‹ Pérégrine (volume 2)Chapitre 1 sur 2 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

ALPHONSE LEBÉGUE. IMPUIMEUR-ÉDlTEUri,

niTE DKS JARDINS D'iUiME, 1.

Dcinieis mois du cicrni. v cliapidc du dernier volume. — Le piiiicc de Galles et ses courtisans vont, déjjniscs, à la taverne du Saumon galant, sur l'avis de la Icltre anonyme. — Hruinmell va ailleurs. — Son clFroi. — Les quatre fuercs. — Arrivée à la taverne. — Le prince clierchc la surprise dont on Ta |)révcnu.

— La société des deux sexes de Teudroit. — Les courtisan eux-mêmes en roujjisscnl. — Le prince veut (pi^ou s'amuse. — ■ On s'amuse. — l'etile surprise en attendaul l;i jriaïule. — Déclaration de guerre. — Les embauclicurs. — Les deux partis.

— Un déluge de bière.

Si le lecteur daigne s'en souvenir, nous avons suspendu le récil des avenlures du célèhn; fils de Georges 111 lu inoinenl où niislress Robinson, venue en Franco,

quitlail le pavillon de Luciennes avec madame du Barry, pour aller chercher ù Paris, au galop de quatre chevaux empanachés, le billet de cinq cent mille francs souscrit par le prince de Galles, comme gage de rupture, au profit de la trop confiante actrice, et au moment aussi où le prince lui-même abandonnait, avec ses plus intimes courtisans, la table avinée de l'orgie pour se rendre, au grand effroi de Brummell, et sur l'avis d'une troisième lettre anonyme, à la taverne de Marguerite Nicholson, la souveraine enfumée du Wapping. C'est de ces deux stations principales dans la double histoire du prince et de l'actrice infortunée de Drury-Lane que nous partirons de nouveau pour essayer de conduire rintérèl et la curiosité jusqu'aux limites qu'il nous est donné d'atteindre.

Tandis que Brummell courait éperdu à la taverne, sans trop savoir ce qu'il allait y faire et ce qu'il allait y empêcher, le prince de Galles et ses amis, Ker, Tickel, Somerset et une demi-douzaine d'autres courtisans, plus fous les uns que les autres, s'y rendaient, vêtus en matelots, condition à peu près indispensable pour y être reçus sans difficulté, et surtout pour ne pas être reconnus. Quatre voitures de place les portaient dans le quartier équivoque, et en ce temps-là fort éloigné du centre de Londres, où florissait le fameux Saumon galant, cet antre infernal dont nous avons, dans les volumes précédents, tenté de décrire les indescriptibles beautés architecturales cl d'intérieur.

— Nous voilà donc lancés ! dit le prince de Galles à ses nobles amis.

— Il n'y a plus à reculer, niurnnirèrcnt les compagnons du prince. Nous en aurons le cœur net.

— 3Iais que peul-on me vouloir dans cette abominable taverne?

— Nous avons peut-être eu tort de ne pas nous armer. L'endroit n'est pas très-sain, surtout ù l'heure qu'il est.

— A quoi bon nous armer? répliqua le prince.

— Si l'on nous attaque!

— C'est peu probable, d'abord parce que la personne qui m'a écrit, sous la forme anonyme, de me rendre au Saumon galant , a sans doute prévu que la simple prudence a dû me commander de prévenir mes gens de l'endroit suspect où j'iillais...

— Et c'est précisément là ce que votre simple prudence n'a pas fait.

— Je l'avoue, mais celle personne ignore que j'ai eu celte témérité. Ensuite pourquoi m'attaquerait-on? pour me tuer? Mais n'ai-je pas d'innombrables frères prêts à monter après et à mon défaut sur le Irùne d'Angleterre?

— C'est vrai, mais...

— Non ! interrompit le prince, non ! il n'y a pas de danger à craindre pour moi. Il ne se prépare pour nous qu'uni; niiil d»' surprise cl de curiosité, si quoique cliose se préparc.

— Ah! je donnerais beaucoup pour savoir ce qui sn passera au iioul de cette étrange course que je n'oublierai de ma vie, reprit le jeune lord Somerset en ouvrant le vasistas de la voilure et en promenant ses regards assez visiblement inquiets sur l'horizon brumeux de Londres, dont les maisons étaient complètement éteintes dans cette partie de la ville qui court vers la rivière.

— Somerset a déjà peur! s'écria Kerd'un ton railleur.

— Moi! qui donc a dit cela ?

— C'est moi, Ker, qui l'ai dit.

— Par mon épée! répétez ce que vous avez dit. Ker.

— Je vous ferai remarquer, intervint posément le prince, que vous ne portez plus d'épée ni les uns ni les autres; que vous n'êtes ni plus ni moins que des matelots. Je vous engage donc à rengainer vos défis, et pour l'amour de moi, à vous conduire avec prud'homie et beaucoup de discrétion jusqu'à demain.

Les deux jeunes lords se rendirent tout en murmurant à ces paroles de conciliation, et se laissèrent ensuite rouler en silence jusqu'à la dernière rue qui touchait à l'endroit même du quai équivoque où devait s'arrêter leur course. Là les quatre fiacres mystérieux firent halle. Tandis qu'ils se rangeaient dans l'épaisseur volumineuse de l'ombre d'un gros mur pour attendre le retour des nobles étourdis qu'ils avaient amenés du beau quartier de Londres, ceux-ci gagnèrent sans bruit, et à travers des lacs de boue, la taverne do la vieille ISicholson,

|M^u i)rt'i)arée, on le suppose, à celle auguste visite.

Dire que ces douze ou quinze seiirneurs furent surpris du vacarme formidable dont leurs aristocratiques oreilles furent frappées en entrant dans le sanctuaire du Saumon Galant, ce serait peindre l'élonnenient beaucoup trop naïf où Ton serait, de trouver de l'eau dans la mer, de la boue, des joncs et des grenouilles au fond d'un marais. Pourtant, quoique prévenus du spectacle qui les attendait à cette heure de la nuit, au centre de cette grotte, ils n'eurent pas d'abord tout le sang-froid voulu pour leur situation. Ils s'étaient déjà trahis plusieurs fois en s'appelant par leurs noms, trop illustres pour les échos de cette caverne, et en se servant de termes beaucoup trop choisis aussi pour Pendroit. Mais, grâce au désordre orageux dans lequel ils se trouvaient plongés, leur maladresse passa inaperçue, etils purent, sansatlirer sur eux une'altenlion dangereuse, percer les groupes, pivoter autour des piliers, coudoyer les tables toutes ruisselantes de bière, affronter la clarté des lampes fumeuses et la lueur des chandelles lichees de place en place dans les chandeliers de fer.

Quoiqu'il fut déjà fort tard, puisque les nobles visiteurs n'avaient iHiillé Carllon-Ilouse qu'après l'heure du spectacle, ainsi qu'il a déjà été dil, la nuit n'était pas assez avancée pour que la mère Nicholson eût quitté le trône séculaire d'où son oMl unique veillait braqué comme un canon sur réiablissemcnt. Elle était là comme

(Diabilude, se rendant exactement compte des moindres accidents de la soirée, voyant, sans perdre un de leurs mouvements, et ceux qui entraient et ceux qui sortaient; ceux qui oubliaient de payer leur pot de bière; ceux dont la conduite menaçait de franchir les limites, cependant bien peu restreintes, de la facile décence recommandée par le règlement du Saumoîi. Elle n'avait qu'un œil, il est vrai; mais de cet œil solitaire comme la lune, qui est solitaire, elle aussi, dans le fond noir du ciel, s'échappaient des milliers et des milliers de rayons de feu qui allaient partout où il y avait un corps ou un idome à éclairer. Avec cet œil universel, la mère Nicholson, placée dans l'espace, eût au même moment, aperçu un tigre dans les jungles du royaume de Lahore, un colibri à travers les branches d'un baobab en Afrique, lin moucheron en Espagne, et une plume vaporeuse de i'eider en Suède.

— Je crois qu'il est temps de vous demander sans trop d'indiscrétion où peut être la surprise qui vous a été jiromise dans cette infecte taverne, dit lord Somerset en se plaçant au milieu du groupe de ses compagnons d'aventure, parmi lesquels on distinguait à sa haute taille le prince de Galles, — et c'était au prince lui-même (jue s'adressait Somerset.

— A vrai dire, répondit à voix basse le prince, je ne \()is ici que des matelots, des flllcs assez lestes d'entulure.

— Moi, que des bandils, ajouta Tickel, comme j'aurais peur d'en rencontrer deux au coin d'un bois au coucher du soleil.

— 3ïoi, ajouta un troisième courtisan complètement asphyxié par les vapeurs d'eau-de-vie brûlée, de tabac, répandues autour de lui, je ne vois rien du tout; mais j'étouiîe, je cuis, je rôtis, je fonds et je meurs dans cette fournaise. Charmante surprise !

— Horrible surprise! murmurèrent les autres amis du prince, encouragés par l'exclamation du dernier qui avait parlé.

— Et quelles femmes!

— Sont-ce des femmes?

— Allons î messieurs, allons ! ou plutôt, chers camarades, dit le prince à son tour, vous êtes, en vérité, trop difficiles, ce soir. Ce n'est pas dans la grotte romantique de Stafîa ou sous les vertes charmilles de mon palais de Ke\v que vous avez été invités, songez-y, mais à la taverne du Saumoîi galant. Est-ce que vous ignoriez, par hasard, qu'on y but jusqu'à tomber par terre, qu'on y jurât à scandaliser l'enfer lui-même, qu'on y fumât à faire tousser le Vésuve?

— Non! non! prince, mais...

. — Non ! non ! sans doute, pourtant...

— Eh bien! alors, de quoi vous plaignez-vous? Beaucoup de ces gens-lù sont des voleurs, des malfaiteurs, c'est vrai: mais espériez-vous heurter ici vos verres avec celui du lord-maire?

Les amis du prince, de plus en plus radoucis, répondirent :

— Il est vrai que nous ne pensions guère, en effet... Le prince poursuivit :

— Ces femmes sont fort peu vêtues... Oh! j'en conviens!... et quand je n'en conviendrais pas... Mais, franchement, vous ctes-vous rendus au Saumon galant pour faire vos dévotions avec des quakeresses?

La convertion des courtisans marcliait bon train.

— Non ! certes ! non !

Et le prince de poursuivre encore :

— Ensuite, voyons... vous n'aimez pas tant la décence que cela. Le plus ou le moins en pareil cas... convenezen, ne peut guère vous surprendre.

Les courtisans sourirent.

— Voulez-vous savoir mon avis ?

— Dites, Altesse.

D'un geste et d'un regard le prince sembla dire :

— Pas d'Altesse î... je ne suis ici que votre cher compagnon. Mon avis donc est que ces femmes sont... sont agréables, charmantes, un peu familières, mais enfin délicieuses...

— Eh bien! oui, prince! elles sont délicieuses.

— Elles ont le bouquet du bourgogne sur les lèvres et les flammes du punch dans les yeux. Et parbleu! elles sont toutes de flammes et de feu. Voyez celle qui parle là-bas avec son cher matelot à demi endormi sur elle; c'est une cerise! N'est-ce pas une cerise?

- lô —

— A l'eaii-de-vie, prince.

— Soit. Et celle qui rit comme une bacchante sur répaule de ce robuste nègre, là-bas, contre ce pilier.., c'est une pêche. N'est-ce pas une pêche?

— Encore à l'eau-de-vie, prince.

— Très-bien ! dirent les jeunes compagnons , ravis du refrain de l'interrupteur.

Et ces quatres couleuvres roses qui dansent, bondissent sur cette estrade... qu'en pensez-vous?

— Alcooliques, prince.

— Allons donc ! mort à l'hypocrisie et vive la femme ! s'écria le prince qui avait bien soupe, on s'en souvient. Vive la femme qui est partout la femme... La femme d'abord, la dentelle, la distinction et les diamants ensuite, s'il s'en trouve. En vingt-quatre heures je vous ferais, moi, autant de miladys de toutes ces superbes drôlesses aux bras nus, aux épaules au vent, au nez rose, aux lèvres mousseuses, aux yeux à faire fondre des statues de bronze, et je ne me chargerais pas, non! par saint Georges, mon patron! je ne me chargerais pas, avec vingt miladys, de faire une de ces jolies damnées que vous avez méconnues, calomniées, insultées. Messieurs, ah! messieurs, vous les avez insultées!

— Ce n'est pas moi, prince ! s'écria Tickel.

— Ce n'est pas moi non plus! s'écria à son tour Somerset.

— Ce n'est pas nous ! dirent tous les autres cour-

tisaiis, car aucun ne voulut plus être de son avis après i'uvis du prince.

— Je ne veux pas savoir qui, reprit le prince; mais, si vous voulez conserver un bon souvenir de cette soirée, fuites comme vous allez me voir faire; imitezmoi : allez offrir, chacun de vous, à une de ces dames ou demoiselles, un honnête régal au bord de la table, et soyez aussi aimables ici que vous êtes bons et courtois irentilshommes ailleurs. Suivez-moi.

En peu de minutes, le conseil du prince de Galles fut exécuté, et exécuté sans peine, dans un endroit où les résistances étaient inconnues. Bientôt chaque courtisan, selon Tusage anglais d'alors et de tous les temps dans les tavernes anglaises, eut fait asseoir sur ses genoux une belle compagnonne du Saumon, et devant un bol d"eau-de-vie panachée de toutes les flammes bleues, blanches et vertes de l'arc-en-ciel.

Jusque-là, à la surprise près, qui ne se montrait pas, lout allait bien pour le prince et pour ses amis; lui et eux jouaient avec assez d'Illusion leur rôle de matelots aux yeux des véritables matelots de la flotte et delà marine marchande réunis au Saumon et assis à leurs côtés. Ils jetaient à tout propos les mots sacramentels de la profession : vergues, grandes voiles, relâche, voie d'eau, artimon, boussole, gouvernail, vent arrière, roulis, mouillage, gros temps, tangage, etc., et à l'aide de ce jargon à la portée de tout le monde en Angleterre, ils

n'étaient pas trop remarqués de leurs voisins. Les femmes seulement, meilleures observatrices, conçurent quelques doutes sur la parfaite notoriété de tous ces marins, dont la trempe n'était pas accusée avec la viiçueur de leurs amants habituels. Une d'elles entre autres, celle que le prince de Galles tenait sur ses genoux, dit au prince lui-même en jetant ses bras sur son épaule :

— Mon cher matelot?

— Plaît-il, ma belle?

— Tu n'as donc pas fumé ce soir?

— Non, je n'ai pas fumé.

— Tu es donc malade?

— Pourquoi cela?

— Un marin qui ne fume pas, Dieu me damne ! est malade; voilà pourquoi.

— C'est que... c'est que... je dînais en ville aujourd'hui.

— Chez un lord, peut-être, dit la demoiselle du Saumon en se renversant en arrière pour rire tout à son aise de l'élrangeté delà réponse. Mesdames, ajouta-t-elle ironiquement en se tournant vers ses compagnes, mon matelot a dîné chez un lord, et voilà pourquoi mon matelot n'a pas fumé.

Elle poursuivit au milieu des éclats de rire qu'elle fit partir autour d'elle :

— Dans ces grands hôtels où tu as dîné, on aime donc les hommes qui n'ont pas fumé? Comment une

f«nime peul-ellc aimer un lioiuinc qui ne fume pas? Ce M«.'sl pas un homme, Dieu me damne !

— Eli bien! tu te (rompes, j'ai fum«^, dit le prinee pour sorlir h tout prix d'eniiiarras et d'un embarras qui aurait pu linir par eonipr(»m«'llre lui et ses amis, aussi peu fumeurs que lui.

— Mais quel tabac as-tu donc fumi^ que tu sens, Dieu me danme! l'essence de rose cl le jasmin sur ta peau î

— Du tabac du Levant. (|ui est très-doux, répondit b' prince.

— Il doit être furieusement doux. Dieu me damne!

— Oii! oui, très-doux! si doux que les dames grecques s'eîv servent pour leur toilette.

— Pour leur l(»ib'tlc! et comment cela?

— Ab ! je n'en sais rien ! A mon prochain voyage dans Parcbipcl je le leur demanderai.

La belle, continuant son inspection, reprit :

— .\h! mais, comme tu as les mains blanches! mon matelot. Dieu me damne! aussi blanches que les miennes... tu ne touchais donc ni aux cordes, ni au jjoudron sur ton bâtiment ! Voyez donc ces mains, elles sont de cire et de pâte d'amande.

— Chut î lui dit le prince, à (|iii tout cet examen ne plaisait guère; chut! je suis déserteur... voilà un an que je n'ai pas navigué... c'est le long séjour h terre qui m'a fait les mains blanches comme tu les vois. Ne me dérioix-c pus.

— Moi! te dénoncer! mais je l'adore! Dieu nie damne! tu ne pouvais rien me dire, mon cher matelot, qui me fit faimer davantage, mon beau déserteur!... et, dis-moi, tu n'as rien volé à l'Étal en désertant?

— Non!... je n'ai rien volé.

— Si, tu as volé (jnelquc chose... je l'en prie, dismoi si tu as volé quelque chose... ça me ferait tant de j>laisir à savoir...

— Je l'assure que je n'ai rien volé.

— Je ne t'aime plus alors.

— Je ne puis i)as mentir.

— Non. Oh î mentir, c'est infâme. Dis-moi seulemonl que tu as volé un peu l'Étal en désertant... Xe serait-ce (|iie la montre du lieutenant...

— Si ça peut le faire plaisir...

— Dieu me damne! tues beau comme l'amiral Ansoii en me disant cela. A ta santé, mon voleur! à la sanlé, mon déserteur î

— C'est à ce moment charmant de la soirée (ju'iiii incident se produisit pour en altérer le cours limpide et calme. Pour en bien comprendre la cause, il est essentiel d'indi(iuor au lecteur que vers la lin du dix-huitième siècle où l'on était alors, ce qui ne veut pas dire l'extrèuie fin du siècle, la guerre venait d'éclater entre la France et l'Angleterre, et l'on peut dire, pour nous servir d'une expression bien vulgaire, mais très-énergique : Que la France ne raraif pas volé. Tantôt indirectement, tan-

tôt mystérieusement, toujours assez impoliliquement, elle avait envoyé aux Américains du Nord, appelés alors les Insurgents, des officiers, des vaisseaux, de l'argent et des armes, pour conquérir leur indépendance qui nous importait peu. Après avoir protesté avec juste raison contre nous, qui n'avions que faire de venir en aide au peuple le plus ingrat, le plus sordide, le plus insolent que jamais la lâche fortune ait favorisé, les Anglais, toujours avec juste raison, résolurent de nous déposséder de tout ce qui nous restait encore de lambeaux de colonies dans l'Inde. C'est à l'excellent ouvrage de M. Barchou de Penhoën, Histoire de la Conquête de rinde, par l'Angleterre , que nous empruntons ces quelques lignes explicatives de la politique du moment, et dont nous avons besoin pour bien poser la scène qui va suivre : « La nouvelle de la guerre récemment éclatée » entre la France et l'Angleterre, dit M. de Penhoën, se » répandit au Bengale. La nouvelle, quoique certaine, » n'était point officielle ; le conseil suprême n'en résolut » pas moins, sans attendre de notification plus formelle, » de profiter de la sécurité où les Français se trouvaient » encore.

» Il s'agissait de s'emparer d'un seul coup de tous » leurs établissements dans l'Inde. Chandernagor, ainsi » que les comptoirs de Mazulipatam et de Karical, se >^ rendirent sans coup férir : le conseil suprême résolut » alors de faire une tentative décisive, et sans perdre » de temps, sur Pondichéry. »

La guerre était donc déclarée entre la France et l'Angleterre, et le théâtre où ces deux formidables puissances étaient appelées à en venir aux mains, était particulièrement dans l'Inde, où elles possédaient l'une et l'autre des territoires destinés à dédommager le vainqueur.

Le mot de guerre, ce mot si rouge, qui effraye tant les uns, fanatise les autres, la guerre avec la France causait chez les Anglais, parmi les marins surtout, une impression dont les couleurs et les nuances exigeraient pour l'écrire la fougue et la rage de Salvator Rosa.

Leur haine pour nous, cette haine héréditaire, cette haine du tigre et du serpent, du blanc et du nègre, du feu qui veut absorber l'eau, de l'eau qui veut éteindre le feu, cette haine allait alors jusqu'au délire et au désespoir de la folie.

Ainsi, le marquis anglais aurait voulu cravacher le marquis français en plein visage; le soldat anglais dévorer le cœur du soldat français ; le marchand anglais tirer les oreilles au marchand français; l'écrivain anglais couper la langue à l'écrivain français; le ministre anglican faire rôtir à petit feu le prêtre français; la femme anglaise arracher un à un tous les cheveux de la femme française ; la jeune fille anglaise souffleter à coups de pantoufle le visage de la jeune fille française ; le gamin anglais éreinter à coups de pied le gamin français; le nourrisson anglais égraligner la nourrisson français. Et

ceci n'est qu'un faible abrégé et qu'un léger détail de celle haine que, du reste, les Français rendaient largement aux Anglais. On remarquera que, par respect pour les flottes combinées, nous avons mis tous nos temps de verbe à l'imparfait.

Nous avons dit que les marins anglais acceptaient celte guerre avec enthousiasme; il fallait pourtant établir une distinction bien importante à cet égard entre les marins de la marine marchande et ceux de la marine de l'État. On va voir combien cette distinction était fondée et naturelle, très-naturelle, puisqu'elle était fondée sur rintérèt. L'État ne donnait guère alors que la francs l)ar mois à ses matelots, quand il les leur donnait, tandis que la marine marchande, bien plus généreuse, donnait vingt-cinq francs, quelquefois 50 francs et même ou francs par mois, selon la longueur et les difficultés de la navigation. Or, si la gloire, au début d'une guerre, attirail les enrôlements du côté de la marine de l'État, l'intérêt, par une attraction non moins énergique, appelait les marins de son côté, même en diminuant beaucoup des g<iges qu'elle comptait habituellement aux matelots. Il est vrai que l'État, au moment suprême de la nécessité, prenait tout et partout sans se gêner; il faisait la iwessc, c'est-à-dire qu'il saisissait tous les matelots qui tombaient sous sa main et les embarquait.

Mais l'Anglelerre n'en était pas encore à cet état de crise; et voilà ce ([ui amena ce soir-là, le soir où le

prince de Galles et ses amis figuraient dans le personnel du Saumon galant, une nuée de capitaines de la marine marchande, aux larges vestes bleues à boutons d'or, venus tout exprès dans le dessein fcrrt nettement, nous le pensons du moins, déduit et exposé au lecteur; dans le projet d'enrôler des matelots à bas prix pour le service de leurs bords.

Pour se créer une utile familiarité avec les matelots qu'ils espéraient embaucher, ils s'étaient vêtus comme ces derniers ; ils portaient seulement, ce qui les distinguait d'eux, un gros registre sous le bras. On devine dans quel but ce registre fut solennellement ouvert sur chaque table de la taverne, à côté d'un encrier de corne mal assis sur sa base, et d'une plume engorgée d'encre jusqu'aux barbes.

— Qui veut s'engager sur la goélette la Sans-Pareille? cria d'abord une voix rauque qui essaya de se faire sympathique, par ce supplément de phrase. La Sans-Pareille ofïre à chaque repas du bon bœuf, du bon biscuit, de la bonne bière, de la bonne eau-de-vie, de bons égards, jamais du saumon salé, et, en outre, vingt-cinq francs par mois de gage (une livre sterling) à tout honnête matelot qui désire aller avec elle à la Jamaïque.

A la table voisine se produisait la même invitation légèrement modifiée.

— Qui veut s'engager sur le brick l'Indomptable, le plus brave et le plus rapide vaisseau qui soit jamais sorit

PÉRÉGRIIVE. T. 1. 2

(le la Tamise? L'Indomptable est ie père du matelot; il oiTre à chaque repas bon bœuf, bon biscuit, bonne bière, excellente eau-de-vie, une foule d'égards, jamais du sau- Jiion salé et, en outre, vingt-huit francs par mois de gage ;i tout honnête marin qui désirera se rendre avec lui au Brésil.

A une troisième table , mêmes olTres portant le même caractère de séduction ; à une quatrième table, à une dixième table, à toutes les tables.

Et l'air épais de la taverne se ridait sous la pression de ces réponses multipliées, approbatives, contradictoires, hostiles.

— 3Ioi ! moi ! je signe !

— Venez signer ! venez donc signer.

— Ne signez pas à vingt-cinq francs, Toby. Leur bœuf jic vaut rien !

— Demande trente francs, James, et moins d'égards.

— J'ai signé ! Il n'est plus temps !

— C'est fait, moi aussi. A la santé de Georges III! Et de nouveau les échos répétaient :

— Bon bœuf! bonne eau-de-vie! jamais du saunion salé!

Et la plume criait sur les grosses feuilles des registres ; cl le punch coulait dans les encriers et l'encre ne voulait l)lus couler. C'était beau de désordre et sublime de tohubohu; il faut l'avouer, ça n'était encore là que du désordre; et la taverne de la Nicholson avait la force de supporter des vacarmes plus rudes que celui-là.

— Ce ne peut pas non plus être là la surprise dont on a voulu nous régaler, dit encore tout bas Somerset, — et franchement il aurait pu s'exprimer tout haut sans se compromettre davantage.

— Je ne le pense pas, répondit le prince de Galles , mais je pense que nous pourrions nous-mêmes nous causer une assez jolie surprise en nous engageant comme matelots.

— Quelle idée!

— Mais c'est une idée !

— Bravo ! dit Ker : elle est bonne !

— Est-elle adoptée?

— A l'unanimité, cher camarade !

— Eh bien ! puisqu'il en est ainsi, moi je m'engage sur le Cerf-Volant, dit le prince de Galles, qui part dans trois jours pour Terre-Neuve, à la pêche de la morue ; je vous rapporterai des chiens.

— Moi pour le Chili.

— Moi pour Madras.

— Moi pour le Canada.

— Allons donc signer, dit le prince en se levant et en ajoutant : Bon bœuf, bonne eau-de-vie, et jamais du sau-i mon salé !

Mais le prince de Galles et ses amis reprirent aussitôt leurs places au bruit déchirant, formidable, à l'explosion qui éclata à la fois sur tous les points de la taverne, et si violemment que la vieille Nicholson elle-

même, celle momie qui lenuil lavcnie du temps des Pharaons, releva un instanl la lèle pour se rendre compte du cataclysme.

Voici ce qui arrivait.

Pendant que les enrôlements se signaient sur les tables de la taverne, en même temps, au fond, dans les recoins noyés dans l'obscurité, aux limites du capharnaum, s'étaient groupés d'autres matelots qui ne partageaient pas, on va s'en convaincre, les opinions de leurs camarades décidés à esquiver la iwesse en signant des engagements avec la marine marchande. Ces dissidents préféraient le service à bord de la marine de l'Étal, ce 'qui leur était bien permis; mais ce qui leur était beaucoup moins permis, c'est l'attitude qu'ils prirent vis-à-vis des autres. A un signal général ils envahirent les tables, voulurent déchirer les registres et apostrophèrent sur tous les points les signataires d'engagements.

— Quoi ! disaient-ils, le poing fermé et le jarret tendu, le cou gonflé, vous osez contracter des engagements avec les navires du commerce quand la patrie a besoin de vos bras pour la défendre ! honte ! vous cherchez à vous dissimuler, à vous esquiver comme des poltrons pour gagner quelques misérables schellings par mois... Non! non! non! mille fois non ! non, vous ne le voudrez pas; on a surpris voire bonne foi! votre innocence, votre candeur! Vous allez conséquemment

renoncer à ces infâmes marchés dont nous allons détruire le témoignage (ils piétinaient sur les registres), cl vous écrirez en même temps vos noms sur celte liste : — vous voyez cette liste, — que nous porterons demain, traînée par six chevaux blancs, à l'hôtel de rAmiraulé. Vous serez tous marins de la flotte et rien que marins de la flotte!

Un formidable chœur de Jamais répondit à celle harangue, multipliée par elle-même sur toute l'étendue de la taverne. Jamais! jamais! jamais! jamais!

L'Amirauté, on le suppose, n'était pas étrangère à cette contre-mine. Elle avait besoin d'hommes pour faire la guerre, et avant d'employer la presse, moyen extrême, moyen dangereux, elle recourait à cette mesure anticipée qui avait un haut parfum de police.

— Ah ! vous dites jamais ! répliquèrent les embaucheurs. Ah ! vous dites jamais?

— Nous disons jamais !

— C'est le combat que vous voulez. Mais essayez donc, avant de l'engager, de demander s'il y a quelques matelots, parmi ceux qui n'ont pas encore contracté avec la marine marchande, qui consentent à contracter avec la marine de l'État, et vous saurez alors l'influence sur laquelle vous pouvez compter. Et puis, le combat si vous voulez, et dent pour dent!

Le conseil était sage; par extraordinaire il fut suivi.

— Que ceux donc, s'écrièrent les embauchcurs, qui

veulent passer au service militaire de la flotte de préférence au service ignoble des petits caboteurs de rivière, veuillent bien aussi se lever cl l'alUrmer.

— Nous tous qui sommes à' cette table, répondit le prince de Galles, nous sommes de ceux qui préfèrent le service sur la flotte de Sa Majesté, et nous nous engageons...

Le prince n'acheva pas.

Le contenu coloré de trente pots de bière fut lancé au visage auguste du prince, qui crut tomber et rouler dans un océan de houblon. II n'y vit plus, sa parole fut inondée; il ruisselait, il ressemblait à un fleuve jaune. Ses amis offraient le même aspect consolant.

— C'est peut-être ceci la surprise, murmura l'un d'eux.

L'attaque ne resta pas sans défense, ce qu'on va voir.

Liiltc dans l'intcrioiir du Saumon. — NouTcan projectile. — F.a sonnette de la mère Nicliolson remplacée par nnc arme à feu. — La surprise annoncée, mais peu adeitdtic. — Si croyable qu'on n'y croit pas. — Rencontre de Biumniell et de Pricc au bord de l'eaa. — Brummell ne se noie pas. — Son hahît et sa cravate en scène. — Pacte entre les deux hommes. -— Pérégrinc reconnue pour être ce qu'elle De veut pas £tre.

AiL\ (ré|)ig»€nients furieux de la mêlée il fui difticilo d'abord de voir de quel côté était le nombre et de quel côté serait la victoire. L'alternative ne fut pas de longue durée. Les cnrùlés dans la marine marchande, après une

première confusion , montrèrent qu'ils étaient bien les plus nombreux et de beaucoup les plus forts; les plus forts pour bien des raisons, sans compter même celle du nombre.

En premier lieu, ils luttaient pour ainsi dire pour leur liberté, car, quel que soit le nom qu'il prenne, le service o])ligé envers l'État est toujours un peu la servitude ; en second lieu, ils étaient sur le point de loucher deux mois d'avance sur leur engagement... Comment n'auraient-ils pas été les plus forts? Toutefois les marins de la flotte se défendaient avec l'emportement d'une bonne cause ; te lorsqu'ils virent qu'ils allaient succomber, ils eurent recours à un moyen de défense dont l'originalité aurait dû les sauver, si l'originalité pouvait sauver quelque chose dans ce monde. Ayant remarqué que le bruit et les cris étaient l'arme la plus décisive sur un terrain resserré, et n'ayant d'ailleurs sous la main aucune autre arme, les marins partisans de la flotte suivirent l'exemple que le prince de Galles leur donna ; car c'est lui... mais voici quel fut cet exemple. Le prince prit sous les bras la femme qu'il avait eue jusque-là sur les genoux et, la soulevant avec une certaine délicatesse, eu égard à l'usage qu'il allait en faire, il la lança de l'autre côté de la table au milieu de ses adversaires. Qu'on juge si la femme, devenue ainsi projectile de guerre, s'agita, cria, hurla, blasphéma: qu'on juge si vingt femmes, et vingt femmes anglaises! lancées en même temps à travers Tespacc, jurèrent, crièrent, hurlé-

rcnt, blaspliémèrent, et si bien d'autres femmes encore, lancées de la même manière, durent crier, liurler et blasphémer. Il est vrai, et ceci n'est pas tout à fait un correctif, qu'aussitôt reçues de l'autre côté de la table, elles furent généreusement renvoyées, toujours à la volée, au point d"où elles avaient été transmises. Pendant un demi-quart d'heure, ce qui est beaucoup pour des femmes délicates, elles servirent de volant animé à des raquettes furieuses, au grand ébranlement des lampes suspendues qu'elles fracassaient en passant dans les airs, à la grande joie cynique et anthropophage des spectateurs, s'il restait toutefois des spectateurs pour cette pièce où chacun était graduellement devenu acteur, excepté la vénérable mère Nicholson, cette image de l'éternité. La mère Nicholson jugea toutefois qu'il était temps, sinon d'appeler sa grande cavalerie, c'est-à-dire les chiens de Terre-Neuve, moyen de répression dont la police lui avait conseillé d'être sobre, du moins de faire usage de l'accessoire nouveau qu'elle avait donné à la grosse cloche d'alarme, depuis que son brns affaibli par le grand Age ne la remuait plus que difficilement. Elle tira deux coups de pistolet, et le carnage s'arrêta. Quand la fumée s'éleva et laissa voir la place d'où les deux coups avaient été tirés, la vieille Nicholson n'y était plus. Celle qui la remplaçait, c'était...

Le prince de Galles ébloui, troublé, recula de trois pas en voyant ce qu'il lui paraissait impossible de voir , en voyant ce qu'il n'aurait certes jamais imaginé voir dans

ce Ijouge hurlant et mépliytique, en voiant ce qu'il n'aurait pas voulu voir pour mille livres, pour dix mille livres sterling.

Brummell, qui venait depuis fort peu de temps d'entrer dans la taverne du Saumon avec ce vague espoir, cet espoir imbécile qu'on a, quand on n'a plus aucune raison d'en avoir, Brummell arriva juste au moment où la surprise éclatait avec tous ses prodiges d'hébétement sur le visage bouleversé de son auguste protecteur, le prince de Galles. // a vu l se dit-il , î7 a vu ! je n'ui plus maintenant qu'à aller me noyer ou à quitter l'Angleterre comme mistress Robinson, à qui je l'ai fait quitter. // a vu! }e n'ai plus rien à faire ici... Exécrable! abominable! maudite lettre anonyme! c'est elle qui vient poignarder au cœur ma fortune, mon ambition, tout mon avenir... Sortons ! je ne puis pas être témoin de ce qui va se passer entre le prince de Galles et la femme que j'ai osé lui donner pour maîtresse... Sa maîtresse!

Et Brummell s'esquiva, abîmé, désespéré, brisé dans tous les os de cette scène, de cette fatale rencontre , qu'aucune habileté au monde, lui semblait-il, n'aurait pu prévoir et ne pouvait plus maintenant empêcher. Il courut comme un fou sur le quai désert du Wapping, ne craignant ni de tomber dans l'eau, ni d'être arrête par les voleurs.

Quant nu prince de Galles, prenant, après un loni; éblouisscment, deux de ses courlisans par le bras , il leur

— ol —

dit, d'une voix enrouée par la secousse physique quilui avait fait monter le sang à la gorge, et tandis que les autres amis étaient groupés derrière et entendaient tout :

— Regardez, messieurs, regardez î Ils balbutièrent :

— Oui, prince.

La main du prince de Galles tremblait en désignant le point qu'il n'avait pas besoin de faire tant d'efforts pour indiquer aux yeux perçants des hommes de cour.

— Oui, prince, nos regards...

— Eh bien! reconnaissez-vous?

Les jeunes courtisans gardaient le silence... un silence, on en conviendra, qu'il n'était pas facile de rompre.

— Ne reconnaissez-vous donc pas...?

— Sans doute, répondit enfin lord Somerset d'une voix douteuse ; il nous a semblé d'abord , comme à vous...

— Ah ! vous l'avez reconnue î

— En effet, murmura Ker, une certaine ressemblance avec miss... si c'est bien là ce que vous voulez dire...

— Ce n'est pas une ressemblance, s'écria le prince, c'est elle-même ! c'est miss Lucy Avenel !

— Mais, non, prince! c'est impossible, ce n'est pas elle...

— J'ai dit oomnic vous, moi aussi: C'est impossible! Mais la certitude est maintenant dans mes yeux, dans ma raison, dans mon cœur révolté. Elle ici! elle ici!

dans cet antre, dans ce lieu exécrable, odieux, ou plutôt sans nom!

— Le fait est si invraisemblable en lui-même, dit Tickel à son tour, qu'il faut douter en, pareil cas, même d'une certitude.

C'est tout ce que pouvait inventer de plus subtil, de plus ingénieux un courtisan rafiSné pour se tirer d'un pas diflicile; mais le paradoxe fut trouvé trop insuffisant par le plus intéressé dans la partie. Le prince de Galles reprit, en passant sa main crispée sur sa bouche, geste qui lui était familier :

— Non î la certitude est complète. Examinez : c'est le même front, les mêmes cheveux, le même teint bronzé, la même bouche, la même grâce d'un autre pays que le nôtre. Quelle plus forte certitude voulez-vous ?

— Ce n'est, après tout, qu'un premier degré de certitude, riposta le même courtisan du mensonge ; demandons-en d'autres... peut-être d'autres signes démentiraient ceux qui nous frappent et nous confondent en ce moment.

— Quel autre signe? demanda le prince avec impatience, car il voyait qu'on craignait d'être de son avis, de peur de l'irriter : — quel autre signe souhaitez-vous?

— Je ne sais... prince... je ne puis dire au juste...

— Eh bien ! alors, votre conviction est complète.

— Non, prince, elle ne l'est pas.

— Vous me feriez damner.

— Sa voix n'est peut-être pas celle de miss Avouel, dit Ker, qui découvrait enfin une espèce de raison à objecter.

— Si vous n'avez plus que cette ressource,... répliqua ironiquement le prince Sa voix î ne supposez-vous pas que sa voix va vous révéler tout à coup une autre personne? Il est insensé de se créer de pareilles illusions à côté de la vérité, d'une vérité à brûle-pourpoint, éc4'asante comme celle-là,

— Encore une fois, permettez-moi, au risque de vous déplaire, de ne pas changer d'avis.

En mordant ses lèvres, le prince de Galles répondit :

— C'est-à-dire que vous doutez encore que cette jeune femme qui est là, que cette jeune femme qui est assise devant nous, que cette jeune femme qui ne nous voit pas encore, qui s'agite, qui respire comme ma maîtresse, n'est pas ma maîtresse!... Prenez garde, Ker, le doute a ses bornes.

— Oui, je doute encore, prince.

— Ah ! c'est trop fort d'incrédulité. Eh bien ! que la persuasion vous entre par tous les sens et par tous les pores; venez! suivez-moi; allons tous ensemble auprès de cette jeune fille, de celle que vous doutez ridiculement être... Je l'interrogerai et vous ne douterez plus... par ma mère! vous ne douterez plus !

Pendant que les feux de ce dialogue s'étaient croisés à quelques pas même de Pérégrine, qui allait subir un

examen bien autrement dangereux pour elle, — du reste, elle n'avait pas encore remarqué qu'elle était l'objet d'une attention si extraordinaire, — Brummell avait déjà mesuré à pas soucieux et désordonnés la moitié du quai célèbre où sont creusés aujourd'hui ces magnifiques docks, juste et profonde admiration de l'univers, et vingt fois ses pieds, plus habitués au salon qu'à la rue, s'étaient embarrassés dans les amas de poutres et d'autres pièces de construction rangées le long du Wapping. Il serait peut-être allé jusqu'aux sources de la Tamise, s'il n'eût été brusquement réveillé par un bras qui s'appuya sur son bras et par une voix qui lui dit :

— Où va si tard Votre Seigneurie ?

— Que dites-vous, monsieur? répondit Beau-Brummell.

— Comme vous êtes préoccupé ! eh quoi ! vous me demandez qui je suis ?

— Ah! c'est vous, monsieur Price. Justement...

— C'est moi-même, moi qui vous demandais, sans doute avec trop d'indiscrétion, où vous alliez si tard dans cette partie assez mal fréquentée de Londres. On dirait, Dieu me pardonne! que vous revenez du Wapping...

— J'en sors.

— L'endroit vous plaît donc? car si je ne metrompe...

— Je me souviens, monsieur Price, mais en ce moment il ne s'agit plus... ou plutôt il s'agit encore... non... oui... mais enfin...

— Je craindrais de troubler plus longtemps Votre Seigneurie, dit Charles Priée intrigué de l'irrégularité qu'il remarquait dans les paroles de Brummell, et je la prie de m'excuser. ^

— Vous me demandiez où j'allais...

— Oui, monsieur... Mais, si ma question...

— J'allais chez vous, monsieur Price : voilà où j'allais.

— Chez moi, à une heure du matin !

— Chez vous... Mais ne perdons pas les minutes dans l'inutilité des préliminaires ; je n'en ai que trop perdu déjà !

— Parlez ! monsieur.

— Voulez-vous m'aider à frapper un grand coup ?

— Est-il possible ?

— Je ne le crois pas.

— Voyons alors.

— Bonne récompense pour vous, d'abord.

— Une seule, et je m'expose à tout pour vous être agréable.

— Ce n'est pas de votre courage que j'ai besoin, c'est de votre esprit, monsieur Priée.

— Il est à vous; dites, je suis attentif.

— La récompense d'abord ; parlons de la récompense, erpromptement, en deux mots.

— Eh bien !... le départ prochain, mais sûr, de l'affreuse mère Nicholson pour Botany-Bay.

— Je vous l'ai déjà promis.

— N'importe! ne promettez plus; tenez!

— Je tiendrai...

— Bien ! très-bien !

— Toutefois, si vous réussissez... Écoutez-moi sérieusement maintenant. Le prince de Galles est dans la taverne du Saumon galant.

Price répéta froidement :

— Le prince de Galles est dans la taverne du Saumon galant.

— Quoi! vous n'êtes pas plus étonné que cela?

— La vie est trop courte pour s'étonner. Marchez !

— Je cours au fait.

— Je vous suis. Courons.

— Pérégrine y est aussi.

— Oui, c'est la nuit du samedi au dimanche. Elle y est toujours du samedi au dimanche : c'est une des conditions de notre ancien traité, Celui que nous fit accepter la mère Nicholson en vous lâchant sa colombe. Ah! Pérégrine y est aussi, dites-vous; mais quel rapport cela a-t-il avec la présence du prince de Galles à la taverne du Saumon galant?

Après une pause qu'il coûtait beaucoup à Brummcll de franchir :

— Vous le saurez plus tard, répondit-il.

— Si je ne sais pas tout, je ne puis rien, riposta sèchement Price, je ne puis rien.

Brummell, après un nouvel effort, reprit :

— Pérégrine, sous le nom de miss Lucy Avenel, est devenue la maîtresse du prince de Galles.

Priée pénétra d'un regard dans l'âme de son interlocuteur.

— Par vous? dit-il.

— Par moi.

— Et par moi aussi?

— Par vous aussi.

Les deux coups étaient partis à la fois.

— Très-bien. Que voulez-vous, monsieur Brummell?

— Que le prince de Galles, qui vient, il y a quelques minutes à peine, de découvrir dans Pérégrine miss Lucy Avenel, nom d'emprunt de Pérégrine, cesse de croire qu'il l'a vue, soit convaincu qu'il ne l'a pas vue, soit convaincu...

— Allons donc! mais vous exigez de moi un miracle, interrompit Priée.

— Oui ! j'exige un miracle.

— Je ne suis pas prophète.

— C'est donc impossible, ce que je vous demande?

— Impossible, comme tout ce qu'il y a de plus impossible dans la capitale de l'impossible.

— Alors, je vais éveiller un pêcheur, je lui dirai de mè conduire à prix d'or jusqu'à l'embouchure de b Tamise, et là je m'embarquerai pour la France, où je serai demain soir ou après-demain matin. Je n'ai pas

PÉRÉGRINE. T. i. 5

d'autre parti à prendre, et c'est le moins désespéré dans la position où je suis.

Il y eut un moment de silence fort expressif entre les deux causeurs nocturnes.

— Donnez-moi votre chapeau, dit brusquement Price à Brummell en rompant le premier la glace.

— Mais... mon chapeau... Vous êtes souvent bizarre, monsieur Price, mais en ce moment...

— Donnez-moi votre chapeau! donnez-moi votre chapeau !

— Le voici.

— Prenez le mien... ou ne le prenez pas. Maintenant votre habit.

— Mais que prétendez-vous en me dépouillant ainsi?

— Votre habit! et votre gilet! et votre cravate... Pas d'hésitation, pas de délai, pas de retard, au nom du ciel, et prenez mon habit, ma cravate et mon gilet, que je

y ous conseille de mettre, si vous ne tenez pas à vous enrhumer.

Il fallut se conformer à la volonté de Price.

La métamorphose fut accomplie en un clin d'œil.

— Mais on va^vous prendre pour moi, ainsi vêtu de mes habits.

— Pour vous, regardez!

Et Charles Price, avec les habits si fins, si élégants et si exacts de Brummell, se fît la tournure grotesque, empesée, ébouriffante d'un commis et d'un commis de

boutique à faire mettre sur leurs portes toutes les jolies marchandes de mercerie de la Cité; c'était une aune endimanchée.

— Et maintenant, monsieur Price, où tout ceci... ?

— Maintenant, quittez-moi, monsieur Brummeil ; je n'ai plus besoin de vous.

Price fit un demi-tour sur lui-même pour s'éloigner; Brummeil l'arrêta.

— Mais moi j'ai besoin de vous. Quand vous reverra i-je?

— Demain au petit jour; mais laissez-moi partir.

— Où donc vous reverrai-je?

— Chez vous.

— Mais vous ne me dites pas où vous allez?

— Parbleu ! à la taverne du Saumon!

— Elle est à vous si vous réussissez, puisque c'est là l'unique récompense...

— La plus belle que je souhaite.

— Vous l'aurez ! vous l'aurez !

— Ainsi la vieille Nicholson... ?

— ABotany-Bay...

— Adieu ! monsieur Brummeil ! le reste regarde la Providence.

— A revoir, monsieur Price ! le reste me regarde.

— Il ne me trahira pas cette fois, dit Price en fuyant fomme une ombre du côté de la taverne; oh ! non ! j'ai son secret ; et quel secret î ! !

Il n'en était plus qu'à quelques pas, lorsque le prince de Galles, la tète en feu, les lèvres émues et suivi de ses amis, parvenait enfin, après avoir écarté des colonnes serrées de matelots, jusqu'à la place d'honneur qu'occupait Pérégrine. Celle-ci, à la vue du prince qui s'arrêta net et fixement devant elle, éprouva une commotion foudroyante.

— Elle a pâli, se dit à lui-même le prince; c'est elle ! En ai-je jamais douté, moi?

Pérégrine et son royal amant, ainsi face à face, se regardèrent pendant quelques minutes, — quelles minutes! des siècles sont moins pleins que de telles minutes ! — avec l'immobilité ardente et la fascination impitoyable du boa qui darde sur l'oiseau son magnétisme irrésistible. Puis l'un et l'autre échangèrent le sourire vague et terrible d'une ironie involontaire, indescriptible, mortelle. Leur sang travaillait dans leurs veines, et les nerfs se tordaient à leurs tempes.

— C'est donc vous! put enfin dire le premier le prince de Galles, dont les dents claquaient comme par un vent glacé qui aurait couru sur ses joues. C'est donc vous?

Le prince de Galles et Pérégrine en présence. — Maavai» quart d'heure. — Une voix mystérieuse. — Ce qu'elle conseille. — Comajeiit répond une femme qui n'a rien à répondre. — Le prince jure de se venger. — La voix devient un homme. — Les trois poutres. — Dn fiacre d'aulrefois. — Les cochers de tous les temps. — Une Allesse dans une position difficile. — On appelle au secours. — Réponse sous les traits d'un coquin. — La femme triomphe encore quoiqu'on ait marché sur la tête du serpent.

Pérégrine se sentait mourir dans la tête, dans le cœur, dans le corps et dans la pensée.

— Repondez donc, répondez-moi donc! lui dit encore

le prince, à qui son assurance d'homme revenait avec toute la vitalité du mépris.

La malheureuse femme allait répondre et s'engloutir. Une voix, qui semblait sortir d'un soupirail de l'enfer, car elle monta en spirale derrière Pérégrine et alla trouver son oreille, sans diverger, sans s'écarter d'une ligne inflexible, cette voix, qui était celle de Charles Price caché derrière son fauteuil, lui dit ce seul mot :

— Niez !

Pérégrine ferma un instant les yeux.

— N'étes-vous pas miss Avenel ? demanda ensuite le prince , n'ètes-vous pas celle qui était chez moi hier encore? enfin n'ètes-vous pas miss Lucy Avenel?

— Niez! dit une seconde fois la voix souterraine.

— Moi ! répondit Pérégrine , qui avait compris le conseil venu si à propos du fond des entrailles de la taverne, moi ! miss Avenel?

— En vérité, n'est-ce pas sa voix? dit le prince en se tournant du côté de Ker, celui qui avait apporté le plus d'obstination à soutenir que Pérégrine n'élait pas miss Avenel.

Tous répondirent en baissant la tête :

— Oui, c'est elle !

— Et vous soutenez que vous n'êtes pas raiss Avenel? continua le prince de Galles en regardant Pérégrine qui reprenait peu à peu contenance, soutenue par cet appui nespéré dont elle ne soupçonnait ni la cause ni l'origine.

— Niez, répéta de nouveau la même voix cachée.

— Je ne suis pas cette miss Avenel.

— C'est hardi, madame ! dit le prince.

— C'est vrai !

— Vous n'êtes donc pas celle que j'ai connue dans la maison du parc?

— Niez, souffla la voix souterraine.

— Quelle maison du parc?

— Celle d'où la perruche un jour s'envola.

— Je n'ai jamais eu de perruche.

— Et Carlton House?...

— Niez ! dit la voix.

— C'est le palais du prince de Galles.

— C'est le mien, madame : ce fut aussi le vôtre. ' Pérégrine se trouva interdite... Ce souvenir si récent

d'une haute fortune...

— NieZr! niez ! ou vous êtes perdue !

— Vous voulez rire, mon matelot.

— Je ne veux pas rire, madame! je n'en ai nullo envie.

— Vous seriez donc le prince de Galles?

— Comme vous êtes miss Avenel.

Une seconde fois Pérégrine allait se trahir en avouant tout au prince, qui heureusement pour elle, ne lui donna pas le temps d'avoir cette faiblesse.

— Et Windsor?

— Oui, le château royal, balbutia Pérégrine.

— Ai —

— Où je vous ai introduite un jour... comme une princesse, vous !

— Niez ! niez î souffla la voix, niez ! niez !

— 3Ioi ! vous m'avez introduite à Windsor? moi !

— Eh bien! messieurs..., dit le prince, vous qui croyiez connaître les femmes, allez à l'école.

— Et mistress Robinson? continua-t-il.

Pérégrine, que cet interrogatoire torturait, répondit :

— Je ne sais ce que vous voulez dire.

— Effronterie! Elle ne sait pas. Effronterie! impudence !

— Celle que vous avez fait chasser de mon palais pour prendre sa place, vous ne la connaissez pas non plus, n'est-ce pas?

— Voulez-vous me permettre, monsieur, de veiller sur l'établissement?... C'est mon occupation et mon devoir..., dit Pérégrine, qui étouffait sous la pression de ces questions multipliées.

— Ah! je vous importune, madame!

— Non, mais... si Votre Seigneurie...

— Encore une fois et avant que je ne vous quitte pour commencer les préparatifs d'une vengeance... d'une vengeance dont je veux que vous vous souveniez et dont je veux que d'autres se souviennent aussi, car il y a là-dessous, à ne pas en douter, une conjuration infâme contre moi, une conjuration que je connaîtrai... que je veux connaître î encore une fois, une dernière fois, voulez-

vous convenir, pour l'honneur de ma raison, de mes sens, de moi-même tout entier, voulez-vous convenir, oh ! convenez-en ! convenez-en ! que vous êtes miss Avenel ! Le serpent cria encore une fois à Eve :

— Niez !

Et elle nia.

— Je ne suis pas miss Avenel, dit Pérégrine.

— Messieurs, termina le prince de Galles, comme tout ce qui va suivre cette scène doit être sérieux, je veux qu'à toutes les certitudes que vous avez déjà s'en joigne une autre, une dernière, une plus absolue encore, s'il est possible, après laquelle rien ne reste plus à dire, à objecter, à supposer, à moins de folie. Il est deux heures du matin, venez tous avec moi à Garlton-House; nos voitures nous attendent ; miss Avenel doit être rentrée et couchée depuis une heure au moins. Si vous ne la trouvez pas... c'est qu'elle... Mais comment voulezvous que nous la trouvions ! ! ! N'importe, venez ! Je veux aller jusqu'au bout de la patience avant de passer à la dernière extrémité de la colère et de la vengeance. — Adieu ! madame î

— Adieu, monseigneur ! puisque vous dites être un prince, répondit Pérégrine.

— Je vous le prouverai bientôt, madame! A Carlton- Ifouse, messieurs!

Le prince et ses amis quittèrent aussitôt le Saumon galant qui, du reste, s'était bien dégarni depuis que le

combat des matelots delà marine marchande et de ceux de la flotte avait cessé. Les lampes s'éteignaient, il était temps de lui donner le repos qu'il avait si bien mérité, ce brave Saumon.

A peine la maison de perdition se fut-elle vidée, et ce ne fut pas long, que Price sortit de sa cachette et dit à Pérégrine, encore tout émue de la comédie imprévue et violente qu'elle avait jouée :

— Venez et suivez-moi, si vous voulez les deux choses les plus importantes de votre vie. Me demander des explications, c'est perdre du temps, c'est achever votre ruine... Suivez-moi donc!

Pérégrine se sentait trop faible, elle était trop écrasée sous le poids d'un événement que mille ans de prudence ordinaire n'auraient pas sufli à prévoir, pour ne pas se hâter de prendre le bras de Price et de le suivre résolument partout où il voudrait la conduire. Quelle femme n'en eût fait autant?

Price l'entraîna hors de la taverne, dont il fit couler les clefs sous la porte, s'élança en pleine nuit le long des quais, et les arpenta dans la direction qui le rapprochait le plus du centre de Londres, tout en tournant la tête à chaque pas du côté où il supposait, avec sa sagacité ordinaire, que stationnaient les voitures dans lesquelles le prince et ses amis avaient du se rendre au Wapplng. A trois ou quatre cents pas de la taverne, il s'arrêta, abandonna un instant le bras de Pérégrine et se coucha par terre,

collant l'oreille contre le sol afin d'en saisir la plus légère pulsation. « Rien! aucun bruit! dit-il avec autant de joie que d'inquiétude ; ou ils ne sont pas encore passés, ajouta-t-il, ou ils sont déjà loin... Dans l'incertitude, en avant ! en avant ! »

De nouveau il mit le bras de Pérégrine sous le sien et recommença à courir avec elle dans la direction du quai, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à l'endroit même où une heure auparavant il avait rencontré, au milieu des madriers, des poutres et de toutes sortes de bois de construction, sir Georges Brummell, sortant consterné de la taverne. Là, Price s'étendit de nouveau sur le pavé et y appliqua encore son oreille attentive ; il redit les mêmes mots caractéristiques : — Rien! aucun bruit! Sont-ils passés, ne sont-ils pas passés ?

Au même instant, et après s'être relevé, il saisit vivement par une extrémité l'une des poutres arrondies jetées pêle-mêle sur le quai et la mit en travers sur la voie, travail facile qu'il recommença trois fois. Quand la troisième poutre fut placée dans le sens des deux premières, et au moment où il allait en mettre une quatrième.sur le chemin public, il se retint, suspendit son œuvre et, saisissant Pérégrine par la main, il l'attira d'autorité dans l'ombre avec lui. Il avait entendu du bruit, le murmure confus et lointain d'une ou de plusieurs voitures.

— Ce sont eux! dit-il, ce sont eux !

— Qui, eux? s'informa Pérégrine.

— Vous verrez !

— Mon Dieu ! j'ai peur.

— De quoi? demanda Price tranquillement.

— Ce que vous venez de faire et votre inquiétude.

— Vous verrez, vous dis-je...

Le murmure devenait plus clair et plus distinct.

— Ce n'est pas une seule voiture, n'est-ce pas ?

— Je n'entends rien, répondit Pérégrine.

— Écoulez !... Écoutez mieux ! vous dis-je !

— Oui... il me semble... là-bas... là-bas!

— N'est-ce pas?... Oui, ce sont eux!

— Mais que faisons-nous ici ? Retournons à la taverne... il est tard ! Qu'altendons-nous? il est bien tard î

— Taisez-vous ! oh ! taisez-vous !

— Je ne puis passer ainsi la nuit dehors, comme une bohémienne.

— Vous serez pis qu'une bohémienne... si mes calculs... si ce ne sont pas eux... Mais, chut! les voici! ne bougez pas! chut!

Il devint évident que plusieurs voitures so rapprochaient de l'endroit désert et plongé dans l'ombre où se cachaient Price et Pérégrine depuis quelques minutes.

Price ouvrit sa poitrine et ses lèvres à une exhalaison de joie. Il répéta : Ce sont eux !

Il jeta ensuite un coup d'œil pensif et satisfait sur les poutres placées à travers la voie par où allaient inévilabiement passer les voitures qui arrivaient.

Les fiacres avançaient toujours.

On distinguait maintenant le chuciiotement des paroles qu'échangeaient, avec une véhémence peu ordinaire, les personnes qui étaient dedans.

Pérégrine voulut parler, interroger de nouveau ; Price lui mit la main sur la bouche; elle voulut avancer la tête, la sortir de la ligne d'ombre qui la masquait; Price la repoussa et la contint en lui faisant presque violence :

— Restez ! lui dit-il, restez ! entendez-vous !

Les fiacres n'étaient plus qu'à vingt tours de roue de la première poutre transversale.

— Maintenant, murmura Price, il ne faudrait pas que les cochers... Non ! ils dorment ! Quel cocher de place ne dort pas, la nuit, surtout quand il y a du danger? Quand même ils ne dormiraient pas..., ajouta Price.

Price achevait à peine sa réflexion que les chevaux du premier fiacre s'engagèrent les jambes dans l'obstacle tendu devant eux. Après deux ou trois faux mouvements, ils s'abattirent. Le fiacre tomba lourdement sur le côté et y testa. Un second fiacre, qui arrivait presque en même temps, eut le même sort: chute de chevaux, bris des brancards, puis renversement sur la voie. Les deux autres fiacres s'arrêtèrent, et aussitôt il en sortit huit personnes effrayées qui coururent vers l'endroit du naufrage pour sauver les victimes de ce guet-apens !

— C'est un malheur épouvantable ! criaient les huit amis du prince.

— Messieurs, dégageons le prince, disaient les autres. Ces misérables cochers ! Infâmes cochers !

— Me voici ! disait le prince dont la tête parut à une des croisées du fiacre, me voici ! rassurez-vous !

— Aucun accident, prince?

— Aucun ni à moi ni à personne, répondit le prince.

— Pardon ! dit Ker, moi j'ai un bras cassé ou tout au moins démis ; mais tirez d'abord le prince de là, puis nous penserons à moi.

— Ce n'est pas facile de me tirer de là, mon pauvre Ker : la voiture est tombée du côté de la portière et nous ne pouvons pas sortir par ce vasistas beaucoup trop étroit. Voyez. Cherchez un moyen...

— Relevons la voiture alors.

— Oui, relevons la voiture, dirent les amis du prince, qui essayèrent immédiatement de soulever cette lourde masse couchée sur le flanc. Par malheur, l'adresse ne répondit pas à l'empressement : peu familiarisés avec ce genre de travail, ils ne réussirent qu'à se salir, qu'à s'écorcher les mains en réunissant leurs efforts pour remettre sur ses roues le fiacre démantelé. On n'oubliera pas non plus que les fiacres anglais, dont on peut se former une idée pittoresque par les caricatures d'Hogarth, véritables tableaux de mœurs, médailles instructives, étaient plutôt des pataches, au dix-huitième siècle, que des véhicules destinés, par leur rapidité et leur légèreté, à transporter les voyageurs avec une grande économie de

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temps. Nos fiacres de la restauration, ceux qui décorent encore, mais en petit nombre, nos places publiques, ces fiacres de famille, qui ont huit croisées, des banquettes larges comme des divans, et pourraient, outre leur personnel d'habitude, fournir encore un logement à un portier, ces fiacres antiques et solennels seraient des phaétons comparés aux fiacres anglais du temps de Georges III.

Les courtisans furent forcés, après dix minutes d'essais stériles, de renoncer à leur tache.

— Brisez ce maudit fiacre, dit le prince, puisque vous ne pouvez pas le relever, brisez-le !

Ce conseil,"^pour indiquer un moyen plus expéditif, n'en désignait pas un meilleur. Avec quoi briser un fiacre, et le Uriser sans quelque peu nuire à ceux qui s'y trouvaient encaissés comme des poissons dans un baril trop étroit?

— Il nous est tout à fait impossible de satisfaire Votre Altesse sur ce point, dit Somerset. D'abord, nous manquons de haches d'abordage.

— Cependant , nous n'allons pas passer la nuit ici ! J'aime encore mieux la taverne de la Nicholson que l'intérieur de ce fiacre. Une idée! mettez le feu à cet abominable fiacre! s'écria le prince.

^- Et vous cuirez comme un marron dans son écorce.

— Nous étouffons ! dirent les trois autres voyageurs abîmés avec le prince, -— car il n'était pas seul dans la

voiture, — et qui ne jouissaient pas comme lui de l'avantage d'avoir la tète hors du vasistas. Si l'on daignait un peu s'occuper de nous...

— N'y a-t-il aucun secours à réclamer du voisinage? dit le prince qui commençait à s'impatienter.

— Le voisinage, c'est la Tamise, répondit un jeune courtisan assis sur les flancs d'un des chevaux couchés par terre, et qui avaient fini par s'endormir.

— Et là-bas?

— Là-bas, ce n'est rien du tout, mon prince.

— Rien du tout?...

— Des chantiers de bois où il n'y a que des rats.

— Essayez d'appeler, Somerset.

— Oui, appelons, messieurs, et peut-être... Et ils appelèrent de toutes leurs forces. •

— Holà ! hé î quelqu'un ! quelqu'un ! holà ! hé ! Pendant plusieurs minutes les cris prolongés et les

appels du prince et de ses amis ne reçurent de réponse que des échos enroués et humides du quai solitaire où ils étaient menacés de rester jusqu'au jour. Ils recommencèrent à crier :

— Holà! hé! les marins! les vagabonds! les gens sans aveu et les gens de bien, s'il s'en trouve ! à nous ! à nous !

Enfin, aux derniers cris poussés par les amis du prince, dont l'embarras augmentait à chaque seconde, une espèce de voleur de rivière, un de ces gueux amphi-

bies que nous avons montrés attablés côte à côte avec des faux monnayeurs au premier chapitre de ces aventures, un bandit aux cheveux couverts de boue, aux mains souillées, sans habit, sans cravate, répondit :

— Voilà quelqu'un ! me voici !

— Peux-tu nous aider? lui demanda Somerset. Nous en avons grand besoin en ce moment.

Avec un accent irlandais qui ne laissait aucun doute sur sa misère et son ignominie, le voleur ou le mendiant répondit :

— Ce qu'il y a de mieux à faire, mes bons seigneurs, c'est d'aller sans perdre de temps tout près d'ici, au premier bureau de police de Rotherhithe,et de demander du secours aux constables et à leurs gens.

— Vas-y donc ! voilà une guinée ; et vas-y vite !

— Ce n'est pas une guinée qu'il me faut pour aller vite, répondit le gueux.

— Quoi donc? que te faut-il?

— C'est un fiacre pour aller plus vite quérir le secours dont vous avez si grand besoin.

— Prends-en un : celui-ci ; va et reviens l

On ouvrit la portière d'un des deux fiacres valides, mais le gueux de nuit répondit encore :

— Moi là dedans ! allons donc ! mais je salirais toutes ces belles étolTes. Je vais monter sur le siège, je conduirai moi-même, et en dix minutes... J'ai été cocher, j'ai été tout, puisque je suis Irlandais.

Pricc grimpa sur le siège du fiacre qu'on fut lieureux (le lui confier pour-aller chercher les gens de la police au bureau des constables, el il roula. A quarante pas il s'arrêta, prit Pérégrine qui l'allendail et la jeta dans le fiacre dont il reforma aussitôt la portièr^\

Il roula de nouveau el cette fois pour ne plus s'arrêter.

— Où me conduisez-vous? demanda Pérégrine, que tous ces accidents, que toutes ces secousses étonnaient et épouvantaient.

— Où voudra milady, dit Priée avec galanterie.

— Quoi ! c'est vous, monsieur Priée?

— Et c'est lui qui est là-bas dans le fossé, et qui y est pour une bonne heure, s'il plaît à Dieu.

— Qui donc? de qui voulez-vous parler?

— De Son Altesse le prince de Galles! voilà de qui je veux parler.

— Mais c'est un rêve que tout ceci î

— Non ! il faut que vous dormiez auparavant, pour que ce soit tout à fait un rêve.

— Que signifient tous ces mots mystérieux?

— Il faut que vous retrouviez votre lit, si vous tenez à mieux comprendre.

— A la taverne, alors !

— Non pas à la taverne — mais bien à Carlton-House.

— Nous allons à...

— A Carlton-Iïouso. uiilady. où v(uis serez courliée comme d'habitude quand le i>rincc rentrera. Roulons, maintenant; roulons !

Et trois quarts d'heure aprùs ce magnifique coup de main, exécuté par ce beau génie de Priée, le fiacre s'arrèlait à la porte de Garlton-IIouse , palais du prince de Galles.

Comment le prince et ses amis sortirent-ils du guetapens, se dégagèrent-ils de toutes ces poutres amassées sur le Wapping? C'est fort peu intéressant à savoir. On sort toujours de là... quelquefois avec un bras cassé comme Kcr, mais enfin on en sort.

Il est bien plus intéressant, — pensons-nous, — de dire le retour du prince suivi de ses amis et rentrant au petit jour dans son palais qu'il se complut à remplir du bruit de ces paroles pleines de confiance :

— Je vous ai promis, messieurs, de vous donner la preuve dernière, irrécusable, absolue, que miss Avenel était bien à la taverne en vous montrant qu'elle n'était pas ici : vous allez voir qu'elle n'est pas ici... entrez !,.. pénétrez dans s:i chambre... ne craignez rien! le sanc- (uaire n'est plus inviolable... la déesse est absente... regardez, messieurs !

Le prince écarta brusquement les rideaux du Jil de miss Avenel...

— Ciel î s'écria le prince.

Les courtisans s'éloignèrent avec respect.

Miss Avenel dormait d'un sommeil profond et iloux, un bras un ;irrondi sur Torcillfr, I aulre posé près de son coeur.

Les deux favorUcs, madame Do Barry cl mislress Ilobinson, reparaissent avec le billet de cinq cent mille francs. — La roule de Versailles. — Où claillla capitale. — Rencontre au Cours-la- Reine. — Une Altesse s"'invile à souper à Lucienne*. — L'iiôlel Choiseul. — Jeanne de Yaubernier et Jeanne d'Arc. — La rue de U Ferronnerie. — Il ne faut jamais désespérer d'une mauvaise conduite. — Retour à Lucieunes.

Nous laisserons pendant quelques jours le prince de Galles livré à la fluctuation de tous les doutes qui l'assaillirent après avoir retrouvé tranquillement couchée dans son lit miss Avcnel, sa maitrcsse, qu'il était sur ou

— 1)7 — qu'il croyait être sûr d'avoir vue à la taverne du Saumon galant, et nous retournerons, en nous embarquant sur le classique paquebot de Douvres à Calais, auprès de la belle et délaissée mistrcss Mary Robinson, passée en France à la suite de sa disgrâce et de sa cbute avec ce fameux billet de cinq cent mille francs si peu payé jusqu'ici par le prince de Galles.

Après avoir vu la reine de France, Marie-Antoinette, à Versailles, au grand couvert, mislress Robinson avait demandé, avec un vif désir d'être satisfaite, à être présentée à madame Du Barry, qui babitait alors son délicieux pavillon de Luciennes. Dans le dernier volume de ces aventures, nous avons raconté l'entrevue des deux augustes favorites, et comment la plus illustre des deux, madame Du Barry, avait offert son crédit, encore immense, quoiqu'elle ne fût plus maîtresse royale, à mistj-ess Robinson, qui l'avait accepté avec reconnaissance. Tous les détails de cette première rencontre sous les frais ombrages de Luciennes se terminaient par celui-ci, le plus important de tous et le plus utile, par conséquent, à faire revivre dans la mémoire du lecteur. La belle comtesse fermait l'entretien avec la belle actrice par ce dialogue final :

« Parlons de vous, ma belle Anglaise; c'est dit : je » i)rends pour moi votre billet, et c'est moi qui me charge » d'obtenir le remboursement.

» — Et comment ? demanda mistress Robinson en

» admiration devant cette verve dont elle n'avait aucune » idée, qui la surprenait comme l'explosion d'un feu

d'artifice au milieu d'une nuit sombre.

■) — Comment? demandez-vous!

» — Oui, madame.

» — Ahî c'est bien difficile! d'abord, je vous paye )> vos cinq cent mille francs... non, d'abord j'écris à » M. de La Luzerne.

» — Qu'est-ce que M. de La Luzerne, chère -^om- • tcsse? serait-ce par hasard l'ambassadeur?

» — C'est mon... c'est notre ambassadeur à Londres,

vous l'avez dit.

» Madame Du Barry s'était trompée et reprise, comme

on vient de le voir : trompée, parce que sous feu son » royal amant Louis XV elle disait souvent : Mon am- » bassadeur à Vienne, mon ambassadeur à Londres... » Elle s'était reprise parce qu'elle ne régnait plus.

» Au même instant, elle appela : Zamore reparut. • » — Du papier, de l'encre, une plume, Zamore.

^> Zamore apporta tout ce que demandait sa belle niaî- » tresse. Quand celle-ci eut fini d'écrire, elle dit à son y> petit esclave :

» — Ceci pour Londres, et immédiatement.

» — Par la poste de Versailles ?

» — Par mon courrier. Qu'il monte à cheval.

» — Oui, maîtresse.

i> — Sors! Non, attends encore un instant ; et s'adres-

» sanlà niistress Uobinson, effrayée de plus en plus de » celle activité infernale dans un corps si gracieux : — » Où est votre billet? lui demanda-t-elle.

» — Mais, ù Paris, dans ma malle... dans mon por- » lefeuille.

» — Zamore, mes chevaux, quatre chevaux, ma » voiture ! — Où demeurez-vous à Paris, madame?

» — Rue de Richelieu.

» —C'est fort bien. Vous entendez, Zamore! rue de » Richelieu. Faites atteler, et qu'on vienne nous préve- » nir; allez, Zamore!

» — Oui, bonne maîtresse, oui.

» Zamore disparut.

» — Oui, je veux, je prétends, acheva la comtesse en » prenant sous son bras mistress Robinson pour se » rendre avec elle à la voiture, je veux que le prince de » Galles vous paye en beaux écus ou en belles guinées » dVr les cinq cent mille livres qu'il vous doit, — et « qu'il -payera, ou j'y perdrai mon nom. Allons à Paris » chercher votre billet. En voiture; ma chère amie ; en » voiture! et fouette, cocher! >>

Maintenant, laissons glisser sur la moelleuse route de la Princesse et la royale route de Versailles à Paris la voiture qui emporte sur ses flexibles ressorts, mis en feu par quatre vigoureux chevaux, l'ancienne favorite de Louis XV cl la dernière favorite du prince de Galles.

A l'élégance exquise de la voiture, à la livrée éclatante

— codes coureurs qui sont devanl, on reconnaît de loin l'équipage de la comtesse; les équipages qui se croisent avec le sien semblent lui rendre hommage en lui laissant le beau côté de la voie. Elle-même prend plaisir à montrer la jeune Anglaise au\ nobles personnes de distinction qui courent du côté de Versailles ou qui en reviennent. Et se tournant de temps en temps vers sa compagne, elle lui fait connaître les hautes illustrations avec lesquelles elle échange de rapides saints. — M. le maréchal de Mouchy, lui dit-elle. — M. de Brancas, — M. de Montbarry, — madame de Grillon, — la princesse de Montmorency, — la comtesse d'Estaing, — le prince de Poix, — M . de BoaufTremont, — M. de Penthièvre ! Tenez ! ce beau carrosse jaune est celui de M. le comte de Ducnani,ar('hevéi|uede Rhodcz, nonce du pape; il retourne à son hùtel de la rue Saint-Dominique. Ah! voilà c<']ui de M. le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur de l'empereur, roi de Hongrie et de Bohème ! Je connais tout le monde en Europe et je pourrais annoncer tout l'univers à la porte d'un salon. Oh ! mais nous sommes heureuses en rencontres, aujourd'hui: voilà votre ambassadeur, M. le comte de Gower-Sutherland, ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté Britannique; il vient de son hôtel Monaco et va faire ses politesses à Leurs Majestés, à Versailles. J'ai eu le plaisir de l'avoir à déjeuner chez moi hier.

C'était là le tableau exact qu'ofîrail à la fin du dix-

huitième siècle, et peu d'années avant 1 a révolution qui devait l'obscurcir, la route de Versailles à Paris où se croisaient sans cesse, et le jour et la nuit et en paix ou en guerre, les équipages de tous les ministres et ambassadeurs étrangers, les carrosses de velours et d'or, et armoriés comme la poitrine d'un héraut d'armes, les carrosses de toutes les grandes familles de France. Le soleil de la royauté gravitait solennellement à Versailles; les astres décrivaient cette ellipse pour s'en rapprocher et mêler leur éclat usa splendeur. C'était la lumière monarchique. Paris n'était la capitale que de nom; il n'était, à vrai dire, que la capitale philosophique, que celle des arts et de la pensée. C'était bien quelque chose. Si Louis XVI régnait à Versailles, Voltaire régnait ù Paris. On put voir quelques années, peu d'années plus tard, quel fut celui des deux souverains qui l'emporta. En attendant, ne quittons pas la route héraldique de Versailles, passons le Cours-la-Reine, suivons le bord de l'eau et traversons la place Louis XV où s'élevait alors la statue de ce souverain. Recueillons le mot que dit madame Du Barry en la traversant: « C'est beau » d'avoir eu pour amant un homme qui est passé statue; » mais cela vieillit. » C'est au milieu de cette place que la comtesse, qui avait remarqué à la barrière des Bonshommes la voilure du duc d'Orléans, fut fort surprise de la voir une seconde fois courir à leur rencontre, et cette fois pour côtoyer leurs roues. Une tête parut à la por-

tière... « Allons! se dit la comtesse; c'est décidément à nous que le duc d'Orléans en veut aujourd'hui. » Elle ne se trompait pas.

— Mesdames, dit le duc à haute voix, avec le sourire charmant dont il dorait chacune de ses paroles, je* vous présente mes humbles hommages.

Mistress Robinson, qui avait déjà vu le duc d'Orléans h Versailles, le jour du grand couvert, le salua comme une connaissance. Madame DuBarrylui envoya un salut gracieux du bout de ses gants.

— Il est fort bien, dit-elle entre ses dents et de manière à n'être entendue que de sa compagne; c'est la grâce en personne, la séduction et l'esprit sous la forme la plus entraînante, mais il faut se garer de cet homme comme d'un fléau. J'ai connu tous les libertins de ce siècle; celui-ci les efface tous.

— On m'en a parlé.

— Jamais assez, murmura la comtesse sans cesser de faire des yeux, des bras, de la tête, les plus aimables gestes à M. le duc d'Orléans.

— Votre santé et celle de votre charmante voisine?

— Parfaites toutes deux, monseigneur; et plus bas: Vous n'avez rien en Angleterre qui lui ressemble, et j'en félicite l'Angleterre de tout mon cœur.

— Je m'en réjouis, mesdames.-

— Trop bon, monseigneur, trop bon. — Il roulerait votre prince de Galles et tous ses favoris en un tour de mai il.

— Je vous annonce une bonne nouvelle, comtesse. — Dites vite, monseigneur .

— Bonne pour moi.

— Alors dites plus vite encore.

— Charmante! je vais de ce pas à Versailles...

— On ne le dirait pas; vous y tourniez le dos, monseigneur.

— Vous n'ignorez pas, comtesse, que c'est souvent là une raison pour atteindre le but.

— Enfin vous alliez à Versailles pour faire la cour à la reine...

— A une autre reine que celle que vous supposez.

— Quelle autre reine ?...

— Ma bonne nouvelle, la voici. Je m'invite à souper chez vous ce soir, madame la comtesse.

— Tant d'honneur!... Et tout bas: Décidément, vous lui plaisez, ma chère Anglaise. Il ne veut pas venir pour manger chez moi, mais pour vous manger. Attention à ses dents, aux dents de l'ogre ! Monseigneur, c'est en effet une bien bonne nouvelleque vous me donnez là.

— Je vous remercie mille et mille fois, comtesse, de le penser ainsi! s'écria le duc d'Orléans en envoyant à ces dames un dernier salut d'ami, d'amoureux et de pr4nce, toutes choses que savait parfaitem.ent combiner le grand siècle libertin, et il se perdit dans les massifs des Champs-Elysées.

— Je viens de vous le dire, ma chère amie, reprit la comtesse, cet homme-là, le plus dangereux, le plus hardi que j'aie connu, est capable de tout pour obtenir une femme et pour la perdre ensuite de réputation. Méfiezvous de lui.

— Je ne l'aimerai pas, je n'ai rien à craindre.

— Mauvaise raison ! enfin nous veillerons sur vous tout le temps que vous serez à Paris. Soyez-y le plus longtemps possible, madame.

Mistress Robinson serra affectueusement la main de la comtesse, qui reprit ainsi : — Vous voyez comme il a été charmant, empressé, galant auprès de moi... C'est un des hommes qui m'ont fait le plus de mal, qui m'ont le plus calomniée!... Écoutez, on a dit beaucoup de mal de vous en Angleterre... Si vous saviez ce qu'on a dit de moi à Paris !... Je vous ai donné un échantillon ce matin des livres qu'on a écrits sur ma personne depuis ma naissance, j'allais dire jusqu'à ma mort. Mais non... Je ne suis pas encore morte!... et les Choiseul sont toujours dans l'exil... Tenez, voilà leur hôtel, aux Choiseul, s'interrompit la comtesse pour montrer d'un ton méprisant à mistress Robinson le superbe hôtel Choiseul dont les jardins immenses bordaient une étendue considérable des boulevards à cette époque.

Elle reprit ainsi :

— Imaginez-vous bien qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais eu, qu'il n'y aura jamais dans l'histoire de femme

plus décriée, plus outragée que moi. Je ne suis devenue la plus élevée par la fortune que pour être la dernière dans l'opinion. Je n'ai effleuré le trône que pour plonger plus profondément dans le mépris universel.

— Pauvre femme ! interrompit mistress Robinson avec sa charmante pitié anglaise et en faisant un retour sur elle-même.

— Ensuite j'ai joué de malheur, continua madame Du Barry en repoussant par un sourire d'indifférence l'intérêt trop sensible que sa nouvelle amie attachait à une situation déjà bien passée et parfaitement vaincue. Par une dérision, poursuivit-elle, que la malignité des hommes imaginerait peut-être, mais qu'elle ne viendrait pas à bout d'inventer, je suis née à Vaucouleurs, oui, ma chère amie, à Vaucouleurs, où naquit Jeanne d'Arc : comprenez-vous cela ?

Mary Robinson ne put s'empêcher de rire.

Et.c'est aussi en riant que madame Du Barry ajouta :

— Et par une dérision non moins étrange, j'ai reçu en naissant le nom de Jeanne, comme si le hasard eût voulu h tout prix, et avec une intention secrète, qu'on mît un jour en présence la femme la plus vénérée au monde et la femme la plus dégradée, celle qui sauva la France et celle qui passe pour l'avoir perdue : car vous saurez que je passe pour avoir perdu la France, toute mignonne que je suis. Savez-vous en grande partie pourquoi? Je vais vous le dire.

.Mary Robinson se fit tout oreilles pour entendre madame Du Barry racontée par elle-même.

— On n'a tant crié contre moi que parce que, maîtresse d'un roij je n'étais pas issue de famille titrée? Était-ce donc un privilège des maisons nobles de fournir des maîtresses aux ^'ois? — On le croirait en se rappelant que mademoiselle de La Vallière, mademoiselle de Fontange, madame de Montespan, madame de Mailly, madame de Cliàteauroux, étaient d'origine aristocratique. Ont-elles pour cela beaucoup relevé la profession? Personne n'oserait l'alTirmer. même parmi les descendants de ces grandes maisons.

» On a aussi violemment récriminé contre moi; savezvous pourquoi"^ Parce qu'avant d'être à Louis XV j'avais eu d'autres amants ; mais François P*" avait passé bien des légèretés à ses maîtresses, il me semble; inais Henri IV avait bien souvent fermé les yeux sur les coquetteries de la charmante Gabrielle, il me semble aussi. Je n'étais guère plus coupable que ces dames de haut parage. Le plus ou le moins, en pareil cas, ne me semble pas d'ailleurs d'une grave importance, et je ne vois pa^ pourquoi on demanderait un commencement moral à ce qui est destiné à avoir une fin si peu édifiante.

» Pourquoi donc cette haine plus vivace et plus longue pour moi, aussi jeune, plus jolie qu'aucune maîtresse royale? Est-ce parce que je coûtais beaucoup d'argent? Louis XV en aurait-il moins dépensé sans moi? Les

cliàteaiix bâtis, les fêtes données par Louis XIV à ses favorites, n'ont-ils pas coûté mille fois plus que mes caprices de comtesse? La réprobation ne s'est élevée si haut contre moi que parce que le duc de' Choiseul, dont je viens de vous montrer l'iiotel, ne parvint pas à donner de sa main au roi Louis XV une maîtresse qui balançât mon crédit. Le due, indigné, me rendit d'abord odieuse à la cour par son pouvoir comme ministre; il put ensuite, l)ar l'influence des écrits qu'il eu| la facilité de faire publier contre moi, ameuter toute la France et l'étranger. Sa lutte avec moi sera une des choses les plus curieuses de l'histoire du temps. Il ne voulut pas reconnaître, à propos, mal canseillé par madame de Beauvcauel par sa sœur, madame de Grammont, l'immense ascendant qui m'était promis quand je parus dans le ciel ou dans l'enfer de la cour. Moins prudent que le duc de Richelieu, il dédaigna de signer avec moi une alliance oITensive et défensive lorsque je la lui fis proposer, et ce fut là sa perte. Mais nous voici arrivées à votre hôtel, s'interrompit madame Du Barry en mettant lestement pied à terre. Laissons là mon histoire et passons à la vôtre. »

Les deux ex-favorites montèrent dans l'hôtel. Quelques minutes après madame Du Bnrry tenait ouverte entre ses deux mains l'étroite bande de papier sur laquelle était tracé d'une main ferme l'ejigagement pris jiar le prince envers mistress Robinson.

Le billet était écrit en anglais.

— Traduisez-moi cet iiébreu-là, dit madame Du Barry.

Et mistress Robinson lut en français : « Je payerai la » somme de vingt mille livres sterling à mistress Mary » Robinson sur la présentation de ce billet.

» Georges, prince de Galles. »

— Nous le tenons enfin ! s'écria la comtesse, nous le tenons enfin, ce billet! Il est clairement formulé, mais il manque d'une certaine précision; j'aurais voulu une date, un motif... mais ajTi'ès tout, uu prince!... la signature d'un prince!... Oui, mais ce prince a déjà refusé d'y faire honneur. Il y fera honneur, s'écria madame Du Barry en pliant soigneusement le billet et en le mettant dans le haut de soncorset, ou j'y perdrai le mien... Mais elle se reprit aussitôt... Vous n'avez pas peur que je vous vole votre billet?... Je m'en empare sans façon... je l'emporte... Si j'allais ne plus vous le rendre...

Mary Robinson passa un bras autour du cou de madame Du Barry et l'embrassa comme pour se mettre affectueusement sous sa protection.

— C'est que j'ai été voleuse, moi qui vous parle. Un des bonheurs de cet excellent roi Louis XV, qui m'a tant aimée, était de s'emplir les poches de pièces d'or, de pierreries, de bijoux, de perles fines, et puis de s'endormir ou de faire semblant de dormir. El, moi, quand

il sommeillait, pour lui être agréable et le faire bien rire au réveil, je vidais toutes ses poches. Cela l'amusait beaucoup, et moi aussi. Ah ! quel roi la France a perdu !

Donc, je garde ce billet, donc je vous ferai payer, ou il n'y aura plus un sou en Angleterre.

Une pensée d'incrédulité fît hocher la tête à la belle actrice anglaise.

Madame Du Barri en s'emportant :

— Mais ne doutez donc pas toujours ainsi ! Moi qui suis plus riche que la plupart des grands seigneurs que nous avons rencontrés sur la route de Versailles, savez-vous comment je suis arrivée à Paris? Ah ! parbleu î je vais aussi vous le dire, et , puisqu'on dit que vous écrivez comme un ange, vous écrirez aussi l'histoire d'un ange, car, par une autre plaisanterie du hasard, j'ai été appelée autrefois madame l'Ange de Vaubernier...

Cocher, dit-elle ensuite en remontant en voiture, rue de la Ferronnerie, et au pas de promenade. Les chevaux partirent.

— Je vousl'ai dit : je naquis à Vaucouleurs. Mon père, petit commis aux fermes, ;iommé Gomart de Vaubernier, pria Billard Dumonceau, riche munitionnaire qui passait ce jour-là par la ville, de me tenir sur les fonts baptismaux. Après cet événement insignifiant, on ne sait plus ce que devint mon père, mort sans doute dans l'obscurité où il avait vécu , et on ne voit plus ma mère

et moi que sur la route de Paris. Qu'aliais-je /aire à Paris? Sait-on jamais ce qu'on vient y faire? J'avais un joli visage de province, clair, charmant, étonné, des cheveux doux et cendrés, des yeux hleus, voilés et entrouverts, un teint pâle et rose ; j'avais mon étoile! Qui m'eût dit, lorsque je traversais la grande ville dans une voiture d'osier aux roues criantes, que j'aurais un jour des éc^uipages plus beaux que tous ces équipages qui m'envoyaient de la boue en passant, un hôtel plus splendide que ces hôtels dojit je voyais avec admiration se développer les ailes de marbre ; que je porterais à mes épaules et à mes bras plus de dentelles et de diamants que toutes ces dames précédées et suivies de valets en livrée^

Mon riche parrain, M. Billard Dumonceau , donna quelques légers secours à madame Vaubernier, ma mère, et mit moi, sa fille, au couvent de Sainte-Aure, inévitable début de tout roman et de toute histoire. Si Ton n'apprend pas' grand'chose au couvent, j'en suis un exemple, on y reçoit du moins une instruction proportionnée à sa fortune.

La bienveillance de mon parrain ayant cessé de me protéger, je glissai nécessairement sur le terrain où rien ne me retenait plus. Je ne tombai pas fout à coup, cependant, mais je passai du couvent chez une marchande de modes d« la rue de la Ferronnerie, nommée madame Labille.

Et ce magasin existe encore : le voici !

La voilure n'alla plus qu'au très-petit pas, afin de donner à la comtesse le loisir de montrer à Mary Robinson le modeste magasin de modes où elle avait débuté.

La rue de la Ferronnerie, une des plus vieilles rues du vieux Paris, présentait au milieu du dix-huitième siècle un caractère de physionomie qu'elle a été longtemps à perdre, malgré les secousses de la révolution, les alignements de l'empire et plusieurs restaurations.

Collée à l'antique église des Innocents, dont elle doublait une des quatre faces, elle tenait d'un côté à ce qu'il y a de plus funèbre, de l'autre côté à ce qu'il y a de plus gai, — à ce qu'il y a de plus vivant et à ce qu'il y a de plus mort. Elle avait vue sur le marché et sur le cimetière; la vieille église des Saints-Innocents, sa tour octogone, les croix noires du cimetière, qui, placé derrière réglise, occupait le carré oiVest aujourd'hui le marché; les hautes tombes, le pilori dressé à l'extrémité du cimetière, là même où Ton voit aujourd'hui la Hal!e-aux- Draps, les galeries formant les trois côtés du cimetière^ sortes d'arcades grillées pleines de squelettes, supportant une triple ligne de greniers remplis de têtes de morts — ce qu'on appelait enfin le C/jarmer des In7wcents,']eVdm\t des ombres, et puis encore des ombres sinistres sur les pavés et les maisons voisines, au bas desquelles s'étalaient du matin au Soir des milliers de marchandes de légumes el des centaines d'échoppes d'écrivains publics.

Les deux côtés de la rue de la Ferronnerie, rue placée au cœur du marché et du charnier, n'étaient composés que de boutiques de marchandes de modes, et ces boutiques riantes, pimpantes, toutes gentilles, percées au pied des maisons dont les croisées ont vu assassiner Henri IV, gagnaient d'année en année la rue Saint-Honoré, où elles avaient fini par se confondre avec les marchands de pelleteries du Danemark et de la Suède,' qui, plus heureux, ont résisté à l'action du temps, et de nos jours sont encore à leur place.

Tous ces magasins de modes, célèbres en Europe, dans l'Inde et dans les deux Amériques, luttaient d'éclat et de nouveauté par leurs vitrages, leurs devantures, leurs enseignes, leurs auvents. Ces auvents très-longs, épanouis et surbaissés, donnaient à ces boutiques des formes de chapeau, et procuraient à la rue, constamment mouillée par le séjour des légumes, une ombre fraîche, riante, que damassaient mille et mille couleurs. Ces couleurs jaillissaient comme des flammes du jeu miroitant de ces élofîes, de ces bonnets, de ces mantilles, de ces camails en satin, en brocart de Lyon, étalés, pendus, exposés dedans et dehors. Et quelle population exceptionnelle pour cette rue originale! Les mousquetaires rouges, noirs, gris, les abbés poupards, les rabbins passionnés, les petits marquis ennuyés, les vieux conseillers, les chevaliers d'industrie, les galants escrocs, les clercs sensibles, les mondors à bec-de-corbin, les munilionnaires à la grosse voix, h's

traitants, affluaient du matin au soir dans ces boutiques et autour de ces comptoirs garnis déjeunes filles qui, en riant, déchiraient la soie, piquaient dans le velours et arrondissaient au bord de leurs doigts distraits la mousseline et la gaze. L'atmosphère de l'endroit avait aussi son caractère. Des odeurs suaves se mêlaient aux exhalaisons végétales des légumes étalés sur le pavé de la rue; on respirait le parfum du musc et celui des carottes, les senteurs de la violette et celles du céleri, et par-dessus tout la vapeur fade et cadavéreuse du charnier des Innocents. Ici les cuisinières, leur panier au bras, dictaient des lettres d'amour ou d'adieu à de sales écrivains publics, affamés et en manchettes; là des voitures brillantes, armoriées, longeaient les murs du cimetière dont le vent empesté agitait avec bruit des files d'enseignes suspendues, sur lesquelles on lisait au milieu d'un fond d'or, d'argent ou d'azur : A la Poupée de la rue Saint-Honoré ; — Au Secret de plaire ; — A la Toilette de Lesbie ; — Au Miroir des Grâces ; — A la Ceinture de Vénus. Enfin la rue de la Ferronnerie était un modèle réduit de Paris au dix-huitième siècle.

— Oui, c'est dans celte rue, dit la belle comtesse, et dans celte boutique de modes, que j'entrai en apprentissage ; c'est là que j'acquis l'art de me coiffer et de m'habiller avec un goiàt qui ne fut pas inutile plus tard à mes succès dans le monde. Mes ennemis m'ont rappelé souvent avec dédain cette première époque de ma vie que,

de mon côlé, je ne chercherai pas à nier ; du reste, je ne niai jamais rien, et cette espèce de candeur aurait dû les rendre moins cruels; mais, demander de l'impartialité pour les favorites! En accorde-t-on aux rois? En accorde-t-on à personne quand il y a succès? Et quel succès égala jamais le mien?

Ne doutez donc plus du sort, termina madame Du Barri, après ce que je viens de vous dire et après avoir vu cette rue et cette boutique. Par la Barbe-Bleue î vous serez payée de vos cinq cent mille francs... Maintenant, allons souper à Luciennes avec M. le duc d'Orléans. Je prendrai garde qu'il ne jette rien dans votre verre.

A Luciennes, dit la comtesse à ses gens, à Luciennes !

Refoiir des deux amies à Luciennes. — Le qiiarlicr du Palais- Royal. — Les boutiques d'une Altesse. — Ce qu'il en coûte pour avoir trop de {joût. — Les acteurs du temps. — Arrivée au pa\illon. — Quelques mots sur ce pavillon. — Louis XV en robe de chambre. — Crainte de madame Du Barri de se trouver avec un seul homme. — Elle en invite deux. — Sa théorie à cet éjard. — • Portrait du duc d'Orléans. — Des jeunes gens bien épilés. — Le comte d'Iistaing. — Son origine. -^ Son caractère. — Introduction du duc. — Un pari. — Qui l'a gagné ?

Les deux nouvelles amies, enchantées l'une de l'autre, traversèrent de nouveau Paris pour se rendre au pavillon de Luciennes, oii, ainsi qu'on l'a vu, le duc d'Orléans, qu'on appelait encore le duc de Chartres

(plus lard Philippe-Égalité), s'était familièrement invité à souper. Mais, celte fois, au lieu de gagner la roule de Versailles par les boulevards, chemin qu'elles avaient suivi en venant, elles descendirent la rue de Richelieu dans le sens opposé, afin de voir les formidables et brillantes modifications que ce prince, un jour si populaire, un autre jour si impopulaire, faisait subir à sa royale habitation. Il n'est sorte d'injure, d'accusation d'avarice et d'avidité, d'outrage, de malédiction, qu'on ne vomît contre lui des quatre points cardinaux, pour s'être permis de changer la physionomie surannée du Palais- Royal. Ce palais et ses dépendances ne ressemblaient en rien, qu'on se le persuade, au palais vaste, somptueux, commode, athénien, élégant, que nous admirons aujourd'hui. Les trois rues qui l'entourent n'existaient pas, A leur place, on voyait des jardins plantés de grands arbres, qui, par leur dessin, formaient de mystérieuses promenades adorées des pâles courtisanes de la nuit; et à la place de ces belles galeries régulières, coulantes à l'œil, dont la construction franche et uniforme est un des rares chefs-d'œuvre de la capitale, s'élevaient des excroissances de maisons de dilTérentes hauteurs, maisons maussades, sans goût, sans style, et surtout sans rapport bien fructueux pour le propriétaire du palais. Le duc d'Orléans porta en plein la hache dans ces affreuses masures et au milieu de celle forêt si peu vierge. Aussitôt des cris de fureur et de rage en sortirent. Le bois sacré du Tasse

n'en poussa pas de plus sinistres. Il est curieux et précieux tout à la fois de voir ce que vaut la critique de tous les temps, soit en architecture, soit en niatière littéraire. Voici, arraché tout vivant au passé, le jugement que portait sur ce magnifique travail de reconstruction l'opinion contemporaine, représentée par un des meilleurs journalistes de l'époque. Instruisez-vous, ô badauds ! écoutez :

« Le jardin présentait, dans son plan, un parallélogramme de cent soixante-sept toises de longueur sur soixante-douze de largeur. C'était la promenade favorite des courtisanes, des gens de la cour, de la jeunesse parisienne; les étrangers y affluaient, et les maisons construites sur ses'entours recevaient de l'agrément de leur vue une valeur toute particulière.

» Aussitôt qu'on fut instruit que le duc de Chartres avait le projet de convertir son jardin en une espèce de foire ou d'enclos •privilégié, les propriétaires qui avaient vue et issue sur ce jardin s'empressèrent de réclamer et d'envoyer quelques-uns des principaux d'entre eux en députalion au prince. Le duc de Chartres, après les avoir fait longtemps attendre, les reçut en robe de chambre, sans bas et sans culotte, et il leur dit : ' » — On a beau faire, on a beau crier, je ne me désisterai pas de mon plan.

» Les députés se retirèrent, décidés h recourir au roi.

» Un procès s'entama, ce qui n'empêcha pas le duc de

Cliarlres de presser les ouvriers. Il s'agissait de faire les bâtiments qui enferment le jardin et les trois rues qui les entourent, tels qu'on les voit aujourd'hui. Les grands arbres tombaient sous la hache des charpentiers; et le duc, pour faciliter le travail aux maçons, fît arracher les grilles des maisons des poursuivants, et les fît vendre à son profit. Dès ce moment, il s'aliéna l'esprit public; aussi les brocards, les caricatures ne lui laissèrent aucun relâche. On disait de lui :

» — Il a beau faire arracher les arbres de son jardin, il y restera toujours le platane (le plat âne).

» Une gravure le représenta avec un crochet, fouillant dans les ordures, et cherchant des loques à terre (des locataires).

>' On afficha ces vers :

« Le prince de» [jajjnc-tlLnicrs, Abattant des arbres antiques, ÎSous réserve sons ces portiques, A travers de petits sentiers, L'air cpnrc de ses boutiques, Et roinbrarje de ses lauriers. »

Du Palais-Royal, nos deux favorites s'élancèrent ensuite vers le Louvre, à travers ces infâmes rues qui ne sont pas encore toutes tombées sous la pioche, et que de bons esprits, car il y en a pour tous les temps, se prendront peut-être un jour aussi à regretter, et elles roulèrent du côté de la barrière des Bons-Hommes, qui

s'appelle aujourd'hui la barrière de Passy. Elles glissaient sur la majestueuse roule de Versailles, par laquelle il ('•lait plus d'usage alors de se rendre à Lueiennes que par celle de Saint-Germain, beaucoup plus longue, plus montueuse et fort rarement bien enlrelenue par les agents voyers.

Afin que la route parût moins longue à sa jolie compagne, madame Du Barri amena la conversation sur W théâtre, sujet qui devait lui plaire. Elles parlèrent particulièrement des acteurs de la Comédie-Française, de ceux dont la célébrité était déjà faite, et de ceux dont la réputation commençait à poindre : de Préville, de Brizard, de Mole, de Dauberval, de Monvel, de sa charmante fille, qui venait de débuter depuis peu de temps sous le nom de mademoiselle Mars; de Désessarts, de Larive, qui essayait de remplacer Lckain , mort la môme année que Voltaire ; de Dazincourt, de Fleury, de Vanhove, grands talents, profonds observateurs de rhumanité, et dont mistress Robinson apprécia avec son intelligence de perle fine le caractère et les nuances, et comme si elle eût joué à Paris toute sa vie.

Il était déjà fort tard quand la grille d'or de Lueiennes s'ouvrit devant la tête busquée de leurs chevaux et qu'elles mirent pied à terre sur le perron même du pavillon bâti par l'immortel Mansard.

La nuit était magnifique; les rayonnements de la lune enveloppaient d'un réseau d'argent la demeure favorite

— sodé cette fée du dix-huitième siècle, aux pieds de laquelle Louis XV brûla sa dernière passion, et à qui Voltaire écrivit de Ferney ses plus jolies lettres.

Le charmant pavillon de Luciennes ou de Louveciennes fut acquis par le comte de Toulouse, fils légitimé de Louis XIV et de madame de Montespan. Mansard, ce noble architecte, l'homme, avec Perrault, des colonnades corinthiennes, des profondes perspectives, de ces trouées au bout desquelles on voit la mer bleue d'Ionie, Mansard avait bâti Luciennes. A la mort du comte de Toulouse, le duc de Penthièvre, son fils, devint possesseur de ce pimpant domaine, qu'il habita longtemps ; mais quand celui-ci, à son tour, eut perdu son fils, le prince de Lamballe, ce séjour lui parut odieux; il offrit à Louis XV de lui vendre Luciennes. Louis XV l'acheta pour le donner dans un sac de bonbons à sa maîtresse, qui l'habita non-seulement pendant le cours de sa haute fortune, mais jusqu'à sa mort, si tragique, arrivée en 1795; c'est à Luciennes qu'on vint la chercher pour la conduire à l'Abbaye et de là à l'échafaud.

Le terrain qu'occupe la propriété est très-petit, et il était fort difficile, je crois même qu'il était impossible de l'agrandir beaucoup, resserré comme il l'est naturellement entre la Seine, dont il se trouve presque entouré, et la route royale de Marly à Versailles. De ce défaut d'espace résultait un inconvénient que l'habile favorite sut tourner à son avantage. L'inconvénient était que le

roi, en venant chez elle, pouvait à cliaque pas, dans un cadre aussi étroit, coudoyer un courtisan ou rencontrer les regards d'un domestique. Il fallait à tout prix éviter cela. Sans quelque mystère, il n'est pas de plaisir, même pour un roi corrompu, et souvent le mystère est le seul plaisir qui lui reste. Madame Du Barri, en prenant possession de Luciennes, relégua d'abord au delà des murs du château les écuries, les communs et toutes les dépendances. Elle limita rigoureusement son occupation au château qu'elle habitait et au célèbre pavillon où elle recevait le roi. Là ne s'arrêta pas le soin qu'elle dut prendre d'isoler Louis XV de la vue et du contact des importuns.

Pendant tout le temps que Louis XV passait auprès de madame Du Barri, il n'y avait au château que le nègre Zamore et une femme de chambre. Aucun domestique, aucun serviteur, aucun valet ne restait à Luciennes : solitude complète jusqu'à cent toises au delà des grilles; les abords du sérail, à Constantinople, ne sont pas plus déserts et plus redoutés que ne l'étaient ceux du château à l'heure des visites du roi. Le roi, murmurait-on dans l'ombre et au loin, le roi est à Luciennes ! et rien ne troublait plus alors le calme impénétrable et le bonheur égoïste des deux amants, qui s'égaraient sans témoins, avec la liberté des hôtes du Paradis terrestre, au bord des eaux murmurantes et sous les voûtes tremblantes des charmilles.

Mais, après la mort de Louis XV, les choses cliangèrent bien vite de face. Avec plus de liberté, madame Du Barri se donna tout l'entourage d'une grande dame «lui a des goûts sans bornes et des revenus proportionnés à ses goûts.

Elle sonna ses gens, aussitôt descendue de voiture, et leur conmianda le souper, un de ces soupers frénétiques du dix-huitième siècle et dont la tradition ambrée s'est perdue; soupers créés par deux immortels athées : Helvélius et le baron d'Holbach; soupers enfin qui auraient dû les mettre au rang des dieux, s'ils y avaient cru. — Mais ils ne croyaient qu'aux soupers.

— Chère étrangère, dit madame Du Barri à mistress Ilobinson en se jetant sur une ottomane, j'ai réfléchi.

— Et à quoi, je vous prie?

— Il ne me plaît pas, pour beaucoup de raisons, que nous soupions seules en tète-à-tête avec le duc de Chartres.

— Qu'il en soit comme vous le désirez, madame la comtesse : mais me direz-vous la cause de ce déplaisir?

— Le duc est très-fat : je ne veux pas qu'il dise demain ou dans quelques jours, à son pavillon de Monceau (aujourd'hui Mousseaux), ou à Genevilliers, ou à Sainte-Assise, à la table de ses amis Lauzun, d'Aumont ou Fitz-Jaines, qu'il a soupe entre nous deux. On changerait le verbe... et vous comprenez!...

— Je ne comprends pas, madame la comtesse.

— Tant mieux î

— Mon Dieu ! nous ne souperons pas du tout, si vous io voulez.

— Ceci est autre chose! nous souperons, nous souperons même très-bien, nous souperons avec le duc d'Orléans, mais pas avec lui seul. Je vais écrire à l'instant même à Versailles, au comte d'Estaing de venir souper avec nous.

— C'est donc un homme beaucoup plus sérieux, le comte d'Estaing ?

— Pas le moins du monde, ma noble Anglaise ; mais...

— Mais alors que gagnerez-vous?...

— Deux libertins à la même table ! il n'y a pas le moindre danger pour la réputation d'une femme.

— C^est vrai, dit mistress Robinsou en rixint, je n'y avais pas pensé.

— Ah ! ceci vous le comprenez ! Je sonne donc et j'envoie ces deux mots à M. le comte d'Estaing, rue de l'Orangerie. — Zamore t

' — Petite maman? répondit l'Africain.

— Faites porter ceci à M. le comte d'Estaing.

— Oui, jolie maman. Attendra-t-on la réponse ? . — On ne reviendra pas sans M. le comte.

Zamore baisa le dessous du pied de madame Du Barri et disparut.

— Ensuite, reprit madame Du Barri en prenant la

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