‹ pere hecker: est-il saint?Chapitre 18 sur 58 · AN EL A · texte numérisé non relu

AN EL A

à losophie de Kant ; il ne distingue pas nettement la réalité d’avec l’objet de ses rêves, ou plutôt ses rêves sont pour lui la seule réalité vraie.

Dès lors, nous ne croyons pas qu’il fût aussi 24 coupable que ses actes, en eux-mêmes, permet- à teraient de le supposer. Le général des rédemptoristes avait donc raison de s’abstenir de lejuger au for de la conscience, et nous nous expliquons parfaitement l’accueil paternel que lui fit le cardinal Barnabo, préfet de ia Propagande et Pie IX lui-même, quand il voulut bien l'admettre en sa présence. Comment, d’ailleurs, le cœur de Pie IX aurait-il repoussé un homme qui lui disait, à genoux : « Regardez-moi, Saint-

Père, voyez, mes épaules sont larges; flagellezmoi, je le supporterai. Je vous demande de juger ma cause, et je me soumettrai. » (Page 248.)

Cen’etaientnil'ambitionniaucun calcul humain qui avaient poussé le P. Hecker à enfreindre si gravement les prescriptions de sa règle, c'était son exubérante nature, sa continuelle inquiétude d'esprit, toujours en travail de conceptions

nouvelles, qu’il prenait aussitôt pour des inspirations de l’Esprit-Saint.

Sa rondeur, sa bonhomie désarmaient les plus sévères et gagnaient à l'homme ceux qui restaient hostiles à ses idées, ou blâmaient ses actes.

La même cause qui avait poussé le P. Hecker hors de son ordre, l’amena bientôt, non seu-

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ne.

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lement à fonder une congrégation nouvelle, mais à prétendre inaugurer une forme de vie religieuse sans précédent dans l’Église et seule capable de répondre aux aspirations des temps modernes. C’est ce que M. l'abbé Klein appelle : « l'adaptation positive de la vieconventuelle aux besoins nouveaux du monde ».

Laissons la parole au biographe français :

« Les idées du P.Hecker sur la formede l'état religieux s'étaient profondément modifiées, depuis qu’il avait écrit les Questions de l’Ame... Il les regardait alors comme un des grands moyens d'arriver à la perfection. Mais quand il fut relevé lui-même deses obligations et mis en demeure de suivre sa vocation, un plus large horizon s’ouvrit devant lui... Ses idées sur la perfection des états de vie différents subirent une modification ; il se dit: « Attendons la manifestation de la volonté de Dieu, avant de nous lier par des vœux au « milieu d’un peuple libre ». (Page 288.) 55

On ne saurait plus nettement indiquer la cause du changement d’idées d'Hecker à cette époque decisive desa vie. Habitué à chercher en lui-même la règle et le principe, non-seulement de ses actes mais de ceux des autres, ilen vient, après avoir été délié de ses vœux, à conclure que les vœux de religion ne sont plus pour lui, ni pour personne, «un de ces grands moyens d’arriver à la perfection ». Ses idées sur la « perfec-

tion des états de vie », se « modifient », et il imagine bientôt une théorie, dont il reporte, de la meilleure foi du monde, tout le mérite à l’Esprit-Saint.

« La question était donc, continue le biographe, de choisir entre deux genres de communautés ; l’une, liée par desobligations extérieures, sous forme de vœux, plaçant ses membres dans des relations particulièrement strictes vis-à-vis de la loi canonique ; l’autre, dans laquelle les membres s’en rapporteraient pleinement à la force de la grâce divine, et à leur résolution inébranlable de ne jamais abandonner la lutte pour la perfection.

» Laquelle de ces deux institutions faciliterait davantage l’action de l’Esprit-Saint pour réaliser les desseins providentiels sur le temps présent ? Laquelle produirait le type d’apôtre le plus apte à évangéliser une nation d'hommes indépendants et pleins d’une juste confiance en eux-mêmes ? Les paulistes optèrentpour lacommunautélibre.» (Page 289-290.)

L'idée de former une communauté de prêtres dont les membres ne sont pas liés par la profession des trois vœux qui constituent l'essence de la vie religieuse n’est pas nouvelle dans l'Église. Le dix-septième siècle a vu s'établir, en France, sur ce principe, les oratoriens, les sulpiciens, les eudistes. Les fondateurs de ces saintes Compagnies,

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qui étaient les vrais initiateurs en ce genre, n’ont pas prétendu changer l’ordre établi dans l'Église, ni créer un type d'apôtres à l'usage des « hommes indépendants ». Il est même bon de remarquer

que ces congrégations sans vœux datent préci-

s ément d’une époque dont la note dominante des caractères n’était pas l'amour de l’indépendance. Le P. Hecker, au contraire, voulut créer un type nouvéau, adapté aux hommes pleins d'une juste confiance en eux-mêmes, c’est-à-dire aux Américains comme lui. Persuadé de la supériorité de son système, il ne sut pas éviter des parallèles qui vont jusqu’à la critique de l’état religieux. «En fait de stabilité, les hommes d’un caractère ferme n'ont besoin d'aucun vœu pour garan-

tir leur fidélité à une vocation divine : Quant aux

hommes d’un caractère faible, &s peuvent bien faire vœu de garder une fidélité extérieure ; mais, outre qu'elle leur est de peu de fruit pour euxmêmes, elle devient souvent une charge pour leurs supérieurs et pourleurs frères.» (Page 289.)

S'ilen est ainsi, à quelle catégorie d’âme les vœux peuvent-ils être utiles ?

Aussi, pour rassurer le lecteur, s'empresset-on d’ajouter : «Du reste, le P; Hecker, ni aucun de ses associés, n’avaient la moindre aversion pour les vœux ». On ne saurait assurément moins dire.

De ces considérations générales, passons

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maintenant à la description de l'idéal du pau-

liste ; c’est le nom de la nouvelle compagnie. « Le pauliste, comme type du religieux nou-

veau, est un homme qui, stimulé par les besoins

urgents de l’Église dans les temps présents, emploie les moyens spéciaux que ces besoins réclament. Ce qu'un membre de tout autre corps religieux ferait d’après la direction divine manifestée extérieurement, le pauliste le fera sous

‘ l'impulsion intérieure de l’Esprit-Saint.

» Le pauliste est un chrétien qui poursuit la perfection chrétienne compatible avec les traits caractéristiques de sa propre nature et avec la ci-

vilisation particulière de son pays... » (Page 279.)

Il est aisé de reconnaître d’après quel modèle

ce portrait a été tracé. Fidèle à sa méthode, Hec-

ker a voulu donner une forme et une réalité objective à sa propre subjectivité. Mais quel sin-

gulier idéal de perfection chrétienne est celui qui

prend pour mesure : «les traits caractéristiques » de Ja nature individuelle, et la « civilisation particulière de son pays! » Comme on sent là l’idéologue, se heurtant à la brutale réalité des faits! Autre est la puissance surnaturelle de l'idéal

évangélique : « Soyez parfait comme votre Père

céleste est parfait. »

Sous la plume d’'Hecker, les textes sacrés sont plus rares que les réminiscences de Kant :

témoin, cette autre définition du pauliste :

« Plusieurs demandent pourquoi la nouvelle institution des paulistes diffère si radicalement des anciennes, qui étaient certainement l'œuvre de Dieu.

» Cest parce qu'actuellement la vie de l’homme, dans l’ordre séculier et naturel, marche irrésistiblement vers la liberté et l’indépendance personnelles, et parce que c’est là un changement radical.

» L'Éternel-Absolu crée sans cesse de nouvelles formes pour s'exprimer lui-même. » (Page 286.)

M. l’abbé Klein cite ce passage, dans sa préface, comme un exemple de «la hauteur » à laquelle le P. Hecker était capable de s'élever « d’un coup d’aile ». Nous avouons notre incapacité native à suivre, même du regard, de pareilles envolées.

Mais, écoutons encore une autre description du pauliste idéal :

« Un pauliste doit appuyer sur l’individualité, c'est-à-dire faire de la liberté individuelle son élément essentiel dans tout ce qui regarde la vie ou le bien de la communauté et de ses membres. Ceux qui appuient sur l'élément communautaire sont portés à envisager ceci comme un essai dangereux et impraticable.

» L'individualité est un élément intégral et dominant dans la vie du pauliste. I faut qu’on le sente bien. Un des signes caractéristiques du

pauliste est qu'il aimerait mieux souffrir des excès de la liberté que de souffrir des excès de l'arbitraire.

» L'individualité d'un homme ne saurait être trop puissante, et sa liberté trop grande, quand il est guidé par l'Esprit de Dieu. » (Pages 282-283.)

On le voit, c’est toujours l'Esprit de Dieu qui vient, comme dans la vie d'Hecker, couvrir les extravagances de l’homme. Aussi, tout vrai pauliste doit-il, à l’exemple de son maitre, être guidé par l'Esprit-Saint :

« L'absence de lumière surnaturelle est l’indice qu'un homme n’est pas fait pour être pauliste, car il ne comprendrait pas comme il faut, il n’apprécierait pas la valeur des libertés dont on le laisse jouir. Il serait, ou il deviendrait, un élément de trouble dans la communauté. »

(Page 284.)

De quel ordre seront les «lumières surnaturelles », nécessaires à tout pauliste? Le P. Elliot, auteur de la biographie anglaise, pauliste luimême, et par conséquent doué de ces «lumières », nous l’apprendra. Ils doivent être, écrit-il, « des hommes capables d'enseigner aux fidèles à distinguer en eux la voix de Dieu, d'avec les fantaisies de l’imagination ou de la passion, et à répondre promptement, généreusement, à tout appel intérieur de Dieu. » (Page 286.)

Nous ne voudrions pas abuser cruellement de

ce passage pour tourner en ridicule un honnête missionnaire, mais il faut avouer cependant qu'un homme en qui l’on à authentiquement reconnu la présence de « lumières surnaturelles », puisqu'on l’a admis dans une société où elles sont absolument requises, n’aurait pas dû livrer au public, avec si peu de discernement, les pages étranges que nous avons citées au cours de cette étude et quine font honneur ni au jugement ni à la sainteté de son héros.

Comment les paulistes peuvent-ils « enseigner aux fidèles à distinguer en eux la voix de Dieu » s'ils la confondent ainsi, chez leur Père, avec « les fantaisies de l'imagination ou de la passion? »

Dès lors, nous ne les voyons pas sans inquiétude disposés à « répondre promptement, généreusement, à tout appel intérieur de Dieu ». Nous craignons qu'ils n’imitent trop fidèlement leur fondateur, dont Mgr Ireland écrit : |

« C'était avec une sorte d’impétuosité qu’il accomplissait son œuvre de missionnaire et de pasteur, sortant pour cela de toutes les voies connues. Il haïssait la routine. Peu lui impots tait ce qu'avaient fait les autres, il ne pensait qu'à ce qu'il pouvait obtenir lui-même, »

D’où le bouillant archevêque conclut :

« Chaque soldat chrétien peut s’élancer à la bataille suivant l’impulsion de cet Esprit de vérité

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qu'il peut il est tenu de le faire. Il y a de l’ouvrage pour tout prêtre, pour tout laïque individuellement, et, dès que la tâche est apercue, elle doit être accomplie. »

Décidément, celui qui conseillait au P. Hecker. de donner pour devise à ses paulistes ce seul mot : Paulatim, celui-là n’était point sot.

Mais voyons maintenant les paulistes à l’œuvre.

Les débuts de la communauté furent assez pénibles. L'un des fondateurs étant mort en 1865, il fallut, pendant plusieurs années, renoncer aux missions, but premier de l'Institut, et se borner à l'exercice du ministère paroissial, car une paroisse de la banlieue de New-York leur

avait été confiée. C’est au bout de sept ans (1872) que les missions purent être reprises, grâce à

l’adjonction de deux nouveaux prêtres.

«Les paulistes, dit le biographe, dirigeaient et dirigent encore leurs missions dans le même esprit que lorsqu'ils étaient rédemptoristes : il est malaisé de faire mieux que saint Alphonse. Mais leur prédication se distinguait par de fréquents appels aux qualités et aux vertus particulières que Dieu attend de notre époque : ils parlaient aussi souvent de l'énergie et de l’intelligence que des vertus proprement surnaturelles. On n'était pas seulement édifié de leur zèle et de

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et de piété qui souffle en lui, et sentant que ce.

leur discipline religieuse : les plus observateurs se sentaient attirés par la liberté d'esprit particulière aux paulistes et par leur application constante à mettre sous le contrôle de la raison les émotions que leur parole pouvait susciter.

C’étaient des hommes d'une grande indépendance native et leur influence était faite pour développer cette qualité chez les autres.

» Ils apportaient le plus grand soin aux instructions doctrinales. Quant aux dévotions spéciales, ils n’en recommandaient aucune et se contentaient d'aider les pasteurs dans le choix de ces moyens secondaires de sancüfication. Les aon-catholiques de toute classe venaient entendre les missionnaires convertis, et la presse séculière leur accordait souvent une attention flatteuse. » (Pages 326-327.)

Il est à souhaiter que ce ne soient pas là les seuls résultats de leurs missions.

Des renseignements puisés aux sources les plus sûres et les plus diverses, émanant de prètres séculiers et de religieux qui ont occupé ou qui occupent encore de hautes situations . ecclésiastiques aux États-Unis, nous permettent de compléter ces informations.

Les paulistes dirigent toujours la paroisse Saint- Paul à New-York; ils ont en outre une paroisse de San-Francisco à desservir depuis deux ou trois ans. Mgr Keane, l'un des disciples les plus

fidèles du P. Hecker, et qui a passé quelque temps au noviciat des paulistes, a établi leur maison d’études sur le terrain de l'Université de Washington. Cette maison compte actuellement vingt élèves.

Le nombre total des prêtres de la communauté était, en 1897, de trente-deux. En raison de ce petit nombre leur influence aux États-Unis est forcément restreinte.

On connaît beaucoup moins les paulistes en Amérique qu’on ne croit Les connaître en France, depuis la publication de la Vie du P. Hecker. Il en est de même pour celui-ci. Jamais, quoi qu’en dise son biographe, le P. Hecker ne fut un des personnages les plus en vue des États-Unis. Nous en recueillerons l'aveu tout à l’heure, de Ja bouche même de Mgr Keane.

On étonnerait beaucoup un Américain en lui tenant ce langage, on le ferait sourire en appelant Hecker : «l’apôtre des États-Unis». Nous prions le lecteur d’en faire l’expérience;

L'auteur de la biographie que nous analysons reconnaît que le système des conférences jadis organisées par Hecker a perdu aujourd’hui beaucoup de sa vogue. (Page 344.) Il semble que de nouvelles tentatives soient faites pour en reprendre la tradition.

Les paulistes ont entrepris depuis quelque temps de donner des conférences aux protestants

avec le concours de prêtres séculiers; mais ces conférences sontencore trop récentes pour qu’on puisse en apprécier les résultats.

Ils donnent aussi des conférences aux catholiques ; neuf d'entre eux s'adonnent à ce ministère : ce sont les plus jeunes prêtres de la communaulé.

Le petit nombre des membres de cette communauté, commencée il y a quarante ans, par cinq prêtres très actifs, peut tenir à diverses causes.

D'abord, à ce qu'elle se recrute, peut-être sans assez de discernement, soit parmi les protestants convertis, soit parmi les sujets sortis d’autres congrégations. |

Or, les conversions de protestants sont moins nombreuses aux États-Unis et surtout moins s0lides qu'on ne le pense généralement. Le fait d'un certain pasteur, Spording, sorti de sa secte avec grand fracas, pour y rentrer après quelques mois de noviciat chez les paulistes, en est un douloureux exemple, et ce n’est pas le seul. Ensuite, «le lien de la charité fraternelle » ne parait pas leur suffire, quoi que dise le Big ranies « comme gage de stabilité ».

S'ils sont actuellement une trentaine, le nombre des anciens paulistes n’est guère moindre dans le clergé américain et ailleurs.

Enfin, trop confiants, peut-être, dans les « lu-

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mières surnaturelles » qu'on leur a reconnues, ils sont tentés de ne pas donner à l’étude la place nécessaire à toute vie et à toute formation religieuse.

La publication qu’ils dirigent, lé Cathohc World, dont le biographe du P. Hecker dit:

«qu'elle exerça une influence vraiment nationale », n'a pas cessé de paraître, mais l'éloge que l’on vient de lire est une violente exagération. C'est, tout simplement, une Revue analogue au Musée des Familles, et ne paraissant qu'une fois par mois. Quant à son in-

fluence sur le mouvement littéraire, philosophique

ou religieux en Amérique, elle n’est pas plus grande que ne l’est, en France, sur le mouvement intellectuel, l'influence des plus modestes feuilles.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur les paulistes, dont l’Institut, les méthodes, les doctrines, les actes ne sont incontestés ni dans le clergé, ni dans le peuple catholique des États-Unis. Cer-

taines libertés ne sont pas encore admises, même

en Amérique.

Quoi qu'il en soit, les résultats n’ont pas répondu aux espérances enthousiastes d'Hecker.

Cette « adaptation positive de la vie conventuelle aux besoins nouveaux du monde », si contestable en son principe, n'apparaît ni féconde ni irréprochable en ses effets.

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