‹ pere hecker: est-il saint?Chapitre 43 sur 58 · livre · texte numérisé non relu

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« C'était le temps où l'affaire des chevaliers du travail, le discours du cardinal Gibbons à Rome

sur l'Eglise et la Démocratie, le passage à Paris

et les conférences de Mgr Ireland, tournaient vers l'Église des États-Unis l'attention des catholiques de France. Les hardiesses et la vitalité des

grands évêques de là-bas, leur compréhension vraiment nouvelle du christianisme social. et des rapports de l'Évangile avec les besoins de la société présente, nous transportèrent d’admiration.

« Nous traduisîmes les discours les plus importants de Mgr Ireland. M. l'abbé Félix Klein les publia sous ce titre : L'Eglise et le siècle. Cela fit le tour de la presse.

« Un jeune clergé commença de s'affirmer, qui peu à peu fortifierait en lui la conviction qu'un renouvellement d'âme et de vie est nécessaire dans l'Eglise, et qui finirait bien par rejeter l'étroit servage des routines vieillottes. »

Nous avons vu, depuis 1895, ce « jeune clergé

s'affirmer » : il s’accroît en effet tous les jours,

et plus rapidement qu’on ne pense, le nombre de ces jeunes abbés qui veulent rejeter l'étroit servage des routines vieillottes, et il n’est pas inutile d'apprendre, par le témoignage de celui qui fut le

plus à même d'en juger, quel était, il y a trois

ans, l’état d'esprit du clergé :

« Je fis beaucoup de visites, continue l’ex-abbé Charbonnel. Je crois pouvoir dire que je parvins à établir une sorte d'enquête de l'opinion moyenne du clergé. Le résultat ne donna point raison au scepticisme de Mgr d’Hulst. »

(Mgr d’'Hulst ne croyait pas que l’idée fût prise au sérieux par le clergé.)

« Très saintement attaché aux traditions d'une

LE

mysticité aveugle et silencieuse, le clergé de paroisse ignorait jusqu’au fait de la tenue d’un Parlement des religions à Chicago, et, bien entendu, ce qu’il avait pu être. Renouveler cela, qu’était-ce donc? Faire un congrès des religions en 1900, à quoi bon?

» Telles furent partout les paroles d’accueil. Mais le clergé intellectuel, le clergé d’enseignement el d'action sociale, celui qui depuis a fait le congrès ecclésiastique de Reims, se montra plus compréhensif de la nouveauté qui lui était proposée. Une réunion des représentants de toutes les religions du monde, dans laquelle l'idée religieuse sous sa forme la plus générale serait défendue et célébrée pour le bienfait moral qu’elle apporte à l'humanité, fut jugée un noble rêve, dont il importait de tenter la réalisation.

» Le R. P. Didon, l'abbé Lemire et l’abbé Naudet furent les partisans les plus vite et Les plus franchement conquis du congrès desreligions.

» De jeunes catholiques de l’Université, M. Georges Fonsegrive et M. Georges Goyau, qui écrivaient alors au Monde, et dont on sait aujourd'hui par la Quinzaine l'effort à rendre plus sociale l’action de l’Église, entrèrent aussi dans nos vues. Une démarche hasardée à l'Univers, auprès des Veuillot, me fit espérer qu'il n’y aurait point là d'opposition violente, mais seulement quelque prudente timidité...

» Il était inutile, comme on le pense aisément, de s’enquérir du sentiment de journaux tels que la Vérité, la Gazette de France, l'Autorité, la Croix.

» En ces moisissures du cléricalisme, rancissent les animosités les plus inintelligentes, les plus sectaires. Toute pensée généreuse les a pour adversaires naturels...

» Une réunion eut lieu aux bureaux du Monde.

Les principaux rédacteurs du journal, parmi lesquels M. Levé et quelques-uns des plus résolus partisans du congrès, y prirent part. On poussa assez loin les choses, car il fut question, sur la proposition qu’en fit M. l’abbé Naudet, de constituer un comité de propagande. »

Nous citons ces faits, parce qu'ils sont de na-

ture à éclairer d’un plus grand jour la campagne

américaniste qui nous occupe. Nous retrouvons encore, outre les personnages déjà nommés, Mgr O'Connell, qui se chargea de présenter au Pape les deux volumes du compte rendu officiel du Parlement des religions de Chicago; Mgr Keane, qui alla au congrès de Bruxelles prononcer le discours dont nous avons parlé dans notre précédent article ; enfin, il n’est pas jusqu'à la Revue du Clergé Français qui trouva l’ingénieux expédient de publier deux articles; l'un pour, l'autre contre le projet d’un congrès des religions.

Ainsi les mêmes Revues, les mêmes journaux,

les mêmes personnalités universitaires, littéraires

ou ecclésiastiques, aujourd’hui occupées à propager la doctrine, nous pourrions presque dire le

culte du P. Hecker, furent les initiateurs du con-

grès avorté de 1900.

Dans ces deux campagnes, celle de 1895 et celle d'à-présent, les rôles, sauf le premier, n’ont pas changé de main. Les acteurs sont restés en scène, il n’y a que le titre de la pièce qui varie.

L'impression ee sur le public observateur et réfléchi par cette campagne du clergé intellectuel, à la suite de l'abbé Charbonnel, mérite d'être signalée. Nous en trouvons l’écho dans le

Journal des Débats du 28 septembre 1895, sous la .

signature de M. André Hallays, auteur de récentes études sur la musique religieuse :

« Sans doute, pour accéder à l’idée d’une telle réunion, les protestants ont eu peu de chemin à faire; pour eux, point d’obstacle doctrinal; ils. n’ont qu’à oublier un long passé de disputes et d'hostillité. Mais, pour les catholiques, la situa-

tion paraît, ou du moins paraissait bien diffé-

rente. Et c’est un signe des temps que des prêtres catholiques se mettent à la tête d'un congrès des religions.

» En réalité, il n’y a point lieu de s'en étonner, si l’on a suivi, depuis quelques années, les

prédications et les écrits de certains prêtres qui

sont à l'avant-garde du clergé francais. Ce sont, en quelque sorte, — prenez le mot avec toutes les atténuations possibles, — des évolutionnistes. Leur orthodoxie n’abandonne rien du dogme, mais, avec une audace très subtile, ils rappellent à tout propos que la lettre tue et que l'esprit vivifie. Ils sont respectueux de la théologie, mais ils observent qu’elle n'est que la simple traduction de l’expérience religieuse dans le langage scientifique et métaphysique de l'humanité.

» Et l’un d'eux écrit : « Que le milieu intellec- » tuel subisse une transformation profonde, le » langage théologique devient de moins en moins » intelligible, au grand détriment du sentiment » religieux lui-même. » Ils croient donc que, sur certains points, les temps sont venus pour l’Église de parler un langage mieux approprié aux âmes d’aujourd hui, et que, par exemple, la tolérance est devenue une des vertus indispensables au christianisme pour l’accomplissement de sa mission sociale. C’est là, sans doute, une façon de parler trop absolue, trop précise, et ces prêtres sont assez prudents pour ne point formuler des mazximes générales. Mais, au fond, c’est bien là l'arrière-pensée qui les dirige lorsqu'ils prennent l'initiative d’un congrès des religions. »

Quand une erreur touche le sol de France, elle se précise et se clarifie : c’est à la fois le péril

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et l'avantage de notre pays. M. André Hallays, qui n’est pas un théologien, mais un esprit distingué et un écrivain de talent dont nous n’avons pas oublié les succès littéraires au lycée Louisle-Grand, a vu du premier coup d’œil et a caractérisé d'un mot les nouvelles tendances de notre jeune et intellectuel clergé.

L’évolutionnisme, transporté dans le domaine de la théologie avec une audace très subtile et faisant de la science reine et maîtresse des vieux scolastiques, la simple traduction de L'EXPÉRIENCE RELI- GIEUSE dans le langage scientifique et métaphysique de l'humanité, voilà la définition la plus claire, la plus exacte et la plus significative qui se puisse faire de la nouvelle école. La même pensée, présentée sous une autre forme et avec non moins de clarté, se retrouve dans l’article de la Revue de Paris (4° septembre 1895).

Voulant résumer en quelques lignes l’idée fondamentale du congrès des religions, l’abbé Charbonnel écrivait :

« Les lacunes de telle confession ne sont point déniées, non plus que la supériorité de telle autre. Il n’est rien énoncé, par le fait même du congrès, sur la valeur absolue des credos. Mais c’est moins à comparer leur valeur absolue ou objective dans la « lettre », qu’un pareil rapprochement des religions doit servir, qu’à reconnaître leur valeur relative ou subjective par

l'appropriation que s’en font les âmes, ainsi que les droits égaux de toutes les consciences qui les professent « en esprit et en vérité ». Les religions, de la sorte, sont regardées du côté de l'homme. Elles sont considérées moins comme des doctrines abstraites, plus comme un élément de la personnalité morale et 11 NE S’AGIT POINT TANT DE CREDO ET DE VÉRITÉ, QUE D AMES CROYANTES ET DE SINCÉRITÉ. »

C'est là, bien réellement, le dernier mot de la doctrine et sa formule philosophique la plus achevée. Ce subjectivisme religieux, que nous avons dénoncé comme l’un des périls les plus subtils des théories du P. Hecker, avait déjà pénétré parmi nous en 1895. C’est, à l'heure actuelle, l’un des plus grands dangers qui menacent l’Église, car le jeune clergé en est atteint et, malheureusement, l'enseignement de certains grands séminaires de France n’est pas fait, loin de là, pour prémunir la génération sacerdotale qui s'élève contre la contagion d’un venin si pernicieux.

Mais, veut-on savoir jusqu'où la logique:

Jusq

franque portait d'emblée la mise en pratique de ces théories? Écoutons encore la Revue de Paris :

« Sans doute, la fusion de toutes les croyances est un rêve vain... Mais ne pourrait-on pas tenter ce qui s’appellerait bien l'union morale des religions ? Il se ferait un pacte de silence sur toutes

les particularités dogmatiques qui divisent les

esprits, et un pacte d'action commune par ce qui unit les cœurs, par la vertu moralisatrice et consolante qui est en toute foi. Ge serait l’abandon des vieux fanatismes. Ce serait la rupture de cette longue tradition de chicanes qui tint les hommes … acharnés à de subtils dissentiments de doctrine, et l'annonce de temps nouveaux, où l’on se soucierait moins de se séparer en sectes et en cha pelles, de creuser des fossés et d'élever des barrières, que de répandre, par une noble entente, le bienfait social du sentiment rehqieux. 24 » L'heure est venue pour cette union suprême des religions. On est las, entre croyants de foi di: verse, ou même entre croyants et philosophes, des querelles oiseuses, des polémiques, — polemos, guerre ! — dans lesquelles les plus nobles

convictions perdent toujours ce qui fait leur

grandeur : la tolérance sereine.

» Voilà le projet. C’est un signe destemps d’avoir pu seulement l’exposer. On ne l’eût pas H exposé il y a deux ans. Car, enfin, le congrès universel des religions serait, en notre vieille Europe, LE PREMIER CONCILE OU IL N'Y AURAIT PAS EU D'ANATHÈMES. » re

Voilà qui est clair ; c’est la traduction, en français, de ce que Mgr Kèane avait écrit et, pensé en anglais, quand il parlait de ce consolant 4 contraste entre le Parlement de Chicago et /a Re

soupconneuse et sectaire rancune qui a si tristement rempli l'hastoire de la religion dans les siècles passés.

Dira-t-on que M. Charbonnel était seul à comprendre ainsi le projet ? Écoutons le témoignage d'un écrivain fort disert, M. Anatole Leroy-Beaulieu :

« Pour moi qui prétends retrouver, sous la diversité des termes, l'unité du fonds commun, un pareil congrès n'aurait rien que d'édifiant, et je m'imagine volontiers que ce serait là, pour notre âge troublé, le plus religieux des spectacles. Réunir des prêtres et des ministres de cultes divers, les associer publiquement, comme à Chicago, pour une prière commune, ce serait montrer à tous les yeux que les cloisons confessionnelles ne sont plus assez hautes, ni assez épaisses pour séparer les croyants en sectes ennemies, pour couper l’hAumanité religieuse en camps irrémédiablement hostiles.

» Si le congrès de 1900 ne peut avoir lieu, nous aurons toujours eu le congrès de Chicago; cela seul est beaucoup. Nous aurons vu des prêtres, des évêques, des cardinaux, prendre part publiquement, sans blâme de Rome, à ce premier Parlement des religions. Cela est un fait que nul ne peut supprimer ; cela est acquis à l’histoire religieuse. Et quand même un pareil événement pe pourrait se renouveler prochainement en Eu-

rope, nous pourrions concevoir bien des espé- . rances pour l'avenir. »

Un projet qui s annonçait de la sorte fut-il aussitôt répudié par ceux dont la bonne foi avait pu être surprise et que de telles déclarations devaient détromper ?

Six semaines après la publication dans la Revue de Paris de l'article dont on vient de lire les extraits, le journal Le Monde, alors dirigé par un prêtre, M. l'abbé Naudet, publiait, sous la signature de Léon Grégoire, un long article, en date du 14 octobre 1895, dont M. Charbonnel écrite

« Par sa fermeté, par sa rigueur démonstrative, il demeure l’un des meilleurs et des plus complets qui aient été écrits sur le congrès des religions. »

IL était dit dans cet article :

« L'Église catholique, prémunie par les enseignements de Pie IX contre les attaques et même contre les surprises de l’erreur, peut désormais, sans péril pour son intégrité, abaisser les pontslevis.

» On ne commet aucun attentat contre la vérité absolue en cherchant des points de contact avec ceux qui ne la possèdent pas tout entière. »

Ne vous méprenez pas, cher lecteur; cette pensée n’est point tirée de la Vie du P. Hecker, car l'article d’où nous la détachons est du 14 oc-

tobre 1895, et M. l’abbé Klein, dans la Quinzaine du 1" juin 1897, nous a prié de nous souvenir, qu'avant cette date, les doctrines du P. Hecker n'étaient nullement connues en France.

Cette simple coïncidence de pensée, d’expressions et de style prouve cependant quelque chose : c’est que le P. Hecker a tellement personnifié en lui-même la doctrine américaniste que l’on ne peut pleinement l’exprimer sans entrer, inconsciemment peut-être, dans le moule de ses formules.

Aussi le rédacteur du Monde ajoutait :

« C’est en s'inspirant de cet esprit et en méditant ces exemples que les catholiques doivent participer au congrès des religions.

» Pour excuser leur abstention, ils allégueraient les droits de la vérité, qui ne s’accommoderaient pas de certains contacts. On les accuserait de dissimuler, sous cette excuse, leur manque de confiance dans la force intrinsèque de la vérité. Leur retraite ne serait point seulement interprétée comme un acte d'intolérance ; on jugerait, à travers le monde, qu’elle dénote des hommes de peu de for. »

Tout à coup, Rome parla, et ceux qui d'avance, parodiant la parole -de saint Augustin, escomptaient son silence, demeurèrent confondus.

Une lettre du Souverain Pontife fut publiée dans les journaux ; elle était adressée au délégué

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ÿ us du Saint-Siège aux États- Unis, Mgr

Satolli, aujourd’hui cardinal.

4 Voici ce document :

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