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« Le Congrès ne fera pas de loi pour étabhr » une religion d'État, ni pour empêcher le libre » exercice de la religion. »
» Dans l'article de la Constitution américaine que nous venons de citer, il y a deux clauses. La première interdit l'institution d’une religion d’État, ce qui, étant données les circonstances et l’époque, signifiait le refus de consentir à l’établissement de la religion protestante.
» La seconde clause déclare juridiquement que l'État n’a aucune compétence dans les matières de la religion, et qu'il abandonne par conséquent le domaine religieux tout entier à l’autorité de l'Église. Sur ce point, l'exercice de l’autorité ecclésiastique est absolument libre. »
Cette interprétation est une interprétation, rien de plus ; on en pourrait donner d’autres, et il est au moins probable que les législateurs américains en avaient une, fort différente de celle-là. Mais, quoi qu’il en soit, elle peut être admise; c’est sur elle qu’est fondée l'attitude présente du clergé aux États-Unis, et tant que les actes du gouvernement permettront de la croire exacte, il n’y a pas lieu d’en adopter une autre.
Mais qui ne voit la différence des circonstances et des lieux ? En France, en Italie, en Espagne, en Autriche, pourrait-on dire: que l’interdiction de constiluer une religion d’État signifie « le refus de consentir à l’établissement de la religion
protestante? » En France, notamment, pourrait-on affirmer que l’incompétence de l’État en matière de religion implique « l’abandon du domaine religieux tout entier à l'autorité de l'Église ? »
Il faudrait être volontairement aveugle pour ignorer qu'en France et dans presque toute l'Europe, l'absence d’une religion d’État conduit à l'irréligion d'État, et l'incompétence ou la neutralité religieuse du pouvoir civil se traduisent, en fait, par l'athéisme obligatoire des institutions publiques et des personnages officiels.
C'est pourquoi Léon XIII, dans l'encyclique aux catholiques français, voulant prévenir sans doute l’abus qui pourrait être fait de sa parole, a expressément condamné, en France, l’application d’un régime qui peut être digne de tolérance en d'autres pays ; il a interdit aux catholiques de préconiser cette séparation de l'Eglise et de l'État, précisément à cause des intentions de ceux qui la désirent. ;
Voici les paroles mêmes du Pape Léon XII :
« Les catholiques ne sauraient trop se garder de soutenir une telle séparation. En effet, vouloir que l’État se sépare de l'Église, ce serait vouloir, par une conséquence logique, que l’Église fût réduite à la liberté de vivre selon le prorx COMMUN à tous les citoyens.
» Cette séparation, il est vrai, se produit dans
certains pays. C'est une manière d'être qui, si elle a SES NOMBREUX ET GRAVES INCONVÉNIENTS, offre aussi quelques avantages, surtout quand le législateur, par une heureuse inconséquence, ne laisse pas que de s'inspirer des principes chrétiens, et ces avantages, BIEN QU'ILS NE PUISSENT JUSTIFIER LE FAUX PRINCIPE DE LA SÉPARATION, NI AU- TORISER A LE DÉFENDRE, rendent cependant digne de tolérance une état de choses qui, pratiquement, n'est pas le pire de tous.
» Mais, EN France, nation catholique par ses traditions et par la foi présente de la grande majorité de ses fils, l’Écuise NE porr pas être mise dans la situation précaire QU'ELLE suBir chez d'autres peuples. Les catholiques peuvent d'autant moins préconiser la séparation qu’ils connaissent micux les intentions des ennemis qui la désirent. » (Encyclique du 16 février 1892.)
Or, si ce n’est pas afin de préconiser la séparation de l'Église et de l’État, dans quel but les partisans de l’école américaine viennent-ils nous entretenir, à toute occasion, des merveilleux résultats de la liberté publique et du droit commun aux États-Unis?
Quel intérêt peut-il y avoir, pour un congrès international de savants catholiques, réuni en Europe, à apprendre que le « docte et saint fondateur des Paulistes », « admit cordialement l'américanisme sous son aspect ecclésiastique...
parce que, en prêtre pieux, zélé et pratique du dix-neuvième siècle, après avoir regardé tout autour de lui et essayé de plonger ses regards dans l'avenir, il ne vit rien qui füt de nature à mieux servir les intérêts de 1 Église ex Amérique? » Nous ne saurions trop insister sur cette remarque : s’il s’agit seulement des questions intérieures, religieuses ou politiques de l’Amérique, le mot américanisme v’a pas de raison d'être, et ces questions ne nous concernent ni plus, ni moins que celles d'Allemagne ou de Russie. Il n’y a pas lieu d'en saisir l'opinion publique, en France, avec une insistance si marquée et, pour tout dire, à si grands frais.
Bien plus, même pour l'Amérique, et, parlant aux évêques américains des affaires religieuses de leur pays, Léon XIII a très formellement condamné l’américanisme. en quelques lignes de l’encyclique Longinqua oceani, du 6 janvier 1895.
Voici ces paroles :
«.… Chez vous, en effet, grâce à la bonne cons-
titution de l’État, l'Église n'étant gênée par les liens d'aucune loi, étant défendue contre la violence par le droit commun et l'équité des jugements, a obtenu la liberté garantie de vivre et d'agir sans obstacle. Toutes ces remarques sont vraies ; pourtant il faut se garder d'une erreur : qu’on n'aille pas conclure de là que la meilleure Stuation pour l'Eglise est celle qu'elle a en Amé-
rique, ou bien qu'il est toujours permis et utile de séparer, de disjoindre les intérêts de l’Église et de l’État comme en Amérique.
» En effet, si la religion catholique est honorée parmi vous, si elle prospère, si même elle s'est accrue, il faut l'attribuer entièrement à la fécondité divine dont jouit l'Église qui, lorsque personne ne s'y oppose, lorsque rien ne lui fait obstacle, s'étend d'elle-même et se répand; pourtant elle produirait encore bien plus de fruits, st elle jouissait, non seulement de la liberté, mais encore de la faveur des lois et de la protection des pouvoirs publics (1)... »
(1) Harum felicitati rerum non est dubium plurimum jussa ac decreta conducere synodorum vestrarum, earum maxime, quas posteriore tempore sedis apostolicæ vocavit et sanæit auctoritas. Sed præterea, libet enim id fateri quod est, sua debetur gratia æquitati legum, quibus America vovit, moribusque bene constitutæ rei publicæ. Hoc enim Ecclesiæ apud vos concessum est, non repugnante temperalione civitatis, ut nullis legum præpedita vinclis, contra vim defensa jure communi justitiaque judiciorum, tutam obtineat vivendi agendique sine offensione facultatem. Sed quamquam hæc vera sunt, tamen error tollendus, ne quis hinc sequi existimet, petendum ab America exemplum optimi Ecclesiæ status : aut universe licere vel expedire, rei civilis reique sacræ distractas esse dissociatasque, more americano, rationes. Quod enim incolumis apud vos res est catholica, quod prosperis etiam auctibus crescit id omnino fecunditati tribuendum, qua divinitus pollet Ecclesia, quæque si nullus adversetur, si nulla res impedimento sit, se sponte effert atque effundit; longe tamen uberiores editura fructus, si, præter libertatem, gratia legum fruatur patrocinioque publicæ potestatis.
Rien ne saurait être plus clair etl’on conçoit le dépit d'une partie du clergé et des catholiques américains qui esquivèrent le coup porté à leur système en faisant le silence sur cette encyclique.
Ils’'agitbien, en réalité, d'une doctrine qui place la séparation de l'Église et de l’État parmi «ces choses fondamentalement américaines, que Dieu veut désormais chez tous les peuples civilisés de notre temps ». C’est la reprise de la vieille formule libérale : L'Église libre dans l'État libre. Nous trouvons la description vive et originale de ce renouveau du libéralisme sous la plume d'un écrivain des États-Unis, dont nous avons la lettre devant les yeux en ce moment :
.« Ici, aux États-Unis, nous sommes bel et bien aux prises avec le libéralisme, qui se décore du nom d’américanisme.
» La garde de Napoléon s'’écriait : « La garde meurt et ne se rend pas ! » Le libéralisme, au contraire, se rend quelquefois et semble s’endormir, mais il ne meurt jamais.
» Depuis l’année 1870, on croyait le libéralisme vaincu à jamais ; mais, dans ce pays-ci, on fait peu de cas des leçons de l’histoire, on ne se soucie pas de ce qui se fait dans la vieille Europe, et le libéralisme s’est mis en campagne et se croit déjà victorieux. Cependant, il aime mieux s'appeler américanisme.
» Ce mot est bien trouvé, je vous assure.
» Quand on leur reproche leur libéralisme, ils font les étonnés : « Quoi donc ? disent-ils, mais » n'y a plus de libéralisme depuis la définition » de 1870 : nous sommes tous ultramontains ; » mais nous sommes des catholiques modernes.
» Américains, nous suivons le mot d'ordre du » Saint-Père, c’est l’ère de la démocratie chré- » tienne, etc., etc. Vous qui voulez vous y oppo- » ser, vous êtes des réfractaires. » C'est un état de choses très curieux chez nous, assez compliqué et difficile à comprendre, au-delà de l'Océan. »
Pardon, mon Révérend Père, nous comprenons fort bien cet état de choses «très curieux », et votre remarque, en montrant combien peu vous êtes au courant de ce qui se passe en France, donne plus de valeur encore à l’impartialité de votre témoignage sur les choses d'Amérique.
Nous vous laissons encore la parole :
« Je suis convaincu que nous sommes ici à la veille d’une lutte très sérieuse, ou plutôt. la lutte estcommencée. Le chef du mouvement est bien, comme vous dites, Mgr Ireland; plusieurs évêques le suivent, les uns timidement, les autres ouvertement.
» Beaucoup de prêtres et à peu près tous les journaux soi-disant catholiques ; les laïques, pour la plupart, ne comprennent point la portée du
mouvement; ils sont éblouis par les belles phrases des orateurs et par les applaudissements des journaux séculiers, qui félicitent l'Eglise catholique parce qu’elle se range enfin avec la civilisation moderne. » |
Ce croquis d’après nature du libéralisme américain convient à merveille à l’américanisme français.
En somme, sous la nouveauté des noms, c’est toujours la même erreur ondoyante et fuyante, dont les tenants ne pourront jamais admettre ni comprendre dans son sens vrai et catholique la condamnation de la quatre-vingtième et dernière des propositions du Syllabus :
« Le Pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. »