LA BÉTUBUQUE ET LES TROIS PRÉSIDENTS
11 me serait difficile d'exposer à mes lecteurs: lés causes de la révolution qui éclata à Lima en janvier 4834, et des guerres civiles. qui en furent Ja suite. Je n'ai jamais pu comprendre coranient les trois prétendants à la présidence pouvaient fonder leurs droits aux yeux de leurs partisans, ■ %q$ explications que mon oncle m'a données, à cet égard , n'ont pas été bien intelii-
gibles. Quand je questionnais Aithaus à ce sujet, il me répondait en riant : — Fjorita. depuis que j'ai l'honneur de servir la république du Pérou, je n'ai pas encore vu un président dont le titre ne fût très contestable... Parfois il s'en est trouvé jusqu'à cinq qui se disaient être légalement élus.
En résumé, voici ce que j'ai pu saisir. La présidente Gamarra, voyant qu'elle ne pouvait plus maintenir son mari au pouvoir, fit porter, par ses partisans, comme candidat, Bermudez, une de ses créatures, et il fut élu président. Ses antagonistes alléguèrent, je ne sais pour quelles raisons, que la nomination de Bermudez était nulle, et, de leur côté, ils nommèrent Orbegoso. Alors les troubles éclatèrent.
Je me rappelle que, le jour ou la nouvelle en arriva de Lima, j'étais malade et couchée surmon lit, tout habillée, causant avec ma cousine Carmen sur le vide des choses humaines; il pouvait être quatre heures. Tout à coup , Emmanuel se précipite dans la chambre avec un air effaré et nous dit : — Vous ne savez pas ce qui se passe? le courrier vient d'apporter la nouvelle qu'il y a eu une affreuse révolution a Lima ! un massacre épouvantable ! On en a été
tellement révolté ici, qu'il vient de se faire spontanément un mouvement général. Tout le peuple est rassemblé sur la place de la cathédrale ; le général Nieto est nommé commandant du département. C'est une confusion à ne savoir que croire et qui entendre. Mon père m'envoie chercher mon oncle Pio.
— - Eh bien ï dit ma cousine sans s'émouvoir et tout en secouant la cendre de son cigare, va raconter tout cela à don Pio de Tristan. Voilà des événements qui l'intéressent, lui qui peut craindre de payer pour les battants ou les battus. Mais, quant à nous, que nous importe?
Florita n'est-elle pas étrangère? Et moi qui ne possède plus un maravédis , qu'ai-je besoin de savoir si Ton s'égorge pour Orbegoso , Bermudez ou Gamarra?
Emmanuel se retira. Peu de temps après , #Joâquina entra.
— Sainte Vierge ! mes sœurs, savez- vous le malheur qui vient encore frapper notre pays ? La ville est en révolte ; un nouveau gouvernement s'établit, et les misérables qur sont à la tête de l'Insurrection vont pressurer les malheureux propriétaires. Mon Dieu ! quelle calamité !
'■ - Tu as raison , dit Carmen \ dans de pa-
reilles circonstances j on est presque satisfait de ne pas être propriétaire : car il est dur de donner son argent pour faire la guerre civile lorsqu'on pourrait remployer à soulager des malheureux. Mais que veux-tu? c'est le revers de la médaille.
Vinrent ensuite mon oncle et Althaus. Tous les deux étaient visiblement inquiets : mon oncle, parce qu'il craignait qu'on ne lui fît donner de l'argent; mon cousin , parce qu'il hésitait à se prononcer pour l'un ou l'autre parti. Tous deux avaient également beaucoup de confiance en moi, et, dans cette position embarrassante, ils me demandèrent mon avis.
Mon oncle, s'approchant tout près de moi, me dit avec abandon ; ~- Ma chère ïlorita, je suis bien inquiet; conseillez- moi j vous avez des aperçus justes en tout , et vous êtes réellement la seule personne ici avec laquelle je puisse parler de choses aussi graves. Ge Nieto est un misérable sans honneur, un mange-tout, un homme faible qui va se laisser mener par l'avocat Baldivia , homme très capable , mais intrigant et révolutionnaire forcené. Ces brigandslà vont nous rançonner , nous autres propriétaires, Dieu sait jusqu'à quel point. ïlorita , il
m'est venu une idée : si demain matin j'allais, de bonne heure , offrir à ces voleurs deux mille piastres* et en même temps leur proposer de faire une levée d'argent sur tous les autres pro* priétaires, ne trouvez -vous pas que cela me donnerait l'apparence d'être de leur bord , et aurait peut-être pour résultat d'empêcher qu'ils ne mè taxassent aussi fortement? Chère enfant, qu'en pensez-vous? »
• Moii oncle, je trouve votre idée excellente : seulement je pense que ia somme que vous offrez n'est pas assez forte.
— Mais, Florita, vous me croyez donc aussi riche que le paptt? Comment ï ils ne se contenteraient pas dé dix mille fr^^
Mon cher oncle , songez donc que leurs exigences seront relatives aux fortunes* Vous sentez que si vous,> l'homme le plus riche de la ville, ne donnez que dix mille francs, d'après cette proportion, leurs rentrées ne seraient pas considérables'; ils ne feraient pas une forte prise, et je crois pouvoir vbus dire que leur intention est de faire une rafté dé nlaift de maître;
— Comment cïélâ? Savëz^vQus quelque chose?
*± ï*as précisément; niais j'ai dés indicés.
— Ah! ma Florita , mettez-moi au courant.
Althaus est serré avec moi : jamais je ne peux en tirer un mot. Ce petit Emmanuel me boude ; tous deux vous aiment beaucoup ; tâchez qu'ils vous tiennent toujours bien informée. Je vais rentrer chez moi ; je me dirai malade ; car, dans ces circonstances, je n'ose parler; il suffirait d'une parole pour me compromettre.
Mes rapports avec Baldivia m'avaient fait juger de l'homme : en apprenant qu'il était dans le gouvernement qui s'organisait, je présumais bien que les propriétaires seraient exploités; c'est ce qui me fit parler avec autant d'assurance à mon oncle.
Quand il fut sorti, Althaus s'approcha de moi , à son tour, et me dit ; — Cousine / renvoyez tout ce monde qui vous fatigue : je voudrais causer avec vous. Je suis dans une position des plus embarrassantes. Je ne sais quei parti prendre.
J'appelai ma cousine Carmen et la priai de renvoyer tous ces visiteurs, lesquels, croyant me faire plaisir, venaient s'établir dans ma chambre et augmentaient beaucoup mon mal de tête par leur bruyante conversation. Tout le mon$e se retira; et, dix minutes après r Mthaus rentra.
— Florita , je ne sais que faire. Pour îequei de ces trois gredùis de présidents dois-je prendre parti?
— Cousin, vous n'avez pas le choix. Puisqu'ici on reconnaît Orbegoso , il vous faut marcher sous ses bannières et le commandement de Nieto.
— Voilà justement ce qui me fait enrager.
Ce Nieto est un âne, présomptueux comme tous les sots et qui se laissera gouverner par cet avocassier Baldivia; tandis que , du côté de Bermudez, il y a quelques soldats avec lesquels je pourrais marcher.
— Soit; mais Bermudez est à Lima et vous êtes: à Aréquipa, Si vous refusez de marcher avec ceux-ci , ils vont vous destituer, vous rançonne^ et vous vexer en tou^
— Voilà ce que je crains. Que pense don Pio sur la .durée de ce gouvernement ? Je ne lui^dis rien^ .parce qu'il m'a menti tant de fois que je ne ^ çjrqfe^ns à aucune de ses parples.
v.^sr Au m^ins , cousin , vous croyez à ses actes ; : ce qpui doit vous déterminer, c'est que don Mfy accorde ;jassez de durée à ce gouvernement pour lui offrir de l'argent. Demain , il ira pprjer 4,000 piastres à Nieto. •
— Il vous l'a dit ?
— Oui, cher ami,
— Oh! alors, cela change les choses. Vous avez raison, cousine. Quand un homme politique comme don Pio offre 4,000 piastres à Nieto, un pauvre soldat comme moi doit accepter la place qui lui est offerte, de chef d'étatmajor. Demain, avant huit heures, je serai chez le général. Peste soit du métier! Moi, Althaus ! forcé de servir sous un homme que, lorsque j'étais lieutenant dans l'armée du Rhin, je n'aurais pas voulu pour simple caporal I... Ah !
bande de voleurs! si je peux parvenir à me faire payer, seulement là moitié de ce que vous me devez pour les travaux que je vous ai faits et que vous êtes incapables d'appréciery je jure bien de quitter votre maudit pays pour ne plus le revoir.
Althaus , une fois f lancé , se déchaîna contré les trois présidents ; l'ancien Gamarrà ; le nouveau Orbégosô , et , enfin , celui en possession dû pouvoir, Bermudez. Il les méprisait tous trois également. Mais , bientôt après , il -vil les choses du côté plaisant et më dit , à ce sujet , les bouffonneries ïes plus originales. H
Après qu'Althaus m'eut quittée, mès pensées
prirent un cours plus sérieux. Je ne pus m'empêehex de déplorer lll^malheurs de cette Amérique espagnole où, en aucun lieu, un gouvernement protecteur des personnes et des propriétés ne s'est encore établi d'une manière stable; où, de toutes parts, accourent, depuis vingt ans, les hommes de violence qui, voyant en Europe l'arène des combats fermée par les progrès de la raison humaine, vont en Amérique y Çimenter les haines , prennent parti dans les querelles, prolongent les résistances par leur coopération et perpétuent ainsi les calamités de la guerre. Ce n'est pas actuellement pour des principes que se battent les AmérLeainsrfEspagnois „ c'est pour des chefs qui les récompensent par kpilhge de leurs frères. La guerre ne s'est jamais montrée* sous un aspect plus dégoûtant , plus méprisable : elle ne ces* sera, ses Ravages dans ces malheureux pays que lorsque rien ay tentera plus sa cupidité , et ce monient rjptot> pas éloigné. ■ « Arrivera enfin le jojÉU^fcë par la ProvMeixcè où ces peuples se- * ro&t unîs sous la bannière jdu travail. Puissentrils alors, au souvenir des calamités passées, prendre en une sainte horreur les hommes de sang et de rapine ! Que les croix, les étoiles,
les décorations de toute espèce, dont les couvrent leurs maîtres, ne soient,^ leurs yeux, que des stigmates d'infamie; qu'ils les repoussent de partout et n'accueillent que la science et le talent appliqués au bonheur des hommes.
Le lendemain, mon oncle entra chez moi dès le matin; j'étais assoupie. — Chère Florita, me dît-il, pardonnez-moi, si je vous dérange d'aussi bonne heure : comment allez-vouj^avez-vous un peu reposé cette nuit ? yf
— Non, mon oncle, j'ai une agitation fébrile qui me prive de tout sommeil ; ma douleur de tête ne mè quitte point, et je me sens extrêmement faible.
— - Je ne m'en étonne pas, vous ne mangez rien; croyez-vous que ce soit avec des oranges, du café et un peu de lait que vous allez vous remettre des dures fatigues de votre long voyage. Joaquîna ni moi n'osons vous contrarier ; mais nous souffrons de voir la manière dont vous vous traitez . Carmen a raison de vous appeler fleur de l'air,- en effet, vous ne ressemblez pas mal à cette plante, qui s'alimente de l'air seu-
lement 1 .
1 À Buenos- Ayres, tous les balcons des maisons sont garnis de
— Mon oncle, toute ma vie j'ai vécu de même , et néanmoins je me suis toujours assez bien portée; je crois que c'est à l'air du volcan qu'il faut attribuer ma maladie. Et vous , mon oncle, vous paraissez inquiet, souffrant; seriezvous malade aussi ?
— Non, mon enfant; toutefois je n'ai pas dormi de la nuit, ces événements rn^ont bouleversé. Florita, j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit; je crains que 2,000 piastres ne soient pas assez; mais 4,000, c'est énorme!
— Oui, sans doute; mais Althaus m'a dit, hier, qu'ils ne prenaient cet argent qu'à titre de prêt.
— Ah! ah! eux aussi se servent des grands mots! ils appellent cela des prêts \..* effrontés coquins! Bolivar donnait aussi à ses exactions le nom de prêtât qui donc m'a rendu ou songé à me rendre les 25,000 piastres que l'illustre libertador m'a prises lorsqu'il est venu ici? C'était également à titre de prêt que le général Sucre nous prenait notre argent; je n'ai cependant jamais revu les 10,000 piastres qu'il m'a ainsi
cette plante, qu'on nomme la fleur de Voir, parce qu'elle n'a pas de raçirfl? et ne s'alimente que de l'air.