TOME DEUXIÈME
ARTHIÎS BERTRANB , Z.1BRAIRE-SBXTEUR ,
RUE HALÎTEFEUILLE , 3N° 23.
i ; Mon oncle nia pas la figure européenne; il a sufoplMn$uence- que le sol et le ^climat exercent sur Ijoiîg^isatiott hnmaiiie> conkne sur celle de tout eej (juiiexisteMans/la naturei ^otreifeniille est i toutefois 4© pur i '* et a Ceci
de^ema^uaMe qiueles^ la^coni^
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Ma cousine Manuela et mon oncle seuls se distinguent des autres totalement. Don Pio n'a que cinq pieds de haut; il est très mince, fluet, quoique d'une constitution très robuste. Sa tête est petite, garnie de cheveux qui à peine commencent à grisonner; la teinte de sa peau est jaunâtre. Ses traits sont fins, réguliers; ses yeux bleus pétillent d'esprit. Il a toute l'agilité de rhabitant des Cordillières : à son âge ( il avait alors soixante-quatre ans ), il est plus leste, plus actif qu'un Français de vingt-cinq ans. A le voir par derrière , on lui aurait donné trente ans , et M lace %uarante^cih(J au pîùs.
Son esprit allie à toute la grâce française la ruse et l'opiniâtreté spéciales à l'habitant des montagnes. Sa mémoire , son aptitude à tout sont extraordinaires : il n'est rien qu'il ne comprenne avec une étonnante facilité. Son commerce est doux, aimable, rempli de charme; sa conversation est très animée , é#n<^antejle lraitsî£ il est ifefcgaiy ufit si parfois il m permet linéiques plaisanteries, elles §ontstoujduï?$i #F&fp^oûk Ces dehors séduisants ne se : démen^ên^ jamais; to»J cejqu'H 4it^^ ses^paîlatespéfc ju^
cigare 9 MQ&mt$\miffm distingué d^U'édu-
cation a été soignée ; et l'on s'étonne de retrouver le courtisan dans le militaire qui a passé vingtcinq années de sa vie au milieu des soldats. Mon oncle a \e talent exquis de parler à chacun sa langue : lorsqu'on Tecpute, on est tellement fasciné par le charme de ses paroles, que Ton oublie: les griefs que l'on peut avoir à lui re-? , procher. C'est une véritable sirène : personne encore n*a produit sur moi Fefïet magique qu'il exerçait sur tout mon être.
A toutes ces brillantes qualités, qui font de don Pio de Tristan un de ces hommes d'élite destinés par la ProvidLenoe à conduire les autres, s'unit une passion proéminente, rivale de l'ambition et que celle-ci n'a pu dompter ç l'avarice lui fait commettre les actes, les plus durs , et ses efforts pour cacher une passion qui le dépare ie font agir parfois d'une manière très 'généreuse. Si elle n'était pas visible pour tous, il ne sentirait pas le besoin de la démentir ; ses gé~ nérosités accidentelles peuvent bien, aux yeux 4 -observateurs inattentifs , jeter 4e l'ambiguïté sur k fond de son caractère, mais ne sauraient faute illusion à ses intimes , à ceux qui ont avec lui f quelques rapports suivis.
Ce fut peu de temps après son retour d'Es-
pagne que mon oncle épousa sa nièce, la sœur de Manuela . Ma tante se nomme Joaquina de Fierez; elle a dû être sans contredit la plus belle personne de toute la famille. Lorsque je la vis , elle pouvait avoir alors quarante ans; encore très belle , ses nombreuses couches ( elle avait eu onze enfants), plus que les années, avaient fané sa beauté. Ses grands yeux noirs sont admirables de forme, d'expression , et sa peau dorée, unie , ses dents de la blancheur des perles , lui donnent beaucoup d'éclat. Ma tante me donnait une idée de ce que devait être M me de Main tenon ; elle a été formée par mon oncle, et quoique son éducation première ait été très négligée, certes l'élève fait honneur au maître. Joaquina était faite pour être régente d'un royaume ou maîtresse d'un roi septuagénaire.
Son grand talent est de faire croire , même à son mari, tout fin qu'il est, qu'elle ne sait rien, qu'elle s'occupe seulement de ses enfants et de son ménage é Sa grande dévotion, son air humble, doux > soumis, la bonté avec laquelle elle parle aux pauvres , l'intérêt qu'elle témoigne aux petites; gens qui la saluent lorsqu'elle passe dans la rue, la timidité de ses manières et jusqu'à l'extrême simplicité de ses vêtements, tout an-
nonce en elle la femme pieuse , modeste , sans ambition. Joaquina s'est fait un sourire affable, un son de voix flatteur pour aborder tous les partis qui se disputent le pouvoir. Ses manières sont simples ; son esprit, qu'elle tient constamment en bride, est délié , son éloquence persuasive, et ses beaux yeux se remplissent de larmes à la moindre- émotion. Si cette femme se fût* trouvée placée dans une situation en rapport avec ses capacités, c'eut été un des personnages les plus remarquables de l'époque. Son caractère s'est modelé sur les. mœurs péruviennes- Dés la ; première vue, Joaquina m'inspira une répulsion instinctive. Je me suis toujours méfiée dés personnes dont le gracieux sourire n'est pas. en harmonie avec le regard. Ma tante offre à l'œil exercé la représentation de cette dis=cordance> malgré le soin qu'elle apporte à accorder le son de sa voix avec le sourire de ses lèvres. Sa politique fait l'admiration de tous ceux qui la connaissent ; car , au Pérou , ce qai'on estime le plus >; c'est la fausseté. Un » jour, Carmen, après m'avoir fait i'énumération =dç tous les meilleurs diplomates du pays , me dit^vec unisoupir d'envie ; — Mais aucun de ceux que je viens de vous citer n'égale Joa-
qctina! Figurez-vous, Florita, quelle est parvenue à un tel degré de perfection , qu'elle reçoit son plus cruel ennemi avec le même calme, la même amabilité , que soft ami te plus intime. Jamais elle ne laisse voir sur sa figure le plus lé* ger indice des sentiments qui l'agitent. Oh ! c'est là une femme Men extraordinaire j elle eût joué un grand rôle à la cour d'Espagne ; mais ici ce beau talent est perdu, puisqu'il n'y a rien, ou peu 4e chose à faire.
Jpaquma fait un grand étalage de religion :
elle observe Joutes les pratiques superstitieuses du catholicisme avec une ponctualité bien fatigante pour ceux qui l'entourent $ mais il faut Se concilier la faveur du clergé ,, la vénération delà foule bigote , et, dans l'intérêt de son ambition, rien, n'est pénible à ma tante. Elle cajole les* pauvres par de douces paroles f mais ïïe soulage pas* leur misère pomme Son immense fortune lui permettrait si bien de le faire. La reli^ gion n'est pas $he$ elle (getle affection de Y mm qui se manifeste par l'amour de ses semblables ; la sienne ne la pousse à aucun dévouement, à aucun sacrifice; ftotir elle , c?'est un instrument au service de ses payions, ^lÊtàjm&éUjù&èt le remords* Avare plus que son mari j Joaquida
comHftet des mtes d'une révoltant© dufeté; son égoïsme paralyse en elle tôtrt mouvement généreux. Sous «les apparences d'humilité, elle criehe ras orteil et unie ambïtion saris? îtoêstiFev* Elle aimé le inonde et toutes ses pommes , te jeu avec fureur, la bonne chère avec senSuaîké ; elle gâte Ses enfants, afin de n'en être pasim-* portunée ; aussi sentais très mal élevés. Tout entiers à leur ambitiott et à avarice, les pa-? rents- iie s'en occupent nullement; et, quoique Aréquipa offre des ressources pomr l instruc* tioi* , puisqu'il s'y èrouve des maîtres de dessitt, de musique et de langue française , les enfants de mon» oncle n'étaient instruits eu rien , ne possédaient encore le* commencements de talents d'aucune espèce. L'aîné avait cependant: seize ans>$ le& autres douze ,i rteml et* sept/
La sœï^ de Joaquina, Manuela ée Flores.
d'Akhausy nelui ressemble en? rien; c'est une de ces charmantes créations qm Fart imite et ne fa-, eonne pas, qui embellissent, vivifient tout, et ne semblent heureuses que du bonheur qu'elles -> répandent autour d'elles.* Ma cousine Manuela esta Aréqéipa ce' que soiit à Paris les élégantes du boukvart de Ôand ou des Bouffes ; elle y est la femme-modèle que toutes envient ou cher*
ehent à imiter. Manuela n'épargne ni soins ni dépenses pour se mettre au courant des modes nouvelles : elle reçoit le journal qui leur est consacré et ses correspondants lui font parvenir les costumes nouveaux à mesure qu'ils paraissent. M. Poncignon, considérant ma cousine comme sa meilleure pratique, l'appelle, avant aucune autre dame de la ville , pour choisir dans les nouveautés qu'il reeol ,} et en cela M. Ponci- „ gnon agit avec discernement,* car si Manuela reçoit la mode des* Parisiennes , C'est elle qui la donne aux Aréquipéniennes. La meilleure couturière, en permanence chez elle, copie les toilettes représentées par les gravures, et avec une telle exactitude, que souvent, en voyant ma cousine , je croyais voir une de ces gentilles petites dames qui ornent l'étalage de Martinet dans la rue, du Coq. Cette servilité d'imitation nuirait sans doute à beaucoup d'autres ; mais Manuela est si gracieuse que, sur elle, tout s'embellit^ tout est charmant. Ses jolis petits traits^ l'expression ravissante de sa physionomie aussi spirituelle qu ? enjouée , son air distingué, ses i maniérés avenantes;, sa démarche lesté et eoquettë) s'harmonisent avec tôui les costumes , quelque bizarres qu'ils soient.
Manuela , de même que mon oncle Pio , ne ressemblé pas plus par les traits que par le caractère à aucun des membres de la famille. Elle porte le goût de la dépense jusqu'à la prodigalité. Le luxe , la recherche en toutes choses sont pour elle un besoin; elle serai t, en vérité, malheureuse si elle n'avait pas des chemises de batiste garnies de dentelles, des beaux bas de soie, des souliers en satin des mieux faits. 11 n'est pas de petite-maîtresse de Paris qui use autant qu'elle d'odeurs, de pâtes, de pommades, de bains et de soins de toute espèce pour sa personne ; aux parfums qu'elle exhale, on se croirait environné de magnolia , de roses , d'héliotrope, de jasmin, et les fleurs aussi fraîches que belles qui constamment parent sa leté la feraient supposer vouée à leur culte. Sa maison est tenue avec beaucoup de luxe; ses esclaves sont bien vêtus > i et; ses enfanté sont les mièux mis de la ville ^ surtout sa petite fille qui est un amour, tant elle gentille et bien pomponnée. Maniiela n'a rien du sérieux espagnol, elle est d'une gaîté follêy étoùrdie j légère et d'un enfantillage dont •la ?éandeur > contraste avec cette politique rampante^ et dissimulée de la . société péru vienne . Elle recherche les amusements avec passion ;
elle lés aime tousj les spectacles, bals, soirées, promenades, visites sont ses plus chères occupations, et toutefois ne suffisent pas à son activité. Elle trouve le temps do s'intéresser à la po^ litique, de lire tons les journaux , d'être parfaitement au courant de toutes les affaires de son pa^fs et de celles d'Europe ; elle a même appris le français pour poùvoir lire les journaux pu^ Mies en France j de plus, elle entretient une correspondance suivie et volumineuse avec son mari, qui est presque toujours absent, et avec beaucoup d'autres personnes ; elle écrit très bien et avec une facilité surprenante . Elle réunit à tous ces avantagés ïés qualités du cœur j elle est très généreuse et d'une sensibilité qu'on rencontre rarement chez le# Péruviennes- Manuela était faite pour vivre dans les sociétés d'élite qn'ofc- & frent les grandes capitales de l'Europe, elle y eut brillé dfun vif éclat} inais feélasï la pauvre cou*sine est réduite à user sa riche organisation au milieu d'un monde dont les petites menées ne vont pas à son* caractère. Ses jolies toilettes^ qui, d&nÉs le» brillants salosiâ de Paris > raviraient mtour d'elle unje foule* charmééy som perdues dans les réunions ^Aréquipa j. et pour 1^ personnes qui les formeiît, elle pourrait s'épargïier autant
de frais ; mais la parure est dans sa nature comme la beauté du plumge dans celle des oiseaux de son pays ï née reine r elle brille dans une otfsis du désert s D'après le portrait que je viens de tracer de ma cousine, on sera peutêtre étonné qu'elle ait choisi pour mari un soldat <î> Comme Àlthaus, dont les manières sympathisent peu avec celles de cette femme si mignonne, si recherchée, si parfumée. Cependant ils font très bon ménage. Manuela aime beaucoup son mari, souffre toutes ses brusqueries sans s'en effrayer le moins du monde, et n'en fait pas moins toutes ses volontés. Althaus, de" son côté, aime sa femme et le lui prouve par toutes tes attentions qu'il a pour elle; il la laisse maîtresse absolue, lui achète tout ce qu'il croit pouvoir lui; plaire et jouit des parures dont elle embellit sa beauté* L'exemple de ce ménage prouve que les contrastes «^harmonisent quelquefois mieux que les similitudes 3 ,
Les premiers jours de l'arrivée de mon oncle se passèrent à causer j je ne me lassais pas de Fententfee. lime fit l'histoire de toute notre famille^ déplora k fatalité «fai l'avait privé de me connaître plus* tètj enfin , il me parla avec tant dêhonté et d'affection, que j 'oubliais Sa conduite
antérieure et crus pouvoir compter sur sa justice à mon égard. Mais hélas! je ne tardai pas à être détrompée. Un jour que nous causions d'affaires de famille, mon oncle parut désirer connaître le motif qui m'avait fait venir au Pérou. Je lui dis que, n'ayant en France ni parent, ni fortune, j'étais venu chercher secours et protection auprès de ma grand'mère, mais qu'apprenant à Valparaisô sa mort, j'avais reporté sur son affection et sur sa justice toutes mes. espérances.
Cette réponse parut inquiéter mon oncle, et dés les premières paroles qu'il me dit à, ce sujet, je restai pétrifiée d'étonnement et de douleur. — Floriia, me dit-il , lorsqu'il s'agit d'affaires , je ne connais que les lois et mets de coté toute considération particulière. Vous me demandez que j'aie de la justice pour vous ; ce sont les actes dont vous êtes porteuse qui en détermineront la mesure. Vous mé montrez un extrait de baptême dans lequel vous êtes qualifiée d'enfant légitime; mais vous ne me représentez pas l'acte de, mariage de votre mère , et l'extrait de l'état civil établit que vous avez; été enregistrée comme enfant naturelle. A ce titre, vous ' avez droit au cinquième de la succession dé
votre père ; aussi vous ai-je envoyé le compte des biens qu'il a laissés et que j'avais été chargé d'administrer. Vous avez vu qu'à peine ai-je eu assez pour payer les dettes qu'il avait contractées en Espagne, longtemps avant de passer en France. Quant à la succession de notre mère , vous savez, Floriîa, que les enfants naturels n'ont aucun droit sur les biens des ascendants de leurs père et mère. Ainsi , je n'ai rien à vous tant que vous ne produirez pas un acte revêtu de toutes les formes légales qui constate le mariage de votre mère avec mon frère.
Mon oncle parla sur ce ton pendant plus d'une demi-heure , et la sécheresse de sa voix, l'expression de ses traits décelaient qu'il était dans un de ces moments où l'homme est tout entier possédé par sa passion dominante. C'était l'avare dépeint par Walter-Seott * le pèrë de ftébeeea comptant une à une les pièces d'or de son; sac, etîles y remettant sans rien donner à celui qui vient de le lui faire retrouver. Oh! que l'homme est rapetissé, qu'il est avili lorsqu'il se ; laisse ainsi tyranniser par des passions qui étouffent en lui les sentiments de la nature ï J'étais dans He cabinet de: doniPio, assise sur un sopha, et lui se promenait de long en large , parlant beaucoup, comme un homme qui cher-
che à se persuader à lui-même qu'il ne fait pas une mauvaise action. Je voyais ce qui se passait en lui, et j'en avais pitié. Les méchants sont malheureux , il faut les plaindre. Les vices ne sont pas en eux : ce sont des maîtres que donnent les institutions sociales, et au joug desquels les belles natures peuvent seules se soustraire.
— Mon oncle, lui dis -je, êtes-vous bien persuadé que je suis la Êlle de votre frère?
- Oh! sans doute, Florita. Son image se retrouve en vous trop fidèlement pour qu'on puisse en douter.
Mon oncle , vous croyez en Dieu : chaque matin, vous chantez ses louanges et observez avec exactitude les rites de la religion : supposez*- vous que Dieu commande au frère d'abandonner la fille de son frère, de la méconnaître, de la traiter comme une étrangère? PensezTVOus ne pas enfreindre la loi dont la divine em* preinte est en nous , en refusant de rendre à l'enfant l'héritage de son père ? Oh! non , mon oncle , j'en ai la conviction , vous ne serez pas sourd à la voixde votre ame, vous ne mentirez pas à votre conscience, vous ne renierez pas Dieti.
— Florita, les hommes ont fait des lois; elles sont aussi sacrées que les préceptes de Bien. Sans doute, je dois vous aimer, et vous aime, en
effet, somme la fille de mon frère ; mais, comme la loi ne vous confère aucun titre à la succession qui serait échue à mon frère, je m vous dois rien de ce qui lui aurait appartenu. Il vous revient le cinquième seulement d*e ce qui lui appartenait à $a mort,
— Mon oncle , le mariage de mon père avec ma mère est un fait notoire ; il n'a été dissous que par h mort. Ce mariage , célébré par un prêtre, comme vous le «avez, n'a pas été, j'en conviens , revêtu des formalités prescrites par les lois humaines : J'ai été la première à vous l'annoncer, Majs la bonne foi sauraitrelî© se faire un droit de l'omission de ces formalisés pour S'approprier le pain de l'orpheline? Pensezvftfcs que les moyens de suppléer à ces formes ornées m'eussent manqué, si j ? avais eu raison dê douter de voire justice ? Croyez-esrous qu'il m-êûl été difficile d'obtenir dlune des églises d'Espagne un titre qui régularisât le mariage f}$jm mère? Munie de cette pièce , v$us eussiez &nté en vain de me refuser la. part qui revenait à , mon cpè^e s vous ; n'auri ez. pu m'en priver dlnnie-obole, Avant mon départ, j 7 ai consulté plusieurs ayoeatS; espagnols ; tous m'ont, coas^iW de me nîfentir d'un pareil titre , m m'indi-
quant le moyen que je devais prendre pour me le procurer. Eh bien! mon oncle, j'ai repoussé ces conseils, et ma correspondance doit vous faire ajouter foi à mes paroles : je les ai repoussés parce que j'ai cru à votre affection , et ne voulais tenir que de votre justice la fortune qui pourrait m'échoir.
Mais , Florita , je ne conçois pas pourquoi vous vous obstinez à me croire injuste. Suis-je dépositaire de vos deniers ? Avez-vous le droit de me réclamer une piastre ?
— Soit, mon oncle ; puisque vous vous retranchez dans la lettre de. la loi , vous avez raison , et je sais de reste ique, sous la dénomination d'enfant naturelle , je n'ai pas droit à la succession dè ma grand'mère ; mais, comme fille de ce frère auquel vous devez tout , n'ài^je pas droit à votre reconnaissance particulière? Eh bien ! mon onclë, c'est à elle que j'en appelle* Je ne demande ni à vous ni aux cohéritiers les 800,000 francs que chacun de vous avez eus pour voire part \ je ne vous demande que le demi^quart de cette somme , tout juste assez pour me donner de quoi vivre d'une manière indépendante. Mes besoins sont très restreints , mes goûts modestes; Je n'aime ni le monde ni
son luxe. Avec 5,000 francs de rente je pourrai vivre partout libre et heureuse. Ce don, mon oncle , comblera tous mes vœux * je ne veux le devoir qu'à vous seuL Je vous en bénirai, et ma vie ne sera pas assez longue pour que je puisse satisfaire la gratitude que j'en ressentirai.
En disant ces mots, j'étais allée près de lui ; je pris une de ses mains et la serrai fortement contre mon cœur. Ma voix était entrecoupée par mes larmes ; je le regardai avec une expression ineffable de tendresse, d'anxiété et de reconnaissance, attendant, ën tremblant, la réponse qu'il paraissait méditer*
— Cher oncle, vous consentez, n'est-ce pas, à me rendre heureuse? Ah ! que Dieu vous accorde de longs jours ! Mon bonheur et ma gratitude vont y répandre douceur et calme , et vous paieront ainsi grandement de tout ce que vous aurez! fait pour moi.
Mon oncle sortît de son silence par un mouvement brusque. ï < ^-v ■■■■■<:>;,
4- Mais Florita > i comment dôné comprenez^ vous, Cette afe que je puisse'
vous^nnei» î^0><)0Q piastres? C'est une sommé énornie!..^ 20>00(> ? piastres !!!
Je ne saurais expliquer Y effet subit que la brusquerie et îa dureté de cette réponse produisirent sur moi. Ge que je peux dire, c'est qu'à l'état de sensibilité où j'étais, depuis le commencement de l'entretien , succéda immédiatement un accès d'indignation si violent, la commotion que j'en ressentis fut tellement forte, que je crus toucher à mon dernier instant. Je me promenai quelque temps dans la chambre sans pouvoir parler. De mes yeux jaillissaient des éclairs ; mes muscles étaient tendus : je n'aurais pas alors entendu tomber le tonnerre. Je ne sais ce que mon oncle disait; j'étais dans un de ces moments où l'ame communique avec une puissance surhumaine;
Je m'arrêtai devant mon oncle , lui serrant le bras avec force, et lui parlant avec un son 4e; voix qu'il ne m'avait jamais entendu :
V'-rt Ainsi * don Pio, deisan^froid et avec préméditation, vous repoussez îa fille de votreffcére, de ce frère qui vous servit de père, auquel vous devez votre éducation, votre fortune et tout ce queyo^s êtes ?^Pour reconnaître ce que vous deym à]mof|père> vous «piposséde* 8Ô0> 000 francs d«niî©Ette> vous me condamnez froidement à souffrir la misère j quand vous avez un million
à moi . y Vous m'abandonnez aux horreurs de la pauvreté, vous me livrez au désespoir, vous m'obligez: à vous mépriser; vous, que mon père m'apprit à aimer, vous, le sjeul parent sur lequel reposaient toutes mes espérances! Ah ! homme sans foi, sans Jionneur,, sans humanité,, je vous repousse à mon tour, je ne suis pas de votre sang, et je vous livre aux remords de votre conscience. Je m v«ux plus, rien de vous. Rès ce soir + je sorlkaside votre maison, et demam toute la ville çojMjaHra, votre ingratitude pour la mémoire de ce frère» qui provoqua vos larmes toutes tes fois que. vous prononcer scaa nom, votre: dureté à mon égaird > et de quelle manière vous? avez tpoi^pél'?imprudente connftnce>que j'avais placée
en>m$&&i'/:\- >■■■■■ ■ -i.-v " '
Jse; sortie de son eaîbineib et rentrai' dans ma grande salle voûtée* Jréfcais; dans un état d'exaspération et de?, sûtfffcance que les paroles ne pourraient faire concevoir; J'écrivis aussitôt; à Mfe Yiolliei? ;i îbrsquHl fut daez moi* je* le priai àgb me i touver un kgemént* dm s confiant que je;»ej voukkipâà rester jplus longtemps ehe« mon oncle* jBis m&î supplk ^attendre*; de*u& jows-> M. Le Bris devant arriver dlslay le stirlen**
demain» tu ■ ■■■ •w^.v.-, ■ ■■ - : •»,« .' •
Mon oncle était allé instruire immédiatement tonte la famille de mes intentions hostiles. Althaus fîit chargé de me porter des paroles de * paix , je lui racontai la scène que je venais d'avoir avec don Pio. — Cela ne m'étonne pas, me dit-il, et d'après tout ce que vous connaissez de lui, vous -auriez dû vous y attendre. Mais , ma chère Flora, avant de faire du scandale et de vous attirer des chagrins plus vifs encore, voyons s'il ne serait pas possible d'arranger les choses. Si vous avez quelques droits , ce n'est ni moi ni Manuela qui vous les contesterons. On refera les parts ; nous aurons chacun la nôtre, et tout sera fini. Don Pio et l'oncle de Margarita ( la fille de ma cousine Carmen ) sont deux avocats bien retors ; mais vous pourriez choisir le docteur Baldivia qui , certes , est bien de force à lutter avec eux. Si vous persistez à vouloir sortir de la maison de don Pio •-, je vous offre la nôtre, et, quoique nous plaidions l'un contre l'autre , nous n'en serons pas moins bons amis.
Manuela vint me faire les mêmes offres de service^ me témoigna beaucoup dïïntérêt, et me donna joutes les; consolations qui étaient en son pouvoir; ■ ■
La nuit, je ne pus goûter un instant de repos.
La fièvre agitait mon sang, m'empêchait de demeurer étendue sur mon lit : je ne pouvais demeurer en place ; j'allais et venais, et fus même obligée de sortir dans la cour pour respirer l'air frais du matin. Oh! quelle souffrance était la mienne! Ma dernière espérance détruite ! cette famille que j'étais venue chercher de si loin, dont les membres me présentaient l'égoïsme sous tous ses aspects , sous toutes ses faces , froids , insensibles au malheur d'autrui comme des statues de marbre! mon oncle, le seul d'entre eux qui eût vécu avec mon père, dont il avait été chéri - dont il avait eu toute la confiance; mon oncle à l'affection duquel je m'étais entièrement abandonnée, mon oncle dont le coeur à tant de titres eût du compatir aux souffrances du mien > se montrait à moi dans toute l'aride nudité de ;spn avarice et de son ingratitude ! Ce fut encore une de ces époques de ma vie où tous les maux de ma destinée se dessinèrent à mes regards dans tout ce qu'ils avaient de cruelles tortures. 3\ée, avec vtpus les .avantages qui excitent la convoitise des hommes , ils ne m'étaient montrés que,ppur me faire sentir l'injustice qui me dépouillait de leur jouissance* Je voyais partout pour moi des abîmes, partout les sociétés
humaines organisées contre moi ; de sûreté, de sympathie nulle part* Oh ! mon père! m'écriai^je involontairement, que de mal vous m'avez fait! Et vous, ma mère!.... Ah! ma mère > je vous le ipardonne ; mais ïa masse des maux que vous avez accumulés sur ma tête est trop lourde pour les forces d'une seule créature. Quant à vous , don Pio, frère plus criminel que ne le fut Gain tuant son-frère d'un seul coup> tendis que vous assassinez la fille du vôtre par mille tourments, je me voushvre plus à votre conscience, car 'ii m'a pas de conscience celtii qui, comme vous, se prosterne soir et matin au pied de la croix, -et soir et matin dément par ses actes les saintes paroles de ses prières. Les passions seules sont lés "dieux de sa foi -t lé dieu de îa vôtre, c'est Véfô Ainsi, 'pour tapëu d'or, Vous déchirez mon cceur j^iïâs|k>rtéz le désespoir et là hatriè èms mè mâ créée péwamter <sès
miMMm m s'élever jusqu'à lui parla meâitàtkkï. Oh Fmoh oncle ,'imbii oncle, qui jiôùfàra v&m faire #^|^éndre Mëndue des maW^ue * e&éé¥at&e atarice* mfe çondâfthnSé à i fea v ^ >àm^}tfà1imï~ii& homme h« isetit rien 'cjùe i^lqi^'bottllSè^^toii(!èmplër sbnor; lÉ&iènl m'éoriai-jéy ^dans m m^omènt tfk je tfce'^ëntafe
un irrésistible besoin de vengeance, je souhaite que tu perdes la vue î
Le matin , mon eorps était épuisé de fatigue, sans que j'éprouvasse l'envie de dormir ou de manger* L'exaltation de mon cerveau me soutint ainsi pendant cinq jours.
Le lendemain , j'allai voir le président de la cour de justice, homme très instruit dans les lois ,, et àui confiai ma position. Il me dit que, lorsque mon oncle avait reçu ma première lettre, il était venu le consulter, et qu'à la lecture de cette lettre, lui , ancien avocat, avait dit à don iPio de ne s'inquiéter nullement des prétentions <[ue pouvait élever la fille de son ; irérey^arce «quelle ; m'a vait droit à réclamer que le cinquième des ïâeas- laissés par son père. — Mademoiselle, ajoutait-il* jse n'ai jamais compris comment voias av&z pu écrire une senir bfeMe lettreL;. Bon Pipiui^nême en fut follement surpris, qu'il la fit lire par un Franck v^ r ^F* m!t de s'être mépris sur le sens de son contenm -, Cette 4ôttré .vtms a -perdue:. On peut dâtféque vousHïïème vous vous >êtes voupé la tétènem quatre* M. èe président m'engagea cependant à consulter un des meilleurs avocats, afin de n'avoir aucun reproche à me
faire. J'en consultai deux, ils furent d'avis qu'il y avait matière à procès, tout en m'avouantque le succès en était douteux, surtout plaidant contre don Pio, dans un pays où ja justice se vend. Mon oncle était la partie Ja plus intéressée, ayant eu un tiers de part en sus de la sienne pour les droits de sa femme, sans compter un legs de 100,000 francs que ma bonne maman avait fait à Joaquina. Il était homme à sacrifier le quart , ou même la moitié, s'il le fallait, afin d'obtenir gain de cause. Ces deux avocats, pas plus que le président, ne purent rien concevoir à ma conduite.
Cette lettre, mademoiselle, me dirent-ils , cette malheureuse lettre vous ruine; encore si vous étiez venue avec une pièce qui constatât la notoriété du mariage de votre mère avec votre père, cela, ici, eût été considéré comme un véritable » acte de mariage , et vous eussiez surmonté toutes les difficultés qu'on eût puTvous opposer. Je n'osais dire à ces messieurs que j'avais compté sur V affection, la reconnaissance et la justice de mon oncle* ils m'auraient crue fo lle ? je préférais passer pour une étourdie ; \ Mi Le Bris arriva; je le consultai sur ce que
j'avais de mieux à faire. IL fut indigné contre » mon oncle, qu'il connaît et estime à sa juste valeur. Son caractère fier Je porta à me conseiller de quitter aussitôt la maison de don Pio. Il me fit toutes les offres de service que j'aurais pu attendre d'un vieil ami, et je trouvai , dans l'intérêt qu'il me témoigna, une consolation bien douce.
dépendant mon oncle ne se souciait pas dé me voir* sortir de chez lui : il est dans son système d'arranger, autant que possible, toute contestation à l'amiable, connaissant, par expérience, la supériorité de so/i talent en fait de transac-r tions. Il m'écrivit donc pour me demander si je voulais me trouver en présence de tous les membres de la famille > lui, Althaus et le vieux docteur , représentant de Margarita , fille de Carmen; je Savais pu me décider à le revoir depuis la scène que je viens de raconter. On me servait à manger dans ma chambre , et j'étais toujours décidée a m'en aller*
Cependant je cédai ;aux instances d' Althaus et mesrendis de nouveau dans le cabinet de mon onclev Quelle cruelle douleur j'éprouvai en revoyant cet homme qui me forçait à le mépriser; lui , que je me sentais portée à aimer de la plus
vive affection. 11 me parla avec plus dedoiiceur et d'amitié que jamais ; il représenta devant ces deux témoins la conduite qu'il avait tenue envers moi. Ailhaus et le vieux docteur reconmirent<que c'était à la sollicitation de don Pio qu'il m'avait été alloué, lors du partage -ét» ï>iens de ma gr<and'mère> les 15,000 francs qu'elle m'avait légués,
€es deux messieurs médirent aussi qu'à la générosité de mon oncle , seul, $è devais ta pension de 2,500 francs que je recevais depuis cinq ans. Je fus sensible à ces marques d'affection de la part de mon oncle; mes yeux se remplirent de larmes. Il s'en aperçut , et craignant que tna fierté me fut blessée de recevoir annuellement cette s©m*ne:à tit#e gratuit, il s'empressa de répondre à ces anessieurs que ce n'était pas un êon de sa part , mais une dette dont il s'acquittak ; ^ carv ajoutait-il , si, par quelques manques de formas au mariage de sa mère avec mon frère, Florita se trouve privée des droits déniant îlégiïàme, elle/a incontestablement te droit, comme enfant naturelle , an mm& à unrpension alimentaire:; je me suis chargé seul dë la lui payer, ci je la prie de vouloir bien m'acoepter toujours comme son chargé d'affaires. Après
une longue conversation, dans laquelle mon oncle «eut le talent de nous persuader ? même à moi, qu'il m'aimait à l'égal de son propre enfant ; que sa «enduite à mon égard n'avait jamais cessé d'être <êoyale , généreuse , et pleine de reconnaissance pour tout ce qu'il devait à mon pères après m'a voir attendrie jusqu'à provoquer mes larmes et émouvoir AUhatts, il me demanda, de ia manière la plus caressante, de vouloir bien oublier tout ce qui s'était passé entre nous , et me supplia de rester chez lui comme sa fille, son amie, celle de sa femme, la seconde mère de ses enfants ; et tout cela avec tant sâe charme, de véritédans l'accent, que je lui promis tout ce qu'il Voulut* Joaquina vint ensuite achever ce que mon oncle avait si bien commencé; et les deux sirènes me fascinèrent à un tel point jque, renonçant à tout procès , je me confiai > non plus >à leur justice , mais à leurs promesses.
-M* fee Briset toutes les personnes de mon tntiïnité &dm#êrent mon courage et s'étonnèrent de >k résignation avec ; laquelle je nie laissais dépbûitto)4M&s ne « ? y seraient pas attendues de te êém& jet iiê indépendance de mon caractère; Is-cotïcevais lieur étonnement : ma grande fran-
chise ne pouvait, en effet, me faire supposerai eune sympathie pour des gens tels que mon oncle et ma tante, qui, n'ayant pour mobiles que l'ambition et la cupidité, modelaient leur caractère flexible au gré de leur intérêt, selon l'occurrence du moment. Le mien n'était pas aussi facilement contournable; il avait conservé son indépendance native , et cette angélique résignation n'eu provenait pas; mais je cédais à la dure loi que m'imposaient les circons-*tances de ma position, circonstances que je ne pouvais révéler ni à M. Le Bris, ni à qui que ce fût.
L'intérêt de mes enfants subjuguait mon caractère. Si j'amenais mon oncle devant les tribunaux, si je faisais du scandale, je me l'aliénais à jamais ; j'avais peu de chance pour triompher de son influence, et avec le procès je perdais aussi la protection qu'il pourrait accorder à mes enfants. Certes, si je n'avais eu à songer qu'à moi, je n'eusse pas balancé un seul instant; mes prétentions étant appuyées de mon extrait dé baptême , dans un pays où c'est à peu près le seul titre qui .constate la légitimité, j'aurais tenté de reconquérir la situation que mon imprudente lettre m'avait fait perdre; et si je n'avais été
reconnue membre légitime de la famille, j'aurais rompu totalement avec des parents dénaturés y et repoussé même avec indignation le secours annuel qu'on m'accordait, comme pour ra'empêcher de mourir de faim ; mais je n'étais pas libred'agir ainsi ; je devais faire taire ma fierté et ne pas compromettre un secours qui, quoique insuffisant, m'était indispensable pour subvenir à l'éducation de mes enfants , à moins que je ne pusse acquérir la probabilité de gagner le procès ou d'arriver à une transaction. D'ailleurs, pour engager ce procès ,- il fallait de l'argent, et beaucoup d'argent. Lors de mon départ de Bordeaux, M. Bertera, cédant à la générosité de son* cœur et à l'intérêt qu'il me portait, m'avait remis pour 5>0OO piastres (25,000 francs) de tlettres de crédit sur M. de Goyenèche d'Aréquipa : f de plus* à mon arrivée à Valparaiso, j'avais trouvé une lettre de M. Bertera , contenant un autre crédit de 2> 000 piastres 1 0,000 francs); ainsi j'avais à ma disposition plus d'argent qu'il n'en fallait pour lesi frais judiciaires; mais si je né ^réussissais pas, comme il y avait lieu de le craindrè,ftje restais endettée envers M. Bertera, et fab emjbarrassée pour le payer. La même raison m'empêchait également de profiter de To-
ao
bligeance dé M. Le Bris; je n'aurais jamais pu prendre sur moi d'accepter aucune de ces offres ayant d'avoir là certitude de pouvoir rembourser les avances) qui m'auraient été faites. Je cons> déraij en même temps, l'état de dépérissement) dans lequel j'étais tombée. Les longues souffrances de mesi cinq mois de navigation avaient altéré ma santé, et depuis que j'étais débarquée sur Le soi du Férou> je n'avais cessé r d'être ma-» lade. L'air voîcdnisé d'Aréqùipa et la nourri^ ture qui m'était antipathique , ta secousse via* lente que jfavàiss ressentie en apprenant la mort de nia grand^mère- La séparation de Chabrié, enfin la cruelle déception que me faisait éprouver la diire ingratitude de mon oncle, toutes ces causes réunies m'avaient tellement épuisée, que je croyais! n« pouvoir vivre longtemps. 1ÎW fin me paraissait prochaine , et cette certitude me> rendit le calme. Jë songeai que T dans cette position, je me dévais entièrement à mes enfanta, et : surtout àf ma fille, qui allait rester* seule i sur la terre. J'esperaàsi q?ue le triste spectacle de ma mort! aurait 'peut-être la puissance* d'émouvoir mon oncle] et que; dans mes derniers instants d!âgonle^ je pourrais lui arracher la promesse de prendre mes enfants sous sa promotion, et
de, leur assurer des moyens d'enistence qui les œjssent tors d'atteinte de la misère.
Jf^es, éléments politiq^e^i paient venus, sur ces,. entrefaites , compliquer ma position etren* dr$ jglus douteux encore le sue,ci|s du, procès., Mon oncle était revenu à ^rcq^uipa le 3 jan,vier>
efa le, ?3 du même mwh m y apprit la révolution de J^in>a. Le présidé^ Berfmudeii, quoiqu'il Çût soutenu par 1çê> menées; de l'anekn pifé-» siden;t GamjEwra, j ^ait été ( ofeas^i et Qrb^oso, reconnu à sa place/, A*ï& lecture des feuilles qui rj^f^6#t^i^p^(4%Q^ événement, il $e-$t;ia»
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nqBjm^ cependant ig^r^des- troupe* du département ; Mtimw # $h$$ d?étafr*aajorj Que-, dçftfcs pï$f^^4nui&^ ve^penfe ettiVirtgtr^
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ral; mais aussitôt que les Aréquipéniens eurent à s'occuper d'eux-mêmes, ils ne songèrent plus à moi. L'avocat Baldivia se lança au milieu des événements dans l'espoir d'y faire sa fortune , et me fît dire qu'il ne pouvait plus se charger de mon affaire : les autres avocats m'inspiraient peu de confiance, et d'ailleurs me refusèrent également, craignant de se commettre avec don Pio. Sur le sol classique de l'ëgoïsme, pouvah-je espérer que, dans un temps d'alarmes, ces genslà pensassent à autre chose qu'à leurs propres intérêts? Il ne me fallait pas beaucoup de pénétration pour voir que cette révolution me laissait sans la moindre chance de réussite. Mon oncle allait probablement revenir au pouvoir; cette perspective m'ôtait toute espérance de rencontrer de l'impartialité chez les juges ; un nouvel avenir se dessina devant moi, et il me sembla qu'il y aurait folie, impiété à prétendre résister encore après une- pareille manifestation de la Providence. Je baissai la tête sous la puissance désu destinées qui pesaient sur moi depuis ma naissance, et, comme le musulman, je m'écriai : Dieu est grand !... J'abandonnai à la fois toute idée de procès et tout espoir de fortune, sachant * très bien que je n'avais rien à attendre de la
générosité de mon oncie , rien des reproches de sa conscience; je lui écrivis la lettre suivante :
A don Pio de Tristan.
« Cette lettre est destinée à la famille : je vous l'adresse à vous , mon oncle , comme en étant le chef, et vous prie de vouloir bien la traduire fidèlement à ceux de ses membres qui ne comprennent pas le français.
« J'étais venue auprès de vous, mon oncle, plutôt pour y chercher une affection paternelle , une protection bienveillante que pour me faire rendre des comptes. J'ai été déçue dans mes espérances. Armé de la lettre de la loi, sans en éprouver aucune émotion, vous m'avez arraché pièce à pièce tous les titres qui m'unissaient à [la famille au sein de laquelle je venais me réfugier. Vous n'avez pas été retenu par le respect pour la mémoire d'un frère que vqus avez chéri î nulle pitié ne vous a parlé en faveur d'une, victime innocente de la coupable négligence des auteurs de ses jours. Vous m'avez repoussée et traitée comme une étrangère. Mon oncle, de pareils actes ne peuvent être jugés que par Dieu. . .
, « Si, ; dans le premier mouvement de ma j uste indignation, j'aj voulu porter devant le tribunal des hommes le hideux spectacle de ces iniquités , après quelques jours de réflexion j'ai senti que mes forces, ^ïaiblies depuis longtemps ne me permettraient pas de supporter l'horrible douleur que me causerait le scandale d'un tel * procès. Je sais , mon oncle , que cette considération n'agit pas de même sur tous les individus , et qu'il est des personnes dont le cœur, fermé à tout sentiment no-* II. 3
ble, divulguerait sans pudeur à la barre d'un tribunal les fautes et crimes de leur père et de leur mère, aussi bien que ceux de leur frère , par l'appât d'un peu d'or. Quant à moi, je l'avoue, la seule pensée m'en fait mal. La légitimité de ma naissance étant contestée, c'était un motif pour moi de désirer ardemment d'être reconnue comme enfant légitime, afin de jeter un voile sur la faute de mon père , dont la mémoire reste entachée par l'état d'abandon dans lequel il a laissé son enfant ; mais étant entrée dans l'examen des moyens auxquels on devrait avoir recours pour faire repousser ma demande, je vous le répète > mon oncle, j'ai reculé épouvantée. En effet, vous devriez démontrer que votre frère était malhonnête homme et père criminel ; qu'il a eu l'infamie de tromper lâchement une jeune fille sans appui , que son malheur devait faire respecter sur la terre étrangère où elle s'était réfugiée , fuyant la hache révolutionnaire , et qu'abusant de l'amour, de l'inexpérience , il a couvert sa perfidie par la jonglerie d'un mariage clandestin ; vous devriez prouver encore que votre frère a délaissé l'enfant que Dieu lui avait donnée , l'a abandonnée à la misère , aux insultes , aux mépris d'une société barbare , et tandis qu'il vous recommandait sa fille par ses dernières paroles, vous devriez, calomniant sa mémoire, imputer k préméditation la faute de sa négligence. Oh! dusse- je l'emporter devant la justice , j'y renonce. Je me sens le courage de supporter la pauvreté avec dignité comme je l'ai fait jusqu'à présent; qu'à ce prix les mânes de mon père restent en repos.
« Tous m'avez învitéé à continuer de vivre dans votre maison , j'y consens à la condition qu'on n'exigera pas de moi de la gaîté , qu'on aura pour mon malheur tout
le respect auquel il a droit. Jamais vous n'entendrez une plainte de moi , ni ne verrez un signe qui pût en être la manifestation.
« Flora de Tristan. >»
J'avoue qu'après l'envoi de cette lettre je me sentis soulagée ; c'était une satisfaction que réclamait la fierté de mon caractère de faire connaître ma pensée à toute la famille.
Mon oncle montra cette lettre à la famille.
Joaquina fut la seule qui s'en cfFensât. Son mari lui fit sentir que l'état de douleur, d'exaltation dans lequel j'étais devait me faire excuser, et il lui donna l'exemple de l'indulgence en ne se plaignant nullement des paroles dures que je lui avais adressées. Le soir, don José, l'aumônier de la maison, vint me dire comme en confidence (mais je vis bien qu'il en avait reçu l'ordre J. qu'on s'occupait^ dans la famille , de il|e former une bourse afin de me mettre à même d'acheter une petite propriété où je pusse vivre convenablement,
JVta cousine Carmen, Manuela, Althaus, don Juan 4e Goyenèche , tous , enfin , hors M. Le Bris, me blâmèrent beaucoup d'avoir agi comme je l'avais fait avec mon oncle, et surtout avec
ma tante. — Ce n'était pas de cette manière qu'il fallait vous y prendre , me disaient-ils , pour obtenir quelque chose deux. Puisque vous ne vouliez pas plaider, il fallait user de douceur, faire la cour à votre oncle, flatter Joaquina , attendre avec patience et saisir le moment où don Pio aurait pu faire parade , aux yeux du monde , de sa grande générosité envers vous. Au lieu de cela, vous les traitez du haut de votre supériorité, vous les blessez dans les endroits les plus sensibles, vous exposez aux yeux de tous leur avarice : comment voulezvous qu'ils ne vous prennent pas en haine , haine qui sera d'autant plus dangereuse qu'elle sera cachée? Ils avaient raison : une autre, à ma place , aurait pu avoir cent mille francs de mon oncle et la gracieuse protection de Joaquina ; mais il n'aurait pas fallu que cette autre eût la fierté, la franchise de mon caractère, et éprouvât, comme moi, un invincible dégoût pour le métier d! flatteur. Si mon oncle avait consenti, avec noblesse, à me donner cent mille francs, ainsi satisfaite, j'aurais eu pour lui, en acceptant ce don de sa générosité, une vive reconnaissancë ; mais lorsque , pour obtenir cette somme, je me voyais forcée de briser
l'indépendance de mon caractère , je préférais rester pauvre, estimant à trop haut prix la liberté de ma pensée, l'individualité que Dieu m'a donnée , pour les échanger contre un peu d'or, dont la vue seule eût excité mes remords.
Althaus me dit que mon oncle s'était engagé, devant toute la famille, à m 'assurer la pension de deux mille cinq cents francs qu'il me payait. Je l'en fis remercier sans beaucoup compter sur sa parole , me réservant de la lui rappeler quand il s'agirait de lui demander quelques légers secours pour mes enfants.
Je reconnus alors toute la vérité que renferment ces paroles de Bernardin de Saint- Pierre , dans lesquelles il compare le malheur à l'Himalaya, du sommet duquel toutes les montagnes environnantes ne paraissent plus que de petits monticules, et d'où l'on découvre les beaux pays de Cachemire et de Lahor.
J'avais atteint l'apogée de la douleur, et je dois dire, pour la consolation de l'infortune, qu'arrivée à ce point extrême, je trouvai, dans la douleur , des jouissances ineffables , célestes , pourrai s- je dire, et dont jamais mon imagination n'avait soupçonné l'existence. Je me sentais enlevée par une puissance surhumaine, qui
me transportait dans des régions supérieures, d'où je pouvais apercevoir les choses de îa terre sous leur véritable aspect ? dépouillées du prestige trompeur dont les passions des hommes les revêtent. Jamais à aucune époque de ma vie je n'ai été plus calme : si j'avais pu vivre dans la solitude avec des livres et des fleurs , mon bonheur eut été complet.