour me suivre et soulager le premier; ceux-ci ne m'entretenaient d'autre langue que latine. Quant au reste de sa maison, c'était une règle inviolable que ni lui-même ni ma mère ni valet ni chambrière ne parlaient en ma compagnie qu'autant de mots de latin que chacun avait appris pour jargonner avec moi. C'est merveille du fruit que chacun y fît : mon père et ma mère y apprirent assez de latin pour l'entendre et en acquirent à suffisance pour s'en servir à la nécessité, comme firent aussi les autres domestiques qui étaient plus attachés à mon service. Somme, nous nous latinisâmes tant qu'il en regorgea jusques à
L AVEJÎEMENT A LA VIE PEKSONNELLE 0
nos villages tout autour, où il y a encore, et ont pris pied par l'usage, plusieurs appellations latines d'artisans et d'outils. Quant à moi, j'avais plus de six ans avant que j'entendisse non plus de françois ou de périgordin que d'arabesque Mes précepteurs domestiques m'ont dit souvent que j'avais le langage (latin) en mon enfance si prêt et si à main que.. Nicolas Grouchy , qui a écrit de Comitiis Romanoriim , Guillaume Guérente, qui a commenté Aristote, Georges Buchanan. . . , Marc Antoine Muret. . . craignaient à m'accoster. Quant au grec, duquel je n'ai quasi du tout point d'intelligence, dit Montaigne, mon père desseigna me le faire apprendre par art, mais d'une voie nouvelle, par forme d'ébat et d'exercice : nous pelotions nos déclinaisons, à la manière de ceux qui, par certains jeux de tablier, apprennent l'arithmétique et la géométrie'.
Ainsi, dans cette éducation, l'instruction devait être acquise avec le minimum d'effort ; bien plus, elle était donnée sous la forme attrayante et présentée comme un jeu. Les résultats furent et ne pouvaient être qu'heureux. Montaigne approuve sans réserves une telle institution ; il la juge aussi judicieuse et sage qu'affectueuse et tendre. Il reconnaît pourtant que, d'une façon générale, les (( fruits ne furent pas répondants à la culture ». (( Deux choses, dit-il, en furent cause » : la nature de l'élève et l'abandon de la méthode, d'abord si heureusement suivie.