A CHICAGO
Sommaire. — Le centenaire de la découverte de l'Amérique ; sa signification et les manifestations auxquelles il donne lieu. — L'idée d’un congrès des religions. — Deux grandes lecons données au moude entier par l’américanisme. (Discours de Mgr Keane à Bruxelles, en 1894.) — Une petite lecon donnée à l’américanisme. — L'initiative du Parlement des religions, due aux protestants, son importance déterminée ‘par l’adhésion de certains prélats américains. — Séance d'ouverture du Parlement des religions. — Les deux formules anglaises du Pater. — Rôle des disciples du P. Hecker au Parlement des religions. — Appréciation de Mgr Keane sur un de ses discours : Saint Paul devant Paréopage. — Aveux de Mgr Keane sur la défiance que témoigne l’Europe catholique vis-à-vis du Parlement des religions, — Attitude de l'américanisme à l'égard des protestauts. — Mgr Kain et l'Armée du Salut. — Echo européen du Parlement de Chicago.
Aucune circonstance ne pouvait offrir à l’américanisme religieux une occasion plus opportune et plus significative de manifester ses tendances,
son programme et, comme l’on parle aujourd’hui, de s'affirmer, que le centenaire de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb. Puisque, à l'exemple de leur maître, les disciples d'Hecker estiment que l’Amérique a pour mission de conduire l’humanité à un degré de civilisation et de perfection jusqu'ici inconnu, la découverte d’une contrée destinée à jouer un tel rôle est un événement dont le souvenir ne saurait être célébré dignement que par de nouvelles découvertes, aussi bien dans l’ordre moral et dans les plus hautes sphères de la vie intellectuelle et religieuse du genre humain que dans le champ encore inexploré des sciences et de l’industrie.
Un article rédigé par Mgr Keane, et inséré dans le Bulletin de l'Institut catholique de Paris par l’abbé Félix Klein, formule avec une grande hardiesse de langage l’idée qui s’ APE de de certains esprits :
« La découverte de l'Amérique avait sans doute mis au jour d'immenses trésors de ressources naturelles ; il était bon qu'ils fussent dignement exposés. Elle avait ouvert de splendides avenues à l'énergie, à la puissance, au génie de l’homme ; il était juste que les arts et les industries du vieux monde et du nouveau pussent faire montre de leurs plus belles conquêtes et engager une lutte courtoise sur le sol de l’Amérique, »
C’est pour réaliser cette première pensée que fut organisée l'immense exposition de Chicago, la « Foire des Nations », qui se termina, on le sait, par une faillite colossale.
« Mais la grande découverte, continue Mgr Keane, avait une portée plus haute. Elle inaugurait une révolution providentielle, un progrès dans la condition des sociétés et dans presque toute l’organisation de la vie humaine ; il était par-dessus tout opportun de rendre ces progrès manifestes en une aussi grande circonstance historique. »
Un fidèle disciple d’Hecker ne pouvait mieux exprimer sa pensée ; nous verrons bientôt comment elle fut réalisée d'une manière vraiment digne du grand initiateur ; suivons Mgr Keane dans son lumineux exposé :
« Mais alors une idée se présenta d'elle-même : puisqu’un trait distinctif de la mission de l'Amérique est, par la destruction des barrières et des hostilités qui séparent les races, le retour à l'unité des enfants de Dieu longtemps divisés, pourquot quelque chose d'analoque ne pourrait-il : pas se faire en ce qui concerne les divisions et les hostilités religieuses? Pourquoi les congrès religieux n'aboutiraient-ils pas à un congrès internahonal des religions, où tous viendraient s’unir dans une tolérance et une charité mutuelles, où toutes les formes de religion se dresseraient en-
semble contre toutes les formes ‘d'irréligion ? »
Les cendres du P. Hecker durent tressaillir sous les dalles de l’église Saint-Paul de New- York en entendant exprimer cette pensée, dont il avait confié, nous l’avons vu, les premières intuitions à l'abbé Dufresne.
Il s'agissait de donner au monde une lecon.
Mgr Keanne l'a déclaré, dans son discours au Congrès scientifique international des Catholiques à Bruxelles, en septembre 1894 :
« Nous avons pensé que nous aurions l’occasion de donner au monde entier une grande leçon. Quand nous étudions la carte d'Europe, nous voyons là marquées de petites divisions. Des lignes traversent ces cartes en tous sens. Elles n'indiquent pas seulement des divisions territo= riales, elles signifient encore : jalousie, haine, hostilité, division des cœurs, qui se traduisent par Dieu sait combien de millions d'hommes armés pour détruire le monde. Or, de toutes ces nations, la Providence a permis l'émigration parmi nous. Toutes les nations se trouvent représentées chez nous; elles y vivent mêlées entre elles, fraternellement, sans hostilité aucune. C'est le privilège que Dieu a donné à l'Amérique de détruire ces traditions de jalousies nationales que vous perpétuez en Europe, pour les fondre toutes dans l’unité américaine. »
Il nous semble que le sentiment de tout esprit
réfléchi, à la lecture de ces lignes, sera celui d'un profond étonnement. C'est dans une assemblée d'hommes instruits qui peuvent être considérés, à certains égards, comme une représentation de l'élite intellectuelle du monde religieux, c’est dans un congrès international des savants catholiques que de telles prétentions ont été produites, au grand jour, sans qu’une seule protestation {se soit élevée. Il y a dans ce paragraphe du discours de Mgr Keane plus d’erreurs historiques, sociales, ethnologiques que de mots.
L'unité américaine sera l’œuvre des siècles, mais, présentement, c’est la guerre de races qui commence et menace de tout emporter. Ces petites divisions, ces lignes qui traversent la carte d'Europe en tous sens, ce sont, Monseigneur, les frontières de nos patries ; elles ont une signification plus haute que celle de jalousie, haine, hostihté, division des cœurs ; elles tracent les limites de l'héritage des aïeux, du foyer de la grande famille nationale, de la terre qui a porté nos berceaux et où l'on creusera nos tombes.
Mais, nous parlons un langage que vous ne.
sauriez comprendre, vous qui vivez au milieu de ces populations déracinées d’immigrants qui errent sur le vaste continent américain sans trouver un lieu de repos ; vous ne voyez apparaître les distinctions de nationalités et de races que dans les luttes pour la vie, les jalousies, les
haines, les hostilités individuelles. Vous ne con-:
naissez pas les vieilles nations, assises depuis des siècles sur les rives des mêmes fleuves, à l’ombre des mêmes montagnes, plongeant dans le sol leurs souches profondes et portant dans le silence, sous un même soleil, à chaque génération qui passe, les fruits mürs du travail et les fleurs des arts et de la poésie.
Vous avez voulu donner au monde entier une grande lecon; nous ne nions pas que le vieux monde ait besoin d'en recevoir, mais le monde nouveau n’a pas moins à apprendre, et c’est mal connaître l’un et l’autre que d'en parler comme vous l'avez fait.
Toutefois ces hardiesses sont de peu de conséquence, comparées à celles qui vont suivre :
« Il y avait la même lecon à donner sur le terrain religieux, continue Mgr Keane. Toutes les fois que je me sens tenté de pessimisme, j'ai un remède : je regarde autour de moi, et je vois que le genre humain se met de plus en plus à dètester la haine et l'hostilité. Il ÿ a un effort incontestable de l’humanité vers des mœurs plus douces, une plus grande floraison de la charité. Mais n'est-ce pas le but de la religion d'unir l’homme avec Dicu et avec ses frères? La religion, c'est la charité! Lors même que nous ne pourrions nous entendre sur les croyances, n’étaitil pas possible de s'accorder sur la charité?
» Ce serait déjà beaucoup de donner cette lecon, même aux chrétiens : que, pour aimer Dieu, il n'est pas nécessaire de haïr son frère qui ne l'aime pas comme nous; que pour être fidèle à notre foi, & n'est pas nécessaire de demeurer en querre avec Ceux Qui COMPRENNENT LA FOI AUTREMENT QUE NOUS. »
Voilà la seconde leçon que l'américanisme entendait donner aux chrétiens du vieux monde.
Nous reconnaissons ici la pensée du P. Hecker : abolir la douane, abaisser les barrières de l'Eglise. C’est en exécution de ce projet que fut mise en avant l’idée d'un Parlement des religions, réuni à l’occasion de l'Exposition de Chicago.
« C'est l'honneur de l'Eglise protestante, écrivait plus tard l'abbé Charbonnel, d'avoir pris l'initiative du congrès de Chicago, mais on peut dire que le succès dépendit entièrement de l'adhésion des catholiques : il fallut la puissante aulorité du cardinal Gibbons et de Mgr Ireland pour entraîner les timides. Le Parlement des religions demeure, en quelque manière, l’œuvre de ces grands meneurs de peuples, dont on sait le coup d'œil sûr, l'esprit pratique et les hardies conquêtes à travers la protestante Amérique. « Le congrès de Chicago est l'événement le plus beau et le plus heureux de toute l'histoire de notre jeune Eglise d'Amérique », nous di-
sait à nous-même naguère le cardinal Gibbons. » (Revue de Paris, 1% septembre 1895.)
Pourquoi l'honneur d'un événement si beau et st heureux dut-il être laissé à l'Eglise protestante ? Mgr Keane l’a expliqué au congrès scientifique de Bruxelles :
« L'Eglise catholique, naturellement, — je dis naturellement à cause de certains préjugés, — n'aurait jamais proposé la convocation d'un Parlement des religions. Mais, puisque la proposition était faite, puisqu'il était absolument décidé que ce congrès se réunirait, que l'Eglise catholique y fût ou n'y fût pas, notre participation s'imposail. »
Il est tout à fait inexact de dire, comme l’a assuré l'abbé Charbonnel, que l'épiscopat américain se soit unanimement prononcé en faveur de la participation des catholiques au Parlement des religions. La fraction de cet épiscopat, qui forme la tête du partiaméricain, dit irlandais, était seule de cet avis. Mgr Keane fut délégué par elle pour organiser la participation des catholiques au congrès.
« Enfin arriva le premier jour du congrès, poursuit l’orateur. Chacune des grandes salles était remplie, et des milliers de personnes ne purent trouver place. » (Mgr Keane omet de dire qu'il fut, une fois au moins, du nombre de ces personnes et dut chercher un asile, avec ses amis, dans le local réservé aux méthodistes.) Il
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y avait là des représentants de l'univers tout entier. Ils étaient venus de l'Inde, de la Chine, du Japon, de la Perse, de la Palestine, du monde entier. »
Nous n’avons point iei à faire l'histoire de ce congrès, dont nous parlons seulement parce qu'il fut l’occasion de la plus éclatante et de la plus significative manifestation de l’école américaniste, en ces dernières années ; mais nous ne saurions omettre de citer l’éloquente et enthousiaste description de la séance d'ouverture du Parlement des religions, telle que l'a écrite Mgr Keane, dans l’article déjà cité :
«Au milieu d'interminables applaudissements de bienvenue, les représentants des principales religions du monde descendirent processionnellement l’allée centrale et vinrent occuper la spacieuse estrade. C'était un merveilleux spectacle que ce groupement de toutes les races et de toutes les langues, cette variété de costumes nationaux et d'ornements religieux, avec le manteau de pourpre et la douce figure de notre cher cardinal pour centre du tableau.
» Un silence de sanctuaire s’étendit sur l’immense foule, lorsque, à la demande du président, Son Éminence s’avança pour prononcer la prière d'ouverture. D'une voix faible, mais distinctement entendue partout, le prélat commença la récitation de l’oraison dominicale, à laquelle tous
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s’unirent. Cette prière bénie, reconnue durant le
congrès comme la « prière universelle », fut la seule formule dont on fit usage pour ouvrir les sessions ; elle était précédée, le matin, d’un instant de silence et de recueillement. »
Nous avons sous les yeux le compte rendu officiel du Parlement des religions, publié à Chicago par la commission d’organisation du congrès et formant deux gros volumes illustrés de 1,600 pages environ chacun. Il suffit de parcourir la table des matières et de regarder les instantanés photographiques représentant les séances du Parlement pour se convaincre que les délégués d'une fraction de l'Église d'Amérique n'’eurent pas précisément le rôle et l'influence prépondérante qu’on leur attribue. La place remplie par leurs travaux dans ces volumineux rapports est fort petite; sur l’estrade, on distingue des popes, des muphtis, des bonzes; il y a même des femmes, et l’une d’elles préside certaine séance du Parlement ; l’œil distingue difficilement la présence de prêtres ou de prélats catholiques.
S'ils occupent une place d'honneur sur l’estrade, et la principale dans l'illustration fort soignée de ces deux volumes, les cultes païens de l'Inde, du Japon, de la Perse et d’ailleurs n'ont pas fourni, on le conçoit, un appoint très considérable à la rédaction des rapports. En somme, ces deux volumes sont presque entièrement protestants ;
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les sectes innombrables de l'Amérique et leurs révérends pasteurs tiennent plus que la place d'honneur : ils tiennent simplement la place.
Enfin, et ceci est plus grave, Mgr Keane nous dit que le Pater, « cette prière bénie, reconnue durant le congrès comme la prière universelle », fut la seule formule dont on fit usage pour ouvrir les sessions ; or, la formule du Pater, insérée en gros caractères dans le compte rendu officiel du Parlement des religions, n’est pas la formule catholique, c'est la formule protestante.
Il y a, en effet, en anglais, deux textes différents du Pater : l’un en usage chez les catholiques, qui est la traduction littérale du texte latin, tel qu’on le lit au missel ; l’autre, qui s’écarte en plusieurs points du précédent et ajoute même à la prière divine une conclusion qui ne se trouve ni dans l'Évangile, ni dans la tradition (1).
(1) Voici, en anglais, la formule catholique du Pater :
« Our Father, who art in heaven, hallowed be thy name. thy kingdom come. Thy will be done on earth, as it is in heaven. Give us this day our daily bread. And forgive us our trespasses as we forgive them who trespass against : us. And lead us not into temptation, but deliver us from evil. Amen. »
Voici, maintenant, la formule protestante :
« Our Father, which (*) art in heaven, hallowed be thy
(‘) Which est un pronom qui ne s’applique pas aux personnes, mais aux animaux et choses.
Jamais un catholique de langue anglaise ne se permettrait d'employer la seconde de ces formules, et nous ne doutons pas que Son Éminence le cardinal Gibbons ait employé la première; mais puisque Mgr Keane fait observer que cette prière, dite « d’une voix faible », fut néanmoins « distinctement entendue partout », comment les organisateurs du Parlement des religions, qui devaient être mieux placés que tous les autres congressistes pour bien entendre la prière, n’ontils pas respecté, ne fût-ce que par souci de la vérité historique, le texte dont avait fait usage le cardinal Gibbons ? Comment, d'autre part, les prélats qui avaient pris part au congrès et Mgr Keane, membre de la commission d’organisation, n’ont-ils pas protesté contre cette substitution qui dénature d'une manière si grave l'acte
name. Thy kingdom come. Thy will be done in (**) earth, as itis in heaven. Give us this day our daily bread. And forgive us our debts (***) as we forgive our debtors, And lead us not into temptation; but deliver us from evil : for thine is the kingdom, and the power, and the glory, forever (****). Amen. »
(**) /n traduit le mot latin ou grec; cependant on ne devrait pas dire dans la terre, mais sur la terre,
(**) Debts et Deblors : debita et debitoribus. La formule catholique du Pater explique mieux que la formule protestante le sens moral.
(****) Cette dernière partie est une fantaisie protestante de louanges qui signifie : Car à toi est le royaume, la puissance, el la gloire pour toujours. »
déjà contestable d’un cardinal de la sainte Église catholique romaine ?
Nous posons la question, ce n'est pas à nous qu'il appartient d’y répondre.
Le Parlement des religions dura dix-sept jours, du 11 au 28 septembre 1893. Les disciples du P. Hecker formaient le groupe le plus considérable, relativement, de la représentation catholique du congrès. Outre Mgr Keane, nous remarquons parmi eux le docteur Thomas O'Gorman, alors professeur d'histoire ecclésiastique à l'Université de Washington, aujourd hui évêque de Sioux-Falls, ancien pauliste; le R. P. Hewit, successeur du P. Hecker; Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, le R. P. Elliot, auteur de la Vie du P. Hecker et qui présenta au Parlement « un admirable essai sur la nature intime et les fins de la religion, dans lequel on pouvait aisément distinguer les enseignements et l'esprit de son maître, le savant et aimable P. Haecker » (sic).
Nous reconnaissons volontiers que les paulistes se montraient fidèles à la mémoire et à la doctrine de leur fondateur, en prenant une part aussi active au congrès de Chicago.
Le discours prononcé par Mgr Ireland, le second jour du congrès, qui était «le jour du catholicisme », avait pour titre : Les harmonies de la religion catholique avec l'état actuel de la vie
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