FÉRON , PAULINE , BOLLAIN, PAUL DE RENNE VILLE
BOULAIN. Allons, mon cher beau-frère, encore un verre à votre heureux retour , après seize ans d'absence !
FÉRON. Volontiers.
BOULAIN. Ah ! dam ! vous êtes bien étonné, sans doute, de tous les changcmens que vous trouvez en France. ( On entend du bruit au dehors. ) Tenez , écoutez , c'est la voix enrouée des crieurs publics.
\0IX DANS LA COULISSE. « Voilà le détail » de toutes les fêtes qui auront lieu dans » Paris , à l'occasion du sacre de sa ma- » jesté l'Empereur Napoléon par sa sain- .. teté le Pape Pie VII. »
BOULAIN. Eh bien, qu'en dites-vous?
FÉRON. Je dis que vous vivez vile en France , et qu'il ne faut pas s'absenter long-tenis si l'on veut reconnaître le pays.
BOULAIN, En effet , 1788 ne ressemble guère à 1804 : nous avions un roi à votre départ , nous avons un empereur à votre retour.
Air (le MaznuleUo- Partout nous promenons la loudrc, Les Autricliiens sont battus ; On nous laisse coiffc'S en poudre, On nous retrouve h la Titus !
Aussi le beau sexe raffole De nos modes , de nos guerriers , lit le Icms pre'sent ne désole Que l'Autriche elles perruquiers.
Vous accompagniez alors jusqu'aux fonts baptismaux une petite poupée de deux jours ( car c'est ainsi que vous l'appeliez ) qui criait et qui pleurait , et vous pouvez
embrasser aujourd'hui une jolie fille de seize ans qui chante comme une alouette. Ah ! tout est bien changé ! Le teins ne respecte rien : ma pauvre Adèle ! si elle était encore là , quel plaisir elle aurait à revoir son frère!
FÉRON. J'ai appris sa mort aux Etats- Unis.
BOULAIN. Il y a quatorze ans ! Depuis le jour de votre départ avec ]\I. de Renneville , tout juste après la cérémonie du baptême (car vous nous l'avez enlevé) cette bonne Adèle a langui deux années , puis je l'ai perdue!.. Pauline n'a pas connu sa mère.
PAULINE. Et c'est là mon seul chagrin!.. Combien je l'aurais aimée !.. Chaque jour je vais m'agenouiller devant son portrait qui est dans la cliambre de mon père , et je la prie de bénir sa fille.
FÉRON. Bien, mon enfant, très-bien !..
Mais , je l'avoue , ce qui me surprend le plus , c'est de revoir ici monsieur Paul de Renneville.
PAUL. Pourquoi donc cela , monsieur Féron ,?
FÉRON. Après un séjour de quatre ans en Américjue , vous m'aviez quitté pour repasser en France , à travers mille dangers, et je ne m'attendais pas , au bout de seize ans , à vous trouver élaljli cliez mon beaufrère.
BOULAIN. Ah
pas la place
vous avez raison , ce n est
du marquis de Renneville : mais j'ai eu beau dire , je n'ai rien obtenu, et ma foi je n'ai pas le courage de m'en plaindre.
LE MAGASIN THEATKAL.
PAUL. Quanti VOUS saurez l'histoire de ma vie depuis le jour où je vous quittai en Amérique, vous me comprendrez peutêtre , monsieur.
PAULiNE.Etcertes vous ne l'accuserez pas. PAUL. Lorsque je revis ma patrie , je la trouvai menacée par toute l'Europe, c'était en 1793 ; mon intention était de me joindre aux défenseurs de la France , car vous savez que je ne partageais pas de funestes préjugés ; mais que vis-je en arrivant à Paris.'' Toute ma famille avait péri sur l'écliafaud ou à l'élranger ; moimême j'avais été porté sur la liste des émigrés , mes biens avaient été vendus , et mes jours étaient proscrits. M. Boulain m'offrit un asile ; sa femme n'existait i)lus ; l'enfant que j'avais tenu sur les fonts du baptême avait cinq ans ; il me rattachait au présent par les souvenirs du passé. J'acceptai le refuge qui m'était offert. Je m'unis aux travaux de M. Boulain , je fus assez heureux pour que mes soins et mes efforts lui devinssent utiles et contribuassent à l'extension de son commerce.
BOULAIX. Oh! c'est bien vrai ! Si j'ai quitté ma boutique , si j'ai maintenant de riches magasins , si je suis le fabricant de meubles le plus renommé de tout Paris , c'est à vous , à vous seul que je le dois, monsieur le marquis.
PAUL. Il n'y a plus de marquis , mon cher Boulain.
BOULAix. Laissez donc , laissez donc , c'est en bon chemin , ça reviendra.
PAUL. Quand l'orage fut passé , j'aurais pu sans doute reparaître dans le monde , redemander des titres , des places que peut-être on ne m'aurait pas refusés; mais les honneurs sont peu de chose pour qui s'est accoutumé au bonheur.
PAULINE. Et que serait devenue l'éducation de votre filleide ? car vous saurez , mon oncle, que, si j'ai appris quelque chose , c'est que mon parrain a été mon maître : il a dirigé toutes mes études , il a formé mon esprit et mon creiu- ; dessin , peinture , musique , c'est lui qui m'a tout enseigné, et je suis sûre que sans lui je serais une ignorante. Oh î qu'il a bien fait de ne pas nous quitter!
PAUL , oi'cr: intention. Tous l'entendez , monsieur , et vous comprcne/, ce qui se passe dans mon creur. Je suis maintenant l'associé de ÎM. Houlain ; ailleurs peutêtre je serais riche , entouré de faveurs et de dignités ; ici je suis aimé... Pensezvous que je puisse éprouver un regret?
FÉnox. Non sans doute , et vous acquerrez de nouveaux droits à l'estime
que je vous ai vouée il y a seize ans.
BOULAix. C'est égal!.. J'ai certainement bien du plaisir à vous voir : il me manquerait quelque chose si vous n'étiez plus là...
PAULIXE , a part. Et à moi donc !
BOULAIN. Mais quand je pense que vous êtes mai'quis...
PAUL. N'y pensez pas plus que moi.
EOULAix. Patience, patience!.. Je ne serai pas toujours marchand de meubles , et ma fdle...
PAULIXE. Qu'est-ce donc que vous voulez faire de moi, mon père?
BOCLAix. Cela ne vous regarde pas, mademoiselle. Est-ce que vous ne prenez pas votre leçon de musicjue aujourd'hui?
PAUL. Monsieur Boulain a raison, Pauline , voici bientôt l'heure. ,\vez-vous étudié le morceau qu'hier nous avons essayé ensemble?
PAULIXE. Oui , et je vais chercher mes cahiers , puis je reviens. Ensuite j'irai assister à la messe annuelle qu'on dit à l'église voisine pour ma tante Dorothée.
BOULAix. C'est juste.
PAULIXE. Embrasse-moi , mon oncle ; à revoir, mon père ; et vous , monsieur mon maître et mon parrain, attendez-moi ici , je vais venir vous retrouver.