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ront à ce volume une étendue et un caractère que |
nous n'avions pas soupçonnés au début.
Revenons donc à la Vie du P. Hecker, qui restera quand même le centre et le pivot de toute l’action qui nous occupe. Ce n’est pas, en effet, un livre ordinaire, fruit de l’étude et des méditations d’un écrivain et ne devant son succès qu'à sa valeur intrinsèque. C’est un drapeau, c’est le symbole d'un parti, une machine de guerre, une sorte de cheval de Troie portant dans ses flancs la phalange tout entière des chefs de l’américanisme.
La préface de M. l’abbé Klein est datée du 5 juin 1897, veille de la Pentecôte. Or, dès le le mois de mai, le Correspondant avait commencé à rendre compte du livre avant qu'il füt publié. Dans deux articles du 25 maiet du 10 juin, intitulés : Un Prêtre américain, le R. P. Hecker, M. le comte de Chabrol exaltait, comme le fit bientôt toute la presse, le fondateur des Paulistes. IL montrait en lui le précurseur des Ireland et des Keane « qui, depuis, ont exercé et exercent encore une grande et progressive influence sur la politique de la cour de Rome » et dont «le franc parler respectueux » et «l’obéissance sans obséquiosité ont souvent fait prévaloir des vues que les plus astucieuses démarches eussent eu peine à défendre». Ce langage montre assez clairement d’où vient l'inspiration de la campagne
américaniste dont le lancement de la Wie du P. Hecker est un des épisodes les plus significatifs.
Si nous disions que toutes les Revues sympathiques à l’américanisme ont obéi à un mot d'ordre, en publiant simultanément des articles élogieux sur un livre qui n’était point paru, on nous soupçonnerait peut-être de voir la preuve d’une entente et presque d’un complot, là où il n’yavait que simple coïncidence etunanimité d'enthousiasme. Mais nous possédons, à cet égard, un témoignage aussi autorisé que sincère, celui de M. l'abbé Klein lui-même, qui, le 1° juin 4897, quatre jours avant celui dont sa préface porte la
date, annonçait aux lecteurs de la Quinzaine le rare et merveilleux accord de la presse en cette circonstance.
Voici en quels termes, toujours un peu enthousiastes, s’exprimait le traducteur des discours de Mgr Ireland :
«Mais enfin, qui est ce P. Hecker ? La question semblerait étrange aux États-Unis, en Angleterre, à Rome, où il se trouve en possession, non seulement de la célébrité, mais d’une autorité que nul ne conteste, en fait de doctrine mystique et de vues sur l'avenir social ou religieux. En France, souvenons-nous-en, il n’était point connu; il va l’être maintenant. Voici que toutes les revues catholiques s'apprêtent à le révéler en même temps; et
la nouvelle que son histoire, avec le résumé de ses doctrines, allait enfin nous être donnée a suffi pour enthousiasmer l'élite qui ne borne l'horizon de ses pensées ni aux limites du territoire, ni aux écrits de la langue nationale. »
Il y avait donc une entente, un plan concerté entre «toutes les Revues catholiques», pour organiser autour de la Vie du P. Hecker un mouvement d'opinion, nous ne voulons pas dire de réclame, en faveur du saint américain.
On conçoit que la perspective d’un succès assuré d'avance, perspective que l'événement a justifiée jusqu’à présent, ait pu contribuer àgrandir le jeune enthousiasme de celui qui prenait, aux yeux du public français, la responsabilité du livre. Aussi, en donnant aux lecteurs de la Quinsaine la primeur de l'introduction, encore inédite, de Mgr Ireland à la Wie du P. Hecker, M. l’abbé Klein ajoutait :
« Mais si Mgr [reland a magistralement saisi dans le P. Hecker l'idéal que lui-même réalise avec tant d'éclat, s’il a eu raison de voir en lui le type du prêtre américain et de l'homme d'action, : le temps lui a fait défaut pour parler de la profonde et géniale doctrine qui fait du fondateur des paulistes le plus grand mystique du dix-neuvième siècle, le philosophe qui à le mieux compris l’évolution actuelle de l'humanité, l’apôtre et l’apologiste qui a le plus nettement indiqué le
sens des ellorts, des études, des réformes, que les nouvelles conditions du monde, une fois bien comprises, #mposent, sans résistance possible, à tous ceux qui veulent promouvoir l'avancement intérieur et l'expansion extérieure du catholicisme. »
Voilà ce que les chefs de l’école américaine attendaient; à savoir, que le public français, dont ils avaient pu mesurer la crédulité lors du passage de Mgr Ireland à Paris, se prit d'une admiration facile pour « le plus grand mystique du dix-neuvième siècle », et que leurs idées, leurs doctrines et leurs visées d'avenir profitassent de celte vogue qui durerait toujours assez longtemps pour leur permettre de faire un pas décisif.
Ceux qui se sont prêtés inconsciemment à ce calcul le regretteront un jour et ce jour est peutdéjà venu pour quelques-uns. Mais il faut se bâter d'appliquer le remède sur la plaie vive, de montrer au grand jour le mal secret, afin que les hommes de bonne foi, les vrais croyants, les vrais prêtres sachent à temps où l’on prétend les conduire et dans quels défilés ils risquent de s'engager.
« Heureux les maîtres de l'opinion! » ce sont les premières paroles de la préface de la Vie du P. Hecker. « Qui n'a pas un jour ambitionné ce magique pouvoir ? » ajoute M. l'abbé Klein. Nous aimons à penser que, mieux rensei-
gné maintenant sur la portée de son œuvre et le parti qu’on en voulait tirer, le jeune professeur répétera, avec une conviction profonde, la parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ : Quinimo beati qui audiunt verbum Dei et custodiunt illud. Heureux bien plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique! » |
Mais nous craignons, et la suite de ce travail fera connaître si cette crainte est excessive, nous craignons que tous les chefs de l’école n’aient pas la noble simplicité de reconnaître leur erreur et que, parmi les « puissants prélats américains », qui se larguent d’exercer «une grande et progressive influence sur la politique de la cour de Rome », il n’y en ait qui laissent paraître la prétention de venir à Rome, non pour être enseignés, mais pour enseigner. L'écrivain du Correspondant nous fait assez entendre que telle est déjà l’attitude prise par plusieurs d’entre eux. Après avoir montré « leur franc parler respectueux », qui « a fait prévaloir des vues que les plus astucieuses démarches eussent eu peine à défendre », le comte de Chabrol s'exprime ainsi :
« Attitude, d’ailleurs, qui évoque les meilleurs souvenirs des âges catholiques, quand un saint Bernard pouvait tenir au pape Eugène un langage si libre, parce qu’on sentait derrière ses paroles un esprit filialement fidèle, et que la
rudesse de l’homme d'action était pour ainsi dire l’armure qui couvrait le dévouement de l'homme de cœur. » '
Ne commencez vous pas à trouver, cher lecteur, que les américanistes le prennent d'un peu haut avec le Pape et avec l’Église, et qu’il est singulièrement hardi de comparer l’archevêque de Saint-Paul de Minnesota, ou l’ancien recteur de l'Université de Washington à l’abbé de Clairvaux ?
Ce que l’ascendant de la sainteté et le titre d’ancien maître de celui qui venait de ‘s'asseoir sur la chaire de Pierre pouvaient permettre à un saint Bernard, il n’est pas licite de l'attribuer gratuitement à d’autres, encore moins à soimême ni de souffrir que personne vous l’attribue. D'ailleurs, ce ne sont là que des mots et des phrases, i] y a des sentinelles qui veillent au pied du trône pontifical et Léon XIII n’est point d’âge ni de tempérament à souffrir des pédagogues.
M. le comte de Chabrol a été induit à tenir ce langage par la renommée surfaite du P. Hecker, dont il a cru, de confiance, la saintetéauthentique. C’est de l'attitude de celui-ci à Rome qu’il a pris occasion pour adresser aux « puissants prélats américains » ces félicitations comprometlantes. |
Plus nous avançons dans cette étude, plus nous sommes, en effet, frappé de l'influence du P. Hec-
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ker sur tout le mouvement de l'américanisme.
Ilest bien réellement le chef, l'initiateur, le maître de cette école. Cet illuminé subjechiviste a jeté dans ses écrits, souvent obscurs et contradictoires, le germe de toutes les idées qu’un groupe de prélats américains travaille avec une hardiesse et une ténacité inouïes à faire prévaloir dans l’Église.
Aussi bien, Mgr Keane a été longtemps sous la direction spirituelle du P. Hecker; il passa même quelques mois au noviciat des paulistes. Mgr O0’ Gorman, évêque de Sioux-Falls (South- Dakota), l’un des partisans les plus avancés et les plus iutelligents de l’américanisme, ami d'enfance de Mgr Ireland, est un ‘ancien pauliste; enfin, Mgr Ireland déclare qu’il doit au P. Hecker « les plus salutaires impressions de sa vie ».
« Je suis heureux, ajoute-t-il dans l'introduction à l’édition anglaise, de trouver ici l'occasion d'affirmer publiquement la gratitude que Jj éprouve pour lui. Il était dans toute la force de sa vie et de son labeur quand je fus pour la première fois à portée de l’observer. J'étais tout jeune alors dans le saint ministère, et très naturellement je jetais les regards autour de moi, à la recherche de quelque modèle pour me guider dans les chemins où je sentais que, moi aussi, je devais marcher. Depuis, je n'ai jamais perdu de vuele P. Hecker, le suivant des yeux autant
qu’on peut le faire à la distance des six cents lieues qui nous séparaient. Je ne suis pas aujourd'hui sans avoir acheté, au prix de bien des années et de bien des travaux, quelque expérience des hommes et des choses. Elle ne m'a fait en rien changer mon appréciation sur lui, si ce n’est pour le tenir en plus grande estime. »
Ce sont donc de fidèles disciples et interprètes de la doctrine d'Hecker, de son esprit, de sa pensée intime que nous allons suivre, à présent, à travers les principales phases et les étapes diverses de la campagne américaniste. À mesure que nous ayancerons dans cette nouvelle étude, nous constaterons deux choses :
Premièrement, que les disciples, ainsi quil arrive souvent, ont surpassé le maître, principalement en ce qu'il avait de moins imitable.
Secondement, que les doctrines et les actes de l'école dont il est le chef ne nous feront, non plus, en rien changer notre appréciation sur lui, si ce n’est, peut-être, pour le tenir en moindre estime.