‹ PeppinoChapitre 4 sur 6 · L. D. Ventura · texte numérisé non relu

L. D. Ventura

j I jamais vous allez à New-York, et que par une belle journée de mai vous entrepreniez un petit voyage, moitié affaires, moitié plaisir, dans la direction du bureau de poste, suivez mon conseil, ne prenez pas le tramway qui va par Union Square à la rue Barclay, vous étoufferiez entre deux matrones, ou vous seriez asphyxié entre deux nègres; suivez mon conseil, vous disje, allumez un bon cigare, et allez- vous- en tranquillement à pied par le trottoir de droite.

Non seulement vous aurez économisé cinq sous, mais vous verrez de belles choses étalées dans les magasins, vous rencontrerez des dames et des bouquetières, vous jouirez de la vue de quelques réclames ridicules qui défilent en procession, vous pourrez faire des études sur les bottes qui se montrent dans la devanture du St. Nicolas et du New-York Hôtel, et puis, .... puis, vous ferez la connaissance de Peppino.

Car je ne crois pas que vous soyez de ceux qui perdent leur temps à se mal cirer les bottes, et probablement vous ne pensez pas que la liberté politique et universelle ait pour conséquence nécessaire l'obligation de vous cirer les bottes de vos propres mains; après avoir voté pour l'abolition des nègres vous ne voudrez pas abolir l'Italien qui, pour cinq sous, noircit à la sueur de son front, vos extrémités inférieures.

Voyez- vous, il faut que chacun vive en ce bas inonde, et mon pauvre compatriote a aussi le

droit d'exister, fût-ce en vendant des melons, fût-ce en cirant des bottes.

Connaissez- Yous Peppino? Non. Eh bien, je vais vous le faire connaître: je vous mène au coin de Prince street à l'angle opposé au " Metropolitan." Juste au coin stationne un gamin d'environ douze ans, au teint brun, hâlé par le soleil, l'œil noir, la tête couverte de cheveux frisés et abondants, le nez retroussé,et un je ne sais quoi en toute sa personne qui contraste drôlement avec la boîte à cirer, qu'à l'aide d'une courroie il porte en bandoulière. Peppino n'est pas sale: il porte une vareuse bleu marin à col rabattu, un pantalon trop court, mais propre, et, chose rare pour un habitant de la rue Crosby, ses pieds sont chaussés de pantoufles de cuir jaune.

Quand Peppino vous crie sMne il n'y a pas moyen de lui résister, et vous, lecteur, vous serez obligéjComme cent autres passants, de lui confier vos bottines qu'il vous rendra polies comme on miroir neuf en moins de temps que Je n'en

mets à vous le dire. Peppino est un aristocrate en son genre, et il a son idée. Quel est celui qui n'en a pas une ? Et son idée c'est de parvenir à posséder, en nettoyant vos souliers crottés, une belle maison dans sa ville natale, petite Amérique en pleine Italie du sud.

Si vous m'en donnez le temps, je vous raconterai comment je fis la connaissance de Peppino, et je vous dirai des choses, mais des choses comme l'on n'en trouve pas tous les jours parmi les dépêches qui remplissent les colonnes de nos grands journaux.

Cela se passa à l'époque bénie où je fis ma première entrée en Amérique. Je n'étais pas précisément en relation avec la Manhattan Bank, mais en trois semaines de vie newyorkaise j'avais eu des fluctuations dans ma bourse à moi, et dans un espace de temps relativement court j'avais eu mon Austerlitz et mon Waterloo financier. Imaginez -vous que j'étais arrivé d'Italie avec cinq cents francs dans ma poche, et avec une idée (même avec beaucoup d'idées)

dans la tête. Je croyais que rAmérique était un pays où l'argent courait les rues, et où il fallait aller en cliercher, et non en apporter.

Avec ces idées -là, cinq cents francs étaient plus qu'une superfluité, et, à vrai dire, je m'en débarrassai avec une insouciance digne d'un Nabab.

Par exemple, l'on m'avait fait croife qu*il n'y avait pas moyen de se loger modestement à New- York à moins d'y mettre le prix de quinze dollars par semaine, et qu'en fait^de nourriture il n'y avait que le menu de Delmonico ou de Martinelli de possible. Naturellement je me jetai entre les bras d'Ernest, le maître d'hôtel de Delmonico, et de Paolo, l'aide de camp de Martinelli.

Je fus un peu surpris de ne voir à table que des messieurs en toilette, et des dames sur le pied de guerre, et je me dis à moi-même: " Les ouvriers, où dineut-ils alors ? " et aussitôt je me répondis: "Peut-être ici à l'heure où tu n'as pas faim."

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Comme je marchais en voyant les choses à travers un prisme, que je ne savais pas un traître mot d'anglais, et que je voulais!^ coûte que coûte découvrir l'Amérique sans l'aide de personne, il m'arriva qu'en trois semaines je passai par toute la gamme chromatique de la musique à argent réduit, et que j'appris: Premièrement, à changer de logement et de landlady en descendant de quinze à dix, puis à cinq dollars par semaine, puis à ne plus pouvoir payer du tout.

Deuxièmement, à descendre de la hauteur de la vingt-septième rue à la profonder r d'un sous-sol où le dîner coûtait vingt-cinq sous, un verre de bière compris.

Troisièmement, je trouvai que faiie cirer mes bottes était un luxe que mes ressources ne permettaient plus.

Késumé : au bout de trois semaines je possédais un appétit de loup, des bottines qui n'avaient pas été cirées,et un tas de manuscrits avec lesquels je comptais bien civiliser l'Amérique.

Je mettais tous les matins dans mes poches des rouleaux de papier, un article politique sur Monsieur Gambetta, une critique sur Monsieur Zola, une comédie en trois actes avec chansonnettes et l'inévitable biographie du vieux Garibaldi, et je marchais par Broadway non pas comme vous, lecteur, pour aller voir Peppino ou pour voir sauter Jaj Gould dans son domaine de Wall street, mais pour demander au portier du Herald à quelle heure Bennett, qui était en Europe, serait à son bureau, et au Sun si Monsieur Dana avait fini de déjeuner.

Alors j'intéressais les éditeurs des différents départements et mes poches se vidaient sur les tables. Il est vrai que les braves garçons me comprenaient peu, mais ils avaient passé par le môme chemin que moi, et ils roe consolaient.

Le lendemain je revenais, et je trouvais les manuscrits dans la boîte des refusés avec cette légende sacramentelle: " This MS. is returned with thanks." Ce ne fut qu'à la suite de

14 PEPFINO.

plusieurs de ces excursions que je m'aperçus que je donnais mes articles politiques au département " Sport " et mes critiques littéraires au département "Nécrologie.''

Ce fut pendant une de ces pérégrinations que je fis la rencontre de Peppino,un jour que je sortais de chez un boulanger, où j'étais allé acheter pour dix sous de pain avec lequel je devais déjeuner pendant deux jours, en attendant que la vente de l'article numéro un me permît de dîner d'une façon quelconque.

Comme je passais sur le trottoir du " Metropolitan", un gamin se détacha du mur, et se glissant à terre : " Shine " me crie-t-il " SMne " d'une Toix aiguë; et sans me permettre d'opposer la moindre résistance, il m'empoigne un pied, et en moins de temps que je n'en mets à vous le dire, ma botte droite se trouva cirée, vernie.

— Mon enfant, voulus-je dire.

->- Je fais vite, Signorino, répondit le gamin.

J'eus beau protester ; ma seconde botte était

PEPPJNO. 16

déjà sous l'action de la brosse, et fut prestement mise à la hauteur de l'autre.

Enfin mon pied était libre, mais je commençais à souffrir : je crois vraiment que je

pâlissais à vue d'œil Est-ce que vous

n'avez pas deviné? Non? — Eh bien, mon /quart d'heure de Eabelais 'venait de sonner, il me fallait cinq sous, et pour toute propriété jo n'avais qu'un pain sous le bras et en poche une biographie de Garibaldi.

Je regardai l'enfant ; il ouvrait de grands yeux ; les pratiques passaient, et lui faisaient signe, lui ne bougeait pas.

— Cinq sous, soupira-t-il enfin.

— Je n'ai pas un seul sou, criai-je tout d'une haleine.

— Non fa nientey la Madonna V accompagniy (N'importe, que la Madone soit avec vous) répondit le garçon.

Eh bien non — si l'on m'avait dit que j'allais hériter de là à une heure, je n'aurais pas été si heureux: je pris le gamin par le

bras et je fus sur le point de le remercier à genoux. /

Les pratiques l'appelaient toujours, mais il demeurait impassible.

— Comment t'appelles-tu ?

— Feppino a servirti (Peppino, pour vous servir.)

— Merci, Peppino, je viendrai te voir demain.

— La Modonna faccompagni, (Que la Madone soit avec vous.)

En ce temps-là je pleurais encore; des larmes mouillèrent mes yeux et je me dis : il faut avoir de l'argent à tout prix pour récompenser cet honnête garçon I

Décidément Peppino me portait bonheur:

en rentrant chez moi j'appris que le ministre de la justice d'Italie venait de mourir ; j'écrivis à la hâte une notice nécrologique et je l'envoyai à Monsieur Bliss chargé de ce département au Herald.

L'article fut reçu ; mieux que cela on m'en envoya le prix — sept dollars. Imaginez ma

FKPPINO. 17

joie! sept dollars! C'était une source au milieu du désert

Ma première pensée fut d'aller chercher Peppino. Il me reçut comme une vieille connaissance.

— Je le savais bien que vous seriez revenu, me dit-il aussitôt, et sans perdre de temps il se mit à me cirer les bottes, comme si j'eusse été sa meilleure pratique en ce monde.

Quand il eut fini, je pris cinquante sous et les lui glissai dans la main. Il se mit à fouiller dans toutes ses poches tout en restant à genoux le corps assis sur ses talons — et voulut me rendre quarante sous; je le priai de les garder. Ses yeux se fixèrent sur les miens, avec une expression qui disait clairement: "Me prenez-vous donc pour un Shylock ?" Ou bien: " Croyez-vous que je ne puisse cirer une paire de bottes à crédit sans l'idée d'une rétribution?"

— Garde cela, lui dis-je, tu me cireras les

bottes. Veux-tu venir cliez moi tous les jours à huit heures du matin.

— Oui— ou?

— Numéro vingt-cinq Ludlow place.

— Va hene (C'est bien.) Là-dessus je quittai Peppino.

Fidèle à la consigne le brave garçon vint frapper à la porte de ma demeure, mais je ne le vis pas ce jour-là et n'en sus rien.

Je me disais que peut-être il avait préféré à la mienne la pratique de quelqu'un de plus sérieux.

Sous l'influence de cette idée je sortis, et,sans m'en rendre bien compte, je me trouvai face à face avec Peppino à son coin de Prince street. Peppino était en train à ce moment-là de cirer les bottes d'un nègre qui se tenait très mal en équilibre, et qui, le pied appuyé sur la fragile boîte, la faisait craquer de toute la lourdeur de sa personne, tandis que la semelle de sa bottine dépassait de loin le pied en bois sur lequel elle reposait

PETFINO. 19

iiLussitôt qu'il me vit, il me fit signe de la main armée de la brosse de l'attendre. Le nègre ne dut pas être très satisfait de l'ouvrage de PeppinOjCar je le vis repousser dédaigneusement du pied la boîte qui était devant lui et s'en aller en maugréant je ne sais plus quel nègre mot

Peppino passa la courroie de sa boîte en bandoulière et d'une voix courroucée me dit :

— Je suis venu ce matin, et l'on m'a fait attendre un quart d'heure à la porte : puis une vieille dame m'a ouvert, et je vous ai demandé. Ah ! Signorino, il faut qu'elle soit bien cattiva (méchante) cette dame, car elle m'a agoaisé de sottises, et, si je n'avais pas été leste à me sauver, elle aurait eu le courage d'appeler un poliœman pour me faire jeter à la rue.

— Comment I te chasser !

— Proprio cosî, (Vraiment, oui) ajouta le gamin, en me regardant dans le blanc des yeux ; puis me voyant mortifié, il ajouta :

— Never miiida (Ne faites pas attention) :

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si vous le voulez je reviendrai encore ; je n'ai pas peur. ^

— Je le pense bien, Peppino, et tu viendras chez moi comme ami, et tu y seras bien reçu

par la vieille dame, je te le promets.

Je voulus lui serrer la main: il hésita un peu, puis, timide et confus, il se mit à Tessuyer sur son pantalon comme pour en faire disparaître les taches noires que le cirage y avait faites.

— Voyons — as-tu fini? lui dis- je, veux-tu me donner la main?

— Vous ! un signore! dit en ouvrant de grands yeux l'enfant, et il me tendit la main, plein de contentement.

Le soir de ce même jour, en revenant chez moi j'abordai mon hôtesse qui se tenait comme d'habitude dans une salle du rez-de-chaussée, salle noire, meublée de bancs et d'une table,sur laquelle était placée en évidence une grande bible.

Pour expliquer ma présence dans cette mai-

son il faut que je dise que ma pauvreté m'avait réduit à prendre une chambre très modeste, cliez une dame qui à ses fonctions de maîtresse de maison joignait celle de pasteur Méthodiste, je crois. Il venait chez elle tous les soirs quelques confrères, et des gens pauvres du quartier qui apportaient leur obole à d'autres pauvres imaginaires, lesquels se résumaient en une seule et unique pauvresse patentée — la vieille, la sèche, l'austère Mrs. Stiifenton. V

Aussitôt que celle-ci me vit paraître, elle leva les yeux au-dessus des lunettes fumées qui chevauchaient sur son bec d'aigle, (lisez nez) et de sa voix fêlée me demanda:

— Que puis-je faire pour vous. Monsieur Fortuna ?

— Bien, Madame, seulement je suis curieux de savoir pourquoi l'on a interdit à un de mes compatriotes de venir à moi.

— Que voulez-yous dire ? Quel compatriote? Je n'en ai vu aucun ; la seule personne qui soit venue était une sorte de brigand italien, que

j'ai mis à la porte, bien sûr. Ma maison a bonne réputation, monsieur, et je n'y veux pas de telles gens.

— Madame, répondis-je, Peppino est mon compatriote et c'est un petit gentleman.

— Je vous dis que je ne veux pas de ces gens là ; je ne veux que des gentlemen^ ajouta-t-elle en élevant le ton de sa voix.

— Et moi, je vous le répète, moi. Madame, que j'ai, en vertu de l'argent que je vous paye, le droit de recevoir chez moi qui bon me semble. Si vous n'êtes pas du même avis, je quitterai votre mansarde.

Quoique pauvre j'avais payé le prix de mon logement d'avance, je pouvais donc donner une leçon à cette femme qui se disait chrétienne et traitait si mal le pauvre monde quand elle ne pouvait en tirer aucun profit. c,,^/

A ces mots elle changea de ton cle peur que je ne quittasse sa respectable maison, mais non pas sans avoir ajouté :

— Bien — Bien — Je le laisserai entrer, puis-

que vous le voulez, Monsieur Fortuna, mais prenez garde!

— Portez respect à Peppino, lui dis-je, il est mon ami, et il vient ici pour gagner sa vie.

— Gagner sa vie ! !

— Oui — quoi d'étonnant? il vient pour me cirer les bottes.

— Comment ! Est-il possible ? et elle me jeta un coup d'œil courroucé comme si j'avais émis un blasphème en parlant de cirage en sa présence.

— Et que voyez- vous de mal en tout cela, s'il vous plait ?

— Mais mais .... n'importe — mais il

faudrait apprendre à vous cirer les bottes vous-même, mon cher Monsieur Eortuna: ici en Amérique, les messieurs les plus distingués, les plus riches, cirent leurs bottes.

— Mais non pas moi. Madame.

— Prenez donc la chambre de devant, qui est meilleure que la vôtre, au lieu de dépenser fcout votre argent avec tant de prodigalité. Je

VOUS assure, Monsieur, que monsieur Gould et monsieur Yanderbilt cirent eux-mêmes leurs bottes, oui, Monsieur, eux-mêmes, parcequ'ils sont gentlemen.

Là-dessus elle me regarda d'un air de pitié, puis me ferma la porte au nez.

J'avais passé par bien des transes, et par des moments tragiques, j'avais déjeuné de pain sec, j'avais quelquefois oublié de dîner, j'avais retourné bien des faux-cols par économie obligatoire, j'avais essayé de me promener par un froid polaire sans pardessus, tandis que le mien se cbaujffait chez le prêteur sur gages,; mais je n'avais jamais rêvé de devenir propriétaire d'une boîte à cirer pour me livrer à la peinture en chambre de mes bottes.

J'avais placé souvent mes bottes à la porte de ma chambre, attendant qu'une servante compatissante voulût bien leur rendre un peu de brillant, mais j'avais été obligé de les promener rougies, jusqu'au jour oii je fis la bienheureuse rencontre de Peppino.

Décidément, depuis ce jour-là mon hôtesse, qui n'avait jamais été très aimable, devint envers moi de plus en plus agaçante, tandis que je commençais à devenir honteux de l'obliger à aller ouvrir au petit Italien, qui venait régulièrement chez moi, au secours de ma chaussure crottée.

Entre -temps, Peppino était devenu un ami.

Son entrée chez moi était comme un petit

rayon du soleil de la patrie, et il me savait

gré de' la façon affectueuse et familière avec

laquelle je le traitais.

L'intelligence de ce gamin était très éveillée : malgré sa brusquerie il était respectueux et poli, et il n'entrait jamais dans ma chambre sans frapper à la porte et sans me dire;

— BîLon giornOy sîgnore. (Bonjour, Monsieur.)

Pendant qu'il s'acquittait de sa besogne il me regardait travailler, en marchant sur la pointe des pieds pour ne pas trop me déranger.

Quelquefois il sortait sans que, je pusse m'en

apercevoir, de peur de me gêner ou de s'en prendre mal à propos à ma bourse, ce qui aurait été la même chose. /

Quand mon crédit de quarante sous fut épuisé et que je voulus lui donner de l'argent, Peppino me dit d'un air timide :

— Non fa niente (Ne vous dérangez pas) — si vous n'avez pas de monnaie sous la main. Le gamin avait compris ma situation et, s'il avait osé, aurait voulu me cirer gratis.

— Prends cela, lui dis-je, un peu fâché, je le veux.

Et il empocha ses sous pour ne pas trop me contrarier.

Les choses marchaient toujours du même train : la landlady se montrait toujours grincheuse ; elle se vengeait à sa manière en me regardant de travers, et en me présentant sa note acquittée tous les samedis de bonne heure, et Peppino ne disait rien, mais je n'étais pas sans m'apercevoir que la traversée de la rue jusqu'à ma chambre était marquée

par des luttes, et que Mrs. Stiffenton n'oubliait jamais de lui faire quelque petite méchanceté.

Un jour Peppino me dit :

— Comment pouvez-vous vivre, signorino, chez cette méchante femme, vous,wn Monsieur I

— Beau Monsieur! — répondis-je: je suis pauvre, et il serait bien difficile de trouver à me loger à meilleur marché.

— Mais vous, un Monsieur !

Peppino appuyait sur le mot Monsieur et, dans son idée,quoique pauvre j'étais quelqu'un. Cela contrastait étrangement avec l'opinion de Madame Stiffenton^ d'après laquelle on reconnaissait un gentleman à ce qujil appliquait lui même le cirage à ses souliers.

Un jour que j'étais en veine de bavarder je demandai à Peppino:

— Combien gagnes-tu par jour, gamin?

— Cela dépend. Monsieur, me répondit-il, quelquefois c'est un dollar vingt-cinq, quelquefois soixante-quinze sous. L'été je travaille

davantage, mais les pratiques payent mienx en hiver et cela fait une compensation.

— Et combien dépenses-tu ?

— eu lo sa? (Que sais-je?) Quelquefois dix sous, quelquefois vingt-cinq.

— Mais alors tu es riche 1 et que fais-tu

de tout ton argent ?

— Nous l'envoyons al paese, (Chez nous.)

— Nous I qui est nous ?

— Mes deux frères et moi.

— Et que font-ils, tes frères ?

— Mon frère Antonio est un cireur de première force, lui ! Il se tient au coin de Union square et de Broadway, il a quinze ans, et il va bien mon frère: quelquefois il gagne jusqu'à trois dollars dix sous par jour. Mais il joue à la 3ïora et il y perd beaucoup.

— Et tu lui donnes ton argent ?

— Pas à lui, mais à mon frère Philippe, il signore (le monsieur), car il joue du violon lui, et il s'habille comme un gentleman, et voyage tous les jours sur le bateau de Coney Island.

C'est à lui que je donne mon argent; et il l'envoie al paese par signor Cantoni le banquier de Wall street.

— Et combien gagne-t-il Philippe?

— Beaucoup, quelquefois quatre dollars par jour.

— Et où vis-tu ?

— Nous vivons tous les trois ensemble dans Crosby street,oii nous avons une petite chambre. Vous savez, nous faisons cuire le macaroni le dimanche. Voulez- vous venir, ajouta-t-il tout d'une haleine, manger le macaroni chez nous dimanche prochain après la messe ?

— Merci, mon enfant.

— Oh ! ne dites pas non; j'en ai parlé à mes frères et ils vous attendent.

C'était la première fois que je recevais une invitation et dans des conditions étranges.

Je ne voulais pas offenser Peppino, et j'acceptai. Le dimanche suivant il m'apparut transformé: il avait mis une jaquette de drap noir, un pantalon noir et une paire de souliers

lacés, trop grands pour ses pieds mais'\tout neufs.^ Il s'était lavé la figure et portait au cou un mouclioir de coton rouge et blanc pour toute cravate. Quand je le vis en cet accoutrement, la boîte à cirer sur le dos, je ne pus m'empêcher de pouffer de rire. Le gamin de fier qu'il était se trouva ridicule, et fut sur le point de se mettre à pleurer.

— Yoyons donc, lui dis-je, es-tu fâché ? ne vois-tu pas que je plaisante? Mais comment feras-tu pour travailler ainsi f agotté ?

— C'est /esta grande (grande fête) aujourd'hui: répondit-il, nous ne travaillons pas, nous, aujourd'hui, et vous allez venir n'est-ce pas?

— Oui, oui, répondis-je, mais il n'est que huit heures et demie.

— C'est, ajouta-t-il, que mon frère doit alleï sur le bateau pour la musique lui, et pour cela il faudra manger le macaroni à neuf heures.

Je sautais hors du lit, quand on frappa à ma porte. Je n'avais eu que tout juste le temps de me vêtir à la hâte, quand Mrs. Stiffeuton fit irruption

dans la chambre pour me raconter une longue histoire, c'est-à-dire, comment Peppino en marchant avec de gros souliers sur son escalier avait fait des marques sur le parquet; le pauvre Peppino, tout en tâchant de la calmer en son baragouin moitié anglais, moitié italien, ôta ses chaussures pour protester et prouver son repentir.

Madame fut désarmée plus par cet acte que par la mauvaise disposition dans laquelle je me trouvais pour la recevoir.

Elle partit en levant les mains au ciel :— je pris Peppino par le cou et l'obligeai à remet» tre ses souliers.

— Mais .... articula-t~il

— Il n*y a pas de mais qui tienne : remets cela et marche — je te suis.

En moins de dix minutes je fus en état d'aller au festin italien, et nous partîmes.

La maison occupée par Peppino et par ses frères était d'une apparence triste et désolante, et située dans la partie de Crosby street où

s'entassent pêle-mêle des êtres et des choses sans nom.

Après avoir franchi les quatre marches peu fermes de Tescalier par lequel on arrive à la porte de la maison, je me trouvai en pleine Italie Méridionale. — Assis par terre, des gamins de deux ans, sales et mal couverts, criaient à fendre l'air,^ d'autres se roulaient dans des flaques d'eau ; des femmes assises par terre se peignaient les unes les autres leurs longs cheveux noirs encadrant des visages de couleur olive. D'autres femmes jeunes, avec types caractéristiques, portaient des jupes voyantes et défraîchies, surmontées par des corsages rouge et noir, suivant la mode des pays des Abruzzes: des colliers en or, avec croix au milieu, entouraient leurs cous, et des boucles d'oreilles longues et larges que l'on appelle scioccagli leur descendaient jusque sur l'épaule ; de vieilles femmes assortissaient des chiffons dans des paniers, tandis que les hommes assis le long des marches de l'escalier s' abandon-

PEPPINO, t^

naient au dolce far niente, en fumant des bouts de cigares ramassés, et en buvant de mauvaise bière.

Aussitôt que nous arrivâmes, les femmes ramassèrent les enfants de par terre ; les hommes firent place, et tout ce monde s'écria d'une même voix :

— E'u signore cke viene, (Yoici un Monsieur qui vient.)

Peppino était triomphant et riait de bon cœur, montrant ses dents très blanches qui faisaient mieux ressortir le rouge de ses lèvres.

— Si e' u signore, (Oui, c'est un Monsieur) ditil à tout le monde, et il lançait son feutre mou en l'air, et le rattrappait pendant qu'il me montrait le chemin par l'escaHer.

Au milieu de cet apothéose — arrêté cà et là par des gens qui nous invitaient à trinquer avec eux, nous eûmes grand 'peine à arriver tout en haut du bâtiment, devant une porte qui était fermée en dedans par une petite corde, laquelle passait à travers un trou pra-

tiqué dans le bois. Comme nous arrivions à notre but, cette porte s'ouvrit, et deux jeunes gens vinrent à notre rencontre. La présentation se fit en ces termes de la part de Peppino:

— JE*u sîgnore, (Yoici le Monsieur.) Aussitôt les deux frères (car c'étaient eux)

m'entourèrent après m'avoir regardé avec attention de la tête aux pieds.

Benvenuto ! (Soyez le bienvenu) me dirent les deux à la fois, et voulant imiter le shahe hand américain ils me secouèrent la main de façon à me disloquer le bras.

— Tenetevi il cappeUo, (Kestez couvert) me dit le musicien.

— Merci, répondis-je.

— Ne faites pas de façons, ajouta le vicieux joueur de Mora^ et il alla chercher une chaise qu'il plaça au beau milieu de la chambre, comme pour me mettre en possession de la place, tandis que Philippe approchait une table sur laquelle il servit aussitôt le tradition-

nel plat de macaroni, qui était prêt depuis dix minutes déjà, y

A neuf heures du matin je n'étais pas incliné à faire lionneur au mets Napolitain par excellence, mais il m'était offert avec tant de cordialité que j'en mangeai à deux reprises et, ma foi, je ne le trouvai pas trop mauvais. Au macaroni succédèrent des sucreries et des peanids,

Peppino était radieux 1

La chambre où nous nous trouvions était pauvre, mais très propre. Il y avait deux lits dans les coins, l'un à Philippe le violoniste, l'autre aux deux frères cadets. Les lits étaient couverts d'une couverture en coton rouge à ramages bleus et blancs. Au chevet de chaque lit je vis une lithographie, l'une représentant le Christ crucifié, l'autre une Madone du Eosaire, toutes les deux clouées avec de gros clous noirs. Dans un autre coin une grande caisse blanche jaunie par le temps et par l'humidité qui contenait les effets des trois frères, quatre mauvaises chaises complétaient l'ameublement. J'ai-

lais oublier une cuvette ébrécliée,placée sur une planche avec deux ou trois morceaux de miroir appuyés au mur; les rideaux rouges de la fenêtre et deux boites à cirer le long du mur. Sur la planche de la fenêtre s'étalait un magnifique géranium.

— Mais vous êtes logés comme des princes, dis-je au trio.

— Nous sommes contents, me répondit l9 joueur de violon, mais ce ^ que vous voyez n'est rien, nous allons avoir notre maison làbas.

— Où là-bas?

— A Yiggiano.

— Etes- vous de Yiggiano?

— Certainement, ajouta Antonio : nous aurons une belle maison dans Broadway.

Décidément je tombais des nues. Yiggiano — Broadway: je n'y comprenais plus rien, et comme mes hôtes m'avaient offert un petit vin de Sicile bien noir et épais, je commençais à craindre que la liqueur ne leur eût

monté à la tête. Par couteuance je me mis à rire.

— Je vois bien que vous êtes américain, reprit Philippe^ et que vous ne connaissez pas Yiggiano. Eh bien, voulez-vous que je vous dise ce que c'est que Yiggiano?

— Qu'est-ce que cela lui fait Yiggiano à ce Monsieur, interrompit Peppino, qui ne croyait pas que cela pût m'intéresser, et voulant de toute façon m' être agréable.

Cependant, comme je désirais beaucoup avoir le mot de cette énigme, je dis :

— Au contraire, racontez-moi cela, Philippe.

— Bien — dovete sapere (il vous faut savoir), ainsi commença Philippe, que Yiggiano, notre pays, se trouve dans la Basilicate.

— Je sais cela.

— Il le sait, dit Peppino.

— A Yiggiano tout le monde est joueur de quelque instrument : harpe ou violon cela vient de nature, et personne ne nous apprend cela. Ua beau jour quelqu'un est parti de

38 PEPPJNO.

chez nous pour courir le inonde sans savoir où il allait, et ce quelqu'un marchant toujours droit devant lui a fini par se trouver en Amérique. Depuis le retour de ce premier quelqu'un qui revint à Viggiano avec cinq mille dollars dans la poche, l'émigration n'a pas cessé. De père en fils, cela a été pendant vingt-cinq ans toujours la même histoire : l'on part à six ans, le violon sous le bras, sans un sou dans la poche; plus tard on se met peutêtre une harpe sur le dos, et toujours en jouant l'on ramasse d'abord des sous sur les chemins de l'Italie ; ces sous deviennent des lire quand on est arrivé à Gênes. Là il n'est pas difficile de s'embarquer moyennant une somme très minime, qui est vite rattrapée par les quêtes faites en jouant à bord du bateau. C'est comme cela que nous arrivons en Amérique. Tous les mois nous allons chez Signor Cantoni et nous envoyons l'argent que nous avons ramassé, les uns en jouant, les autres en décrottant des bottes. Quand nous avons soixante dollars

nous les envoyons au Syndic qui est un des nôtres, un de ceux qui ont été en Amérique et qui maintenant est riche.

— Combien faut-il d'argent pour se dire riche là-bas? demandai-je.

— Oh ! avec quatre mille dollars on est très riche, ajouta Philippe.

— Et quelle garantie vous donne-t-on pour Totre argent envoyé ?

— Nous ne demandons qu'un simple reçu, et nous dormons bien tranquilles, car avec cet argent l'on achète pour nous un terrain dans Broadway. Broadway, c'est le nom de notre grande rue qui est longue d'un demi mille, et qui a été baptisée ainsi par un syndic, qui avait été cireur en chef pendant dix ans dans le Broadway d'icL C'est lui qui a fait construire l'église à ses frais. Yoyez-vous, reprit Philippe, après avoir allumé une pipe, il y a trente ans, Yiggiano n'était qu'un amas de masures, et maintenant tout le monde qui est de retour d'Amérique parle moitié anglais

dO PEPPINO.

moitié italien — plus anglais qu'italien, et chacun possède une maison avec sivell front. Ce ne sont pas de grandes maisons comme dans la Cinquième Avenue de New- York, mais c'est beau ; rien n'y manque, c'est en briques blanchies à la chaux, avec des sioeïl front

Philippe appuyait sur le swell front.

Peppino battait des mains : Antonio prenait une mine béate, en fumant son cigare, et en observant de très près l'impression que cette singulière conversation faisait sur moi. En Italie je ne m'étais jamais douté qu'il y eût un reflet de vie américaine dans les montagnes de la Basilicate.

— Ainsi donc, dis-je, vous n'avez pas peur de perdre votre argent?

Jamais, dit Peppino; ici nous épargnons tout, mais là-bas nous ne nous privons de rien, nous faisons des fêtes, la musique ne chôme jamais; le cousin Paolo a une chambre tapissée de cartes-annonces de New-York, que le monde lui envoie d'Amérique, et que nous ramassons

partout dans les rues, et monsieur le curé a une malle recouverte de timbres-poste américains.

— Mais les affaires comment les traitez- vous ?

— A l'américaine. Les autorités nous respectent parce que nous venons de l'Amérique, et nous appellent Américains. C'est comme une république cbez nous et nous arrangeons nos petites affaires entre nous.

Là -bas c'est propre, bien différent d'ici, où nous vivons dans des garnis que nous trouvons parmi les compatriotes auxquels on nous adresse. D'ici à un an, ajouta Philippe, je partirai pour Yiggiano, moi, et je me marierai aveo Filoména, ma cousine, qui m'attend depuis huit ans. J'ai payé le maître d'école, pour qu'elle apprenne à lire, j'ai payé un dollar par an.

— Jolie position pour un maître, observai-je.

— Le maître est riche, dit Antonio: il y a 600 habitants à Yiggiano, et il gagne bien quatre cents dollars par an, ce qui est la richesse làbas.

— Mais comment se fait-il, Philippe, que vous soyez si bien informé, et que, pendant qu'ici vous vivez si mal, sans avoir honte de cette vie, vous montriez tant d'ambition pour le pays?

— Moi, dit fièrement Philippe, je suis joueur de violon et je suis bien habillé, il me semble; car il faut que faille dans le monde, mais Peppino et Antonio doivent cirer les bottes et ne peuvent pas s'habiller comme des Messieurs. Qui donc leur donnerait du travail si Ton savait qu'ils ont de l'argent ? Ici nous sommes toujours pauvres, car l'argent c'est pour chez nous: ici nous travaillons pour que nous puissions nous reposer quand nous serons vieux. Si vous saviez comme c'est beau Yiggiano, nous avons des fleurs, et le soir tout le monde chante assis devant les sweïl front

Le swéil front était décidément le rêve. Philippe continua:

— J'ai été chez nous l'année dernière, mon vieux père avait envie de me voir, et puis il voulait me faire promettre de ne pas trahir

Philomène, car les mauvaises langues disaient que j'étais innammorato (amoureux) d'une joueuse d'orgue qui demeure en face, là dans cette

maison J'y ai été au pays, et, voyez- vous,

les enfants quand ils partent, ne savent jamais rien de ce que l'on prépare pour leur retour : là. tout le monde suit le conseil du père, et il y a toujours un frère plus grand qui a soin de l'autre qui débarque à Castle Garden.

Maintenant les choses ont un peu changé, on va tout droit en Amérique de Viggiano, sans s'amuser en route et sans perdre de temps dans les villes de l'Italie.

Antonio voulut me proposer une partie de Mora: Peppino intervint en le grondant, et, comme Philippe devait aller à Coney Island, nous l'accompagnâmes jusqu'au pied de la vingt-deuxième rue, au grand ébahissement des gens de la rue, qui me voyaient moi, habillé en Monsieur, en compagnie de trois jeunes gens dont la nationalité etlaprofessioun'étaient guère douteuses.

Peppino voulut revenir avec moi: je l'invitai à souper, et après s'être fait prier il accepta le modeste repas que nous prîmes dans un restaurant français de Houston street, à l'enseigne du " Grand Charlemagne."

Les gens comme Antonio, dit avec sérieux Peppino, ont un café et un har où ils peuvent jouer à la Mora à Viggiano ; mais Philippe dit qu'il vaut mieux boire chez soi que d'aller boire chez le patron de ce har^ car c'est un vicieux celui-là, qui à New- York avait une mauvaise réputation, et gagnait toujours à la Mora. Moi, je n'irai pas chez lui dans six ans, ajouta le gamin devenu tout à coup pensif.

— Et tu feras bien, lui dis-je, en lui tapant sur l'épaule.

En me séparant de Peppino ce jour-là je ne pus m'empêcher d'envier son sort, et je m'endormis le soir en rêvant de Viggiano, de Broadway en Italie, et des swélX fronts, en un mot en bénissant l'Amérique qui fait de mes

compatriotes des gens honnêtes et industrieux.

Les obsessions de Mrs. Stiffenton en vinrent à tel point que je fus obligé de changer de quartier peu après. De temps en temps je passais par le coin de Prince st., et je m'arrêtais pour saluer Peppino qui était mécontent de ne pas me voir plus souvent.

Le pauvre garçon aurait bien voulu venir encore tous les jours chez moi, mais nous demeurions trop loin l'un de l'autre ; et je finis par lui persuader que cela ne se pouvait pas, et que c'était bien dans son intérêt que je parlais.

Je lui promis d'aller le voir deux fois par semaine, et ce fut sur cette promesse qu'il se rasséréna.

Pendant ce temps j'avais eu l'occasion de l'exhorter à se tenir propre ; je lui avais fait adopter la vareuse bleue, et je lui avais insinué que les Américains l'aimeraient mieux si à la politesse il ajoutait la proj^reté. Il me promit

de prendre un bain tons les mois et de se peigner les cheveux tous les jours. Le pauvre garçon faisait tout ce que je lui disais.

— Dites, Maestro, me dit-il un jour, tout d'un coup, quand j'irai à Yiggiano,je voudrais déjà avoir appris à lire. Combien d'argent voulez-vous pour m'apprendre à lire ?

— Peppino, lui répondis-je, je veux bien t' apprendre à lire cet été, mais ne me parle pas d'argent. Je n'en prendrai certes pas.

— Non, Maestro, les affaires sont les affaires ; pas d'argent pas de leçons.

— En bien ! nous verrons.

Un beau jour, je dus quitter New-York pour faire un voyage dans l'Ouest, où j'avais été appelé à la bâte. Je voulus dire adieu à Peppino,— ^j'allai le voir — il n'était pas cbez lui, ce que je regrettai beaucoup, car il me fallait partir sans retard.

Mon voyage se prolongea, j'eus le temps d'étudier le pays et ne retournai à New-York que trois mois après. Ma première pensée fut

d'aller voir mon petit ami ; mais le jour même une fièvre maligne me saisit et m'obligea à me mettre au lit

Décidément New- York m'était fatal: pen- \Jùxï quinze jours je fus souffrant. Au bout de ce temps je sortis et je me mis à la recherche de Peppino. Du plus loin qu'il me vit venir, il fit un bond, plantant là la pratique, qui avait le pied sur sa boîte à cirer.

Fengo (Je viens), cria-t-il, à celle — là, et me prenant par le pan de mon habit il m'entraîna en disant :

— Venite (Venez).

Quand nous fûmes seuls, il me raconta conàbien il avait souffert d'être resté si longtemps sans me voir; il voulut à toute force mon adresse, et me promit une visite pour chaque jour. Je le quittai là-dessus.

Pendant les quinze jours que j'avais été malade, le peu d'argent gagné pendant ma tournée dans l'Ouest s'était envolé comme mouches, de façon que je me retrouvai encore

une fois snr le pavé de New- York, aussi pauvre et aussi isolé que jamais, sans avoir pu parvenir à me faire connaître. J'avais pourtant appris la manière d'aborder les éditeurs des journaux, et je vivais tant bien que mal du produit de ma plume et de mes leçons d'italien.

Un jour, Peppino entra chez moi : j'étais couché et d'une humeur massacrante. Je répondis en maugréant à son bonjour amical. Après avoir ciré mes bottes, il se mit à tourner autour de la chambre, et parut décidé à ne pas partir. Il tournait sur ses talons, arrivait à la porte! puis se retournait encore.

Eh bien, lui criai-je, impatienté par cette manœuvre, qu'as tu donc ?

— C'est que vous semblez si triste I êtes-vous malade ?

— Oui, lui dis-je, je suis malade.

— N(m è vero (Ce n'est pas possible).

— Puisque je te dis que oui, et malgré moi le sourire me vint aux lèvres, en voyant son air d'assurance.

L'enfant hochait la tête, et moi je laissai échapper un soupir.

Pendant que nous jouions cette comédie, Ton frappa à ma porte:

— Entrez.

Aussitôt mon hôtesse fit irruption comme une furie, tenant un papier qu'elle froissait entre les doigts.

— Nous ne voulo»8 pas de désordre dans nos affaires, dit-elle, en s'adressant à moi. Vous êtes en retard de deux jours, vous usez trop de gaz. J'ai à payer ma note de gaz; payez ce que vous me devez ou bien quittez la chambre.

— Mais, Bftadame, je suis malade.

— Je voxia donne vingt-quatre heures pour me payer, et elle sortit.

Yoilà la raison mystérieuse qui me rendait de si mauvaise humeur: je ne pouvais pas payer mon terme.

Quand la femme d'affaires fut sortie, Peppino s'approcha timidement de mon lit

— S&ntite Signore, (Ecoutez, Monsieur) dit-il, voulez-vous me permettre de revenir dans dix minutes, j'ai à vous parler.

— Reviens, si tu veux, lui dis-je, je n'ai pas l'intention de sortir. — Je devais avoir l'air bien terrible en prononçant ces mots, car l'enfant me quitta la figure toute bouleversée.

Au bout d'une quinzaine de minutes Peppino revint chez moi. Il tenait à la main un mouchoir rouge dans lequel était enveloppé quelque chose de rond qui avait l'air d'une bouteille. J'étais toujours au lit. Peppino s'avança avec un mélange de malice et de timidité, presque de honte sur la figure, et comme s'il implorait une grâce il me dit :

— Yous me ferez le plaisir, n'est-ce pas

vous me rendrez cela — c'est sûr, tenez — et en même temps il dénoua le mouchoir sur mou lit, et en fit tomber une quantité de pièces d'argent en quarts de dollars, en pièces de dix, de cinq, et même d'un sou.

Cela semblait une masse énorme sur le lit, et

certes un expert comptable lui-même aurait été embarrassé de dire combien cela faisait tout ensemble.

— Et tu veux, dis-je,

— Vous prêter cela pour payer la ^atfrona: allons, acceptez, nous sommes pauvres, mais nous sommes compatriotes, et cela me déplait de vous voir insulté.

Je fondis en larmes, le pauvre enfant était interdit : j'eus peur qu'il ne prît la chose en mauvaise part, et je dis:

— Peppino, compte cela.

— Cela est tout compté,répondit-il, il y a là vingt-cinq dollars, voulez- vous vérilSer ?

Il me dit cette dernière parole d'un air qui pouvait se traduire par ces mots : " Oui, je veux bien, mais il faut deux lieures pour compter tout cela et la pratique m'attend."

— Ya, dis-je, et reviens demain. Merci.

— Oh ! merci, monsieur, merci bien, répondit Peppino.

L'épisode que je viens de raconter fut pour

moi un sujet de surprise et de consolation en même temps: ce que je n'avais pas obtenu par mon travail acliarné, ce que les hommes soi-disant de mérite, et les philanthropes de profession n'avaient pas fait pour moi, me venait offert par un obscur décrotteur de bottes, par un pauvre petit Italien, par un enfant.

Cela me donna à réfléchir, et me fit croire que vraiment les enfants- sont des envoyés de la Providence.

Déjà une fois Peppino m'avait porté bonheur, car notre première rencontre, et ma détresse» avaient été suivies de la vente de mon premier article au "Herald" de New-York. Singulière chose ! Cinq sous de dette avaient été la source de sept dollars, d'une notice nécrologique.

Ce qui prouva une fois de plus l'influence des bonnes actions de Peppino sur ma destinée, je vais vous le raconter.

J'avais compté son argent : il n'y avait pas un sou de plus, pas un sou de moins que les vingtcinq dollars annoncés par lui; j'appelai mon

hôtesse et je la punis de son insolence en lui donnant cinq dollars en petits sous ; c*était là le loyer d'une semaine. Afin de la rassurer sur l'avenir, j'ajoutai cinq dollars en pièces de deux sous payant d'avance une autre semaine ; et pour apaiser cette liydre, je lui donnai une p'èce de vingt-cinq sous en argent pour la servante. Inutile de dire que servante et landlady étaient représentées par une seule et même personne : elle n'en revenait pas et sortit de chez moi tout étonnée du prodige.

Il me restait donc quinze dollars que je me proposais bien de rendre à Peppino le lendemain à son retour.

Le lendemain arriva sous un aspect plus heureux que les autres jours. Le facteur avait apporté une lettre pour moi. Peppino, qui savait mon impatience à propos de lettres, s'en était emparé, et entra joyeux chez moi en la tenant levée par-dessus la tête pour mieux me la montrer.

C'était une large enveloppe, mes yeux bril-

lèrent en reconnaissant la marque du journal le " Worlcl : " j'ouvris la lettre, et je me mis à sauter autour d^ la chambre ; Peppino me regardait tout ébahi, et resta tenant la brosse en l'air d'une main, tandis que son autre main pendante était revêtue de ma bottine à moitié cirée.

— Bonnes nouvelles ! m'écriai-je.

— Me ne consolo (J'en prends ma part).

— Es-tu occupé aujourd'hui ? lui demandaîje.

— Avez- vous une commission à faire faire? Je suis là pour vous servir.

— Eh bien, je te la payerai un dollar ta commission.

Peppino resta pétrifié.

— Vois-tu, lui dis-je ; c'est bien vrai que tu ne comprends pas, mais cela m*est égal; tu dois savoir que ces mots, que je mets sur le papier, cela s'appelle un article de journal : or, un journal a acheté ces mots; comprends-tu maintenant?

FEPPTNO, 65

— Oui, Monsieur, dans le journal.

— Je vais te donner, ajoutai-je, un mot pour le caissier du " World," et tu vas toucher mon argent pour moi; et tu vas me le rapporter bien vite. Non, dis- je en me ravisant, attends. L'on va te donner quarante dollars, tu en empocheras vingt-cinq, qui sont à toi, et que je te rends. Bien — et les quinze autres, tu les mettras dans une enveloppe, que tu placeras sur cette table. C'est entendu, n'est-ce pas ?

— Si signore (Oui, Monsieur).

J'écrivis une lettre au caissier du " World/* le priant de remettre le montant du chèque au porteur, qui avait toute ma confiance.

Il aurait fallu voir comme Peppino était fier de sa mission! il m'assura encore de sa promptitude et de son exactitude, et je lui donnai rendez-vous pour le jour suivant en lui glissant dans la main un dollar comme prix de la course. Ce dollar faisait partie des vingt-cinq que Peppino m'avait prêtés.

Le gamin partit ; moi, j'étais heureux, heu-

66 PEPPJNO.

reux d'un succès, heureux de pouvoir témoigner ma confiance à cet enfant, qui m'en avait tant montré. Imagine-t-on vingt-cinq dollars ramassés sou par sou et jetés d'un coup sur le lit d'un fruit sec, d'un malade, d'un homme qui ne savait et qui ne pouvait pas gagner sa vie ! Cela méritait une récompense et je la lui offris de grand cœur.

Les châteaux en Espagne que je fis ce jourlà pourraient me servir à remplir un volume. J'allai à mes affaires, et ne rentrai à la maison que très tard dans la soirée.

Ma première pensée en rentrant fut de regarder sur ma table pour ramasser l'enveloppe que Peppino avait dû laisser pour moi. Rien. — Je cherche, je fouille partout, rien I

C'était étrange ; néanmoins je me dis : Peppino n'aura pas voulu la laisser là cette enveloppe ; peut-être l'aura-t-il donnée à Madame. Mon hôtesse était couchée à cette heure, j'aurais eu mauvaise grâce à la troubler dans ses rêves de tigressa

Laissons la chose comme elle est, me dis-je à moi-même et demain je saurai le fin mot de l'histoire. Très sûr de Peppino, je m'endormis du sommeil du juste en rêvant que je devenais le remplaçant de Monsieur Copleston au département dramatique du "World." Le lendemain je me réveillai de bonne heure ; c'était un dimanche. Ma première pensée fut d'acheter le " World ;" six heures sonnaient. Mon article était dans le journal et il y occupait trois colonnes qui faisaient très bonne figure. C'était un article humoristique que ïïurlebert avait payé avec une munificence inusitée et presque royale.

Je relus deux fois ma production et, s'il faut l'avouer, je fus fier de moi-même.

Mon hôtesse vint frapper à ma porte à huit heures.

" Tiens, me dis-je, de l'air d'un homme qui va recevoir ses rentes : c'est elle qui vient m' apporter l'enveloppe.'*

— Avez-vous le "World," Monsieur Louis?

me dit la femme, n'auriez- vous pas Tobligeance (le me le prêter ?

— Certainement, ma charmante Mrs. Woodmilken, et avec d'autant plus de plaisir que vous pourrez y lire ma prose imprimée le long de trois colonnes. Les colonnes d'Hercule, Madame, le nec plus ultra du genre !

— Comment ! comment ! bégaya la landlady

J'attendais mon argent — moi — elle regardait le journal, puis fixait ses grands yeux sur moi, mais ne soufflait pas un mot. Ses mains du reste étaient vides.

— A propos, Madame Milkwooden, — vous savez. ..cela m'obligerait fort — mon enveloppe .... — Si vous vouliez ....

— Quelle enveloppe ?

— Mais .... voyons, vous savez bien Pep-

pino ne vous a-t-il pas laissé quelque chose

pour moi?

— Eien, absolument rien, articula Toiseau

do mauvais augure, furieuse d'avoir entendu estropier son nom.

Et en disant cela elle était heureuse de mon désappointement, d'autant plus qu'elle découvrait ainsi une occasion d'attaquer le pauvi'e petit Italien, qui décidément n'était pas dans les bonnes grâces des maîtresses de maison. Nous disons : Qui se ressemble s'assemble. J'avais retourné ce proverbe à mon usage :

"Les êtres qui ne se ressemblent pas ne peuvent pas s'assembler." C'était ainsi que j'expliquais l'antipathie de ces dames envers mon petit ami.

— Bah ! me dis-je, Peppino va bientôt venir et nous saurons ce qu'il j a de nouveau.

Huit heures sonnèrent, puis neuf, et ainsi de suite jusqu'à midi.

Je commençais à devenir inquiet, je m'habillai, et j'allai au coin de Broadway où Peppino avait l'habitude de stationner. Pas de Peppino: je courus à la station d'Antonio, Union Square, pas l'ombre d'Antonio I

60 PEPPmo.

— Cela devenait sérieux décidément A trois heures je frappais à la porte de la maison située dans Crosby street: cette porte était hermétiquement fermée. Je m*en allai le front soucieux et le cœur serré.

Le lendemain mêmes recherches^ et même résultat Tout à coup une idée me vint, j'allai au bureau du "World." Le chèque avait été payé en billets de banque à la personne indiquée par ma lettre.

Que me fallait-il donc croire ?

Je retournai au logement de Peppino, j'interrogeai les voisins. Là j'appris que l'enfant n'avait pas été vu de deux jours, qu' Antonio était déjà parti depuis huit jours pour Chicago, et que Philippe avait été engagé dans une troupe d'étudiants espagnols.

Alors, à regret je me dis à moi-même: ou bien le gamin a été assassiné, ou bien mon argent. .

Oh ! non, c'était horrible que de suspecter cet enfant qui était l'honneur même I . . . . pourtant, dois-je le confesser? j'eus un doute; je

fus sur le point de croire que Peppino avait perdu l'argout en route, et qu'il se cachait de pour de l'avouer.

Deux jours se passèrent, puis trois — puis toute une semaine. Je commençais à faire mon deuil de cotte somme, et à me draper dans un scepticisme solennel au sujet des gamins italiens on particulier et de mes compatriotes on général.

Un soir en flânant je me trouvais sans le savoir près de " Bellovue Hospital," quand en passant devant la grille j'entendis crier :

Signore, Signore —

Je me retourne et aussitôt qui vois-je ? Peppino face îi faco avec moi. Un torrent d'interrogations s'échappa do mes lèvres sans que je pusse même regarder autour de moi.

Peppino me laissait dire, enfin il approcha lentement.

Ce fut à ce moment que je m'aperçus qu'il boitait do la jambe droite ; je le regardai mieux : il était pfde à faire peur.

— Mais que fais-tu là lui ? dis-je.

— C'est l'hôpital ici, me répondit-iL

Et alors il me raconta comment le jour TnhmQ qu'il avait été au " "World " pour m' obliger, il avait été accroché par un lourd camion et renversé par terre, comment on l'avait ramassé évanoui, et transporté à l'hôpital où il n'y avait personne qui pût le comprendre.

— Tu as mal fait, lui dis-je, de nw «en me faire savoir, n'étais-je pas ton ami ?

— Oui, répondit l'enfant en se grattant l'oreille, mais

— Mais ....

Je ne savais pas votre nom ! ! !

C'était vrai, et combien de choses "ne disait pas cette phrase ; il ne me connaissait pas le pauvre être, et il avait tant fait pour moi !

— Mais l'argent, demandai-je, que tu as touché au journal, tu l'as donc perdu en tombant ? n'est-ce pas ?

— Oh ! non, monsieur, me répondit-il, je na perds jamais l'argent, jamais je ne perds un sou,

je l'ai placé, vous savez, dans un livre sur la table, de peur que cette vilaine landlady ne le vît, car je ne veux pas d'affaires avec elle.

— Le livre ? sur la table ? . . . voyons maintenant tu vas mieux : veux-tu sortir d'ici ? je te ferai soigner chez moi, je vais parler au docteur de garde.

— Fate corne voleté, (Comme vous voudrez.) Je passai au bureau : je réclamai Peppino,

le fis monter dans une voiture et l'emmenia chez moi.

Durant le trajet j'examinai son pied : il n'y avait rien de cassé, mais cela avait été sérieux, le tibia était encore gonflé.

Soutenu par moi et par le cocher . Peppino monta l'escalier; aussitôt arrivé dans la chambre il se débarrassa de nous, et en sautant à clochepied, se lança vers mon secrétaire, plaça sur une chaise le genou de la jambe malade se tenant sur l'autre, et après avoir feuilleté tous mes livres, finit par mettre la main sur un vieux Ollendorf abandonné, s'en

empara avec joie, l'ouvrit, en tira une enveloppe et l'agitant entre les doigts :

— Ecco il denaro (voici l'argent) dit-il, les veux pleins de joie : j'espère que vous n'avez pas douté de moi

J'embrassai l'enfant de tout mon cœur, en l'assurant que je n'avais jamais pensé mal de luL

Le croirez-vous, lecteur? — ^le pauvre enfant n'avait pas osé ouvrir l'enveloppe et mon argent était là intact, avec celui que je l'avais autorisé à prendre et qui était bien à lui.

Nos petites fortunes étaient restées ensemble, et Ollendorf les avait gardées.

Peppino passa encore une huitaine chez moi, dormant dans ma chambre et soigné par un honnête docteur américain, qui ne voulut pas accepter un sou pour les soins qu'il avait prodigués à Peppino. Mieux que cela, quand Peppino fut en état de travailler et de reprendre sa place au coin de Prince street, le docteur devint sa pratique, et depuis il n'a

PEPFINO. , 65

jamais manque de lui serrer la main eu lui donnant dix sous chaque fois qu'il se fait cirer les bottes.

Peppino est fier de ses amitiés aristocratiques et dit que c'est à moi qu'il doit la connaissance du brave docteur, tandis que c'est moi qui me félicite d'avoir rencontré Peppino, rare spécimen d'honnête homme dans le monde de la gaminerie.

Quand vous passez, lecteur, par le coin de Prince street, portez aussi vos dix sous à Peppino. Mais mon petit ami est modeste: ne lui dites jamais ce que je vous ai conté.

Le 20 mai 1882.

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