UNE TENTATION
Quand je me réveillai , je trouvai le monde qui m'entourait tout en^émoij des soldats, disaitron , avaient parcouru la ville pendant la nuit ; volant ceux qu'ils rencontraient, et deux personnes avaient été tuées.
Nous étions au dimanche; à neuf heures , les dames Cabero ne voulant pas manquer la messe,
nous y fûmes accompagnées des deux moines :
que! spectacle dégoûtant, présentait cette église ! Frère Diego avait raison; ce pêle-mêle d'hommes , de femmes , d'enfants , de chiens même, cet encombrement de lits , de cuisines , de pots de chambre, ce nuage de fumée, tout cela était vraiment scandaleux ! On chantait la messe dans un coin . on mangeait et fumait dans un autre. J'allai voir mon oncle et ma tante qui étaient établis dans la cellule du prieur, avec sept ou huit autres personnes. Je ne pus jamais décider mon oncle à revenir chez lui; il était toujours retenu par l'appréhension du pillage. Ne me sentant aucune crainte, je retournai seule à la maison et me mis à écrire les trois journées qui venaient de s'écouler. Le soir, mon oncle persista à rester au couvent; je passai la nuit dans la maison sans personne autre que ma samba. Cette fille médisait : « Mademoiselle, ne: craignez rien , si* les soldats ou les pavanas viennent 1 pour piller, j© suis Indienne comme eux;, leur langue est la mienne ; je 'leur dirai : Ma maîtresse n'est pas Espagnole^ elle est Française ,. ne lui faites point de mal. Je suis bien sûre qu'alors ils ne vous en feraient pas; car ils ne frappent que leurs ennemis. » Ainsi s:ex-
primait une esclave 1 de quinze ans; mais, à aucun âge , l'esclave n'a jamais aimé ses maîtres , quelque doux qu'ils fussent. Le second jour, j'étais encore seule lorsque deux officiers vinrent demander à parler au senor don Pio.
Je ne voulus pas leur avouer que mon oncle se tenait caché. Je les fis entrer chez moi, en leur «w»^ j. *v oo ** uutuh rtuocni , et leur demandai ce qu'ils désiraient de lui.
«~ Mademoiselle, nous désirons que monsieur votre oncle, comme un des notables du pays, vienne parler au colonel Escudero, qui remplace dans le commandement San-Roman, tué dans îa bataille. Nous sommes les vainqueurs, et les Argquipéniens mésusent de notre modération en continuant à nous traiter en ennemis, Depuis notre entrée dans la ville, toutes les maisons sont barricadées, nos troupes sont sans pain , nos blessés sont laissés mourants sur le champ de bataille, tandis que tous les habitants s'obstinent à rester dans les couvents f comme si nous venions ici pour les massacrer ; vous êtes la première personne à laquelle nous communiquons nos besoins; mais vous sentez,
VA»ttç filic appartenait à ma tante.
mademoiselle , que cet état de choses ne saurait durer davantage.
Je causai longtemps avec ces messieurs , h les trouvai très convenables. Quand ils furent sortis , je courus à Santo-ï>omingo avertir mon oncle et les personnes qui s'y étaient réfugiées; aussitôt qu'on sut San-Homan mort et le colonel Escudero commandant à sa place , les esprits commencèrent à se tranquilliser : ce dernier était connu et très aimé à Aréquipa.
Presque tout le monde sortit du couvent pour retourner chez soi , et mon oncle alla de suite voir Escude ro
Quand mon oncle revint , il me dit : — Nous sommes sauvés; moi, personnellement, je n'ai plus rien à craindre; Escudero me doit beaucoup et m'est tout dévoué. La mort de Sanftoman laissant l'armée sang chef, croiriez-vous qu'il m'a proposé de me faire nommer ?
Aecepteriez-vous?
•— Oh! je m'en garderais bien. Dans de pareilles crises, il faut se tenir à l'écart; lorsque, plus tard, tout sera calmé, je verrai à mexaser dans quelque poste de mon goût; je neveux plus de commandement militaire ; je suis trop vieux, — ïl me semble , mon oncle, que c'est juste-
ment dans les crises difficiles que les hommes comme vous devraient offrir le secours de leurs talents et de leur expérience.
— Florita, il est fort heureux, pour vous, que vous ne, soyez pas un personnage politique, votre dévouement vous perdrait; loin d'aller offrir mes services à ces ignorants, je veux les laisser s'engouffrer dans les embarras et les difficultés ; plus dis en auront , plus ils sentiront le besoin de m'ayoir; je les verrai venir me prier, me supplier* et leur ferai mes conditions.
Je regardai mon oncle , et ne pus que dire :
Pauvres Péruviens !
, Dans cette circonstance > don Pio alla aussi offrir à Escudero un prêt de 2,000 piastres; il engagea les Goyenèche, Ugarte et autres à suivre son -exempte. L evêque offrit 4,000 piastres , son , fr^re et sa sœur chacun 2,000; le reste donna en proportion.
Durant tous ces troubles, les étrangers et leurs propriétés, furent respectés. A l'arrivée dIEseudero, M, Le Bris, et deux chefs de maisons anglaises lui firent bien un léger prêt pour subvenir aux besoins de sa troupe, qui avait été trois jours sans recevoir de distribution de pain; mais ce prêt fut volontaire.
Le troisième jour, Escudero lit publier un hando qui prescrivait d'ouvrir îes portes de toutes les maisons dans le délai de trois heures, et de les laisser ouvertes comme de coutume 1 , avertissant que les portes laissées fermées seraient enfoncées par les soldats. Cette ordonnance força ceux qui étaient restés dans les couvents à rentrer chez eux. Pour achever de rassurer ces pauvres bourgeois, Escudero donna ordre à ses soldats de se promener dans la ville, avec sévère défense d'insulter personne.
Nous avions su par Althaus que, le dimanche 6 avril, Nieto et toute l'armée étaient arrivés à Islay; qu'ils avaient encloué les canons, brûlé les registres de la douane et forcé l'administrateur, don Basilio de la Fuente, à partir pour Lima; qu'eux-mêmes, après avoir ravagé le pays, s'étaient embarqués sur trois navires péruviens pour se rendre à Tacna.
Escudero était entré à Aréquipa le dimanche pendant la nuit , en sorte que personne ne savait au juste combien il pouvait avoir de soldats
' A Aréquipa, les port es des maisons sont , en temps ordinaire „ toujours ouvertes.
avec lui. On avait d'abord annoncé la mort de San-Roman • quatre jours après, on répandit le bruit qu'il n'était que blessé; enfin , au bout de sept jours , il vint à Aréquipa et y entra aussi pendant la nuit .
Voici l'explication de cette affaire, ainsi qu'Escudero lui-même me l'a donnée.
San-Roman, après avoir trompé Nieto trois jours de suite, dans le seul but d'en obtenir des vivres pour sa troupe, se retira à Cangallo , ne ,présu^mant p^s que Nieto l'y suivît ; il voulait, avant de livrer bataille, consulter Gamarra et lui demander du renfort; à Cangallo, il rencontra EsciHjero avec quatre cents hommes que lui envoyait Gamarra. Les soldats de £an-Roman étaient à fêter les nouveaux venus, lorsque, tout à coup , iparjut l'armée de Nièto , sur le haut de la pçiçfyeta j il y eut alors une grande confusion : SafnryRoman avait permis à ses soldats de se baigner; une partie d'entre eux étaient nus; quand ils virent les Aréquipéniens , il > se crurent perdus ; sans Escudero , qui rétablit l'ordre y i|s allaient touslprendre la fuite. Le combat Rengagea , ris se battirent avec courage; mais ^bientôt les munitions leur manquant, PaJarme se mît parmi eux. Lorsque San-Ro-
man vit ses soldats à la débandade, il crut la bataille perdue, et pensa qu'il ne lui restait rien de mieux à faire que de fuir aussi; accompagné de quelques uns des siens , il s'éloigna de toute la vitesse de son cheval. Ainsi chacun de ces deux valeureux champions , épouvantés l'un de l'autre, s'enfuyait de son côté; ils coururent sans s'arrêter pendant un jour et une nuit, mettant entre eux Un espace de quatre-vingts lieues. La terreur de Nieto le fil aller jusqu'à Islay, à quarante lieues au sud; celle de San-Roman jusqu'à Vilqùe, à quarante-deux lieues au nord. Un miracle rallia une partie des soldats de San- Roman, et les fit revenir sur Aréquipa. Un des officiers de cette armée , que Nieto avait retenu prisonnier à l'hôtel-de-ville , vit de dessus la maison la dérouté des Âréquipéniens ; il profita de l'effroi du moment i monta sur le premier cheval qu'il trouva dans la cour de Thôtel-deville, il connaissait très bien les localités, et prit un chemin de traverse par lequel, dans une heure, il arriva à Cangallo. 11 cria aux fuyards de s'arrêter ; que Nieto, se tenant pour battu, avait abandonné la ville, et fuyait vers le port. Escudero et quelques autres qu'il rencontra passèrent toute la nuit et une partie du lendemain à
réunir quelques soldats , ils parvinrent à rallier à peu près le tiers de leur monde , et, sûrs de neprouver aucune opposition, se portèrent "sur Aréquipa. Sans cet officier, les deux armées, qui se croyaient vaincues, continuaient de fuir dans des directions opposées, et la ville n'eût vu paraître ni défenseurs ni ennemis. ,
Lorsqu'Escudero me contait toutes ces circonstances, je songeais à Althaus, pour qui la science militaire est l'arbitre suprême des succès et des revers ; et je regrettais de ne pouvoir lui faire sentir, par cet exemple, combien l'homme et la science sont vains.
On fut obligé de courir jusqu'à Vilque , pour avertir San-Roman qu'il avait gagné la bataille; il n'entra à Aréquipa que le septième jour ; on le disait blessé à la cuisse;, afin de motiver ce retard , mais il n'en était rien.
Mon oncle, qui a le talent d'être bien avec tous les partis > était sinon dans la confiance des gamarristes, du moins très lié avec eux. Nous avions , chaque jour, de ces messieurs à dîner ; et, ^le matin > le soir, notre maison ne désemplis-, sajtjpas» Je voyais avec surprise, en causant avec les officiers de cette armée , combien ils étaient,
supérieurs à ceux de Nietè. Messieurs Monèôya, Torres, Quirroga, et surtout Esctiderô, sont des hommes fort distingués.
Escudêro éèt un de ces Espagnols à 1 esprit aventureux , qui ont quitté to< belle Espagne pour aller tenter fortune au NotivëauMVIonde ; très savant , il est > selon l'occurrence > utilitaire ^jourtfalisté* du commerçant * se prête à toutes 5 les exigences du moïnent avec une étonnante facilité > et excellé dàns ^ofeàqué gënre m- lequel le pèrté sa prodigieuse activité ,
commet m «gag» éiait te* spécialité dë sa vie.
Escudero à l'esprit vif , Fimàgitiatldn' iftëpuisa^ blë9 Je,C^r|fCtérC p$p une éloquent perètia sfVè ; il écrit âvee chaleu^y et néanmoins Hi-S Su se foire l^pMéîpis lè^^rli^'t ^ * — ^- < $ 43çt*Hn^ Pamij le conseilto^
puis >4roïgkas| il*occupa t it> auprès de eêtte#&Me, u^ffcsii^ l^ftvié d'une
fiïn^ieliivau*. 11 s*étaitâévoiiè à-st%âusey
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ëttpjp Bsçoirtaitaitf mm ses; ordres: > 1^ àceont^ gn^tftdani se# erteSeeu* ■
lait jamais devant les entreprises audacieuses conçues par le génie de cette femme à l'ambition napoléonienne.
Dés la première visite, je fus liée avec le co*. ionel Ëscudero; nos caractères sympathisaient; il me manifesta beaucoup de confiance et me niife au courant de tout ce qui s'était passé dans le camp de Gamârra; je compris, par tout ce qu'il i me dit » que San-Roman n'avait pas fait moins de bètiscs que Nieto.
Que ce pays est malheureux î me disait Ëscudero; je nés sais , en vérité , qui pourra, faire sojtÉulçs Péruviens de la position déplorable dans laquelle les hommes de sang et de rapine les ont placés.
-~ ^ornaient se fait-il, colonel, que, discer- ^^|fe n l% ux que personne la cause des calamités mM^Pm^m n'ayez pas, cherché à y porter
■yijsS fti^aden^^sçUejj c'est l'objet de toutes ^fi^Éiifa^ns^ mais je ne puis que présenter le^^i^lg feire h bien , et n'ai pas l'autorité ne^||^r$^ exécution, ta se-
n W .feiTO; #*i est up femme d'un grand
ajanjt tout icjpnsolider Je, pouvoir dans ses mains; son ambition vient con$-
la m ment traverser mes plans de bonheur public^ et, dévoué à son service, je me vois contraint sans cesse d'agir en opposition avee ma volonté. ,'i c
; h-tî J'avais ouï dire que vous aviei beaucoup d'ascendant sur cette dame. i .
t- Plus qu'aucun autre , sans doute , mais très peu eu réalités Quand, à force de peines et de apatienee , je parviens à modifier ses idées , c'est un succès dont je m'estime heureux. Cette femme a unevoionté de fer, que l'adversité même ne steait Compter* iToute résistanceiUirrite> et elle, est toujours disposée a en triompher par la force* Elle e$pî été une grande reine dans un pays où ses volontés n'auraient rencontré aucun obstacle; mais ^ans^eiui^i où> p&ur régner, il ^©bp de nombreux partisans , où , pour ■,i^^^^^%ili?^îi^ , f ^ili nj&^faat en user que le m^us possible, la senora Pencha de Gamarra
bien. On ne peut Âià faire comprendre que les moyens employés pour con- ^^i^^^PW. doivent être laissés 3 de côté lûi^Gga^i^^ -et qu'avec l'a^rcbie 4 ? o~
r^guèjût pàlrpi %ss Pé^ ■rjai^y^ ont été
vietime&Yi 1 #èli#^r^pdur^âjè^ spécial la ptto*
tectioh dés personnes , des propriétés , et se concilier toiis les partis en n'épousant aucun d'eux d'une manière exclusive. Ah ! mademoiselle Flora , je me repens amèrement de m'être ainsi engouffré. Depuis trois ans que je sers dona Pencha de ma plume et de mon sabre, je n'ai encore pu réussir à lui faire adopter aucun de mes plans. Cela me désespère ; et , quoique son caractère hautain et despote me rende malheureux, je le supporterais avec résignation si je pouvais arriver à faire le bien. Cependant cette femme a trop besoin de moi pour que je puisse songer à la quitter; je dois travailler à lui faire ressaisir une autorité non contestée; si je puis y réussir, je jure bien que je jette là le sabre et la plume pour la guitare, et en jouerai pendant trois mois sans soucis d'aucune espèce.
En écoutant Escudero , il me parut évident qu'il était las du joug que lui imposait sa toutepuissante maîtresse, et qu'il ne cherchait qu'un prétexte pour s'y soustraire. Il venait me voir touSf<^i|©urs ; nous avions ensemble de longues conversations. J eus tout le temps d'approfondir cet homme , et je reconnus qu'il était peut-être le seul, au Pérou , qui fût capable de me seconder dans mes projets d'ambition. Je souffrais n. 17
des malheurs d'un pays que je m'étais habituée à considérer comme le mien ; le désir de contribuer au bien avait constamment été la passion de mon ame , et une carrière active, aventureuse toujours dans mes goûts. Je crus voir que, si j'inspirais de l'amour à Escudero , je prendrais sur lui une grande influence. Je fus alors tourmentée de nouveau par l'agitation fébrile de mon esprit ; mes combats intérieurs se renouvelèrent; l'idée de m'associer avec cet homme spirituel , audacieux et insouciant souriait à mon imagination ; en courant avec lui les châncesde la fortune, que m'importe, me disais-je, de ne pas réussir, puisque je n'ai rien à perdre ? La voix du devoir eût peut-être été impuissante pour me faire résister à cette tentation , la plus forte que j'aie éprouvée de ma vie, si une autre * considération n'était .venue à mon secours. Je redoutai cette dépravation morale , que la jouissance du pouvoir fait généralement subir. Je craignis de devenir dure, despote, crihiinelle même à l'égal de ceux qui en étaient mx possession^ Je tremblai de participer à la puissance dans un pays où vivait! mon oncle.. j$ mon onclé que j'avais tendrement aimé et que j'âimàife encore, mais qui m'avait fait tant déniait!!.. Je ne Voulus
pas m'èx poser à céder à un moment de ressentiment, et je puis dite ici, devant Dieu, que je sacrifiai la position qu'il m'était facile de me faire a la crainte de traiter mon oncle comme un ennemi... Le sacrifice était d'autant plus grâud iÇu'Escudero me plaisait. Il était laid aux yeux de bieïl du monde , mais pas aux miens.
Il pouvait avoir dé trente à trente-trois ans, était de nïôyehné taille, très maigre, avait la peau basanée., les cheveux très noirs, les yeux brillants > langoureux, et tes dents comme des perles. Son regard tendre, son sourire mëïàneolique donnaient à sa physionomie un caractère d'élévation, de poésie, qui m'ehtraîhait. Avëc cet homme, il me semblait que rien ne m'eût été impossible . J'ai l'intime conviction que, dévenue sa Femme , j'aurais été fort heureuse, ©àhs les tëurniëîites s'ëfevànt dé nôtre jyefSltïén ^pdlitiqiîé> iî nVéut chanté une romancé obpuédë lâ guitare ave«e autant de libèrté d'esprit que lorsqu'il était étudiant à Salamaritjûe. 11 mè fallut encore, cette fois, toute ma force morale pour ne pas succomber à ta sédtic|iôh tle céttëf^rs^mive. % . J 'eu§ pkttt de moi, et je jugeai prudent de be 'gdàsmire à ce nôiiveatt dattgéf paHa ftiité. Je mé résolus donc à partir sur-le-champ pour Lima.
Personne ne comprit rien à un départ aussi précipité. En vain me représenta-t-on que la route d'Islay était infestée de déserteurs ne vivant que de pillage, en vain m'exagéra-t-on la peinture des périls que j'allais courir, je ne tins compte d'aucun de ces avertissements; nul danger, à mes yeux, n'égalait celui auquerj'étais exposée en restant à Aréquipa; pour y échapper, j'eusse traversé tous les déserts de la terre. J'alléguais, pour prétexte, qu'il fallait absolument que je partisse, si je voulais arriver en Eurôpe avant la mauvaise saison ; et , comme au fond , chez mon oncle, on était bien aise de me voir partir, on n'insista pas davantage.
Un Anglais de ma connaissance, M. Valentin Smith , se rendait à Lima ; je lui demandai s'il voulait de moi pour compagne de voyage; il accepta mon offre ; nous Ornes marché avec un capitaine italien , qui avait son bâtiment à Islay , et il fut arrêté que nous partirions le 25 avril.
Avant mon départ , j'eus à faire la corvée des visites. Selon l'étiquette, j'aurais dû, comme à mon arrivée, aller chez tout le monde ; mais je me bornai aux principales familles avec lesquelles j'étais en bonnes relations, et j'envoyai des cartes aux autres.
Ces visites me mirent à même de juger de l'étendue des maux que la guerre avait causés à cette malheureuse cité. Dans chaque maison , je vis des habits de deuil et couler des larmes. Toutefois , j'estimai pires que les pertes occasionnées par la mort la discorde et la haine que les dissentions civiles avaient fait naitre au sein des familles. C'étaient des inimitiés profondes entre parents, entre frères; la liberté ne figurait pour rien dans ces débats politiques chacun s'était rangé dans le parti du chef duquel il espérait davantage. Les épifchètes de gamarriste, d'arbégosite distinguaient les deux camps entre lesquels les familles se divisaient. La méfiance régnait partout , et Ton cherchait mutuellement à se nuire. Ces pauvres Aréquipéniens enviaient mon sort : — Ah! mademoiselle > me disait-on. dans chaque maison, que vous êtes heureuse de quitter un pays où les frères s'en-^ tr'égorgent; où les exactions des amis nous réduisent à la paille et compromettent notre vie, en nous mettant dans l'impossibilité de satisfaire aux exigences des ennemis !
Lorsque j'allai faire mes adieux à la famille 'de révêque, j'eus un exemple frappant des malheurs auxquels sont exposés les insensés qui;
placent leur bonheur e^i dehors deux-mêmes, kes Goyenèche n'avaient jamais été heureux sur des tgts dor, et la perte d'une partie de leurs richesses bouleversait leurs facultés intellectuelles. Mademoiselle de Goyenèche, doua Marequita, avait été si vivement affectée par les extorsions commises envers eux tous , par les outrages % les diatribes dirigés contre Févêque , qu'elle aimait tendrement, que sa, santé en avait été profondément, atteinte et sa raison aliénée. Ses yeux étaient fixes, hagards ses gestes brusques ; les, sons saccadés de sa voix ne s'aecor- 4aieut pa,s avec h sens des paroles; sa physionomie avait uneexpressien étrange i c'était une glace &usse* réfléchissant à> rebours Lés objets extérieurs ; elle parlait avec une telle volubilité, qu'à pin# pquyfiîfc-aQ comprendre ce qu'elle 4is^it jf on aurait &m qu'elle rêvai t . Je m'aperçus qu'elle me*connaissaul les personnes à qui elle p^m^ 6,11e nommait mon oncle êona Fiorita , et moi don Pîq ou don Juan - son exalh tatioïi étaitj ef rayante. Je dis tout bas à mon oncle : Cette pauvre fille est folle, l\ paraît que qui on ; me levait dit, mai&j^m/étafc refusé à le ciboire. fojie de Févêque avait un caractère différent cie celle de sa sœur; il paraissait
affecté par une autre impression ; il ne disait plus un mot, ne faisait pas un mouvement, tenait ses yeux continuellement fixés sur l'anneau qu'il avait au doigt; et lui, ordinairement si gracieux, si provenant, qui me recevait toujours avec les inarques de l'amitié la plus affectueuse, ne bougea pas quand nous entrâmes dans son salon. Il n'eut même pas l'air de nous voir. Sa sœur s'approcha et lui dit : ^ — C'est la senorita Florita qui désire vous faire ses adieux ; elle va revoir notre frère don Mariano, de Bordeaux : que voulez-vous qu'elle lui dise? 11 fit alors le mouvement d'un homme sortant d'un long sommeil, et dit bien bas, comme s'il eut eu peur d'être entendu : — Mon frère Mariano est heureux, on ne le tuera pas ; mais nous , on uou& tuerai tuera, tuerai... A ces mots, la foJj# de Marequita se produisit disqpujrs incohérents j elje parlait , gesticulait , menaçait ; cela faisait mal. Don Juan, ayant conservé sa raison, se trouvait la. tête forte de la famille. — Vofe?, uqus 4iMJ eu pleurant , à quel état ils ont réduit mon pauvre frère ; sa gaîté, son amabilité »Qnt 4i§paru; il e$t comme pétrifié par la douljBU.r, ¥ tïélas j je craies bien qu'il ne devienne entiêEejnentr inibécille... Chaque jour, son état
empire; les secousses dont il a été assailli oih été trop fortes pour la douceur de son caractère. Quant à ma sœur, je n'ose la regarder; ses yeux me font peur.,. Ma femme et moi, nous faisons tout ce que nous pouvons pour l'empêcher de parler, mais cela est impossible ; elle parle seule, même la nuit; voyez-la actuellement, elle continue de discourir sans s'apercevoir que nous ne l'écoutons pas ; elle est fo... ; il ne put achever... En prononçant ces derniers mots, sa voix s'éteignit dans les sanglots. C'était une scène déchirante ! Mon oncle se leva et me dit , en français : — Quelle leçon, Florita , pour ceux dont lés désirs aspirent à des biens dont le poids excède leurs forces ! Cette famille est parvenue à d'immenses richesses , aux titres > aux honneurs , aux dignités ; mais elle n'a pas compris qu'il faut savoir perdre une partie de ses avantages pour conserver le reste; le moral s'est affaissé sous les faveurs de la fortune ; et , lorsque les revers sont survenus , ils n'ont pu en soutenir l'assaut. L'un va mourir imbécille, l'autre folle.
L'évêque ressemblait à un squelette, tant sa figure était amaigrie , vieillie et cadavéreuse ; tout couvert de soie et d'or, enfoncé dans un
grand fauteuil, donnant à peine signe d'existence, il semblait assister lui-même à ses pompes funèbres. J'étais touchée de ce spectacle , quelque absurde que la réflexion me fît paraître la douleur qui conduisait i'évêque au tombeau. Quelle valeur attachait-il donc à For, me demandais-je, pour être aussi vivement affecté par sa perte , puisqu'il en usait si peu pour luimême et n'en soulageait pas l'infortune? Mais c'est en vain que je cherchais : l'avarice offre , à mes yeux, un problème moral dont il m'a toujours été impossible de trouver la solution. Si ce prélat avait distribué ses richesses aux pauvres, ses ennemis n'eussent jamais pu prévaloir contre lui; les vertus de l'apôtre l'auraient plus efficacement protégé que cet or qui souillait son caractère; et ni le moine Baldivia, ni Nieto, ni aucun autre n'eussent osé attenter à son repos. Cette pauvre Marequita, chez laquelle l'amour de l'or s'était substitué à toute autre affection , qui avait refusé avec dédain tous leé partis, parce qu'elle voulait, avant tout, unir ensemble deux tas d'or d'égal poids, n'offre-t-elle pas aussi un phénomène moral impossible à expliquer ?
Je voulus aussi faire une visite à San-Roman;
je ne l'avais pas encore vu; il n'élait pas sorti , parce qu'il fallait faire croire au conte de sa cuisse cassée» Mon oncle , redoutant ma franchise, fit tout ce qu'il put pour m'empêcher de l'aller voir, et il ne voulut m'y accompagner que lorsqu'Escudero s'offrit d'être mon chevalier; il prévint San-Roman 4e ma visite, et eut le soin de l'avertir de ne pas s'effaroucher de la liberté de mon langage.
En nous rendant à la maison de Garnie , où était logé San^-Roman avec tout son état-major, mon oncle ne cessait de me répéter : — FlorUa, je vous en supplie, prenez bien garde à tout ce que vous direz au général, car,..
— r Duquel général parlez-vous donc?
— Eh bien! de SaurRoman,
r^t Est-il générai , maintenant ! je n'avais pas appris sa nomination*
H -n'était que colonel; mais vous sentez qu'après cette victoire il va être nommé général, et la politesse exigea.
— Ah! ah! mon oncle, je vous en supplie à mon tour, ne me faites pas rire , autrement je ne réponds pas de toutes les folies que je vais débiter à votre général, si habile à la course, qu'il devrait commander à une armée de lièvres.
E(i; entrant chez Ganijio, nous vîmes dans le grand salon un groupe d'officiers debout, qui gesticulaient et parlaient très haut; aussitôt qu'ils nous aperçurent, ils se retirèrent avec précipitation dans la pièce voisine. Je voulus les suivra, afin de surprendre le général vainqueur tout droit sur ses; te jambes,- niais mon oncle devina mon intention maligne, et œe retint en me disa»t : — ; Attendez qu'on nous annonce*
Deux, p,Uj trois de ces messieurs vinrent au devant de moi,, et me, dirent : — Senorita, le général est, très flatté de votre, visite} U y a, heureusement un peu mieux ; vous allez le trouver étendu sur un canapé. J'entrai dans ia chambre à coucher de madame Gamio ; San-Roman s'excusa dé rie pouvoir se lever pour me recevoir. ïl n'était pas Couché, mais seulement assis, la janibe allongée sur un tabouret. Ce San-Roman ? si redouté dfes Aréquipéniens , n'avait rien* dans sa personne de très redoutable : il avait environ trente ans; sa physionomie était ouverte, gaie; masses cheveux, sa barbe et la couleur de sa peâu dénotaient iqufïl avait du sang indien dans les 1 véiaes , ce qui le rendait très laid aux yeux des Péruviens de race espagnole.
Notre conversation fut assez originale, bouffonne et sérieuse tout à la fois. Il causait bien; mais il avait un défaut terrible pour la réserve que m'avait recommandée mon oncle, c'était de rire aux éclats à propos de la moindre chose. Cette extrême hilarité contrastait avec le sérieux des personnes dont il était entouré ; elle me mit à l'aise, et je ris aussi passablement.
— Est-il bien vrai, mademoiselle, me dit-il avec un mouvement d'orgueil très prononcé, que les Aréquipéniens ont eu peur de moi?
— - C'est à un tel point , colonel, que j'étais venue à vous donner le surnom de Croquemitaine.
— Et quel sens attachez-vous à ce nom?
— C'est celui que les bonnes emploient en France pour intimider les petits enfants. —- Si tu n'es pas sage , si tu ne fais pas ce qu'on te dit , leur disent-elles, j'appelle Croquemitaim, qui viendra te manger. Et l'enfant effrayé obéit à
l'instant.
-rr Ajù ah! la comparaison est charmante!
Nieto est la bonne, les Aréquipéniens sont les petits enfants, et moi je suis l'homme qui les mange.
*~Vous allez donc les manger, ces pauvres Aréquipéniens?
— Dieu m en garde ! je viens , au contraire , rétablir lâ tranquillité , encourager le travail et le conimePce pour Qu'ils aient de quoi manger.
C'est un noble but, colonel; je serais curieuse dé con^ le système que vous avez l'intention de suivre pour l'atteindre.
' — ' "Sfôtre; système ^mademoiselle , est celui de la senoi|à Çàmarra : nous fermerons nos ports à cette foule de bâtiments étrangers qui viennent à réhvi mfestër,nr>tre pays de toutes sortes de marchandises qu'ils vendent à de si bas prix, que la dernière des négresses peut se pavaner, parée avec leurs étofies. Vous sentez que l'industrie ne saurait -naître au Pérou avec une telle concurrence^ 'jét tant que ses habitants pourront se procurer ' de l'étranger, à vil prix, les objets de leur consommation , ils ne s'attacheront pas à leij f^riquèr eux-mêmes .
^$olojnH;^ |p? ..ip^f^rj^ls ne se forment pas çomj^ ne s'é-
tablissent pas non plus, comme les armées, par
— La réalisation de ce système n est pas aussi difficile que vous semblez le croire : notre pavs. peut fournir toutes les matières premières, du iin^ du coton > de la soie , de la laine d'Une finesse incomparable , de l'$r, de l'argent > du fer, du plomb, etc.; quant aux machines , nous les ferons venir d'Angleterre -, et nous appellerons des ouvriers de toutes les parties du monde.
— Mauvais système, colonel! croyez-moi, ce n'est pas en vous isolant que voué ferez naître l'amour du travail et exciterez l'émulation.
— Ët moi, mademoiselle, je crois que la nécessite 'est le seul aiguillon qui forcera ce peuple à travailler; observez aussi que notre pays est dans une position bien pljis avantageuse qu'aucun de ceux de l'Europe ; car il n'a ni armée gigantesque , ni flotte a entretenir, ni une dette énorme à supporter; il se trouve donc dans des circonstances favorables au développement de ^industrie ; et lorsque la tranquillité sera rétablie, que nous aurons interdit la consommation deâ niarchandlsék étràn gères, nul obstacle ne s'oppbsë^ à ïà^r^érité deè manufactures que n^^etaBliTbns.
— Mais vous ne songez pas que, pour long-
temps encore, la main-d'œuvre sera plus chère ici qu'elle ne l'est en Europe ; vous n'avez qu'une faible population > et vous l'occuperiez à fabriquer des étoffes» des montres, des meubles, etc. ? Que deviendront alors la culture des terres, déjà si peu avancée, et l'exploitation des mines -, que vous ave« été contraints d'abandonner, faute de bras?
^ Tant que nous serons sâns manufactures , les étrangers continueront à nous emporter notre or et notre argent.
^ Mais, colonel , l'or et l'argent sont les productions du pays , et, plus que toute autre , elles perdraient de leur valeur, si vous ne pouviez les échanger contre les productions du dehors. Je Vous le répète , l'époque d'établir des manufactures afëst pas encore arrivée pour vous : avant d'y songer* il faut d'abord faire naître dans la population le goût du luxe et des conforts de la vley lui créer des besoins, afin de la porter au travail ; et Ce n'est que par la libre importation dés marchandises étrangères qtië vous y parvient (Irez. Tânt que i'Indien ira pieds nus , se ém* l^ntoâ d ? uné peÉtu de mouton pour tout vê^tement, d'un peu dé hïâïfc et. de quelques ba-
nanes pour sa nourriture , il ne travaillera point.
— C'est très bien y mademoiselle, je vois que vous défendez avez zèle les intérêts de votre pays.
— Oh! je ne crois pas oublier dans cette circonstance que je suis de famille péruvienne. Je désire ardemment voir prospérer cette nation. Instruisez le peuple , établissez des communications faciles, laissez le commerce sans entraves, et vous verrez alors la prospérité publique marcher à pas de géant. Vos frères de l'Amérique du nord n'ont étonné le monde par la rapidité de leurs progrès qu'en usant des moyens bien simples que je vous propose.
Notre conversation fut longue : ma gaîté et ma gravité charmèrent tellement le vainqueur, que, lorsque je me levai pour me retirer, oubliant sa cuisse cassée, il se leva en même temps pour me reconduire. J'eus la malice de lui laisser faire quelques pas, malgré les figures alarmées des officiers présents, et lui dis ensuite : — Générai , je ne veux pas que vous alliez plus loin : vous êtes malade, votre blessure est très dangereuse j restez bien enveloppé
dans votre manteau, ne parlez pas économie politique, fumez de bons cigares, et avec du temps, en suivant ce régime, j'espère que vous vous remettrez. San-Roman me remercia de l'intérêt sincère que je prenais à lui , et se mit à boiter en retournant à son canapé.
Le soir, Escudero vint me voir ; en l'apercevant, je me mis à rire de si bon cœur, que luimême ne put s'empêcher de rire avec moi. Nous nous étions compris.
— Chère Florita, c'est ainsi qu'est le monde, une comédie perpétuelle dont nous sommes tous acteurs et spectateurs tour à tour; peut-être qua Tacna, en ce moment, le général Nieto a le bras enécharpe. Eh I mon Dieu ! ces petites supercheries sont très innocentes.
— Oui, sans doute, colonel; mais convenez que, lorsqu'on a fait annoncer publiquement avoir la cuisse cassée, on devrait se le rappeler et ne pas se lever tout droit sur ses deux jambes , pour aller reconduire les demoiselles*
— Et c'est vous, avec vos yeux de gazelle, dont vous connaissez si bien le pouvoir, c'est vous qui venez faire un reproche à ce pauvre San-Roman d'avoir oublié, en votre présence,
que sa cuisse devait vous paraître cassée. Ah! mademoiselle Flora, ce n'est pas généreux.
— Colonel y il ne s'agit pas ici de générositë : la position de San-Roman a dû me paraître risible; et vous-même, à l'instant, venez d'en rire.
— Ah! moi, c'est différent; je suis comme le cher Althaus, je ris de tout; ensuite je n ai pas fait la conquête du vainqueur comme la belle Florita.
— Vraiment? Ah! cela me raccommode avec lui ; je ne croyais pas l'avoir laissé très satisfait de moi après les grosses franchises que je lui ai di tes au sujet de son absurde politique ...
— Vous lui avez plu tellement, qu'il m'a dit : « Si j'étais libre , je demanderais cette demoiselle en mariage. Je ne conçois pas comment, vous autres garçons , vous la laissez partir. »
Ah ! mais il paraît qu'il ne doute de rien , AL Qrequerûitaine,
*m*. Avant, d'avoir gagné la bataillé t il n'aurait peut-être pas osé parler ainsi ; mais actuellement* vous devez sentir, aimable Florita, que» pôuvile vainqueur de Gângallo, rien n'est impossible.
■— * Escudero, les hommes de ce pays sont
réellement curieux à examiner ; lorsqu'en Europe je voudrai les peindre par leurs actions , on ne me croira pas.
— Écrivez toujours votre voyage, et si les Français ne vous croient pas, les Péruviens profiteront peut-être des vérités que vous aurez le courage de leur dire.
Escuderp jugeait comme Althaus les hommes avec lesquels il était forcé de vivre; mais, plus doux de manières et de caractère que mon cousin , il s'amusait , en homme de bonne compa- ^ gnie , des ridicules qu'il voyait : il avait, pour les Péruviens , cette indulgence outrageante qu'on accorde à ceux auxquels on dédaigne de faire utie remontrance.
Avant de quitter A réquipa , je voulus aussi aller faire mes adieux à ma cousine la monja de Santa^Rosa. >
Ge fut seule que j'allai faire cette visite. Le courage, la persévérance qu'a manifestés la jeune religieuse sont admirés de tout le monde ; niais elle vit, dans l'isolement; ét , quoiqu'elle soit àUiée aux familles les plus riches et les plus influentes du pays, personne nose la voir i9 tant les préjugés de la superstition ont conservé de puissance sur ce peuple ignorant et crédule.
Je me rendis, le soir, à la maison qu'habitait Dominga ; je la trouvai occupée à apprendre le français. On fait un crime à Dominga du goût qu'elle affiche pour la toilette et le luxe, comme si, après s'être enfuie du cloître, elle dut en continuer les absurdes austérités dans le monde. Sa mère, la seûora Gutierriez , la repoussa avec dureté; son frère et une de ses tantes, très riches l'un et l'autre , sont les deux seules personnes de sa famille qui prirent parti pour elle. '
Ils lui meublèrent une maison , lui donnèrent des esclaves, et de l'argent pour vivre et s'acheter un trousseau. L'amour du luxe et de la toilette est un sentiment naturel ; il peut être imprudent chez ceux qui n'ont' pas les moyens de s'y livrer^ niais ne saurait xàisonnâMement encourir le blâme public. Je conçois que ces jouissances puissent paraître puérile& aiix personnes préoccupe^ de haufes et grave* pensées ; mais , quWqul irèV sin^pe dans mes gofe , je ne puis fÊB&M&fW naoi un^p&otif qui rende excusables lès rétrécîtes hainèu* donft k mûnjw était l'objet^ à cet égard ; il me paraissait tout naturel que la f&uvre* f eclusë se* dédommageât deu ses onze années de captivité > des tourments et des
privations de toute espèce qu'elle avait eus à souffrir à Santa-Rosa.
Dominga , ce soir-là , était ravissante ; elle avait une jolie robe en gros de Naples écossais rose et noir, un joli petit tablier en dentelle noire , des mitaines de tulle noir, qui laissaient voir à moitié ses bras ronds et potelés , ses mains aux doigts allongés; ses épaules étaient nues, et un collier de perles ornait son cou ; ses cheveux, d'un noir d*ébène, brillant comme la plus belle soie , tombaient sur son sein en plusieurs nattes artistement tressées avec des rubans de satin rose; sa belle physionomie avait une teinte 'de mélancolie et de souffrance, qui répandait sur toute sa personne un charme indéfinissable; M
i Quand j Entrai , elté accourut à moi et me dit avec un accent qui me pénétra de tristesse : -^-Est^il bien vrai* chère Florita > que vous retournez enFrance? — Oui, cousine, je pars et viens vous faire mesï adieux, ^-r Ah ! Florita , queïvôtis êtes heureuse et combien j'envie votre sorfeîî.;« '€hève Dominga; vous êtes donc bien ma1Me0i?iBûseiei?j.v ^H- Pltis que vous ne pouvez l'imaginer..., beaucoup plus que je ne l'ai jamais étë à Santa^Rosa;..
En achevant ces mots , elle tordit ses mains avec désespoir, et ses grands yeux à l'expression sombre s'élevèrent vers le ciel comme pour reprocher à Dieu la cruelle destinée qu'il lai avait faite...
— Comment, Dominga, vous libre, vous si belle, si gracieusement parée, vous êtes plus malheureuse que lorsque vous étiez prisonnière dans ce lugubre monastère , ensevelie dans votre voile de religieuse? J'avoue que je ne vous comprends pas.
La jeune fille pencha sa tète altière en arriére, et, me regardant avec un sourire sardonique, me dit : — Moi , libre,.. ; et dans quel pays -avez^vous vu quune faible créature, sur laquelle pèse tout le poids d'un atroce préjugé , fût libre ? Ici , Florita > dans ce salon , vêtue de cette' jolie Hpobê de soie; rose ; Dominga est toujours ia monju de Santa* Rosa! ... Â force de couœage et de constance -, je suis parvenue à échapper* de mon tombeaux mais le voile de laine que j'avais épousé est toujours là sur ma tête j âl me sépare à jamais du monde ; vainement ai-je Jxn le cloître ■ i les cris du peupkm'y repouissent;... ^ 1
Dominga se leva comme pour respirer ; il
sembla, au mouvement qu'elle fit, que son voile l'étouffait encore... Je restai anéantie... Voilà dans tout son beau, pensais-je, la civilisation qu'apporte le culte de Rome : ainsi que la religion de Brama , ce culte qui invoque audaciéusement le K nom du Christ a ses Parias? et les créatures que Dieu a comblées de ses dons sont aussi lapidées par ces farouches sectaires. Je considérai, avec douleur, ma pauvre cousine, qui se promenait de long en large dans la chambre; elle paraissait être duns un état violent d'agitation;.. Gomme sa démarche était noble! comme sa taille était svelte et souple ! comme sa jambe était fine et son joli petit pied coquet ! Tant de charmes, lanit d'éléments de bonheur étaient perdus.*., perdus parce que le fanatisme étouffait (dans ses serres cette gracieuse créature,
Chère Dominga y lui dis-je, venez me dire adieu ; je vois que ma présence ici est une cause de trouble pour vous ; je ne suis certes pas venue vous voir dans cette intention ; je vous aime par.' sympathie : mon malheur surpasse encore le votre
— jQhî impossible , s'écria-t-eile d'xme voix vibrante > en venant se jeter dans mes bras; oh !
non, c'est impossible..., car le mien excède les forces humaines î
Elle me tenait étroitement embrassée , et je sentais son cœur battre comme s'il allait se rompre : cependant elle ne pleurait pas.
Il se fit un très long silence : nous sentions , l'une et l'autre, que nous étions dans une de ces situations où il suffît d'une seule parole pour soulever une foule de pensées pénibles. A la fin, Dominga se détacha de mes bras avec un mouvement brusque et me dit , d'un son de voix terrible : — Plus malheureuse que moi!... Ah! Florita, vous blasphémez! Vous, malheureuse, quand vous êtes accueillie partout et libre de partir et d'aller où bon vous semble! vous, malheureuse , quand vous pouvez aimer l'homme qui vous plaît et l'épouser! . . . Non, non, Florita, moi seule ai le droit de me plaindre! Si l'on m'aperçoit dans les rues , on me montre au doigt , et les malédictions m'accompagnent ! . . . Si je vais pour participer à la joie commune d'une réunion , on me repousse en me disant : « Ce n'est pas ici que doit se trouver une épouse du Seigneur; 'rentrez dans votre cloître > retournez à Santa-Rosa... » Lorsque je me présente
pour demander un passeport, on me répond :
« V vus êtes monja..., épouse de Dieu! vous devez demeurer à Santa-Rosa... » Si je veux épouser l'homme que j'aime, on me dit : « Fous êtes monja, épouse de Dieu! vous devez vivre à Santa-Rosa.;) Oh! damnation! damnation! je serai donc toujours monja!... — Et moi, répétai-je tout bas, toujours mariée!...
L'expression que Dominga mit à prononcer ces mots me fit frissonner d'épouvante ; son désespoir était poussé jusqu'à la rage ; la malheureuse tomba épuisée sur le sopha ; je ne cherchai pas à lui donner des consolations : il n'en existe pas pour de pareilles douleurs... Je caressai ses cheveux; j'en coupai une mèche que je garde précieusement. Infortunée Bominga ! combien jeîCompaUssais à sa peine !
n^er;S;dix heures, on frappa à la porte : c'était le jeWn^ médfiçiE^qui l'avait aidée à se procurer um&ada^è d^fkrme^ Elle lui tendit la main etulufe dit d'une voix ejnue i.-*- Florita s'en va^* et mojb>. * - , i imm aussi, interrompit le jeune
homme ; vous, partir^ bientôt ! Encore un peu dei|)^tieniee^ et vous ne tarderez pas à voir ma
belle Espagne et ma bonne mère,» qui vous aimera comme sa fille.
A ces mots, la pauvre Dominga soupira comme une personne qui renaît à l'espérance; le sourire repartit sur ses lèvres, et, avec un accent d'amour et de doute , elle dit : — Que Bieu vous entende! ^Ifonsoj mais, hélas ! je crains de ne pouvoir jamais jouir d'un tel bonheur!
Cette dernière scène m'initia aux chagrins de ma cousine , et me fit comprendre combien elle devait soufirir%.. v <
Le moment de mon départ approchait ; chez mon oncle, on portait une figure attristée $ mais jàvais M 1 au fond de leurs pensées , et leurs Regrets ine disaient Fèfet des pleurs ékm héritier. Quelques égards ^qu'ion me montrât, ma manière d'êtré dans Ù matem attestait^ àux yàs&É du- mondé là èonduité oV ma famille envers* moi; *ffië mise >j d'une simplicité extrême , annonçait suffisamment que cette riche famille ne suppléait en rien, par ses cadeaux, à mon manque • dfe-ifôrtttne'y et^on voyait, dans la m^iaon u*é don la fille unique de Markno iràitëe cotfms liïie étrangère Cependant fêtais
calme, résignée ; ni mes paroles ni mes traits ne manifestaient du mécontentement; depuis la scène que j'avais eue avec mon oncle, je ne m'étais pas permis la plus légère allusion au sort qu'on m'avait fait. Mais cette dignité de maintien les mettait aussi mal a Taise avec euxmêmes qu'avec les autres. Ma présence était, pour eux tous, un reproche perpétuel; et mon ©noie, qui m ? aimait réellement, en éprouvait des remords.
Je vouks avoir une conversation avec ma tante> au sujet de ses enfants. Je la suppliai de me confier son fils et sa secondé fiie Penchita , pour les faire élever en France d'âne manière convenable à leur fortune et à leur rang dans la société. J'appelai particulièrement son attention s##taehita^ *nr ce petit ange de beauté et d'espril ^squi deviendrait un être extraordinaire ^ ^ncy^spodtiôns étaient habilement <fêv^fo^éési -Sta tântë> 5 frappée dès raisons que je lluî allégeais , me dit qu'elle consentirait au départ de son fils, mais que rien au monde ne fôurrafe^ décider à laisser %Uér Penchita en '^^€^^^mfesp mal fiîlfr dans tirie pension ^ttW pour qu'elle fl soîÉ instruite dans la ^h^ophie> l'hérésie et l'athéisme ! Ôh ! jamais
de mon consentement elle ne mettra les pieds dans un pays où notre sainte religion est tournée en ridicule; où Voltaire, Rousseau sont considérés comme des dieux et leurs œuvres dans les mains de tout le monde. Vainement fis-je observer à Joaquina que, dans les pensions de France , les enfants sont élevés dans la croyance religieuse que les parents veulent leur donner. Ma tante s'indignait qu'à cet égard on pût choisir ; et la conversation de trois heures que j'eus avec elle, sur ce chapitre, me la montra une fanatique telle que le catholicisme * de Rome en compte peu aujourd'hui. Joaquina me demandait un jour si, en France, les Juifs et les protestants entraient dans les églises. Nul n'a le droit de les en empêcher, lui répondisse. -~ Ah ! quelle horreur ! quel sacrilège !
D'ailleurs , comment voudriez-vous que cela ne fût; pas Mes bedeaux des églises pourraientils discerner sur la figure la religion de l'individu ?jTrrÇ'^t assez , Florita, ne me parlez plus de ce pays d'impiété.
Refusée; par nia tante ; je m'adressai à mon oncle ;? celui-ci n'était pas accessible aux mêmes craintes ; le risque que pourraient courir, en France , les idées superstitieuses de ses enfants
n'entra pour rien dans les considérations dont il motiva son refus.
— -Florita , je me garderai bien d'envoyer mes enfants en Europe; j'ai trop d'exemples sous les yeux des mauvais résultats de l'éducation qu'ils y reçoivent, des habitude; qu'ils y contractent; ils reviennent dans leur pays, après six ou huit ans d'absence, avec des goûts de luxe, de dépense, et ne sachant plus parler leur langue; mais, en revanche, ils parlent le français, langue tout à fait inutile ici, dansent le galop, diable de danse pour laquelle il faut un espace immense, tandis qu'au Pérou on danse le mouchoir dans quatre pieds carrés, et montent à cheval à l'anglaise, mode qui n'est bonne, dans nos chemins, qu'à se faire casser le cou; enfin, en sus de ces belles connaissances, les petits prodiges jouent du violon, de la flûte ou du cor; convenez-en, Florita, voilà une éducation qui fait des hommes bien utiles à la république!
, —Certes, mon oncle, il faudrait laisser votre fils au Pérou si, en Europe, il devait recevoir une pareille éducation; mais croyez-vous qu'il ne soit pas possible de lui en faire donner une meilleure?
— « Ah ! je suis loin de le penser; cependant,
depuis \ 81 5 , plus de vingt jeunes gens ont été envoyés en Europe, et sont revenus tels que je viens de vous les dépeindre.
■ — Mon oncle, ils ont reçu l'éducation que la sottise de leurs parents avait voulu leur faire donner. Connaissez-vous les lettres que l'afFec-* tion paternelle inspire à cês pères éclairés, lorsqu'ils adressent leurs enfants à leurs correspondants? J'ai vu quelques unes de ces lettres dans les mains des négociants de Bordeaux; toutes tracent le programme des études du cher fils , programme à peu près toujours le même : on veut que le jeune homme sache le français, monte à cheval, danse à la mode de Paris, joue du violon, etc. ; mais, dans aucune de ces lettres, je n'ai vu recommander de lui faire apprendre les mathématiques, le dessin, enfin les connaissances requiseë pour entrer dans une des écoles savantes des pouls et chaussées, des mines pu polytechnique , de le faire instruire en architecture, ou de l'envoyer apprendre l'agriculture dans les fermes ^modèles; il n'était pas question iioû plus dé faire fréquenter les écoles de droit ou de médecine à aucun d'eux. Que les parents ne s'en prennent donc qu'à eux-mêmes si leurs enfants ont reçu en Europe une éduca-
tien futile, qui ne les rend propres à aucun des emplois de la société. Ils les avaient destinés , sans doute, à manger de l'argent et non à en gagner* Convenez f mon oncle, que l'accusation portée contre l'éducation européenne est de la dernière injustice* Althaus, Escudero, Bolivar et vous-même, mon oncle , avez tous été élevés en Europe; il me semble que vous quatre faites assez d'honneur à l'éducation qu'on y reçoit, pour qu'aucun de tous ne se range au nombre de ses détracteurs.
— Althaus , EscUdéro avaient leurs parents auprès d'eux pour diriger leur éducation, Bolivar a eu pour guide et ami Rodrigue», Jiomme d'un grand mérite, et moi j'ai eu votre pêje, mon cher Mariano, dont les soins, îâ sollicitude ne me perdaient jamais de vue, et qui me traitait en tout comme son fils. Votre père, élevé au collège de la Flèche > se trouvant bien de l'éducation qu'il y avait reçue > vint me chercher : je nkvais alors que sept ans , et me mis dans le même collège. A Fâge de dix^huit ans, il m'en retira pour me. faire entrer comme sous-oflîcier dans le superbe régiment de& gardes-wallonnes* Mon service me laissait beaucoup de temps et mon frère me le faisait employer à l'étude : il
récompensait mon assiduité en me donnant des maîtres soit de musique , soit de danse ; il considérait ces talents comme propres seulement à se faire bien venir des dames. Pendant mes congés, il m'envoyait voyager en Angleterre, en Allemagne, afin de m'instruire dans les mœurs, la politique, l'industrie et l'organisation militaire de ces pays. Il voulait que je prisse des notes sur tout ce que je voyais, et j'étais obligé de lui donner une relation de mes voyages , rédigée avec autant de soins et d'exactitude que si. elle eût été destinée à l'impression. Ce travail m'était souvent pénible, j'aurais préféré m'amuser; mais j'aimais mon frère avec cette déférence qu'un fils a pour son père. La grande diiFérence d'âge qui existait entre nous, son caractère sérieux, sévère, m'inspiraient un respect parfois mêlé de Crainte. Je conçois, Florita, que, lorsqu'un jeune homme a un tel frère pour mentor , il fasse de rapides progrès ; mais l'envoyer consigné à un négociant qui le place dans un collège comme il met un ballot dans son magasin, porte en compte aux parents quinze ou vingt pour cent pour sa: commission , et ne s'en inquiète plus ; je vous le répète , c'est un mode détestable, et c'est cependant le seul que
nous ayons. Or, je trouvé inutile de faire beaucoup de dépenses dont le résultat serait peutêtre de rendre Florentino pire qu'il n'est.
Mes instances ne-purent rien obtenir de mon onclé ; il m'objecta l'âge de Florentino et son caractère gâté par sa mère , qui le rendraient indocile à mes conseils et à là direction que je voudrais lui donner. Je repoussai ses objections en lui faisant observer que l'amour-propre de son fils et le sentiment de son infériorité le porteraient à faire des efforts pour se mettre au niveau ides camarades dont il serait entoure.
Battu sur tous les points, mon oncle allégua la dépensé que lui occasionnerait le séjour de Flôrentinoen France ; je me mis à sourire à cette dernière objection. — Je ne parle pas, ajoutat4fr} des frais d'une éducation dontil ne profiterai t pas j mais des dépenses dans lesquelles son âge ne tarderait pas à; l'entraîner. Çferte'sy? don Pio est assfcz riche pour courir le risquer de< payer quelques folies de jeunesse f : Mais le pâfavre homme était en; peine pour cacher le véritable motif qur le faisait- persister dans' son refusa Mon <oncle a toujours ^régné' chez lui « en -ntaltre absolu ; ses connaissances y en toutes choses j \m donnent une telle supériorité, que
ses conseils peuvent se passer de l'autorité du chef de famille pour être suivis : il préférerait mourir que de voir décliner cette influence dominatrice. II ne se croit pas vieux ; ses facultés intellectuelles sont entières , et il semble ne vouloir pas envisager la caducité comme devant l'atteindre; son fils est spirituel, mais ignorant et rempli de défauts produits par l'absence de toute éducation. Bon Pio désire que son fils ait toujours besoin de lui; qu'à la déférence qu'on doit à un père , il joigne celle dont l'exemple lui est donné par toutes les personnes qui l'entourent. Dans ee but , mon oncle ne veut pas que cet enfant acquière de nouvelles idées et développe son intelligence ; il craindrait que l'éducation européenne n'eût pour résultat d'inspirer à Florentino de la confiance en luimême ; qu'il ne vînt à dédaigner les conseils et opinions de son père. Mon oncle , ayant d'immenses richesses, de grandes propriétés à laisser à ses enfants , s'imagine que c'est une compensation suffisante pour le défaut d'instruction ; il croit pouvoir, sans compromettre leur existence future , satisfaire cet amour de domination qu'il porte jusque dans son intérieur; mais les biejns de la fortune sont si in-
constants, si peu de personnes les conservent, que de s'y fier pour l'avenir est la plus insigne aberratipn de l'esprit humain. Le précepte que la sagesse crie aux hommes, depuis plus de deux mille ans , de ne compter que sur euxinêmcs , de considérer les richesses comme accidentelles et les talents comme les seules réalités de ce monde , reçoit journellement sa démonstration dans un pays que tourmente la discorde, où les individus, soupçonnés d'être riches sont sans cesse exposés aux spoliations. Et moi aussi j'étais née pour avoir une part égale à celle de donPio, dans l'immense fortune laissée par ma grând'mère : mon père le croyait : sa fille , disait— il , aurait un jour 40,000 francs de rente j néanmoins je travaille pour vivre et élever mes enfants; Il n'a pas dépendu de moi d'épargner à ceux de mon onclè les rudes énreuves par lesquelles j'ai dû passer, si la fortune de leur père, comme celle du mien , venait à tromper leur espoir ; j'aurais désiré qu'ils apprissent des talents, qui pussent, dans la prospérité, les soustraire aux écarts des passions, les rendre utiles à leurs semblables, et, dans le besoin, subvenir à leur
existence ; mais Dieu n'a pas permis que mon oncle en eut la volonté.
La veille de mon départ, don Pio me renouvela ia promesse qu'il m'avait faite devant toute la famille, de m'assurer, aussitôt que ia tranquillité serait rétablie , la pension de 2,500 francs qu'il me faisait, et me remit une lettre pour M. Bertera , auquel il donnait Tordre de me la payer exactement et d'avance.
MON DÉPART D'ARÈQUIPA.
Le vendredi 25 avril , M. Smith vint me prendre à sept heures du matin ; j'étais prête à monter à cheval, et mes traits n'annonçaient aucune agitation. J'éprouvais cependant une vive émotion en abandonnant ces lieux :
je quittais la maison où était né mon père; j'avais cru y trouver un abri , et, pendant les sept
mois que je venais de l'habiter, je n'y avais rencontré que la demeure de l'étranger ; je fuyais cette maison où j'avais été soufferte, mais non adoptée; je fuyais les tortures morales que j'y éprouvais, les suggestions que m'y inspirait le désespoir; je fuyais pour aller où?.... Je l'ignorais. — Je n'avais pas de plan , et, lasse de déceptions , je ne formais plus de projets ; repoussée partout, sans famille, sans fortune ou profession, ou même un nom à moi, j'allais au hasard , comme un ballon dans l'espace qui va tomber où le vent le pousse. Je dis adieu à ces murs , en invoquant à mon aide l'ombre de mon père ; j'embrassai ma tante et la plaignis dans mon cœur de sa dureté envers moi; j'embrassai ses enfants et les plaignis aussi; car ils auront à leur tour des jours d'affliction. Je dis adieu aux nombreux serviteurs réunis dans la cour, je montai à cheval et quittai à jamais cet asile temporaire, pour m'en remettre à la grâce de Dieu. Mon oncle, mon cousin Florentino , ainsi que plusieurs amis, vinrent m'accompagn^r .
Nous marchions en silence; les personnes dont j'étais entourée admiraient mon grand courage et s'en effrayaient. MM, Le Bris,
Viollier étaient tristes , et mon oncle paraissait letre aussi ; quant à moi , une voix secrète me rassurait; je sentais, comme par instinct, que Dieu ne m avait pas abandonnée.
A Tiavalla , nous nous arrêtâmes ; mes regards se tournèrent vers Àréquipa et sa charmante vallée; puis sur mon oncle.... Assaillie à la fois par mille souvenirs, j'éprouvai un si cruel déchirement, que mes larmes me suffoquèrent. Tous ces messieurs se taisaient et semblaient devjner ce qui se passait dans mon ame. M. Le Bris me dit : — Chère demoiselle , il est encore temps , si vous voulez retourner à Aréquipa, vos amis vous aideront à y mener une vie , sinon brillante , au moins calme et aisée. Je lui serrai la main et donnai au même moment le signal du départ. Au lieu où nous nous trouvions, le chemin devenant étroit, je passai la première et traversai ainsi le village. Quand nous fûmes en rase campagne, je m'arrêtai pour
attendre mon oncle; mais je ne le vis plus
M. Le Bris me dit que, pour m'épargner l'émoi ion d'un dernier adieu, il avait profité du coude formé par la route , pour retourner à Aréquipa sans être aperçu de moi. — C'était fini..., je ne devais plus voir mon oncle.... Je
ne saurais exprimer combien cette pensée nie fut pénible! Cet oncle qui m'avait fait tant de mal, dont la conduite dure, ingrate me forçait à errer sur la terre , comme l'oiseau dans les forêts, sans avoir guère plus que lui d'existence assurée ; cet oncle, qui n'avait eu pour moi aucune justice, dont l'avarice l'emportait en son cœur sur l'affection et la pitié , eh bien! je l'aimais ; je l'aimais malgré ma volonté, tant les premières impressions de l'enfance sont durables et puissantes! J'éprouvai une si vive douleur, que j'hésitai un moment si je ne retournerais pas à Aréquipa, uniquement pour revoir mon oncle, le conjurer de m' ai mer ? d'oublier qu'il me retenait mon bien, si réel était le besoin que je sentais de son affection. Ah! qui peut expliquer les bizarreries du cœur humain? Nous aimons , nous haïssons , ainsi que Dieu le veut, sans pouvoir, le plus souvent, en assigner le motif. Ah ! malheureuse organisation sociale ! Si je n'avais pas été obligée de disputer avec mon oncle pour mon héritage, nous nous serions sincèrement aimés. Son caractère d'homme politique ne m'inspirait aucune sympathie; mais tout le reste me plaisait en lui. Je; n'ai jamais rencontré un homme dont la
conversation fût plus instructive, les manières plus aimables, les saillies plus gaies.
A Congata, nous trouvâmes un bon déjeûner tout prêt ; que nous devions à la galanterie du très attentionné M. Smith. Je revis mon petit Mariano, grandi, embelli; il voulait absolument venir avec moi en France. Ce cher enfant était admirable d'expression , quand il me disait ,: « Mi Fhritaj \ dites à ces étrangers qu'ils nous laissent .seuls; ils me gênent et j'ai besoin de vous parler. » Nous restâmes chez M. Najarra jusqu'à ce que la chaleur fût un peu tombée ; vers midi , le vent de mer commença à soufper , et nous nous mîmes en route.
En me séparant de mes deux meilleurs amis, MM. Le Bris et Viollier, j'éprouvai de douloureux regrets. Pendant sept mois, ils m'avaient donné toutes sortes de marques d'intérêt , et je ressentais pour eux la plus sincère amitié.
M. Smith avait pour domestique un Chilien très Intelligent , et mon* oncle m'avait donné un homme de confiance pour m 'accompagner et me servir jusqu'à mon embarquement. De plus, je
' La diphthongue ay, mise à la fin des noms , leur donne une douceur caressante. On ne Fera ploie que pour parler aux personnes qu'on aime .tendrement*
tenais , de la gracieuse galanterie du colonel Escudero, une garde de sûreté. Le lieutenant Monsilla, avec deux lanciers, était chargé par lui de nia défense.
Ce voyage fut beaucoup moins pénible que le premier; je m'étais munie de choses nécessaires pour me garantir, autant que possible, du soleil, du vent, du froid, de la soif, en un mot de toutes les souffrances du désert. J'avais deux bonnes mules , afin de pouvoir changer de monture; ensuite M. Smith eut l'extrême politesse de mettre son second cheval à ma disposition. Ma tante Joaquina m'avait prêté deux selles, une anglaise pour le cheval, et une aiîtite mieux appropriée aux mules ; enfin les soins 4ont m'environnait M. Smith me faisaient trouver en lui un second don Balthazar, qui, ayant dix ans d'expérience de ces sortes, de voyage, ne le cédait en rien au premier.
Lorsque nous parvînmes au sommet de la première montagne, nous fîmes halte. Je mis pied à terre et allai m'asseoir au même endroit où, sept mois auparavant, j'avais été déposée mourante. Je restai là assez longtemps en admiration de la délicieuse vallée d'Aréquipa ; je lui faisais, mes derniers adieux. Je considérai la forme
bizarre sous laquelle apparaissait la ville, et mes pensées se succédant, je songeais que, libre et maîtresse de pouvoir m'associer avec un homme de mon choix, j'eusse pu y jouir d'une vie aussi heureuse que dans la plupart des pays de l'Europe. Ces réflexions m'attristaient, j'en étais émue. — Mademoiselle, me dit M. Smith, qui courait le monde depuis l'âge de seize ans, et ne concevait pas comment on pouvait tenir à aucun pays , ne regrettez pas Aréquipa :
c'est une jolie ville sans doute; mais celle où je vous mène est un véritable paradis. Ce volcan est superbe, et j'en voudrais voir un semblable à Dublin; ces Cordillières sont magnifiques : cependant convenez qu'à ce voisinage doit être attribué le vent froid et volcanisé, qui rendrait atrabilaire le caractère le plus gai, le plus doux de toute l'Angleterre. Ha! vive Lima! Quand on ne peut pas être membre du parlement, avec 40,000 livres sterling de rente, il faut venir vivre à Lima. C'est ainsi que la gaîté naturelle et pleine d'esprit de M. Smith faisait prendre un autre cours à m os pensées.
En allant d' Aréquipa à Islay, on a le soleil par derrière et le vent en face ; conséquemment on souffre beaucoup moins de la chaleur qu'en
se rendant dlslay à Aréquipa. Je fis la route très bien et sans grande fatigue ; ensuite , ma santé s'étant améliorée , je me trouvai plus forte pour Les supporter que lors de mon premier voyage. A minuit^ nous arrivâmes au tambo. Je me jetai tout habillée sur mon lit , pendant qu'on préparait le souper. M. Smith possédait un talent miraculeux pour se tirer lestement des embarras du voyage ; il s'occupait de tout : de la cuisine, des muletiers, des bêtes, et cela avec une prestesse, un tact admirables. Cet Anglais était un jeune fashionable de trente ans , portant dans tout ce qu'il faisait la même élégance de manières $ et, jusque dans le désert, on reconnaissait le dandy de salon. Nous dûmes à ses soins de faire un très bon souper, après lequel nous restâmes à causer ; car pas un de nous ne put dormir. A trois heures du matin , nous nous remîmes en route. Le froid était si âpre, que je me couvris de trois ponchos. Quand F aurore parut, je me sentis accablée par un sommeil que ma volonté ne pouvait vaincre, et priai M. Smith de me laisser dormir seulement une demi-heure : je me jetai à terre , et , sans donner le temps au domestique d'étendre un tapis , m'endormis si profondément , qu'on
;ïui
n'osa pas me déranger pour me mettre mieux.
On me laissa dormir une heure : je me trouvai très bien après ce sommeil ; nous étions alors en rase pampa, et je montai sur le cheval, afin de traverser cette immensité, toujours au grand galop.
M. Smith doutait fort que je pusse le suivre ; pour m 'encourager, il ne cessait de me défier, j'acceptais le défi, et mis à honneur d'être toujours en avant de lui, de quinze ou vingt pas. Par cette manière de me stimuler, il obtint le résultat qu'il en attendait : je devins de suite excellente cavalière. Je fis si bien galoper mon cheval, tout en le ménageant, que l'officier Monsilla ne put me suivre , et moins encore les deux lanciers. Enfin M. Smith lui-même fut obligé de me demander grâce pour sa belle jument chilienne, qu'il craignait de trop fatiguer.
A midi, nous arrivâmes à Guerrera, et y fîmes une halte; nous primes un repas sous le frais ombrage des arbres ; ensuite nous arrangeâmes des lits par terre et dormîmes jusqu'à cinq heures. Nous montâmes à pas lents la montagne et parvînmes à Islay à sept heures. Grande fut la surprise de don Justo quand il me vit. Cet homme , qui est d'une bonté et d'une hospi-
talité extrêmes envers tous les étrangers, fut pour moi plein d'attentions. Islay avait bien changé d'aspect depuis mon denuer séjour, Je ne fus , cette fois, invité à aucun bal. Nieto et ses valeureux soldats , pendant les vingt-quatre heures qu'ils y étaient restés , avaient tout ravagé : outre les réquisitions de vivres , des ex* torsions de toute nature avaient été commises par eux pour arracher de l'argent aux malheureux habkants. Cette bourgade était dant» ia désolation. Le bon Justo ne cessait de me répéter ' — Ah! mademoiselle, si je n'étais pas aussi vieux, je partirais avec vous : les guerres continuelles qui déchirent ce pays l'ont rendu inhabitable : j'ai déjà perdu deux de mes fils , je m'attends à apprendre la mort du troisième, qui est dans l'armée de Gamarra.
Je restai trois jours à Islay, à attendre le départ de notre bâtiment , et je les aurais passés d'une manière assez triste , sans la société de M. Smith et des officiers d'une frégate anglaise mouillée dans la baie, dont il m'avait fait faire la connaissance. Je n'ai jamais rencontré , je me plais à le dire, d'officiers aussi distingués par leurs manières, leur esprit, que ceux de la frégate the Challenger; tous parlaient français, et
avaient séjourné à Paris plusieurs annéès. Ces messieurs, toujours en habit de ville, étaient remarquables par leur mise d'une propreté exquise et d'une élégante simplicité. Le commandant était uu homme superbe , d'une beauté idéale* Il n'avait que trente-deux ans; néanmoins une profonde mélancolie pesait sur lui : ses actions , ses paroles avaient une teinte de tristesse qui faisait mal. J'en demandai la cause à un de ses officiers, qui me dit : — Ah! oui, mademoiselle, sa tristesse est bien grande; mais le chagrin qui la produit est aussi le plus douloureux de ce monde. Depuis sept ans il est marié avec la plus belle femme d'Angleterre; il l'aime éperdument, en est également aimé, et toutefois il doit vivre séparé d'elle.
— Qui donc lui impose cette séparation?
- i — Son état de marin. Comme il est un des plus jeunes capitaines de frégate, il est constamment envoyé dans des stations éloignées, de trois pu quatre ans de durée. \\ y a trois ans que nous sommes dans ces parages , et nous ne serons en Angleterre que dans Quinze mois. Jugez de la peine cruelle qu'une aussi longue absence doit lui faire éprouver !...
— Dites leur faire éprouver ! ... II n'a donc aucune fortune, puisqu'il reste dans une carrière où il se torture lui-même et celle qu'il aime?
— Pas de fortune ! il a en propre 5,000 livres sterling de rente, et sa femme, la plus riche héritière de Y Angleterre, lui a apporté 200,000 livres sterling ; elle est fille unique, et en aura encore deux fois autant à la mort de son père.
Je restai étonnée.
— Alors, monsieur, expliquez -moi donc quelle est la puissance qui oblige votre commandant à se tenir éloigné de sa femme pendant quatre ans, à mourir de consomption à bord de sa frégate, et à condamner une aussi belle personne à la douleur et aux larmes ?
— Il faut qu'il arrive à une haute position : notre commandant n'a obtenu du père cette riche héritière qu'à la condition de poursuivre sa profession jusqu'à cé qu'il fût fait amiral ; le jeune" homme et la jeune fille y ont consenti : tous les deux ont promis, et pour accomplir cette promesse il [doit parcourir les mers au moins dix ans encore ; car c'est à l'ancienneté que, chez nous, se font les promotions. »
— Ainsi , monsieur le commandant se eroitf
obligé à vivre encore pendant dix ans séparé de sa femme.
— Oui, il le doit pour remplir sa promesse ; mais, ce temps écoulé, il sera amiral, arrivera à la Chambre des lords, au ministère peut-être; enfin sera un des premiers de l'État. Il me semble, mademoiselle, que, pour parvenir à une aussi belle position, on peut bien souffrir durant quelques années.
Ah ! pensai-je, les hommes, pour ces maudits hochets de grandeur, foulent aux pieds ce qu'il y a de plus sacré! Dieu lui-même s'est complu à doter ces deux êtres : beauté, esprit, richesse, tout leur a été donné, et l'amour qu'ils ont l'un pour l'autre devait leur assurer un bonheur aussi grand que notre nature est capable d'en jouir. Le bonheur aspire à se communiquer; autour de lui, tout se ressent de sa douce influence; et, heureux, ces deux êtres auraient pu faire du bien à leurs semblables; mais voilà que 1 orgueil d'un vieillard imbécille détruit cet avenir de félicité terrestre; il veut que vingt années de la plus belle période de l'existence soient retranchées de la vie de ses enfants; que ces; vingt années soient consacrées à la tristesse, à la douleur, aux tourments de toute nature n. 20
que fait naître la séparation. Quand ils seront réunis , la femme aura perdu sa beauté , l'homme ses illusions; son cœur sera sans amour, son esprit sans fraîcheur, car vingt années d'ennuis , de craintes , de jalousies défleurent les plus belles ames; mais il sera amiral! pair du royaume! ministre! etc. Absurde vanité !...
Je ne saurais dire combien l'histoire du commandant de la Challenger me fit faire d a mères
réflexions Je rencontrais partout la peine
morale : partout je la voyais résulter de préjugés impies qui mettent l'homme en lutte avec la Providence, et je m'indignais de la lenteur des progrès de la raison humaine. Je demandai à ce beau commandant s'il avait des enfants.
« Oui, me répondit-il, une fille aussi belle que sa mère et un fils qu'on dit me ressembler beaucoup : je ne l'ai pas encore vu ; il aura quatre ans quand je le verrai , si Dieu permet que je le voie... » Et le malheureux étouffa un soupir, ïl était sensible encore, parce qu'il était jeune ; mais , à cinquante ans , il sera probablement devenu aussi dur que son beau-pére , et exigera peut-être de son fils et de sa fille des sacrifices aussi eruels que ceux qu'on lui a imposés.
Ainsi se transmettent les préjugés qui dépra-
vent notre nature; et cette transmission n'est | interrompue que lorsqu'il se présente de ces êtres que Dieu a doués d'une volonté ferme, d'un courage énergique, qui subissent le martyre plutôt que le joug.
Le 30 avril , à onze heures du matin , nous sortîmes de la baie d'Islay ; et le 1 er mai , à deux heures de l'après-midi, nous mouillâmes dans la rade de Callao. Ce port ne me parut pas avoir autant d'activité que celui de Valparaiso. Les derniers événements politiques avaient eu sur les affaires commerciales une funeste influence; elles allaient très mal, et il y avait moins de navires que de coutume.
De la mer, on aperçoit Lima, située sur une colline, au milieu des Andes gigantesques. L'étendue de cette ville, les nombreux clochers qui la surmontent lui donnent un aspect grandiose et féerique.
Nous restâmes au Galiao jusqu'à quatre heures, pour attendre le départ de la voiture de Lima. J'eus tout le temps d'examiner ce bourg. Ainsi que Valparaiso et Islay, le Callao, depuis environ dix ans, progresse tellement, qu'après une absence de deux ou trois ans, les capitaines le reconnaissent à peine. Les plus belles mai-
sons appartiennent aux négociants anglais et du nord Amérique ; ils ont là des entrepôts considérables ; l'activité de leur commerce établit un mouvement perpétuel entre le port et la ville , qui en est à deux lieues. M. Smith m'avait conduite chez ses correspondants Je retrouvai dans cette maison anglaise ce luxe de comforts particuliers aux Anglais. Le service se faisait par des domestiques de cette nation; ainsi que leurs maîtres, ils étaient vêtus comme ils l'eussent été en Angleterre. La maison avait une galerie, ainsi qu'en ont toutes les maisons de Lima. Ces galeries sont très commodes dans les pays chauds : à l'abri du soleil , on y va respirer l'air, en se promenant autour de l'habitation. De jolis stores anglais embellissaient celle où j'étais ; j'y restai quelque temps et pus voir tout à mon aise, la longue et large rue qui forme tout le bourg du Callao. C'était un dimanche. Les marins , dans leurs habits de fête , se promenaient dans la rue. Je voyais des groupes d'Anglais, d'Américains, de Français, de Hollandais, d'Allemands; en somme, un mélange de presque toutes les nations, et des mots de toutes consonnances arrivaient à mes oreilles. En entendant causer ces marins , je
compris le charme que leur vie aventureuse devait avoir pour eux, et l'enthousiasme qu'elle inspirait au vrai matelot Leborgne, Quand j'étais fatiguée du spectacle de la rue, je jetais un coup d'œil dans le grand salon, dont les fenêtres bordaient la galerie; cinq ou six Anglais, aux belles figures calmes et froides, parfaitement bien mis, s'y étaient réunis ; ils buvaient du grog et fumaient d'excellents cigares de la Havane , en se balançant mollement dans des hamacs de Guayquil suspendus au pla^ fond.
Enfin, quatre heures arrivèrent; nous montâmes dans la voiture. Le conducteur était Français , et toutes les personnes que je trouvai là parlaient français ou anglais. J'y rencontrai deux Allemands, grands amis d'Althaus , et fus de suite en pays de connaissance.
Depuis mon départ de Bordeaux , c'était la première fois que j'allais en voiture; j'en éprouvai un plaisir qui me rendit tout heureuse pendant deux heures que dura le trajet; je me croyais revenue en pleine civilisation.
La route, en sortant du Callao, est mauvaise; mais, après avoir fait une lieue, elle devient passablement bonne, très large, unie, et donne
peu de poussière. A une demHieue du Callao , sur la rive droite de la route , gisent des ruines très étendues de constructions indiennes. La ville dont elles retracent l'existence avait cessé detre, lorsque les Espagnols conquirent le pays. On; pourrait apprendre probablement, par les traditions des Indiens, ce que fut cette ville et la cause de sa destruction ; mais , jusqu'ici , l'histoire de ce peuple n'a pas inspiré assez d'intérêt à ses maîtres pour qu'ils se livrassent à ces recherches. Un peu plus loin, à gauche, est le village de Bella-Vista (Belle- Vue), où se trouve un hospice destiné aux marins. A moitié route, notre conducteur s'arrêta devant un cabaret tenu par un Français; après l'avoir dépassé, la ville se découvrit à nos regards dans toute sa magnificence ; les campagnes environnantes , vertes , de mille nuances, offraient la richesse d'une vigoureuse végétation. Partout, de grands orangers, des touffes de bananiers, des palmiers élevés, une foule d'autres arbres propres à ces climats étalent aux yeux leur feuillage varié; et le voyageur, en extase, voit les rêves de son imagination surpassés par la réalité.
A une demi - lieue avant d'entrer dans la
ville, la route, bordée de grands arbres, forme une avenue dont l'effet est vraiment majestueux. Sur les bas-côtés , se promenaient un assez bon nombre de piétons; plusieurs jeunes gens a cheval passèrent aussi auprès de notre voiture. Cette avenue est , me dit-on , une des promenades des Liméniens ; parmi les promeneuses ? il y en avait beaucoup en saya ; ce costume me parut si bizarre, qu'il captiva toute mon attention. La ville est fermée, et, au bout de l'avenue, nous arrivâmes à une des portes. Ses deux pilastres sont en briques; le frontispice, qui portait les armoiries d'Espagne, avait été mutilé. Des commis visitèrent la voiture, comme cela se pratique aux barrières de Paris. Nous traversâmes une grande partie de la ville; les rues me parurent spacieuses et les maisons entièrement différentes de celles d'Aréquipa.
Lima , si grandiose - vue de loin , quand on y pénètre, ne tient plus ses promesses, ne répond pas à l'image qu'on s'en était faite. Les façades des maisons sont mesquines , leurs croisées sans vitres ; les barreaux de fer dont elles sont grillées rappellent des idées de méfiance, de contrainte, en même temps qu'on est attristé par le peu de mouvement qu'offrent presque toutes
les rues. La voiture s'arrêta devant une maison d'assez belle apparence; j'en vis venir, du fond, une grande et grosse dame, que je reconnus de suite d'après le portrait que m'en avaient fait ces messieurs du Mexicain, pour être madame Demielle. Cette dame vint elle-même ouvrir la portière , me présenta la main pour descendre , et me dit, avec l'expression la plus affable : « Mademoiselle Tristan, nous vous attendions ici depuis longtemps avec impatience. D'après tout ce que MM, Chabrié et David nous ont dit de vous, nous serions bien heureux de vous posséder parmi nous, »