‹ Pérégrinations d'une paria, tome 2Chapitre 4 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

empruntées. Ah! Florita, de pareilles impudences me font sortir de mon caractère. Venir voler les gens, chez eux, à main armée, et, à l'infamie ajoutant la dérision, enregistrer les sommes volées sous la dénomination de prêt, voilà qui passe toute effronterie....

Mon oncle, quelle heure est-il?

— Huit heures.

— Eh bien, je vous engage à partir, car je Sais qu'on doit, à dix heures, publier par la ville l'ordonnance qui met à contribution les propriétaires.

— V miment ? Alors je n'ai pas de temps à perdre; je me décide pour 4,000 piastres.

Ainsi, pensais-je, par un équilibre providentiel, l'argent que l'iniquité 'me- réfuse, la violence ,1e râvit; si je pouvais croire à une vengeance divine, n'en verrais*-je pas là un exemple? Mon oncle n'estai! pas frappé dans ce qu'il à de plus cher? comme si ©ieu eût voulu que l'injustice fût à son tour victime de l'injustice?

Mon oncle revint tout content.

— Ah ! Florita , comme j'ai bien fait d'agir selon vos conseils. Figurez-vous que ces coquins ont déjà fait leur liste. Le général ma très bien reçu j mais ce Baldivia avait l'air de deviner le

motif qui me faisait venir; son regard semblait me dire : « Vous nous apportez votre argent par crainte que nous ne vous eu demandions davan* tage* vous n'y gagnerez rien. » Heureusement je suis aussi fin que lui.

A dix heures, on publia par la ville el bundo ( mandement fait à cri publie); non, jamais de ma vie je n'ai vu une telle rumeur I Althaus vint chez moi riant comme un fou : — Ah ! cousine, que vous êtes heureuse de ne pas avoir d'argent l aujourd'hui ceux qui en ont font une mine bien pitoyable, et j'aurais peine à vous voir, vous, qui êtes si gentille, faire une telle grimace ! Maintenant me voilà chef de l'étatmajor du généralissime Nieto ; cela me vaut déjà 80P piastres ! L'aimable docteur Baldivia avait porté sur son haùdo Manùela Florez d'Ak thauspour la modique somme de 800 piastres-; mais, comme tout, dans cet heureux tem*»s^ se fait au nom du pouvoir militaire, ledit hamdp esi arrivé à mou bureau et, avant de le signer , j 'ai eu |a bonne idée 4e lire les noms des victimes. Parvenu à celui de mon illustre épouse, je l'ai rayé sans iQêœjmmie, et suis allé chez le général où , criant bien fort, j'ai dit que je trouvais très extraordinaire qu'on eût porté

ma femme pour 800 piastres, quand la sienne, ni celles des autres membres du gouvernement suprême, ne figuraient pas sur le bando pour un réal. Maître Baldi via a voulu répliquer, en disant « que la nièce de don Pio... >> — Ici , me suis-je écrié, en l'interrompant avec véhémence, on ne doit pas voir la nièce de don Pio, mais seulement la femme du chef d'état-major Althausj et si les loups se mangent entre eux, ma foi, alors, au diable! j'en jette la peau, et vais hurler dans une autre tanière. — En prononçant ces paroles, de ma douce voix, j'ai fait sonner mon sabre par terre et retentir mes éperons d'une telle force, que le moine a pris sa plume pour rayer le nom de ma femme. Le trouvant bâtonné, il a pincé les lèvres, a pâli, et son regard cherchait à pénétrer d'où provenait mon assurance y mais , de même qu'à Waterloo, j'étais ferme comme un roc, et, le regardant en face, je lui ai dit : — Camarade, dans cette affaire, chacun de nous aura sa besogne : à vous de fabriquer les bandos qui extorqueront l'argent des bourgeois, et à moi de les faire exécuter. Je pense qu'en cette circonstance mon sabre sera aussi utile que votre plume. Le camarade a compris. i et je vous assure, Florita , que

eette sortie soldatesque , comme vous allez la nommer, a fait un très bon effet.

Vers midi, ma cousine Carmen entra avec l'expression d'une joie concentrée :

-—Florita, je viens vous chercher ; chère amie, levez- vous; il faut absolument que vous veniez vous asseoir à la fenêtre de mon salon pour jouir avec moi du spectacle qu'offre la rue de Santo- Domingo, voilà de ces événements à faire figurer dans votre journal : j'ai déjà pris note pour vous des deux plus curieux. Vous allez vous envelopper dans votre manteau, vous couvrirez votre tête de votre grand voile noir , je garnirai le rebord de la fenêtre de tapis et de coussins; vous serez là comme sur votre lit, et nous nous amuserons comme des reines.

tt Mais, cousine, que se passe-t-il donc dans la rue de Santo-Domiago?...

— Ce qui se passe ! le spectacle le plus amusant qu'on puisse xoir ; vous verrez tous ces propriétaires, avec des sacs d'argent sous les bras, la figure pâle, allongée, allant comme des gens que l'on mène à un auto-da-fé. Ha! venez vite, Tlorita; dans ce moment nous perdons beaucoup.

Entraînée par ses instances, j'allai m'installer

à sa croisée. Carmen avait raison ; je trouvai à y faire d'intéressantes observations.

Ma cousine est remplie de cet esprit sourdement méchant, assez ordinaire chez les êtres qui n ? osent pas se mettre en lutte ouverte contre la société dont ils ont été victimes : elle saisit avec empressement toutes les occasions de se venger de cette même société qu'elle hait; aussi accostait-elle chaque individu qui passait devant nous, et se pîaisait-elle à lui retourner lé poignard dans la plaie.

— Comme vous voilà chargé, senor Gamin?

Où allez-vous donc porter ces grands sacs de piastres?..», vous auriez là de quoi acheter une jolie petite chacra pour chacune de vos filles.

— Comment, dona Carmen, vous ne savez donc pas qu'ils ont eu l'iniquité de m'imposer pour 6,000 piastres! !

— Vraiment, senor Gamio! Ah! cela est affreux!!.*.; un père de famille, un homme si rangé, si économe, qui se prive du nécessaire pour entasser sacs sur sacs: voilà qui est d'une injustieé révoltante !

— Oui, vous le savez, si je me suis; privé pour amasser; eh bien! voilà les fruits de mes écono-! mies partis d'un seul coup! ils m'enlèvent tout!

— Et encore , don José, si vous en étiez quitte pour cette somme?...

— Hé! mais croyez-vous donc qu'ils m'en prendront d'autres?

*~ Don José, nous vivons dans un temps où les honnêtes gens n'ont pas la liberté de parler; il faut recommander son ame à la sainte Yierge , et prier pour les malheureux qui ont de l'argent.. »

Le senor Gamio, les larmes dans les yeux, tremblant de crainte, quitta la croisée de Carmen avec le désespoir dan» le cœur.

Après lui vint à passer le senor Ugarte, homme aussi riche que mon oncle, mais beaucoup pte avare* Dans les temps ordinaires, Ugarte va avec des bas bleus, des souliers percés et un habit rapiécé ; ce jour-rîà, exaspéré par la douleur de l'avare , neut-être la plus forte de toutes les douleurs , il avait mis, croyant de cette manière en imposer sur ses richesses, tout ce qu'il avait de plus déguenillé; accoutré de haillons de toutes couleurs, son extérieur t sa mine étaient des plus grotesques. En le voyant, je ne pus m'empêcher de partir d'un éclat de rire.

Je cachai ma tête dans mon voile, pendant que. ma cousine, habituée à maîtriser ses émotions ,

Faisait parler ce pauvre riche qu'on eût pris pour un mendiant, et qui cependant possède 5 à 6 millions de fortune.

— Pourquoi donc, senor don Ugarte, vous éreintez-vous à porter des sacs de ce poids?

N'avez-vous pas un nègre ou un âne qui pût vous éviter cette peine?

— Y pensez-vous, dona Carmen, confier des sacs d'argent à un nègre ! Aidez-moi un peu à poser ces sacs sur votre croisée; il y a là 10,000 piastres ! ! dona Carmen, et presque tout en or ! ! . .

— Oh! senor , la couleur n'y fait rien ; mais je conçois qu'il est dur de se dépouiller ainsi de belles onces 1 , qui reposaient tranquillement au fond de quelque cave , pour les donner à des gens qui vont les faire circuler.

— Les donner ! dites donc qu'ils me les volent ! car, comme la Vierge est au ciel avec son Fils très saint, si ce n'est qu'ils m'ont menacé de me mettre en prison, et que, pendant mon emprisonnement, ma femme aurait pu me dérober mon argent, je me serais fait brûler, plutôt que de leur donner un maravédis! Mon pauvre argent ! ma seule consolation ! ils me le prennent !

1 Dans le pays espagnol, le quadruple prend de son poids la dénomination d'once.

L'insensé, dans le paroxysme de sa douleur, se mit à pleurer en contemplant ses sacs comme une mère en présence de son enfant mort. — Ma cousine rentra dans le salon pour rire tout à son aise. Quant à moi, je considérais ce malheureux avec un sentiment de pitié ; je le croyais atteint d'aliénation mentale, et la démence excite tout mon intérêt, toute ma compassion. Mais bientôt je ne vis plus en lui que le vil esclave de l'or, l'homme sans cœur pour ses semblables, s'isolant de tout, étranger aux plus chères affections çje notre nature, et je ressentis le plus profond mépris pour ce misérable qui, riche de 6 millions, se couvrait de sales haillons. Cette guerre civile, pensais-je, est dans les décrets de la Providence; les extorsions du pouvoir militaire auront au moins pour résultat immédiat de faire circuler des métaux dont l'unique utilité est dans la circulation, en attendant qu'un besoin unanime d'ordre et de sûreté amène rétablissement d'un gouvernement protecteur.

Ma cousine, qui était revenue à la croisée, offrit un cigare à Ugarte, sachant que c'était le meilleur moyen de le rappeler à lui-même; Ugarte n'offre jamais de cigares à personne, il

a toujours, au contraire , onhlié les siens, afin qu'on lui en fasse la charité; c'est un maravédis d'économisé;

Tenez, senor don Ugârte, voilà un beau cigare de ta Havane A de contrebande; il coûte deux sous.

— Merci, seùorâ, vous me faites là un véritable cadeau; c'est pour moi une réelle jouissance de fumer un boncigâre* mais vous sentea que je ne puis" y mettre ce prix .

— Hélas ï seiïor, avec le quart d'un de ces sacs , il y aurait de quoi acheter des cigares de la Havane gros comme les tours de Santo^Domingo; mais, après dépareilles spoliations, vous voilà privé pour tonte votre vie de bons cigares.

^Eh! ce qu ? iï y à dé plus horrible, dona €armen , c'èsï de* voir* llnjustâce avec laquelle on me traite; m^pdsér à 10 ! ,€00 piastres!

moi, pauvre homme qfui n'ai pas? un habit à mettre . Mes ennemis rfte disent riche ; moi riche F Sainte Tiergeî parce que j'ai déox ou trois pe** tites propriétés, qui me coûtent plus quelles; ne me rapportent; il est notctre que', depuis six ans, jè h'aî pas reçu une {Castre de mes fermiers'; Lépeu d'argent éb)nptâîttt que j'avais, je l'ai prêté à des gens qui ne me le rendent pas ;

enfin, c'est au point que souvent m'a femme n'a pas dte quoi aller au marché.

— Et cependant, senor, depuis ce matin dix heures y eï il nes€ que midi, vous avez retrouvé ces sacs d'or dans 1 quelques coins. ..

Le pauvre fou regarda ma cousine avec un air épouvanté.

— Qui donc vous l'a dit ?

—Vous ne l'ignorez pas; tout se sait dans ce pays-ci ; on va même jusqu'à dire que vous avez, dans votre eave , un tonneau plein d'or?

— Sainte Vierge ! quelle méchanceté ! quelïe calomnié F Quoi ! mes ennemis vont jusqu'à dire que j'ai un tonneau plein d'or ? Ah ! mais il n'y a phis moyen d'y tenir ! Doua Germât* , vous n'en croyez rien, n'est-ce pas?*.. Mademoiselle, ce sont des mensonges* infâmes ! ne les croyez pas!... Saint Josephr l ils me feront perdre la tête!

. L'insensé se rechargea de ses sacs; sa figure prit l'expression d'une sombre folie ; ses muscler se contractèrent ; il tremblait de tous ses membres*; on voyait qu'iï souffrait horriblement; 0e mendiant, pliant sous le poids de sd» or^ s'éloigna; aussi vite que le lui permettait son iarde&nv

— ■ Carmen, vous êtes bien méchante; vous êtes cause que ce malheureux deviendra tout à fait fou.

— Eh ! la grande perte que ferait le pays !

Un pareil homme suffit pour déshonorer la ville où il est né. N'est-ce pas révoltant de voir un millionnaire , couvert des haillons de la misère, entasser toujours pour ne jamais jouir, et priver les malheureux de travail en enfouissant ses richesses. La ville renferme cinq ou six individus énormément riches , et c'est à qui d'entre eux sera le plus cancre; ce sont autant de sangsues qui aspirent incessamment l'or et l'argent de la société et ne lui en rendent rien.

L'indignation 4e Carmen était fondée. Dans les pays où l'argent, comme véhicule du travail, est mis par rétablissement des banques usant de papiers monétaires à la portée de tous ceux qui ont de l'industrie , l'avare est un fou dont tout le monde se rit ; mais , da,ns les pays arriérés, où l'or a conservé toute sa puissance , l'avare est un ennemi public qui arrête la circulation de la monnaie et rend le travail onéreux ou impossible même par l'exorbitance de ses exigences ; qu'on ne s'étonne donc pas que les masses exploitées par la cupidité de quel-

ques uns se réjouissent et appuient, de leurs forces , les extorsions du pouvoir ; elles se vengent de celles que chaque jour elles endurent. L'invention des temps modernes la plus féconde en résultats est peut-être , après l'imprimerie , celle des papiers monétaires ; ils sont venus mettre un frein à la puissance de l'or en lui faisant concurrence ils ont rendu l'acquisition des richesses toujours possible au travail habile et constant ; en un mot, i îs ont anéanti l'usure et l'esclavage du talent. Dans tous les pays où le système de crédit public ne mettra pas l'argent ou îe signe qui le représente à la portée du travail *, les gens à argent seront aussi odieux au peuple qu'ils L'étaient' aux Romains , que les Juifs au peuple du moyen-âge , et, en toutes occasions, il se montrera disposé à prêter son appui au pouvoir qui les dépouillera.

« Le système de Gre'dit de l'Angleterre et des États-Unis a enfanté des prodiges, en donnant au travail un immense développement ; sou exagération a sans doute occasionné des crises commerciales , mais elles n'ont été que des calamités passagères} le commerce est toujours sorti de ces crises plus florissant que jamais, et l'expérience acquise va faire prendre des mesures dans l'un et l'autre piiys qui en préviendront le retour. Sans ce système, comment ^'Angleterre aurait-elle pu faire supporter au peuple l'énorme- fardeau de ses taxes en présence d'une aristocratie qui possède tout le sol.

Comme nous terminions les réflexions que lavarice du senor Ugarte avait provoquées, don Juan de Goyenèche s'approcha de nous, Il était tellement défait, que je crus qu'il allait tomber. Carmen l'invita à entrer,

— Je vais chez don Pio, dit-il; j'espère qu'il pourra me prêter de l'argent, autrement Dieu sait ce qu'il va arriver de notre famille. Vous savez» mesdames, que ces gens... (dona Carmen, il n'y a pas de danger qu'oja nous entende ?

regardez donc à la fenêtre si quelqu'un ne nous écouterait pas) , vous savez qu'ils ont eu l'impudence d'imposer notre vénérable frère, l'évêque , à 20,000 piastres ! ma sœur a été taxée à 5,000 et moi à 6,000. Ainsi , voilà 31,000 piastres enlevées, d'un seul coup , à notre fortune! Ah! Florita! combien donnerais-je pour être à la place de notre frère Mariano ! ïl est tranquille , lui ; jouit paisiblement, à Bordeaux, de ses revenus : ce n'est pas d'aujourd'hui que je me repens de lui avoir acheté tous les biens qu'il possédait ici , et , plus que jamais , depuis cette révolution , je déplore l'insigne folie que j'ai faite de m'être enchaîné dans ce pays.

— Don Juan , dit ma cousine , tout ceci n'est qu'un orage ; lorsqu'il sera passé , vous rede-

viendrez roi. Par sa dignité, votre frère est ici le premier, comme vous Têtes par vos richesses. Cette position éminente , la retrouveriez-vous en France , où le nombre des grandes fortunes ne permet pas qu'on en distingue aucune?

Ah ! doua Garmen , l'avantage d'être quelque chose dans un pays de révolution coûte trop cher pour qu'on ne préfère pas l'obscurité à la vaine jouissance d'une pareille distinction. Songez à ce que nous a coûté chaque apparition d'un nouveau gouvernement : le lihermdor Bolivar a enlevé à notre maison 40,000 piastres , le général Sucre, 30,000, San Martin, tout ce que mon irère Mariano possédait à Lima , et maintenant voilé --Nfeto et Baldma qui om pris à taebe de nous rainer,

Cousin, il: faut un peu de philosophie. Les billets, gagnante et perdants sortent de la roue de èa fortune ; on ne peut toujours se saisir des premiers. Votre père est venu dans ce pays sans rien j il y a amassé êe grands biens ; votre frère, idon Emmanuel^ aujourd'hui comté de ^ua^qui, a , «fi^on , 20 millions à lui ; tout cela provient du Pérou r ekioyez-vous réellement, don ^u&n ^ que si votre père fût resté en fêis-

caye, vos frères seraient, l'un, évêque, et l'autre grand d'Espagne?

J'interrompis la maligne Carmen, qui se plaisait à torturer cet autre Ugarte.

t— Cousin, lui dis-je, cet argent vous sera fidèlement rendu ; mon oncle Pio en est convaincu; aussi prêterait-il à ce gouvernement tout ce qu'il voudrait.

— Alors , Florita , dites-moi , je vous prie , pourquoi notre gracieux cousin ne lui a prêté que 4,000 piastres, quand, dit-on, il a conseillé à Baldivia de nous en faire prêter trente et un mille?

v — Mon cousin , il ne faut pas ajouter foi aux on dit; on en rapporte peut-être de vous qui ne seraient pas plus agréables pour mon oncle.

— - Mais , Florita , convenez au moins que cette disproportion est choquante ; tout le monde sait que don Pio est plus riche que moi,

et» m.» m ■ «'-..'

— - Don Juan , dit Carmen , il paraît que c'est le jour où il ne se trouve que des pauvres à Aréquipa ; nous venons de voir passer Ugarte qui n'avait pas de souliers aux pieds...

Il se leva , voyant bien que ce n'était pas de

Carmen, qui le déteste, qu'il devait attendre la moindre consolation.

■~~ Je vais voir, dit-il , si don Pio voudra me pYêter de l'argent; et il sortit.

8 J'espére, Florita, que voilà d'excellents types à mettre sur votre journal? Que pensezvous de tous ces pauvres millionnaires? Ne trouvez*-vous pas que notre illustre parent , M. de Goyenèche, est bien à plaindre? Son père est • tâiïtwé de Biscaye en sabots ; il était bête à manger du foin ; c'est en tout temps une qualité pour faire fortune ; et à cette heureuse époque , il ne fallait pas beaucoup d'esprit pour gagner de l'argent. Il en gagna énormément , se maria avec une cousine de votre grand'mère, une demoiselle Moscoso, qui lui apporta une riche dot| l'un et l'autre, très avares , élevèrent leurs enfants dans ces bons principes, firent donner dé l'éducation aux deux aînés , don Emmanuel et don-Mariano, que vous connaissez. Emmanuel alla ren Espagne j y servit comme militaire et obtint la confiance de je ne sais quel ministre y qui l'envoya au Pérou pour y soutenir la cause du: roi ; quand cette cause fut perdue, il reçut la mission de recueillir tous les débris de l'ancienne splendeur afin de les faire h. 5

passer eu Espagne. Il exécuta cet ordre avec autant fie rigueur que s'il eût été né Castillan; il prit au Pérou tout ce qu'il put , traitant son propre pays, celui où son père avait fait sa fortune, comme un pays conquis. On n'a jamais su au juste combien il avait enlevé de millions aux Péruviens ; mais , ce qu'il y a de très sûr, c'est qu'il en a gardé une vingtaine pour lui ; vous voyez , chère amie , qu'on ne se ruine pas à faire les affairés du roi. Ge fut don Emmanuel qui fit nommer son frère évêque, et Mariano occupait aussi, par son influence, la place de juge à Lima; il en fut chassé par San Martin, qui s'empara de tout ce qu'il possédait à Lima ; et , quoique riche encore de A 00,000 livres de rente , il s'est fait donner , par le gouvernement espagnol, une pension de 20,000 francs à i titré de diédbinma^ement. Je ne vous parle ! pas dès honneurs qui ont phi sur eux , les croix dé S&înt-^Jean , de ; Saint*- Jacques , les titras de eohite àe Guaqùi 1 , de gran4 d'Espagne , etc . , et vpilà ce don Juan qui vient pleurer misère parce que la république lui demande 6,000 piastres* Au diable puissent aller ces étrangers

' j^e t-orate de (iuaçpn est actuellement auprès Je don Carlos» avec la charge dè gratid-écuver.

qui n'accourent dans un pays nouveau que pour le dépouiller ; et, se moquant ensuite de ceux qu'ils ont ruinés , se retirent avec leur butin dans dés villes d'Europe .

] U était évident <jue Ëàrmen éprouvai ( une sécrété joie à se venger de ces avares qui avaient critiqué sa manière de vivre, tout en acceptant ses cigares à deuçc sous, ses dîners et ; ses fêtes. Elle insistait pour me faire retourner à la croisée, mais ce spectacle dé l'avarice aux prises àyec ^oppression me répugnait; il me montrait rîîu^a^ife sous iin aspect trop rnéprisable , et je résistais aux soïHcijations de Carmen.

— Au moins, rlorita, venez voir encore le vieux voisin Hurlado: le bon-homme fait charger Stoïquement ses .6,000 piastres sur son âne; celui-là est philosophe. . .'. . voyons donc ce qu'il va nous conter.

Je me laissai aller a la curiosité de savoir ce que pensait le vieux philosophe en donnant ses piastres.. .

— Bravo, pere Hurtado! au moins, vous ne vous fatiguez pas à porter vos sacs à Fhôtel-a*e-

Carmen , le philosophe ne doit plier que sous IcT Jiote de la sagesse. Mon âne est destiné

à porter des fardeaux , et je ne vois pas pourquoi l'or et l'argent seraient , par exception , transportés exclusivement par des hommes, quand le fer, le cuivre, îe plomb, métaux beaucoup plus utiles, sont chargés sur des bêtes de somme.

— Voisin, je vois que vous vous exécutez de bonne grâce, ce qui est facile, lorsque, comme vous, on possède un tombeau 1 ; mais les malheureux, tels que don Pio de Tristan, Juan de Goyenéche, Ugarte, Gamio et autres ne peuvent, vous le sentez, se résigner aussi aisément.

— Oui, Carmen, vous avez raison , je possède tin tombeau; car la vraie sagesse est plus inépuisable que le tombeau du plus riche des anciens ïncas.

— La sagesse , voisin , la sagesse est chose précieuse, j'en conviens ; mais je vous assure que j'aurais beau être sage comme un de ces sages grecs ou romains dont je n'ai jamais su les noms , que tout cela ne me mettrait pas une once dans la poche.

— Vous le croyez, ma fille, et voilà précisément vôtre erreur .

» On dk, des gens qui ont nue fortune dont on ne connaît pas l'origine , qu'ils possèdent un tcmbeau, parce que les anciens Péruviens étaient ensevelis avec leurs? trésors, et que , îors de la conquête^ ils cachèrent leurs richesses dans les tombeaux.

— Père Hurtado, vous allez encore me faire mettre en colère; il en est de même chaque fois que je cause avec vous. N'allez-vous pas entreprendre de me prouver que c'est votre sagesse qui vous a fourni les moyens d'acheter les sept ou huit maisons que vous possédez en ville, votre belle campagne, votre grande sucrerie; que c'est avec votre sagesse que vous avez élevé vos onze enfants, fait donner à tous de l'éducation, doté vos filles; que c'est dans votre sagesse que vous trouvez de quoi entretenir votre fille, religieuse à Santa-Cathalina, avec un v luxe qui scandalise toute la communauté; à ; faire des offrandes aux couvents, à bâtir une église dans le village où est située votre campagne ?. . . Ah ! laissez-nous donc tranquilles avec votre sagesse; parole Christ! à ce prix-là tout le< monde deviendrait sage. ^ ; <>îi4i. Oui y si les* dispositions à la sagesse avaient été donnéés a?* mondes mais j'ai beau observer attentivement de tous côtés >> je ne découvre aucun* sage ej ne vois que des fous..* Adieu, voisine»^ Ma chère demoiselle Florità , puisque vous allez mieux * venez donc me voir. J'ai encore bëaùcoiip: d'autres choses curieuses à vous montrer dans mon cabinet. Vous avez ; ma chère

enfant, tout ce qu'il faut pour arriver à la sagesse; voilà pourquoi j'aime tant à causer avec vous. ^ f .

Et il s'éloigna.

.— - Que le ciel te confonde , vieux fou! avec ta sagesse, s'écria Carmen. Chaque fois que ce vieil Indien me parle, il nie fait venir la chair de poule. Il possède un tombeau 9 j'en suis aussi sure que de tenjr un cigare à la main ; il §r puise depuis soixante ou quatre-vingts ans, , car ce Sam a survécu ^ux ; plus vieux. Son trésor lui fournit de quoi b^tir des maisons , des églises -, et . faire courir des rivière^ dans sa campagne» Il achète ppuri sa fille , la religieuse , les objets les plus chers qu'appprte;ut l^g^a/vires d'Europe,* et, ^vieil pQcrite;j a ^ l'effrontef ife ; -de venir me prêpl$E la sagesse! &mài qui * depuis vingt ans, endure avec une.^iil»Ù^lipkd^pb^tûli(4 eâp^e^&peiyati^

acheter \w& h pmf$ dWhashde; -soies. En vérité^ Fl<)jrij^i vj. i voilà de>iie:s choses qui me irévoltent ! Jfc m . pasiqué, vous^ays? pas la

Pftptefqu^Jttil'p^^jqu^ vpus<n'#fcz paMa

4w&*>M'%tiûW'<mb mbivoQmv qmn&m possMe les>tfiésjG>iïs â'®&MndteM&,uk vm\r faire étalage

de sagesse devant ceux qui n'ont pas le sou.

Tout lè monde, à Aréquipa, est persuadé que le vieil Hurtado a trouvé un tombeau qui alimente sës immenses dépenses. Quant à moi, 1 je ei ois qué , cornrhp le vieiiiard de La Fontaine, il a rericontré le tifésbV dans son travail , où l comme il lé dit, daris sa sagesse. Certes, te travail intelligent est bien la meilleure sagesse humaine. Ce vénérable vieillard est économie sans avarice, et trè's laborieux : il possède des connaissances d'a^plicaticin très étendues' et bien supérieures à celles des gens du pays. Il a travâillé pendant une longue vie éi à pu mener à bonne fin ses nombreuses entreprises; L'origine dé sa fortuné est, cerne semble, suffisamment expliquée , saris qu'il soit besoin de réçourir i la d&duVérJ* *mi&Mieùfe tfbn ïofa ^AÛ J slirp^îa

se^Mctfe^ ma'lé'bn est

jalo^ef^

naiirtfune^^itîéf * ni **** ; ' ^i[6teh#m'W^ cKè^ëKe^et\je« rëtfral

chez ïïioi. Maigre la lettre que j'avais écrite à la % famille , don Pio continuait à me témoigner une entière confiance, il me parlait de ses inquiétudes les plus secrètes, me consultait sur tout, et cela avec un abandon et une amitié que moimême je ne savais comment m'expUquer. Craignait-il mes ressentiments et voulait-il en paralyser les effets? Je serais tentée de le croire. Je pouvais, par mes relations , lui rendre quelques services, et lorsqu'une personne peut lui être utile, si ^umble quelle soit, dqp Pio a un talent tout particulier pour s'en servir, ainsi que pour assoupir ^s haines de. ses ennemis.

^P«is4çs derniers événements^ la ville avait ço^léteme^ c^{^ ;> 4;||Ûiij^y;. ; <«^e> monotone* d'un a&çafck^

nair,e^ à un.m^emsn^t un. vaca^r^^ perpéluels. Le gpuve^nenient qui pétait organisé au . nom #PrMg»sq. 4ef ait émployer les sommes qu'il

'*YfM?W^4^P^^f^. h mfUre sur pied WHW^--$^-\f^ ? ppur résiste^ a celle de Bermudez. J'étais très au courant de touj ce fHW W ïW^^^^-quajçti^ g^erat ; AJthaus avec sa franchise, et le besoin qu'il éprouvait de

tourner ses illustres chefs eû ridicule , nie rapportait jusqu'aux plus petits détails. La présomption, l'incapacité, l'incurie de ces hommes surpassaient tout ce qu'on en pourrait supposer.: Emmanuel, de son côté, me confiait tout ce qu'Althaus ne se trouvait pas à même de savoir* en sorte que j'étais la mieux informée du pays. SiNieto et Baldivia avaient été, par leurs talents , au niveau de leur position politique, certes h ils eussent pu, avec de f l'ordre, de Féconomie eVde l'activité , satisfaire à tous les besoins du moment, au moyen des sommes énormes qu$s r avaiei|fc extorquées aux malheureux propli^taire^^^mais ,1'argent obtenu sans peine se dépense avec prodigalité : il pétait pa^de.lautes, d'extravagances queues deux hommes ne com-

^1^9M9^ : i9^mc^^ : .^imwIltVîIr^ .felay^ aussitôt

quelles

*WjWft 4p$HpmW .9W%W^',U apportait, étonnait fio^re, acheter immédiatement sabres*( fusils, pou^e^balles , draps, etc. , etc . , ?^&&%rim$ 5ert^<pg*^^ ; à feoi^J^ iQïa pepse bien ^Çt^Çt W^î*^?^ I^e propéder la caisse fut bii%t%^^ pas plus sage-

ment, sans toujefoistoubiier ses iiitjér^is^ei-son- #te îl ; fan^a à Â^quipa un jjurnal dont la

rédaction coûtait fort cher, mais dont il était rédacteur eil chef, avec 1 ,000 piastres par mois d'appointernent, indépendamment du prix qu'il réceVait pOur CMque article dont il était Taùteùr.

Wa nïoîs^ s'était à pëihë ëcoùlé depuis la publication du fameux èàtidct, lorsqu'un Jour Altliaùs étitt^à dans ihà chambre, en riant à ne pouvoir parler : " ; ;

^ Qui petit dbnè provoquer ainsi votre hï^ larité , Cousin? Ëriêbre quelques bévues du nérâlis^ime, je gage? Gbhtez-lë moi vite; : que j'ën-rié àvec Vous. 1 ' S; ^ .-■*4 Ah! ^Plërità, là placé n'est plus tenante^ j'âi taàtî ri depttis èe matin que, d ? horiïiéu¥; je cj^îa^etrêlmWlidé^ ■ "■ : i-' •• "'c

journaliers iéteuse Ab! coquin dé Mmt}kà?

je të pâ^doriiié^de lié-' ^pôuvM^ ^bm^r¥Édrë 4él sMgfe^uredë géométrie : quMa^bhl^til kii é rirë liés^ëtlk ; %iâii^Ék1iëièd^^iftMèlt^ mëfàis tjfo&tà^mTttotfâ ? bii doit être

; Élv ça l MtMus ;i jëlvaié me faeftér i il est

convenu entre po us que je serais la confidente des Joies aussi bien que des tribulations^ je veux rire à mon tour.

?TT n Sachez, djonc^ chère amie, que > ce matin, notre, aimable et prévoyant géne^alm'a fait dire qu'il voulîM't que jMasseranpr ce qu'il appelle son gt^ndwagasin,, c'est tout.- bonnementi la petite chapelle qui tient à -la, prison . Après déjeunej^ j'aitpris deux hommes avec moi* et je , .W&alIgA ^ sanctuaire dont, jusqu'alor s , pu ^i^^tinterdit 1 entité. Ce; n'était; pas- «ans rair son qu'ils . m'en faisaient mystère : devinez , <?fe# e ce ^quei j ai trouvé dans ce mar

-fïi— #?Ais^ qMejSais^je^des sabpeB, des fcsils?

Qui* des ^abr,es^ mais, vous n'en devineriez gas^lg, nom^^ , il y a dans Je magasin , deux

W^h?l&W$ ,W» -jKÇft OKdi^î )ïl s?y trouve dix-

Mf^fe^PS^/ Ms,v^f^9ait f pas n leufs^u>ères.

^Ip/^l^s/^ÇÎ^ïll Birmingham ; ils ne

^#^}^t%îfe>n ^ în^G^i mais un/ innocent

fusils; et les sabres! ho! ce seraient d'excellents instruments pour couper des navets. Je ne vous parle pas des piles de drap bleu , couleur des grenadiers français , et des milliers de ceinturons, de baudriers que j'ai rencontrés dans un coin sans voir nulle part une seule giberne. Le diable m'emporte, il faut croire que des pigeons voyageurs auront porté la nouvelle de la révolution de Lima à ces farceurs de capitaines anglais et français , pour qu'ils soient venus empester le Pérou de tous ces rebuts de bouti^ qïiesi Vous pensez peut-être que toutes ces armes étaient rangées dans l'ordre exigé pour leur conservation ; que les fusils , par exemple , avaient été disposés de manière à prévenir l'atteinte de la rouille? nullement; tous lès objets du magasin entassés pêle-mêle dans là vieille chapfellé, où l'eau tombe dè tous côtè^^ avaient été je»€ômnié dès bottes de fôîn>niâïs n'importe'/ mouillés ou' non , les chiens de 1 'ces fusils n'abicèeront jamais; Allons/ bravës bdtir 1 gèofe^d^éijHÎpà , àctùellemerit vous détèi êt^ Contenté on u vous prend' vb'tre àtgent ^' v^us avez>àu>moïns la satisfaction de le voir ùtiïéïnent employé. ¥èus ; VoMà âVéc un giand magasin , s bu il y a plus de sabres que vous ri'àurëz 1 ja niais de

soldats, . . • où vous avez des masses de drap bleu, lorsque vous êtes sans tailleurs pour en faire des habits, et une belle quantité de baudriers; quant aux gibernes, le capitaine les avait vendues à Santa-Crux. Ah ! c'est délicieux ! dites, Florita, quand vous leur peindrez en France ces bambochades péruviennes, ils croiront que vous chargez le tableau : deux mille huit cents sabres pour sh cents soldats qui n'ont ni souliers à leurs pieds, ni schakos sur leur tête, qui enfin manquent de tout! !.♦. Bravo, mon général! tiijt'y entends, et je dis, pas mal ! Quel fournisseur soigné tu nous aurais fait! ceux de la grande armée donnaient aux soldats des souliers qui ne leur duraient pas huit jours; mais toj, fine fleur des fournisseurs, tu leur aurais donné trois sabres en place d'une paire de souliers. .,• .,. „.„ . .

^Ww^s resta plus.de d>u X heures à bouflbiiTner sur ^es, faits et «lires des illustres chefs de ^ république , et ,eefô { avec une; originalité et UBe que je ne pus m>mpêcher ; d'eu

iMï|'%F^i fW ntt & \ ^9 nc à. don Pia , en grande cpnBdenpe, tout ce que je viens de vous dire. Je ne serais pas fâché qu'il le sût ,

mats je ne veux pàs qu'il l'apprenne par moi .

— Altbaus, vous devriez* donner des conseils à ces; gens-là ; vous voyez bien qu'ils n'ont aucune idée de ce qu'ils doivent faire au tàiliéU dès 1 circonstances graves dans lesquelles leur ignorante témérité les à placéè. ;

■-^ Leur donner des conseils! Ml "FÏéAtà j on voït bien que vous ne connaissez pas enéorë l'esprit dés gens È de ce pays j cè' sont des sôts prësoÉnipttièux qui èrôient avoir éh eux la science infusé* ©ans les premières } anriëès dé mdn së-^ jour en Amérique , commë vous , j ? ëtais peîri& dé leur voir cbmmet^rë autant de fautes' èt leur remontrais y avec fô^nebise , que , s'ils faisaient Stàtiè aupÉre manière^ ! lès choses iraient tniéux; Sàvëz*vbus ëè q&ft'lofi&tVM? 1 Je' ■ me fis diés ?

se méfia de moi , on me fit mystère de tout; cmëm véUs vo^èz cjue '* ëetik^cî- 1 ont fait pour tes* ïfoàtâ tmï il sâûk le'lfetdtâ urgent 5 ^ii^é; a^^#^fe'%ië^ ^co^Mis^cc» , ^ilkPni^sferi^

(Misé mm ^t i éô&mkw màti^UM*

nable. J'eus d'abord beaucoup ft^ftdfiii' ^veë* dé* teîà*geris^ura^ parti, et satfs^f en! inquiéter ; jé les^is'M'ïaîre balourdises et ihé contentai de les plaisanter,

ayàîrt appris, pendant >mpn séjour en France, la > puissance du ridicule quand on s'en sert à propos et avec adresse .

; Mais, AUhaus, tout cè que vous venez de me dire est très alarmant ; de pareilles extra vaganCes auront dés conséquences; fâcheuses pour les habitants d'Aréquipa. Si Nieto achète ainsi toutes les friperies des capitaines européens , il vab se trouver forcé d'avoir recours à de nouvelles extorsions f et , à la* manière dont ils y vont pelles se répéteront sans cesse.

f ^^Ce sera commet vous le dites : F audacieux^ nioine Baldivia fait déjà; son second bmidbi Cette fois , don Pio; ne l'échappera pas : ligàrte 'y fëamio vont être mis à sec; mais c'est surtout ! \ s^tr l^évêque ^et sa ' maison qu'on va frapp&r}. ** AH I ^messieurs; lés bourgeois > vous voulez de la république! Bien^ bien mes amis, nouWrfions: vous montrer ^ qué i^ela coûte

~<>Mt4faiïê m mit àîtmràer ensiridicùle ce «p-n têmê fid^goipvfer^m^ot: à l'absolutisme étai t dans* Kain7aV;îlu éêwm^Mtkem&i mt tes résultats qu^ilî avait ïhém les yeux étaient guère t pâ^opi?es§# îe^mojwertiï i à l'organisation républtr

Les villes de l'Amérique espagnole, séparées les unes des autres par d'immenses étendues de territoire sans culture et sans habitants, ont encore peu d'intérêts communs. Le besoin le plus urgent eût été de les doter d'organisations municipales proportionnées à l'avancement intellectuel de leurs populations et susceptibles de progresser avec elles; de les unir par un lien fédératif qui n'aurait été que l'expression des rapports existants entre ces villes. Mais , pour s'affranchir de l'Espagne , il avait fallu mettre des armées sur pied, et, comme cela arrive toujours > la puissance du sabre a voulu dominer. Si les populations de ces républiques étaient rapprochées, il se rencontrerait plus d'unité de vues , et ces contrées ne présenteraient pas> depuis vingt ans* l'affligeant spectacle de guçrreâ sans^eessei renaissantes. . . • > - i ;

'< i!h& grandi ^événement de l'indépendance! a trompé toutes les prévisions i VAii$$iWGu% dépensé des sommes énormesi i pour te ipiofoqueM^t > depuis que l'Amérique espagnôte est devenue indépendante, le commerce anglais^ a fa|t des ^opérations mineuses. I^e jsenjiin^ent qû^on \k exploité pour excite» ces peupte& hMfa] couer le joug de l'Espagne n'a pas été l'amoU!)

d'une liberté politique dont ils étaient bien loin encore de sentir le besoin > ni d'une indépendance commerciale dont les masses étaient trop pauvres pour pouvoir jouir. On a mis en jeu contre les Espagnols; la haine qu'alimentaient les préférences dont ceux-ci étaient l'objet.

Les yeux fixés sur les prodiges que ta liberté a fait éelore dans l'Amérique du nord , on s'étonne de voir celte du sud rester si longtemps en proie aux convulsions politiqués, aux guerres civiles, ét Yon ne fait pas assez d: attention à la diversité? des climats,- aux différences morales des deux peuples. Dans l'Amérique du sud, les besqins ; sont restreints et faciles à satisfaire. Les richesses sont encore très inégalement réparties^ et ik* mendicité > compagne inséparable toàaiholicisme espa^noît^ est presq^un métier&Mj|p£igtai4 au térouj ^vant l'indépendance, dHnMènses fortuïies faites dansées emplois ^u~ Micspdknsie? commerce fct sf etààleïrien t com-

ïè ,ifet*pêïfcfôiry p$p tfêxploitàtion tiëmèmbM d^ ces fortunes xwpbvmimtfm , te cuiturej des terrfes * fo de la population éték^couverte? de nattée etln?a^pasî^méMoré>sofr^ depuis f- tandis h r\lAmériqafe anglaise les moeurs et h. 6

usages s'étaient formés sous l'empire d'idées libérales, politiques et religieuses; les populations y étaient rapprochées, elles habitaient soUs un Climat qui donne de nombreux besoins , avaient conservé les habitudes laborieuses de l'Europe, et la richesse n'y étant acquise que par la culture des terres ou le commerce régulier , il y avait assez d'égalité dans sa distribution/

On a lieu d'être surpris i d'après les règles de la prudence humaine, que tous Jes gens riches noient pas évacué l'Amérique en même temps que le gouvernement espagnol; il était bien évident qu'ils devaient être les victimes de tontes les Commotions ; leurs richesses , en effet > ont aJimeaté; les guerres , et celles-ci ne cesseront fÉterlprsqu'iin'y sanra plus de grandes fortimes k ^p\i^, Ump\okaiûou des mines diminue ptaâeursy par suite de» guerres, ml &&$çmo$fà&yiàtf lorsque la tranquillité sera rétablie^ les habitants , se trouvant forcés lie se; ^^^ilBs^ue entièrement à k culture des *fflm&ù mi tî^vaii civilisateur fera naîtra gi?a>duelljemeni> parmi eux - 9x ém idées^ d'ordre et de. liberté rationnelle. : v p;,-^,- . ..^o. *\w JU Qnand la Nouvelle des événements de lâma parvint à Âréquïpâ vies hommes qui firent dé-

ciarer la ville pour Orbegoso n'étaient pas mus par l'amour du bien public, parce qu'ils estimaient ce -président valoir mieux que ses compétiteurs 5 mais ils virent une occasion de se saisir du pouvoir, 4'arriver à là fortune, et ils s'tômpre&sèrent é en profiter. Baldivia , qui exerçait une grande influence sur le général Nietd + Je poussa à s'emparer du commandement militaire de tout le département; lui-même, sous les auspices du général, se mit à la tête dn gouvernement civH , et distribua à ses créatures tousses emplois. Ces deux hommes , ou plutôt Baldivia seul , mena louées les affaires pendant trôis> mois jusqu'à ^arrivée de San^foinan.

>lie:raaoiée Mdivia, nié avec d'emmenés talents, a étëiiêievé dans le ipius fametix couvent d'^àtoè* epi^^mim des Jésuites : mk aptitude^ sa prose intelligence l'audace de son caractère

et^&péiseâi^ ^«af'^lwi t&m i«s Regards. Le prêtre JiÈùmà- Mmb^èë le prit t sou s sa protection iamné* dfeiéf p îlmroém étiez %m-? flen> iit sort sèenétaire > etf éonnÈB^tous^ses ^inèà eompWtes^ l'éducation diunîptiïïe tenfime doitt diîCôm{rtàit sé servir joiiari jjîaidyk éevèat bientôt lë eonfidaa* intime àmàmmd'^mmm î eélui^cîoFinitia à tous «es

projets d'ambition. Ces deux prêtres firent un pacte, unirent leurs moyens respectifs d'action pour arriver l'un et l'autre au pouvoir. Luna Pizarro aspirait à l'évêché d'Aréquipa, qui ltii aurait donné la puissance ecclésiastique et près de 1 00,000 piastres de revenu ; toutes ses menées tendaient à cette position ém inente.

Baldivia est un homme d'environ trente-six ans; il a, depuis quinze ans, observé le cours des événements, la marche de l'opinion, et il a bien , reconnu que les temps de la puissance civile étaient arrivés; que le peuple , malgré son excessive bigoterie et sa superstition, accorderait naturellement plus d'autorité aux agents qu'il nomme îûi*même , aux dépositaires dei ses volontés^ qu'aux prêtres qu-un pouvoir extérieur lui ânipose; Le oatholicisme a m du commencer à décliner da jour où y. abandonnant l'élection popdMreyïte sacerdoce iï*à plus voulu? Recevoir ses* fonctions de la conscience des peuples ^ pour les tenir des rois et de» grinces dé l'Église. Èettè reiigiôiiî s>est dès lors arrêtée > et cessant de ps&*~ gressettàvec les<na|tions, elle en a successivement été délaissée; jt c%st>ee qui lui arrivera au Piërou , c est ce ?qut aura lieu partout/ si elle ne s'harmonise pas aux progrès de la pensée humaine.

Baldivia entra dans la carrière civile, se fit avocat, écrivain, journaliste, sans cesser detre prêtre ; il se mît ainsi en position de profiter de tous les événements , se réservant de se couvrir , au besoin, de son caractère sacerdotal, el de s'en servir, selon l'occurrence;, comme moyen d'agression. Luna Pizarro, député d'Aréquipa au congrès national, intriguait à Lima, saisissait toutes lés occasions de fomenter les discordes , d^xcitersies troubles , de provoquer aux révolutions, tandis qu'à- Aréquipa Baldivia faisait j comme ? prêtre , : les. prédications £es plus âirir-

vëque > l'attaquait dans ses :ei^^ ri 4anS'}l^H'artide$:rYirulmtSv de son journal , teitait^i^^Tljul tautè'la population, ^jilje.<4i k aîiiaii s t4ai^;laiboue% lui enlevait tout leiprestige de respecteront le prelaïi avait été psnjuialars entour^^é moine â tant d^sprit^ de logique $ de vébémencej > que chaque article qu'il lançait dans son journal contre l'eveque lui faisait (perdre w&fêgpms membres y. comme disait Mm .^mmMiM^^W^k^^ voix de ltnjp<|t^^ puissance

4e lalvérké s* ^aldiviaï et Imna Bizarrp ne se ; montrèrent pas jplus durs efc impitoyables ën«

vers l'évéque, que le prélat ne l'avait été luimême pendant douze ans envers les malheureux que les devoirs de l'apôtre, les conditions que la ville lui avait faites , qu'enfin toutes les considérations sociales et religieuses lui imposaient la rigoureuse obligation de soulager.

Don José Sébastian de Goyenèche occupe, depuis quatorze ans , , le siège épi scopal d ' Aréquipa : il parvint à cette haute dignité par la toute-puissante influence dans les affaires du Peï'ou qu "avait son frère don Emmanuel* comité de (aruaqui , Htfès én fee^ir alprs à la cour ée Ferdinand* L'évêché d'Aréquipa rapporte annuellement près de 100,0 W piastres { mais YévëqtoGWt obligé, d'apis les 4ondit ions» itn* posées? pari la ville ett*<kti allouâtes cotte somme , &èm distribuer une tp$èû&"&\œ pauvres, dette obligation v qui serait injumusê au caractère a|>ostoliqne^'un évêque la> charité «étaÉÉ in* faiMibîement la vertu des prélats nommés les

garantie m suffisante de?la bifenfeisa nc© du senor de4io^nécy&. J^ai déjà* dit que ïe vice dominant <k cetteifaiiuMe esfe llavartee^ elle> est chez lièvê- ^ue^portéë à une ècandaleus© fexagéra tionl * . . non seult^e^t il foustraits lès pauvres des aumônes

auxquelles ils avaient droit sur son énorme revenu^ mais encore il commettait journellement des actes de la plus révoltante dureté. Une pauvre veuve^ dénuée de toutes ressources> cm proie à la maladie et se débattant avec la misère, venait-elle lui demander des secoure, Févêque lui faisait remettre un réal ( AA sous )} un père de famille se cassait^ il un membre ,11 lui envoyait une aumône légale valeur. Une dame pauvre, de très bonne maison , ayant peEdiPsa' fille quelle aimait; tendrement , aMa^Kk joup chez Fév,êque le fïrier xib lui donner trois piastres (45 francs ) qui lui manquaient pour élever] une modeste letembeattde mn enfant$i l'évêqné les ma grand'mère mourut , lest pauvres, qui tous suivirent le convoi jus*qu'au cimetière , Répétaient en pleurant : m Nous twè %^e*£femm« ^ qufonnus donnaiè plut Êvêque Ans? mnfce l^nnéeif « iiattWjtolui

l0^^l|^nt;,#£n^î^ «si devenu atà&tt^AgMâiëè^^ commet i^ÊÊ^êm^i^^^M'lm^k^0nè09i Mais si son

destie, à se concilier ie respect de tous : le mendiant déguenillé > auquel on refuse l'aumône, se sent honoré, d'être salué par un prélat couvert de soie cramoisie , ayant une chaîne d'or au cou, une belle bague au doigt, et suivi de quatre prêtres richement vêtus. . La sœur était aussi très gracieuse envers tout le monde et les frères également. Sons, cette apparence de rustique sim^ plicité, ils apprécient tous avec assez de justesse le cœur humain pour connaître la valeur attachée aux politesses qui descendent de haut, et croient pouvoir les' offrir en compensation des yertui qui leur manquent^ : i u ;

Baifliviai frappait justelen attaquant i ? évêque, etiproinisi^unl eifet; correspondant à: lawgjfcavité 4ei;ses>accn$at^ son journal,

u^isuiteiïdtoâf lfi$ daiisj lesquelsbâbidépelgn^ MâNar&esidiiî prila£ bsous les couleurs Jes fins odieuses ; e&ipêWMl0$<mtâï porté* |t son- comble l 1 indignation puhM<|afê i il prouva^que ^ l^pendant toute^la jdurééi t de smr ^piscopat ,îM. deij6oye-r nièchêa'àvaitîdistp

gentsi^Jla villèviou aux curés des campagnes, quàs4^0^^piasÉ?es 'j tandis qu'il aurait du en affecter ^à^Ç^k^ cet usage, sur lesr4QO,00O que là v|He ià- allouait ,v à son : évèque $ puis ,

établissant le compte des sommes volées aux pauvres, il démontra que, dans le cours de douze années, i) leur avait été soustrait une somme qui se monta it , avec les intérêts , à 20Oy0O& piastres (un million et plus de notre monnaie) j et le moirie demandait à grands cris que révêque fut forcé à restitution. Tout le monde^ même les amis- de la famille Goyenèche^*nè ? pouvaient ^empêcher de reconnaître la vérité ides calculs de Baldivia et des conclusions qtiïit ën déduisait. Pour «foute réponse, le&Goyenèche se? récriaient sur ï'ïr révérence' % l#scanddle de? pareilles attaques , refusant d'entrer autrement dans »la question; Batdivia n'abandonna ^pas^sa ^roi#^4l poursuivit l'évêque aviciuise^çonsstahce et une- force de logique qui riëduf siren t mi : silence les timides défenseurs du jîrélat. h&ïhh&êa? moine audacieux? était de le 1 ti?a^u^è^vantï un; tribunal de haute juridic- WÊ^f00^iim ^accusation de péculat. M. de ^oyeiiàdhe^ d'une chétive santé , eut succombé SOu^^a^^QiiÉefâd^un ^el* procès y ou ; se serait vu ^r^é?dMoi3her *sa démission. Une fois l'arbre abattu y i Bakli v ia #apwt couîtu aux branches | et 'ljÉ^|F|&^^ pour parvenir

a occuper île siège de ven/u vacant.

En organisant le nouveau gouvernement, Baldivia n'avait placé sous ses ordres que des gens extrêmement nuls , afin de paralyser toute opposition et d'avoir constamment à» sa- disposition -de dociles instruments. Il nomma préfet don Emmanuel Cuadros, homme tout à fait incapable, mais qui se recommandait à' son choix parla haine implacable qu'il portait aux Goyenèche. Le senor Guadros avait demandé ma de^ moiselle de Goyenéche en mariage ; cette dëmoi* selle , ique sa fortune rendait exigeante , avait déjà refusé* de nombreux partis $ le senor Gua~ dros fut , je crois , le vingtième éconduit ; elle se fâchait à chaque proposition nouvelle qui lui étefaMt&t disant tout haut « qu elle ne concevait pas comment! de& hommes, n'ayant poiu? toute fo^t^ne? qné^0 h 80^ 000 piastres y osaient venir lui olfeiriune; piastre en< échange d'juitô onc&vm Le sènor Guadros d'Cteeneto i appartenait à mm tris» bonne famille de Gadix : aussi jorgueittcM que sot^ et- furieux de voir qubn^mèsurail son mérite au* nombre de ses piastrésï^ iil /devint l^ennemi ^ fcéeonciëable dè' cette famille et v lorsqu'il fut m* place , 4a pauvre Uarequte pâfa bien cher le refus > un petr hautain , qtôelté avait fait du senor Guadrosv

Ainsi quAlthaus me l'avait annoncé , Baldivia fît paraître son second bando un mois après le premier ; cette fois , mon oncle Pro fut taxé à 6>QÛ0 piastres; il se récria, mais il fallut payérr duits la journée même : le bando portait que les retardataires seraient conduits en prison. L'évêque fut imposé à 30,000 piastres!

son frère à 6,000 et sa sœur à pareille somme , Ifgarte à 10,000 : il en eut des accès de folie, eè sa femme fut obligée de Temmener à la campagne, lie pauvre Ganiio faillit en mourir. Une de mes cousines , nommée Gutierrez , fut la sèïile qui montra du caractère; elle s'opiniatra à ne pas payer i et Fon né put réussir à Fy contr^fedre. Tonte la vHlë fut dàtns une telî&éxâs* péra*ioBvqttë Kiéto n'osait plus sortir dans les rues ^ ^ëtl l'audacieux Baldivia , qui; depuis longtemps,* se côètumaifc presque toujours en bourgeois ^jugea prMënt de reprendre le froc, li^ abi fr de ntoinë a encore conservé de V ih~ flùence «sur là pdpulaeey et Baldivia s'inquiétal|>fë#t péu^te ressènrinieht des propriétaires. Après avoir levé cette seconde contribution, qui ne fut pa$^mieux employée que la première , 6û{$f Une ré^iiisit}on de chevaux , puis de juments , de mules ; et y à la fin , on enleva jus-

qu'aux ânes. Toutes ces extorsions épuisaient ies malheureux Aréquipéniens; ils les supportaient en murmurant ., sans avoir le courage de s'en affranchir, lorsque la levée d'hommes, ordonnée par le général Nieto, vint mettre le comble à leurs douleurs et à leur indignation. Le peup!c péruvien est anti-triilitaire ; tous abhorrent l'état de soldat; l'Indien même préféré se tuer! que de servir. D'abord les, Aréquipéniens refusèrent net d'obéir à l'appel du général ; Baldivia eut alors recours à la persuasion, et, dans une sériu d'articles de son journal , il sut si adroitement intéresser leur orgueil, que tous les jeunes gens s'enrôlèrent volontairement. L'habile moine, exploitant leur vanité, leur ignorance, les com> parait aux %artiates , anx Romains >, et éniin, $11$, immortels JRavisiem^ çle A 830 ! M ; parvint-, au moyen de ses flatteries , à exciter leur émulation, et citait à qui d'entre cux> jeunc£<ou vieux, se mettrait au rang des défenseurs dé la. patrie. Je me rappelle que les articles du moi ne ; commençaient toujours ainsi; : « Ajréqùi ?

« Mon ouèlé m'a raconté que, pendan t ses vingt années de guerre au . Pérou, chaque fois qu'il avait des fleuves à traverser' 'au des précipices A côtoyer, il perdait un grand nombre de soldats indiens 'qui se jetaient eùx-niêines ! dans îfe fleuve 'ou ïé précipice , préférant cÇlte mgri. affreuse à la vie de soldat.

pëniens! la république du Pérou s'attend à trouver ,eix vous des défenseurs, ne voulant plus que sa noble cause soit défendue par ce qu'on nomme soldats. » Une autre fois, il leur disait ; a Arëquipéniens! vous êtes tous libres : le chef n'est pas plus que le subordonné, le subordonné est: autant que son chef j plus de soldats partirons, rien que des frères > des hommes libres, des défenseurs de la patrie, etc., etc. » zajrri -vérité;, nie disait Althaus, je suis tçnjé de croire , avec les .? vieilles femmes , que ce moine damné, a trouvé les cornes du diable, qui donnent , disentr-elles la puissance de faire d^fflÉ^le*,. ^«P^feïW^ie^W'Jïrùleî une te ; ( ^rfej# ;• mm > assure * qu'il me

tire :#!P?<?m«k- &nlmm* \ général, qui est p$tj$£^x^qmme une perdrix , m'avait donné la corvée d^aller fouiller dans les maisons pour y ^rir^spon^crits ^ui çUe voulaient pas se

i tout.

i ^esogn^^P%m>âl|î c^l^a^p-beos de-jG^iççi^iq^', j% vmmniven

été, enjtouré, de, la

m#m m? ^uppfie%, des enfants qui

m'auraient sauté au cou pour mè caresser* je n'y aurais: pu résister. Je suis dur sur ie champ de bataille > parce que là j'ai appris à letre, et que c'est une nécessité ; wiais, avec des malheureux qui souffrent et pleurent, je soufêre et pleure aussi.

— Ah! cousin;, je vous reconnais à ces paroles > >et je vous aime! Althaus, vous n'étiez pas fait pour tuer des hommes. . . <.

— Floritay je n'ai cependant jamais été plus bea^ qu'à Waterloo, et là je tuai&des hommèsw.

Four Meu î ne me parlez pas de votre Waterloo t ce mm me fait frissonner d^hotf*reur; je ne fuis l^ntëndre sans être péftibîëmeiïft affectée. Vofôé disiez donc , cousfe , que te rpèm Bkldivk; es* pàrveiïu à faire v^nii* vos conscrits Wm SttolsV J sans user ënvers ëu5f de eotttraiirtë? ' .^'l \ .'

^ îC^st îtltt Mt ;< Érês vrai ; ir \é§ mràm âm îAfexandfé^ dès César , des Pa^olébn l y il ieur «parle ^eu grëé et en îatàri :■, ^ ^urtfere i entre noiïs , leur di«41 , 'dans ces laiigu^aftu ûqms') ^fâ'iiè SOnt êé ténues bêtes , ifëS pbl« troni* ëtcvv^te. * bar> le diable >m emp(#te $ %# myùêê twus tes leè«éurs èit moitié sftit'fë fàtfoii En^e autres belles phrases qu'il leur débite*

n'a-t-il pas l'impudence de leur dire que l'Europe, le monde entier les contemplent ! qu'à Paris on va être jaioùœ de leur valeur! que saisie, moi, toutes les fariboles qu'il leur dit... Pourquoi donc ne lisez,- vous pas son journal et ses sublimes proclamations avec exacti*tude ? Je vous assure que ce sont des pièces très curieuses*

Je lis tout ce que ce prêtre écrit; mais j'évite d >ea parler, parce que cela me fait mal ! . . . Il est impossible de se jouer de tout un peuple a me plus d'effronterie .

,*m Hé ! Florita, pourquoi tout ce peuple est-il assez béte pour se laisser jouer par cet intrigant. <£es imbéeilles "Bém viens sont tellement gonflés- d'orgueil , qu'ils ont la stupidité de ci^|r^^t'Ms>'Si^]^éfii€int -fe&> Valeur et en i&telligettcè ïkeiï*'* àlefrandre , les César et leà Nalié trien ! ils u^tront '-%m ëe qu'ils mêtiftkiiïï >A\ faut qi^îls ï paient leur sottise, tl»^i^li«^ât" le- : â^sii^e' > te renard s'en saisira et leur rira au nez. Vous êtes bien îroinnè d^^r^kdi^è n^ié-pOtir* '^u£5 rièg donc avec ^F^54ètuis >S0ttiseg. Voias^savez qu'il fc'orga^ nise^ Tun corps de gardes nationales y à 4'iri8ta> de Paris Je çsoi»> jbeïle ! coiisme r que c'est pour

vous plaire que , depuis votre arrivée , tout se fait ici , selon la mode parisienne , al uso de Paris. Ce corps d'armée se nomme les immortels : c'est à pouffer de rire ! Ils sont venus aujourd'hui me prier de leur donner quelques notions de Vart militaire, absolument comme on irait , chez un maître de danse, lui dire apprenez-moi , en deux ou trois leçons, à aller en avant deux.... Misérables pékins! quelques notions de Fart militaire! mais, bande d'épis ciers , il y a trente ans que moi , né dans les camps, j'étudie l'art de la guerre, et je ne suis encore que de la Saint-Jean à côté des grands capitaines qui ont ébloui le monde de leur gloire! Ah! si mes anciens camarades de Far* mée du. Rhin me voyaient faire manœuvrer ces poupées de Péruviens , riraient-ils \ Pieu,; riraienHl 8 - Heureusement qu'en Allemagne on ne s'occupe guère des faits et dires des imnipr-* tels J^ruviens : n'importe , je suis fâché de n'avojr pas changé de nom quand je suis arrivé dans , ■ , .....

Puisque vous paraissez humilié de ©ommander de tels hommes, pourquoi restez-vous parmi eux ?

■ i -7- Pourquoi ! pourquoi, parce que. je %eux

d'abord qu'ils me paient les 150,000 piastres qu'ils me doivent ; ensuite, parce que mon état est detre soldat, et qu'ici on se bat. J'entends parfois quelques coups de fusil , et cela me rappelle mon bon temps; maintenant je suis un peu vieux pour aller m'enrôler sous la bannière du pacha d'Égypte ou sous celle du prince Othon. D'ajileurs, Florita, les armées de l'Orient me paraîtraient bièn mesquines, après celles que j'ai vues; puis dans ces pays-là il n'y aurait pas de quoi rire , tahdis qu'ici je m'amuse comme un fou de toutes leurs sottises , et c'est bien quelque chose. Cousine, dimanche vous verrez le général ; faites -lui donc compliment sur son beau corps d'immortels } il est très flatté quand vous votilez bien parler guerre avec lui, il me demande souvent ce que vous pensez de toutes ces affaires. J'ai quelquefois l'envie de lui répondre que vous pensez; qu'il est le premier parmi les ignorants. i r/

vr* Althaùs, les loups ne se mangent pas eûtre eux;, soyez tranquille,, dimanche je lui dirai que je n'ai jamais rien vu à Paris d'aussi grandiose, d'aussi magnifique.

; 4^:0hï il le. .croira...

Tel est le caractère péruvien , vaniteux, fann. 7

faron, ne doutant de rien, pourfendant tout, en paroles , et aussi incapable de fermeté dans l'action que de persévérance dans une résolution courageuse.

Le mouvement tumultueux de la ville, mes nombreuses relations , mes conversations intimes avec mon oncle, Althaus et Emmanuel me donnaient une existence variée et assez occupée ; mais rien de tout cela n'intéressait mon cœur, et, dés lors, un vide affreux, une tristesse indicible s'emparèrent de moi. Les êtres d'une nature aimante ne sauraient vivre seulement de l'agitation que provoquent les événements extérieurs ; il leur faut des affections. Je reconnus, mais trop tard, que, poussée par îe chagrin, j'avais cédé avec une imprudente facilité à mott imagination, en venant chercher au Pérou un calme, un bonheur que je pouvais seulement reàéontrer au sein des douces émotions qu'il ne m'était plus permis de ressentir. Jeune encore, et passant pour demoiselle , j'aurais pu espérer (Fètrè aimée d'un homme qui m'eût épousée , quoique privée de fortune. Je puis même dire, sans craindre un démenti, que plusieurs de ces messieurs d'Aréquipa m'ont assez manifesté leurs intentions poxw que je sois sans aucun

doute à cet égard. Si j'avais été libre, j'aurais partagé l'affection et accepté avec reconnaissance la protection d'un d'entre eux; mais je sentais le poids de mes chaînes, même à la distance immense qui me séparait du maître auquel j'appartenais , je dus étouffer la belle nature que Dieu avait mise en moi, et paraître froide , indifférente et souvent même peu aimable; Franche jusqua l'excès, j'éprouvais le besoin d'épancher mes peines, et quand j'eusse vdulù verser des larmes dans le sein d'un ami il më fallait, au milieu de mes semblables, isoler ihoii cœur, vivre dans une contrainte continuelle ; certes, j'étais loin de prévoir, lorsque je partis , les tortures que me ferait subir mon rôle de demoiselle; la souffrance tpa- bord j'éprouvais de ma position était au moins adoucie par mon affection pour Çha r brié; mais dès l'instant ou je rompis avec lui^ je me promis bien de ne plus avoir.de cette sorte d'amitié pour personne; elle devenait trop dangereuse pour moi et celui qui en était l'objet.

Je ne vivais pas : vivre c'est aimer, et je n'avais: conscience de mon existence que par ce besofini de mon cœur que je ne pouvais satisfaire.

Si , pour y donner le change , je cherchais à reporter toutes mes facultés aimantes sur ma fille , j'apercevais aussi le danger de me laisser aller à cet amour; je n'osais penser à cette enfant; sans cesse je travaillais à la chasser de ma mémoire, tant je craignais de me trahir en parlant d'elle dans la conversation. Ah! qu'il est difficile d'oublier huit années de sa vie, et surtout sa qualité de mère ! . . -, ■ La plus jeune des enfants de Joaquina avait l'âge de ma fille; elle était gentille, espiègle; son parler enfantin me rappelait ma pauvre Aline; à cette pensée, mes yeux se remplissaient de larmes... Je fuyais les jeux dé cette enfant et rentrais chez moi dans un état de souffrance qu'une mère seule peut concevoir. Ah! malheureuse, me disais-je, quai-je fait? La douleur m'a rendue lâche, dénaturée; j'ai fui, incapable d'en supporter le poids; j'ai laissé ma fille à la garde des étrangers ; la malheureuse petite est peut-être malade/ peut-être morte! alors mon > imagination me grossissait les dangers qu'elle pouvait courir ainsi que mes torts envers elle, et je tombais dans un désespoir délirant.

Tout ce;qui m'entourait alimen tait ma douteur; je ne parlais plus aux enfants , j aurais désiré

n'en pas voir. Je devins si froide avec ceux de mon oncle et ceux d'Aîthaus, que ces pauvres petits êtres n'osaient plus me parler ni même me regarder. Cette maison où était né mon père, qui aurait dû être mienne, et où cependant j'étais considérée comme une étrangère, irritait toutes les plaies de mon cœur ; la vue de ses maîtres rendait constamment présente à mon esprit l'odieuse iniquité qu'impitoyablement ils commettaient envers moi. Le prix de leur hospitalité m'était amer, et il n'y avait ni peines ni dangers auxquels je ne m'exposasse pour quitter l'antre où j'avais été si cruellement spoliée. La France no s'offrait à ma pensée qu'avec Jouîtes les douleurs que j'y avais éprouvées..... Je ne savais où fuir ni que devenir! Je n'entrevoyais d'asile ni de repos nulle part sur la texre. La mort, que pendant longtemps j'avais crue prochaine et attendue comme un bienfait de Dieu, sf était; refusée à mes vœux et ma santé raffermie ; pas de perspectives à mes espérant ces* pas une personne dans le sein de laquelle je pusse épancher ma douleur. Une sombre mélancolie s'était emparée de moi; j'étais silen^ ^^|^^s^t,méditais les plus sinistres projets. J'a- /^.^vais^f^a vie en aversion; elle éi ait devenue

un fardeau dont le poids m'accablait. C'est dans ces circonstances que j'eus à lutter contre une violente tentation de me détruire. Je n'ai jamais approuvé le suicide : je l'ai toujours considéré comme le résultat de l'impuissance à supporter la douleur; le mépris de la vie, quand on souffre, me paraît si naturel, que je n'ai jamais pu envisager cette action que comme celle d'un lâche; mais la souffrance a ses colères, et l'intelligence est quelquefois bien faible pour y résister, quand elle n ? a pas la foi pour appui. Je croyais alors à la raison humaine ; loin de marcher dans la vie , résignéë à tout, recherchant dans les événements la voie que la Providence m'avait destinée, j'espérais où me laissais aller à -la douleur, Selon que l'avenir me paraissait serein ou chargé d'orages. J'eus de rudes combats à soutenir pour surmonter ce dégoût de la vie, cette soif de mourir : un spéetré infernal me peignait incessamment tous les malheurs de mon existence passée , tous ceux qui m'attendaient encore, et dirigeait c0ntre ! mon cœur sa main homicide. Je passai huit jours et huit nuits dans ces étreintes de la mort , et constamment sur mon corps je sentais ses mains glacées. Enfin je sortis de ce long dé-

bat en laissant cette puissance infernale prendre possession de mon esprit.

Je me résolus, moi aussi, d'entrer dans la lutte sociale, et après avoir été longtemps dupe de la société et de ses préjugés, d'essayer de l'exploiter à mon tour, de vivre de la vie des autres, de devenir comme eux cupide, ambitieuse, impitoyable, de me faire comme eux le centre de toutes mes actions $ de n'être, pas plus qu'ils ne le sont eux-mêmes , arrêtée par aucun scrupule. Je suis au milieu d'une société en révolution? nie dis-je; voyons par quel moyen je pourrais y jouer un rôle, quels sont les instruments dont il me serait possible de nie servir.

A cette époque, sans croire au catholicisme je croyais à l'existence du mal je n'arais pas compris Pieu, sa toute-puissance, son amour infini pour les êtres qu'il crée; mes yeux ne s'étaient pas encore ouverts. Je ne voyais pas que la souffrance et La jouissance sont deux modes d'existence inséparables de la vie; que Tuneamènê l'autre inévitablement , et que c est ainsi que tous les êtres progressent, que tous ont leurs phases de développement par les-

quelles ils doivent passer, et qu'aveugles agents de la Providence , tous aussi ont leur mission à remplir, de laquelle nous ne pouvons supposer qu'ils puissent s'écarter sans ravaler la puissance divine,

Je pensais qu'il dépendait de notre volonié de nous façonner pour n'importe quel rôle que ce fût ; je n'avais jusqu'alors éprouvé que les besoins du cœur; l'ambition, la cupidité et autres passions factices ne s'étaient présentées à mon esprit que comme les effervescences de cerveaux malades. J'avais toujours aspiré à une vie animée par de tendres affections , à une modeste aisance; et ces souhaits m'étaient interdits; asservie à un homme... (je l'ai déjà qualifié) dans un âge où toute résistance est impuissante; née de parents dont l'union n'avait pas été enregistrée selon les formes légales, je devais, très jeune encore, renoncera jamais aux tendres affections, à une vie au dessus de la pauvreté. I/isolement était mon lot; je ne pouvais que furtivement paraître dans le monde, et la fortune de mon père devenait la proie d'un oncle millionnaire. La mesure comble, je me mis en révolte ouverte contre un ordre de choses; dont

j'étais si cruellement victime , qui sanctionnait la servitude du sexe faible, la spoliation de l'orphelin, et je me promis d'entrer dans les intrigueé de l'ambition, de rivaliser d'audace et d'astuce avec le moine , d'être, comme lui, persévérante, comme lui, sans pitié.

Dés ce moment, l'enfer fut dans mon ameî...

L'enfer, nous le rencontrons toujours en déviant de la route que la Providence nous a tracée i et nos tourments augmentent à mesure que nous nous en éloignons. G' est vainement que nous tentons de changer notre nature ; peu de personnes, je pense, pourraient manifester une volonté plus forte que celle dont Dieu m'a douée ; et cependant , ayant la ferme intention de m'endurcir, de devenir ambitieuse, je ne pus y réussir. Je portai toute mon attention sur Baldivia; je l'étudiai et compris son ardent désir de domination , sa haine contre l'évêque? mais aucun de ces sentiments ne put pénétrer en moi ; je sentis que l'existence du moine me serait antipathique. Je pris la place d'Althaus, et je reconnus que les fortes émotions après lesquelles il courait me causeraient d'horribles douleurs. Quant à mon oncle , je ne pus jamais comprendre quelle jouissance il pouvait éprou-

ver à user sa vie en sourdes menées, en misérables petitesses.

Je n'en persistais pas moins dans le dessein que j'avais formé, non seulement d'entrer dans le mouvement politique , mais mênve d'y jouer un principal rôle. J'avais sous les yeux , pour m'encourager, l'exemple de la senora Gamarra, qui était devenue l'arbitre de la république. Gamarra et sa femme n'avaient renversé Orbegoso que pour régner sous le nom de Bermudez ; la senora Gamarra conduisait toutes les affaires , commandait dans les armées ; et sous les noms de Bermudez et d'Orbegoso ? la lutte allait, dans le fait, s'engager entre la senora Gamarra et le moine Baldivia.

il fallait supplanter ce dernier, réunir autour de soi les partisans d'Orbegoso; ce n'était que par la puissance du sabre qu'on pouvait réussir dans un pareil projet. J'éprouvais une peine excessive d'être forcée d'avoir recours au bras d'un autre, quand je me sentais capable d'agir» Je devais m'appliquer à trouver un militaire qui , par l'énergie de son caractère , son influence sur les soldats, fût propre à me seconder,* lui inspirer de l'amour, développer son ambition et m'en servir pour tout entreprendre.

Je me mis sérieusement à étudier les officiers qui venaient chez mon oncle et ceux avec qui je causais familièrement tous les soirs chez Atthaus.

Cependant je n'avais pu anéantir tellement tout mon être , que les bons principes qui étaient en moi ne se soulevassent contre la carrière dans laquelle je m'obstinais à vouloir me lancer. Assaillie, quand j'étais seule, de sinistres réflexions, je me représentais les nombreuses victimes qu'il faudrait immoler pour parvenir à se saisir du pouvoir et pour le conserver.

Je cherchais vainement à me faire illusion par les beaux plans de bonheur public dont je bâtissais la chimère : une voix secrète me demandait qui m'avait révélé la certitude de leurs succès pour en tenter, au prix du meurtre, la réalisation, et si je pouvais accuser, des malheurs de ma position , les personnes dont je serais forcée de conjurer la perte. Je voyais déjà s'élever contre moi les mânes de mes antagonistes égorgés : mon cœur de femme se gonflait, mes cheveux se hérissaient sur ma tête, et je subissais le supplice anticipé des remords.

Si , après avoir enduré toute une nuit le

tourment de mes réflexions, je parvenais à me calmer en me rejetant dans l'irrésolution , il suffisait d'un mot d'Àllhaus ou d'Emmanuel pour que je reprisse ma détermination , et les combats de la nuit se renouvelaient. Vainement aurais-je cherché à fuir les conversations sur la politique : chez mon oncle, la politique était le sujet de tous les entretiens 5 chez Ahhaus, on ne s'occupait pas d'autre chose : sa femme s'y engageait avec ardeur.

Chaque jour, Emmanuel venait chez moi; toutes les autres personnes que je voyais ne me parlaient que des affaires de la république; c'est que ces affaires intéressaient tous les individus dans ce qu'ils avaient de plus cher.

: Carmen était ia seule qui évitât, autant qu'elle le pouvait, de parler sur ce sujet ; elle me répétait souvent : Florita, qu'avons-nous besoin , nous autres femmes , de nous occuper des affaires de l'État, puisque nous n'y pouvons remplir aucune charge, qu'on dédaigne nos conseils, et que vos grands personnages ne nous jugent propres qu'à leur servir de jouet ou de ménagères? Je trouve que vous et Ma-

nueia êtes bien bonnes de vous tourmenter de toutes les sottises que commettent cet intrigant demoine et cet imbécille de général. Laissez-les donc se battre; du train dont ils y vont, encore trois mois, et il ne restera plus une piastre au Pérou pour payer la troupe : alors le combat finira , faute de combattants.

Quand je ne savais comment échapper à la tourmente intérieure qui m'agitait si violemment et aux importunités des conversations politiques , j'allais trouver ma cousine Carmen et la priais de venir faire un tour hors la ville. Carmen fut envers moi d'une complaisance inépuisàble que je me plairai toujours à reconnaître ; elle cédait à mes instances, quoique cela fût pour elle une corvée. Comme à Aréquipa , il n'y a point de promenade, les femmes n'ont pas l'habitude de sortir : le soin qu'elles prennent de leurs pieds contribue aussi à les rendre sédentaires ; elles craignent de les faire grossir par; la marche.

Nos promenades favorites étaient au moulin de la rivière, dans lequel nous entrions quelquefois, Jè me plaisais à examiner cette fabrique rustique qui, dans son ensemble * est bien loin d'égaler les nôtres. Un autre jour, nous

visitions îe moulin à chocolat, situé à côté de celui à farine. Je retrouvais là avec plaisir les progrès de la civilisation : on y voit moudre le cacao, écraser le sucre et mélanger le tout pour en former le chocolat. La machine a été importée d'Angleterre; elle est très belle et mue par la force de l'eau. Le maître de cet établissement me témoignait beaucoup de considération,' elle m'était acquise par l'intérêt que je mettais à le questionner 'sur sa machine et l'attention que je prêtais aux explications qu'il m'en donnait. Je sortais toujours de chez lui avec une petite provision de très bon cacao et un charmant bouquet que je tenais de sa galanterie.

Lorsque là rivière était assez basse pour que mm pussions la traverser, en sautant de pierre en pierre on en nous faisant porter par nos négresses, nous passions de L'autre côté, afin de gravir la colline au pied de laquelle coule la rivière, et qui domine tout le vallon d 'Aréquipa ; parvenues au sommet, nous nous arrêtions.

Assise; auprès de Carmen , et, selon l'usage du pays,, les jambes croisées comme les Orientaux, je trouvais un charme ineffable à rester ainsi > pendant des heures entières , plongée dans une

douce rêverie, causant avec Carmen, tandis que celle-ci fumait son cigare.

— Dites-moi, chère Florita, dans votre belle France avez-vous un vallon qui vaille celui-ci?

— Non, cousine, je ne crois pas qu'il existe; dans aucun autre pays , une vallée plus pittoresque > une ville plus bizarrement placée, des volcans à la teinte plus mélancolique , aux proportions plus gigantesques , à l'aspect plus poétique.

— Et tout cela , Fïôrita , laisse l'ame des Aréquipéniens froide , stérile ; jamais , que je sache, un Aréquipénien n'a fait un vers.

— Mais , cousine , songez donc que , pour comprendre toutes les beautés qui nous environnent, pour que notre ame en soit profondément émue, il ne faut pas que nous soyons livrés aux agitations du monde, et qu'il faut, si l'on veut peindre ces beautés , cultiver son intelligence, s'exercer à manier sa langue, lire de bons livres. Avant que vos Aréquipéniens ne fissent <ïes vers , il faudrait qu'il y eut des écoles Où ils pussent apprendre à lire > où ils pussent se former le* goût par la lecture d'Hortière et Virgile, de Racine et de Byron. Il

n'y a, parmi vous, que les personnes de la prémière classe de la société qui sachent lire , et encore n'ont-elles jamais lu que le catéchisme, sans même chercher à le comprendre ! Les hautes facultés intellectuelles étant très rares, lorsque tout un peuple n'est pas appelé à jouir des avantages de l'instruction , il n'y apparaît que très peu d'hommes d'élite.

— Je partage votre opinion - f mais pourquoi donc n'établit-on pas des écoles partout? Avec lès sommes que ce moine vient d'arraeheî à tous ces avares, on aurait pu faire donner de l'instruction à tout le Pérou ; et nos gouvernants l'emploient à faire tuer des hommes! Tenez, Florita , quand je pense à cela, je cesse de croire en)Dieu. . \. ... .

— Cousine, si Baldivia employait l'argent qu'il prend aux propriétaires à fonder des écoles pour la jeunesse des deux sexes j à faire ! dès routes pour transporter les denrée^ entre toutes les villes de votre territoire y à encourager l'jnr dustrie agricole et .manufacturière, eti&ux autres choses utiles, à la prospérité du* pays , vous ap r prouveriez donc sa conduite ?

rr-r Belle question ! non seulement je, . l'ap r

prouverais, mais je me prosternerais devant lui, et vendrais jusqu'à mon dernier chàle de soie pour contribuer à lui élever une statue.

— Ce que vous dites lâ est très beau! J'avoue , cousine , que je ne vous" aurais pas crue capable d'autant de dévouement pour votre patrie : vous pourriez agir ainsi, parce que vous avez' du bon sens et que vous comprenez très bien que la prospérité du pays est celle de tous les individus qui l'habitent; mais la majorité dés Péruviens verrait-elle cela du même œil?

• Oui , sans doute , Florita , la très grande majorité l'approuverait ; car, comme vous le répétez sans cesse, le bon sens est dans les masses ; les ambitieux , les intrigants seraient seuls mécontents de voir employer l'argent à desp choses utiles : avides dû bien d autrui ils sont toujours disposés à fomenter les troubles ; iis î5 y souvent l'occasion de s'enrichir sans trà^ vail; dans te gaspillage des deniers publics, ils tirent leur épingle du jieu et applaudissent à des rdésôrdres dont ils profitent. Ces hommes forment incontestablement le plus petit nombre ; néanmoins ils mènent les affaires et ruinent notre malheureuse nation, y Lorsque, dans nos conversations, Garmen h. 8

me parlait des malheurs de son pays, mes douleurs redoublaient. Il était évident pour moi que si une personne douée d'une ame^généreuse et forte pouvait réussir à s'emparer du pouvoir , les calamités auraient un terme, et un avenir de prospérité s'ouvrirait à cette contrée infortunée. Je songeais à tout le bien que je pourrais faire si j'étais à la place de la senora Gamarra , et me décidais , plus que jamais, à tenter d'y parvenir. .

Parmi les militaires qui venaient chez mon oncle ou chez Althaus ,. je n'en avais rencontré qu'un seul qui; aurait pu répondre. à mon attente; et, quoiqu'il fût celui qui provoquait le plus ma répugnance , je n eusse pas hésité un instant à tacher de lui inspirer de l'amour, tidàt jetais pénétfréë de la sainteté du rôle que jf aurais pu remplir^ mais il faut croire que Dieu < me réservait pour une m*m mission :

cet officier) était marié. Quand je fus bien çdn,vaincue qulil ne se trouvait pas à Aréquipa un homme qui pût me servir, force me fut d'a*ban donner mes] projets ; cependant il me resrtaie encore < im espoir y. et je m 'yv cramponnai ; je résolus d'aller à Lima. ; ,.

i J'annonçai à mon oncle et à toute la famille

que je voulais repartir pour là France ; mais que, désirant connaître la capitale du Pérou, j'irais ni'ëmbarquer à Lima.

Cette nouvelle surprit tout le monde : mon oncîë en parut vivement atFecté; il me fit de Vives instances pour me détourner de i Ce dessèià-, .sansî Cependant m'ofiVir une position plus indépendante que? celle dont je jouissais chez lui. ' Althâus en fut véritablement peiné ; sa femme s'en désespérait ; le£ deux personnes de la famille qui en éprouvèrent les plus vifs regrets furent Emmanuel et Càrnïeh.

M* Cfeêrë Carmen me répétait souvent , avec une tristesse qui n'était pas feinte : « Personne ici , Fldrita ne souffrira plus vivement que moi de votfé absence. Don Pio est -absorbé par les aflai res pol itiquëS j Mîhm& ,> quoique vdus aime beaucoup, sera > distrait par ses nombreuses occupations ; Manuela par ses relations de société et sa toHëltr; ^m^banuel > par les plaisirs dé* son âge»; maiè' nw^iMbrlta , qui; Vrs retirée, méconnue de ceux-mêmes au milieu desquels lé destin m V placée , qiii pourra me âëÊMm^ 'Vfés cbnsolWfens 1 de- vëtfe douce et? mMè -pfésopiy? qui foutra mfe ddiim m moments de gaîté que je devais à loî*%înâ'ïi'të ;

MO

de votre caractère , moments dont le charme ravivait ma triste existence? Ah ï Florita, i! ne se passera pas un jour que je ne pousse un soupir de regret en pensant à vous, m

Je ne saurais dire combien j'éprouvais de peine à laisser ma cousine Carmen ; les autres n'avaient nul besoin de moi, tandis que j'étais devenue pour elle une nécessité.

Mon oncle me pria d'attendre au moins., avant de partir, la tournure qu'allaient prendre les affaires politiques ; j'y consentis.

Le moine étaii parvenu, à force d'argent ei des fanfaronnades de son journal, à organiser les corps suivants :

Infanterie. ........ 4,000 hommes.

, Cavalerie* . . . ... . . 800

Bataillon d'Immortels formé de la fleur des jeunes gens d'Aréquipa. . .... 78

Chacarèros ( hommes des champs ) de la banlieue* . . 300

Total de l'armée.., 2,1 78 Il y avait, en outre, une garde nationale formée 4e 3 à 400 vétérans , réservée à la défense de la ville*

in

Pour prendre une apparence guerrière, le général Nieto avait formé un camp; il croyait habituer ses soldats aux fatigues en leur faisant quitter leurs casernes. Ce camp, très mal placé sous le rapport militaire, était à une lieue d'Aréquipa , et se trouvant auprès d'un village , il avait le grave inconvénient d'être entouré de chicherias (sorte de cabarets où Ton vend la chicha , boisson enivrante faite avec du maïs concassé *, mis en fermentation ). Le quartiergénéral était dans ta maison d'un senor Menao. Althaus avait essavé de détourner Nieto de l'établissement de ce camp, en lui faisant observer les dangers que, dans la saison des pluies, y courrait la santé du soldat, et les dépenses énormes qui en résulteraient ; le présomptueux général avait dédaigné ces considérations, ainsi que les sages avis de son chef d'état-major, relativement à l'emplacement il convenait de , camper : Nieto s'imaginait faire de l'effet, paraître un grand capitaine par cette image de la guerre; il cédait aussi à la solte vanité d'étaler son pouvoir au milieu des tentes et

■ Là où il n'y a pas de moulin , les femmes mâchent le maïs et le crachent à mesure dans le vase où elles le font fermenter.

d'un nombreux entourage d'officiers. Le général aimait à se montrer, suivi d'un brillant état-major : de la ville au camp , du camp à la ville, c'étaient des allées et venues continuelles, et nous trouvions fort amusante la comédie que nous donnait chaque jour l'héroïque cavalcade. Le général, monté sur un beau pheval noir, prenait les airs d'un Murât, tant il était recherché et somptueux dans la variété de ses costumes; Baldivia, très souvent en habit de moine, toujours sur un cheval blanc, figurait le Lafayette péruvien, et la foule des officiers, couverts d'or, chargés de panaches, notait pas moins ridicule.

Qrâce à Althaus et à l'obligeance du général, je pouvais disposer d'un cheval quand je voulais aller voir le camp : les bourgeois n'avaient plus de chevaux, ils s'étaient vus contraints de donner les leurs, ou de l^s cacher pour les soustraire aux réquisitions. Mon oncle seul avait conservé sa jument chilienne, parce qu'elle était si fougueuse, que nul officier ne se souciait 4 e Ift monter, et qu'au milieu d'un corps de cavalerie elle eût occasionné des accidents. La visite du camp était pour moi une promenade favorite :

j'y allais alternativement avec mon oncle, Al-

thaus ou Emmanuel, qui était devenu officier. Le général me recevait toujours très bien , mais le moine semblait deviner ma pensée et le mépris qu'il m'inspirait ; dès qu'il me voyait, sa physionomie, naturellement fausse, haineuse, effrontée, prenait une expression toute particulière : il me paraissait évident qu'il devinait l'antipathie que je ressentais pour lui. Baldivia me saluait avec une froide politesse, écoutait avec attention tout ce que je disais sans avoir l'air de s'en occuper, et ne se mêlait jamais à la conversation. Je savais , par Emmanuel, qu'on n'aimait pas du tout mes visites, et que mes parties de rire avec Althaus déplaisaient fort à ces messieurs; mais comment n'aurais-je pas ri en voyant des officiers aussi absurdement ridicules ! Nieto, n'ayant à camper que 1 ,800 hommes (les chacareros et les Immortels ne faisaient pas partie du camp ), avait pris plus de terrain qu'il n'en aurait fallu à un générai européen pour lifte airmée de 50,000 hommes. Sur un monticule, a gauche de la maison de Menao , était construite une redoute qu'on avait armée de cinq petits canons de montagne ; c'était la première fois de mâ vie que j'en voyais , îlè me faisaient Tenet de

tuyaux de gouttières. Cette redoute se trouvait dominée par une position que la nature elle-même avait fortifiée, et où l'ennemi pouvait se loger sans obstacle, s'il venait par le chemin qui la joignait; or, comme Aréquipa est une ville ouverte où l'on peut arriver par dix chemins différents , il était difficile de prévoir celui que prendrait l'ennemi.

L'infanterie , campée sur plusieurs lignes auprès de la rejdoute, avait L'air très misérable ; les malheureux soldats couchaient sous de petites tentes mal fermées et faites d'une toile tellement claire, qu'elle ne pouvait les garantir des pluies fréquentes delà saison. La cavalerie, commandée par le colonel Carillo, occupait beaucoup plus de place; elle était établie de l'autre côté de la redoute; le général me faisait galoper devant cette longue file de chevaux qui étaient sur un rançj et très écartés les uns des autres. Il n'y avait pas plus d'prdre là que dans le quartier de l'infanterie, toujt cela était pitoyable. A l'extrémité du camp, derrière les tentes des soldats, étaient cantonnées les ravanasy avec tout leur attirail de cuisine et d'enfants; on voyait du linge qui séchait, des

femmes occupées à laver, d'autres à coudre , toutes faisant un train effroyable par leurs cris, leurs chants et leur conversation.

Les ravanas sont les vivandières de l'Amérique du sud. Au Pérou, chaque soldat emmène avec lui autant de femmes qu'il veut; il y en a qui .en ont jusqu'à quatre. Elles forment une troupe considérable, précèdent l'armée de plusieurs heures pour avoir le temps de lui procurer des vivres, de les faire cuire et de tout préparer au gîte qu'elle doit occuper. Le départ de l'avant-garde femelle fait de suite juger de tout ce que ces malheureuses ont à souffrir, de la vie de dangers et de fatigues qu'elles mènent. Les ravanas sont armées ; elles chargent sur des mules les marmites, les tentes, tout le bagage enfin; elles traînent à leur suite une multitude d'enfants de tout âge, font partir leurs mules au grand trot,; les suivent en courant, gravissent ainsi les hautes montagnes couvertes déneige, traversent les fleuves à la nage, portant un et quelquefois deux enfants sur leur dos. Lorsqu'elles arrivent au lieu qu'on Jeur a assigné, ^ elles s'oecupént d'abord de choisir le meilleur emplacement pour camper; ensuite elles déchargent les mules,, dressent das tentes, allaitent et

couchent les enfants , allument des feux et mettent la cuisine en train. Si elles se trouvent peu éloignées d'un endroit habité, elles s y portent en détachement pour y faire ^ provision ; se jettent sur le village comme des bêtes affamées et demandent aux habitants des vivres pour l'armée ; quand on leur en donne de bonne volonté, elles ne font aucun mal* mais, si on leur résiste, elles se battent comme des lionnes, et, par leur féroce courage, triomphent toujours de la résistance; elles pillent alors, saccagent le village, emportent le butin au camp et le partagent entre elles.

Ces femmes, qui pourvoient à tous les besoins du soldat, qui lavent et raccommodent ses vêtements, ne reçoivent aucune paie et n'ont pour salaire que la faculté de voler impunément ; elles sont de race indienne, en parlent là langue et ne savent pas un mot d'espagnol. Les ramnas ne sont pas mariées , elles m'appartiennent à personne et sont à qui veut d T elles^ Ce sont des créatures èn dehors de tout; elles vivent avec lés soldats, mangent avec eux, s'arrêtent où ils séjournent , isont exposées aux mêmes dangers et endurent de bien plus grandes fatigues.

Quand Farmée est en marche , c'est presque

toujours du courage, de l'intrépidité de ces femmes qui la précèdent de quatre à cinq heures que dépend sa subsistance. Lorsqu'on songe qu'en menant cette vie de peines et de périls elles ont encore les devoirs de la maternité à remplir , on s'étonne qu'aucune y puisse résister. 11 est digne de remarque que, tandis que l'Indien préfère se tuer que $ être soldat, les femmes indiennes embrassent cette vie vohntairement et en supportent les fatigues, en affrontent les dangers avec un courage dont sont incapables les hommes de leur race. Je ne crois pas qu'on puisse citer une preuve plus frappante de la; supériorité de la femme/ dans l'enfance des peuples; n'en serait-il pas de même aussi chez ceux plus avancés en civilisation, si une éducation semblable était; donnée aux deux sexes ? Il faut espérer que le temps viendra où l'expérience en sera tentée.

Plusieurs généraux de mérite ont voulu suppléer au service des ravanas et les empêcher de suivre l'armée; mais les soldats se sont toujours révoltés contre toutes les tentatives de ce genre j et il a fallu leur céder. lis n'avaient pas assez de confiance dans l'administration militaire qui eût pourvu à leurs besoins pour

quoi! pût leur persuader de renoncer aux ravanas.

Ces femmes sont d'une laideur horrible ; cela se conçoit, d'après la nature des fatigues qu'elles endurent; en effet, elles supportent les intempéries des climats les plus opposés , successivement exposées à l'ardeur brûlante du soleil des pampas et au froid du sommet glacé des Cordilliéres. Aussi ont-elles la peau brûlée, gercée, les yeux éraillés ; toutefois leurs dents sont très blanches. Elles portent pour tout vêtement une petite jupe de laine qui ne descend qu'aux genoux, plus une peau de mouton- au milieu de laquelle elles font un trou pour passer la tête et dont les deux côtés leur cachent le dos et la poitrine; elles ne s'occupent pas du surplus; les pieds, les bras et la tête sont toujours nus. On remarque qu'il règne entre elles assez d'accord; cependant des scènes de jalousie amènent parfois des meurtres; les passions de ces femmes n'étant retenues par aucun frein , ces événements ne doivent pas surprendre ; il est hors de doute que, dans un nombre égal d'hommes que nulle disciplina ne contiendrait et qui mèneraient la vie de ces femmes, les meurtres seraient beaucoup plus fréquents. Les ravanas

adorent le soleil , mais n'observent aucune pratique religieuse.

Le quartier-général avait été transformé en maison de jeu; la grande salle du bas, divisée en deux au moyen d'un rideau, était occupée, d'un côté, par le général et les officiers supérieurs j de l'autre, par des sous-officiers : tous, dans l'une et l'autre pièce , jouaient au pharaon des sommes énormes^ 1 . Althaus, voulant me faire voir dans leur beau les officiers de la république, m'amena, à onze heures de la nuit, à la maison de Menao; nous n'entrâmes pas, et, sans être aperçus, nous nous mimes à regarder par la fenêtre. Ah ! quel spectacle nous offrit cette réunion ! Nous vîmes Nieto, Carillo, Morant, Rivero, Ros, assis autour d'une table, les cartes à la main, devant un tas d'or; la table était garnie, de bouteilles, de verres remplis de vin ou de liqueurs. La figure de ces personnages exprimait ce que la passion du jeu a de plus violent! \sl rage concentrée, ou cette cupidité que rien i ne peut assouvir, qui s'accroît même par l'aliment que le hasard lui jette. Tous ..... , lUV: - ■ ... .

1 Les Péruviens sont très joueurs ; ïe colonel Morant, dans une partie 5 à Cnarillos , près de Lima, perdit dans une nuit 3o,co© piastres .

avaient le cigare à la bouche, et la lumière blafarde qui pénétrait l'atmosphère de fumée donnait à ces physionomies quelque chose d'infernal. Le moine ne jouait pats , il se promenait à pas lents , s'arrêtait par moments devant ces hommes, et, se croisant les bras, il semblait dire : Que puis-je espérer de pareils instruments ! A sa longue robe noire , à l'expression de ses traits, au lieu où il se trouvait, on l'eût pris pour le génie du mal, s'indignanf des obstacles! que les vices apportent dans lia carrière du crimes les musclés de son visage se contractaient ..d'une manière effrayante , ses petits* yeux noirs lançaient un feft stombre, sa lèvre supérieure : exprimait k mépris ét la fierlé ; puis il reprenait son - impassibilité avec ■ l'apparence < de la résU gnationL^Nous rësiariiés longtemps à^exâmmer cette' scènes personne* rie* nous vfi^ les esclaves* àV:seflviee- dormaient, lë^bràvesdëfënsëursi de la^ patrie étaient absorbés «, par le jëu', le riïdinè par ses 1 pensées. En nous retirant , nous causâmes^ Althaus et moi, sur lë malhëùr d'un pays livrélà àé pareils èhtôs.' : \ ï.

— Althaus, ceux qui se laissent dominer par l'amour du jeu montrent assez qu'ils ont' plus de confiance dans le hasard que dans leur ha-

bilèlé; je doute que cette passion pût avoir prise sur des honimes d'un mérite réel.

— Florha , si vous parlez des misérables jeux de cartes , je suis de votre opinion ; mais il existe un jeu savant, auquel les plus. hautes intelligences peuvent s'exercer : ce sont les échecs 1 ; si ces coquins-là employaient leur temps à y jouer, je leur pardonnerais le gaspillage de l'argent enleVé aux propriétaires, et je soutiendrais même, contre vous, belle cousine j qu'ils feraient plus de progrés en jouant chaque jour aux écheQs, qué ne leur en feront jamais faire les balivernes que le moine leur débite en latin et en espagnol, ou les ridicules revues du général.

^ Majs, cousin, soyez; donc conséquent avec vous-même;; puisque vous prétendez que pas: un tjfiï olftejel'S n'est capable- de corn prendre , la plus simple démonstration mathématique, commeîit ^ojjrçaientrils passer, comme vous, trois» heures; àj r^ésou^e une, difÇculté du. jeu d'é-

.'ltây$M&m& rte/i PW >fyw propre m%> sawan^es çon}hinaisons de ce jeu, il faut être né

■-h?::m p.it . ' •; '. î ■ : \

MKhaàs est tiii des plus forts joueurs d'échecs què l'oti puisse*

en Germanie ; cependant j'ai rencontré un An-^ glais et un Russe qui eussent pu rendre là damé au plus fameux des joueurs allemands; mais jamais je n'ai rencontré d'autres adversaires y même en France , qui valussent la peine qu'on se préparât avant l'heure de l'assaut.

Dans les derniers jours de mars, on apprit de Lima que le président Orbegoso se disposait à venir prendre le commandement de l'armée du département d'Aréquipa. A cette nouvelle, Nieto se désespéra : le président/ disait^ii, venait lui enlever la gloire qu'il était sûr d'obtenir se mesurant avec Sau-Roman. Le présomptueux général ne pouvait songer à se révolter, il n'avait pas assez d'influence pour se poser comme chef de parti et agir pour son compte ; Cependant voulant prévenir cè qu% considérait?

comme un lafftànfr, il eut recours à ùnUnoyen? qm&Uaità la portée de son esprit; 11? fit écrire, 1 en secret, ? une lettre confidentielle à je ne sais qui, et prit ses mesures pour qu'elle tombât dàûs lësrimtins de San-Roman. 0n disait ^ dans cette "îlgtfrèV que Farinée dé Niéto était dânsVïèplus misérable état, sans armes, sans munitions et tout à fait incapable de se défendre. Après le départ de sa missive, le général espé^

rait chaque jour voir arriver l'armée ennemie, et son impatience était au comble

Depuis trois mois, l'attaque dont le fameux Sân-Komân menaçait Ârëquipa faisait le sujet de toutes les conversations; pendant les deux premiers mois, le nom de ce chef produisait sur la population le même effet que le nom de Cro~ qUïeMtàihë sur rimagitiation des pelits enfants. Lëâpartisâns d'Orbegoso le dépeignaient comme Mi nommé méchant, féroce, capable d'égorger lui-même, pour sôh propre plaisir, les pauvres Âréquïpèniens, et de mettre leur ville à feu et à sang* ! pouf satisfaire aux vengeances de son psirtij du disait encore dë lui mille autres gentillesses dè ce genre.

Si, dan^s le public, on se plaisait à faire des cdfttës sw J San4\omah, daris le but de '^effrayer ïnnâièlïëmeïit , et pàr ce penchant à l'exagération et ab merveilleux, qui pousse toujours ce pteu^lë vers lés extrèiuès il se trouvait aussi dés pi^ptrïssainmWrîi' Intéressés à accréditer ces bruîls, ; tels qiïë le nlbiiiè, lié général y leurs sutîérdbtmé^s ët âritrèà. '

W Chacune des deux; armées reposaient tôme§ 5 lës 'ès^èrandès du parti dont elle avait -éttibrassé 3 là' défense: L'une et l'autre allaient h. 9

jouer le tout d'un seul coup. La victoire assurait au parti vainqueur un succès complet, la défaite une ruine irréparable. Le parti d'Orbegoso, anéanti sur tous les points, n'avait d'autre appui que dans la Valeur des Aréquipéniens, et tous les regards étaient fixés sur eux. La senora Gamarra, de son côté, sentait que l'autorité du gouvernement qu'elle avait organisé ne pourrait se maintenir tant qu'il existerait une résistance armée; que pour être maîtresse à Lima, il fallait d'abord qu'elle le fût à Aréquipa; et que si , avec lès jtrois bataillons qui lui restaient, elle réduisait cette ville, Orbegoso n'attendrait pas son retour dans la capitale. On conçoit combien il devait être important pour les chefs de l'armée d'Aréqujpa , les autorités de la ville et les personnes qui avaient intérêt à' soutenir Orbegoso, d'entretenir dans Je peuple des idées exagérées des calamités auxquelles le triomphe de San-Roman l'exposerait afin de l'exciter à se défendre jusqu'à ]a dernière extrémités Aussi , faisait-on chaque jour circuler des écrits à ïa main, rédigés par le moine (quoiqu'ils ne portassent aucune signature), dans lesquels il était dit que San-Roman avait promis à ses soldats le sac de la ville, La des-

criptjon des massacres, des viols, des atrocités que contenaient ces écrits faisait passer, dans lame i timide des habitants , une terreur qui allait jusqu'au dé^ejsppiri Le moine atteignait ainsi son but, car le désespoir donne de la bravoure au plus lâche. Le général haranguait ses soldats ; le préfet, le maire lançaient leurs proclamations dans le même esprit y enfin les nioines 4çs diy^s couv ; ents, cédant à la force* prêchaient dans leurs églises la résistance jusqua la mmti . ■ : < ,-.: Ji -.. i ,.- . ,. ■ x . ,

Toutes ces harangués, et prédications produisirent sur le peuple^ l!§net qu'on en attendait* JPfc0£ le^emier^mois qui; s'écoula après l ? ins^ûi^ctiom>i la .crainte de l'arrivée inopinée de San-Roman qui commandait les trois meil- Jeujs bataillons 9 ^xeita d? Ifiéni^lesj #nxiétés . et

^ojfc^s, tA*i|$uiBÉ9&ns^ ia|i^^

a^|^.^pme^a^ : à} ieu^, valeur, , s^hkuèrent à^L'yeji^e;^ lutte xl ans laquelle ils allaient s!en- .^^^i^ittendipnt, l'emieint de pied ferme; qjé^tlOfe- troisième inois ,. ileur, impatience, .ne

fyf^ffâffatfy venir Jeu^ parut^ u^|témp] r

gnage de la peur qu'ils lui inspiraient; leur courage en augmenta ; et, comme cela arrive toujours chez les peuples qui manquent d'expérience, ils passèrent aussitôt de la terreur qui les avait safëis à Une jactance, une fanfaronnade qui donnèrent à toutes les personnes raisonnables de justes appréhensions ; elles redouta! ent les revers et n'éprouvaient pas de moins cruelleè inquiétudes sur les suites de la victoire, si <ïeé hotiimes, aussi lâches que présomptueux, venaient à l'obtenir. Dés le moment où, dans leur aveugle confiance -, ils crurent avoir gagné là bataille, sans connaître les ennemis ïjfii'ils àvàîént à combattre , ce fut à qui d'entre euk lérâit lé plus de sottises , depuis le général en chef jusqu'au dernier employé dé là. mairie: k/ét^it à làire ^itié! Je reconnus dès lors que, ^Éèl cftfè lut t'ë vênément i le pays était perdu ; tfoté tes siiccèë de $ieto amèneraient, afcussi iné^ Vitablement 'éfitej ceux de Sàn^&oman , l'exigébce •dte contoifeMoris énormes - t la spoliation des fto- ^riëtè^ ëf le pillage ^otis toutes ses formel,

I^'HittàrS, A4«hatisme dit : ^ Enfin, Flni<itày il ^raîtqu^e le général a des renseignements *èl£acts V San-ïloman sera ici demain ou à^ï&dèffiain; croirîèiz-Véus que, jusqu'à pré-

seatj tout en faisant une dépense énorme en espions, nous n'avons pu obtenir un mot de vrai sur ce qui se passe fJanMe camp # l'ennemi ?

Le général ne veut pas que |e m'en mêle y l'amour-propçe de ce. sq|se sej$ bjessé $un sage conseil, e% |l n\e cache tout ce. qu'il peut.

Depuis deux jQurs , les troupes çtaient rentrées (Jans leurs casernes; on avait été obligé de les faire revei|ir, tant elles étaient exténuées par les fatigues et jes privations qu'elles avaient éprouvées pendant leur inutile séjour dans le camp. 11 semble que, d'après un avis qu'il croyait si sûr, le général aurait dû s'empresser de faire, rassortir les troupes , sqjt pour reprendre la position qu'elles venaient <ie quitter, soit pour les établir dans la nouvelle que la circonstance pouvait exiger ; qu!i| aurait cjû n'oublier aucune des^ç^ujions indiquées par. la prudence, pour, jbqttfç, si^piçisfi.^^la.part *j<3 renneini , la? cq^fus^n ^rqxi les, troupes et J'alarme (Jans le peuple que ^ou.t, enfin % devait prévit ^et v de^ mesure^' prises, pour prévenir les 4ésoi4res qui pouvaient résulter, dans la vi^ed^ ^ victoire ou de, )a défaite : telle eût été, la conduite de tout militaire qui eût eu lesens/ commun j mais le général Nielo ne songea à

rien de tout cela, et, sans s'occuper d'aucune disposition , laissant les affaires à l'abandon , il alla, avec les autres chefs, à Tiavalla -, fêter la semaine sainte. Le lendemain, vers quatre heures de l'après-midi, un espion vint dire, en toute hâte, que l'ennemi était à Cangallp : la rumeur fut générale! D'un côté, on courait chercher Nieto; dé l'autre, les Immortels se rassemblaient', les troupes sortaient en désordre; les châcareros effrayés refusaient dè mar-. cher, et les perruques de l ? hôtel-de-ville faisaient bêtises ' sur bètfèes : la confusion était au comble.

Alors se montrèrent la profonde ignorance, l'absolue nullité de ces chefs présomptueux, tant civils qUè militaires, qui dirigeaient les affairés oV ce malheureux pays. Je craindrais dé Éàtigùer mon lecteur, de n'être pas crue de liii, sijèreritretënâis du gaspillage qui se fit en toutes choses, des scènes de désordre , d'indiscipline qui 1 se montrèrent dans ce moment de crise V et de la conduite des officiers qui , à la veille; d'une bataille, au lieu d'être à leur poste, étaient tous à jouer bu à s'enivrer chez leurs maîtresses.

fout ce qui se passa dans cette soirée, et la

nuit suivante, serait incroyable pour un Européen. Je n'entre donc dans aucun détail, mais j'affirme que la confusion fut telle que, si San-Roman en avait été instruit, il eût pu, ce jour-là même, s'emparer de la ville, et y faire caserner ses trouves sans combattre ; on était hors d'état de tirer un seul coup de fusil pour l'en empêcher. Il eût ainsi terminé la guerre dans trois heures de temps. On doit certes bien regretter qu'il ne Tait pas fait; beaucoup de sang répandu eût été épargné ; beaucoup de maux irréparables eussent étWvités.

LES COUVENTS D ARÉQUÏP A

Ainsi que je l'ai déjà dit, Aréquipa est une des villes du Pérou qui renferme le plus de couvents d'hommes et de femmes. L'aspect de la plupart de ces monastères, le calme constant qui les enveloppe, l'air religieux qui s'en exhale, reportant la pensée sur les agitations de la société , on pourrait se laisser aller à croire que, si la paix

H k bo^heuF habitent sur la terre, c'est dans ces asiles du Seigneur qu'ils résident* Mais , hélas ! ce n est pas dans les cloîtres que ce besoin de repos qu'éprouve le qçeur détrompé des illusions du monde petit être satisfait. Dans l'enceinte de ces immenses monuments f au lien de cette paix d^Sj.tom.toux que leur extérieur sombre et froid avait ifaiti supposer* on ne trouve qu'agitations que ta règle captive, mais n'étouffe pas* sourdes; , voilées^ ellesi bouillonHent comme lft Jiave dansrles flancs, d® volcan qui la recèle- ; îAva»| y nîêm^i , av i oir ]^t$&fam Uinjérieuv d'un-sçuj <l& W celant*, chaque ibis; que je pasçai^vdpy^a^ feurs porches, * toujours ouverts , QHj le long de }eurs grands murs noirs de trentft; -jà] qu^a^te pieds d^élévation mon se ^serp^i j;#rou vais r pour les ma>Jie.u^ T^fftnmi^^ Wmdm i vivantes - dans ces

r^î4^q4p#ei?JW]ia^ souvent ^W«fteife f 4g ^^tre,, ( niaisqiï| de ce^P^i^ j^iniais | pr^nener ma vue du volcan y a jolie m$Pf qu^iÇoule au bas* et, du rian^f ^aiy»e «pl'eWfe arrose » iSuif le$ deux ; ma-r gnifiques* icfftYénts de Sapta-Çatèalina

Sanla-Rosa. Ce dernier surtout attirait ma pensée et captivait mon attention : c'était dans son triste cioître que s'était passé un drame plein d'intérêt, dont l'héroïne était une jeune fille belle, aimante , malheureuse , oh ! bien malheureuse ! Cette jeune fille était ma parenté ; je l'aimais par sympathie, et, forcée d'obéir aux fanatiques préjugés du monde qui m^entourait, je ne pouvais la voir qu'en cachette. Quoiqu'il y eût deux ans, lors de mon arrivée à Aréquipa, qu'elle s'était évadée du couvent, l'impression que cet événement avait produite était encore toute récente ; je devais donc user de beaucoup de ménagements dans l'intérêt que je montrais à cette victime de la superstition ; je n'eusse pu la servir par une autre conduite, et j'aurais couru le danger d'exciter davantage le fanatisme de ses persécuteurs. Tout ce que Dominga ( c'était le nom de la jeune religieuse ) m'avait raconté de son étrange histoire me donnait le plus Vif désir de connaître F intérieur du couvent où la malheureuse avait langui durant onze années ! Aussi, le soir, lorsque je montais sur la maison pour admirer les teintes gracieuses et mélancoliques que les derniers rayons du soleil répandent sur la charmante vallée d'Aréquipa, alors.

qu'ii disparait derrière les trois volcans, dont il colore de pourpre les neiges éternelles, mes yeux se portaient involontairement sur îe couvent de Santa-Rosa . Mon imagination me représentait ma pauvre cousine Dominga revêtue de l'ample et lourd habit des religieuses de Tordre des carmélites : je voyais son long voile noir, ses souliers en cuir, à boucles de cuivre; sa discipline, en cuir noir, pendant jusqu'à terre ; son énorme rosaire que la malheureuse fille, par instants, pressait avec ferveur en demandant à Dieu qu'il l'aidât dans l'exécution de son projet , et qu'ensuite elle 1 broyait entre ses mains crispées par la colère et le désespoir. Elle m'apparaissait dans le haut du cldcher de la belle église de Santa- Rosa, C'était dans ce clocher qu'allait tous les soirs la jeune religieuse, sous le prétexte de voir s'il ne manquait rien aux cloches et à l 'horloge dont le soin était commis à sa surveillance. Du haut de cefctëHdùr> la jeune fille pouvait contempler à idisi^ Fétroit , mais joli petit vallon où les heureux jours de son enfance s'étaient écoulés si joyeusement ; elle voyait la maison de sa mère, ses sœurs et ses frères courir et folâtrer dans le j£irdin*v... 0h ! qu'elles lui paraissaient heureuses ses sœurs de pouvoir ainsi courir et jouer

uo

en liberté ! Comme elle admirait leurs robes de toutes couleurs, et leurs beaux cheveux ornés de fleurs et de perles! comme elle aimait leur élégante chaussure , leur grand châle de soie et leur légère écharpe de gaze! A cette vue, la malheureuse se sentait étouffer sous le poids de ses lourds vêtements; cette chemise, ces bas, cette longue et large robe, tous en grossier tissu de laine > lui étaient en horreur! la dureté de i sa cha assure blessait ses pieds , et son Ion g voilenoir, de laine aussi, que Tordre exjgemta vec rigueur 4e tenir toujours baissé, était pour; elle la plancha qui a renlwné mrm% le léthargique dans le cercueil v L'infortunée Dominga repoussait ce v0i te affreux avec un mouvement convulsif j de sourds gémissements sortaient de sa poitrine * e^le essa jaii de passer ses, bras entre les barreaux q*ii ferment; les ouvertures t 4ft clocher. La? pauvre recluse ne désiraU ; qu'ut* peii . , du grandi air que J)km £ dwH: h tpjite^ses jeréar Weè* quîUn pfèGtt ^spa^e^dan^ le \v£$on elle pU mOWQiï ses membres. ; engôiH?dis,j: ; e^4>ne; denîa^d^i^.qu^ cbaiitérr les mrs : dg jse^- mp^jtap gnes, q&k daqser a,vsee r se&so3u^, qu^ J? mjstfcre comme «Mes de petits souliers roses, uûé;i<Êg£F0 écharpe blanche et quelques fleurs des ,eha*nps

clans ses cheveux. Hélas ! c'était bien peu de chose; que les désirs de la jeune Me; mais un vveU teà'^bfë , solennel, qu'aucune puissance iïikàfeë ne pouvait rompre , la privait à jamais #airl pu^ et de ohants joyeux , d'habits de son âfgfe i/iafpi^prié^ àm t changements des saisons , d»o%tér€icés nécessaires à sa santé. L'infortùnëe , à seize ans , entraînée par un mouvement de dépit et d-amdur-propro blessé, avait voulu rènbhder âu monde. L'ignorante enfant avait edupé elle4aême ses ioïigs «Mvéu3&, et, les jetant â^ pfedadë k croix, avait juïé, sur le Christ, qif'iellë gênait Dieu pour époux. L'histoire de Wtatfttyffe* fit grand bruit à Âiréquipa et dans ÏOufMe Bérott; je l^ai jugée assez remarquable p^Ur^elle dût trouver place dans mà i?ela- 'fàmO Mâis îj âvànt^dîinstniire mes lecteurs de tous leu faitè W dires .«de nia cdusihe ©ôniihgà , je tés ^rie % voi^ bien me suivre dans Vin*

i ? ' Dans lies temps ordinaires ces couvents sont #ta^cessfl)les ; on .d'y p©nt pas; entrer sans la permission del'êvêque d'âréquipa > permission q^, *puis l'évasion de la mnja> il tféfusâk inflexiblement. Mais dans les circonstances im-

•' rjoïraei -.'si- ■

minentes où la ville se trouvait, tous les couvents offrirent l'asile du sanctuaire à la population alarmée. Ma tante et Manuela jugèrent prudent d'y prendre refuge , et je profitai de cette circonstance pour m'instruire des détails de la vie monastique. Sa nta-Rosa était toujours présent à ma pensée ; je m'efforçais de décider ces dames à lui donner la préférence sur Saut a- Cathalîna > ou elles inclinaient à aller. < Les supérieures de ces deux couvents étaient nos cousines; l'une et l'autre nous avaient -filiales iwir tarions les plus affectueuses : chacuné> d'elles désirait nous avoir et cherchait à; déterminer notre choix eil faveur de la bonne hospitalité qu'elle nous préparait. Santa-Rosa , par ? > sa beauté 9 devait plus vivement exciter notre curiosité; mais ces dames redoutaient il; extrême sévérité^de l'ordre des carmélites dont les relir giéuses«de ce couvent nè &e relâcheftt en au<3U$è circonstance. J'eus beaucoup de peine à vaitfctfe toutes leurs répugnances ^cependant je^parrins à en ftriompher, Vers sept heures; du soir* nous nous rendîmes au couvent après: avoir eu le m\n d'envoyer devant nous une négresse pojjr nous annoncer* : ■ ^'v^^i

Je ne' crois pas qu'il ait jamais existé , dans l'état le plus monarchique, une aristocratie plus

hautaine et plus choquante dans ses distinctions que celle dont le spectacle me frappa d'étonnement en entrant à Santa-Rosa. Là régnent, dans toute leur puissance, les hiérarchies de la naissance, des titres, des couleurs de la peau et des fortunes; et ce ne sont pas de vaines classifications. A voir dans le couvent marcher en procession les membres de cette nombreuse communauté. , vêtus du même uniforme , on croirait^ que la même égalité subsiste en tout ; mais entre-t-on dans Tune < des cours , on est Surpris de l'orgueil qu'apporte la femme titrée dans; ses relations avec la femme de sang plébéien; f <du ton de mépris t qu'affectent les blanches envers H celles ^de couleur,; et les riches à l'égarde de celles qui ne le sont .pas* C'est en voyanl^cefÇontrasîie,, d'une, humilité apparente e^vdfblfotfgueUT le plus indomptable, qu!on est in répéter ?ï ces paroles du sage : ,\< Vanité

« Jîqus,' fumes reçues à la porte par des religieuses que la ; supérieure envoyait pour nous ^ece^iîHiPltte grave députa lion nous conduisit, • 0mitm%* le cérémonial? rvoulu par l'étiquette , jusqu'à la cellule de la supérieure, qui était malade et couchée. Son Ut était supposé par

une ^estrade sur les «gaitehès de laquelle un grand dôifï}ïrei de reiigiëuses étaieid'hiëraarchi^ ^ukwèmt ^keees. lifeèfaâde^ou^pte dkni tapis

«d?utt> ttâm* rfàùk&imfàmtë' dsser longtemps m-

,„»j^è %'^eiiefabl^ ^ipérœiiWBi lies draps pgniemdus^eiipHqua f èassè , t^tfteonip

Peindre îa^êgle^u m^M mèr^êé$emAé^s§ 9 èu 1 reï^àéairà to^fe^^afc^V^â'i fôfe'i

iïeufetit^sâfi^itiëtîr

^elfrà^ëlleB^ni'eurèiïjif efe ft&sîtânt^ adressé *juè>- Mqu^^esïip^^u^ lestages #lur%Î^^Ws

riches couvents d'Aréquipa. La distribution intérieure est commode : elle présente quatre cloîtres qui enferment chacun une cour spacieuse, De larges piliers en pierre supportent la voûte assez basse de ces cloîtres ; les cellules des religieuses régnent à l'entour ; on y entre par une petite porte basse : elles sont grandes et les iiiurs en sont tenus très blancs ; elles sont éclairées par une croisée à quatre vitraux, qui, ainsi que la porte, (tonne sur le cloître. L'ameublement de ces cellules consiste en une table en chêne , un escabeau de même bois , une cruche en terre et un gobelet d'étain • au dessus de la table, il y a un grand crucifix; le Christ est en os jauni et noirci par le temps, et la croix est en bois noir. Sur la table, sont une tête de mort, Un. petit sablier, des heures et parfois quelques autres livres de prières ; à côté , accrochée à un gros clou, pend une discipline en cuir noir. Excepté la supérieure , pas une religieuse ne peut coucher dans sa cellule. Elles ri'ont leur cellule que pour méditer dans l'isolement et le silence, se recueillir ou se reposer. Elles mangent en commun dans un immense réfectoire, dînent à midi et soupent à six heures. Pendant qu'elles prennent leur repas , une h. 4o

d'entre elles tait la lecture de quelques passages des livres saints, et toutes couchent dans les dortoirs, qui sont au nombre de trois dans le couvent de Saota-Rosa.

Ces dortoirs sont voûtés, construits en forme d'équerre , et sans aucune fenêtre qui laisse pénétrer le jour. Une lampe sépulcrale, placée dans l'angle, jette à peine assez de lueur pour éclairer l'espace h six pieds autour d'elle, en sorte que les deux côtés du dortoir restent dans une obscurité profonde. L'entrée de ces dortoirs est interdite, non seulement aux personnes étrangères mais même aux filles de service de la communauté, et si furtivement on s'introduit le soir sous les voûtes sombres et froides de leurs longues salles , aux objets dont on se sent environné, on se croirait descendu aux catacombes, et ces lieux sont tellement lugubres, qu'il est difficile de se défendre d'un mouvement d'effroi. Les tmnbeaux 1 s,ont disposes de chaque côté du dortoir, à douze ou quinze pieds de distance les uns des autres; élevés sur une estrade, ils ressemblent entièrement , par leur forme et l'ordre dans lequel ils sont rangés, aux tom-

« Oa nomme tombeau rendrait où chaque religieuse se retire pour dormir.

beaux que l'on voit dans îes caveaux des églises. Us sont recouverts d'une étoffe noire, en laine , semblable à celle qu'on emploie pour tenture 4ans les cérémonies funéraires. L'intérieur de ces tombeaux a dix à douze pieds de long sur cinq à six de large et autant de hauteur. lis sont meublés d'un lit fait avec deux grosses planches de chêne placées sur quatre pieux en fer. Dessus ces planches est un gros sac de toile, qui est rempli, selon le degré de sainteté de celle qui y repose , de cendres, de cailloux, d'épines même , de paille ou de laine. Je dois dire que je suis entrée dans trois de Ges tombeaux , et que j'en ai trouvé les sacs remplis de paille. A l'extrémité du lit, est un petit meuble en bois noir qui sert tout ensemble de table, de prie-dieu et d'armoire. De même que dans la celluje, il y a au dessus de ce meuble un grand Christ faisant face à la tête du lit : au, dessous du Christ sont rangés une tête de mort, un livTe de prières, un rosaire et une discipline. Il est expressément défendu , dans aucune circonstance , d'avoir de la lumière dans les tombeaux. Quand une religieuse est malade , elle va à l'infirmerie ; c'est dans un de ces tombeaux que ma pauvre cousine Bominga avait couché pendant onze ans !

La vie *jue mènent ces religieuses est des plus pénibles : le matin, elles se lèvent à quatre heures pour aller aux matines : puis se succèdent, presque sans interruption , une suite de pratiques religieuses auxquelles elles sont tenues d'assister : cela dure jusqu'à l'heure de midi qui les appelle au réfectoire. De midi à trois heures, elles jouissent de quelque repos ; alors recommencent pour elles des prières qui se prolongent jusqu'au soir. De nombreuses fêtes viennent encore ajouter à ces devoirs par les processions ét autres cérémonies qu'elles imposent à la communauté : tel est l'aperçu des austérités et des exigences de la vie religieuse dans les cloîtres de Santa-Rosa. La seule récréation de ces recluses est la promenade dans leurs magnifiques jardins; elles en ont trois dans lesquels elles cultivent de belles fleurs qu'elles entretiennent avec un grand soin.

En prenant le toile dans Tordre des carmélites, les religieuses de Santa-Rosâ font vœu de pauvreté et de silence. Quand elles se rencontrent, l'unç doit dire : « Sœur, nous devons mourir; » et l'autre répondre : ic Sœur, la mort est notre délivrance, » et ne jamais prononcer une parole de plus. Toutefois ces dames par-

lent, et beaucoup; mais c'est seulement pendant le travail du jardin , ou dans la cuisine lorsquelles V vont pour surveiller les femmes de service, ou sur le haut des tours et des clochers quand leur devoir les y appelle ; elles parlent encore dans leurs cellules, lorsqu'à la dérobée, elles vont s'y faire de longues visites. Enfin les bonaes dames parlent partout où elles croient pouvoir le faire sans violer leur vœu , et , pour se mettre en paix avec leur conscience, elles observent un silence de mort dans les cours, au réfectoire, à l'église et surtout dans les dortoirs où jamais voix humaine n'a retenti; Ce n'est certes pas moi qui leur imputerais à crime leurs légères transgressions à la régie du saint ordre des carmélites. Je trouve tout naturel qu'elles recherchent l'occasion d'échanger quelques paroles après de longues heures de silence ; mais je désirerais, pour leur bonheur, qu'elles se bornassent à parler des belles fleurs qu'elles cultivent; des bonnes confitures et des excellents gâteaux qu'elles font si bien ; de leurs magnifiques processions et des riches pierreries de leur Vierge, ou même encore de leur confesseur.

Malheureusement, ces dames ne se bornent point à ces sujets de conversation. La critique, lamé-

disance, la calomnie même régnent dans leurs entretiens ; il est difficile de se faire une juste idée de toutes les petites jalousies , des basses envies qu'elles nourrissent les unes contre les autres et des cruelles méchancetés qu'elles ne cessent de se faire. Rien de moins onctueux que les rapports qu'ont entre elles ces religieuses ; tout, au contraire, dans ces rapports , annonce *a sécheresse, 1 apreté, la haine. Ces dames ne sont pas plus rigoureuses dans l'observation de leur vœu de pauvreté. Aucune d'elles ne devrait avoir, d'après le règlement, in' a-t-on dit, plus d'une -fille pour la servir; cependant plusieurs de ces dames possèdent trois ou quatre femmes esclaves -, logées dans l'intérieur . Chacune entretient , en outre , une esclave m dehors pour faire ses commissions > acheter cè qu'elle désire, communiquer enfin avec sa famille et lé monde. Il se trouve même^ dans cette communauté, des religieuses dont la fortune est très considérable, qui font de très riches présents au monastère et à son église; envoient fréquemment, à leurs connaissances de la ville , des cadeaux consistant en fruits , friandises de toute sorte, petits ouvrages faits dans le couvent, et parfois les personnes qu'elles affectionnent re-

coi vent d'elles des dons d'une plus haute valeur.

Santa-Rosa d'Aréquipa est considéré comme un des plus riches monastères du Pérou ; néanmoins les religieuses m'en ont paru plus malheureuses que celles, d'aucun des couvents que j'aj eu Toccasion de visiter. L'exactitude de mon observation m'a été confirmée, en Amérique, par les, personnes familières avec Tintérieur des communautés, qui m'ont toutes assuré que les austérités des nonnes de Santa-Rosa surpassaient de beaucoup celles auxquelles s'astreignent les religieuses de tout autre couvent. J'eus plusieurs entretiens avec la supérieure, pendant les trois jours ;que j'habitai Santa-Rosa ; je vais en citer quelques passages pour faire connaître l'esprit qui dirige cette communauté.

Je dois d'abord dire que la supérieure me reçut avec beaucoup de distinction ; elle avait alors soixante-huit ans, et, depuis dix-huit ans* dirigeait la communauté. Elle a du être très belle, sa physionomie est noble, et tout en elle annonce Une grande foffee de volonté. Née à Séville> elte vînt à Aréquipa à l'âge de sept ans. Son père là mit à Santa-Rosa pour y faire son éducation, «t, depuis lors, elle n'en est plus sortie. Cette damé parle l'espagnol avec Une

pureté et une élégance remarquables ; elle est aussi instruite qu'une religieuse peut l'être. Toutes les questions qu'elle m'adressa sur l'Europe me prouvèrent que la supérieure de Santa- Rosa s'était beaucoup occupée des événements politiques qui ont agité l'Espagne et le Pérou depuis vingt ans. Ses opinions en politique sont aussi exaltées qu'en religion, et son fanatisme religieux dépasse toutes les limites de la raison. Je rapporterai une de ses phrases qui , à elle seule , résume l'ordre d'idées de cette vieille religieuse. «Hélas! ma chère enfant, me dit-elle, maintenant je suis trop vieille pour rien entreprendre, mon temps est fini ; mais, si je n'avais que trente ans , je partirais avec vous : j'irais à Madrid, et là, j ? y perdrais ma fortune, mon illustre nom et ma vie, ou , par la mort de Jésus- Christ, là, en croix, je vous'jure que je rétablirais la sainte inquisition. » Il est impossible d'avoir plus de feu dans le regard , d'énergie dans la voix et d'expression dans le geste, qu'elle n'en mit en étendant la main vers le Christ qui était an pied de son lit : sa conversation était toujours montée au même diapason. En parlant de Dominga, elle me dit : « Cette fille était possédée du démon y je suis contente que le diable

ait (choisi mon couvent de préférence : cet exemple y fera revivre la foi; car, ma chère Flora, à vous je confierai une partie de mes peines; chaque jour, je vois chanceler, dans le cœur des jeunes nonnes , cette foi puissante qui seule peut faire croire aux miracles. » L'évasion de Pominga ne me paraissait pas devoir produire l'effet qu'en attendait la supérieure et me semblait, au contraire, de nature à provoquer l'imitation. Je doute même qu'elle se fit illusion à cet égard ; mais, parlant de Dominga , en présence de quelques religieuses, elle crut peut-être de son devoir de faire cette réflexion. Cette femme, d'une austérité rigoureuse, a su se faire obéir et respecter des religieuses tout en les gpuvernant avec une main de fer; mais, depuis tant d'années qu'elle leur commande , elle n'a pu obtenir la sincère affection d'aucune d'elles.

Les trois jours passés dans l'intérieur de ce couvent avaient tellement fatigué ma tante et mes cousines, que, n'importe le risque qu'elles pouvaient courir en sortant, ces dames ne voulurent pas y demeurer plus longtemps. Quant à moi, j'avais, pendant un aussi court séjour, recueilli beaucoup d'observations et ne m'étais nullement ennuyée. Ces graves religieuses nous

accompagnèrent avec le même cérémonial et la même étiquette qu'elles avaient mis à nous recevoir; enfin nous passâmes le seuil de cette énorme porte en chêne, verrouillée et bardée de fer comme celle d'une citadelle : à peine la portière l'eut-elle refermée, que nous nous mîmes toutes à courir dans la longue et large rue de Santa-Rosa, en criant : «Dieu! quel bonheur d'être en liberté!» Toutes ces dames pleuraient; les enfants et les négresses gambadaient dans la rue; et moi j'avoue que je respirais plus facilement. Liberté, oh! chère liberté, il n est pour ta perte aucune compensation : ïa sécurité même n'en est pas une; rien au monde ne saurait te remplacer.

Dès le lendemain de notre entrée à Santa-Rosa, Aïthaus nous avait fait dire que la nouvelle était fausse , que l'Indien de qui on la tenait était vendu à San-Romàn , et que celui-ci n'arriverait pas avant quinze jours. Nous crûmes donc pouvoir revenir chez nous ; mais , le soir même de notre sortie, il y eut une autre alerte, et, ette fois, mes parentes se retirèrent à Santa- Cathalina. Il paraissait positif que San-Romàn était à Cangallo. Son arrivée à une si courte distance d'Àréquipa (quatre lieues) rendait le

danger imminent ; aussitôt (Jue la nouvelle s'en répandit , le désordre dans la ville et dans le camp ne fut guère moindre qu'à la première alarme donnée par l'espion ; on battit la générale , on sonna le tocsin; des masses de monde se réfugièrent dans les couvents ; ce fiïrent une confusion -, une terreur qui ne me donnèrent pas une haute idée de la bravoure de cette population fanfaronne, qui devait défendre la ville jusqu'au dernier souffle de vie. Les couvents et les églises étaient devenus les garde-meubles des habitants ; depuis quinze jours, ils y cachaient tout ce qu'ils possédaient d'objets transportables , et leurs maisons entièrement dégarnies avaient l'air d'avoir été pillées; moi-même je fis pbrtér mes malles à Santo-Domingo avec lés effets de mon oncle. C'était à midi qu'on avait appris l'arrivée de Fennemi à Cangallo, et l'on s'attendait à la voir paraître vers six ou sept heures. Les dômes dés maisons étaient couverts d'une foule de monde qui regardait dans toutes les directions; niais l'attente générale fut déçue. L'ennemi avait fait une halte.

Althaus revint du camp, et me dit : — Cousine, il est très vrai, cette fois, que San-Roman est à Cangallo ; niais ses soldats sont ha-

rassés de fatigue, et je suis bien sûr qu'ils resteront là trois ou quatre jours pour se refaire.

-ttt Vous croyez donc qu'ils ne viendront pas aujourd'hui?

-r- Je ne pense pas qu'ils soient ici avant quatre ou cinq jours ; ainsi, vous pouvez aller retrouver Manuela. Au surplus, vous verrez la mêlée du haut des tours du monastère , aussi bien que de dessus la maison de votre oncle*

Je suivis son conseil, et j'allai à Santa-Cathalina rejoindre mes parentes.

— Me voilà donc encore dans l'intérieur d'un couvent ; mais quel contraste avec celui que je venais de quitter! quel bruit assourdissant, quels houras quand j'entrai ! La Francesita ! la Francesita ! criait-on de toutes parts. A peine la porte fut-elle ouverte , que je fus entourée par une douzaine de religieuses qui me parlaient toutes à la fois, criant, riant et sautant de joie. L'une m'ôtait mon chapeau , parce que, disaitelle, un chapeau était un vêtement indécent; mon peigne fut également ôté sous le même prétexte qu'il était indécent; une autre voulait me retirer mes gigots , toujours sur la même accusation d'être très indécents. Celle-là écartait ma robe par derrière, parce qu'elle vou~.

lait voir comment, était fait mon corset. Une religieuse me défaisait les cheveux pour voir comme ils étaient longs; une autre me levait le pied pour examiner mes brodequins de Paris; mais ce qui excita surtout leur bonnement, ce fut la découverte de mon pantalon. Ces bonnes filles sont naïves, et il y avait sans doute plus d'indécence dans leurs questions que n'en présentaient mon chapeau , mon peigne et mes vêtements. En un mot , ces dames me tournèrent en tous sens, et en' 'agirent envers moi comme fait un enfant avec la poupée qu'on vient de lui donner.

Je restai, sans nulle exagération, un grand quart d'heure à la porte d'entrée, qui sert de tour, craignant à chaque instant d'être suffoquée par la chaleur dans le peu d'espace que me laissaient ces turbulentes religieuses et la multitude de négresses ou de sambas qui m entouraient. Mes parentes, qui avaient vu l'embarras de ma position et qui sentaient tout ce que je devais en souffrir, faisaient tous leurs efforts pou* tacher de percer jusqu'au lieu où j 'étais , tandis que ma samba t entrée en même temps que moi, criait de toutes ses forces qu'on m'é- . *

bouffait, qu'on me faisait mal, et appelait à mon secours. Mais ses cris et ceux de mes cousines étaient couverts par plus de cent voix à la fois : Haï la Frarwesita y que bonita es! viene aqui ft y/wr con tiosotros.

Je commençais sérieusement à désespérer de sortir de là autrement qu'évanouie. Je sentais mes janibes défaillir sous moi ; j'étais baignée de sueur, et le vacarme que tout ce monde faisait à mes oreilles m'étourdissait tellement, que je ne savais plus où j'en étais, lorsque enfin lasupé*rieure arriva pour me recevoir. Elle était cousine de celle de Santa-Rosa, et notre parente au même degré. A son approche, le bruit se calma un peu, et la foule s'ouvrit pour la laisser arriver jusqu'à moi. Je me sentais réellement très mal. La bonne dame, çjui s'en aperçut, gronda, sévèrement les religieuses, et donna orçlre qu'on fît retirer toutes les néjgresses, Elle m'emmena; en^ suite dans sa grande et belle cellule', et là, après m'avoir fajt asseoir sur de ricbes tapis et de moelleux coussins» elle nie apporter, sur un des plus beaux poteaux de l'industrie parisienne , diverses portes 4Vxçellents gâteux faits dans le couvent, des vins d'Espagne dans

de beaux flacons de cristal , et un superbe verre doré, élégamment taillé et gravé aux armes d'Espagne.

Quand je fus un peu remise, la bonne dame voulut absolument m'accompagner à la cellule qu'elle me destinait. Oh ! quel amour de cellule ! et combien de nos petites-maîtresses la voudraient pour boudoir. Qu'on imagine une petite chambre voûtée, large de dix à douze pieds et longue de quatorze à seize, couverte en entier d'un beau tapis anglais avec des dessins turcs, ayant au milieu une petite porte en ogive, et sur dgu& des côtés une petite croisée du même style, et ees deux croisées garnies de rideaux en soie couleur cerise avec des franges noires et bleues; sur un côté de la chambre* un petit lit en fer VeyûUvec un matelas en coutil anglais et des drap en batiste garnis en dentelle d'Espagne, ^gn face, un divan awssi en coutil anglais, rec^uMert d'un riche tapis venant de Guzco. Auprès du divan , des coussins pour asseoir les visiteurs et de jolis tabourets e^ tapisserie. Dans 1^ fond était pratiquée une niche occupée par Ureo belle console à dessus de marbre blanc qui figurait assez bien un petit autel. Il y avait sur la console plusieurs jolis vases remplis de fleurs

naturelles et artificielles; des chandeliers en argent avec des bougies bleues; un petit livre de messe relié en velours violet et fermé avec un petit cadenas en or. Au dessus de la console , étaient placés un petit Christ en chêne d'un beau travail, au dessus du Christ une Vierge dans un cadre d'argent, et à ses côtés, dans de riches bordures, sainte Catherine et sainte Thérèse. Un petit rosaire à grains fins et des plus mignons avait été passé autour de la tête du Christ.

Enfin, pour que rien ne manquât à cet élégant ameublement, il y avait au milieu de la chambre une table couverte d'un grand tapis, et sur cette table un grand plateau qui contenait un thé de quatre tasses ; une carafe en cristal taillé, un verre et tout ce qui était nécessaire pour se rafraîchir. Cette charmante; retraite était le retiro de la supérieure. Cette dame s'était prise pour moi d'une amitié enthousiaste par le seul motif que je venais du pays ou vivait Rossirii. Malgré mes instances pour né pas accepter cet agréable gîte, elle voulut à toute force que je m'installasse dans son rëtiro. L'aimable religieuse me tint compagnie assez tard, et nous causâmes de musique principalement, ensuite des affaires de l'Europe auxquelles ces

dames prennent un vif intérêt; puis elle se retira entourée d'une foule de religieuses, car toutes l'aiment comme leur mère et leur amie.

J'ai dû, pendant dix ans de voyages, changer fréquemment d'habitation et de lit ; mais je ne me souviens pas d'avoir jamais éprouvé une sensation aussi délicieuse que celle que je ressentis en me couchant dans le charmant petit lit delà supérieure' de Santa-Cathalina. J'eus l'enfantillage d'allumer les deux bougies bleues qui étaient sur l'autel, je pris le petit rosaire, le joli livre de prières, et je restai longtemps à lire, m'interrompant souvent pour admirer l'ensemble des objets qui m'entouraient , ou pour respirer avec volupté le doux parfum qui s'exhalait de nies draps garnis de dentelle; Cette nuitlà/ j 'eus presque le dési r de nié faire religieuse. Le lendemain, je me levai très tard, l'indulgente supérieure m 'ayant pr é ven ue qu'il étai t inutile que je me levasse à six heures (comme on l'avait exigé de nous à Santa- Rosa), pour me rendre à la messe : Il suffit que vous paraissiez à celle de on# é heures > m'aVait dit la bonne dame, et si voirfe Santé i^e vous le permet pas, je vous dispense d'y paraître. La première journée fut emii. 11

ptoyée à faire des visites à toutes tes religiewses : c'était à qui me; verrait, me toucherait, me parcleraït; ces d mes me questionnaient surtout.

Comment s'habille-t-on à Paris? qu'y ma&sge* t-on ? y a*t4L des couvents? i màm surtout qju'y fait-on en musique? Bans* cbaqiuei eelluîfe nous trouvions nombreuse société : touè Je m©nde y parlait à la fois , au milieu des rires; et des sa^Ujes j partout On? nousi offrait desi gâteaux de lôiute espèce, des fruits, des> confitures, des Êflèmes:, des sucres candis* de»sirops>, ; desi mn$ d'Espagne, C'était une suite cdntiî&uefedeïfeành que:|s>; Lu r s«f e^ieure a>vaji l< .fait toangery > $dur lej^sdjr, un ; gmceuttt ïSaiïpetite^ehapeHftiii : «* la j^enteiadi^t^ très honnef TOt$M}*ae> composée de# plus beauK pa«^S3id«qE^ss»iiv JElle; fet

non moifis diklta^ti qu^ l^ur * piano, sortait des mains «A» plus rèaMlferr

i T Gathalina est amsi* de Vc^rdreddes mais^ ^w que me le fit o

Ûfe; qu4!< pensajsrie, avec 4'immen;Ses! inodifrr*

Ces damfes rte portent pas le même habit que celles de" Santa-Rosa. Leur robe est blanche* très ample ét traînante à terre : leur voile, carmélfae ordinairement j est noir les jours de grandes sélenuités. Je ne sais si leur règle è&ige qu'elles n'usent que di étoffes de laine; mais ce que je piïis assurer, c'est que leur robe est- le seul dé leurs vêtements qui soiè eîi laind. Elle est d'un tissu très fin, soyeux et d'une blancheur éclatante. Leur bonnet est eu crêpe 5 Bïè, et si joliment plissé qué j'avais envie d'en 1 emporter un comme objet de curiosité ;» ëaforinë gracieuse leur donne une physionomie 4Éar^àMë>ifè voilé est attssr en crêpe j elles ne te* (jortéiît jamais 'baissé qu'à l'église ou en cér'é^onîe. # fâirt croire aussi (tjue ces pieuses dânW^-fonlkféu ï&de silënce, lii de pauvreté; èW è\\è§ parlent passablement et font presque toutes béàûèo^p dè dépenses.» L'église dû couv^nft> èW^ànde fUà ornements -è& sont riches, nM^mal ëntretéïiu^ Lforgue est très beau, les cfiM^ ët îéM €é qui èét relatif à 1 là musique dWr%îMè TMii MJetj de la ^arldèSreligiéusieS* d%*sffii#'téW spéciaux. La distribufiori irttétfktâëëtèmtrmiî est d?Utïe grande bkarreriéj il ds^vèohipbâé de deux corps d@ bâtiment dont

l'un s'appelle le vieux couvent et l'autre le neuf. Ce dernier se compose de trois petits cloîtres très élégamment construits; les cellules en sont petites, mais aérées et très claires. Dans le milieu de la cour, il y a une corbeille de fleurs et deux belles fontaines qui entretiennent partout la fraîcheur et la propreté. L'extérieur des cloîtres est tapissé de vignes; On communique par Une rue escarpée avec ie vieux couvent. Celuilà est un véritable labyrinthe, composé de quantité de rues et ruelles dans toutes les directions, et traversé par uné rue principale qu'on monte presque comme un escalier. Ces rués et ruelles sont fermées par lés cellules qui sont autant de petits corps-de-logis d'une construction originale* Les religieuses qu i les habitent y Son t comme dans de. petites maisons de campagne.

Jim i yuv de ■ desKcelhiles?' fcpii avaient une cour d^entréë assëzr spacieuse pour y élever de la volaiilé^et où se trouvaient établis la cuisine et le logement ;des ; ^esclaves ; puis une seconde cour surilàqueile' deux ou trois chambres étaient construites j ensuite un jardin et, un petit retiro dont le toit formait errasse. Depuis plus de vingt» an§> ces; dénies ne vivent plus en commun : le réfectoire est abandonné , le dortoir l'est égale ».

ment, quoique, pour la forme, chacune des religieuses y tienne encore un lit, qui est blanc, selon que la régie l'exige. Elles ne sont pas non plus astreintes, comme les carmélites de Santa- Rosa , à cette foule de pratiques religieuses qui emploient tout le temps de ses dernières. Il leur reste au contraire, après l'accomplissement de leurs devoirs conventuels, beaucoup de loisir qu'elles consacrent au soin de leur ménage, à l'entretien de leurs vêtements, à des occupations de charité, enfin à leurs amusements ; La eorn^ munauté a trois vastes jardins qui ne sont cultivés qu'en légumes et maïs, parce que chaque religieuse cultivé dés fleurs dans le jardin de sa cellule. Au surplus, la vie que mènent ces damés est très laborieuse ; elles travaillent à toute sorte dé petits ouvrages*d'aiguille , prennent des pensionnaires qu'elles instruisent, et ont, en outre, une école gratuité où elles font l'enseignement des filles {iauvreé. Leur charité s'étend a tout élïès donnent du litige' ààx hôpitaux , dotent de j^tilieè filles , et joùrnellémèrit distribuent du pïiui , ëû maïs et dés vêtèménts : aux pauvres!' Lès"' revenus dé cette communauté s'élèvent à iïrieso4nMé érioVme; mais ces dames dépensent en ^opeitidn dé ces mêmes revenus. La SUpéH

rieure avait afôrs soixante-douze ans : nommée et destituée à plusieurs reprises, son extrême bonté la faisait toujours rejeter par les prêtres qui ont autorité sur le couvent, mais celte même bonté la faisait npmmer de nouveau par les religieuses qui ont le droit d'élire leur supérieure au scrutin.

Cette aimable femme, en Jout point l'inverse de sa cousine de Santa-Rosa, est si maigre, si délicate, qu'elle disparaît presque entièrement sous sa longue et large robe. Toute sa vie elle a été malade, et la seule chose qui apporte quelque soulagement à ses maux, c'est d'entendre de 1$ bonne musique. Elle ne paraît vieille, cette chère dame, que par sa figure et ses mains décrépites. Je n'aurais jamais cru qu'on pût rencontrer, dans une femme de cet âge et d'une aussi faible or-* ganisation, autant de vivacité et d'activité qu en montrait la supérieure. Sa conversation^ extrêmement gaie, était toujours brillante de saillies et piquante d'originalité ; pas une de ses, jeunes religieuses ne l'aurait surpassée dans le feu qu'elle y mettait. Je lui rapportai le propos que m'avait tenu la supérieure de Santa-I\psa ; elle haussa les. épaules avec un sourire de pitié, et me dit avec une expression tout à fait artistique :

« El moi, ma chère enfant, si je n'avais que trente ans, j'irais avec vous à Paris voir jouer, au grand Opéra, les sublimes chefs-d'œuvre l'immortel ftossini ; une note de cet homme de génie est plus utile à la santé morale et physique . des peuples que ne le furent jamais à la religion les hideux spectacles des auto-da-féde la sainte Inquisition. »

A Santa-Cathalina, chacune de ces dames fait à peu prés ce qu'elle veut ; la supérieure est trop bonne pour gêner ou même contrarier aucune de ses religieuses. L'aristocratie des richesses , celle qui régne partout, même au sein des démocraties, est la seule dont j'aie remarqué l'existence dans ce couvent. Les religieuses de San ta- Cathalina sont réellement en progrès. Parmi ces dames, il y en a trois qui sont considérées comme les reines du lieu. La première, placée dans .e couvent àlage de deux ans, pouvait en avoir, lorsque j'y étais, trettte~d*îux à trente-^ trois ; elle appartient à Unie des plus riches familles 4e la Bolivia, et avait huit négresses ou sambas pour la servir. La seconde est une jeune li lie de vingt-huit ans, grande et sveltc, -belhv de cette beauté vive -ét hardie des femmes de fiarcelonne; aussi «st-elle d'origine catalane.

Cette charnianle fille , orpheline avec 40,000 livres de rente, habite le monastère depuis cinq ans. Enfin la troisième, aimable personne de vingt-quatre ans, bonne, gaie, rieuse, est religieuse depuis sept ans. La plus âgée, qui se nomme Margarita, est pharmacienne du couvent j Rosi ta, la seconde, en est la portière; quant à la plus jeune, Manuelita, elle est trop folle et trop légère pour qu'on lui confie la moindre fonction.

Ces trois religieuses , par le besoin incessant d'activité qui les tourmente , par les bizarreries de leur esprit, furent cause d'une de ces destitutions auxquelles son excessive bonté a exposé la supérieure, La sœur Manuelita, que trop de force et trop d'embonpoint rendent toujours malade, eut une petite querelle avec le vieux docteur du couvent, parce qu'il voulait lui imposer des diètes auxquelles la jeune fille , un peu gourmande, refusait de s'astreindre.

Le père de Manuelita est un vieillard octogénaire, non moins extraordinaire dans son genre que ma cousine ta supérieure l'est dans le sien. L'un et l'autre sympathisent tré& bien ensemble et sont aussi bons amis qu'on peut l'être, Ce vieillard , qui allait souvent au cou-

vent, où il avait la permission d'entrer quand il voulait, aime sa fille la religieuse avec une passion toute particulière. Manuelita , qui en mésuse ainsi que le font tous les enfants gâtés , se plaignit à lui du traitement auquel voulait la contraindre le vieux docteur, et se fit beaucoup plus malade quelle ne l'était réellement. Don Hurtado , le vieux sage que mon lecteur connaît déjà, a la prétention d'être philosophe, médecin, chimiste et astrologue, et, déplus, est porté d'une grande vénération pour tous les Européens . Il s s e montra sensiblement affecté de l'état de sa fille ehërie et indigné contre le vieux docteur Bagras, qui voulait mettre sa fille à la diète. t£ hère enfant , lui dit-il , je ne veux plus que cet ignorant te prescrive le moindre remède ; je t'amènerai demain un docteur anglais , jeune homme charmant , plein de science , et qui a o*éjà fait , à vingt-six ans , deux fois le tour du monde ; juge , ma fille , quel médecin cela doit faire. » Le père Hurtado, exact à sa promesse, vint leî lendemain au couvent, accompagné d'un élégant et aimable dandy, qui parlait l'espagnol avëciuiicàccjent très agréable, qu'on était sur-r prisid'enteiidre de la bouche d'un étranger. Cet infatigable voyageur^ dont l'organe avait été as-

«oupU par l'usage des langues française et italienne , qu'il parlait également bien , était en même temps le y\m fashimiabU des médecins.

Il joignait , à des manières distinguées , une originalité spéciale à sa nation, et une gaité qu'il est très rare d'y rencontrer.

Après avoir vu et questionné Manuelila , il jugea que toute sa maladie provenait du défaut d ? exerciee , et réellement la tendance de cette jeune fille à l'obésité en dénotait l'argent besoin. Le jeune docteur anglais prescrivit l'exerçice du cheval à la religieuse, qui reçut l'ordonnance avec joie 5 elle y vit une occasion de se distraire de la vie monotone dont le poids l'accablait^ et dit aussitôt à son père qu'elle sentait que ce remède seul pourrait la soulager. Lè vieil $m> tado proposa d'amener, dans le couvent, sa jument,, qui était très douce, ^aimable docteur offrit la selle anglaise dont se servait sa femme, et il ne manquait plus , pour suivre l:oiMonnatice , que l'assentiment de la supérieure, La sœur Rosita, qui était l'enfant de prédilection de b bonne dame \ se chargea de l'obtenir ; en effet , elle lui fit comprendre que* Mamuelitaavait une maladie de nerfs d'une nafaiBe telle , que V exercice du cheval était aussi tiéecs^ire

à sa guêrisoii que la mélodie dune bonne , m\*r sique ij^Ja santé dp leur vénérable supérieure» JL$ comparaison de la rusée Rosita réussit par r faiiementj Ja pe^^aission fut accordée sans la

^ojadpejdiiç^ulté , m h m$&vmm timte qu'as-

§uré#ent: ce jmm 4w¥W m§m devait ^on-r aaltoja musique, etqu'ejle désirait qu'il lui

u'i^l j0 u ? «M4endu ay ee inipatieiiçe étant en (in a.çrjvé^idoii, Jiurfado en^ra de gr^ad matin dans le^ouv^t, ; §iuvi de la junientj elJe-étaU. çojrç-. pl^j^^^a^^e^e.j et elle avait une magnifié seje de vele^^ vert. La vue de cette jolie bête produisit d'universelles acclamations $ les pauvr^ireçlusjes accouraient de toutes parts , ayides contempler; un objet aussi nouveau piu^.eJle^^Quaîid Jc-uts la communauté se fut

de voir et de toucher la^ament.^ ks^#e^ te ^ide et la cravache, le

sa Mk bk monter ; et , lors- Sfîllfljf. rfBt^lî sell^ JVipudfu^sit la jument par ,^^^4t^fif ; 40^'feis Jftloùsr des cours. Après i^^^|tuj?te lut descendue , son amie Rosita ifP^'ifW^ m^i\^0s^ptàw^m: de nerfs, voulut \^^0^^^^mii^ $ fins hardie que Ja : pi^ nïière *ajva lièriB ? élle cojidœîsit seule sa montu re ?

et, au troisième tour, la mit au trot. Ge trait de bravoure extasia ces timides religieuses; toutes, même Les vieilles, voulaient aussi monter sur la jument, il fut convenu que cette charmante bête resterait dans le couvent , et que don Hurtado reviendrait le lendemain pour présider à la promenade. Le jour suivant, Manuelita conduisit son cheval elle-même et le fit aller au trot. Rosita monta ensuite, et dés lors il fut arrêté qu'à l'avenir on se passerait du père Hurtado. La seïiora dona Margarita, qui , depuis longtemps , souffrait horriblement de ses nerfs , voulut aussi essayer de Y exercice dont ses deux compagnes se trouvaient si bien. La chère dame étant un peu lourde et très poltronne, la Rosita fut sa conductrice les premiers jours; îl y avait près de quinze jours que les promenades à eheVal divertissaient le couvent , ♦ alimentaient toutes les conversations et guérissaient merveilleusement de tous les maux, quand un événement, qui faillit devenir funeste, fit cesser la joie générale , excita la plus vive inquiétude et mit le, trouble au sein de la communauté; La sœur Margarita, qui était loin d'être aussi agile que ses deux belles compagnes^ et qui n'a vait pu devenir aussi bonne cavalière ,

voulut cependant les imiter en faisant courir son cheval au galop ; il lui en arriva mal : au détour d'une des ruelles du vieux couvent, sa longue robe venant à s'accrocher à un buisson, Margarita,, dans le mouvement qu'elle fit pour la dégager, perdit l'équilibre et tomba lourdement sur la borne , à l'angle de la ruelle ; dans sa chute, la malheureuse se fracassa l'épaule d'une manière horrible.

Donâ Margarila fut portée sur son lit dans un cruel état de souffrance : on courut chercher le médecin anglais, qui se hâta de venir, remit l'épaule fracassée, et rassura les amies de lavmalade, en leur affirmant que la blessure ne présentait aucun danger> quoiqu'il craignît que; labgu#ispn ne fut : un peu Ipngue.

Cependant le vieux docteur Bagras , qui venait- comme de coutume au couvent, ne voyant plus >la sœur Margarita paraître dans sa phar macie, demanda si elle était malade. — Non, répondit-on d'abôrd ; mais elle s'est fait remplacer dans la pharmacie , ayant ailleurs des occupations qui , pour quelques jours, l'empêejiejran^; ■ jd'f venir. Quatre semaines s'écoulèrent: sans que la pauvre pharmacienne fut enj état de se lever pour aller elle-même dis-

trôbuer au docteur Bagras les médicaments dont il avait besoin pour les malades du coûtent; et taudis que Sa curiosité du vieux docteur à son sujet lui faisait naître des inquiétudes , elle était contrainte de rester dans son Ht, souffrant d'&troces douleurs.

Bagras enfin commença à suspecter qu'on lui cachait quelque chose' sur la sceur Ma^gari ta; Il épia les négresses de cette religieuse , questionna plusieurs d'entre elles , éf l'air ém~ ba^assé avec lequel on ! répoudhl à questions le convainquit que Margatfita était malade. Le soupçonneux docteur fut intrigué du mystère que fôîït le couvettt lui avait fait de cette maladie i mille suppositions s'élevèrent dans sort esprit, et il n'eut plu& qu'une pensée , celle de découvrir feffiot dè l' énigme.

Hvâifaitë; céïttiiie nrédeciu de la communauté,te àéoir dé* pénétrer- dans l'intérieur des clo^ trew un- jouît, il guetta l'instant oè les cours étaient disettes , et en profita pour aller m pvèseïmt à là* cellule dé MargaritaY ïl trouva? Iff iJélgieusè 1 cbuchéte, et méCono&isSàMé , ftulft elt& était pâlë et amaigrie par îa* souffrance^ À lit v'ttîë du* d©Ctteu¥ , toutes les personnes présente* jptêrént m cri d'effroi : la Malade s'évanbuit-.

Le vieil Esculape ne savait plus où il en était ; il ne pouvait s'expliquer comment lui, médecin du couvent depuis vingfc-ciiaq ans, connu de toutes les dames de la communauté, qui, toutes;, le traitaient avec familiarité , il ne pouvait concevoir comment il venait à produire sur celles qui étaient dan* la cellule de 1» malade un si terrible effet. Il voulut s'approcher du lit de Margarhla. pour lui offrir ses soins, mais toutes ce»/ religieuses se précipitèrent sur lui pour le repousser r L'alarme qu'il avait causée, lemvstère dont ces dames s'enveloppaient, firent naître dans la pensée du vieux docteur les plus étranges soupçons i il en était abasourdi. Plein de respect pour le couvent de Santa-CathaMna, qme, depujiisisi longtemps, il servait avec zèle, et jalouN d<v la sainteté de ses religieuses, il se persuada qu'il était de âoû devoir ét de sa! religraàvdes prévenir k supérieure de totst ces qui se/ passait^ Néanmoins, ce qui au fond^de son ame le peinait da vantage*, c'était de voir que la scewMàrgarita n'eût pas eu assez de confiance en; lui pour reeîamer ses soins. Arrivé en présëikm é» ht) supérieure , B&gtfaS, qui en connaissa*t» Itetréme vivacité, Posait faire un Ityûg préambule, et cependant ne savait commentVy

prendre pour aborder clairement le sujet ; la vénérable dame, dont . l'intelligence est vraiment extraordinaire, comprit la pensée du vieux docteur, avant' qui! n'eût pu trouver des mots pour l'exprimer. Cette vieille rehgieuse,, avec toute la bizarrerie et la gaîté de son esprit, a toujours été d'une sévérité de principes et d'une vertu exemplaires ; elle souffrait dans son ame, et fut horriblement scandalisée à l'idée qu'on pût soupçonner une de ses religieuses de s'être écartée des règles de cette vertu qu'elle croit exister dans le cœur de toutes les sœurs avec la même pureté que dans le sien. D'un geste elle imposa silence au vieillard, et d'une voix pleine de noblesse et d'indulgence,, elle lui dit : rr Docteur Bagras , j'ai^consenti qu'on vous cachât le malheureux événement qui est arrivé à laisœur Margaritaf je l'ai voulu pui»ementvpar considération pour vous ; vos longs senvicef méritent des égards que je ne saurais: méconnaître; mais vous le sentezy docteur , je ne: dois pas; pqrter la complaisance au point dé corn* pr^m#tre Ja s santé des sainte^ filles que Dieu a contées, à . mes soins. J'ai jugé convenable d'appeler dans moEi , cpuvent un jeune; docteur étranger qui,; désormais,, vous aidera Idans ^os

fonctions, beaucoup trop pénibles pour uu homme de votre âge. Notre nouveau docteur a prescrit à plusieurs de ces dames de monter à cheval. Cet exercice leur fait beaucoup de bien ; mais la Providence a permis que notre chère fille Margarita fit une chute èt se cassât l'épaule. Elle souffre depuis deux mois, et lé ddc'teur anglais qui la soigne répond de la guérir . Telles sont, docteur Bagras, les causes bien simples de la maladie de la sœur Margarita. Maintenant que vous êtes instruit de ce que vous vouliez savoir , vous pouvez vous retirer. — Je raconte ce trait de ma vieille Cousine avec une satisfaction intérieure que je ne puis taire; sa conduite,' en cette occasion, me parait admirable de générosité et de dignité;

Le docteur Bagras fut tellement furieux de se vôir chaÉssé par lé fashionallle anglais, qu'il rentra étiez lui bouillant de colère, et adressa aussitôt à l'évêq ue ûn Rapport sur ce qui venait de se passer au couvent.

J'ai lu là copie de ce rapport : c'est vraiment une pièce curieuse. Il y est dit : « Horreur, >> tMs fois hbrreur ! il est entré, dans le saint » couvent dé Sànta-Cathalina , un mécréant , h. 12

» un chien d'Anglais 1 ! Enfin, monseigneur, » pourriez-vous jamais le croire! le- chien a fait » galoper les saintes religieuses sur une ju~ » ment qui était vêtue d une selle anglaise. ... » Tout le rapport est de cette force.

Cet événement fit grand bruit dans la ville.

La jeune génération était toute contre l'évêque et pour l'élégant docteur anglais et !a généreuse supérieure. Celle-ci n'en fut pas moins destituée à cause du fait que je viens de raconter* mais les religieuses furent tellement indignées de cette injustice, qu'elles la réélurent immédiatement.

Les aimables cavalières de Santa-Cathalina m'ont détourné un peu de mon sujet* Geeou?veni offre un champ, si va$îa à l'observation , qu'il est difficile, en omettant même beaucoup 4e cfeos^eSy de n être pas. plus, kmg qu'on n'en W*¥& ritttentiQn. Il fiwrt cependant ajoute*, pour ^WWçet^,t|%re^6iwaf^ depuis «m* ma ihe^re^* evènem^t, ces d'a.mes àmmt renoncer

5 «ïWbj on croit généralement que to^ les' Anglais sont prqtea^njs; éfc la tplérancfe y a encore fait si peu de progrès, que l'épithète de chien est communément usitée à leur égard. J'ai entendu dire! en parlant d'une fille qui s'était mariée à un Anglais, qu'elle avait épopsé un chien.

au beau projet qu'elles avaient conçu de faire bâtir dans un coin du jardin une écurie pour y tenir trois chevaux, afin que chacune d'elles - pût avoir le sien. Don Hurtado fut même obligé de reprendre sa jument et reçut une verte- semonce de la part de l'évêqu^. Enfin l'aimable docteur anglais fut consigné à la porte du couvent i mais il s'en dédommagea à la grille du parloir^ où il continua de donner de pernicieux tmàëils aux saintes filles, qui toutes avaient mal àuk nerfs depuis que le sévère docteur Bagras les traitait par ordre de l'évêque.

Dés lë lendemain de notre arrivée, chacune dés trois amies avait laissé voir, en causant, un vif désir d'entendre de nous le récit exact de l'histoire de la pauvre Dominga; le bruit courait dans le couvent que ces trois dames, depuis l'aventure de Dominga , en méditaient de con-^ eéi*t> pour chacune dalles , une non moins abominable, Rosita était de l'âge de Dominga et lui portait un vif intérêt , l'ayant beaucoup connue lorsque toutes deux n'étaient encore qu^ëiifaiitsv Mti cousine Althaus, qui ne deman* dal$ t'jpéfë mieux } que- 'de ' raconter cette histoire, Jiouyiftvhagtîéulé Ms pëut-étrey s'offrit avec gaité à 1 ë^ÉilftÉire^lk curiosité de ces dames. Il fut con-r

venu que la bonne Manueiita engagerait ma cousine et moi à dîner en petit comité avec ses deux amies, afin de pouvoir causer tout à notre aise et aussi longtemps que nous le voudrions. Ce fut la veille de notre sortie du couvent que ce dîner eut lieu; c'était terminer d'une manière assez piquante Jes six agréables journées que nous avions passées dans ce monastère.

Manueiita nous reçut dans sa jolie petite ha- 'bitation du vieux couvent. Le dîner fut un des plus splendides et surtout des mieux servis de tous ceux où je fus invitée pendant mon séjour à Aréquipa. Nous eûmes de la belle porcelaine de Sèvres , du linge damassé y une argenterie élégante, et, au dessert, des couteaux en vermeil. Quand le repas fut terminé, la gracieuse Manueiita nous engagea à passer dans son retiro. Elle ferma la porte de son jardin et donna des ordres à sa première négresse, pour que nous ne fussions point dérangées, sous quelque prétexte que. ce fût.

Ge petit retiro n'était pas aussi joli que celui de la supérieure, mais il était plus original. Gommé j'étais étrangère, ces dames m'en firent les honneurs; On voulut que je prisse le divan h moi toute seule , et je m'y couchai mollement,

appuyée sur des coussins de soie. Les trois relU gieuses , tout à fait élégantes avec leur robe à larges plis , prirent place autour de moi ; Rosita, assise sur un carreau , les jambes croisées à la mode du pays, se penchait sur le pied du divan ; la bonne Manuelita , assise à côté de moi, jouait avec mes cheveux , qu'elle dénattait et renattait de mille manières ; et la grave Margarita , au milieu de nous, montrait avec complaisance sa belle main grasse et blanche qui courait sur son gros rosaire d'ébène. Ma cousine, l'actrice principale , était assise , en face de son auditoire , sur un grand fauteuil bien à l'antique et avec un bon carreau sous ses pieds.

Ma cousine commença par nous faire connaître les motifs qui avaient déterminé Dominga à se faire religieuse. Dominga était plus belle qu'aucune de ses trois sœurs : à quatorze ans, sa beauté était déjà assez développée pour qu'elle inspirât de l'amour. Elle plut à un jeune médecin espagnol qui> apprenant qu'elle était riche, chercha & s'en faire aimer : ce lui fut chose facile \ ; Dbmiiiga naissait au monde; elle était tendre et elle Faima comme on aime à son âge, avec sincérité et sans défiance , croyant, dans s* naïveté,

la pauvre enfant , que l'amour qu'elle inspirait égalait celui qu'elle éprouvait elle-même. L'Espagnol la demanda en mariage : la mère accueillit sa demande 5 mais, craignant que sa fille ne fut trop jeune encore , «lie voulut que le mariage ne se fît que dans un an. Cet Espagnol , comme presque tous les Européens qui abordent dans ces contrées,* était dominé par la cupidité; il voulait arriver à de grandes richesses , et la possession de Dominga lui ayant paru un moyen d'y parvenir , il avait spéculé sur la crédule innocence d'une enfant. Il s'était à <peine écoulé quelques mois, depuis que cet étranger avait demandé sa main, que> pour une femme veuve, sans, nulle qualité > mais beaucoup plus riche que Dominga» il renonça à l'amour vrai de cette enfant , sans montrer le plus léger souci du profond chagrin qu'il allait lui causer en l'abandonnant. Le manque de foi de l'Espagnol blessa cruellement le cœur de Bominga : son mariage projeté avait été annoncé publiquement à toute sa famille , et sa fierté ne put supporter cet outrage. Cette jçime fille se sentait humiliée , et les consolations qu'on cherchait à lui donner ne faisaient qu'irriter

une douleur qui aurait voulu se cacher à .ellemême. Dans son désespoir, elle ne vit d'autre refuge que dans la vie conventuelle ; elle déclara à sa famille que Dieu l'appelait à lui , et qu'elle était résolue à entrer dans un. monastère. Tous les parents de Dominga unirent leurs efforts pour ébranler sa résolution ; mais elle avait la tête exaltée, et les souffrances de son cœur ne lui permirent d'écouter aucune prière. Tout fut inutilement tenté : la jeune fille se mon^ tra aussi indifférente aux remontrances et aux cônseilsqu'elle avait été sourde aux sollicitations. La résistance qu'elle rencontra dans sa famille, n'eut d'autre résultat que de porter son opiniâtre témérité à vouloir entrer dans le couvent le plus rigide de Vordrê des carmélites. Après un an de noviciat, Dominga prit le voîleà Santa- Rosau

11 paraît, continua ma cousine, que Domniga, dans lâ ïerVeur de Sôn fcèle , fut ueureuse les deux : premières années de son séjour à Santa*ftosa . Ati bout de ce tétnps , elle commença à se Miguèr de te sévérité dé îa rê$e. Les sôtrfîratices^ physiques avaient dàlnié l'excitation m& ralëyet de iàtdives rellexions M firent verser

des larmes sur le sort qu'elle s'était fait. Elle n'osa parler de sou chagrin et de son ennui à sa famille, qui s'était si fortement opposée au parti qu'elle avait pris , et d'ailleurs à quoi cela aurait-il pu lui servir? — Vous le savez, mesdames, ajouta ma cousine, tout regret est inutile: une fois entré dans une de vos retr aites, on n'en sort plus.

Ici les trois religieuses se regardèrent , et il y eut un accord dans ces regards échangés à la dérobée, qui n'échappa à aucune de nous deux.

La malheureuse Dominga renferma ses chagrins dans son cœur, et , n'espérant de soulagement de perspnne , elle se résigna à souffrir, attendant de la mprt la fin de ses maux. Chaque jour passé dans le couvent, que la religieuse ne considérait plus que comme sa prison , affaiblissait sa santé jadis si brillante ; une pâleur mortelle avait remplacé sur ses joues le vermillon qui donnait tant d'éclat à sa beautjé, lors^ qu'elle vivait dans le monde. Ses beaux yeux, devenus ternes , étaient enfoncés dans leurs orbites, comme ceux des pénitents épuisés par les austérités du cloître. Un jour, vers la fin de la troisième année , le tour de faire la lecture

dans le réfectoire étant venu à lui échoir, Dominga trouva , dans un passage de sainte Thérèse, l'espoir de sa délivrance.

Il est raconté dans ce passage que fréquemment le démon a recours à mille moyens ingénieux pour teoter les nonnes. La sainte rapporte, en exemple, l'histoire d'une religieuse de Salamanque, qui succomba à la tentation de s'évader du couvent, et à qui le démon avait suggéré la pensée de mettre , dans le lit de sa cellule, le gadayre d'une femme morte , destiné à faire croire , à toute la communauté , que la religieuse avait cessé de vivre, afin qu'elle eût le temps, aidée d'un messager du diable, sous la forme d'un beau jeune homme, de se mettre à couvert des alguazils de la sainte inquisition, ?

Quel trait de lumière pour la jeune fille! Elle aussi pourra sortir de sa prison , de son tombeau, par le même moyen que la religieuse de Salamanque. Dès ce moment > l'espérance rentre dans son ame, et, dès lors, plus d'ennui : à ? a-t-elle assez de temps pour employer le son imagination à songer aux son projet. Plus de pratiques austères , de devoirs pénibles qui lui coûtent à

remplir , parce qu elle voit un terme à sa captivité, ÈHe changea graduellement dé manière d'être avec les religieuses, recherchant les occasions de leur parler, aïihde parvenir à connaître à Fond chacune délies. Dominga tâchait surtout de se lier avec les sœurs portières. Les fonctions de ces sœurs ne durent que deux ans au couvent de Santa-Rosa. A chaque changement , eiie s'efforçait , par ses attentions et ses assiduités, de se faire bien venir de la nouvelle portière. Elle se montra très généreuse et très bonne envers la négresse qui lui Servait de commissionnaire au dehors du Couvent, <a*fin de s assurer ùti dévouement sans bornes. La prudente et persévérante jeûne file n'oublia en somme rïen de ce qui pouvait faciliter l'exécution de son projet. Huit années s'écoulèrent cependant avant qu'elle pût le réaliser. Hélas! combien die fois, durant cette longue attente , la malheureuse ne passa-t-ellè pas , de la joie Mirantè qu'éprouve le prisonnier près de quitter son cachot; par un efifort dë courage et d'adresse, au découragement profond , au désespoir êè l'esclave qjui , surpris au moment 'de sa fuite, va retomber f; soW lâ> main d'un maître cruel ! Il Serait trop long de ( ¥Ous

raconter; toutes ses anxiétés, toutes ses alternatives d'espoir et de crainte. Quelquefois, après avoir passé prés de deux années à flatter une vieille sœur portière , dure et revêche , au moment, où Dominga se croyait sûre de la sympathie et de ia discrétion de la vieille, une circonstance lui faisait voir que , si elle avait eu l'imprudence de se confier à cette femme, elle eût été perdue. A cette pensée, Dominga, épouvantée du danger «qu'elle -venait de courir, frissonnait de terreur; il se passait alors plusieurs mois sans qu elle osât faire la moindre tentative. Il arrivait ©ncore qu'au moment de se confier à une portière qui lui paraissait bonne et digne du terrible secret qu'eie avait à lui dire , celle-ci était changée et remplacée par une espèce de cerbère dont la voix seule glaçait la pauvre Dominga. C'est au milieu de ces cruelles anxiétés que vécut , pendant huit ans , la jeune reiîgie^ise» Ou ne conçoit pas comment sa santé put résister à une aussi longue agonie., A la fin, Entant qu'elle était au bout de ses forces, elle se décida et s'ouvrit à une de ses compagnes (piielle aimait plus que les autres et qui Veinait d'être nommée portière. Sa confiance se trouva hëtirêusenient bien placée , et Do-

minga, assurée qu elle fut de l'aide et du silence de la portière , ne songea plus qu'aux moyens de se procurer ce dont elle avait besoin pour l'exécution de son projet. Il lui fallait se confier à la négresse, sa commissionnaire; car, sans le concours de cette esclave , il était impossible de réussir. Cette confidence était entourée de dangers , et , dans cette circonstance , comme dans toutes celles qui se rattachent à l'exécution de son plan d'évasion , Dominga fut admirable de courage et de persévérance. Elle ne pouvait communiquer avec sa négresse qu'au parloir, et à travers une grille. Les paroles de Dominga pouvaient être entendues par une des silencieuses religieuses qui allaient et venaient sans cesse au parloir , et qui, sans cesse aussi, avaient l'oreille au guet. Voici le plan qu'avait conçu Dominga et qu'elle eut la hardiesse d'exposer à sa négresse, en lui offrant une large récompense pour dédommager cette esclave des périls qu'elle avait à courir.

Il fallait que la négresse se procurât une femme morte; qu'elle l'apportât , le soir, à la nuit tombante , au couvent : la portière devait lui ouvrir et lui montrer l'endroit où elle cacherait le cadavre : ensuite Dominga devait,

dans la nuit , le venir chercher, le porter sur son lit , y mettre le feu , puis s'échapper pendant que les flammes brûleraient le cadavre et le tombeau. Ce ne fut que très longtemps après être entrée dans l'entreprise de sa maîtresse que la négresse put apporter le cadavre. Il eût été dangereux d'en demander à l'hôpital qui, au surplus , n'en eût donné qu'à des chirurgiens , et pour un usage indiqué , attendu qu'il n'y a pas d'école de médecine à Aréquipa. Il était presque impossible d'obtenir le corps d'une femme morte chez elle : aussi assure-t-on que, sans les bons offices d'un jeune chirurgien qui fut mis dans la confidence , la bonne amie de Dominga aurait achevé ses deux années de sœur portière avant que l'esclave eût pu se procurer le cadavre qui devait , dans le couvent , faire croire à la mort de sa maîtresse. Par une nuit sombre , la négresse surmonta ses terreurs en songeant à la récompense promise, et chargea, sur ses épaules , le cadavre d'une femme indienne , morte depuis trois jours. Arrivée à la porte du couvent, elle fit le signal convenu ; la portière, toute tremblante, ouvrit, et la négresse, en silence, déposa son fardeau dans le lieu que, du doigt, lui montrait la portière.

L'esclave alla ensuite se poster au détour de la rue de Santa-Rosa , pour y attendre sa maîtresse.

Dommga était, depuis plusieurs jours , eri proie aux plus vives inquiétudes par les obstacles sans cesse renaissants qui entravaient î 'exécution de son projet. ËHte attendait , dans une anxiété inimaginable , îe résultat des dernières démarches qu'on avait d!u tenter pour se procurer un cadavre de femme, lorsque son amie h: portière vint la prévenir que sa? négresse m avait introduit tin dans le couvent. À cette nouvelle, îpominga tomba à genoux, baisa la terre > puis, portant les yeux sur son Christ , resta longtemps dans cette position , comme abîmée dans un sentiment ineffable d'amour et de re-^ connaissance.

Le soir, la portière verrouilla la porte sans îâ fermer à là clef ; ensuite elle alla, selon que là règle l'exigeait , porter la clef à la supérieure et se retira dans son tombeau. Bomingâ , vers minuit j lorsqu'elle jugea que toutes Les reh*gieuses élaient profondément endormies , sortit dtesoâ tombeau, où elle laissa sa petite lanterne sourdè, et allai, à l'endroit que lui avait indiqué la portière, prendre le cadavre. C'était une

charge biîen lourde pour les membres délicats de la jeune religieuse ? mais que ue peut l'amour de la liberté? Domiuga enleva l'horrible fardeau avec autant de facilité que si c'eût cté une corbeille de fleurs. Elle le déposa sur son lit , le: revêtit de ses habits de religieuse^ et, s'étant revêtue elle-même d'un habillement complet dont elle avait pris le soin se po,iu> voir, elle mit le feu à son lit et prit la fuite , laissant grande ouverte la pocte du couve®!*

>M» cousine se tut , et tes trois religieuses de Saiîta-CatbaUna se regardèrent encore cette fois avec: édf air d'intelligence qui me* fit pressentir leurs peasées. Après qudqiuesi instants de si- \mm> te so3ur Margaiîita demanda ce qui s?£tai& -paiss^ au couvent paç- suite de l'évasion, de Dominga , et ce qu'on en a vait pens^.-— Fer- 9fM6f>i neprit ma> cousine, ne se douta de? la T^fe4ïJbft ^ceur portier^ > qui ne dosait, pas, r WPlÉJiWi tkvez, ^en^vl^ p^çsumeVîv eow^t $m> te^^jde J ...J^^^ fern>©p ; sa parte au WfâMk &m |4^?-- te c$n|usion occasionnée, par IJ^enfe a^^mbea^ ^. f ^^i^ Je pprJtiére w$0fej$%<js$ ele£ çhez, ia^ supérieure ,ct Cerpa,, §a^$pl^ monôme

fut convaincu que Dominga s'était brûlée.

Les restes du cadavre que l'on trouva étaient méconnaissables , et ils furent enterrés avec les cérémonies en usage pour l'enterrement des religieuses. Deux mois après, la vérité sur cet é vénement commença à se répandre ; mais les religieuses de Santa -Rosa ne voulurent pas y ajouter foi; et quand l'existence de Dominga avait cessé detre un doute pour tout le monde, les bonnes sœurs soutenaient encore qu'elle était bien morte , et que ce qu'on racontait sur sa prétendue sortie du couvent était une calomnie. Elles ne furent convaincues que lorsque Dominga elle-même prit soin de les convaincra en attaquant la supérieure, pour qu'elle eût à lui restituer sa dot, qui était de 10,006 piastres (50,000 francs).

Pendant tout le temps qu'avait duré le récit de ma cousine , je m'étais occupée attentivement à rémarquer l'effet produit par sa narration sûr les trois charmantes religieuses. La plus ancienne des trois, la sœur Margarita , s'était à peu près constamment tenue dans sa réserve conventuelle» Il était échappé à la vive et impétueuse Eosita plusieurs exclamations qui déno-

taieiît avec quelle sincérité cette aimable lille compatissait aux souffrances qu'avait éprouvées Dominga pendant ses onze années d'agonie.

Quant à la douce Manuelila, elle pleurait et répétait souvent avec une naïve compassion :

«f Pauvre Dominga î comme elle a dû souffrir ; mais aussi comme elle est heureuse detré enfin délivrée! » Et la gracieuse fille jetait sa tête sur mon épaule avec un mouvement d'enfant , et pleurait;

Nous nous retirâmes ^ laissant ces dames plongées dans une rêverie que nous ne crûmes pas discret de troubler. Je gagerais bien, dis-je alors à ma cousine, qu'avant deux ans ces trois religieuses ne seront plus ici. — Je le pense comme vous, me répondit-elle, et j'en serais bien contente : ces trois femmes sont trop belles et trop aimables pour vivre dans un couvent.

Le lendemain, nous sortîmes de Santa-Cathaiina : nous y avions demeuré six jours, pendant lesquels ces dames mirent tous leurs soins à nous faire passer ïe temps le plus agréablement possible. Dîners magnifiques, petits goûters délicieux, promenades dans les jardins et dans tous lés endroits curieux du couvent; ces aimaii. 13

hles religieuses n'omirent rien pour nous plaire et pour nous faire jouir des récréations que le couvent leur permettait de nous offrir. Nous fumes reconduites jusqu'à la porte par toute la communauté, pêle-mêle, sans cérémonie et sans la moindre étiquette; mais avec une affec tion si vraie et si touchante, que nous pleurâmes avec les bonnes religieuses de la peine réelle que nous éprouvions à nous séparer. Nos impressions étaient bien différentes de celles que nous ressentîmes à notre sortie de Santa-Rosa. Cette fois, nous ne sortions qu'à regret du couvent, et nous nous arrêtâmes à plusieurs reprises dans la rue pour porter nos regards sur les tours de l'asile hospitalier que nous venions de quitter. Nos enfants et les esclaves étaient tristes, et ces dames ne tarissaient pas en éloges sur la bonté dë ces aimables religieuses.

Il n'y eut pas de jour, dans la semaine qui suivit notre sortie, que ces religieuses ne nous aient envoyé des cadeaux de toute espèce. Il serait difficile de se faire une idée de la générosité de ces excellentes dames. J'avais gardé un si agréable souvenir de l'accueil amical que j'avais reçu dans le couvent de Santa-Cathalina ,

qu'avant mon départ d'Aréquipa, j'allai plusieurs fois causer au parloir avec mes anciennes amies. Dans cette circonstance, ces dames me comblèrent encore de petits cadeaux et me donnèrent la commission de leur envoyer de France de îa musique deRossini.

BATAILLE DE GANGALLO.

Le mardi 1 er avril, nous sortîmes de Santa- Gathalina : ma tante, inquiète de son mari, de son ménage, et ne pouvant tenir à son impatience, avait voulu rentrer chez elle. D'ailleurs tout le monde disait que San-Roman, effrayé du nombre et de la bonne tenue des troupes de Nieto, n'oserait point approcher, et qu'il res-

terait à Gangallo jusqu'à ce que Gamarra lui eût envoyé des renforts du Cuzco. Le général partageait aussi l'opinion de la foule, et toujours préoccupé de l'arrivée d'Orbegoso, il s'impatientait de la lenteur de l'ennemi et ne prenait aucune disposition pour le recevoir; le moine , dans sa feuille , entonnait déjà les chants de victoire; les beaux-esprits d'Aréquipa faisaient des chansons en l'honneur de Nieto, Carilio, Morant, et des complaintes sur San-Roman, le tout d'un burlesque, d'un ridicule qui me rappelaient les chanteurs de rues de Paris après les journées de juillet.

Ce même mardi, jour de fête, on paya la troupe, et Nieto, pour se faire bien venir des soldats , leur donna permission de s'amuser, faveur dont ils usèrent largement. Ils allèrent dans les çhicherias boire de la chicha, chantèrent à tue-tête Jes chansons dont je viens de parler v et passèrent toute la nui t dans l'ivresse et le, désordre. Du reste, ils ne faisaient en cela que suivre l'exemple de leurs chefs qui , de leur pôté , stétaient réunis pour boire et jouer. On était tellement persuadé que San-Roman ne se tva^a^de,raitpas \ avancer ayant qu il n'eût reçu des renforts, qu'on ne faisait aucun prépàratif,

qu'on île prenait aucune précaution ; la même négligence régnait dans lès âvant-postes. Le mercredi 2 avril, tandis que les défenseurs de là patrie, profondément endormis? cuvaient le Vin de là veille , oh ajpprittout à coup t'approche de l'ennemi. Tout le monde monta sur lès maisons ; mais on avait été si souvent trompé par le général, qu'on n'ajoutait qu'une foi douteuse aux nouvelles qu il annonçait .

fi était deux heures de l'aprés-midi , qu excèpté ce què rimagination de chacun mettait dans le verre 4e sa fengUfe^ue, ori n'avait encore rien aperçu. On commençait à se fatiguer ; le soleil était brûlant ; un vënt sec, tel qu'il en fait continuellement à ftréquipa, rendait la chaleur plus insupportable encore, ètvftaiàyânt les toits ctes ^maisons, en soufflait % poussière au visage dès Rotateurs. La placé n ? étaifc tenante t)ue pbur un observateur de mon intrépidité. En vain, mon oncfè me criait-il defe cour qùè j'allais perdre lès yeux par la rëverbéràifJon nu soleil, que j'attendrais mûtilëment^ que Sah-Roirian. ï»è viendrait pas dè la -journée, jè né tenais nul «ompte de ses avis. Jè m'étais à^ràngéè mr lè rebord m*i^ j'âvâtè pri* ufr^and pftpâpfeiè rouge ^our^je garantir du àëîèfl; et,

munie d'une longue-vue de Chevallier, je me trouvais très bien installée. Je m'étais laissée aller à mes rêveries en contemplant le volcan , la vallée, et ne songeais plus à San-Roman, quand je fus subitement rappelée a l'objet de l'attention générale par un nègre qui me criait : « Madame, les voici ! » J'entendis mon oncle monter j et, braquant <ie suite ma longue-vue dam la direction que m'indiquait le nègre, je vis Irês distinctement deux lignes noires qui se dessinaient sur le haut de la montagne voisine du volcan. Ces deux lignes, minces comme un fil , se déroulaient dans le désert, décrivant tantôt une courbe i, «tantôt une autre:, à mesure qu'elles avançaient, formant parfois des zigzags, mais sans jamais se rompre, ainsi que Tcsn voit des bandes d'oiseaux voyageurs varier* à l'infini Tordre de leur coursé, et présenter dans l'air des séries de points noirsv- -■> ;

Eni apercevant l'ennemi > toute la ville poussa un orii de joie. La /position; uiall^eureuse dans laquelle le moine et Nîeto avaient mis les habitants leur jetait msupportaMepiety à tout prix , ils vaulaienf m sortir. Dans le camp de Nieto , grande ;aussi fut la sjoie? nfîicièrs; et soldats se mtmmikî à!, boire \ de l a di%ha à chah ter des

hymnes de victoire, célébrant les funérailles 4e ceux qu'ils allaient terrasser, anéantir. Vers trois heures , Âlthaus entra dans la cour à bride abattue; et, comme il nous vit tous sur le haut de la maison , il m'appela avec l'émotion d'un homme très inquiet. Je descendis, et promis à mon oncle de remonter lui faire part des nouvelles que j'aurais apprises.

— Ah! cousine, jamais je ne me suis trouvé dans un moment plus critique ; décidément , tous ces gens-là sont fous : figurez-vous que ces misérables sont ivres ; pas un officier n'est en état de donner un ordre, et pas un soldat de charger son fusil. Si San-Roman a un bon espion , nous sommes perdus ; dans deux heures, il sera maître de la Ville.

nïJe remontai et communiquai à mon oncle les funestes pressentiments d'Althaus. — Je m'y attendais, dit mon oncle; ces hommes sont entièrement incapables; ils perdront leur cause, et^e m sera peut-être pas un malheur pour le pays»:

La petite armée de San-Roman mit près de deux heures à descendre la montagne:* et vint se placer à gauche du volcan, sur le monticule nommé Xik Pacheta. Cette position dominait les

fortifications de Nieto ; c'était celle qu'Althaus avait prévu que l'ennemi occuperait. San-Roman disposa ses troupes en lignes fort étendues, dans Fespoir de faire illusion sur leur nombre ; mais on distinguait parfaitement que les rangs n'avaient qu'un à deux hommes de profondeur; il forma aussi en bataillon carré les soixantedix-huit hommes qui composaient toute sa cavalerie : il fit, en un mot, tout ce qu'un habile tacticien pouvait faire pour qu'on lui supposât quatre fois plus de monde. Les ravanas allumèrent une multitude de feux sur le sommet du monticule, étalèrent tout leur matériel avec grand fracas, et firent un tel bruit, que leurs erlst s'entendaient du bas de la vallée.

Ma isy une fois en présence, les deux armées se enaignirent mutuellement, et chacune d'elles fut convaincue de la supériorité de celle qui lui était opposée^ Si Fapparence vraiment militaire que San?Romàn avait prise aux yeux de Nieto fit craindre à celui-ci que ses élégants Immortels ne fussent pas de force à soutenir le choc des vieuxi soldais de son adversaire ; de son côté , San?Roman, apercevant la grande supériorité numérique des troupes de Nieto, s'imagina avoir côirtmisHine imprudence, et cette préoccupation

lui fit perdre la tête. Quoique bon soldat , San- Roihan n'était ni plus sage ni moins présomptueuk que Niëto; d'après les rapports de ses espions, il pensait marcher à une victoire aisée; il croyait même la remporter sans combattre.

Plusieurs de sés officiers m'ont dit qu'ils étaient (ous tellement persuadés d'entrer le même soir à Aréquipa, qu'en partant le matin de Cangallo i is n'avaient songé qu'à leurs petits préparatifs de toilette, afin d'être, à l'arrivée, tout prêts à aller faire des visites aux dames. Les soldats , qui partageaient cette même confiance, avaient jèté le reste de tëurs vivres, renversé les marmites, en criant : « Vive la soupe de la caserne d'Aréquipa! « Cependant les dames ravanas, malgré tout le mouvement qu'elles se donnaient pour Avoir l'air de faire là cuisine, n'avaient pas une tété de mais à faire cuire , aucun aliment à offrir à leurs imprudents compagnons ; et> pour comble de calamité, l'armée se trouvait campée dans un lieu où elle ne pouvait se procurer une goutte d'eau. Quand San-Roman fut à même d'apprécier sa position , il ne sut que se désespérer et pleura comme un enfant, ainsi que nous l'avons appris depuis; mais, heureusémeiit, pour son parti, il avait auprès de lui trois

jeûnes officiers dont le courage, la fermeté et le talent le tirèrent d'embarras. MM. Torres ,

Moiitofa, Quirroga, que leurs qualités rendaient dignes de servir une meilleure cause , s'emparèrent du commandement, ranimèrent le moral du soldat, apaisèrent les insolents murmures des ravanas; et, donnant l'exemple de là résignation que tout militaire doit avoir dans de pareils moments, ils coupèrent, avec leurs sabres , fies raquettes qui croissent en abondance sur (a montagne , en mâchèrent les premiers , alin d'étancher leur soif, en distribuèrent aûk soldats, aux ravanas, qui, tous, les reçurent avec soumission et s'en alimentèrent feans oser répliquer. Mais ces officiers sentaient bien que ^moyen ne pouvait calmer l'irritation; de leurs hommes que pûur quelques heum&m ils se décidèrent à Hsquer le combat, préniraht nâourfr par le fer que par la soif. Lèu lieutenant Quifrôga demanda aux soldats s'ils- voulaient se retirer sans combattre, fuir honteusement en présence de l'ennemi et s'expose^ en ^tournant â €angàiîo , à périr de faim etflle suif, à motirir/dàns lë désert, de là imnWwmmi, où sis n'aimaient pas mieux fêifce sentie Ift puissance dé leurs bras à cette

troupe de fanfarons incapables de leur résister malgré leur nombre; ces soldats, qui, dans toute autre circonstance, eussent pris la fuite seulement à la vue du nombre de leurs ennemis, répondirent, par leurs acclamations, à cette harangue militaire, et demandèrent îe combat,.

Il était prés de sept heures du soir ; je venais de remonter à mon poste; le calme paraissait régner dans les deux camps ; on supposait que , vu l'heure avancée, l'affaire ne s'engagerait que le lendemain au point du jour. Tout à coup je vis se détacher, du bataillon carré de San-Roman, une espèce de porte-drapeau, suivi immédiatement de tout l'escadron de cavalerie, et aussitôt, de l'armée de Nietp, s'avancèrent à leur rencontre les dragons commandés par le colonel Carillo ; les deux escadrons se lancèrent au pas de charge ; lorsqu'ils furent à portée, il se fit une décharge de mousqueterie ; une autre suivit » ainsi de suite : le combat était engagé. J'aperçus alors une grande rumeur dans les deux camps; mais la fumée devint si épaisse, qu'elle nous cacha cette scène de carnage.

La nuit survint , et nous restâmes dans une complète ignorance sur tout ce qui se passait,

Mille bruits divers se répandirent; les alarmistes prétendaient que nous avions perdu beaucoup de monde et que les ennemis allaient entrer en ville. Notre maison ne désemplissait pas de gens qui venaient dàns l'espoir d'avoir des nouvelles : l'un pleurait pour son fils, cellelà pour son mari ou son frère : c'était une désolation générale. Vers neuf heures, un homme, arrivant du ehamp de bataille, passa dans la rue Santo-Dbmingo ; nous l'arrêtâmes, et il nous dit que tout était perdu ; que le général l'envoyait auprès de sa femme lui dire de se retirer de suite au couvent de Santa-Rosa. Il ajouta qu'il y avait un désordre affreux dans nos troupes?; que l'artillerie du colonel Morant avait tiré sur nos dragons , les prenant pour l'ennemi, et en avait tué un grand nombre. Cette nouvelle se propagea dans la ville; l'effroi s'empara de tant le monde ; ceux qui avaient cru pouvoir rësïér dans leurs maisons, épouvantés de leur propre courage , s'empressèrent de les quitter ; on les voyait courir comme des fous, chargés de leurs plats d'argent, de leurs vases de nuit de même métal 1 ; celle-ci tenait une petite cas-

1 Au Pérou, tous les vases de nuit sont en avgent'.

sette de bijoux , celle-là un brasero,- tes négresses , les sambas emportaient pêle-mêle les ta,pis jf- les robes de leurs maîtresses ; les cris des ^nfants, Jes, vociférations des esclaves, les imprécations des- maîtres donnaient , à cette scène de confusion , une effroyable expression ! Les possesseurs de l'or, les propriétaires d'esclaves , la race doniinatrice, enfin f étai^ en -proie » la terreuri tandis que l'Indien et le nègtfe j se ré r jouissant de la prochaine catastrophe, se^ blajçnt méditer des vengeances, et en «arçon* raient; , d'avance: tes prémices. Lés meïiaces étaient dans la bouché: dé l'indigène, et le blanc s'en intimidait ; l'esclave n'dbéissaM pas ; son rire epuel, §on rég^rd «ombre ètl farouelye «iiïlerdisai.ent le malfre, qui n osait le frapper. C ? était la. première fois , sah% doute;; que? toutes; ces %ures, blanches; • et noires laissaient lire sur le^r pjiysknwift; toute la? bassesse de; leur ame> Oaliftei M» milieu; de» ce chaosv js -t chmiâé^ vmn ajtfec Xi# dégoût quef je ne n$titvais répri-m^iyce panorama des mauvaises passions de a^tffe nature. L'agonie de ees avaresî, redoutant la perte: de leurs nichesses plus que celle de k vie ; la lâcbeté de toute cette population blanche , incapable de la moindre énergie pour se

défendre elle-même; cette haine de l'Indien dissimulée jusqu'alors sous des formes obséquieuses, viles, rampantes; cette soif de vengeance; de l'esclave qui, la veille encore, haisait comme le chien la main qui l'avait frappé, m'inspiraient, pour l'espèce humaine, le mépris le plus profond que j'aie jamais ressenti. Je parlais à ma samba sur le même Ion qu'à l'ordinaire ; et cette fille , qui était ivre de joie , m'obéissait parce qu'elle voyait que je n'avais pas peur. Ma tante et moi ne voulûmes plus aller dans aucun couvent; mes cousines s'y rendirent seules avec les enfants. Au tumulte de l'horrible scène dont je viens de parler, succéda le silence du désert; en moins d'une heure, toute la population parvint à s'entasser pêlemêle dans les couvents de femmes ou d'hommes et dans les églises, le suis sûre qu'il ne resta pas dans la y Ole vingt maisons habitées .

Notre maison éf:ait devenue le rendez-vous général des habitants , d abord pâte la sécurité qu'offrait la proximité de l'église de SantOrlDo* mingo, ensuite parce qu'on espérait qu'Althaus ferait parvenir à don Pio des nouvelles. Nous étions tous réunis dans unë immense salle voûtée donnant sur la rue; c'était le cabinet de

mon oncle : il n'y avait pas de lumière, afin de ne pas attirer l'attention des passants ; nous n'avions que la lueur des cigares que les fumeurs , ce soir-là , tinrent constamment allumés dans leur bouche ; c'était une scène digne du pinceau de Rembrandt. On apercevait, à travers les épais nuages de fumée qui remplissaient la chambre , les faces larges et stupides de quatre moines de l'ordre de Santo-Domingo, avec leurs longues robes blanches, leurs gros rosaires à grains noirs , leurs gros souliers à boucles d'argent; d'une main, faisant tomber la cendre de leur cigare; de l'autre, jouant avec leur discipline. Sur le côté opposé, les figures pâles et amaigries des trois pauvres millionnaires, que le lecteur connaît déjà ; des senores Juan de Goyenèche , Gamio , Ugarte ; une douzaine d ! autres personnes se trouvaient encore là. Ma tante était assise dans le coin d'un des sophas , les mains jointes, priant pour les trépassés des deux partis. Quant à mon oncle, il allait et venait d'un bout de la pièce à l'autre, parlant, gesticulant d'une manière brusque et animée. Moi j'étais assise sur le rebord de la croisée, enveloppée dans mon manteau. Je jouissais du double spectacle qu'offraient la. rue et le

cabinet. Cette nuit fut pour moi pleine d'enseignements ; le caractère de ce peuple a un cachet qui lui est propre : son goût pour le merveilleux et l'exagération est extraordinaire. Je ne saurais dire combien, pendant cette** longue nuit , il fût raconté d'histoires effrayantes, débité de mensonges divers, le tout avec un Aplomb, une dignité dont je ne pouvais assez m'étonner. Ceux qui écoutaient prouvaient, par leur froide indifférence, qu'ils croyaient peu aux contes qu'on leur narrait.

Mais on abandonnait la narration des contés, et là conversation changeait tout à coup, chaque fois qu'on apprenait des nouvelles vraies ou fausses de Ce qui se passait dans le camp. Si un soldat blessé, en se traînant à l'hôpital, disait que les Àréqùipéniens avaient perdu la bataille , il s'élevait aussitôt dans la salle une rumeur des plus burlesques : on se récriait contre lé lâche, le coquin, Vinïbécîlîe Nieto, et l'on exaltait le digne , le brave , Je glorieux San- Rtfmah. lies bons moines de %nto-Domingo , adressaient au ciel leurs vœux, Sincères, pour que ce \ chien, de Nieto fût tué, ét>se mettaient à nu'r£ f dë ? beaux projets/ pour la ballante réception Qu'ils comptaient faire à nilùstre San-Botu 44

man. Un quart d'heure après, venait-il à passer un autre soldat criant : « Vive le général Nieto! la victoire est à nous; San-Roman est enfoncé! » alors les assistants d'applaudir : les «bons pères battaient dans leurs grosses mains, et s'écriaient : « Oh ! le brave général ! que de courage! que de talent! Damné soit ce misérable Indien, ce sambo de San-Roman ! » Mon oncle craignait d'être compromis par ces impertinents bavards, aussi ridicules que méprisables ; mais en vain employait-il toute son éloquence pour les faire taire , ses efforts étaient inutiles, tant il est dans la nature des gens de ce pays d'accabler sans mesure comme sans pitié celui qui tombe, pour louer avec exagération celui qui réussit.

Vers une heure du matin, Àlthaus nous envoya un de ses aides de camp pour nous informer que, depuis huit heures, l'action avait cessé ; q,uei l'ennemi, intimidé par le nombre, n'avait osé s'aventurer, la nuit, dans des localités qu'il ne connaissait pas ; que nous avions déjà perdu trente ou quarante hommes au nombre desquels était un officier ; que la funeste méprise de Morant eu était, ^ause , et qu'un désordre alarmant régnait dans la troupe. Mon cousin me faisait re-

mettre un mot écrit au crayon, par lequel il me disait qu'il considérait la bataille comme perdue.

Vers deux heures, me sentant très fatiguée, je me retirât chez moi ; comme * dans ces circonstances , je tenais à tout voir, je priai ma tante de me faire réveiller dès que le jour commencerait à poindre.

 quatre heures du matin, j'étais sur le haut de la maison $ j'admirais, au lever du soleil, le magnifique spectacle qu'offraient les dômes des nombreuses églises et couvents que renferme cette ville. Tous ces êtres hu* mains, homiïies , : femmes , enfants f présentant du noir; an blanc toutes tes nuances, vêtus , selon léur raong, dans les costumes divers de leur race respéctivi©, égaux dans cet instant * par la mente pensée qui les préoccupait , formaient un tout harmonique ^ n'avaient qu'une expression * Les dénies*? les ckchérs avaient perdu leur nature inertie ;? la vie était incorporée ; ils étaient animés par la même ame. Ces figures immobile?! dain$la<,même attitude y ton|e& le corps penchéy Ja bouche entr'ouverté , le?^ yeux fixés dans laj mêime direction > vers les deix camps, couvraiem* enîtiêife^nt les dômesj^es clochers et léur 4eH»!B« ient un as|3ect sublime !

Par quelle impulsion divine, me demandais-je, tous ces êtres, qui vivent entre eux dans une lutte perpétuelle; qui, hier encore, offraient l'image du chaos , composent-ils maintenant un harmonieux ensemble? Quelle puissance surhumaine les a fait tous, au même instant , quitter leurs demeures, laisser le tumulte de leur ville, où régnent maintenant le silence et l'immobilité? Comment ont-ils pu un moment oublier le tien et le mien; confondre leurs pensées dans une pensée commune? Ainsi qu'à bord d'un vaisseau ou toutes les haines s'apaisent, toutes les querelles cessent quand la tempête «'élève, l ? union ne peut-elle exister sur la terre, parmi les hommes, que par l'imminence du danger qu'ils courent? Comment n'ont-ils pas encore senti que les sociétés ne peuvent arriver au bonheur que: comme elles évitent le dangery par l'union* et que l'isolement est aussi funeste à l'individu qu'à la société dont il fait partie. : - ■■- ^s.-mhu

Je tournais le dos au camp : < captivée jpar mes réflexions ,^'oubliais le combat et les combattants! Un bleuit long et sourdy qui s'échappa de Ces dômes^ comme d'un tombeau, me tira de ma rêveries Toute cette masse animée du

même sentiment n'eut qu'une voix ! De ces milliers de poitrines sortit un seul cri, vibrant d'une douloureuse expression; j'en fus émue jusqu'aux larmes. Sans avoir besoin de tourner la tête vers le champ de bataille, je venais de comprendre qu'on tuait !.... od qu'on allait tuerîvj; -iAl ce cri de douleur succéda un silence de mort , et l'attitude des dômes , des clochers annonçait le plus haut degré d'attention. Tout à coup se fit entendre un second cri , et l'accent de celui-ci , le geste dont il fut accompagné me rassurèrent sur le sort des combattants. Je me retournai et vis les deux camps en grand mouvement,; Je priai mon onclë de me* laisser regarder dans sWlongué-véel J'aperçus des officiers courant #lïn eàmp à Fautre et qui tiraient en l'air dëS'eôtijiside piëtolet) puis le général Nieto, suivi de ses officiers ; ^Ui allait à la rencontre d'un gro^pe^dinçïers du câmp ennëmk Je les vis se" cônlnMre eri mutuels 4 enibrasSéments : nous inmés^ àlbrs Convaincus que l'armée de San- RbnMi venait : dë^ë rendre > et que tout allait

Gomme nous étions à former des conjectures, Mttmès etoràftdans ^la' Cour de toute la vitesse

de son cheval ^ en criant à tue-tête : « Hé là

haut! descendez, descendez vite, je vous apporte de grandes nouvelles ! ! ! » Les escaliers en échelle, par lesquels on monte sur les maisons, sont loin d'être commodes; néanmoins, oubliant tout danger, ce fut à qui de nous descendrait le plus vite. Parvenue dans la cour avant les autres, je sautai au cou d'Althaus, et l'embrassai tendrement pour la première fois; il n'était pas blessé ; mais , grand Dieu ! dans quel état se trouvait-il? lui, si remarquable par la propreté de ses vêtements , était alors couvert de poussière, de boue et de sang. Ses traits étaient méconnaissables; ses yeux rouges, gonflés, lui sortaient de la tête; son nez , ses lèvres étaient enflés; il avait ta peau déchirée, des contusions partout; les mains npireç de poudre, & ; snfi# la* voix tellement enroule , qu'à peine p^uy ait-on comprendre 8,6s paroles.

Ab cousi% lui dis-je , Je cceur navré , je n'avais pa^ besoin de vous voir dans cet état po^r abhorrer la guerre; d'après tout, ce que pal yui depuis hier , je ne pense, pas qu'il; puisse exister de châtiments trop cruels pour ceux ^ui la^]FQnt,.çija^re r .; ; . - 'i- •.>-.•:■! ■■■ ;r.^v:,*

■v. *r»ï F|#riîn , vous aurez bon ;marcjié oie moi aujourd'hui ,\|e ne peux pas parler ; mais, de

grâce , ne donnez pas le nom de guerre à «ne mêlée ridicule dans laquelle pas un de ces blancsbecs ne savait pointer une pièce. Me voilà fait comme un voleur! et, pour mettre le comble à ma bonne humeur, mon aimable épouse a caché jusqu'à ma dernière chemisei

Akhaus s'appropria deson mieux, avala quatre à cinq tasses de thé, mangea une douzaine de tartines , et se mit ensuite à fumer; tout en faisant ces choses, il grondait après sa femme , riait, plaisantait comme à son ordinaire, et nous racontait tout ce qui s'était passé depuis la veille.

— Hier, dit-il , rengagement ne fut qu'une bousculade ; mais , quelle inextricable confusion s'ensuivit! heureusement que les gamarristès eurent peur et se retirèrent. Il m'a fallu tome la nuit pour remettre un peu d'ordre parmi nos gens.

Ce matin, nous occupions le champ de bataille, et nous nous attendions à voir l'ennemi fondre sur nous avec tout l'avantage de sa position, quand, au lieu de cela, nous avons vu venir un parlementaire qui, au nom de San-Roman, a demandé à parler au général. Nieto, oubliant sa? dignité, voulait, à étourdie, se rendre immédiatement à cette invitation : le moine s'y est opposé -, et lès autres aussi . Pour couper court à

la discussion, j'ai dit ; « Gomme chef détat-major, c'est à moi d'y aller; » et, sans attendre la réponse , j'ai piqué des deux vers le parlementaire ; celui-ci m'a annoncé que San-Roman voulait parler au général en personne ; ne pouvant obtenir d'autres paroles de ce parlement taire , je suis retourné au général, à qui j'ai dit : — - Si vous m'en croyez , pour toute conversation, nous leur enverrons des balles j ces phrases se comprennent toujours. L'imbécille Nieto n'a tenu compte de mon avis ,* il a voulu faire le bon, le généreux, voir son ancien camarade, ses frères du Cuzco ; le moine grinçait des dents, écumait de rage; mais force lui a été de céder à l'homme dont il avait; compté, en le faisant nommer, se servir comme d'un instrument. Nieto lui a imposé silence par ces mots : « Senor Raldivia, le seul chef ici c'est moi.» Le padre courroucé lui a lancé un regard qui disait clairement • « Quand ie dou™^; t^tr 3 **gler , je ne te manquerai pas. » Toutefois il s'est résigné , ne voulant pas abandonner la partie , à suivre le sensible Nieto. Ils sont actuellement, assistés des deux journalistes Quiros et Ros , en conférence avec l'ennemi ; mais me voilà maintenant ravitaillé, un peu nettoyé, et je retourne

au camp, où je vais dormir jusqu'à ce qu'on vienne me dire s'il faut se battre ou s'embrasser.

La nouvelle que nous donnait Âlthaus se répandit rapidement dans la ville, et pénétra dans tous les couvents. On crut que l'entrevue des deux chefs amènerait la paix : cette espérance était déjà un bonheur pour tous. Les Aréquipéniens sont essentiellement paresseux; les cruelles agitations éprouvées pendant un jour et une nuit avaient épuisé leurs forces; ils saisirent avec empressement l'occasion de se remettre : ayant un moment de répit, ils s'endormirent sur l'avenir, et furent sans énergie pour intervenir dans leur propre cause; chacun deux ne songea qu'aux petites jouissances dont il avait été privé pendant vingt-quatre heures : celui-ci pensait à son chocolat, celui-là à renouveler sa provision de cigares ; tous étaient à la recherche de quelque place dans ies couvents et les églises où ils pussent se blottir pour prendre du repos, iffoi tàfcssi je me sentais fatiguée : les émotions aussi fortes que nouvelles dont j'avais été agitée, depuis la veille, me faisaient également du repos un besoin auquel je n'avais nul intérêt de ré-sister. Je me couchai après avoir donné à ma

samba 1 ordre de ne m'éveiller que lorsque les ennemis seraient dans la cour. Nous étions au jeudi 3 avril.

Vers six heures du soir, j'étais encore profondément endormie , lorsque Emmanuel et mon oncle entrèrent : — Eh bien ! dit mon oncîe, quelle nouvelle nous apportes-tu?

— Rien de positif ; le général est resté avec San-Roman depuis cinq heures du matin jusqu'à trois heures ; mais , lorsqu'il est revenu , il n'a rien dit de cette longue conférence , sinon qu'il pensait que tout allait s'arranger. Nous avons su, par un aide de camp, que l'entrevue des deux chefs avait été très touchante; ils ont beaucoup pleuré sur les malheurs de la patrie , sur la perte de l'officier Monténégro , dont ils ont entouré le corps en jurant ; sur ses mânes, union et fraternité; enfin toute la journée s'est passée à débiter, de part et d'autre , de belles phrases, Les gamarristes font les niais et sont doux comme des agneaux; tandis que Nieto, plus sensible que jamais, a permis à San^Româh d'envoyer> ses hommes et aes chevaux s'abreu* ver a la fontaine de! 4§Ua^$alctda; il leurra même fait porter des vivres et traite enfin San- Roman et son aimée comme des frères.

Emmanuel m'engagea à aller visiter le camp ; mon oncle voulut bien m'y accompagner, et nous partîmes : je trouvai les chiche n'as , la maison de Menao presque entièrement détruites , et le camp dans le plus grand désordre. A l'aspect des lieux, on les aurait crus occupés par l'ennemi; les champs de maïs étaient ravagés ; les pauvres paysans avaient été obligés de fuir ; leurs cabanes étaient remplies de ravanas. A L'état-major, je vis ces beaux officiers , ordinairt relent .si élégants, sales, les yeux rouges et la yôix enrouée; la plupart dormaient, étendus sur la terre, ainsi que les soldats. Le quartier des ravanas avait le plus souffert ; l'artillerie de Morant , dans la confusion , l'ayant atteint , y avait tout culbuté; trois de ces femmes avaient été tuées , et sept à huit autres grièvement blessées. Je ne rencontrai ni le général, ni Baldivia : informaient* ;

;A notre retour, mon oncle me dit ; -r Florit^Kj'augure mal de tout ceci ; je connais les gaimar^j^tes s Us ne sont pas gens à céder. Il y a ^alveet^an^oman^ des hommes de mérite ; I^ieton'est pas càpable de lutter de finesse avec mm Sous eeSi dehors de eordialité, je serais bien trompé s'il rie; se cache pas un piège.

Le lendemain, INieto alla encore voir San- Roman; il lui fit porter du vin, des jambons et du pain pour sa troupe. On s'attendait à voir publier, à midi , un bando dans lequel le général instruirait l'armée et le peuple du résultat des, conférences qu'il avait eues, depuis deux jours, avec l'ennemi. Deux heures après midi se passèrent , et nul bando ne parut. Alors , on commença à crier, à haute voix , contre cet homme \ nomciié par le peuple, commandantgénéral du département, qui, depuis trois mois, disposait à son gré de la fortune, de la liberté, de la vie des citoyens, et répondait à une telle confiance en se donnant les airs d'un président, ou pititôt d'un dictateur.

Cette conduite porta à s son comble l'exaspération contre Nieto ; une population de trente mille ! âmes ; forcée d'abandonner ses occupations, ses habitudes, pour se tapir dans les monastères et les églises, était impatiente de savoir à quoi s^en tenir ; elle ne pouvait endurer davantage la position qu'on lui avait faite. Le petit nombre de personnes restées dans leurs maisons , cènime nous avions fait, y étaient de la manière la plus incommode : tout était caché dans les couvents; on se trouvait privé de linge,

de cuillers, de chaises, même de lits. Mais si nous souffrions de toutes ces privations, les milliers de malheureux entassés pêle-mêle dans les monastères souffraient hien davantage; encore : ils manquaient de vêtements et des choses indispensables à la préparation des. aliments; hommes, femmes, enfants, esclaves-, étaient contraints de rester ensemble dans un petit espace ; leur situation était horrible.

Indépendamment de ces souffrances réelles , ce peuple éprou vait une véritable peine morale de ne pas savoir pour lequel des concurrents il devait: se prononcer, d'ignorer le nom de celui que le destin offrait à son encens, et de l'infortuu^; qu'il devait accabler de ses outrages et de pale^ictionsa Ne pouvant prévoir lequel des deux chefs ajlait l'emporter, il fallait attendre ; et attendre sans pouvoir , parler était, pour ce peuple, hablacfor, un supplice cruel.

: ÎVfe's trois ^heures, le bruit courut, dans la sil|e, que tout était arrangé, San-Roman ayant recpunu Orbegoso pour le légitime président, et ); %jernisé avec ses frçres d'Aréquipa ; que son .entrée était remise au dimanche suivant, afin qu'il put, en actions de grâces, entendre la

grand'messe. La population fut ravie de joie lorsqu'elle apprit cette nouvelle ; mais cette joie fut, hélas ! de bien courte durée. À cinq heures, un aide de camp vint, de îa part d'AHhaus, nous annoncer que les négociations étaient rompues entre les deux chefs, et que lui-même viendrait, le soir, nous racontertoute l'affaire. Informé de ce résultat , le peuple, dont l'indignation était comprimée par la crainte > tomba dans une sorte de stupeur : il resta comme pétrifié.

Nous étions réunis dans le cabinet de mon oncle, nous ne savions, après tant de nouvelles contradictoires, la tournure qu'allaient prendre les affaires, et attendions Althaus avec une vive anxiété, quand le malheureux générât vint à passer, suivi du moine e*> de quelques autres. Je m'avançai à la* fêï*étre, et lui dis : Général , auriez-tftfiis la bonté de nous apprendre si-déeidément la bataille aura lieu? — Oui, mademoiselle, demain au point du jour, ceci est po^ siliL Frappée du son de sa voix, j'ert eus pitié; pendant qui! parlait à mon onde, je Texaminai avec attention : tout en lui décelait une douleur morale portée au plus haut degré ; 1 son être entier en était affecté; ses yeux hàgar^s, les veines de son front tendues comme des cor-

des, ses muscles crispés, ses traits décomposés, manifestaient clairement que le malheureux étourdi venait d'être trompé d'une manière indigné ! A peine s'il pouvait se tenir en selle ; de grosses gouttes de sueur coulaient le long de ses tempes ; sa voix avait un timbre si déchirant, qu'elle faisait mal à entendre ; ses mains broyaient les renés de son cheval ; je le crus fou... Le moine était sombre, mais impassible ; jë ne pus soutenir son regard; il me glaça... Ils ne s'arrêtèrent que quelques minutes; comme ils s'éloignaient , mon oncle me dit : — Mais, Florita ,. ce pauvre général est malade ; il ne pourra jamais commander demain.

~ M on oncle, la bataille est perdue; cet homme n'a plus sa raison; ses membres lui refusent leurs services; il faut absolument le remplacer, autrement il couronnera demain toutes ses sottises .

Me laissant alors entraîner à l'impulsion de mo^arae, je suppliai mon oncle d'aller trouver le préfet, le maire, les chefs de l'armée, de leur faire envisager la position critique dans laquelle Nigto les avait mis pour les porter à s'assembler immédiatement, afin de retirera Nieto le com-

mandement et nommer un autre général à sa place.

Mon oncle me regarda effrayé , et me demanda si, à mon tour, j'étais devenue folle de vouloir l'engager à se compromettre par un acte de cette nature. Et de pareils^ hommes veulent être en république!... Comme nous étions à parler sur ce sujet, Althaus arriva.

— Florita a raison, votre devoir, don Pio, est de rassembler à l'instant les principaux citoyens de la ville, afin que, ce soir même, le Commandement soit ôté à Nieto. Qu'on nomme n'importe qui, Morant, Carillo, le moine, vous; mais , par Waterloo! que cet animal ne se mêle plus de rien, sans 1 quoi la bataille &t perdue. Nieto n'est pas un méchant homme ; mais'sa faiblesse, sa sensiblerie ont fait plus de mal que la méchanceté n'aurait pu faire; il voit aujourd'hui toute l'étendue des fautes commisës par lui , et sa faible intelligence en est tellement épouvantée, qu'il est devenu fou. J'atteste qu'il est fou : toutes ses actions le prouvent.

Mon oncle n'ôsait plus dire un mot, il redoutait la franchise d'Althaus et la mienne; voyant que nous parlions tout haut devant vingt

personnes, et toujours préoccupé par la crainte d'être compromis, il prit le parti de se faire malade, et alla se coucher; ma tante en fit autant, et je restai seule de la maison.

Althaus me dit que toute l'armée était indignée contre le général ; qu'on parlait au camp de lui arracher ses épaulettes.

— Cousin , racontez-moi donc tout ce qui s'est passé;

—Voici l'affaire en deux mots : San-Roman n'avait pas de vivres ; il a cajolé Nieto pour en avoir, lui a promis qu'il allait reconnaître Orbegoso, et notre crédule général a ajouté foi à des promesses que dictait le besoin. Enfin Nieto est revenu : nous étions tous excessivement impatientés d'attendre; Morant lui a demandé : « Décidément, général, se battra-t-on? et faut-il se préparer pour ce soir? « « Pour demain, monsieur, au lever du soleil. » Il amenait avec lui trois officiers de San-Roman; il les a fait arrêter, et voilà que > ce soir, il veut les faire fusiller. Je vous le répète, cet homme est fou... Il serait urgent de lui ôter le commandement ; mais le ebop d'un autre chef est très embarrassant; et comment procéder à cette nomination? W;â le «• * 45

voyez, tous ces citoyens qui devaient mourir pour la patrie sont cachés dans les couvents ; votre oncle se couche ; les Goyenéche, les Gamio, etc. , se contentent de pleurer. Eh bien , je vous le demande , que diable voulez-vous faire avec ce peuple de poules mouillées ? Je regarde comme certain que nous perdrons la bataille, et j'en suis contrarié, car je déteste ce Gamarra.

Althaus me serra la main , me rassura sur son sort en me disant : w Ne craignez rien pour moi, les Péruviens savent courir, mais non pas tuer; » et il retourna au camp»

Je fus réveillée, avant le jour, par un vieux chacarero, qui venait nous dire, de la part d'Àl^ thaus., que San-Roman, profitant de l'obscurité de là nuit, avait quitté sa position pour se retirer vers Càngalio, et que Nieto s'était mis à sa poursuite avec toute l'armée, suivi même des ravanas.

Lorsque le jour parut, je montai sur la maison et ne vis plus dans la plaine vestige d'aucun camp; enfin ils étaient partis pour aller se battre.

De nouveau la foule couvrait les dômes des églises et des couvents ; mais ce n'était plus cette réunion d'êtres n en formant qu'un seul

par le sentiment qui t'animait, dont le silence , Favant-veiRe, m'avait comme frappée de stupeur : un bruit sourd , confus partait de ces masses colossales, et le mouvement continuel dont elles étaient agitées ressemblait au tumulte des vâgues d'une mer en courroux. J'entendais toutes les conversations de la tour de Santo^Domingoj chacun y faisait ses conjectures; il s'y élevait des diseussions qui finissaient par devenir des disputes, tant l'irritation de tous, causée par d'aussi longues souffrances, les rendait âpres ? ergoteurs , insociables ; ensuite ils étaient en proie aux plus cruelles inquiétudes; l'anxiété, redoublée par une longue attente, détenait un supplice intolérable : on s'impatientait de ne rien v^ir, et l'ardeur d'un soleil brûlant exaspérait encore cette impatience. Les moines \ en dehors de la pei ne com m une , cherchaient seuls à égayer la foule : l'un faisait Unfe niche à ïitiè jolie saniba; l'autre faisait tomber un petit nègre au risque de le tuer; toutes ces gentillesses provoquaient lès rires bruyants de la populace, et venaient insulter aux angoisses de* êirès ^ui craignaient pour le sort d'un fils, é^^tnant ôn ^Fun frère;

hëtlf heures, le canon se fit entendre; les

coups se répétèrent avec une effrayante rapidité. Le plus profond silence régna alors dans toute cette foule; c'était le patient en présence de l'échafaud. Au bout d'une demi -heure, nous aperçûmes un nuagë de fumée qui s'élevait derrière la pacheta,- le village de Cangallo se trouvant au pied de cette montagne , nous supposâmes que le combat s'y livrait. Vers onze heures, apparurent beaucoup de soldats sur la plateforme de la pacheta; une demi-heure s'était à peine écoulée , qu'ils avaient disparu derrière la montagne , et nous ne vîmes plus que quelques hommes épars, les uns à pied, les autres à cheval. A l'aide de l'excellente longue- vue du vieil Hurtado, je distinguais parfaitement que plusieurs de ces malheureux étaient blessés : l'un s'asseyait pour attacher son bras avec son mouchoir; un autre s'entortillait la tête; celui-là était couché en travers sur son cheval; tous descendaient le chemin étroit et difficile de la montagne.

Enfin , à midi et demi , les Aréquipéniens acquirent la conviction de leur désastre. Le spectacle d'une déroute > magnifique comme la tempête, effroyable comme elle , s'offrit à nos regards ! J'avais assisté aux journées de juillet 4 830,

mais alors j'étais exaltée par l'héroïsme du peuple et ne songeais pas au danger ; à Aréquipa , je ne vis que les malheurs dont la ville était menacée.

Les dragons de Carillo , bien montés, ayant le drapeau du Pérou au bout de leurs lances , parurent subitement au sommet de la pacheta; ils se précipitaient du haut de cette montagne au galop de leurs chevaux , dans le désordre le plus grand que la peur pût faire naître; après eux, venaient les chacareros, montés sur des mules, des ânes ; puis les hommes d'infanterie, courant parmi les chevaux, les mules, et jetant leurs f usils , leur bagage , pour être plus agiles ; enfin, l'artillerie sur le derrière pour protéger la retraite : le tout était suivi par les malheureuses ravanas, elles portaient sur leur dos un ou deux enfants, chassant devant elles des mules chargées , et les bœufs, et les moutons dont Nieto avait voulu faire accompagner l'armée.

A cette vue, la ville poussa un cri; cri horrible, cri de terreur, qui retentit encore dans mon ame! Au même instant, la foule disparut; les dômes ne présentèrent plus que leurs masses inertes ; le silence régna partout , et le lugubre

tocsin de la cathédrale se fit seul entendre. Ici je me trouve arrêtée , sentant combien les paroles sont impuissantes pour reproduire de pareilles scènes de désolation î ! ! Tout ce que l'affliction de mère et d'amante , de fille et de sœur a de plus poignant, les femmes d'Aréquipa le ressentirent. Dans le premier moment, elles furent comme foudroyées par cette calamité ; accablées par la douleur, toutes tombèrent à genoux , élevèrent leurs mains tremblantes , leurs yeux baignés de larmes, et prièrent...

J'étais restée seule sur la maison, et sans rien apercevoir, regardant toujours dans la direction de la pacheta, qu'un nuage de poussière dérobait à ma vue , lorsque je me sentis tirée par ma robe; je me retournai et vis ma samba qui me montrait du doigt les cours de mon oncle et du senor Hurtado, en me faisant signe de me mettre à genoux. J'obéis à cette esclave et me mis à genoux. Je vis , dans la cour de la maison , ma tante Joaquina , les trois demoiselles Cuello, qui avaient leur frère dans les dragons de Carillo , et sept ou huit autres femmes prosternées en prières. La cour du vieil Hurtado m'offrit le même spectacle. Je ne priai pas pour ceux que la bataille avait affranchis des chagrins de la vie,

mais bien pour ce malheureux pays où il se trouve autant de ces hommes cupides, d'une atroce perversité, qui, sous des prétextes politiques, provoquent continuellement les dissensions, afin d'avoir, dans la guerre civile, l'occasion de piller leurs concitoyens. Quand je sortis de cette pieuse invocation, je portai mes regards dans la direction de la pacheta; le nuage de poussière s'était dissipé ; le chemin du désert avait repris sa tristesse accoutumée.

Vers une heure et demie, çonimencèrent à arriver les blessés. Ah ! ce furent alors des scènes déchirantes. Il se rassembla, à l'angle de notre maison , plus de cent femmes ; elles attendaient ces malheureux au passage, tourmentées par la crainte de reconnaître parmi eux leur fils , leur mari ou leur frère. La vue de chaque blessé provoquait, chez ces femmes, un tel excès de désespoir, que leurs gémissements, leurs atroces angoisses me torturaient. Ce que je souffris , ce jour^-là, est effroyable!...

Nous étions tous inquiets sur Althaus , Emmanuel, Çrevoisier, Cuello et autres; nous ne concevions pas pourquoi le général ne venait pas occuper la ville pour la défendre, ainsi que le plan en avait été arrêté, dans le cas où l'on

éprouverait un revers. 11 y. avait plus d'une heure que la défaite avait eu lieu, l'on s'attendait, à chaque instant, à voir entrer l'ennemi. Cuello arriva mourant; l'infortuné avait reçu une balle dans le flanc ; son sang coulait depuis trois heures; on le mena à l'hôpital, et j'allai aider sa sœur à l'y installer le mieux possible,

C'était pitié de voir la cour de cet hôpital ! pas un des couvents d'Aréquipa ne comprend que la religion prèchée par Jésus-Christ consiste à servir son prochain ce dévouement à la souffrance, qu'une religion vraie seule inspire, ne se montre nulle part; il n'existe pas une sœur de charité pour soigner les malades : ce sont de vieux Indiens qui en sont chargés; ces hommes vendent leurs soins : on ne saurait espérer d'eux aucun zèle; ils font cela comme toute autre chose, cherchant à alléger la tâche, à échapper à la surveillance. Les blessés qu'on transportait à l'hôpital étaient posés à terre, sans nul souci; ces malheureux, mourant de soif, poussaient de faibles et lamentables cris. L'armée n'avait pas de service de san,té organisé, et les médecins de la ville étaient devenus insuffisants pour ce surcroît de besogne. Un très

grand désordre régnait dans cet hospice : les employés s'empressaient ; mais , peu habiles dans leurs fonctions, plus ils voulaient se hâter et moins ils faisaient; ils manquaient des choses les plus nécessaires, comme linge, charpie, etc. Les souffrances de ces militaires blessés étaient augmentées par l'appréhension de l'ennemi ; car le vainqueur, dans ce pays, ne fait ordinairement aucun quartier aux prisonniers et massacre jusqu'aux blessés des hôpitaux. Nous parvînmes à trouver un lit pour ce pauvre Cuello , dans une petite pièce obscure, où il y avait déjà deux autres malheureux, dont les cris étaient déchirants. Je quittai cet antre de douleur, laissant auprès du blessé sa sœur, dont il était tendrement aimé, et qui en eut le plus grand soin. Ma force morale ne m'abandonna pas un seul instant dans cette terrible journée; toutefois les souffrances que je venais de voir bouleversèrent tout mon être; je ressentais lès maux de ces infortunés, déplorais mon insuffisance à les soulager, et maudissais l'atroce folie de la guerre. Comme je rentrais chez mon oncle, j'aperçus Emmanuel accourant à toute bride ; nous allâmes tous l'entourer, impatients d'avoir des nouvelles; Althaus ni aucun des autres officiers

n'étaient blessés, mais ies deux partis avaient perdu beaucoup de monde ; Emmanuel nou9 apprit que l'intention du général était d'abandonner la ville , à cause de l'impossibilité de la défendre contre l'ennemi ; il était envoyé par Nieto pour enciouer les canons du pont et jeter le reste des munitions dans la rivière.

Il nous rapporta tout cela en cinq minutes , et me dit d'arranger vite les effets d'Althaus, afin qu'il trouvât tout prêt pour sa fuite. Je courus de suite chez Althaus; avec l'aide de son nègre, que je fus presque obligée de battre pour pouvoir m'en servir, je fis charger une mule d'un lit et d'une malle remplie d'effets. Ma samba , accompagnée d'un autre nègre de mon oncle Pio, conduisit en avant la mule et l'esclave rétif, afin d'éviter à Althaus l'embarras de la sortie de la ville. Ce premier soin rempli, je m'occupai à faire préparer du thé et des aliments, pensant bien que mon pauvre cousin devait éprouver l'impérieux besoin de prendre quelque nourriture. J'entendis un grand bruit de chevaux ; je courus à la porte : c'était le général, suivi de tous ses officiers , traversant la ville au galop; l'armée venait ensuite; mon cousin entra. Je lui avais fait apprêter un cheval de re-

change ; en le voyant, il sauta à bas du sien, vint à moi , me prit la main , et me dit : — Merci . bonne Flora , merci ; a-t-on pris mes effets? — mule est déjà partie ; mais il serait bon que vos deux aides de camp allassent la joindre, car le maudit nègre refuse de vous suivre. — Avez-vous* quelque chose à donner à boire à ces messieurs ? ils tombent de fatigue. Je leur donnai du bon vin de Bordeaux , dont ils prirent chacun deux bouteilles, et bourrai leurs poches de sucre , de chocolat , de pain et de tout ce que je trouvai dans la maison. On donna aussi du vin à leurs chevaux; et, lorsque cavaliers et montures furent un peu rafraîchis, ils partirent.

Althaus ne pouvait plus parler, tant sa voix avait été forcée par le commandement; tout en prenant son thé à la hâte , il me raconta , en deux mots, quey cette fois , c'étaient les dragons de Garillo qui avaient fait perdre la bataille ; ils s'étaient trompés dans leurs manœuvres et avaient tiré sur l'artillerie de Morant , croyant tirer sur l'ennemi. —~ Je vous le répète, Fiorita, aussi longtemps que ces pékins-là se refuseront à apprendre la tactique militaire , ils ne feront que des brioches. Maintenant le général ne

veut pas défendre la ville. Je ne sais quelle peur panique s'est emparée de lui ; il ne songe qu'à fuir et n'a aucun plan d'arrêté. Arrivé à la maison de Menao, nous avons eu beaucoup de peine à lui persuader qu'il fallait au moins donner le temps à la troupe de se rallier; il est cause que nous avons perdu un grand nombre de fuyards.

Lorsque nous avons été de retour aux chicherias , nous avons fait des efforts inouis pour rejoindre ces fuyards, mais sans succès ;* ces lâches coquins , aidés par les ravanas , se cachent, je crois, sous la terre comme les taupes, fce qui m'étonne , cousine, c'est la lenteur que les ennemis mettent à arriver ; je n'y conçois rien. . . Emmanuel entra dans la cour. — Je viens vous chercher, dit-il à Althaus ; tout le monde part ; le moine a chargé le restant de la caisse sur son cheval ; le général est allé embrasser sa femme , qui est accouchée cette nuit ; moi , je viens de presser ma pauvre mère dans mes bras,* allons, cousin, on n'attend plus que vous, partons, t- Althaus me serra fortement contre sa poitrine, et, en m'embrassant, me recommanda sa femme et ses enfants. J'embrassai le cher Emmanuel, et ils s'éloignèrent rapidement.

Quand je revins dans la rue de Santo-Do-

mingo, elle était entièrement déserte; je vis sur mon passage toutes les maisons soigneusement barricadées. La ville paraissait jouir d'un calme parfait ; mais le sang rougissait les pavés des rues; et ces traces de meurtres, cette solitude disaient , d'une manière bien expressive , les calamités dont la cité venait d'être frappée et celles qu'elle redoutait.

Je contai, chez mon oncle, tout ce qu'Althaus et Emmanuel m'avaient appris. Toutes les personnes rassemblées dans la maison furent indignées contre le général; mais aucune ne prit l'initiative d'une mesure quelconque.

A cinq heures, je montai encore sur le haut de la maison ; je ne vis qu'un immense nuage de poussière que laissaient après eux les dragons de Carillo , en fuyant à travers le désert. Ils se dirigeaient vers Islay, où ils savaient trouver deux navires pour se mettre hors d'atteinte des poursuites de San-Roman. Je restai longtemps assise à la même place que le matin.

Gomme cette h ville avait changé d'aspect! un silence de mort paraissait alors l'envelopper. Tous les habitants étaient en prières, comme résignés à se laisser massacrer* sans opposer la moindre résistance.

Mon oncle me pria de descendre , afin d'aller dans l'église de Santo-Domingo , où toutes les personnes de sa maison se rendaient. Je songeais , pour la première fois , que je n'avais pas encore mangé de la journée ; je bus une tasse de chocolat , pris mon manteau et me rendis à l'église.

A chaque moment , on demandait aux personnes en vigie sur les tours si elles voyaient quelque chose du côté de la packeta,< elles répondaient toujours : absolument rien. Enfin, à sept heures, se présentèrent, à la porte du couvent, trois Indiens; ils annoncèrent que les ennemis étaient aux chicherias, mais que San- Roman ne voulait pas entrer, à moins que les autorités de la ville n'allassent l'en prier* A cette nouvelle , il s'éleva une grande rumeur dans le couvent de Santo-DomingO* Le préfet et toutes les autorités de la ville s'étaient réfu^ giés dans ce monastère : ils prétendirent que c'était aux révérends pères à faire cette démar-* cl*e toute pacifique. Les mornes, qui ne brillent pas par le courage, se récrièrent fort contre cette proposition; il y eut une grande discussion. Ce fut, en quelque sorte, moi qui déterminai les moines à se charger de cette mission. Je savais

qu'ils étaient enragés gamarristes Je parlai au prieur, à don José , le chapelain de n>a tante ; bref, je fis si bien, qu'ils se décidèrent. Quatre ou cinq employés de la mairie se joignirent à eux ; ils partirent , et , une heure après , nous les vîmes revenir à la tête de deux régiments , l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie : ainsi les gamarristes l'emportaient. Le samedi, 5 avril, à huit heures du soir, ils prirent possession de la vifêe d'Aréquipa.

Quand le prieur et les moines furent rentrés au couvent , ils nous rapportèrent tout ce qu'ils avaient appris. — Mes frères, dit le bon prieur, je vous avoue que je ne suis pas sans inquiétude; vous savez que je comprends assez bien le qui* chua; tout ce que j'ai entendu de la conversation de ces Indiens me prouve qu'ils ont de très mauvaises intentions. Ge qu'il y a de plus effrayant* c'est qu'ils sont sans chefs; je ne puis me l'expliquer. Nous avons trouvé, à la maison de Menao, une soixantaine d'hommes à cheval ayante à leur .tête, un, simple porte-drapeau, et environ cent cinquante hommes d'infanterie, commandés par deux sous -officiers. Nous les avons conduits à l'hôtel-de-ville , d'où un des employés les a envoyés aux casernes. Je les ai

entendus alors murmurer dans leur langue; plusieurs soldats disaient : « Mais on nous a promis le pillage de la ville... » Mes frères, continua le prieur, je vous répète que je suis très inquiet, et je ne vous cacherai pas que votre présence ici redouble mes inquiétudes. On sait bien que vous avez apporté , dans nos couvents , ce que vous avez de plus précieux j et, nécessairement, si ces soldats pillent, ils viendront dans les églises. A ces mots , tous les assistants jetèrent ùn cri d'effroi. Le père Diego Gabero, la tête forte de la communauté, homme d'esprit et de talent, mais d'un caractère âpre, hautain et, disait-on, fort méchant, prit la parole pour adresser les plus vifs reproches au pauvre prieur.

-T- Eh bien ! père prieur, vous convenez donc enfin que j'avais raison, quand je ne cessais de vous répéter, depuis le commencement de ces affaires, que votre trop grande bonté, votre lâche faiblesse attireraient sur notre saint monastère des calamités dont vous seriez responsable devant Dieu! Malgré mes représentations, yoùs avez reçu ici les richesses de ce peuple , et votre condescendance sera cause que nous serons tous égorgés.

— Frère Diego, disait le bon prieuiy il est

de notre devoir de prêter assistance aux habitants , 4$ les secourir dans le besoin, et en consentant%leur accorder refuge , à protéger ieurs Mens, je? <n'âi fait que ce que la charité dans ces. terribles moments me commandait de faire. Prieur , la conservation du temple de

TUpi'I finit nàsepr îiTîint tniilo aiitvo n ai*» o ï «ï <jw»n 4 * x «

~~ g- — — . — v vv w«v u u u vvua*utl a l IVI1 >

D'ailleurs* le spectacle qu'offrent les cloîtrés* les églises, est un véritable scandale ; dés femmes \J coucnent avec ledrâ maris, des enfants f font des saletés; jamais* dans aucun temps* dans auéunè circonstance, je n'ai vu le peuplé se rendre coupable de pareils outrages envers notre sainte religion* s

Frère Diego, ce scandale m afflige, et, plus que , vous, j'enisuis peiné; mais, pour l'éviter, il faudrait q«© notre couvent renonçât à offrir à l'infortune l'asile du sanctuaire , qu'il perdit lé plusVbaauî de ..ses ftbr&ègB* * et, avec 5 lui; toute

— • Père prieur, votre ignorance des affaires politiques vous fait commettre de gravés erreurs : qufiJfnje^vo^is i, parler 4' asile? ' Ne voyez-vous àôû$:$0. à ;la manière dont ce Nieto nous a traitas 4enuis ! trois mois, que notre autorité n'a plus aucune puissance? Comment, cet impie h, 16

n'a-t-il pas eu l'impudence de nous chasser de notce couvent pour y caserner ses soldats 1 ? et vous l'avez souffert! ainsi que l'ont fait les prieurs des autres communautés. 0 mon Dieu!

ton temple est souillé; tes prêtres sont chassés, humiliés» et pas un d'eux n'ose élever la voix pour la défense de ta cause !

, Mon oncle et d'autres personnes prirent parti pour le prieur; quelques moines se rangèrent du côté de frère Diego; bientôt la discussion se changea en dispute, on en vint à s'injurier dans les termes les plus outrageants. La foule était accourue. autour d'eux ; cette dispute captivait l'attention de tous , la rumeur était générale. — Sainte Vierge! s'écriait celui-ci, en sommes-nous donc venus au temps de craindre d'êtro massacrés jusque dans les églises Je te Fanais bien prédit, disait celui-ci à sa femme, que tu nous exposais davantage en nous menant dans cette église? Je me repens bien maintenant d'avoir quitté ma

« Nieto, manquant de place pour caserner ses troupes , prit les couveuts d'hommes, et les moines furent obligés de déguerpir. Cette mesure fut moins vexa toire pour ces religieux qu'on pourrait peut-être se l'imaginer : les moines, à Aréquipa , demeurent presque tous dans leur famille ; les pauvres seuls, parmi eux » habitent leurs cellules.

maison. — Mats, depuis quand pille- t-on dans les églises? et, crois-tu.. u — Je crois tout possible h\ . B'aitieurs lé siècle des couvents est passé ; les soldats de San-feman viendront piller ici, pàrctf qu'ils savent qu'il y a de l'argent, et l'argent est le seul dieu qu'ils connaissent.

Tou;s étaient en proie aux plus cruelles iriqtiïétffdes £ il së formait des groupes nombreux dans lesquels s'agitaient d'interminables discussions. Les familles se divisffiént i les utis voulaient retour nêr dans leurs maisons, pensant qu'ils f ; géraient plus en sûreté ; tandis que les autrës persistaient à vouloir rester dans le couvents ■'

Je profitai de l'altercation entre le prieur et le père Diego, >pôur?sortïr de ce cquvenfc où j'étais <efïrâyé© de me voir condamnée à passer la nUïtrilîf avait là presque au tant de puces cju'à Islay; et il e^l(^ét^p'4^ûlàn^âe- rester au mi He^de personnes "Cjiit > venaient vous parler avec leurs vases de nuit sou&le&tfas'. Je m'adressai au moine Mariano, frère du père Cabero, et lui fis entendre qu'il serait plus convenable, après la dispute qui venait d'avoir Heu, que lui et son

• J'ai déjà dit que ces vases sont en argent.

frère se retirassent chez eux , et que , si leurs sœurs voulaient consentir à les accompagner, je leur demanderais asile. Ces deux moines, après quelques hésitations, goûtèrent ma proposition et m'aidèrent à déterminer leurs sœurs. Je sortis alors avec eux , afin de reconnaître la rue et pour ouvrir la porte de leur maison qui est située à côté de l'église; ne voyant personne dehors, le frère Diego alla chercher ses dames, et aussitôt qu'elles furent entrées , on barricada la porte. Nous nous réunîmes tous dans une pièce au fond de la maison. Â plusieurs reprises, des soldats vinrent frapper à la porte de la rue avec la crosse de leur fusil ; les pauvres dames tremblaient de peur, et les deux moines né pouvaient parvenir à les rassurer.

Vers minuit, je me sentis un besoin de sommeil auquel j'eusse en vain tenté de résister; il n'y avait point de lit , je me jetai sur une mauvaise paillasse et dormis profondément jusqu'au lendemain à huit heures.

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