‹ pere hecker: est-il saint?Chapitre 40 sur 58 · TRE · texte numérisé non relu

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« Si vous aviez entendu les applaudissements de ces cinq mille hommes ; si vous les aviez vus se jeter sur moi pour me remercier, vous auriez compris que la religion chrétienne était là, comme le grand prédicateur saint Paul, pour dire toute la vérité, et qu’en face de la vérité, l'intelligence humaine est saisie et vaincue, pourvu que les cœurs soient touchés et amollis par la vérité. »

Nous n’aurions pas songé à établir un parallèle entre saint Paul, qui fut un peu plus qu’un grand prédicateur, et l’ancien recteur de l'université de Washington; mais puisque Mgr Keane nous invite à faire ce rapprochement, entre le discours qu'il fit au Parlement des religions et le discours de saint Paul devant l’Aréopage, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer quelque différence, au moins quant aux résultats. D'un côté, nous voyons cinq mille hommes se jeter sur un orateur pour le remercier; de l’autre, nous voyons un auditoire, probablement beaucoup moindre,

accueillir par des risées l’Apôtre des Gentils,

remettre à un autre jour l'examen de sa doctrine et renvoyer saint Paul incompris, suivi seulement de quelques hommes, gagnés par la grâce divine.

Les Actes des Apôires ont pris soin de nous expliquer la cause de cet insuccès oratoire. Saint Paul avait parlé de la résurrection des morts devant les rationalistes d'Athènes, et nous ne voyons pas que, depuis, il se soit départi de cette

méthode. Mgr Keane n'a pastentél'expérience:il était, sans doute, assuré que, s’il eût voulu prêcher devant ces cinq mille hommes le fait du Christ ressuscité, ils ne se seraient pas jetés sur lui pour le remercier et l'acclamer. « On m'a dit, poursuit l'orateur — j'ai la vue trop basse pour avoir pu le constater moi-même — que presque tous Les yeux pleuraient. » Rien de semblable ne s’est vu à l’Aréopage d'Athènes; mais Mgr Keane tient à sa comparaison, il ne voit pas de plus grand événement religieux, depuis les temps apostoliques, que le congrès de Chicago, et il ne s’en faut guère qu'il nous montre en lui comme une revanche de Babel (1).

(41) Voici d’ailleurs l’exorde du discours de Mgr Keane :

« À la fin de notre Parlement des Religions, notre devoir est de regarder en arrière pour voir ce qu'il nous a appris et de regarder en avant pour voir ce qu'il nous découvre à l'horizon.

» Ces jours seront toujours pour nous un souvenir de douceur. Il a été doux en vérité, pour des enfants de Dieu depuis longtemps séparés, de pouvoir enfin se rencontrer; pour eeux que les hasards et les malheurs de la vie humaine ont tant éloignés et que la folie du cœur humain a si souvent embrigadés dans des bataillons ennemis, de pouvoir ici se serrer les mains en amis et en frères en présence du Père aimant et béni de nous tous. Il a été doux de voir et de sentir que c’est un terrible tort pour la religion, qui émane du Dieu d'amour, d’inspirer l’animosité et la haine qui sont l'œuvre du principe du mal ; il a été doux de relier les liens d'affection brisés depuis les jours de Babel, et de goûter « combien il est bon et agréable pour des frères » d'habiter ensemble. »

« Ainsi, écrit-il, durant dix-sept jours l'Eglise s’est tenue debout au milieu de cette singulière assemblée, comme saint Paul au milieu de ceux qui le questionnaient dans l’Aréopage ; et l’on

peut douter que depuis les temps apostoliques

elle ait eu pour entendre sa voix un tel rassemblement des enfants dispersés de Dieu. On l’écouta avec un respect, souvent avec un enthousiasme et des applaudissements qui formaient un consolant contraste avec la soupçonneuse et sectaire rancune qui a si tristement rempli l’histoire de la religion dans les siècles passés. »

Le dernier numéro de la revue des paulistes, le Catholic World (mars 1898), qui nous arrive fort à propos, contient un grand article envoyé de Rome par Mgr Keane, où nous lisons, entre : autres choses, que sa participation au Parlement des religions n’est pas appréciée de la Ville Eter-

» Et nous avons senti, en nous regardant dans les yeux, que nous ne pourrons jamais atteindre l’unité dans la vérité qu'à une seule condition : à savoir de chasser tout esprit d'hostilité et de soupçon, pour nous rencontrer sur le terrain d’une mutuelle franchise et charité.

» Ces jours ont été aussi des jours d'instruction. Ils nous ont donné des leçons de choses sur de vieilles vérités qui sont devenues plus claires parce qu’elles sont ainsi devenues concrètes et vivantes sous nos yeux.

» En premier lieu, en écoutant des déclarations que nous ne pouvions qu'approuver et applaudir, quoique venant de sources si diverses, nous avons eu une évidence

pratique et expérimentale du vieux dicton, qu’il y a du vrai dans toutes les religions. » .

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nelle. Mgr Keane expose à ses amis d'Amérique combien il est difficile dans la vieille Europe de faire non seulement accepter mais comprendre

l’américanisme.

Il en donne comme exemple « la difficulté

presque insurmontable de faire comprendre et de justifier la part prise par les catholiques au congrès des religions à Chicago ».

« Cela leur paraît, dit-il, en parlant des Euro-

péens, un complot, presque une trahison vis-à-

vis des ennemis de l'Eglise catholique et de la.

religion chrétienne. Qu'un Américain leur fasse voir qu'on n’a rien voulu de semblable et qu'on n’a pas entendu la chose ainsi, c’est en vain qu'il le soutiendra. Qu'il leur montre les annales imprimées des discours prononcés jour par jour et qui montrent que nulle part on n’a essayé de minimiser la croyance catholique, tout cela ne sert de rien. Qu'on leur dise les efforts d’apos-

tolat accomplis du matin au soir, dans la salle

catholique ; qu’on leur dise la quantité énorme de publications catholiques distribuées à ceux qui étaient impatients de tout savoir ; qu'on leur montre que l'impression générale était que, de

toutes les religions du monde, l'Eglise catholique seule reste debout dans une dignité calme et

majestueuse.. Ils vous regardent avec étonnement et ils s’en vont ébranlés mais non convaincus.

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» Parfois, l'Américain rencontre des esprits plus ouverts, capables de comprendre et d’apprécier. Ainsi, quand la question fut simplement exposée au congrès catholique et scientifique à Bruxelles, il y a trois ans, l’auditoire, incomparable en Europe pour son intelligence et son jugement, montra sa sympathie et son approbation dans une explosion d'enthousiasme qui ne sera oubliée de longtemps. Cependant, une fois encore, notre Saint-Père, connaissant parfaite ment combien totalement différentes sont les conditions religieuses et les tendances intellectuelles de l’Europe, a très sagement décrété qu’un congrès de cette sorte serait peu opportun Hicl. »

Nous saurons désormais à qui nous adresser pour connaître l'impression produite sur un auditoire par l’éloquence de Mgr Keane.

Mais ce qui nous paraît plus digne d'attention dans ce passage, c’est l'opinion qu’il tend à accréditer en Amérique : il semblerait, en effet, que le

Souverain Pontife considère l’entreprise dun congrès universel des religions comme simplement inopportune dans l’état présent des esprits en Europe. Quand on écrit de Rome et qu’on y habite depuis plus d’une année, on pourrait être mieux renseigné.

Il est vrai que, sur les divers sujets qu'il aborde dans son récent article du Catholic World,

Mgr Keane ne montre pas une compréhension plus exacte de l'esprit romain. Toujours il voit dans les enseignements de Léon XIII, et notamment dans l'Encyclique Longinqua Oceani, de simples conseils de prudence et des considérations d'opportunité.

Il ne peut davantage se résoudre à voir les catholiques d'Europe ne point partager cette «joyeuse confiance dans l'honnêteté religieuse » des protestants, quiest l'esprit même du P. Hecker et des paulistes. Parlant des Romains, Mgr Keane s'exprime ainsi :

« À cause de cette différence de situation et de milieu, ils ont une égale difficulté à comprendre nos relations avec nos concitoyens non catholiques. Pendant des siècles, et avec raison, ils ont été habitués à regarder les protestants comme des agresseurs de l'Eglise, qui ne doivent être abordés pour ainsi dire qu’à la pointe de la baïonnette. Quand un Américain leur dit, qu’à l'exception d'une petite minorité de fanatiques, telle n’est point du tout l'attitude de nosnon-catholiques ; qu’ils sont protestants simplement par la force de l’hérédité et presque tous en parfaite bonne foi; que nous les regardons, eux aussi, comme chrétiens, mais comme ayant perdu, par la faute de leurs ancêtres, une partie de l’enseignement chrétien et se trouvant dans une situation fausse par rapport à l'Eglise et aux canaux de la

grâce, et que nous tâchons, dans un esprit de charité fraternelle, de les amener à la plénitude de la vérité et de la grâce ; notre Américain leur paraît plus que jamais un rêveur et encore plus manifestement entaché d’hérésie. »

Mgr Keane voudra-t-il bien reconnaître que l'attitude de certains de ses compatriotes, vis-à-vis des protestants, est vraiment de nature à causer aux Européens quelque surprise? Ceux de nos lecteurs qui pourraient être le plus portés, par tempérament, par éducation ou par principes à pratiquer une large tolérance envers les dissidents, partageront certainement notre surprise en apprenant qu’un archevêque des États-Unis a . pu accepter la vice-présidence d'une réunion tenue en l'honneur du « général Booth », chef de l’ARMÉE pu saLuT, et exprimer des souhaits pour la prospérité de la dite secte dans sa ville archiépiscopale, par une lettre adressée à madame Miles, /a colonelle de l’endroit.

Voici le document tel qu’il a été publié dans le Star du 2 février 1898 :

« Mes chers amis, c’est avec plaisir que je vous autorise à mettre mon nom parmi les viceprésidents de la réception publique offerte au général W. Booth à l'occasion de sa venue dans notre cité, et je prends cette occasion pour souhaïter bon succès aux efforts de votre armée pour

| aider et relever ceux de nos concitoyens qui sont tombés dans la détresse. ÿ

» Signé : Jonx J. Kai.

» Archevéque du diocèse de Saint-Louis. »

Dira-t-on que les mœurs américaines diminuent Fr , Q £ beaucoup la portée d'un tel acte et d’un tel lan-

gage et que personne, là-bas, n’en est surpris?

Nousavons contre cette assertion le propre témoignage de madame la Major Miles qui, d’après le

même journal américain, fut « enthousiasmée de

cette lettre ».

Elle avait visité l’archevèque pour qu'il s'intéressât à la réception de Booth, « bien que, dit-elle; elle osât à peine espérer un tel succès ».

Mgr Kain, qu'il ne faut pas confondre avec Mgr Keane, ne doit évidemment pas être un

ennemi du congrès des religions.

Malgré la difficulté que les partisans de l'américanisme éprouvent à faire accepter leurs idées en Europe et même en Amérique, ils y parvien-

nent cependant plus qu’il ne faudrait pour le

bien de l’Église. Nous en verrons les preuves

bientôt.

L'idée d'un congrès des religions ne tarda pas à franchir l'océan. Moins de deux ans après l’exposition de Chicago, un prêtre à qui cette idée a porté malheur, la faisait sienne :

« C'est donc d'Amérique que devait nous venir

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une si grande leçon. L’industrialisme, le mercantilisme, le yankéisme n'étouffent pas toutes les aspirations d’âme d’un monde jeune et généreux. Il vit là-bas, ce monde, d’une vraie vie intellectuelle, morale, religieuse. La patrie d'Edison est aussi celle de Channing et d'Emerson, et de Longfellow. Sur la terre libre et vaillante où chanta le poète Longfellow, on laisse le passé mort enterrer ses morts.

» Le premier congrès des religions fut un de ces actes sublimes par lesquels les peuples laissent l’oubli des jours morts enterrer des erreurs, des divisions, des haines bien mortes, pour marcher à la vie nouvelle de l'avenir.» (Historre d'une Idée.)

Le prêtre qui menait cette campagne, il y a moins de trois ans, s'appelle aujourd'hui M. Victor Charbonnel.

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