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main de Mary Robinson, j'ai une autre raison pour que M. le duc d'Orléans ne soupe pas seul chez moi... il sera tard quand nous aurons fini... Mais parlons d'autre chose... Dites-moi quelques-unes des familiarités du prince de Galles... Oh! je suis curieuse!,.. Vous parlait-il à genoux?... soupiez-Yous quelquefois avec lui?... Est-il jaloux ?... est-il bien tendre?... Ah ! une larme dans vos beaux yeux '...Allons !... laissons un instant le prince de Galles, je vais vous parler, moi, de Louis XV : cela vous encouragera peut-être à être plus hardie et plus franche.
En attendant la confession mutuelle des deux belles maîtresses royales sur quelques points délicats, évoquons la physionomie du plus illustre des hôtes qu'elles attendaient. Un des plus violents ennemis du duc d'Orléans, celui qui a écrit sa vie avec du fiel et de la boue, le sauvage pamphlétaire Montjoie, a dit de ce prince: « La » forte haine qu'il excita Ta peint, et le peint encore » aujourd'hui, comme un homme difforme au physique » ainsi qu'au moral. Louis-Philippe-Joseph était bel » homme dans toute l'étendue du sens que Ton peut don- » ner à cette expression. Sa taille, au-dessus de la mé- » diocre, avait des contours gracieux et nul défaut. Elle » s'était un peu épaissie dans les dernières années de sa » vie, mais cet embonpoint ne lui donnait pas mauvaise )' grâce. Il portail fort bien sa tète, et savait, quand il » voulait, donner de la dignité à sa contenance. Tous les
» traits de sa physionomie étaient dessinés avec régula- » rite, mais sans vigueur ; ses yeux bleus, ni trop grands )) ni trop petits, avaient plus de langueur que de vivacité. » Son front s'était de bonne heure dégarni de cheveux ; >' ce défaut, qui avait sa cause dans les excès où, dès les » premières années de son adolescence, il se plongea sans » ménagements, n'avait rien de trop désagréable. Je » dirai en passant qu'il fut un temps où l'engouement » pour ce prince alla au point que les jeunes gens se fai- » saient épiler le front pour avoir au moins un trait de » ressemblance avec le duc de Chartres. Il avait les dents » assez belles, la peau d'une blancheur et d'une finesse » peu communes.
» Lorsqu'il parlait, le sourire était presque toujours » sur ses lèvres. Il dansait avec grâce, nageait fort bien » et excellait dans l'art de l'escrime ; en général, il sr» » tirait avec adresse de tous les exercices de corps, qu'il » préféra toujours à ceux de l'esprit. Il aimait le bruit, » les chiens, les chevaux, les traîneaux. Sa passion domi-' » nante était de conduire lui-même un cabriolet. »
De la main d'un ennemi impitoyable, un pareil portrait permet de supposer un modèle assez beau ; nous n'hésitons pas un instant, pour notre part, à croire que le duc d'Orléans égalait en perfections physiques le régent, son aïeul, et que son jjortrait ne déparerait pas ?a galerie de famille de cette noble et magnifique race.
— .l'ai dit, reprit la belle hôtesse de Luciennes en
PÉRK(;Rn'E. T. 1. G
souriant à mislress Robinson , que je voulais vous encourager à me parler du prince de Galles en pantoufles ; je vais vous parler de Louis XV en robe de chambre. C'est bien le moins que nous déshabillions de temps en temps ceux qui... Mais parlons de Louis XV.
Dès son arrivée à Luciennes, le roi se rendait directement au château, où il ne s'arrêtait que le temps nécessaire pour rétablir sa toilette dérangée par le mouvement de la voiture ou Texercice de la chasse. Cette toilette se faisait dans ce grand salon, voyez-vous? qui est de niveau avecla terrasse, Zamore le brossait, lecoitîait, le poudrait et lui donnait souvent une chaussure plus commode pour se promener dans le parc. L'été, le roi changeait d'habit, il mettait une petite veste de toile légère, après s'être débarrassé de son épéeet de son gilet. Si la chaleur était extrême, il se lavait à l'eau froide le visage et les mains.
Au moment oii le roi descendait les marches du château pour se rendre au pavillon où nous sommes, moi, de mon côté, je quittais le pavillon pour aller au-devant du roi. Les choses étaient ainsi réglées, quoiqu'il n'y eût pas ici une étiquette bien rigide ; mais enfin LouisXV était roi de France et moi la plus jolie femme du royaume. C'était de royauté à royauté : chacun faisait la moitié du chemin.
Le premier des deux invités qui se présenta à la porte du salon, ce ne fut pas le duc d'Orléans, mais le comte d'Estaing, qu'on appelait aussi parfois le vainqueur de la Grenade, nom de Tune des îles américaines qu'il enleva aux Anglais.
Le comte d'Estaing, vice-amiral de France, homme brave, mais plus soldat qu'officier, fier de son écusson {les d'Estaing' portent de France), de son nom, de sa réputation, descendait de ce valeureux qui sauva la vie à Philippe-Auguste à la bataille de Bouvines. Il avait fait ses premières armes en 1738, à Pondichéry, sous les ordres de ce comte de Lally que le parlement condamna à perdre la tête en place de Grève. Les Français étant entrés dans Madras, et ayant mis au pillage la partie appelée la ville noire, du nombre des noirs qui l'habitaient, trouvèrent de la résistance dans l'autre partie, où était le fort Saint- Georges. Le comte d'Estaing accourut contre une troupe anglaise qui marchait dans la Grande-Rue. Le bataillon de Lorraine qu'il commandait n'était pas encore rassemblé. Il combattit presque seul, et fut fait prisonnier. 11 recouvra sa liberté après avoir donné sa parole d'honneur de ne point porter les armes contre l'Angleterre, aussi longtemps que durerait la guerre actuelle : il faussa sa parole, fut pris une seconde fois sur mer par les Anglais, et jeté à Portsmouth dans un cachot. Sorti de cette nouvelle prison , il jura en son propre nom une haine à mort contre tout Anglais qui tomberait entre ses mains. La dernière guerre d'Amérique lui donna l'occasion de satisfaire son ressentiment. Il déploya dans cette guerre de grands talents, un haut courage, et se couvrit de beaucoup de gloire.
A un fond d'immoralité , le comte d'Estaing joignait toute la souplesse d'un courtisan.
— Je vous présente le comte d'Estaing, madame, dit madame Du Barri en désignant mislress Robinson au célèbre marin, et vous, amiral, je vous présente une jolie"*^ femme que vous avez battue.
— Que j'ai battue! dites-vous.
Madame Du Barri ajouta :
— Mais qui vous a fait ensuite prisonnier.
— Je veux toujours l'être de madame...
— Une illustre actrice anglaise, mon cher comte.
— Ah ! j'ai beaucoup entendu parler à Versailles de madame, récemment arrivée en France, si je ne me trompe.
— Oui, monsieur...
— Commençons par faire la paix, dit le comte en baisant la main de mistress Robinson, et oublions le passé.
Les trois personnages s'assirent.
— Que dit-on, comte, de nouveau à la cour?... demanda l'hôtesse de Luciennes.
— On parle d'une chose qui fait grand bruit depuis m^ trois jours.
— Et dont on ne parlera plus demain.
— J'en ai peur, madame.
— Quelle est cette chose?
Le comte répondit :
— Un pari.
— De chevaux?
— Non, de gentilshommes.
— Qui ont couru ?
— Oui, madame, qui ont couru.
— Voyons, vous plaisantez?
— Du tout. C'est très-sérieux, madame,
— Racontez-nous, alors.
La porte s'ouvrit, et Zamor<3 annonça le duc de Chartres.
— Je laisse au héros à raconter lui-même l'aventure, dit le comte d^staing en se levant pour saluer le nouveau venu.
— Le héros î le héros ! j'en suis fort peu le héros, riposta le duc, si peu le héros que j'ai été vaincu.
— C'est de la modestie, dit la comtesse,
• — Non, madame, non : c'est de la sincérité.
— Et c'est véritablement à la course...?
— Ah ! d'Estaing vous a donc parlé déjà... ?
— Deux mots seulement pour répondre à la question de madame la comtesse qui me demandait le nouveau de Versailles.
— Nous vous attendions pour savoir le reste; puisque
vous voilà...
Le duc de Chartres se préparait à répondre. ^ — Le souper est servi, dit encore l'esclave africain en ouvrant les deux battants de la porte et en portant un flambeau chargé de bougies.
— Eh bien! messieurs, vous allez nous dire cette
histoire en soiipnnt. Le bordeaux ne fait pas tort à l'esprit.
— Mais à la vérité?...
— Je me fiche pas mal de la vérité! dit la comtesse.
D'Eslaing offrit son bras à la comtesse, le duc d'Orléans à l'actrice célèbre de Drury-Lane, et .ils passèrent joyeusement tous les quatre dans la salle à manger.
— Le pari était de mille louis, dit le duc en reprenant le récit de l'aventure; de mille louis pour chacun. Nous étions trois : le duc de Lauzun, le marquis de Fitz-James et moi. C'est monseigneur le comte d'Artois qui avait les trois mille louis entre les mains et qui ne devait les remettre qu'au vainqueur, qu'à celui qui se présenterait le premier à lui.
La comtesse interrompit :
— Vous ne nous dites pas le motif, le genre de pari...
— Le voici : partis tous les trois à pied, à la même heure, à la même minute, du Cours-la-Reine, Lauzun, Fitz-James et moi, celui de nous trois qui arriverait le premier à Versailles gagnerait le pari.
— De Paris à Versailles à pied? grand Dieu ! s'écria la comtesse Du Barri.
— Et toujours en courant? s'informa mistress Robinson.
— Toujours en courant, madame.
— Mais il y a là de quoi crever en route! s'écria madame Du Barri.
— Je puis pourtant vous assurer, chère comtesse, que nous nous portons tous les trois fort bien, Lauzun, Fitz- James et moi... iiien que Fitz-James ait été saigné en arrivant à Versailles.
— Ce n'est donc pas M. de Fitz-Jaraes qui a gagné?
— Je continue.
— Nous vous en prions... Oii! pourquoi n'ai-je pas été aux croisées! s'exclama la comtesse.
— Sur un arbre, vous voulez dire, lui fit observer le duc.
— Et pourquoi n'aurais-je pas été sous cet arbre ! s'exclama à son tour le comte d'Estaing.
La comtesse se voila avec son petit doigt.
— Amiral, pas de propos légers, je vous prie. Le duc d'Orléans continua ainsi :
— Lauzun et Fitz-James courent admirablement, chacun le sait, mais je persiste à croire que je suis beaucoup plus fort qu'eux... Enfin... enfin nous partons... pendant trente-cinq minutes nous tînmes tous les trois la même ligne de terrain; le jeu était net, serré; pied à pied, pouce à pouce. Ensuite, avec des chances inégales, mais qui tendaient toujours à se compenser, nous arrivâmes simultanément à Sèvres, Vous voyez, amiral, que je fais grâce à ces dames des variations de l'aigu i lie aimantée, des sautes de vent, des hauts-fonds et des bas-fonds dans la narration de mon voyage.
— Vous vous dispensez de bien d'autres choses sur
mer, riposta railleusement le comte tl'Estaing, qui avait quelquefois le ciiampagne assez aigre. Et par là il voulait faire allusion au fameux combat d'Ouessant, oîi le duc de Chartres se conduisit avec une grande bravoure selon les uns et où, selon les autres, il se dispensa de se trouver sur le pont, préférant la fraîche sécurité de la cale.
A celte épigramme voilée, à ce poignard caché sous la gaze, le duc d'Orléans ne répondit ([ue par un verre de Champagne qu'il but et après lequel il reprit ainsi :
— Comme je vous le disais, mesdames, nous étions de même force depuis le point de départ, et rien ne rompit cette uniformité d'avantages jusqu'à Sèvres; mais arrivés à Sèvres, voilà que Lauzun aperçoit au bord du chemin un jeune homme, une espèce de petit officier à la mine gaie et moqueuse qui le regarde en riant; Lauzun regarde à son tour ce railleur dont l'hilarité redouble. Lauzun impatienté s'arrête.
Le duc de Lauzunel le rieur de Sèvres. —Un soumet et deux coup» d'épéc, — Dix minutes perdues et mille louis en danger. — Le soulier de satin blanc de Viroflay. — Une rose York et Lancaslre sur uu grand chemin. — Quel était ce soulier et quelle était cette rose? — Le vainqueur de la course. — Uue déclaration d'amour à talde. — Ça va mal pour quelqu'un. — Un architecte qui ne fut pas un maçon. — Deux merveilles en prégencc. — Quaire coups de crayon. — Le café et les liqueurs. — La perle de Cléopâtre changée en un billet au porteur. — Le billet n'est pas bn. — Antoine croit triompher. — Fin d'une belle soirée. — Une grande moralité indépendante deTauleur.
Le duc de Lauzun finit par s'approcher résoKiment de ce rieur obstiné et lui dit:
— Je vous serais très-obligé, monsieur le plaisant, de ni'apprendre par quel motif si bouffon je puis à ce point exciter votre hilarité?
Un nouveau rire fut la réponse que reçut, en j)Icin visage, le duc.
— Je vous préviens, monsieur le drôle, s'écria alors notre ami, que je vais vous châtier de façon à arrêter cette gaieté sur vos lèvres.
Les lèvres de ce philosophe de grande route étincelèrent aussitôt d'une gaieté encore plus hruyante.
Cette altercation n'avait pas manqué d'attirer quelques curieux, gens oisifs des châteaux voisins, promeneurs du bord de l'eau. Et franchement les rieurs se mirent du côté du rieur. Lauzun rageait comme un sanglier furfeux acculé par les chasseurs. Il lève la main...
Son adversaire, — si Ton peut appeler, sans impropriété de terme, un adversaire un homme dont l'agression et la défense se bornent perpétuellement à rire, — son adversaire se contente de lui rire au nez. Mais Lauzun, de plus en plus irrité par ce rire dont chaque note le piquait comme une étincelle brûlante à la peau, laisse tomber la main qu'il avait levée.
Alors le rieur lire son épée du fourreau... mais sans cesser de rire.
Lauzun s'était déjà emparé, par un mouvement non moins rapide, de l'épée d"un des spectateurs de celle scène au bord de la route.
Les fers se croisent aussitôt au milieu des grincements de colère de notre duc et des folies cascades de gaieté de «on agaçant vis-à-vis. Tous deux tiraient fort bien.
attaques vives, ripostes lestes, vifs changements d'épée, la passe d'armes avait quelque chose de l'académique et du brillant d'un assaut. Mais l'adversaire, — cette fois on peut lui donner ce nom, — mais l'adversaire de LauzAin mêlait comme une pluie de fusées ses singuliers et pétillants éclats de rire au feu d'artitice de son jeu. Il y avait plus de dix minutes que la lutte durait, quand Lauzun, impatienté, porta désespérément à son original une botte terrible ; il est vrai qu'elle n'eut pour tout résultat que de traverser de part en part l'entournure de son habit, tandis que l'épée joyeuse et macaronique de l'original, qui n'était pas restée oisive pendant ce tempslà, écrivait la trace ironique de son passage sur la joue gauche de Lauzun.
— Lauzun a donc été blessé?
— Très-légèrement, madame la comtesse. Vous comprenez que le combat finit sur cette éraflure... Je vous dis adieu, monsieur, ditLauzun en s'éloignant; au revoir, si vous l'aviez pour agréable. Ah! mon Dieu! miséricorde! se reprit-il en regardant sa montre, j'ai perdu plus de dix minutes dans ce duel ridicule... Et il se remit à courir de toute son haleine du côté de Versailles, dont Fitz-James et moi nous nous rapprochions sans cesse d^me vitesse parfaitement uniforme.
Madame Du Barri, que toutes ces sortes d'histoires, si fort du goût du temps, du reste, intéressaient toujours, interrompit :
— Les dix minutes n'en étaient pas moins perdues puiir lui.
— Hélas! oui, madame, complètement perdues.
— Ce diabolique rieur, murmura la comtesse, était venu bien mal à propos pour le duc ce jour-là.
— Ou plutôt je pense, moi, dit mistress Robinson, fort à propos pour ses adversaires.
— Mais voilà le vrai ! repartit en frappant des mains la reine de Luciennes. Évidemment ce rieur avait été placé sur la roule par quelqu'un qui avait intérêt à retarder Lauzun.
— Et ce quelqu'un, dit le comte d'Estaing, c'est vous, duc, ou Fitz-James.
— Ah ! nous sommes incapables l'un et l'autre...
— Ruse de guerre; c'est permis.
— Non ! je vous jure, comte, que ce n'est pas moi ; quant à Fitz-James... je ne crois pas non plus.
— Mais que nous connaissions le vainqueur, intervint madame Du Barri tout en remettant le verre de mistress Robinson à la place d'où l'avait enlevé le duc d'Orléans avec une adresse qu'un regard toujours en éveil, toujours prévenu, pouvait seul surprendre : car on n'ignore pas que le duc fut un des plus habiles prestidigitateurs de son temps, qu'on appelait tout simplement alors des escamoteurs. Excepté la comtesse Du Barri et le duc d'Orléans, personne ne prit part à ce jeu de scène jeté au milieu du récit. Quels étaient les projets du duc sur ce verre? On les devine.
Il reprit ainsi et comme d'abord :
— Avant de vous dire le vainqueur, pcrmeltez-moi de continuer le récit de la lutte.
— Nous vous en prions, cher duc. Nous en étions là. Lauzun, pour s'être battu avec un rien de grand chemin, avait perdu près d'un quart d'heure sur vous et Fitz- James, qui marchiez avec toute cette avance sur Viroflay, je suppose.
Le duc d'Orléans en s'inclinant :
— Vous supposez juste, madame. C'est à Viroflay même que m'attendait mon rieur aussi...
— Ah î vous avez eu aussi un rieur !
— Ah ! vous aussi ! interrompit d'Eslaing.
— Oui, mesdames, oui, cher comte, j'ai eu aussi à Viroflay..., répondit le duc en plongeant un regard mélancolique au fond de son verre, oui, j'ai eu... Voici ce que j'ai eu...
— Écoutons !
Le duc de Chartres poursuivit ainsi :
— Au moment où je traversais le village, une voilure s'arrête... Je tourne par hasard la tête sans ralentir mon pas... Je vois un pied de satin blanc se poser sur le marchepied, mais avec une grâce! une grâce!... Je reprends mon élan suspendu ; mais ce maudit, ce charmant petit pied... Je cède; je retourne une seconde foi^s la tête... mais cette fois, et sans m'en apercevoir moimême, je ralentis un peu le pas... Les deux pieds po~
saienl à terre... Que voulez-vous? Je porte plus haut mon regard, je vais du pied au visage... Le visage était voilé... mais derrière ce voile transparent je vois les plus douces, les plus tendres nuances se fondre et s'épanouir... une rose York et Laucaslre jouant, au printemps, derrière un tissu formé par des tils de la Vierge, par une matinée d'avril... Je regarde encore... naturellement je vais moins vite... je regarde toujours... je crois reconnaître...
— Mais, duc étourdi, .Fitz-James courait toujours pendant ce temps-là, pendant ces minutes que vous prodiguiez aux oiseaux.
— Sans doute, comtesse! sans doute! mais fuit-on sa destinée?
— iMazetle! oui, on la fuit. On ne fait que ça.
— Vous alliez avoir le sort de Lauzun, dit d'Estaiiig, qui ne paraissait pas tout à fait dupe du désintéressement du narrateur.
— Et cette femme? demanda Mary Uobinson, qui ne participait pas moins que les deux autres convives à l'avidité curieuse, insatiable du salon attentif.
— Cette femme..., madame..., celle femme fîiiil par m'arréter complètement sur place.
— Ah ! quel malheur ! quel malheur !
Le duc, en épanouissant en éventail un gracieux sourire :
— Non, madame, ce n'était pas un malheur... c'étail, au contraire...
— iMille louis, murmura le comte d'Eslaing, perdre mille louis... quand on aurait pu en gagner deux mille autres!
— Vous nous en contez, cher duc ! s'écria la comtesse; vous n'êtes pas si facile que cela à l'admiration...
— Eh oui! dit encore d'Estaing; il n'y a pas de femme, quand on n'a plus dix-huit ans, qui puisse vous ravir, vous fasciner au point...
D'un ton pénétré, le duc se hâta de dire :
— A tout âge, comte, il y a des femmes qui vous troublent, qui vous ravissent à ce point...
Madame Du Barri se hâtant à son tour :
— Et quelle était enfin cette femme aux souliers de satin blanc, au teint rose sous le filet d'avril, au mois de la Vierge, non, au filet rose, avec un teint de vierge... Non! ce n'est pas encore cela... Aussi, duc, vous vous servez aujourd'hui d'expressions si recherchées... Enfin avez-vous vu cette femme? car il n'est pas possible...
— Non, madame, je ne l'ai pas vue.
— Qui vous en a empêché?...
— La réserve... certaine timidité.
— Duc, ô duc! ô trois fois duc !... je ne sais pour qui vous nous prenez !
— J'ai cru seulement la reconnaître...
— Et vous avez cru reconnaître qui ?
Le duc allait répondre... il revint sur celte intention.
— Je vous le dirai dans un instant. Lauzun avait
— iOO —
perdu près d'un quart d'heure à Sèvres; moi, j'avais perdu vingt minutes à Viroflay ; je n'avais plus d'avance sur lui; je l'apercevais déjà à i'iiorizon poudreux. Mais quelle avance, au contraire, n'avait pas sur nous le marquis de Fitz-James! Aussi c'est lui, c'est le marquis qui arriva le premier à Versailles, la palme olympique à la main, comme eût dit Pindare : aussi c'est à lui que le comte d'Artois remit les trois mille louis en or, et à qui il dit : « Je ne vous pardonne, Filz-James, cette folie, qu'à la condition expresse que vous allez rentrer sur-le-champ à votre hôtel, que vous vous ferez saigner et que vous vous coucherez immédiatement. » Voilà l'histoire, acheva le duc, voilà le nom du vainqueur. J'ai tout dit.
— Non ! vous n'avez pas tout dit, réclama le comte d'Estaing.
— Mais non, l'histoire n'est pas finie, par la Barhe- Bleue! s'écria la comtesse Du Barri.
— Non ! elle n'est pas finie, s'écria aussi le comte d'Estaing; nous voulons la fin !
— Cette femme! cria madame Du Barri, ce mois d'avril! cette rose de vierge! ce filet! ce tissu! Quelle était cette femme?...
— Je l'avais prise pour madame, répondit d'un ton timide, tendre et passionné, le duc de Chartres, en désignant du regard seulement mistress Mary Robinson, et voilà pourquoi dans mon trouble, dans mon ivresse, j'avais oublié, tout à fait oublié mon pari, j'avais raU^iti ma course...
— El perdu mille louis, acheva d'Estaing, Mistress Robinson ne put s"empèclier de rougir dans
sa vanité de femme et dans sa sensibilité d'artiste qu'elle portait à un point inouï d'exaltation, soit dans ses œuvres écrites , soit au théâtre ; elle ne put se défendre d'un mouvement de satisfaction irréfléchie et de reconnaissance qui lui fil tendre la main au duc d'Orléans.
Le jeune duc couvrit aussitôt cette jolie main des plus ardents baisers de ses lèvres.
— Ça va mal ! murmura la comtesse, ça va très-mal î l'exécrable libertin vient de nous jouer là un tour... c'est nous qu'il a fait courir... empêchons maintenant qu'il ne gagne le pari...
— Messieurs, dit-elle en se levant, la soirée est délicieuse, allons respirer un instant. On étouffe ici...
Tous se levèrent.
Les portes-croisées de la salle à manger furent ouvertes. L'air du soir et la blanche lun^ère de la lune entrèrent à la fois dans l'appartement comme pour ajouter des séductions nocturnes de plus à ce souper du dixhuitième siècle, le grand siècle des soupers.
Cette charmante clarté faisait valoir avec une grande poésie en ce moment les beautés fines et vaporeuses de cette coquille de fée changée en palais par l'architecte Ledoux.
C'est Ledoux, l'architecte, qui construisit en trois mois le pavillon de Luciennes, qu'il ne faul pas conpérï<;rt>'r, t. i. 7
fondre avec le château de Luciennes qui s'élevail aussi dans la même enceinte et qu'avait bâti Mansard. Ledoux éleva ce pavillon sur un caprice de madame Du Barri, mais il chercha longtemps la physionomie originale qu'il donnerait au monument de plaisir qui lui était commandé. Il avait une rude tâche à remplir. Contenter une reine est chose possible, quoique difficile, disait Buckingham; satisfaire une favorite est chose presque impossible. Et il s'agissait ici d'une favorite de Louis XV, d'une sultane du dix-huitième siècle, blasée sur l'arabesque, le style fleuri, la fantaisie orientale, le tintamarre chinois! Aussi on n'imaginerait jamais les efforts auxquels se livra Ledoux aux prises avec sa création.
Il se proposa d'abord d'élever devant le pavillon, à quelques pas de dislance, une arche colossale en briques rouges, brisée à l'une de ses extrémités. Par l'ouverture de cette arche, qu'on voit sur le lavis couverte de lichens, de mousse, de liseron§ et de pampres écarlates, on aurait aperçu comme au fond d'un entonnoir ou au bout d'une lunette le pavillon de Luciennes, sa façade blonde, ses quatre colonnes d'ojïale et sa galerie aérienne. Ledoux empruntait à l'Italie, particulièrement à Piranesi, en y ajoutant beaucoup du sien, cet ornement architectural, très-prétentieux, convenable cependant en Italie, où le soleil se prête comme un or ductile à toutes les combinaisons; mais cette alliance de l'architecture et de la lumière au profit de la perspective devient impossible et
même ridicule clans un pays de brouillards el de pluie, où il y a déjà assez d'ombre et d'humidité, sans qu'il soit besoin d'en inventer à 'plaisir. Ledoux renonça à son arche et se contenta d'édifier le pavillon tel que nous le voyons encore aujourd'hui.
Ce gracieux pavillon, dont la forme est carrée, est orné de quatre colonnes d'ordre ionique d'un jet élégant et couronnées d'une galerie à jour. De loin comme de près, c'est un temple élevé à Vénus, à Junon ou à Diane.
A droite et à gauche du pavillon, on voyait à l'extérieur, à l'époque où nous sommes placés, deux statues de marbre d'une admirable exécution par Allegrain. L'une représentait une baigneuse sortant de l'eau, l'autre Diane surprise par Acléon. Le poète Guichard fît pour ce groupe ce charmant distique :
« Sous ce marbre imposleur, (oi que Diane atlire, » Crains le sort d'Actéon, tu vois qu'elle respire.
La Statue qui représentait une baigneuse n'attestait pas à un moindre degré le goût sévère apporté par madame Du Barri dans le choix des œuvres d'art qu'elle plaçait à Luciennes sous les yeux du roi *.
* La Baigneuse d" Allegrain, échappée par miracle aux iconoclastes révolutionnaires, a été doucement portée au Louvre, où les artistes vont en pèlerinage étudier ce morceau de sculplurc, digne de prendre place à côté des plus pures créations de l'art fjrec des belles époques,
— iOi —
On arrivait ensuite au péristyle du pavillon. C'est un morceau athénien; il n'y manque que le philosophe accroupi sur les marches et la courtisane qui passe en lui jetant un bouquet de roses de Lesbos.
Les appartements étaient en fort petit nombre: mais, pour souper ou dormir, que faut-il? Du reste, ils étaient rehaussés par la magnificence d'un mobilier comme il n'y en eut jamais ni à Trianon, pourtant si élégant; ni à Marly, pourtant si fastueux; ni même à Versailles, dans les meilleurs temps delà jeunesse du grand roi.
Madame Du Barri récompensa royalement son archilecte : Ledoux fut nommé inspecteur des salines de Franche-Comté, aux appointements de huit mille livres.
— Maintenant, passons un instant sur la terrasse, dit la comtesse; nous pouvons respirer sans danger l'air de la nuit. •
Elle ouvrit la marche pour traverser le vestibule.
Dans le vestibule, orné de pilastres corinthiens et en marbre gris, s'élevaient quatre tribunes, où se faisaient entendre, les jours de gala, les musiciens de la comtesse :elle avait aussi ses musiciens comme le roi ! c'est dans cette même galerie que mistress Robinson, ainsi qu'elle le dit dans ses Mémoires que nous avons déjà tant cités, fut frappée d'admiration devant le portrait de madame Du Barri, par Drouet. Elle ne sait comment rendre le sentiment de surprise dont elle fut saisie en voyant cette reproduction exacte de tant de beauté, de
tant d'expressions diverses, fines et délicates, même pour le regard, qui se contente de jouir de la vue sereine d'un chef-d'œuvre. «Si j'avais été catholique, ajoute-t-elle,je me serais agenouillée et mise en prière au pied de celte merveille d'art que je pouvais comparer à cette merveille vivante à mes côtés.»
Et, en effet, madame Du Barri devait être merveilleusement belle : on peut le croire sans hériter, puisque ses ennemis, — et jamais femme, jamais homme n'en eut autant, — qui attaquèrent avec férocité sa naissance, la vertu de sa mère, la réputation de son père, de son mari, qui la traînèrent, pendant trente ans, en France, en Italie, en Angleterre, en Hollande, sur la claie des gazettes, des nouvelles à la main, des pamphlets, des libelles les plus honteux ; qui finirent par la jeter dans les bras du bourreau, s'arrêtèrent tous devant sa beauté, jusqu'au bourreau! Quelle beauté ce devait être! Elle était d'une taille moyenne; des cheveux cendrés et bouclés comme ceux d'un enfant, dit madame Lebrun dans ses Mémoires, descendaient le long de son visage d'une coupe admirable. Elle ajoute que sa gorge était forte, mais très-belle, et que ses yeux allongés, jamais ouverts, lui donnaient quelque chose d'enfantin. Ces quatre coups de crayon d'une main habile laissent entrevoir cette charmante figure du dix-huitième siècle, belle et originale, régulière et voluptueuse à la fois ; une de ces figures rares et fatales, qui, formées de toute la folio
ou de toute la raison de leur temps, apparaissent pour ravir les hommes et perdre les empires.
— Le café de madame la comtesse est servi, vint dire Zamore.
Et la belle maîtresse et ses invités passèrent dans un des cabinets de porcelaine du pavillon pour savourer le café qu'elle préparait autrefois de sa délicate main, et uniquement pour les lèvres de son roi.
Comme elle ne perdait jamais de vue le projet qu'elle avait une fois conçu, madame Du Barri, tandis que le duc de Chartres et le comte d'Estaing se délectaient avec le moka versé dans les coupes de la Chine, mit sur le tapis le fameux incident qui avait appelé à Paris mis- (ress Mary Robinson. En quelques mots clairs et pittoresques comme elle seule savait en trouver dans l'occasion, elle arriva au billet de cinq cent mille francs souscrit par le prince de Galles et resté jusqu'alors sans effet.
— J'avais d'abord, dit-elle, le projet de prier d'Estaing de prendre quelques vaisseaux de la compagnie des Indes et de nous faire payer de cette manière.
— Je ne demande pas mieux, dit l'éternel ennemi des Anglais; que Sa Majesté m'en donne l'ordre, et dans dix jours je vous rapporte non pas cinq cent mille francs, mais un million, vingt millions !
— Vous voyez î s'écria la comtesse en s'adressanl à la maîtresse du prince de Galles! que vous avais-je dit?
Mais, se reprit-elle aussitôt, j'ai suspendu l'exécution de ce projet parce que nous sommes à la veille d'être en gueite avec l'Angleterre. Cela ferait double emploi. J'ai préféré et je préfère encore, si tel est votre avis, messieurs, faire passer ce titre de créance à M. de la Luzerne, à Londres, pour qu'il en poursuive à ma prière le parfait recouvrement.
— Il y a mieux encore ! interrompit le duc de Chartres, qui prit feu comme d'usage au premier exposé de l'affaire.
— Quel est ce mieux? demanda d'Estaing qui aurait mieux aimé la première proposition, si elle eût été d'une réalisation possible.
Le duc continua ainsi :
— Le prince de Galles est mon ami. Il ne se passe pas de semaine que je ne lui écrive et où il ne me donne de ses nouvelles : il m'attend à Londres, et sans mes constructions du Palais-Royal, je serais en ce moment auprès de lui à Carlton-House. Mais à cause même de cette amitié qui nous lie, il m'est défendu de faire en ce moment ce que j'eusse fait, s'il se fût agi de tout autre prince. J'aurais payé le billet à sa place...
— J^ai déjà eu cette idée, coupa vivement la com- -tesse.
— Et je l'ai repoussée ! s'écria noblement mistress Mary Robinson, quoique cordialement émue de toutes ces marques d'intérêt qui l'accueillaient en France.
— iOS —
Le comte d'Estaing, en manière d'hommage, éleva le verre de rhum qu'il tenait à la main; il saluait le cri chevaleresque de la jeune artiste anglaise.
— Mais, celte idée est impraticable, et je l'ai jugée moi-même ainsi ; j'en ai une autre qui nie permettra de satisfaire et madame et moi-même, et vous deux, mes amis.
— La voiture de mistress Mary Robinson, vint dire Zamore, est au perron : quand madame voudra partir.
— Laissez-nous, Zamore!... on vous le fera dire... Qu'on attende!... Cher duc, continuez.
— Son Altesse le prince de Galles, reprit le duc de Chartres, qui eut en ce moment, aussitôt rentrée de Zamore, un sourire de joie infernale sur les lèvres, sourire immédiatement traduit, interprété, compris, barré par la comtesse. Son Altesse, mon ami, le prince de Galles, répéta-t-il, m'a envoyé la semaine dernière vingt magnillques chevaux tirés des haras : je lui dois au moins cinq cent mille francs. Pourquoi, au lieu de faire passer celte somme à Son Altesse, ne la payerais-je pas à madame, et n'enverrais-jepas ensuite à mon auguste ami en payement son billet de vingt-cinq mille livres sterling? Ceci se fait tous les jours dans le commerce, et je ne vois pas...
— Admirable ! s'écria le comte d'Estaing. C'est grand et spiriluel à la fois! mais le fera-t-il? se dit à lui-même le comte en regardant le duc d'Orléans. C'est le plus
grand Vincent de Paule à bon marché qui soit au monde.
— Admirable! s'écria aussi la comtesse Du Barri, (\m changea soudainement de couleur en voyant le mouvement de noblesse et de dépit qui entraînait Mary Robinson.
Après avoir pris sur la table de marbre où il était déployé, le billet du prince de Galles, elle en avait bourré un verre à liqueur, et déjà sur celle bourre pressée entre les flancs du verre elle allait verser de la liqueur et boire la liqueur et le bilIeL
— La folie deCléopàlre! dit avec effroi le duc.
Le verre avait déjà élé arraché des mains frémissantes de la trop nerveuse actrice.
— Je veux bien être Antoine, ajouta le duc d'Orléans, mais le temps de boire des perles est passé, chère Cléopàtre. Je me charge de faire payer ce billet de toute autre manière, puisque celle-ci...
— Non ! C'est moi qui reste chargée de celle mission, répliqua madame Du Barri. Décidément nous emploierons les bons offices de mon ami M. de la Luzerne, l'ambassadeur à Londres. Ce billet partira demain.
Le visage de Mary Robinson parut plus calme; mais l'émotion éprouvée par toutes ces choses généreuses au fond, mais poignantes pour le cœur d'une femme qui avait véritablement aimé le prince, avait visiblement fatigué ses nerfs.
Madame Du Barri sonna.
— iîO —
— La voiture de madame !
— Elle esl prête , répondit Zamore qui bâillait de sommeil.
Le duc d'Orléans s'approcha de Mary Robinson. • — J'aurai l'honneur de vous accompagner à Paris. Mistress Mary Robinson regarda madame Du Barri.
— Mais sans doute! répondit pour la jeune Anglaise madame Du Barri. Voulez-vous qu'à deux heures du matin elle rentre seule à Paris? Six lieues !
— Six Heures la nuitî et moi seul avec elle! pensa le duc de Chartres. Cette comtesse est d'une confiance antique! Décidément elle baisse.
— Non-seulement vous accompagnerez madame à Paris, mais d'Estaing l'accompagnera aussi avec vous.
— Trop honoré, madame, dit le comte d'Estaing en saluant.
Le duc d'Orléans eut les jarrets coupés en entendant faire cette proposition et en la voyant accepter par le comte d'Estaing.
— En voiture, madame ! en voiture, messieurs ! ajouta la comtesse qui, après avoir embrassé tendrement sa nouvelle amie, se plaça sur le perron pour la voir partir en compagnie des deux cavaliers qu'elle lui avait donnés.
Comme le duc rageait au fond de l'àme ! Et la voiture s'éloigna du château en foulant un sentier de gazon que la lune poudrait de sa rosée de nacre. Heureuse soirée!... et comme ces cens-là étaient
heureux aussi ! dira l'enviC; ce serpent que nous avons tous diins le cœur.
Moins de dix ans après cette nuit si calme et si enviée, madame Du Barri mourait sur l'échafaud, le duc d'Orléans mourait sur l'échafaud, le comte d'Estaing mourait sur l'échafaud, et la pauvre mistress Mary Robinson...! Enviez encore, si vous l'osez î
MI
Moiiologne (rioni|il)al de la comlesse. — ■ Elle passe dans sa chambre à coucher. — Les deux porlrails. — Caprice d'un roi. — Un cjgne et iin lis. — La cloche de la grille. — Qui peut venir à celle heure? — Retour de Mary Robiiisoii à Luciennes. — Sou aventure. — Encore le duc. — Le iiarcolifjuiî. — liien joue ! — Deux jolies lêtcs sur le même oreiller. — Vn tableau d'histoire qui signifie quelque chose. — La nie fie la Feirouneric couronnée. — Sommeil des deux favorites. — Le comte d'Estaiiio'.
— Enfin les voilà partis ! se dit la comtesse Du Barri en rentrant dans son pavillon. Charmante femme! C'est égal ! j'ai bien joué le duc de Chartres, joué jusqu'au dernier moment: partie gagnée! lui qui croyait l'accom-
pagner seul à Paris! C'était trop beau. Mais on ne nous prend pas ainsi : il faut se lever plus matin et se coucher plus tard. Quelle audace! quelle incroyable fatuité! El prendre son point de départ de chez moi pour consommer sa séduction ! Comme il a dû d'abord me railler en lui-même de ma bonhomie ! prêter ma voiture à ce joli passe-temps de Son Altesse, prêter mes chevaux, mes gens, après lui avoir donné à souper! Oh ! mais on n'aurait jamais rien vu de pareil. Raille! raille, maintenant que te voilà détrompé ! d'Estaing te tient la pointe au corps ; d'Estaing, en vrai chevalier, ne quittera ma protégée qu'à la porte de son hôtel, qu'après avoir entendu fermer sur elle cette porte, puis il dira : « Bonsoir, cher duc, une autre fois meilleure chance! » Bien joué! Vivat ! l'honneur de mon Anglaise sera sauf, du moins jusqu'à demain. Après... c'est qu'il en tient, et il ne recule devant rien, le descendant du grand roué. J'ai répondu d'elle tant qu'elle serait à Paris ; je me suis peut-être trop avancée.
C'est en pensant ainsi tout haut que la comtesse, parfaitement rassurée sur le sort de sa nouvelle amie, et un peu orgueilleuse d'avoir trompé un trompeur, passa dans sa chambre à coucher, musée opulent des plus délicieuses peintures de Watteau, de Lancret, de Largillière et de Bouchet, dont elle raffolait. Deux portraits faisaient l'honneur de cette pièce : le portrait de Louis XV, par Largillière, et le sien, par Drouet, le mC'me artiste à
qui l'on doit aussi le portrait de la comtesse, mais dans une autre attitude et placé, ainsi que nous l'avons déjà dit, dans un des angles du vestibule.
Le roi, par une coquetterie bien pardonnable, avait donné à madame Du Barri celui de ses portraits où il était représenté à l'âge de vingt ans, âge qu'il n'avait plus depuis bien longtemps lorsqu'il s'éprit d'elle. Mais il était heureux de faire voir à chaque instant du jour et de la nuit, à la femme qu'il adorait, combien il avait eu de douceur, de noblesse et de grâce dans les traits, aux jours de son adolescence. Il étalait, pour ainsi dire, ses titres de charmant cavalier, en appelant le passé à déposer contre lui.
Caprice dangereux, mais explicable : il demandait à cire aimé pour avoir été autrefois digne de l'être. Beaucoup d'hommes n'ont pas ce courage; bien moins de femmes encore. On se dit tout bas dans l'ombre, aux heures grises et les yeux fermés : Je ne suis plus jeune! Mais qui ose regarder en face et faire regarder surtout son front de vingt ans?
Au contraire, madame Du Barri n'avait presque pas de pertes à déplorer en affrontant sa propre image, qui faisant pendant au portrait du roi.
Le portrait de madame Du Barri, par Drouel, est un incontestable chef-d'œuvre; Van Dyck n'a rien produit qui le surpasse en pureté de dessin, en magie de coloris. Cela embaume le sublime. Le cachet de la ressemblance
y e?i empreint partout, et ce mérite, qui n'est pas si i)ana! qu'on veut le dire, est relevé par une incomparable suavité de dessin et de couleur. Les yeux et la bouche y ont bien aussi ce demi-sommeil dont parle madame Lebrun, que nous avons déjà citée. Le front est superbo et doux, et le corps, ce corps gracieux, est revêtu d'une rhingrave qui s'enlr'ouvre comme une belle pivoine pour laisser voir un jabot de denteUe nuageuse et le sein floréal de madame Du Barri. On la dirait vêtue en homme sous ce costume original et piquant.
Comme on cherche des comparaisons à ce qui est beau pour doubler, en le coiiimuniquant, le plaisir qu'on éprouve, on pourrait dire de ce portrait qu'il rappelle un oiseau orgueilleux et une fleur charmante, un cygne et un lis. Tout cela est onduleux, fin, distingué et tendre. Le burin a traduit avec une précision irréprochable le faire particulier du peintre. La gravure de ce beau portrait est connue; mais son prix très-élevé en a limité la possession à quelques rares cabinets d'amateurs.
Après avoir passé près de deux heures à lire et à écrire sa correspondance, la comtesse sentit que le sommeil la gagnait. Elle était complètement déshabillée, elle allait se mettre au lit; la cloche de sa grille, placée devant le chemin delà Princesse, sonne et retentit au milieu du grand sommeil de la campagne. Que veut dire...? Second coup de cloche plus précipité encore que le premier.
— UG —
La comtesse se jette brusquement entre les drap? et agile en se couchant le cordon de la sonnette, placé près de son lit, pour qu'on accoure.
Toujours couché près de la porte de l'antichambre, Zamore se lève, entre et va au lit de sa maîtresse pour s'informer...
• — Vous avez entendu, Zamore?
— Oui, maîtresse.
— Allez à la grille, sachez qui sonne ainsi à cette heure et revenez aussitôt me dire... allez!...
Zamore courait déjà vers la grille.
Pendant le trajet de l'esclave, madame Du Barri regarda l'heure à la pendule; elle vit qu'il était près de quatre heures. Mais qui donc, à celte heure avancée de la nuit, se dit-elle une vingtième fois, peut venir?...
Mistress Robinson entra.
Sa figure, sa démarche, ses mouvements, tout en elle était désordre, confusion, égarement. Elle tomba dans un fauteuil.
— Vous ici! s'écria la comtesse, qui se souleva sur son lit.
— Ah ! madame ! madame ! c'est bien moi, quoique j'en doute comme vous.
— Mais que vous est-il donc arrivé?
Mistress Robinson, on dénouant les brides de son chapeau de paille :
— Ah! madame la comtesse! quand vous siurez ce qui lu'.irriv-'î
L'anxiélé de la comtesse redoubla.
— Comme vous voilà émue! quel malheur ?... parlez!... ou reposez-vous un instant, car vous ne semblez pas en étal de...
— Le duc de Cliarlres !...
— Encore le duc! encore lui! vous m'épouvantez!... Mislress Robinson reprit d'une haleine brisée :
— Vous savez : nous sommes partis tous les trois d'ici, il y a deux heures...
— Oui... Eh bien? que supposer? vous étiez avec le comte d'Estaing...
— Oui, mais le comte...
— Lui aussi?...
— Quoi, madame?
— Rien... continuez.
La belle Anglaise continua d'une voix toujours tremblante :
— Arrivés à Versailles, le comte d'Estaing a dit au duc : — Puisque nous voici à Versailles et que nous sommes tout près de mon hôtel, voulez-vous me permettre, avant de continuer notre route sur Paris, de monter chez moi?... Je devais envoyer demain à Paris quelques papiers... je les prendrai et les porterai moimême. C'est l'afiaire d'un instant.
■ — Ah ! je prévois tout, dit brusquement madame Du Barri d'un ton désespéré; le comte est monté chez lui et vous a laissée seule dans la voiture aveclcduc d'Orléans.
Imprudence! oh ! imprudence! une fois seule avec vous, le duc a ordonné au cocher de fouetter les chevau.v.
— Ce n'est pas cela, madame...
— Ah!... mais qu'est-ce donc, alors?
— Je ne suis pas restée seule avec le due, tandis que le comte est allé chercher les papiers; nous sommes montés tous les trois.
— Vous êtes montés tous les trois dans Thôtel de M. d'Eslaing...
— Oui, madame...
— Je ne vois pas alors...
— Là-haut, le comte nous a priés d'entrer dans un grand salon et de nous reposer quelques instants, en altendant qu'il eût pris les papiers qu'il se proposait d'emporter à Paris. Nous étions assis depuis cinq ou six minutes, quand le duc d'Orléans s'est pris à dire : « Ce dîner de la comtesse, sans doute était excellent, mais i! m'a mis le gosier en feu; je crois qu'un verre d'eau sucrée... » Le comte a fait aussitôt un signe à l'un de SCS valets, qui s'est hàlé d'apporter un verre, de l'eau et
du sucre.
— Qui a mis le sucre dans les verres, dites-moi? demanda vivement madame Du Barri.
— Le duc, répondit mistress Robinson; c'est le duc lui-même.
— Diable! diable! El vous avez bu?
— Oui! j'ai bu.
— Malheureuse ! malheureuse ! et après avoir hu vous vous êtes endormie?... mais le comte qui était là...
— Non, madame, je ne me suis pas endormie, mais c'est le comte qui est tombé, après quelques bâillements, dans un profond sommeil.
— Le comte?
— Oui, madame!
— Ceci prend, en vérité, une tournure... Continuez... Une fois le comte endormi...?
— Et vous croyez, madame, demanda mislrcssUobinson, que c'est le duc qui a endormi lui-même le comte avec le sucre?...
— Si je le crois ! si je le crois ! Non pas avec le sucre... mais avec une poudre... Mais poursuivez!... Ah! ce duc!... ce duc!...
— Il m'a dit ensuite : «xVous voyez, madame , la fatigue de la journée a brisé ce brave amiral ; vous voyez, madame, il dort comme un rucher. Vraiment, il y anniij conscience à nous à l'éveiller pour le contraindre à nous accompagner à Paris. Qu'il dorme donc, puiscjuMl dort si bien! Quant à nous, madame, remontons en voiture et courons vers Paris. »
— Voilà le piège ! s'écria la comtesse.
— Oh! oui, madame.
— Je tremble! murmura la comtesse Du Barri.
— Et moi, je tremblais aussi, madame.
— Qu'avcz-vous fait alors? La position...
— Que pouvais-je faire? Je ne pouvais pas dire au duc : «Non! je ne partirai pas sans le comte! éveiilezle, ou je ne pars pas.» Celle méfiance... !
— Il fallait l'avoir... Car je prévois... je ne veux rien prévoir. Dites-moi le reste.
— J'ai consenti à ce départ. Le duc est alors passé dans une pièce à côté où il avait laissé, en entrant, son chapeau, son manteau et je ne sais quoi encore... ses gants...
La comtesse ne tenait pas en place dans son lit.
— Ah! je suis sur des charbons ardents! murmurat-elle.
— J'oyvre la porte, ajouta Mary Robinson.
— Vous ouvrez la porte...
— Je traverse plusieurs pièces.
— Courez donc ! Mais courez donc !
— Je cours très-fort... je descends.... Je traverse la cour... la porte de l'hôtel était ouverte... je monte en voiture et je crie au cocher : Luciennes!... Les chevaux partent!...
La comtesse, toute palpitante, jeta ses beaux bras nus autour du cou de mistress Robinson et Tembrassa :
— Vous étiez sauvée !
— J'étais sauvée...
— Ah ! je respire ! je respire ! je respire !
— Et me voici chez vous, dit mistress Robinson en embrassant à son tour madame Du Barri; oui, me voici en lieu de sûreté.
— El vous allez inainlenaiit, dit iiiailaiiiL' Du Barri avec la joie féroce de la femme qui a mystifié à fond un libertin, vous allez maintenant vous déshabiller et vous coucher près de moi... l'hospitalité aura été complète.
Cinq minutes ajjrès ccttechaleureuse conversation entre les deux belles favorites, elles reposaient l'une près de l'autre, tandis que le duc d'Orléans regardait sans doute, le jarret tendu, le nez en quête, de quel côté de l'horizon s'était envolée l'hirondelle qu'il avait cru mettre en cage.
L'agitation fébrile éprouvée par les deux amies avaiE été trop profonde, leurs nerfs étaient trop agités pour qu'elles s'endormissent tout de suite.
Du fond de son moelleux oreiller, la charmante maitresse du prince de Galles promena ses regards autour des belles peintures accrochées autour du mur, et s'arrêta avec une curiosité particulière sur celle qui, par ses dimensions, la richesse du cadre et la quantité des personnages, accusait un sujet important.
— Ce tableau, lui dit la comtesse, vous offre ma présentation à la cour du roi Louis XV, c'est-à-dire le j)lus beau triomi)lie de ma vie.
Mistress Robinson engagea, par un silence attentif, la comtesse Du Barri à lui confier cet événement si grave de sa vie.
— Ma chère amie, reprit la comtesse, avant d'entrer dans ce joli château de Lucicnnes, présent de mon royal amant, il me fallut livrer bataille, et quelle bataille! D<i
mon côté étaient, il est vrai, Louis XV, le due d'Aiguillon, le vieux duc de Richelieu; mais de l'autre, le duc de Choiseul, ses deux terribles sœurs, toute la noblesse de Paris et de la province. N'était-ce pas deux armées? Le théâtre du combat fut naturellement Versailles. Les richesses des appartements reproduits par cette superbe peinture vous le disent assez.
— C'est votre Windsor, dit Mary Robinson.
— Quelque perdue de mœurs que fût la cour depuis la Régence, elle n'avait jamais consenti au moindre relâchement de l'étiquette. Sans doute, les marquis s'encanaillaient, mais la canaille ne devenait pas marquise. Je ne sais pas s'il en est chez vous, en Angleterre, comme chez nous; mais ici, parmi les distinctions les
plus hautes, la plus haute, depuis trois siècles, est celle û'être présenté a la cour. Quel honneur î voir face à face le roi, la reine, les princes, les princesses du sang, les saluer, recueillir leur sourire, leur parler, conquérir le droit d'aller à leurs fêtes, celui d'entrer plus lard dans leur familiarité î Que de grands noms se sont éteints sans avoir joui de ce privilège rare, presque divin* Être présenté à la cour !
Eh bien! je voulus être présentée, moi! C'est Jean Du Barri, mon beau-frère, l'homme de toutes les hardiesses, qui me souffla ce conseil. Il était bon. Mais quel pas à franchir! Je murmurai d'abord ce désir entre mes Jolies dents, et le roi se contenta de sourire. Je revins ù
la charge, le roi nie plaisanta; je mis des intervalles dans mes autres demandes et elles furent toujours plus faiblement (.Variées. Ensuite je répétai au roi, avec douceur, avec tendresse, a^ec reproche, que je n'avais que la faveur, sans doute très-précieuse, mais précaire, d'être de st^s voyages et d'occuper un petit logement dans les combles de ses châteaux; que je ne montais pas dans ses carrosses, que je ne mangeais pas, que je ne jouais pas avec lui; aucun prince, aucun ambassadeur, aucun dignitaire ne venait me présenter ses hommages. Enfin, avec autant d'amour pour lui, ajoulai-je, que les demoiselles de Nesles, que madame de Pompadour, je ne jouissais d'aucun des avantages accordés sans contestalion à ces favorites. Pourquoi cette différence, cette injustice? Le roi commençait à ne savoir plus que me répondre. Et puis il m'aimait tant !
On l'assiégeait par bien d'autres côtés. Les Du Barri, mon mari et mon beau-frère, faisaient imprimer dans les gazettes, afin de préparer le public à l'événement, à cet événement monstrueux, les lignes suivantes : « Madame Du Barri continue à mériter l'attention de la cour et de la ville. On parle de la présenter. Il y a des paris ouverts à Versailles pour et contre. »
Quelques jours après, on lisait encore dans les mêmes gazettes, payées pour produire le fait comme de plus en plus certain : Le bruif général de Versailles est que madame Du fiarri sera présentée le mois prochain.
Cerne de toutes parts, le vieux roi voulut du moins ménager la pente de la chute, ce qui n'était guère plus possible, ma chère dame, que de comprimer reiïcl d'une bombe en la pressant dans les mains. Il crut arriver à ce résultat en me donnant les appartements de madame de Pompadour dans le château de Versailles. C'était, pensait-il, l'installation et non la présentation : la cour ne murmurerait pas trop, et moi, à demi satisfaite, je patienterais.
Je ne patientai pas, et la présentation fut enfin fixée au 23 janvier!!! Je crois inutile d'ajouter que le roi était de plus en plus épris de moi. C'était une fascination, un aveuglement complet. Le cœur, les sens, la raison, étaient captivés chez lui au point de le rendre sourd à toutes les prières et menaces qui lui furent adressées par ses proches pour le détourner de souscrire à ma présentation. Il résista aux sollicitations comme aux railleries. Voltaire lui-même se mit à la croisée de son château et lança sournoisement, du fond de Fernev , quelques vers moqueurs contre les amours d'un souverain, son ennemi éternel.
Les Choiséul n'avaient pas été étrangers à ce coup de griffe du grand homme : mais le vieux renard se ravisant bien vile, flairant l'avenir qui m'était infailliblement assuré, changea brusquement de ton, nia les vers et prépara sa plus belle prose pour me complimenter.
Comme il était à craindre que le roi, se blasant peu u peu sur mes charmes, ne de\int plus d i flic i le avec le
tomps sur la question de ma présentation, il fallut enlever cette question, nimporte à quel i»rix.
Jean Du Barri conseilla les grands moyens. Après quelques jours de langueur et de tristesse, je me jetai aux pieds du roi et lui demandai de me sauver des injures de ses ennemis, en m'acoordant d'être résolument présentée. Cette marque d'estime les réduirait au silence : sinon je mourrais de honte et de douleur. Je mourrais! L'elTet de ces dernières paroles ôta toute volonté de résistance à Louis XV.
On lut bientôt dans les nouvelles : Le vendredi soir, 2!, en revenant de la chasse, le roi annonça qu'il y aurait une présentation le lendemain... quelle serait unique... que c'était une présentation dont il ttait question depuis longtemps... Enfin, on déclara que ce serait celle de madame Du Barri. Le soir un bijoutier m'apporta pour cent mille francs de diamants; et, le lendemain, l'aflluence fut si grande, qu'on la jugea plus nombreuse que celle occasionnée précédemment pour le mariage de M. le duc de Chartres, au point que le monarque, étonné de ce déluge de spectateurs, demanda si le feu était au château.
On vint de bien loin, en eiïet, ma chère amie, pour assister à cette espèce de couronnement de mes amours avec le roi. L'immense place d'armes de Versailles, les trois superbes avenues qui y aboutissent, étaient encombrées, depuis la première heure du matin, de gens à pied, en voiture, à clwnal !
.r.illais ôtrc présentée, moi naguère encore mademoiselle Vaubernier !!! Culte nouvelle avait mis en mouvement, à vingt lieues à lu ronde, toutes les ijopulations. Aucun des bruits qui avaient couru sur les outrages qui m'attendaient à mon entrée dans le salon du roi ne se réalisa. Les princesses, filles de Louis XV, devaient se lever, sortir indignées, et le duc de Clioiseul déposer son portefeuille; puis, toute la cour en masse se retirerait. On laisserait le roi seul avec sa maîtresse exécrée dans la solitude du château. Rien de cela n'arriva. Les portes dorées s'ouvrirent; un peu émue, je saluai le roi, qui m'empêcha de me jeter à ses pieds, ensuite les princesses, qui toutes trois m'accueillirent fort bien. On m'avait menacée aussi du vide le plus significatif, si j'osais ouvrir mes salons le jour de ma présentation. Je les ouvris et la foule s'y précipita. Les grands noms de France retentirent chez moi toute la nuit : les Conti, les Soubise, les Richelieu, les d'Aiguillon, les d'Aven. Désormais il fallait donc compter avec moi. Les femmes opposèrent en général une résistance plus vive que les hommes à mon intronisation. Il s'en trouva fort peu pour m'accompagncr à Marly, quelques jours après ma présentation, et encore épuisa-t-on les plus actifs moyens de séduction envers celles-ci. — Théveneau de Noraude, ce journaliste bilieux, prétend qu'un soir que je jouais aux cartes dans ce magnifique château de plaisance, avec des marquis et des ducs, il m'échnppn. à la vue d'un
inaiiviiis point, ce cri de douleur un peu (rop vulg;iire : Ah! je suis frite! C'est un infâme! Je ne dis(|ue('Os ■iiiols : Je suis fricassée!...
Et, après ce récit terminé par cette rectification si burlesque, la comtesse se mit à rire de toutes ses forces et acheva ainsi :
— Tel est, ma chère et jolie camarade de lit, le sujet intéressant du tableau qui vous a frappée. Et maintenant, dormons. Bonsoir, voisine!
Il était midi quand Zamore pénétra dans la chambre de ces dames et vint tout bas annoncer à la comtesse que le comte d'Eslaing, fort agité, fort inquiet, était au salon et demandait très-instamment à lui parler ou à lui faire passer deux mots d'une très-grande importance.
Ce bruit avait éveillé sa compagne d'oreiller.
— Je devine! se dit la comtesse. — Gardez le pins grand silence et conservez la plus parfaite immobilité, dit-elle à mistress Mary Robinson en rejetant sur sa tête quebjues gros plis de la couverture; ne bougez pas! — Zamore, diles à M. le comte d'Estaing qu'il peut entrer.
YIU
La figure du conilc d'Eslaing. — Eucore le verre dVau sucrée. — L'édrcdon sur la couverture. — Le comte veut être un soldat et non une armée. — Une cpée nnc cl deux femmes peu liabillées. — Renversé avant le combat. — Le comte devenu secrétaire de la comtesse. — Il sort son plus beau style. — Le style de madame Du Barri. — Deux modèles d'orthographe à ne pas imiter.
Le comte d'Estaing, la figure renversée, le costume en désordre, la coiffure en colère, et pourtant l'air confus et respectueux, entra sur la pointe des pieds dans la chambre à coucher de madame Du Barri, qui parut grandement surprise ou qui affecta une grande surprise de le voir.
— Vous m'excuserez, comtesse, si j'ose me présenter de si bonne heure chez vous; mais quand vous connaîtrez la cause qui m'amène... Ah ! j'ai bien vu des événements dans ma vie de soldat et de marin, mais celui-là... celui-là!... Non! rien n'approche...
— Quel est donc, cher comte, cet événement?... Vous m'effrayez... et moi qui ne suis pas déjà la bravoure en personive, comme vous savez...
— Non! madame, rien de pareil!... si je n'avais que vingt-cinq ans, je crois que je briserais mon épée...
— Oh ! oh ! mais vous êtes en colère...
— Je suis furieux! Et vous allez comprendre... En vérité ! je ne sais par quel bout commencer...
Le fauteuil sur lequel le comte était assis reculait sous ses jambes agitées.
— Commencez par le bout qu'il vous plaira, mais, de grâce ! commencez ! vous me donnez la fièvre d'impatience...
— Hier... est-ce hier? car ma tête allumée brouille les heures et les moments...
— Hier, vous étiez chez moi... Hier, vous avez passé une partie de la nuit ici, à Luciennes, hier...
— Nous quittons donc Luciennes hier à deux heures, dit le comte d'Estaing, qui semblait à chaque instant sortir d'un long sommeil et y retomber malgré lui.
— Très-bien ! vous quittez Luciennes...
— Nous arrivons à Versailles sans encombre; nous entrons dans Versailles...
— Que vous traversez seulement.
— Où nous nous arrêtons.
— Pourquoi vous y arrêtez-vous? demanda naïvement la comtesse Du Barri tout en regardant si la couverture ne trahissait aucun relief qui eût rendu cette scène impossible dès le début.
— Vous avez raison, pourquoi nous y arrêtons-nous? vous n'avez que trop raison de le demander! Si nous eussions continué notre route... rien de ce qui est arrivé...
La comtesse, en aplanissant sans affectation le champ de la couverture r
— II vous est donc arrivé quelque accident? J'ai peur, non-seulement pour vous et le duc, grands diables que vous êtes, mais pour ma pauvre mistress Robinson que je vous avais confiée. Voyons, auriez-vous versé, auriczvous été arrêté par des voleurs?.,.
— Est-ce qu'on verse? est-ce qu'on est pris par des voleurs? Si ce n'était que cela ! s'écria péniblement le comte.
— C'est bien quelque chose, permettez !
— Rien du tout, madame, en comparaison de ce que j ai à vous dire... et que je ne sais comment vous dire...
— Je suis donc intéressée aussi à cet événement?
— La plus intéressée... après moi... Serais-je ici sans cela?
— Mais qu'est-ce donc? s'informa la comtesse, en
— loi —
ayant l'haïr de soulever des montagnes de suppositions ;. mais qu'est-ce donc?
— Vous allez m'en vouloir... vous allez m'aceabler... Figurez-vous, — j'aurais autant aimé qu'un autre se fiU chargé de vous le dire, — figurez-vous que le duc d'Orléans et mistress Robinson, votre jeune et belle Anglaise...
— Ah ! mon Dien î qu'allez-vous m'apprendre?
— Ah ! voilà... J'étais bien sûr...
— Il y arrive enfin ! se dit la comtesse en maintenant toujours sous la couverture l'héroïne de Thistoire. Mais pourquoi, repartit-elle toujours, en apparence de plus en plus émue, me parlez-vous isolément de mistress Robinson qui était sous votre sauvegarde et du duc d'Orléans qui était sous votre surveillance? Vous étiez tous les trois ensemble, si je ne me trompe, hier ou plutôt cette nuit en quittant Luciennes.
— Sans doute... mais je ne sais comment... Ah! si je savais comment!... Figurez-vous, disais-je, que l'idée, maudite idée î m'était venue, puis^juc nous traversions Paris, de monter un instant chez moi afin d'y prendre quelques papiers, quelques lettres.
— Eh bien ! vous êtes montés tous les trois chez vous, je ne devine pas...
— Ah ! pourquoi ne devinez-vous pas? vous m'éi)argneriez... Puisqu'il n'en saurait être ainsi,.. Vous savez que le duc d'Orléans a toujours soif.
— La réflexion !.., soit! Le duc (rOrléans a toujours soif.
Le comte d'Estaing continuanl :
— Il demande de l'eau sucrée...
— Ah ! voilà, cher comte, de quoi il a rarement soif. Mais vous me faites languir, horriblement languir... Le duc d'Orléans et mistress Robinson que vous mettez ensemble dans votre récit...
— On nous apporte de l'eau sucrée : nous en buvons tous les trois...
Le comte sembla redescendre plus profondément dans l'abîme de sa consternation.
— Mais rien n"est bon comme l'eau sucrée quand on a bu autre chose à dîner, cher comte.
— Ah! ne riez pas... car ce qui va suivre l'eau sucrée. . .
— C'est la première fois, en vérité, que l'eau sucrée se sera élevée à ce tragique... Que s'est-il passé ensuite?
— C'est là ce que je ne sais pas, répondit sèchement et désespérément le comte.
— Comment! vous ne savez pas?...
— Non, madame, je ne sais pas ..
— Et qui donc saura ?
— Un sommeil profond, lourd comme un voile de plomb, a pesé sur mes paupières, et je me suis endormi immédiatement après avoir bu cette fatale eau sucrée.
— Cher comte, un pareil accident n'a rien jusqu'ici
que (le Irès-ordinaire.. . vous étiez excessivement fatigué. . . vous aviez, permettez-moi de vous le dire, un peu à mon avantage, fait honneur à mon souper... vous avez mis sur le compte d'une innocente eau sucrée ce qui est, je crois, Lien plus imputable au vin de Champagne et au tokai.
— Je le veux bien ! dit le comte en pétrissant de sa main nerveuse le pommeau de son épée ; je le veux bien î... mais, enfin, je me suis endormi à fond, endormi comme on ne s'endort pas tous les jours...
— C'est donc un rêve que vous venez me raconter?
— Plût au ciel que ce ne fut qu'un rêve ! mais c'est un réveil terrible que je vous apporte. Savez-vous qui j'ai trouvé en m'éveillant?
— Vos deux compagnons de voyage, le duc d'Orléans et mon Anglaise, celle que je vous avais si précieusement confiée?
— Ni l'un ni l'autre.
— Je ne vous crois pas...
— Donnez-moi un démenti pour m'achever... Ni l'un »ii l'autre, vous dis-je! Disparus!... tous les deux disparus !
— Sans que vous les ayez vus partir, sans que vous îes ayez entendus?...
— Est-ce que je voyais, est-ce que j'entendais quelque chose? J'étais mort, j'étais enseveli.
La comtesse s'écria en levant les bras :
P£KÉGRl?iE; T. i. 9
— Et partis tous les deux?
— Tous les deux partis pendant mon sommeil...
— Et ensemble? demanda la comtesse qui exagérait de plus en plus sa désolation.
— Parbleu !... le duc, cet horrible duc, qui est bien l'homme...
— Tous les hommes sont hommes, comte, et ils sont tous horribles.
— Mais lui... ohî non ! je... lui!...
— Calmez-Yous !... que je sache complètement...
— 3Ie calmer! jamais !îî
— Soit ! ne vous calmez pas !
' — Donc, cet abominable duc, profitant de ma léthargie, qui a duré jusqu'à onze heures, a enlevé, — le grand mot est lâché, — a enlevé mistress Robinson et l'a emmenée avec lui à Paris pendant mon inexplicable sommeil.
— Comment! comment! dit la comtesse avec une véhémence qui ne vint pas peu en aide à l'emportement du comte, comment ! je vous confie une jeune étrangère, une amie, une personne dont je réponds... et vous la laissez enlever!
— Mais mon sommeil...
— On ne dort pas avec une jolie femme.
Cette brusque réponse laissa involontairement le duc indécis de savoir s'il devait rire aux éclats ou s'enfoncer dans sa colère.
— Mais enfin, je dormais, madame, je dormais!
— Dormez-vous la veille d'un combat?
— Certes, non î
— Dormez-vous à l'heure d'un duel?
— 3Iais... non î
— Y avait-il moins d'honneur à garder cette jeune et intéressante personne?
— Non, madame, mais encore une fois !...
— Ah ! c'est indigne d'un chevalier français !...
Le fauteuil, avec toutes ses roulettes, s'échappa de dessous le comte d'Estaing.
— Eh bien î oui! vous avez raison, comtesse ! Et ne croyez pas que je sois venu ici pour me justifier seulement : j'accours vous dire que je vais de ce pas chercher le duc à Paris... queje le trouverai... que... il suffît, vous me connaissez...
La couverture paraissant beaucoup trop émue à la comtesse, elle la chargea du poids d'un édredon qu'elle eut l'air d'éloigner d'elle.
— Vous avez trop chaud, n'est-ce pas, comtesse? e'eî^t comme moi, j'étouffe; ah! j'étouffe!
La comtesse balbutia :
— Oui, j'ai chaud; mais, poursuivez... poursuivez!... Le sentiment de peine, d'inquiétude que j'éprouve...
— Le duc aura chaud, lui aussi, dans quelques heures. Patience ! il m'expliquera pourquoi... Ah ! chez moi!... sous ma sauvegarde!... Maintenant que vous savez tou(.
madame, je vous dis adieu... Comtesse, vous saurez dans peu la lin de l'aventure. Je passe pour les terminer Utujours assez bien, Dieu merci !
Le comte involontairement faisait aller et venir son rpée dans le fourreau.
— C'est donc un duel?
— Quoi donc? un déjeuner? mais, reprit le comte, non pas d'un ton plus calme, mais plus lent et en se rapprochant du lit de la comtesse, mais, et je n'ai pas besoin de vous l'apprendre, un duel entre deux hommes aussi haut placés dans l'opinion que le duc d"Orléans et moi, va fairede l'éclat, beaucoupd'édat à Versailles, à Paris et partout. Prévoyons tout . car tout est à prévoir en pareille occasion. On se demandera le cause de ce duel, et fort aisément on la connaîtra... Il sera bientôt public que nous nous serons battus, le duc et moi, pour une jeune femme, pour une Anglaise arrivée récemment, et eufln pour cette actrice dont la beauté a ému d'admiration toute la cour... Cette jeune femme, poursuivit le comte du même ton confidentiel et en jouant avec la broderie en dentelle de l'oreiller où reposait la comtesse Du Barri, celle jeune femme...
— Eh bien! cette jeune femme?
— Elle n'est pas ma maîtresse.
— Non... ensuite?... ne se bat-on que pour sa maitresse? Si c'est là où vous voulez en arriver...
— Non, sans doute... Vous ne me laissez pas achever.
— Achevez donc !
— Vous comprenez que, si elle n'est pas ma maîtresse et qu'elle ail été, par le fait d'une foule de circonstances indépendantes de sa volonté, la maîtresse de plusieurs autres... mon dévouement chevaleresque à son endroit, vous en conviendrez, devient... devient un peu... un peu ridicule... Je ne recule pas... mais... mais...
— Ah! que dites-vous là?... quels scrupules sont les vôtres, cher comte !
— Non... je suppose... j'admets le cas, sans doute peu probable... je vous consulte enlin... je veux bien être un soldat... mais non représenter une armée... ce serait trop fat à moi î... et je ne suis pas assez téméraire...
— Vos suppositions sont injustes, trancha la comtesse, sont vraiment injustes. Mais cela sent bien son Versailles! Je le disais toujours au feu roi : — Mon bon Louis, il n'y a que toi et moi de décents à Versailles. Monsieur le comte," reprit dun ton sérieux la comtesse, il faut que vous sachiez que celte jeune et digne femme... Après tout, vous m'ennuyez, mon cher comte , avec toutes vos précautions... Est-ce que le dernier de ses amants, si elle en a eu plusieurs, n'a pas été le prince de Galles, l'héritier présomptif? C'est un beau-pavillon... qui couvre toutes les marchandises! acheva la comtesse.
— Encore une fois adieu, belle comtesse, vous aurez de mes nouvelles ce soir... Cette épée !...
Par un mouvement machinal le comte la lira hors du fourreau.
Un éclat de rire bruyanl el jeune sortit de dessous la couverture, et il fut suivi de l'apparition radieuse de la jolie tête que le lecteur connaît déjà.
Le comte abaissa la sienne sur sa poitrine, comme s'il allait encore se rendormir.
— Eh quoi!... c'est tout ce qu'il put dire d"abord.
Les rires continuèrent et redoublèrent même, car madame Du Barri n'épargna pas non plus sa gaieté longtemps comprimée.
— Vous, madame! dit le comte confondu des pieds à la tète.
— Moi-même, monsieur le comte.
— Elle-même, qui, vous voyant endormi hier dans la nuit, a profité d'un éclair de temps, du moment fugitif où elle était seule pour fuir le duc, sortir de chez vous, de chez vous qui la gardiez si bien, pour rentrer à Luciennes.
Le comte d'Estaing,en s'essuyant le front comme après un de ses immortels combats sur mer :
— Je ne vous en veux plus pour m'avoir laissé raconter jusqu'au bout ma déconvenue... La fin est trop belle... Cependant vous méritez bien une punition pour avoir ainsi torturé ma situation déjà si horriblement difficile.
— Infligez-la, infligez-la tout de suite cette punition, dit la comtesse en tendant sa joue et en faisant avancer celle de Mary Robinson.
- Le comte embrassa les deux favorites royales, et sa
colère s'évanouit entre ces baisers, deux baisers qu'il a élè rarement donné à un homme d'obtenir dans sa vie, eùl-il été Louis XV lui-même.
— Je me retire, dit ensuite le comte, je retourne à Versailles.
— Non, j'ai besoin de vous, comte, pour un certain travail dont vous vous acquitterez mieux que personne... Comme je vous l'ai dit, j'envoie décidément, ce matin, à M. de La Luzerne, l'ambassadeur de France à Londres, le billet du prince de Galles : or,je ne puis le lui adresser sans l'accompagner de quelques lignes bien nettes, bien frappées, qui le mettent au courant de l'affaire et qui lui disent ce que nous attendons de son intervention. Vous m'avez comprise, cher et excellent comte, qui ne dormez pas toujours. Passez donc dans ma bibliothèque. Ecrivez à La Luzerne, et attendez-nous pour nous lire à toutes les deux votre chef-d'œuvre diplomatique; nous nous lovons à l'instant, aussitôt que vous aurez le dos tourné. Allez donc, beau comte, et ne vous retournez pas.
La comtesse appela, tandis que le comte se dirigeait vers la biiiliotbèque.
— Zamore! Zamore!
— Madame...
. — Donnez-moi mes bas.
Le comte élait passédans la bibliotbè((ue de madame Du liarri.On y voyait quatre tableaux de Vien, le Hapbaèl du temps (grande réi)ulalion qui aurait besoin d'être rentoilée
Jiujourdhui). cl des dessus de porte fort reiiianjuables par Drouel, i'auleur de l'admirable portrait de la comtesse.
Le statuaire Vassé avait taillé les deux figures de marbre placées aux deux bouts delà bibliothèque; l'une représentait l'Amour, l'autre, un masque à la main, représentait la Fourberie. Pourquoi ces deux allégories dans un endroit pareil? Qui le sait? qui peut même dire pourquoi il y avait une bibliothèque à Luciennes? — Sur les étagères et sur des piédoucbes d'ébène s'étalaient des groupes allégoriques par Goutières, un maître dans l'art de tordre, d'animer les métaux.
La favorite de Louis XV avait donc sa bibliothèque à Luciennes, comme elle y avait une serre chaude et une ménagerie. Cette bibliothèque, si étonnée de se trouver là, n'était pas grande, à la vérité, et il est diflicile de risquer les titres mêmes des livres qu'elle renfermait. Les moins décolletés, qiî'on juge des autres, étaient la Beligieuse de Diderot, les poésies de Boufflers, de Piron , la Pucelle de Voltaire, le Portefeuille (Tun dragon , les Contes de La Fontaine, de Voisenon et de Gréeourt. Par un raflînemenl qui n'étonnera personne, madame Du Barri les habillait d'une reliure somptueuse; elle les couvrait de soie et de velours, elle les parsemait de nacre et de perles fines, sans oublier de broder sur le manteau de chacun de ces livres damnables son chiffre et sa couronne de comtesse. Ils étaient de sa maison comme sa livrée. Elle
— 1-il —
ajoiilii même à ce luxe, nous n'osons pas dire royal, un lu\e qui a fini par donner à ces livres une valeur extraordinaire aux yeux des amateurs des collections curieuses. Elle inséra dans les pages de ces livres, aux belles marges, au lieu des gravures qui leur étaient propres, les dessins originaux d'après lesquels ces gravures avaient été faites, c'est-à-dire des pastels de Boucher, de Chardin, de Lancret et de Watteau , ce qui porta le prix de quelques-uns de ces livres à des sommes coupables. A ses heures de loisir, la souveraine de Luciennes, couchée sur un divan, entourée, enveloppée, couronnée de petits Amours jioints par Boucher, les pieds dans ses mules de satin rose, pouvait, en attendant son esclave couronné, lire Zaclig ou Candide dans un exemplaire de dix mille francs.
La tempête révolutionnaire n'a pas dispersé tous les feuillets de celle bibliothèque de perdition, très-juslement appelée dans la librairie curieuse : Bibliothèque infernale.
Aussitôt que le comte fut installé dans la bibliothèque, les deux dames quittèrent le lit, et, après avoir noué quelques rubans à leurs cheveux, elles songèrent à faire une rapide toilette du matin.
Blonde et rose, madame Du Barri avait fait tapisser rn velours bleu, contraste ex(juis, cette chambre à coucher dont tous les Fueubles se nuançaient de celte couleur tendre et céleste. Le plafond était de Briard; il représentait le bonheur "des champs dans toute sa poésie.
Quand le soleil éclairait l'apparlement de ses rayons, dépouilk's de leurs angles en passant à travers un nuage de rideaux, quand il entrait comme un brouillard d'or, on devait se croire dans la grotte diaphane de quelque ondine.
C'est dans cette chambre à coucher que madame Du Barri emportait le consentement de Louis XV à toutes les demandes de grâces et de pensions moins bien accueillies ailleurs, et qu'elle osait lui dire à propos d'une cuisinier nouveau qu'elle ne voulait pas garder, quoique excellent, parce qu'il ressemblait au duc de Choiseul : Sire, fai renvoyé mon Choiseul; quand renverrez vous le vôlre? Dans cette chambre, si riche en meubles d'ébène, de bois de rose et d'ivoire, en tableaux et en porcelaines, les clous ordinaires, employés par les tapissiers, coûtaient, dit-on, cent francs la pièce.
Dans de simples peignoirs bariolés, mais on sait quelle tournure avaient ces peignoirs créés, plissés par Watteau, ce costumier inimitable; madame Du Barri et mistress Robinson allèrent trouver le comte qui les attendait à la bibliothèque.
— Ah! voyons votre lettre à notre ambassadeur, monsieur mon premier secrétaire, dit-elle au comte; voyons ça !
Le comte passa à madame Du Barri la large feuille de beau papier ministre, sur laquelle il avait écrit déjà presque en entier l'exposé de l'affaire du billet de cinq cent mille livres.
Madame Du Barri le lut tout li;uit, tandis que son amie écoutait le contenu de cette pièce si importante. Elle lut donc :
« Monsieur l'ambassadeur,
» J'ai l'honneur de soumettre aux lumières si vives de » votre intelligence et à l'impartialité si hautement » reconnue de votre justice une question que vous troii- » verez peut-être, vous si occupé en ce moment de bien » graves affaires d'État, un peu trop légère et d'un » intérêt au-dessous de la haute mission que vous rem- » plissez à Londres, et, permettez-moi de le dire, » monsieur l'ambassadeur, à la satisfaction du souverain » comme à Thonneur, comme à la gloire du pays... »
— Ouf! s'écria madame Du Barri après l'émission de cette première phrase qui l'obligea à ouvrir son peignoir afin de respirer; ouf! ouf! répéta-t-elle.
Et parcourant les lignes qui suivaient, elle ajouta :
— Mais, d'Estaing, c'est d'un sublime à crever que toute ta lettre. Jamais, non, jamais, l'ambassadeur ne la lira jusqu'au bout, et alors notre pétition est flambée. Tu as trop mis de manchettes brodées cl de jabots à cet habit-là.
— Cependant, un ambassadeur..., murmura le comte.
— Il n'y a pas d'ambassadeur qui tienne! Est-ce que
— Ui —
je n'écrivais pas aux ministres plénipolenliaires et aux ambassadeurs, moi aussi, dans mon bon temps? J'y allais, mazetle, plus franchement, plus rondement que ça ; et ils me comprenaient très-bien, et ils me répondaient haut la main. Passe-moi ton plumeau, et tu vas voir comme je vais lui nettoyer une paire de phrases. Et, tout en écrivant, madame Du Barri lut la lettre suivante, destinée à M. de La Luzerne :
« Mon cher ambassadeur,
V Voila de quoa il s'aji et pourquoa je met la min a » la plum le prins de Gâle (un joli nom pour un prins) le » prins de Gale donc a cnjolé une petite fàme bien gen- » tiye a laquell comme qui dire par manière de cadô il » a dôné une saume de cinque cent mile livre non pas en ^> -argent blan mais an papié ce ce papié qui é cose que y> la petite fàme et a Paris a ste heure et a Lucienne ché >» moi.
» Le prins de Gale il paré é comme les prins de ché » nous il se fait bigreman tiré la manche pour acquité » ses memoirs vous lui rafraichiré la sienne quant allégar » du bile que je vous fais pasé et quil a jusquisi fai sour- >' doreil pour payé et que pourtant il fô lui faire payé » qùoûte qui qùoûte. Y dira non vous dire oui mon cher » la Luzerne je pri cet affairàqueur é je veu an saurlir a >■ ma gloire j"atan tout de vot comjjlaisans cdc Tefé de
» vo bon souvenir pour vot gouvern je vous dire que se » prins de Gale (un joli nom) e cuirassé sur les uissier » recort é jan de justice il fôdra donc amployé de moyen » plu pouavré viz-à-viz du mosieur...
» Si corne je nan dont pa vou vou fait payé de se drùl » déposé la saume ché mon banquié a Londre que é » M. Quatt ils écrive labà otrement se nom mais sa ni » fai rien.
» M. Quatt Leyssestére escùare ou a peu près il me » fera pasé la somme avec les six millions qu'il doua » m'envoyé dans quelque jour je suis cher M. de la » Luzerne
» vot servant é toujours vof.
» amiedévouhé (1). »
(1) La pièce suivante, que nous exposons comme la lettre riflessus dans toute sa nudité grammaticale, appartient à la colholion de M. le nsanjuis de Dolomieu :
« Du Pont-aux-Dames, le 17.
» J'ai reçu votre lettre monsieur et je suis très sensible a tout » ce quelle contient d'obli{jant je prie M. du Fouga qui vous s remetra ma lettre de vouloir bien ce charcber de retirier tous » les mois la sôme que vous me mandez de voir me revenir que » jenverai ensuite rctiicr clicz lui lorsqu'il ne cera plus a paris » jenverai toutbonement chez vous on côme vous le di'.cs je tirerai > des mandats s'y jen et besoins.
« Du Dabi, a
Fir* DU PRKMIKR VOLUME.
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