Pérégrine
— Ah! vous voilà, Shéridan! dit gaiement le prince de Galles, heureux de faire sentir au courtisan Brummell, dont il était mécontent, que le courtisan récemment disgracié lui causait du plaisir à voir, ce qui, en termes de cour, s'appelle donner un coup de poignard entre les côtes.
— Je vous remercie de cet accueil, répondit Shéridan; vraiment il arrive bien pour compléter la bonne chance de ma journée. J'ai eu aujourd'hui les dés et les caries.
— Et que vous est-il donc arrivé de si heureux , s'in-
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forma Brummell, quand il est encore desibonne heure? Ce ne peut être, si je ne suis pas trop indiscret, qu'une de ces félicités que la nuit commence et que le jour termine.
— C'est précisément une de ces félicités-là, monsieur Brummell.
— On ne demande pas le nom de la dame...
— Ah! Brummell... Brummell!... fil le prince; là est l'indiscrétion. Prenez garde.'
— Mais non! mais non! mon prince, repartit Shéridan, je puis dire à M. Brummell le nom de ma Danaé. Elle est un peu vieille, c'est vrai, mais elle est fort bavarde. Elle s'appelle la chambre des communes.
— Ah ! très-bien ! très-bien î dit eu riant le prince, qui ajouta : Mais, en effet, il y avait cette nuit à la chambre une séance fort intéressante. On a dû nommer les trois commissaires auprès de la chambre des lords.
— Quels sont-ils? demanda Brummell.
— Fox, Burke.
— El le troisième?
— Moi, mon prince.
— Mes sincères compliments! s'écria le prince en s'emparant de la main de Shéridan, mes bien sincères compliments! Je félicite aussi la chambre de son choix. Difficilement elle en eût fait un meilleur.
— Je la félicite également, dit Brummell dont le sourire forcé eut bien de la peine à se dessiner sur ses lèvres
froides et ironiques. Vous allez donc poursuivre à outrance ce pauvre Warren Haslings devant la chambre des lords? ajoula-l-il.
— Ce grand criminel, vous voulez dire, repartit Shéridan.
— Grand criminel!... grand criminel... entendonsnous : cela dépend de la manière de voir.
— Comment! cela dépend de la manière de voir, quand toute l'Angleterre est émue des exactions et des brigandages de cet homme qui a volé, pillé, égorgé l'Inde et ses habitants, qui vivait publiquement dans un palais comme un satrape?
— J'aime assez les satrapes, moi! dit tranquillement Brummell, et, si j'étais sûr qu'ils portassent des ongles longs et qu'ils eussent l'habitude de se laver les mains, je ne mettrais pas, je l'avoue, de bornes à mon estime pour eux.
Il laissa ensuite tomber sa phrase dans un murmure où roulaient ces mots :
— Mais oui... j'aime beaucoup les satrapes... Satrapes! satrapes... ne l'est pas qui veut.
— Cependant, mon cher Brummell, reprit à son tour le prince, vous conviendrez qu'il a mérité de passer en jugement... et qu'il mérite également de subir une punition éclatante... Donc, Shéridan a raison de laisser voir la figure étonnée qu'il nous montre en ce moment... et vous, Brummell, vous n'avez pas raison de prétendre...
Briimmell, sans se laisser déconcerter, reprit :
— Mais, enfin, détaillons les crimes nionstruenx de Warren Hastings, et voyons si ce sont véritablement là (les crimes.
— Comment! si ce sont véritablement des crimes! repartit Shéridan. El les trésors qu'il a amassés?
— Première question, repartit Brummell. A qui appartenaient ces trésors?
— A qui?
— Oui, à qui?
— Mais au peuple, ù qui Warren Hastings les a dérobés.
— Il n'y a pas de peuple dans l'Inde! Des gens jaunes et maigres qui vivent de riz, de racines et de fruits; quels trésors voulez-vous qu'ils aient à se faire dérober?
— Et l'impôt? dit Sbéridan, l'impôt mis par Hastings sur toute chose qui se boit, qui se mange, qui se touche, qui se respire?...
— L'impôt, ce sont les nababs qui se l'appliquent.
— Eh bien, Warren Hastings a volé les nababs.
— Qui sont eux-mêmes des voleurs, sîV Richard ! Il n'aurait donc volé que des voleurs : c'est œuvre pie. Allez! allez ! ses prétendus crimes, comme je le disais...
— Et les temples qu'il a dévalisés? s'écria Shéridan,
— Bon! il aura volé des brahmes qui volent tout le monde, jusqu'à Dieu exclusivement : on accuse Warren Hastings, je le sais, d'avoir éventré des pagodes, des
divinités indoues, et d'avoir fait sortir de leur ventre par celle ponction sacrilège des torrents d'or et de pierres précieuses. Le grand mal de faire rendre gorge à des dieux receleurs! h des divinités taillées en coffres-forts! allons donc ! Et puis, il me semble que nous tournons beaucoup à la vertu depuis quelque temps, surtout quand il s'agit de l'Inde. Londres est d'une moralité formidable à distance. L'intervalle de la mer donne des proportions colossales aux fautes et à la répression. Trop vertueux! trop vertueux! c'est d'une monotonie à faire regretter les soupers de Néron et ]fs nuits rouges de Sardanapale, continua Brummell. J'aime Warren Hastings, parce qu'il est venu rompre le sommeil de cette monotonie, oui ! il est mon homme : quand des seigneurs d'Angleterre, d'Ecosse ou d'Irlande, mangent petitement les revenus de deux ou trois fermes, ou font leurs maigres délices de deux ou trois mille livres sterling de revenu, lui, Warren Hastings, a dit : Je veux un monde entier pour vivre au large; je prends vingt peuples pour domestiques ; des rois brodés d'or et de perles seront mes valets de chambre; des princesses feront ma cuisine; dans mes écuries de marbre, au lieu de chevaux gronderont cent cinquante éléphants; j'irai à la chasse aux tigres; ma vie sera le rêve des autres; leur idéal, mon existence de tous les jours; et le bonheur, qui ne donne par-ci par-là que quelques envieux, me créera à moi un continent entier de jaloux; on me maudira d'un
pôle à l'autre; et moi, au-dessus de l'envie, au-dessus de la haine dont je me ferai deux oreillers, je m'endormirai dans un hamac de soie au bruit de celte tempête d'exécrations devenue nécessaire ù mon exceptionnelle existence. Si je n'élais Georges Bryan Brummell, je voudrais être, je vous jure, Warren Haslings!
Pour toute réponse ù cette sortie éloquente, Shéridan tira gravement sa montre et regarda l'heure avec une lenteur calculée, ce qui, dans tous les pays du monde, est une grossièreté. Ici, la grossièreté devenait une impertinence, car elle iwenait la place de la réponse qu'ap" pelaient les dernières paroles de Brummell.
Brummell tourna habilement celte impertinence à son profit, en disant aussitôt à Shéridan :
— Je vous remercie de me remettre en mémoire un plaisir et un devoir, en me rappelant qu'à l'heure qu'il doit être je me suis précisément promis d'envoyer à Warren Haslings, dans sa prison, un souper de mon choix, afin de lui témoigner le regret où je suis de ne pas l'inviter à ma table.
— J'ai le droit, mon cher monsieur Brummell, répondit Shéridan , en ma qualité de commissaire de la chambre des communes, d'exiger qu'on ne fasse parvenir au prévenu aucun paquet susceptible de renfermer quelque avis important. Tenez! voilà un laissez-passer, ajouta Shéridan, qui écrivit vivement quelques mots au crayon sur une feuille de ses tablettes. Voilà un mot
par lequel je vous autorise à envoyer votre souper à Warren Haslings.
Sans loucher à ce permis dérisoire, Brummell salua d'un sourire hautain l'orateur et l'homme d'esprit dont il était l'ennemi éternel, et, après avoir serré la main du prince de Galles, il quitta Carlton-House, où il n'était pas très-satisfait, comme on le présume, d'y laisser l'ami et le défenseur de la favorite tombée, quoique au fond il la crût tombée si bas qu'elle ne se relèverait plus. N'importe ! Shéridan si bien reçu, Shéridan rentrant chez le prince avec l'autorité d'un succès politique, Shéridan l'inquiétait. Enfin il s'en allait fort mécontent de lui, du princes de Galles et de la destinée.
— Je ne suis pas fâché, dit aussitôt Shéridan, quand Brummell fut parti, de vous parler un instant sans témoins.
— Un secret?
— Oui... ou h peu près.
— • Un secret... heureux? demanda le prince.
— Non, mon prince, non î
— Dites-moi tout de suite alors... car miss Avenel ne tardera pas à revenir pour déjeuner, et sa présence peut-être gênerait...
-— Je ne vous ai pas caché les sacriflces énormes, dit alors Shéridan, que j'ai été forcé de faire pour devenir acquéreur pour un tiers et directeur du théâtre de Drury-Lane...
— Je les connais, dil le prince, aussi mes amis el moi, vous le savez, nous nous sommes toujours personnellement intéressés au succès de celte exploitalion.
— Je le sais, el c'esl celle haute protection de voire part qui m'a soutenu dans les combats de tout genre que j'ai eusà livrer contre des prétentions parfois bien inintelligentes el bien sordides. Je suis fier d'avouer aussi que les plus beaux bénéllces de mon entreprise ne sont dus qu'au concours de l'aristocratie anglaise dont vous èies l'auguste chef. Mais voici venir les jours mauvais après les bons. Drury-Lane perd de sa prospérité. J'ai examiné hier mes comptes de l'année, el j'ai vu avec elTroi que je louchais à une perte si grave el si certaine, que tous les expédients du monde ne me sauveront pas, j'en ai peur, d'une faillite éclatante.
— Que dites -vous là, Shéridan? Mais ne vous alarmez-vous pas un peu vile?... Votre imagination si prompte...
— Non, prince; les chiffres sont là; el les chiffres n'ont pas d'imagination.
— Pourtant, votre théâtre est toujours en faveur...
— En apparence.
— Il est suivi.
— Beaucoup moins qu'il y a quelques mois.
— Mais je le vois toujours plein cependant chaque fois que j'y vais.
— Billels donnés, mon prince ! billets donnés. Croyeznjoi, la posilion n'est pas bonne.
— Et quel moyen imaginez-vous pour sortir d'embarras ?
— Jusqu'ici je ne vois pas trop...
— Cependant, mon cher directeur, en me confiant celle posilion, vous avez sans doute pensé, et je vous en remercie, que je pourrais vous venir en aide... Dites-moi comment...
— Je ne doute pas, mon prince, que, si vous le pouviez, vous ne le fissiez de grand cœur, mais ce n'est pas dans l'intention de vous imposer un sacrifice importun que je suis venu vous dérober quelques instants. Mon but, et il est déjà assez triste, est de vous prévenir que le théâtre de Drury-Lane pouvant d'un moment à l'autre être saisi....
— Saisi!..".
— C'est un mot, prince, qui se trouve dans tous les dictionnaires anglais.
— Et même de poche, ajouta le prince de Galles.
— Saisi et vendu, surajouta Shéridan, qui, à cet endroit intéressant du dialogue, regarda la pendule et s'assura que llieure habituelle où se montrait l'agent spécial chargé d'apporter au prince sa pension ne tarderait pas à sonner. Oui, saisi et vendu, répéta mélancoliquement encore Shéridan, qui jouait aussi bien la comédie qu'il l'écrivait. Dans ce cas lugubre et prévu, je prévois aussi
que !e mobilier du Uiéàlre sera vendu à l'encan : mon lionneur et mon devoir sont de vous prévenir, prince, que les meubles placés par votre tapissier dans votre loge, ainsi que ceux qu'ont fait placer dans leurs loges vos nobles amis, subiraient le sort funeste des miens, si la justice les y trouvait, el elle ne manquerait pas de les y trouver. J'accourais donc vous dire qu'il importait que vous et vos amis les fissiez enlever à bref délai, ou que vous m'autorisassiez à les faire enlever moi-même à votre place. Voilà, prince, le secret de ma visite et de notre entretien.
Le prince se prit à réfléchir quand Shéridan eut cessé de parler.
Ce temps qu'il donne à la réflexion, nous l'emploierons à fournir au lecteur un détail de mœurs contemporaines, détail assez peu connu et qui mérite de l'être. Alors comme aujourd'hui les princes et les gentilshommes qu'ils honoraient de leur intimité cultivaient tendrement cette fleur brillante, mais sans parfum, qu'on appelle l'actrice; et le jardin où elle croît et s'élève, c'est-à-dire les coulisses, les attirait chaque soir. Outre leurs loges sur le tliéàlre, ils avaient aussi, tout comme s'ils eussent été des acteurs, leurs loges dans les théâtres, particulièrement au théâtre de Covent-Garden el à celui de Drury- Lane. Ces loges étaient de petits salons fort délicatement meublés et plus richement meublés souvent que les salons des hôtels de Leurs Seigneuries, et, pour le dire en pas-
sanl et sans sortir de noire sujet, le mobilier anglais n'existe pas : il est encore à l'élal primilif de projet. A part quelques lords qui ont vécu à Paris, Leurs Seigneuries sont logées comme des bourgeois du temps d'Henri IV chez nous, si toutefois ils sont parvenus à ce degré de civilisation. Dans ces loges-salons de Covenl- Garden et deDrury-Lane, les genlilshommes buvaient et causaient après le spectacle, souvent môme pendant le spectacle. Encore habillées de leurs costumes de théâtre, les actrices se rendaient d'une de ces loges à l'autre; et l'on juge si les corridors étaient alors animés, si les escaliers devenaient des échelles de soie par où montaient el descendaient sans cesse l'intrigue, l'amour, le scandale, l'ivresse et tous les dérivés de ces passions factices qu'allument la soirée, la musique, le bruit el la chaleur des lampes. Or, ces loges-boudoirs, nous le répétons, étaient de gracieux musées dont il est facile de se former une idée par les loges de nos actrices en vogue dans les théâtres actuels de Paris. Voilà ce que Shéridan voulait sauver du feu de la saisie dont il accourait se dire menacé au prince de Galles.
Après avoir beaucoup réfléchi, celui-ci dit à Shéridan : — Mais il me semble, mon cher poëte, que vous m'avez dit tanlôl, en me parlant des vicissitudes de votre théâtre de Drury-Lane, qu'il allait beaucoup mieux il y a quelques mois; que s'est-il donc passé de particulier depuis quelques mois pour qu'il en soit arrivé aujourd'hui à l'état déplorable dont vous me parlez?
— La prospérité d'un théâtre est cerlainemenl une chose chanceusCj répondit Shéridan; pourtant il existe quelquefois, mon prince, une cause visible à sa décadence et à sa ruine.
— El vous la connaissez, celle cause? demanda le prince.
— Je crois du moins la connaître.
— El vous supposez que c'est...?
— Une actrice dont le talent avait apporté la vogue à Drury-Lane,répondilShéridan,ful forcée, par des motifs... des molifs inutiles, je crois, à rappeler ici, de quitter brusquement l'Angleterre pour se rendre sur le continent.
Le prince de Galles ouvrit pensivement les yeux et dirigea ses regards sur le front de son interlocuteur dans l'embarras, et il les laissa pendant quelques minutes dans celle fixité tranquille.
— Celle actrice..., balbutia Shéridan, celle actrice... eh bien ! depuis son départ... la foule a abandonné peu à peu mon ihéàlre pour se porter ailleurs... Aussi celle actrice...
— Pourquoi ne revient-elle pas? demanda vivement le prince de Galles sans nommer seulement mistress Mary Robinson.
— C'est que ses meubles, ainsi qu'il en arrivera peutêtre autant bientôt à ceux de mon théâtre, ont été vendus; c'est que ses chevaux el ses voitures ont été vendus
aussi; c'est que, ruinée comme elle l'est de fond en comble depuis qu'elle a été forcée de quitter sa profession, elle ne pourrait guère rentrer dans Londres sans rougir de l'état de dénûment où elle se trouve réduite. Et voilà pourquoi, continua Shéridan, craignant de trop peser sur ce point délicat, qu'il n'avait que trop indiqué au prince de Galles, voilà pourquoi je vais me voir forcé de vendre bientôt ma part de Drury-Lane, et pourquoi je viens vous dire de sauver vos meubles de cet incendie qui me menace.
— Eh ! mon Dieu ! reprit le prince, qui vint de luimême alors à parler du billet, puisque vous avez touché à cette pénible affaire...
— Sans le vouloir, mofi prince, et je serais fâché... Le prince en souriant :
— Voulez-vous avoir une idée des oppositions qui rongent chaque mois le douzième de ma liste civile avant même qu'il me soit remis ?
— Je sais, mon prince, que votre pension...
— Je veux que vous sachiez au juste, Shéridan, à quoi elle se réduit quand elle m'est apportée.
Le prince sur ce propos ouvrit le secrétaire; il prit dans une corbeille une liasse de papiers, couverts d'une ('criture fine et que des huissiers vendent plus cher que les autographes de Pope et de Newton.
— Je ne vous lirai pas ces insipides chiffons que, du reste, je ne lis jamais moi-même, mais le résumé que
m'en fait chaque mois mon intendant aQn de me tenir au courant de mes affaires. Voici le tableau des oppositions afférentes au mois de mars où nous sommes; afférentes! c'est le terme favori de mon intendant : afférentes! ! Parcourez un instant avec moi ce tableau autrement vrai que tous les tableaux de Raphaël.
El le prince de Galles lut :
« Doit sur opposition Sa Gracieuse Altesse à Daniel Cox pour fournitures de gants, la somme de trois cents livres, laquelle, jointe à la somme de cent livres pour frais de poursuite, s'élève aujourd'hui à celle de quatre cents livres (10,000 francs). »
« Doil sur opposition Sa Gracieuse Altesse à William King, marchand d'oranges, pour fruits fournis à la femme de chambre de miss Lucy Avenel, la somme de deux cents livres (o,250 francs). »
— Se douterait-on, mon cher Shéridan, qu'une femme l)ût manger tant d'oranges?Et quand j'y songe, toutes les maîtresses que j'ai eues ont eu pareillement celte passion des oranges. El les vôtres, Shéridan?
— Les miennes aussi, mon prince.
— C'est fort triste. Cela tient à l'amour que nous leur inspirons? Passons à un autre article.
« Doil sur opposition Sa Gracieuse Altesse à M. Joshua Cramer, miroitier, la somme de mille livres sterling, pour la fourniture des glaces qui ornent la salle de concert du Pavillon, à Brighton. n
— Mille livres et un pareil affronl î répéta le prince de Galles avec une colère qui lui fil serrer les poings» mille livres! (25,000 francs.)
— C'est cher, en effet!...
— L'affront est encore plus cher ; mais j'ai juré qu'on n'entrerait plus au Pavillon sans une permission expresse signée de ma main. Vous ignorez pourquoi celle défense; voici pourquoi. Cet infâme miroitier Cramer, s'impatienlant de ne pas être payé des glaces qu'il m'a vendues pour mon pavillon de Brighlon, a osé écrire avec de la craie sur chacune de ces glaces : non payées! « unpaid. » — Un miroitier... se permellre !... Est-ce que cela se paye, d'ailleurs, un miroitier? —Payez-vous votre miroitier,, Shéridan? Non, n'est-ce pas?
— Jamais, mon prince.
— J'en étais sûr !
Le prince continua :
« Doit sur son opposition Sa Gracieuse Altesse à Thomas Babington, marchand de porcelaine du Japon et de Chine, la somme de douze cents livres sterling pour avoir remplacé, depuis trois mois, les pagodes el les magots cassés au pavillon de Brighlon par Son Allesse, soit en ce qui concerne ceux qui remuent la tête, tirent la langue et tournent les yeux, soit en ce qui concerne ceux qui ne remuent rien du tout. »
— Douze cents livres, de magots cassés au pavillon de Brighlon ! s'écria Shéridan, douze cents livres (50,000 francs)!
— Cela vous étonne?
— Beaucoup... A quel usage pouvez-vous les employer?
— A les casser.
— Vous-même?
— Non... j'y aide bien un peu, mais voici la principale cause de celle deslruclion formidable, et par suite celte dépense fabuleuse de magots. Miss Avenel est parfois, dans nos discussions privées, d'une colère si orageuse qu'elle s'en prend à tous les objets qui se trouvent à sa portée; malheur à ceux qui tombent sous sa main ! Il sera tombé beaucoup de magots sous sa main dans nos dernières querelles de ménage à Brighlon ", et M. Thomas
* « Si l'extérieur du Pavillon royal^ i dit M. le comte de La Garde dans son charmant ouvrageintitulé Brighton; « m'avait paru « d'une construction bizarre, le goût fantastique de sa décoration )) intérieure me frappa bien autrement. Le salon, la salle à manger, » la galerie, resplendissaient d'or et de couleurs vives; mais ce qui, » dans une résidence royale européenne, excita mon étonnement, s fut de voir une minutieuse imitation du luxe et des décors de la » Chine. Rien n'y semble avoir été omis; les nuances étranges, les » tentures, les dessins baroques, la forme des meubles en laque, » en bois de cyprès et de laurier, qui répandent de doux parfums : a sur des consoles en bois précieux, curieusement sculptés, unepro- » fusion de jîorcelaines, de vases en jaspe, en ivoire ; au jtlafond, » des dragons d'une grandeur gigantesque, soutenant des lustres > énormes, dont la forme imite la fleur de lotus, emblème de la » perfection; sur les murs de la galerie des peintures variées re- » présentant les habitants de la Chine dans le costume de leurs di- » verses professions, depuis les mandarins civils et militaires, que
Babingtori; l'excellent liomme, en aura profilé pour me faire payer une note de douze ccnis livres ( 30 niilkî francs).
'( — Doit Sa Gracieuse Altesse, reprit le prince de Galles, à Alexandre Grégory, dix mille livres sterling ( £30,000 francs ) pour trois chevaux et deux jumenls arabes de la plus belle race qui soit au monde et dont les preuves généalogiques ont été faites devaiil experts. »
— J'avais cru jusqu'ici, interrompit Sliéridan, que l'homme était la plus bejle race du monde; mais, comme je n'en vois aucun qui vaille deux mille livres sterling, je change d'opinion à cet égard. C'esl payer un peu cher l'avantage de monter des chevaux arabes.
— Les monter! que dites-vous donc là? Les monter! Mais personne ne peut les monter!
— Donner dix mille livres pour des chevaux que personne ne peut monter! avouez, mon prince...
— J'avoue que je suis fier de les posséder dans mes
I) distingaenl les diffcicnfcs sortes d'animaux l)ro(lc.s sur Iciii-s robes » de soie, jusqu'aux ouvriers velus de simples tuniques de nankin; w depuis la fcniine du pcujde aux yeux bridés, aux lèvres gonfléis, » jusqu'à la jeune élégante, au visage couvert d'une épaisse coucbc » de carmin, et supportée à peine par ses petits pieds dont la di- > mension détermine souvent la valeur d"unc fiancée; dans les » cabinets, des tableaux retraçant les vues des environs de Pékin, » ou bien des pagodes ornées de sentences de jioëles les plus célè- » bres; tout, jusqu'aux lapis, retrace avec une précision scrupu- B leuse une résidence impériale chinoise. » Pages 196 et 197.
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écuries... Seulement je ne possède pas mes écuries.
— Ceci est plus étonnant encore et complète l'acquisition. Mais comment... ?
— Écoulez plutôt, mon cher Shéridan :
« Doit sur opposition Sa Gracieuse Altesse à Samuel Bateman, entrepreneur architecte, la somme de trente mille livres sterling (750,000 francs), pour avoir fourni marbres, porphyres, granits, bois de chêne, cèdres et autres matières de prix destinées aux écuries du pavillon de Brighton et que, par arrêt de justice, leditBaleman a obtenu de reprendre faute de payement à effectuer par Sa Gracieuse Altesse. Mais, sur nouveaux arrangements pris entre elle et Samuel Bateman, il a été convenu qu'il garderait en gage lesdiles écuries et sous scellé jusqu'au nwis de mars de celte année, sauf à lui ensuite à en disposer comme il l'entendrait, toujours faute de payement de ses granits, marbres, porphyres, chênes, cèdres et autres Diatières précieuses. »
— Eh bien, vous avez entendu, Shéridan?
— Oui, mon prince : ainsi, vous devez quarante mille livres (1,000,000 de francs) pourdeschevauxquevous ne pouvez pas monter et qui sont dans des écuries où vous n'avez pas le droit d'entrer?
— C'est là ma royale position. J'achève, reprit le prince de Galles :
« Doit sur opposition Sa Gracieuse Altesse... »
— Permettez, mon prince, interrompit Shéridau :
pourquoi vous imposeiiez-vous plus longtemps la dou^ leur (le me lire ces mémoires, factures el devis, au tiers desquels hous ne sommes pas encore arrivés? Vous louchez quarante mille livres sterling par mois de liste civile, et je crois que vous avez déjà pour ce mois quarante-trois mille livres à payer! Non-seulement vous ne loucherez rien, mais à la rigueur vous devriez ajouter... Inutile donc de descendre plus avant dans l'abîme plaintif de vos délies.
Allons! dit Shéridan en soupirant el en lui-même, celle providence sur laquelle compte M. l'ambassadeur de France...
~ Vous le voyez, dit le prince, ce n'esl pas de parler de ce billel, qui m'afflige, mon cher Shéridan, c'esl de ne pouvoir le payer. Vous savez si j'eusse désiré...
« Générosité pour générosité, » se dit le député de Sliifford.
— Je le sais, mon prince, et personne au monde n'est {'lus convaincu que moi...
Shéridan jela de nouveau les yeux sur l'émail de la i»endule; il se dit : L'heure est passée et Targenl de la pension n'arrive pas... Cop-ime ce mêlai est né impolenl!
Mais arrivcra-t-il? arrivera -t- il? L'ambassadeur dr France .m'a dil : La Providence fera le reste, jusqu'ici (.Ile li'a fait ni le commencement ni le reste. Oui, je suis convaincu, répéta Sliéridan, que Votre Altesse ne désire rien tant que de payer ce billet dont on ne s'est déjà que trop occupé, mais malheureusement...
— Oui,maismaIheureusemenl...,dil aussi le princede Galles sans terminer davantage sa phrase.
— Mais malheureusement sa bonne volonté échoue devant la difficulté de réunir la somme...
— Oui, de réunir la somme..., répéta encore le prince de Galles qui, se rappelant — si jamais il l'avait oublié, chose douteuse! — que c'était le jour du payement de sa pension ou du moins d'une partie valide de sa pension, éprouva une gêne particulière de la présence de Shéridan à pareille heure chez lui, même après la revue de tous ces mémoires, qui" ne laissaient aucune espèce d'espoir de recouvrement quelconque pour longtemps.
Il crut échapper victorieusement à une position fastidieuse en changeant de position, erreur des malades et des gens obsédés. Mais l'inslincl y pousse. Celui du j)rince l'entraîna à s'asseoir devant le clavecin et à laisser courir au hasard ses doigts sur le clavier d'ivoire. C'est aussi une manière de regarder l'heure. Shéridan eut l'air de ne rien remarquer. Le prince préluda. On sait qu'il était excellent musicien.
— Oh! très-bien! dil à demi-voix passionnée Shéridan; très-bien!
— Voilà qu'il Iroiivc très-bien ce que je joue..., fil le prince loul haul : irès-bien!... irès-bien!... vous nie
iliillPZ.
— Ne vous interrompez pas, prince, je vous en supl>lie !
— J'ai ddcouverl là un joli moyen de le faire partir... Changeons vite de morceau; peut-être serai-je plus heureux celte fois.
— Ahî prince, je vois que vous voulez me combler ce malin.
— Vous combler, et pourquoi? demanda le prince, désespéré de ce nouveau succès musical après lequel il courait si peu.
— Vous me remuez jusqu'au fond du cœur : quelle perfection d'exéculion ! quel sentiment exquis! quelle méthode!... El puis, s'il faut tout vous dire, l'auteur de celte musique... Ah ! prince, ne cessez pas de jouer !
— El quel peut être l'auteur de ce morceau... que Dieu confonde, pensa-t-il, puisqu'il est cause que Shéridan ne s'en va pas !
— L'auteur de ce morceau, prince, c'est le plus beau, le plus doux souvenir de ma jeunesse, de mon adolesl'cnce...
— Allons! je veux à tout prix le renvoyer et j'emploie le charme des souvenirs de sa jeunesse et de son adolescence pour le retenir ici! c'est y avoir la main.
— L'auteur de ce morceau, mon prince, ah ! laissezmoi vous le nommer avec quelque tendresse.
— Nommez-le avec toute la tendresse imaginable... Je ne trouve pas mauvais... mais, ajouta-l-ii mentalement, je trouve admirablement bête de m'être assis ù ce clavecin.
— C'est ma femme qui en est l'auteur.
— Votre femme?
— Musicienne de profession, admirable harpiste, sous le nom (le miss Linicy, avant d'être madame Shéridan. Vous comprenez quelle suave surprise pour moi d'entendre résonner sous vos doigts un air composé par elle!
— Oui, je comprends, Shéridan... je comprends.
— Et j'ajoulerai... j'ajouterai...
— Ajoutez, Shéridan, dit entre ses dents serrées le prince de Galles en écrasant son dépit entre ses doigts et les touches d'ivoire; jouant avec accompagnement de rage.
— J'ajoulerai, mon prince, que l'auteur des paroles, c'est moi.
— Vous, Shéridan?
— Moi-môme.
— Ahî mon Dieu, se dit le prince, à quoi ai-jedonc touché !
Il ne se trompait pas. Shéridan reprit :
— J'étais amoureux à cette époque-là...
— Ah! très-bien... Vous étiez amoureux...
— Nous nous trouvions à Ealh, miss Linley et moi...
La romance suppose que jo rêve avec celle que j'.ulore dans la grollc de Spring-Gardons. Vous savez, la romantique grollc de Spring-Gardens*^
— Oui, je le sais... je sais, Sliéridan...
— La romance commence ainsi :
Sèclic le» |>I<*iir*, ma douce amie.
ï)epuis, je n'ai pins guire coiiiito>c de vers amoureux ; j'ai eu celle ressemblance avec le rossignol « qui développe le charme de sa voix l.mt qu'il veut plaire > à sa compagne : sont-ils unis, il se tail,ihra plus he- » soin de lui plaire. » Pourtant, mon prince, le souvenir de ces sentiments éprouvés au printemps de la vie est si fort dans mon cœur, qu'il me rend la voix, ce qui n'arrive pas peut-èlre au rossignol. Oui, mon prince, je chanterais encore, je le sens, cette romance, si une main amie, complaisante, daignait m'accompagner.
— Sliéridan, quoi! vous voudriez...?
— Je ne veux rien, prince... mais... voire art sublime de jouer... le mien, q«ii est celui d'écrire des vers... ce hasard qui les réunit... Je gagne cinq minutes, se dit Shcridan, si je parviens à chanter et à me faire accompagner... et dans ces cinq minutes l'argent peut arriver. ..
— Voyons, puisque vous le voulez... Quel misérable! me forcer de raccompagner... sa poésie... sa '"♦M7ime...
— Quand vous voudrez, luon prince.
— Je suis prêt... prêta loul, murmura-l-il plus bas. Et Shéridaii, poussant jusqu'au bout celle scène,
scène de bonne comédie s'il en fui, où un importun force l'importuné. à l'accompagner au clavecin, tandis que l'importuné voudrait chasser l'importun... Mais Shéridan chante et le prince de Galles accompagne; écoutons!
Shéridan ne passa pas un couplet, un seul couplet de celte romance, d'ailleurs fort belle, où se trouvent entre autres ces admirables vers :
Askist Ihou how lonjy my love will stay Wlicii ail tliat's ncw ist past? — How lonj, als Dclia, can I say How lonjj my lifc will lasl?
« Pourquoi me demander si souvent combien durera « mon amour? Hélas, ma Délia, comment répondre à » celte question? Sais-je combien de temps ma vie doit » durer encore? »
A peine ce morceau fut-il fini, cl il faudrait le pinceau de colibri de Sterne pour peindre les myriades de sensations fines, nombreuses, multiples, qui coururent sur le visage du prince et du poêle pendant qu'il fut exécuté, que le prince de Galles, comme fou d'impatience et de conlrainle, quitta le clavecin.
— Ainsi, mon cher directeur de Drury-Lane, dit le
prince de Galles en faisant quelques pas vers la porte comme pour voir si miss Avenel ne revenait pas en réalité, pour obtenir par cette diversion que Shéridan songeât à la prendre; ainsi, mon cher directeur, puisque je suis dans la fâcheuse impossibilité absolue de m'actjuiller de cette dette, dont on s'est beaucoup trop occupé, comme vous l'avez fort bien dit vous-même, il ne faut plus songer à relever votre théâtre par le rappel de celte actrice qui a emporté avec elle la vogue de Drury-Lane.
— Cette impossibilité n'est que trop réelle, dit Shéridan, qui se leva comme pour s'en aller, et cela à la très-vive joie de son noble interlocuteur, visiblement plus inquiet et plus agité de minute en minute, toujours en i)ensanl que l'argent de la pension et la demande de Shéridan pourraient fatalement se rencontrer dans son salon. Son cœur disait : Que ce maudit Shéridan ne s'en val-il ! Et pourquoi cet argent ne vient-il pas? Oui : mais fasse pourtant le sort que l'un ne vienne que quand l'autre sera parti !
— Il faut attendre, dit-il à Shéridan d'un ton poli, mais dans lequel son congé était courtoisement enveloppé.
— Oui, il faut alleiidre, se dit celui-ci, qui ajouta presque sur le seuil de la porte : Tenez, mon prince, c'est là précisément ce que j'ai dit tantôt à M. de la Luzerne. Il faut attendre.
— A M. de la Luzerne?... s'écria interrogaliveme'nl le prince de Galles; à i'amiiassadeur de France, ditesvous? Mais...
— Oui, mon prince, à l'ambassadeur de France «jue j'ai vu la nuit dernière à la chambre des communes...
— Vous avez parlé de cette affaire du billet à l'ambassadeur?
Le prince de Galles, saisi au cœur par cette nouvelle dont Shéridan lui avait réservé Téblouissement et l'explosion pour la fin, ramena celui-ci avec force au milieu de l'appartement.
— Non... c'est lui qui m'en a parlé.
L'étonnement du prince ne faisait qu'augmenter.
— Lui... à quelle occasion?... Il est bien étrange*... Un personnage aussi officiel... En vérilé...
— Oh î ce n'est pas officiellement qu'il m'en a parlé, mais officieusement, je puis vous l'assurer.
— C'est déjà trop! c'est déjà trop! grommelsil le prince en arpentant le lapis de son salon.
— A mon avis comme au vôtre, oui, prince, c'est déjà trop; mais que faire à cela?
La demie de deux heures sonna à la pendule.
Il y eut un double tressaillement.
Le prince eut ensuite un mouvement d'imi»atieiice .
— Cet argent! cet argent! murmura-l-il, reste donc en chemin !
Shéridan, qui s'aperçut de ce mouvement mal réprimé, voulut sortir.
Le prince le reliiU par le bras.
Sli-^ridan avait parfailemenl prévu ce second mouvement.
Il resta... mais il se dit aussi : Cet argent ! pourquoi cet argent ne se présente-l-il pas? Aurait-il été entièremont emporté par les oppositions? où est donc cette Providence tant annoncée par M. l'ambassadeur de France?
— Il est inoui, reprit le prince, toujours partagé entre le désir de voir Shéridan lui tourner enfin les talons et le désir non moins vif de voir rentrer sa pension ou son quart de pension, ou quelque chose enfin de sa pension... Il est inoui, dil-il, que l'ambassadeur de France ait osé se mêler d'une affaire aussi délicate, aussi personnelle que celle-là. De quel droit enfin se permet-il d'y toucher?... qui lui a donné mission... ?
— Je crois, prince, qu'il n'aurait jamais osé de luinjème se mêler de celle question toute personnelle, comme vous le dites si sagement, entre vous et mistress Mary Robinson...
— Kh bien! alors, pourquoi...?
— C'est qu'il aura reçu, et en réalité il a reçu une mission...
— Une mission ! voilà qui est plus extraordinaire encore! Une mission! une mission ! et de qui? De son gouvernement, par hasard ?
— Non, mon prince, mais de certaines personnes...
— Quelles personnes?
— ÙÙ —
— Prince, dil Shéridan, blessé à la fin du Ion cassant avec lequel il était interrogé, vous me questionnez avec une vivacité ! permellez-moi de vous le dire.
— Ah î pardon! Shéridan, pardon! mais l'impudence des gens qui se permettent d'intervenir dans mes affaires soulève tellement mon indignation qu'elle me fait oublier... ce que je n'ai pas raison d'oublier : le rôl« tout amical, tout officieux que vous avez bien voulu accepter en tout ceci. Mais comprenez- vous qu'un ambassadeur... Vous parlez de mission? mais vous a-t-il dit, monsieur l'ambassadeur, de qui il tient une pareille mission?... C'est inimaginable!
~ Non... Mais je sais que mislressMary Robinson a reçu à Versailles un accueil des plus flatteurs... que madame Du Barri l'a prise sous sa protection.
— Ah ! madame Du Barri !... s'étonna le prince.
— Oui, elle l'a amenée a son pavillon de Luciennes, où elle a été fêtée pendant plusieurs jours.
— El vous supposeriez que madame Du Barri a tenté de dé'"endre les intérêts...?
— Peut-être, mon prince. A Luciennes, mislress Mary Robinson, placée sous ce haut patronage, a fait connaissance aussi avec le ducdeLauzun, qui est si bien en cour, avec le duc de Brissac, avec le duc de Fitz- James, qui tous se sont beaucoup intéressés à elle.
Le prince, quoique blasé sur le scandale, souffrait terriblement dans son amour-propre en entendant ce récit où sa position avait dû être révélée.
— ôi —
— El vous croyez, repril-il, (jn'clle aiirail confié à CCS geiililsliommes... ?
— FJIoî non!... mais la voix publique... est si vile informée.
— Si mal !
— J'en conviens. Mais pour achever, continua Shéridan, le comte d'Eslaing a partagé aussi radmiration (le ces messieurs pour la belle Anglaise, ainsi qu'ils l'onl surnomnu'e à Versailles.
— Aliî le comte d'Eslaing, lui aussi, a agenouillé ses Ijommagos?
— Oui, mon prince. Que voulez-vous, une réputation esl si vile à la mode dins ce pays onlhousiasle !
— C'est donc une croisade on sa faveur?
Le prince en souriant arracha un de ses gants.
— Une croisade à la tête do laquelle s'esl placé, diton, le duc d'Orléans lui-même.
— Je l'attendais I s'écria le prince de Galles, liorriblemenl dépilé, el je commençais en effet à m'étonner de ne lavoir pas encore vu figurer dans celle galerie qui doit, je l'espèro, être maintenant complète.
— Pas encore, mon prince.
— El qui manque-l-il? Je ne vois guère que la reine qui ne soit pas...
— La reine esl plus engouée que personne de l'esprit, de l'originalité piquante, des grâces étrangères de la belle Anglaise.
— S'il en est ainsi, si tant de gens de cour prennent feu à ce point pour elle.., je commence ù comprendre que...
Elle prince déchira son ganl avec la pointe de ses (lents.
— Vous comprenez alors qu'il n'est pas extraordinaire, l'esprit français vous étant bien connu, que M. de la Luzerne ait reçu peut-être pour mission de chercher le plus courtoisement possible à vous faire payer ce billet de vingt mille livres sterling.
Le gant était haché à petits morceaux. •
— Oui, Shéridan .. cela doit être ainsi!... Il est fort désagréable, savez-vous! s'écria ensuite le prince en reprenant sa promenade agitée le long du salon; il est extrêmement désagréable, dis-je, de voir sa vie de prince, sa jeunesse d'homme du monde, ses intrigues, et quel est l'homme qui n'en a pas ? alimenter la stupide curiosité des cours étrangères; en être l'amusement el la fable?
— Que voulez-vous, mon prince? Le rang élevé que vous occupez, le rôle splendide que vous jouez par vos rares qualités personnelles, les nombreuses aventures auxquelles vos goûts el les circonstances vous ont mêlé... Ensuite, qui sait mieux que vous que les cours sonl avides des scandales de cour?...
— Sans doute!... sans doute..., Shéridan.
Le prince poussa un profond soupir et un soupir ag-
gravé par le relard de l'argent sidésespérénienlattendu, relard qui annonçait, —c'élail à craindre! — une éclipse totale de la pension. Les oppositions du mois auraient donc tout dévoré? — Tout ! un million!
— Allons! allons! dit alors le prince, je le vois, il faut payer, et il dit cela du ton qu'il aurait eu à dire : Il faut se pendre! non , — qu'on ne s'y méprenne pas, ~ qu'il fût avare, mais il se sentait dans la position oppressée de l'homme forcé de marcher les jambes liées, de respirer dans un endroit sans air. L'argent, cet indispensable élément de la respiration particulière à l'être civilisé, et plus particulièrement encore aux princes, lui manquait totalement. Et payer un demi-million; quelle asphyxie! Sans doute un à-compte aurait concilié bien des choses; mais l'à-compte sur un demi-million est et doit être encore une somme énorme. Enfin, comment sortir de cette prison... de cette prison pour dettes? murmurait-il en répétant aussi et toujours les mots pompeux et les noms augustes d'ambassadeur de France, de madame Du Barri, du comte d'Estaing, des ducs de Lauzun et de Fitz-James, de Brissac et le nom de la reine! Aht si ma pension, ma pension, répondait aux accents de ma douleur !
— Oui, voire pension, disait Shéridan, les yeux toujours fixés sur la pendule, dont les aiguilles couraient vers l'éternité, sans se préoccuper beaucoup des nécessités du présent.
— Ne nous faisons aucune illusion, mon cher Siiéridan, celle pension n'arrivera dans mes mains que sous une forme dérisoire, impalpable.
— La Providence fera le reste, reparlil Shéridan pour se conformer aux paroles bibliques de M. de la Luzerne.
— Oui, la Providence, redit machinalemenlle prince de Galles, qui se ravisant aussitôt et très-brusquement, s'interrompit pour dire à son interlocuteur : — Ah çàî vous êtes donc devenu bien croyant et bien confiant dans les puissances célestes, pour mettre ainsi, ô Shéridan! votre salut dans la Providence? Je ne vous savais pas si fervent!
— C'est vrai, mais l'âge...
— L'âge... l'âge... il y a donc un âge pour croire à la Providence comme pour se faire la barbe?
— Les événements de la vie...
— Nous avons déjà vu tant d'événements que la Providence, sans se gêner, aurait pu venir un peu plus tôt. Enfin, vous y croyez... c'est l'essentiel!
— J'y crois pour vous, mon prince.
— Je vous remercie; mais j'y croirai pour moi, si ma pension...
Un valet du prince entra au milieu de cette petite conférence tliéologique, et il lui dit que son intendant désirait lui parler.
— Qu'il entre! dit le prince de Galles.
Un grand événement était sur le seuil de la porte. ~ C'est lui, se dit Sliéridan, c'est l'argentt Un éclair ronge de joie, pâle de doute, courut sur le visage du prince et du poêle.
— Mon cher Shérldan, nous allons voir si la Providence, cette Providence que vous m'avez apportée ce matin...
L'intendant entra au salon.
On ne pouvait rien lire sur son visage.
Cruelle indifférence !
Il remit un portefeuille au prince.
Après une seconde d'anxiété :
— Combien? lui demanda celui-ci. . combien contient-il?
L'intendant, avec sa dignité ordinaire :
— Votre pension, mon prince.
— Le portefeuille où vous mettez ma pension... sans doute... sans doute... Mais y a-t-il quelque chose...?
Avec un sourire d'intendant :
— Beaucoup, mon prince.
Un frémissement parcourut tout l'appartement. Le cœur de Shéridan et celui du prince battirent à l'unisson.
— Beaucoup, dites-vous, mais enfin, demanda le prince, combien m'apportez-vous dans ce portefeuille?
— Tout, mon prince.
Il y a des moments où l'on embrasserait un intendant.
— Toiilt dlles-voiis?
— Tout, mon prince.
r^ecœur deSiiéridan ballil plus fort encore. Au cœur du prince il fallait une certitude.
— Vous dites, s'adressant à l'intendant, qu'on vous a remis... ?
— Quarante mille livres (un million) , répondit celui-ci.
— Quarante mille livres, répéta mentalement Shéridan, plus content peut-être que le prince de Galles de l'arrivée de ce galion.
L'intendant se relira.
Le fils de Georges III put alors s'épancher.
— Ah! Shéridan! Shéridan! la Providence... Oui, la Providence... Ah! la Providence!... Vous avez là une amie...
— Vous voyez, mon prince.
— Si je vois!...
Le prince de Galles, tout en attestant la Providence, mit le portefeuille avec les quarante mille livres dans un des tiroirs de son secrétaire.
Shéridan, éclatant à son tour, attaqua hardiment la question déjà traitée; et c'était le moment ou jamais :
— Eh bien, mon prince, vous voilà en position de faire taire tous ces propos de cour dont vous vous plaignez, toutes ces médisances, toutes ces calomnies qui vous accusaient de laisser volontairement protester l'en-
gogemcnl que vous avez pris de vous acquiiter envers une femme autrefois aimée.
— Oui... oh! oui... Shéridan, je suis en position, comme vous dites... et c'est lorsqu'on est en position... parce qu'enfin...
Shéridan reprit :
— L'occasion esl belle, magnifique pour payer haut la main, haut la lête, une dette que vous avez toujours eu l'inlcntion d'éteindre...
— Oui, haut la main, haut la tète... Vous dites bien, Shéridan... J'ai toujours eu l'intention d'éteindre... Tant qu'ort peut, il faut éteindre...
— Sans doute, mon prince..., alTirma Shéridan, qui ne goûtait pas tous ces bégayemenls approbatifs du prince en ce moment.
— Sans doute, Shéridan, sans doute... Seulement, les moyens d'exécution...
— Très-faciles, mon prince, des plus faciles. Vous me remettez la somme...
Le prince répondit avec un sourire moitié chair el moitié poisson :
— Je remets la somme.
Le prince de Galles mit la clef du secrétaire dans sa poche.
Shéridan de poursuivre ainsi, quoique un peu démonté:
— Je la porte à l'ambassadeur de France, qui l'attend.
— Vous la portez à l'ambassadeur de Frauce.
— Qui la fait parvenir à Versailles.
— Oui, à Versailles.
— A mislress Mary Robinson.
— Mary Robinson...
— El tout est dit.
— Tout est dit.
Shéridan attendit ensuite comme pour recevoir les billets de banque qu'il plairait au prince de Galles de lui donner.
— Il me vient une idée, Shéridan! s'écria tout à coup le prince de Galles.
— Quelle idée ?
— Et je suis étonné, Shéridan, qu'elle ne vous soit pas venue en même temps qu'à moi.N'avez-vous pas été surpris de voir pénétrer sous les toits dissolvants de Carllon-House, sans la plus légère diminution, cette pension de quarante mille livres sterling?
— Je l'avoue, mon prince, j'ai été un peu étonné, oui! mais la satisfaction a étouffé l'élonnemenl dans les plis do ses caresses.
— Eh bien! moi, poursuivit le prince, j'ai pénétré plus profondément dans ce mystère.
— Il y a donc un mystère.^ ^-Épouvantable!
— Oui, c'est un mystère épouvantable, et dans un instant vous partagerez ma terreur.
Le prince regarda avec précaution autour de lui comme pour s'assurer qu'aucune oreille n'entendrait la révélation fiu'il allait faire, et, se rapprochant ensuite de son interlocuteur, couvert déjà de l'ombre el du silence qu'il semblait condenser atmosphère sur atmosphère, dans le salon, il répéta ces mots :
— .Mystère épouvantable!
— Effrayez-moi donc bien vite avec vous, mon prince, car je me demande...
— Ah! vous vous demandez où peut être cet effrayant mystère .♦ Trouvez-vous bien naturel que ma pension mensuelle de quarante mille livres sterling (un million), qui ne me parvient d'ordinaire — quand elle me parvient! — que par dixième, souvent que par quiiizième, tant elle est réduite, mutilée, écornée, paralysée par les oppositions de mes indignes créanciers; trouvez-vous bien naturel qu'elle me soit livrée cette fois par le ministère, — intégrale, entière, vierge enfin?
— Il est vrai que..., balbutia Shéridan, que le fait actuel n'est guère d'accord avec les faits précédents.
— Vous l'expliquez-vous, ce fait?
— J'avoue, mon prince...
— Le comprenez- vous le moins du monde?
— Je conviens qu'il échappe complètement...
~ Moi, dit énergiquement le prince en repoussant un
peu plus au fond de sa poche la clef du secrétaire où il venait d'enfermer les quarante mille livres, moi j'explique et je comprends très-clairement ce miracle.
— Ah! vous le comprenez et vous l'expliquez, dit Shéridan qui ne devinait pas encore où tendaient tous ces raisonnements, tous ces propos et cette indignation sourde qui semblait les soulever comme une fuite d'eau soulève les pierres avant de les couvrir, mais qui eût mieux aiiwé loucher le portefeuille apporté par l'intendant, les banknotes éparpillés sur la table, de ses mains autorisées à en détacher vingt mille livres pour .être expédiées sans
~ li -
délai à mislress Mary Robinson. Force lui fut cependant de suivre les propos et les raisonnemenls du prince de Galles, qui reprit ainsi:
— Vous connaissez William Pitt?
— Si je le connais! Et il me connaît aussi, lui.
— Je ne vous parle pas de son génie.
— Génie de corruption.
Le prince saisit Shéridan par les deux bras comme un mathématicien inspiré qui sent dans son auditeur l'homme digne d'apprécier la profondeur de sa découverte, et qui, dans sa joie, voudrait l'embrasser. L'hypocrisie a aussi de ces effusions et de ces tendresses, mais beaucoup moins pures, et, en apparence, aussi spontanées que chez les mathématiciens.
— Vous l'avez dit, Shéridan, génie de corruption... William Pitt n'est qu'un grand génie de corruption.
— Permettez-moi de vous dire, prince, que je n'ai pas besoin de me croire un Machiavel ni un la Bruyère pour reconnaître dans ce trop fameux ministre le caractère impur dont je l'accuse.
— Aussi n'est-ce pas sur ce point banal que je vais insisler, mon cher Shéridan.
«Tout ceci... tout ceci..., se dit intérieurement Shéridan, tire beaucoup trop en longueur; mais enfin je ne puis pas l'étrangler, lui prendre la clef du secrétaire, ouvrir le portefeuille, et emporter les vingt mille livres de Mary. Patientons. Au fond, se disait Shéridan, secoué
- Ab -
comme un arbre par la violenle prise à partie du prince, au fond il esl en effet bien extraordinaire que le prince de Galles louche ce mois-ci, sans retenue d'aucune espèce, sa pension de quarante mille livres. Voyons, quand M. de la Luzerne m'a dit avec une certaine conviction : La Providence fera le reste, savait-il que cette pension serait envoyée au prince intégralement?... Et s'il le savait...? Shéridan n'eut pas le loisir d'accorder plus de temps au développement de son monologue. Le prince continua ainsi :
— Pitl a sur les bras dans ce moment-ci une Irèsgrosse affaire.
— Vous voulez parler du procès de Warren Haslings?
— Précisément. Ce procès est difficile. Pitt laisse bien mettre en accusation devant la chambre des lords cet exgouverneur des Indes, mais laissera-t-il aller les poursuites jusqu'au bout? peut-être voudra-t-il le sauver. Il y a plus d'un souterrain dans cette caverneuse affaire de péculat, de dilapidation, de vols et de crimes. Des noms très-célèbres et très-connus se cachent derrière des faits. Permettra-l-il qu'on écarte le buisson et qu'on fasse feu à bout portant sur ces noms criminels?
— Et comment empêcherait-il le procès de se poursuivre?
— Comment? vous demandez comment?... vous!... Parbleu t la séance ne sera pas levée par le grand Stewarl
qui dira : « La cause est entendue : allez-vous-en chacun chez vous, messieurs de la chambre des lords, » mais il fera traîner l'affaire en longueur, en longueur...
— Il ne le peut plus! s'écria Shéridan.
— Vous le dites, vous !
— Il ne le peut pas, vous dis-je!
— Il retiendra des témoins qu'on attend depuis longtemps des Indes, je vous dis à mon tour.
Shéridan répliqua :
— Le principal témoin est arrivé, je le tiens!... Je... Mais je ne veux pas... je ne puis pas m'expliquer davantHge à cet égard. Je n'en déclare pas moins William Pitt à jamais dans l'impuissance de m'empêcher, moi, Shéridan, commissaire auprès de la chambre haute, de m'attacher avec les dents el les griffes à celle affaire.
— Il vous laissera tranquille, vous! el il corrompra les autres.
— Ah! ceci, je ne puis Tempêcher.
— Vous en convenez donc!
— Mais quels autres?
— Aujourd'hui, vous êtes d'une candeur...
— Oui, cela m'arrive quelquefois.
— Les chefs de l'opposition... voilà quels autres.
— Les chefs de l'opposition... Burke, par exemple?
— Non... je ne dis pas Burke...
— Fox?
— Non plus... je ne nomme personne.
— Moi, alors? car après tout...
— Vous non plus; mais enfin?...
— Vous, prince, qui passez pour être le chef, l'âme de l'opposition.
— Il ne corrompra ni moi, ni vous, ni les autres, mais il lenlera...
Shéridan frappa violemment du pied et poussa un cri suivi de ces mots :
— Votre idée est donc que Pill, voulant habilement vous rallier à lui, a passé aujourd'hui par-dessus toutes les oppositions mises sur votre pension et vous l'a fait envoyer telle quelle?
Le prince en souriant finement :
— Pourquoi non?...
— Ah! ah! dit Shéridan, continuant son cri : oui, voilà qui est bien digne de Pitt et de l'Esprit du Mal ! N'en doutez pas! Satan vous fait des avances!
Le prince souriant encore plus finement :
— Eh bien! que vous disais-je?
— Oui... oui, vous avez raison, mille fois raison! Corrompre un prince!!
— Oh ! ça s'est vu, dit le prince do Galles. Le fameux cardinal Dubois, — un cardinal! un prince de l'Église! nous coûtait annuellement juste Ja même somme * sous la
* Madame de Prie se fil donner, à la mort du cardinal Dubois, la pension de quarante mille livres sterling, que TAnglelerre avait
régence de Philippe d'Orléans : mille livres sterling par an pour se laisser corrompre par Walpole. Or, Pill, qui n'est pas plus scrupuleux que Walpole, elqui ne me croit pas meilleur que le cardinal Dubois, a bien pu avoir dans la pensée de ra'acheter, ou du moins d'acheter mon silence et en partie celui de l'opposition dans le procès de Warren Hastings, qui va bien.ôt s'ouvrir. Cet argent est donc impie, abominable, criminel, termina par dire le prince de Galles, et je vais sur l'heure le renvoyer à celui qui impudemment me l'envoie.
Le poêle dans Shéridan fut touché jusqu'à la dernière fibre.
— Ah ! prince ! celte conduite ! cette action... ! El, avec un ton digne, le prince dit :
— Shéridan, il faut avoir, dans certaines occasions de la vie, le courage de rhonnêtelé bourgeoise, la sainte bêtise de la vertu.
Shéridan essuya une larme.
— Oh! oui, prince : ayons-la.
Et le prince reprit :
— Demain nous rirons ensemble de noire naïveté d'aujourd'hui. Aujourd'hui soyons naïfs.
— Oui, digne prince, soyons naïfs.
payée à celui-ci pour les sacrifices secrets qu'il faisait au ministre '^'a.]po\e. [Hrstoire du régent Philippe d'Orléans, par Châteauneuf, vol, II, pag. 64.)
Mais Shéridan murmurait en lui-même :
— Va-l-il sorlir la clef! va-l-il ouvrir le secrétaire? va-l-il...?
— Shéridan, lui dit encore le prince interrompant une dernière fois le dernier monologue de son ami, Shéridan, mon sacrifice est d'autant plus réel, et, permettez-moi d'ajouter, d'autant plus méritoire, que je suis noyé de dettes.
— Je connais celle mer, ô mon prince ! où vous vous noyez. J'en ai toujours du sel dans les cheveux.
— Vous connaissez cette mer... ce n'était pour moi que l'Océan... pour continuer la figure de rhétorique.
— Continuez la figure de rhétorique.
— Ce n'était, dis-je, que l'Océan Atlantique... j'y ai ajouté un autre océan...
— Très-peu Pacifique cependant, pour terminer la Ogure.
— Oh! oui... terminons la Cgure. A mes dettes, miss Avenel est venue ajouter le charme, des siennes... qui sont énormes. Ses mains sont deux creusets qui fondent l'or... J'en suis efTrayé, épouvanté, moi! moi qui depuis bien des années affronte la dent des factures, le venin des mémoires, l'assassinat des devis, moi qui ai tant aimé et qui ai tant fait bâtir! Bâtir et aimer, les deux choses qui coûtent le plus au monde. Cette femme est un architecte! mon cher Shéridan... Tenez! ni vous ni personne ne vous rendez un compte exact de la situation d'un prince :
un prince n'a pas le droit de se laisser éclipser par l'éclat el le bruit de la fortune de qui que ce soit autour de lui, et pourtant, quelque riche qu'on le suppose, il n'a après tout que les revenus. dont on veut bien le doter. Je sais cent gentilshommes plus riches que moi en Angleterre : m'cst-il permis? — non! d'avoir des écuries, des chevaux, des équipages de chasse inférieurs à leurs écuries, à leurs chevaux, à leurs équipages? M'esl-il permis, sans être aussitôt accusé du crime de sordidité,de parier moins qu'eux aux courses d'Epsom? M'est-il permis, — dites! d'avoir des salons moins riches que les Seymour, les Richmond, les Beauforl, les Rutland, les Portiand et les Norlhumberland! Et ceci n'est que la moindre des tyrannies; celle que font peser sur moi toutes ces maîtresses dont la possession m'est si enviée est autrement oppressive! ei personne au monde ne s'en doute, pas même vous, Shéridan ! pas même vous, qui cependant connaissez aussi bien que moi mes maîtresses...
Shéridan eut un petit mouvement nerveux d'étourdissement, mais le prince, soit qu'il eût voulu ou non l'égratigner en passant de celte parenthèse, poursuivit :
— Ces dames ont à coup sûr retenu des contes de fées lus dans leur enfance, qu'un prince n'avait rien à refuser à ses belles maîtresses, parce que rien ne lui était impossible. Elles croient que j'ai des trésors inépuisables cachés dans la terre, dans des caves oij je descends la nuit avec une lampe d'or fin pour faire mes provisions du
lendemain. Dans ces caves, il y a des sacs de guinées des tonneaux de diamants, des monceaux de perles, des caisses pleines de banknotes. Imbues de ce riant préjugé, imaginez si elles me demandent des oiseaux bleus, des fleuves jaunes et des arbres enchantés, et des choses qui coûtent encore beaucoup plus cher. Figurez-vous , Shéridan, vous cependant qui tournez si bien les phrases, qu'il n'existe pas en anglais une seule phrase pour persuader la maîtresse d'un prince que son royal amant ne saurait contenter tous ses caprices, eût-elle celui de désirer douze étoiles pour s'en faire un bracelet. Il en résulte ceci : qu'un prince, en face de ses maîtresses, a des misères cent fois plus vwies que les misères du dernier commis d'un négociant de la Cité, des hontes cent fois plus aigres à avaler, des tortures d'argent à faire tomber les cheveux. dans une nuit... oui, à faire tomber les cheveux... car enfin on a bien dit en pleine chambre des communes, — et vous l'avez entendu, — que je ne payais pas depuis sept ans les mémoires de ma blanchisseuse, madame Dixon. Et ceci est d'autant plus infâme... que c'est vrai. Je reprends et j'achève : je vous disais donc que miss Avenel par l'imprév^i de ses notes, la fantaisie ruineuse de ses mémoires, égalait un architecte. Eh bien! malgré nos dettes réunies, les siennes et les miennes, auprès desquelles les pyramides d'Egypte ne sont qu'un grain de sable...
— Autre figure de rhétorique, mon prince.
— Autre figure de rhétorique, Shéridan. Eh bien! malgré la hauteur et la profondeur de nos dettes, je vais renvoyer, Shéridan, ces quarante mille livres sterling enveloppées de mon indignation et de la vôtre.
Le prince sonna avec force.
La clef du secrétaire sortit enfin de sa poche.
Le portefeuille fui aussi déposé sur la table.
Un valet de chambre était accouru au bruit de la sonnette.
Au moment solennel, Shéridan, soulagé du poids d'un grand doute, Shéridan, qui aurait cru faire une injure mortelle à la parole du prince de Galles en ne se retirant pas, prit aussitôt congé de lui en lui disant ;
— Allons! ce n'est pas de cefle fois encore, je le vois, que celte pauvre Mary sera payée.
Quel beau mouvement eut encore le prince!
— Voulez-vous, dit- il, qu'elle soit payée avec cet argent?
— Oh non ! elle ne le voudrait pas elle-même, s'écria Shéridan en prenant cordialement la main que le prince lui tendait. Elle a tant attendu, elle attendra encore quelques jours... Je cours tout dire à l'ambassadeur de France... c'est un homme loyal; il comprendra...
— Adieu donc, Shéridan.
— Adieu donc, mon prince. Je m'en vais triste, mais ravi...
En ouvrant la porte du salon pour sortir, Shéridan vil
entrer miss Lucy Avenel qui revenait fraîche et heureuse de la promenade du parc, où elle était allée essayer la cravate à 7iœud fixe. Il la salua et sortit. — Il sortit en se disant à lui-même cet aphorisme magniflque, résumé moral de toute sa vie : « Ah î oui, il est bien difficile, il eslex- » cessivement difficile de payer ses dettes, surtout quand » on a de l'argent. » — Qui le savait mieux que lui? Sur l'escalier, Shéridan, s'étanl aperçu qu'il avait oublié ses gants sur un fauteuil, remonta rapidement pour aller les chercher. Il avait déjà la main sur le boulon de la porte ; il la retira brusquement en entendant deux éclats de rire mêlés à son nom, que prononçaient à la fois miss Avenel et le prince de Galles. Il eut peur de troubler par un retour inopiné une scène d'intérieur où il était question de lui ; mais, la curiosité l'ayant retenu pendant quelques secondes à la même place, il entendit ce dialogue entre les deux amants :
— Ce pauvre Shéridan ! disait le prince en rianl.
— Ce pauvre Shéridan ! répétait miss Avenel. Il ne prévoyait pas que j'arriverais assez à temps pour empêcher cet argent béni de rentrer dans les caisses de l'État. Voilà d'abord deux mille livres pour ma dernière parure de diamants.
Shéridan entendit des baisers pleuvoir sur les mains qui, joignant l'action à la menace, s'emparaient indubitablement des deux mille livres (50,000 francs) destinés à payer la parure de diamants,
— Voilà cinq cents livres, reprenait miss Avenel, pour ma marchande de dentelles.
El elle ajoutait encore :
— Ce pauvre Shéridan !
Et le prince d'ajouter aussi :
— Cet excellent Shéridan !
Autres baisers du prince sur les mains ou sur les joues de la charmante miss Avenel.
— Voilà, continuait la favorite, quinze cents livres pour ma fleuriste, ma coiffeuse, ma brodeuse et ma couturière. Cet adorable Shéridan !
— Adorable Shéridan ! redisait le prince de Galles.
— 0 comédie! ô humanité! se dit alors Shéridan ; cet argent que le prince ne voulait pas regarder seulement parce qu'il sentait, disait-il, la corruption, cet argent impur qu'il allait renvoyer à sa source délétère, il est mis au pillage là sous ses yeux, avec son consentement^ par les mains desa maîtresse! dans une heure il n'en restera plus un schelling! El moi qui ai cru à la résolution du prince, à sa délicatesse, à sa loyauté... Oh! oui, pauvre Shéridan, imbécile! décidément je ne suis qu'un... poëte.
Il s'en alla sans prendre ses gants.
Ce n'esl pas trop compter cerlainement sur l'intelligence du lecteur que de supposer un instant qu'il a deviné, avec sa sagacité habituelle, que, si la pension du prince de Galles était parvenue par extraordinaire dans
sa lotalilé au palais de Carllon-House, c'esl toutsiniplemenl parce que William Pill, tenanl à être agréable à rambassadeiir de France, avail ordonné que les quarante mille livres sterling y arrivassent francs, jmur cette fois, de toute opposition de la part des créanciers. Pilt, dans la tète duquel aucune idée de corrompre le prince n'avait germé, avail pensé avec raison, et pourtant on voit qu'il s'élait trompé, que le prince, en présence de Shéridan et de la somme envoyée, serait dans l'impossibilité de ne pas acquitter sa dette, ce qui explique ces mots sacramentels dits par le grand ministre anglais : « Que Shéridan soit chez le prince demain au moment oiî l'argent de la pension arrivera, la Providence fera le reste, » mois répétés par M. de la Luzerne et répétés aussi par Shéridan. La Providence avait sans doute beaucoup fait, mais elle n'avait pas jugé à propos de tout faire, il paraît, ce jour-là. Quoiqu'il en soit, le billet de vingt mille livres sterling souscrit à Mary Robinson ne fut pas payé encore de cette fois, et la triste nouvelle lui en fut aussitôt envoyée en France où nous allons bientôt la retrouver, si le lecteur veut nous suivre.
Les exclamations ironiques à l'adresse de Shéridan conliiiuèrciil de plus belle, tandis que celui-ci emportait avec lui la conviction mortifiante de sa complète mystification. Le prince et la jolie favorite avaient dépecé sa bonne foi de façon à la guérir pour jamais de toute confiance dans les favorites et dans les princes. Il s'en alla le cœur contrit, la tête basse, méditant sur la destinée de ce billet de vingt mille livres sterling encore plus compromis que celui de la Châtre souscrit autrefois par Ninon.
— Non', disait la fougueuse Indienne en flagellant de sa flexible cravache les pans de son amazone, non ! vous ne vous imagineriez jamais , mon ami , l'étonnemenl que j'ai causé avec ma cravate, ou plutôt avec votre cravate, quand j'ai été aperçue dans la grande ailée du parc... un élonnemenl qui n'est pas de ce monde.
— Oui, racontez-moi, chère Lucy...
— On n'a pas su d'abord ce que je portais et ce qui me donnait une figure si particulière et si étrange. On s'est approché pour mieux voir...
— Et alors...?
~ Je prends ces quelques billets, s'interrompit miss Avenel, pour payer les deux phaétons gris-perle que j'ai achetés le mois dernier ; et, joignant l'action à la parole, elle prit une pincée des banknotes étalées sur la table et les fourra en paquet dans la poche longitudinale de son amazone.
— Prenez, chère Lucy... Et alors, disiez- vous ?
— Et alors on a commencé à se rendre compte de l'ornement, si nouveau pour une femme, avec lequel j'osais me montrer. Un curieux en a appelé un second ; ces deux curieux, vinglautres: ces vingt autres, bien d'autres encore ; bientôt j'ai eu tout un cortège, et un cortège dans la foule bruyante duquel j'ai reconnu... A propos, — s'interrompit pour la seconde fois Pérégrine, ~ à propos, je ne ferais pas mal, je crois, de pro-
filer de l'occasion si naturelle de cet argent tombé du ciel ce malin pour acheter ce grand tapis des Gobelins qui est en vente chez Welbank, el qui provient, vous savez, de lordDunbar; une belle pièce dont j'ai toujours eu envie. Vous vous rappelez? ce lapis qui représente le mariage, par ambassadeur, de Louis XIV el de Tinfante d'Espagne dans l'ile des Faisans? Le prince, un peu interdit :
— Oui... je sais... je me rappelle... ma chère Lucy. Mais ce lapis coûte, dit-on, quatre mille livres sterling ( cent mille francs), el dans ce moment quatre mille livres sterling...
— Je ne vous demande pas ce qu'il coûte, cher Georges.
— Je le sais... Vous voulez seulement...?
— Je veux seulement l'avoir.
El, ramenant dédaigneusement avec le bout de s'a cravache un certain nombre de billets de banque devant elle, miss Avcnel les pressa dans sa jolie main comme elle l'eût fait d'une poignée de chiffons, el les envoya rejoindre les autres dans la poche de l'amazone. Elle reprit tranquillement :
— Je vous disais donc que j'ai reconnu au parc, dans la foule réunie autour du phénomène que je portais au cou, Pakenham, Pollinglon...
— Deux faux élégants, dit le prince.
— Deux faux élégants, comme vous dites. Pourtant, je paraissais avoir leurs suffrages.
— Tant pis 1 lanl pis!
— Talbol riait beaucoup à quelques pas plus loin sur son alezan.
— Mauvais railleur.
— Porchesler l'a fait taire en disant à haute voix : — Pour moi, je trouve celle cravale admirable.
— Porchesler a toujours eu du goût.
— Quant à Mailland, à Néville, à Tyrone, continua Pérégrine, ils sont venus bravement vers moi pour me féliciter de ma hardiesse; et dès ce moment je n'ai plus fait que marcher d'éloge en éloge, de succès en succès, de triomphe en triomphe d'un bout à l'autre du parc. Ce n'est qu'à mon retour par la grande allée quelVorlon, avec qui d'autres cavaliers venaient de conférer tout bas et avez un certain mystère, est venu se placer le long de mon cheval pour me dire... j'appelle, cher priuce, toute votre attention sur ce point... pour me dire... Voyezvous quelque difficulté, se reprit miss Avenel sur un ton différent, mais qu'elle avait déjà eu deux fois depuis le début de cet entretien, voyez-vous quelque sérieuse difficulté à ce que je détache de ce groupe quelques billets de banque dont j'ai le plus grand besoin, je vous l'avoue, pour payer Bishop... vous savez, le petit Bishop?...
— Qu'est-ce que Bishop, ce petit Bishop?... - — C'est mon marchand d'oiseaux des îles.
— Cinq cents livres... vous prenez, ma chère, cinq cents livres ( 12,500 francs), pour payer des oiseaux!
— Mais des îles !
— Des îles ou du conlinenl... c'est... c'est... c'est très-cher... mais je ne vous ai jamais vu de volière...
— Je n'ai pas de volière.
— Et où mettez-vous donc ces diables d'oiseaux des îles?
— Dès que je les ai en ma possession, je leur rends la liberté, je les laisse s'envoler.
— El c'est pour cela que vous les achetez?
— Oui... ne trouvez-vous pas charmant de délivrer ces pauvres capliTs?
— Charmant!... charmant!... enfin, soit! charmant... Revenons : que vous a dit lord Norton au parc en s'approchant de vous?
— Nous avons parié, madame, m'a-l-il dit, que la délicieuse cravate qui entoure votre cou est encore une invention de noire incomparable Beau sir Georges Brummell. Ma réponse a été un sourire. Vous voyez, a dit alors Norton à ses compagnons, j'avais raison, j'ai gagné. C'est Brummell qui a inventé celte cravate qui va le rendre l'idole des femmes, comme il est déjà la gloire des hommes.
— Quoi ! vous avez laissé croire que Brummell était l'inventeur...? Vous avez eu tort, coupa le prince de Galles piqué de jalousie. Brummell s'est déjà fait assez de réputation sans qu'on s'efforce encore d'ajouter... D'ailleurs, il a repoussé celle invention avec hauleur, et
c'était une raison plus que suffisante pour ne pas lui attribuer un mérite dont il ne veut pas... dont il n'a pas le droit de... Enfin, vous ne deviez pas...
— Vous ne nie laissez pas achever, Altesse.
— C'est que je croyais... Achevez, chère Lucy, achevez.
— Quand j'ai vu que les héros de la mode, réunis au parc, goûtaient universellement et avec un égal enthousiasme cette merveilleuse cravate à nœud fixe, j'ai dit alors, mais alors seulement, que c'était vous qui en étiez l'inventeur.
— Vous avez eu tort... vous avez eu tort..., murmura le prince de Galles, mais du ton qu'il aurait eu à dire : « Je vous remercie, vous me rendez bien heureux ; ma modestie en souffre, mais faites-la souffrir. »
— Il fallait pourtant bien dire quelque chose, repartit à son tour miss Avenel, qui se rendait parfaitement compte de la joie qu'elle venait de faire épanouir dans l'âme glorieuse, vaniteuse et puérile de son amant. Voyons, sérieusement, mon prince, ai-je mal fait? Fautil que j'aille demain me démentir à la promenade du parc?
— Je ne dis pas que vous ayez mal fait, balbutia le prince en s'amusant à défaire par distraction les boutons du corsage de l'amazone que portait si gracieusement miss Avenel : non, je ne dis pas que vous ayez mal fait... mais celte cravate n'ayant pas eu l'approbation de
Brummell, j'ai l'air de le braver en cherchant à tirer vanité d'une chose qui...
— Et quand vous le braveriez ?
— Ne dites pas cela ! ... oh ! ne dites pas cela î
— Pourquoi ne le dirais-je pas ? Pourquoi ne diraisje pas que son autorité sur vous me semble insupportable...?
— Oui, parfois... mais...
— Secouez-la !
— C'est le roi de la mode, prenons i;arde!
— Délrônez-le, et soyez roi vous-même.
— Y songez-vous? Parlez plus bas.
— Quand vous le voudrez, vous prendrez sa place. Vous êtes beau, il ne l'est pas.
— Il s'appelle Brummell, dit le prince
— Vous êtes prince, il n'est rien du tout.
— Il s'appelle Brummell, dit encore le prince de (jalles.
— Vous êtes riche, poursuivit l'Indienne, et il a des revenus de bottier.
— Il s'appelle Brummell.
— Appelez-vous Cromwell et coupez-lui la tète.
Ce dernier conseil de Pérégrine (il tellement rire le prince, que sa main émue acheva de dénouer les derniers boulons de lamazone; un flot de linge brodé et parfume vint éciimer sur ses doigts.
— Donc, j'ai dit, Georges, que c'était vous qui aviez
mis au monde celte belle parure de femme, celte cravate qui désespère Brummeli ; je l'ai dit et j'ai bien fait, n'est-ce pas ? dit Lucy en ramenant encore à elle avec la courbure de sa petite cravache, quelques banknoles dont la nuance lui plaisait beaucoup.
— Eh bien ! oui, vous avez bien fait.
— A la bonne heure, Georges !
■— Brummeli dira ce qu'il voudra.
— Voilà comme il faut être.
— Ma cravate luttera avec les siennes.
— Elle aura l'avantage!
— Non... non î vous allez trop loin.
— Il aura l'approbation des hommes; vous, celle des femmes.
— Grâce à vous, qui êtes la plus belle, la plus aimée de toutes les femmes.
— Vous m'aime;^ donc un peu?
— Après ce que vous venez de faire pourmoi...Mais, à mon tour, que puis-je faire pour vous?... Vous ne me dites pas...
— Je vais vous le dire ; écoutez-moi, Georges.
— Ah! vous avez une demande à m'adresser ?...
— Oui...
— Encore quelque fantaisie ?... quelques porcelaines de Sèvres?...
—• Vous me rappelez, Georges, que je dois le dernier service que j'ai fait venir de Paris... Débarrassons-nous,
mon ami, et bien vite, de cette misère... El Lucy Avenel diminua encore le tas, déjà bien diminué, formé par les billets de banque qui devaient servir à payer Celui du prince à Mary Robinson.
I/Indienne reprit ainsi :
— Voilà, mon cher Georges, ce que vous allez faire pour votre petite Lucy.
— Je vous écoule, répondit langoureusement le prince p.'nclié sur le canapé où s'était renversée Pérégriue en entrant.
— Croiriez-vous, mon cher Georges, que j'ai vu la semaine dernière une robe dont j'ai la plus grande envie, moi qui en ai tant et de si diverses et de si jolies !
— Eli bien! que ne contentez-vous bien vite votre envie?
— Ah ! ce n'est peut-être pas aussi facile que vous le pensez.
— El pourquoi cela? J'attends que vous me disiez... car, en fait de robes, mon expérience...
Après avoir pris les deux mains du prince dans les siennes, Pérégrine dit :
— C'est une robe en velours bleu d'une nuance... ah ! d'une nuance î
— Il n'y a pas de nuance qu'on ne puisse avoir avec de l'argent. .. El je ne devine pascommenf, quand il reste encore quelques billets sur cette table...
La remarque était aigre-douce. Le prince souffrait aux endroits où tant de plumes avaient été arrachées.
— Oui, mais celle robe en velours bleu d'une si belle nuance est brodée de diamanls au bas et de perles sur le fond.
— Ceci est une autre nuance, ma chère Lucy : mais elle est donc déjà faite, celte robe incomparable qui vous cause un si vif désir de l'avoir, car vous en parlez comme si vous l'eussiez vue ?
Pérégrine répondit :
— Oui, elle existe et je l'ai vue. Ah ! qu'elle est belle! qu'elle est belle! à parer une divinité.
— Mais alors...?
— Vous ne comprenez pas, mon excellent Georges? -- Pas encore, je t'avoue, ma chère Lucy, pas encore.
— Vous vous demandez comment, puisqu'elle existe... Le prince, se ravisant ;
— Ah î je comprends... vous avez vu cette robe dans quelque bal, dans quelque cérémonie publique, et vous en souhaitez une toute pareille.
— Ce n'est pas cela, mon cher Georges, non î
— Ah! qu'est-ce donc?... Diles-moi vous-même... ma pénétration en défaut finirait par vous fatiguer.
— Celle robe ne peut pas avoir de pareille. Je ne l'ai vue ni dans un bal, ni dans aucune cérémonie publique; je l'ai vue tout simplement chez ma couturière. Elle est donc, comme vous le voyez, à une autre, à une autre qui a fait tisser à Lyon la seul« el unique pièce de velours
dont on s'est servi pour faire celle robe digne d'une princesse des Mille et une Nuits.
— Dans ce cas, je ne vois pas le moyen d'en avoir une semblable... Divinité! princesse des Mille et une Nuits...
— Je vous ai bien dit qu'il était difficile...
— C'est plus que difficile, c'est impossible.
— Ne me dites pas ce mot-là, reprit Pérégrine en faisant faire une moue charmante à ses lèvres sur lesquelles le prince posa délicatement ses doigts pour les porter ensuite à sa bouche, selon la manière tendre et respectueuse de l'Orient. Non, ne me dites pas cela !
— Que voulez-vous que je vous dise? Aimez-vous mieux que je vous berce d'une illusion?... D'ailleurs, il n'y a pas même d'illusion à vous prêter... Il n'y a eu qu'une pièce de velours fabriquée ?» celle occasion exceptionnelle, diles-vous; avec celle unique pièce de velours on n'a fait qu'une seule robe... Renoncez donc...
— Plutôt mourir que de renoncera avoir celte robe!...
— Vous n'êtes pas raisonnable, chère Lucy.
— Ah! voilà comme vous êtes tous, vous autres hommes ! dès que nous avons un désir, vous nous accusez d'une folie. On se dispense par là du soin d'obliger ceux qu'on aime ou qu'on prétend aimer. Tous les mêmes !
Le prince entrait à pleines voiles dans les douceurs de la bourgeoisie conjugale.
— Voyons, vous n'êtes pas folle, vous êtes raisonnable, excessivement raisonnable. Je me rétracte. Causons encore de cette robe et ne me faites pas cette grimace qui me désespère. Posez votre tête... là... sur mon bras, et dites -moi paisiblement à qui appartient celte divine robe... Peut-être pourrons-nous, en indemnisant celle qui doit la porter...
— L'indemniser !
— Sans doute.
— Elle est plus riche que vous.
— Ceci n'est pas la partie la plus impossible de votre histoire. Quoique plus riche que moi cependant, celte personne consentirait, je présume, à céder sa robe pour un prix cinq ou six fois plus élevé...
— Elle n'y consentirait pas, dit Pérégrine dans la demi-somnolence qu'elle semblait goûter sur le bras complaisant du prince de Galles, penché sur elle. On ne peut pas même essayer de ce moyen.
Avec un certain mouvement d'impatience, le prince reprit :
— Mais alors, ma chère amie, je ne vois plus pour avoir celle robe que la sorcellerie ou le vol. Et je ne suis ni sorcier ni...
— Vous n'êtes rien du tout, repartit Pérégrine rendant impatience pour impatience, quand il s'agit de prouver à une femme que vous l'aimez autrement que pour lui dire des choses tendres...
Quoique la parole de Pérégrine fût douce , longue el assoupiedans ce dialogue à mi- voix avec le prince, on aurail pu remarquer que sa pelile main, celle qui lenail encore sa cravache, dont le bout iraînail sur le lapis, éprouvait des conlraclions nerveuses indiquant une contrariété profonde et battant au cerveau.
— Ce n'est pas déjà si mal aimer que de dire des choses tendres... n'est-ce pas?
Pérégrine ne répondit pas celle fois : sa main frémissait toujours, ses narines palpilaienl; sous ses paupières gonflées il y avait des larmes et du feu ; son haleine de • venait courte et brûlante.
— Vous a-t-on dit, reprit le prince avec celte charmante habilelé qu'ont presque tous les hommes à se laisser dévorer au moment où il faudrait pulvériser la discussion, ou se jeter par la croisée plutôt que de la continuer; vous a-t-on dit à quelle personne, évidemment de grande distinction, apparlieet cette robe?
Pérégrine ne répondit pas davantage.
— Voyons, je vous en prie, ilitcs-moi...
Une larme de feu tomba sur la main caressante du prince.
— Je vous en supplie, Lucy.
— A quoi bon vous l'apprendre? répondil-elle enfin en laissant voir sous ses paupières à peine ouvertes deux yeux qui commençaient à prendre une expression comme le prince n'en- avait pas encore connu jusqu'ici... Deux
lignes jaune d'or traversant deux liémisphères bleus, mais d'un bleu changeant qui s'éclaircissait en vert comme le ciel des Indes à l'heure formidable des moussons, les yeux infinissables du fauve, pailletés d'amour, de jalousie, de férocité, de sommeil, d'hypocrisie et de mort. A quoi bon vous dire à qui appartient celle robe^... Quand vous le sauriez... ! vous ne m'aimez pas.
— Je vous en supplie, je vous en supplie î...
— Je vous dis que vous ne m'aimez pas !
— Dites-moi à qui est celle robe, et je l'aurai...
— Non!
— Je vous le jure, vous l'aurez!
— Les hommes!...
— Je vous jure sur mon honneur que vous l'aurez ou que personne au monde ne l'aura. Maintenant, ditesmoi, appartient-elle à quelque comtesse?
— Mieux que cela! dit Pérégrine en passant le bras qu'elle avait de libre autour du cou du prince de Galles.
— A quelque marquise?...
— Mieux que cela.
Le prince réfléchit un instant avant de reprendre. Il reprit :
— A quelque duchesse?
— Montez encore plus haut.
— Plus haut?...
— Oui...
— Plus haut?... à une princesse alors?
— Oui, murmura l'haleine de Pérégrine modulée par des lèvres fines el magnéliques qui eflleuraienl les lèvres du prince de Galles.
— Oui, diies-vous?... à une princesse; mais je ne vois que mes cousines... ou mes sœurs...
Pérégrine se lui.
— Celle robe, conlinua le prince avec inquiétude, sérail donc...?
— A la princesse Charlolle.
Pérégrine avança, si c'esl possible, encore un peu plus sa lèle en nommanl celte princesse de la famille royale, nom imposant, auquel le prince de Gallesajouta, avec une soudaineté foudroyante, celle épillièle :
— A Son Altesse ma sœur! ma sœur aînée!
Il laissa retomber en même temps la tête de Pérégrine sur son bras, qui retomba sur le coussin du canapé.
— Oui, celte robe est destinée à votre sœur.
— Ah î fit seulement le prince de Galles, el dans celte interjection il mil le sentiment de pénible surprise qu'une pareille prélenlion lui causait el le mouvement de fierté souveraine qui le rendit à lui-même : tout cela mêlé à une leinle de pitié el de compassion involontaire pour tant d'oubli chez une maîtresse, chez une favorite.
La ligne des yeux devint plus jaune d"or au fond du regard de l'Indienne, le vert d'une nuance de poison. De sa peau fébrile el moite semblaient sortir des étincelles; ses longs cheveux noirs, contraste étrange, étaient glacés.
Celle organisalion de sensiiive se Iraiisformail. Son corps s'amincit et le frémissement nerveux de sa main coula dans sa cravaciie qui frétillait sur le tapis comme la queue d'un tigre qui s'aplatit pour faire fête d'amour à sa compagne, ou pour s'élancer au visage de l'homme et le manger.
— Si vous m'eussiez dit, poursuivit le prince se contenant, que cette robe était destinée à ma sœur la princesse Charlotte, je vous aurais dit tout de suite...
— Je veux et j'aurai celte robe, répondit sèchement Pérégrine, qui d'un seul mouvement silencieux, d'un seul bond qui ne dérangea rien, se mil sur son séant et regarda le prince; mais dans ce mouvement de thaugh, ces assassins mystérieux de l'Inde, l'amazone que le prince, on s'en souvient, avait dénouée boulon à boulon, glissa furtivement des deux épaules, et Pérégrine ne resta alors qu'avec sa chemise montante, espèce de peignoir blanc qui est dans Tlnde l'unique vêlement que portent les femmes dans leur intérieur. Elle parut d'une beauté indescriptible, dans ce moment qui ouvrait une crise, avec cette lêle brune que bronzait la colère et s'élevanl audessus de cette gaze paie frangée d'une mousse de dentelle.
— Vous aurez cette robe, dites- vous, répondit ironiquement le prince, aveuglé lui-même et allumé par le reflet de celle irritation projetée sur lui, subissant ce courant magnétique de violence qui lo frappait en pleine
poitrine ; car c'est une des propriétés de la colère comme c'en est une de Tamour, de faire, de^eux êtres mis en contact; un seul être; de faire, de celui qui veut et de celui qui résiste, un seul cerveau qui combat, un seul cœur, une seule existence. Non ! vous ne l'aurez pas, madame, celte robe, vous ne l'aurez pas î
'-Ah! si c'était l'autre! riposta Pérégrine (et l'on suppose à quelle femme elle faisait allusion dans ce cri comme dans le rugissement qui allait suivre ) : ah! si c'était l'autre qui vous Teùl demandée, celle robe dont il m'a plu d'avoir envie, pour vous fournir une occasion de générosité, vous n'auriez pas osé répondre de cette manière dure, absolue, méchante... Mais les hommes n'ont des faiblesses, des complaisances, — c'est connu, — que pour les femmes de théâtre; ces femmes du mensonge et de l'hypocrisie en toutes choses; elles seules savent les prendre, les dominer, s'en faire des esclaves tremblants... Elles se feraient essuyer par eux leurs souliers de la rue et manger leurs gants de soirée; elles n'ont qu'à demander. L'autre vous a ilemandé votre amour, votre réputation, vos loisirs, vos richesses; elle vous a demandé d'aller à la cour, de monter dans les voitures de la cour, de figurer aux chasses de la cour, de danser aux bals de la cour, et vous lui avez accordé les voilures, les chasses, les fêtes, les bals de la cour. L'autre...
Le prince jeta cette réponse au milieu de l'explosion de sa colère qui tonnait aussi à la Gn :
— Mais vous l'avez chassée, l'autre, chassée de la cour, des fêles de la cour, des bals de la cour, chassée de partout pour prendre sa place, et vous avez pris sa place; l'autre... l'autre... que parlez-vous de l'autre? Ne parlez pas de l'autre, madame!
— L'autre, continua l'Indienne comme si elle n'eût absolument rien entendu, vous a trompé...
Le sang monta, courut s'épanouir au visagedu prince à cette affirmation outrageante, car, quoique très sceptique en amour, il n'aimait pas plus que les autres hommes à entendre ce vilain mol, qu'il allait entendre plus d'une fois encore.
— Oui, continua Pérégrine dont les trente-deux dents semblaient rire, railler, mordre en même temps; oui, elle vous a trompé avec lord Malden, votre ami, votre secrétaire, votre... je ne sais quoi!
— Madame! "
— Oui, elle vous a trompé avec Shéridan qui sort d'ici, avec cet ami qui vous l'a fait connaître, qu'elle a aimé avant, qu'elle a aimé pendant, qu'elle a aimé après, qu'elle a aimé toujours, qu'elle aime encore...
— Madame! madame!
— Elle vous a trompé... avec qui donc encore? Ah ! avec le vieux comédien Garrick, avec le jeune comédien...
— Taisez-vous, madame, taisez-vous !
Le prince pétrissait sa colère à deux mains.
— Elle vous a trompé...
— Encore! madame, encore!
— Elle vous a trompé , l'indigne femme ! avec son mari, même avec son mari, dernier degré de la dépravalion chez une femme qui Irompe ; oui, avec son mari î ce manant qu'elle nourrissait en cachette des restes de vos dîners et qu'elle voyait en secret le reste de ses heures, par celle lâche impudicité qu'ont toutes ces prostituées des théâtres de se vendre à tous et d'être tout entières à chacun, même à leur mari.
— Assez, madame! assez!
La colère était au bout des ongles, au bord des lèvres du prince, qui tremblait sur ses jambes comme un homme ivre.
— Elle vous a trompé!... reprit avec une insolence dernière l'impitoyable Indienne.
La main du prince se leva... mais folle, aveugle, désespérée.
Un coup de cravache abattit celte main.
L'outrage avait répondu à l'outrage.
La mêlée s'engagea.
Trois soufflets relcntirenl. Par (|ui furent-ils donnés?
L'air ne fut plus qu'un sifflement multiplié de coups de cravache el qu'un grondement de jurons anglais de la plus belle venue.
Les faiiiiiuiîs, les graves fauteuils, renversés^, montrèrent leurs dos vénérables.
La pincelte tomba avec des grincements odieux sur la pelle; les rideaux de soie aux glands d'or s'agitèrent comme les voiles d'un vaisseau dans une tempête.
Épouvantés, les domestiques accourus écoutaient, accroupis derrière les portes.
De riches cristaux furent brisés; le lapis eut des vagues. La sauvage et superbe Indienne, à force de lutter, n'avait plus qu'un lambeau de peignoir autour des reins; ses bras cuivrés, sa poitrine de bayadère, ses épaules étaient nus; ils exhalaient, exaltés par la chaleur du combat, un parfum de jeunesse et de férocité; la nature primitive parlait en ce moment. Elle ombrait l'espace occupé par Pérégrine. Les hanches de Pérégrine avaient l'ondulation onctueuse et plissée du serpent; ses pieds^ les pas doux et cotonneux du tigre, qui saute, ramassé en deux doubles, de la jungle au monticule de gazon, du monticule de gazon au ravin de sable; dénoués, défaits, débordés à tous vents, ses cheveux flottaient en sombre cascade et soyeuse crinière derrière sa lêle, ramenés quelquefois par devant et sur sa bouche par les bouffées de la tempête.
Le prince était en haillons : belle bataille!
Il voulut un instant poser ses bras en délire autour de la taille fuyante de Pérégrine, dompter dans l'éclair d'une trêve celte panthère qui lui révélait tout à coup des émolionS|inconnues; il fut mordu à la main. Il poussa un cri de douleur terminé par un étrange soupir. Il essayait de la paix.
— Non ! cria l'insaisissable sauvagesse, non ! et l'on eût cru entendre le miaulemenl de la ligresse noire aux bords de la forèl de Bengalore, ce miaulement qui fail frémir et palpiter le nez carré des tigres et leur donne à rêver.
Pérégrine, qui n'était plus voilée que par ses cheveux, courut se cacher dans une chambre voisine. F.e prince l'y poursuivit en criant :
— Non-seulement tu auras la robe de la princesse, ma sœur, mais sa couronne, si lu la veux !
L'ordre des événements appelle mainlenanlnolreallenliOD sur le continent, d'où nous reviendrons bientôt en Angleterre retrouver le prince de Galles et les satellites qui gravitent autour de Sa Gracieuse Altesse. Bizarre prince! tombé d'une actrice dont il ne veut pas récompenser le dévouement et l'amour véritable, car il en fut véritablement aimé, à une jeune fille de taverne qui le ruine, si toutefois il était possible de le ruiner, et lui prodigue à plaisir les coups de cravache! Que dhommes, da reste, sont princes de Galles sur ce point!
Faisons donc voile vers la France avant que la guerre ne nous en empêche, el rendons-nous à Versailles, qui élail véritablement alors la France, la France des mœurs et de la politique, de la liitérature el de la mode, des belles manières et des grands scandales.
Commençant à comprendre qu'il ne viendrait pas facilement à bout de la résistance qu'il rencontrait dans sa passion pour la belle Anglaise, le duc d'Orléans tourna son mécontenlement contre madame Du Barri, qui s'était toujours mise à la traverse chaque fois qu'il avait tenté de former un projet de séduction contre Mary Robinson.
I/ami douteux jusque-là de la comtesse en devint l'ennemi vindicatif et sinueux, ne déclarant pas ouvertement la guerre, les gens de cour ont en horreur de pareils procédés, mais la faisant à outrance, avec des propos piquants, avec des aventures prêtées à plaisir, avec d'autres déjà oubliées et ramenées perGdement au jour. Ces moyens ne manquentjamais. Voici entreautresun desplus ingénieux dont il su servit : on jouait beaucoup la comédie à cette époque sur de petits théâtres montés dans les châteaux; le duc d'Orléans imagina de traiter en manière de comédie, — bien entendu, sous des noms transparents, mais si transparents que le voile ne cachait rien, — l'histoire si peu édifiante de son ennemie, et de faire représenter cette œuvre d'esprit et de haine sur son joli et gracieux théâtre de Monceaux. Le scandale retentirait au loin; il irait émouvoir les feuillages de Luciennes, ce
pavillon où le duc d'Orléans avait été si bien joué luimême par la comtesse.
Ce projet reçut son exécution dans les proportions et iivec le caractère de personnalilé que nous allons dire, conime ensuite nous dirons aussi quelles furent les riches représailles employées par madame Du Barri contre Son Altesse déçue le duc d'Orléans.
Commençons par la comédie jouée à Monceaux devant celte nuée bariolée de jeunes gentilshommes sur la spirituelle indiscrétion desquels le duc comptait pour la raconter, l'analyser, l'amplifler à d'autres amis, et en faire en quelques jours le sujet de toutes les conversations de Fontainebleau à Versailles, de Saint-Cloud à Rambouillet et des mille châteaux environnants, oîi l'on était en train de se rendre, la belle saison approchant.
Le sujet de cette comédie satirique, qui retraçait en plusieurs tableaux la jeunesse et les premiers pas de la fameuse comtesse Du Barri, le voici * :
Exposition. Un Auvergnat du nom d'Ouradou ouvre l'action. Placé au milieu de son magasin de tableaux, il fait semblant de vendre des Teniers et des Terburg à des amateurs fictifs qui viennent visiblement chez lui moins
* On sait que dans une de ses orgies, il fit jouer sur le grand tbéÂire de Saint-Cloud : Messaline, comédie infâme. C'était le titre.
Vîo de Louis-Philippe'Joseph, duc d'Orléans^ Londres, par M. R. D. W.
pour admirer des images que pour marchander des réalllés. Tout en faisant semblant de parcourir sa galerie, le faux amateur arrive au fond de la boutique; une porte s'ouvre devant lui; elle se ferme aussilôl. 11 se trouve dans un vaste vestiaire. Là; s'il est bourgeois, il devient à son gré dragon ou procureur; s'il est financier, il endosse Thabit gris-bleu du marin, il se couvre un œil ou se peint des moustaches, à moins qu il n'aime mieux toutefois changer sa perruque blonde contre une perruque de président. Ce déguisement achevé, il pousse une autre porte, et sans être aperçu, il a quitté la maison de la rue Saint-Sauveur et il est dans la maison de la rue des Deux-Portes. Lorsqu'il lui plaît d'en sortir, il revient par le chemin qu'il a suivi en allant, reprend son premier costume et traverse de nouveau la galerie de l'apocryphe marchand de tableaux, qui paraît gagner des sommes immenses h ce commerce, sans éprouver le regret de voir jamais dégarnir sa boutique. Il peut y perdre son âme, mais pas un seul deses Flamands.
Là finissait le prologue, et l'action s'engageait plus vivement.
Ce début assez impertinent fut compris des moins intelligents spectateurs, et laissa prévoir le caractère aristophanique de la pièce entière. Au surplus, pour que personne n'y fût trompé, s'il était possible que quelqu'un le fût, le poète du duc d'Orléans avait prêté à chacun des personnages un costume, des façons d'agir et de parler
qui dénotaient un des amants bien connus de la comtesse Du Barri. Il esta remarquer eu passant que la fin du dixliuitième siècle en France a été l'époque où ce genre de comédie a le plus été en vogue, signe précurseur infaillible d'une révolution prochaine. Toutes ces tentatives, toutes ces ébauches satiriques, toutes ces petites nuées, se condensèrent dans le Mariage de Figaro, la grande nuée, laquelle, après avoir montré l'alcôve de la comtesse Almaviva, les cornes dorées de M. le comte son mari, nous laissa voir la guillotine que l'auteur lui-même de la comédie n'évita qu'en filant bien vite à Londres, où il rejoignit M. le comte et madame la comtesse, à qui il dut faire des excuses bien sincères, mais bien tardives.
Passons maintenant au premier acte de la comédie jouée à Monceaux.
Madame Gourdan, une femme célèbre dans sa spécia lité, attire dans cette double maison, par les moyens usités en pareil cas, la jolie et facile modiste de la rue de la Ferronnerie, et quand elle l'a sous la main, elle lui déroule des peintures si vives, si éblouissantes, qu'il faudrait une tout autre nature que celle de madame Du Barri pour résister aux tentations offertes.
Jeanne de Vaubernier (le poëte satirique ne la calomniait pas sur ce point) était née courtisane; elle avait l'œil provocateur et mourant, la poitrine de sirène, (a bouche qui appelle : elle avait surtout la soif des belles choses, du beau linge, des étoffes riches, des parures de
fée. Sa faiblesse élail une dévialion heureuse ilu grand sentiment instinctif qui fait aimer les arts; et elle le prouva bien quand elle put en quelque sorte se purifier en demandant des statues, des tableaux, des palais, aux premiers artistes de son époque.
Dans celte première scène de la comédie, madame Gourdan lui montre de si beaux meubles de Boule, des dentelles flamandes si orgueilleuses, des bijoux d'un si grand prix ; elle lui fait entrevoir, dans un lointain sablé de poudre d'or, de si fastueux équipages, qu'elle ne se soucie plus de reprendre le chemin de la rue de la Ferronnerie, celui de la petite chambre qui donnait sur le charnier des Innocents, celle chambre où elle grillait en été, gelait en hiver, où elle était éveillée en toute saison, dès quatre heures du matin, par les cloches de Saint- Eustache. La fortune la trouvait belle, elle trouvait la fortune magnifique; elles tombaient dans les bras l'une de l'autre comme si elles se fussent connues et cherchées depuis longtemps.
La comédie arislophanique jouée à Monceaux devant les Athéniens de Versailles montrait donc la future comtesse Du Barri installée dans la maison de la rue des Deux-Portes, et c'est dans cette maison qu'elle rencontrait à la scène suivante le comte Jean Du Barri, le frère de celui qu'elle devait un jour épouser. Le comte aimait le plaisir comme un roué, et il n'élait pas difficile sur le choix des lieux où il allait passer son temps.
Madame Gourtlan tenait aussi maison de jeu pour les fils de famille qui voulaient bien lui faire l'honneur de venir se ruiner chez elle.
L'apparition de made;);oiselle Lançon cause dans la comédie une profonde sensation parmi ces honnêtes libertins de la rue des Deux-Portes, et c'est à ce moment d'éclat qu'il arrive une aventure qui termine le premier acte. Sans trop faire rougir l'encre, on peut raconter celte aventure, qui est restée au nombre des plus authentiques, quoiqu'on ne la trouve pas dans les pamphlets venimeux débités par Nurse, ce trop fameux éditeur de Londres, d'où sont sortis tous les abominables livres écrits contre madame Du Barri et bien d'autres au milieu de la fin du dix-huitième siècle.
Nous venons de le dire : on joue un jeu infernal chez la Gourdan. Parmi les joueurs il en est un qui se distingue par la profusion de ses dentelles à tête de chicorée et de ses diamants : c'est un certain marquis de Baudron ou de Baudrin, qui a juré de se faire bien venir de la séduisante Vaubernier sans délier les cordons de sa bourse.
L'engagement est des plus téméraires. La Gourdan ne se laisse pas facilement tromper. Baudron ne recule pas. Il se présente un soir chez elle, un soir qu'on joue au lansquenet, avec un diamant magnifique au doigt. Dans la comédie, on le voit présidant le jeu et majestueusement entourée de la cour de jeunes gentilshommes plus ou moins bien famés.
L'apparlemenl est comme illuminé par les reflets et les éclairs du riche bijou que le marquis promène sous tous les yeux avec une indifférence de bon goût. — Grand Dieu! s'écria mademoiselle de Vaubernier, quel superbe diamant vous avez au doigt! — Il est à vous, mademoiselle, répondit Baudron avec la magnificence du feu roi Louis XIV; acceptez-le comme un souvenir; seulement permettez-moi d'aller le déposer demain à l'heure de votre toilette sur votre boîte à parfums. La Gourdan louche du genou sa jeune pensionnaire, et la demoiselle ne répond rien au marquis : c'est répondre. Celui-ci n'est pas trèsétonné de voir sa proposition si peu discutée : il connaît la maison. Revenant non pas sur ses offres, il est trop homme du monde pour cela, mais sur un simple incident de la négociation déjà si avancée, il prie avec force excuses mademoiselle de Vaubernier de remettre au surlendemain l'honneur qu'elle lui fait de le recevoir le lendemain même. Il en est au désespoir, mais il est obligé de se rendre, ce à quoi il n'avait pas d'abord pensé, à Fontainebleau, pour le service de la conr. Jeudi, à l'heure de la toilette de mademoiselle de Vaubernier, il se présentera chez elle; il la supplie de lui conserver jusque-là sa précieuse bienveillance.
Le marquis se remet ensuite au jeu.
Le lendemain il court chez un joaillier du Pont-au- Chango et il se fait monter une bague exactement semblable de forme et d'éclat à celle qu'il portait au doigt.
L'heureux monienl arrivé, il est direclemenl inlroduil par une femme de chambre dans le boudoir de mademoiselle Vaubernier. Quand il en sort, il n'a plus au doigt la fameuse bague.
Il n'est pas besoin de dire que ce qui précède est en récit dans la comédie, et que l'action ne reprend qu'ici.
Le marquis est à peine hors de la maison que la cupide madame Gourdan fait appeler un joaillier pour lui vendre le superbe diamant, évalué au moins deux cents louis; mais au premier coup d œil celui-ci aflSrme que le diamant est faux et ne vaut pas deux cents sous. Épouvantable colère, rugissements de la matrone tronipée. Elle combine sur-le-champ mille projets de vengeance, elle ne s'arrête à aucun, de peur d'augmenter par un scandale inutile un mal déjà assez grand. Elle remet donc le poignard dans son fourreau.
L'action se continue.
Le soir on joue encore dans ses salons, et le marquis a l'audace de se présenter. La première personne vers laquelle il va, c'est mademoiselle de Vaubernier, qui, en lui rendant la bague, lui dit avec une indignation étouffée : Reprenez î — Tout cela est aussi faux que vous !
Quelques minutes après celte scène presque muette, le marquis met lestement la bague fausse dans sa poche et replace la véritable à son doigt; et tous les joueurs de s'extasier de nouveau sur l'incomparable beauté de ce diamant.
— Vous raillez, dit le marquis, ce diamani est faux : 00 l'a jugé ainsi dans celte maison, où l'on s'y connaît.
— Faux! Allons donc! Cinquante pistoles, cent pisloles que celle bague est fine. — On lient le pari.
Les premiers joailliers de la ville sont appelés, et tous certifient qu'elle vaut réellement deux cents louis. Indicible confusion de la Gourdan, embarras de mademoiselle de Vaubernier. Quels regrets ne sont pas les siens! mais, la prenant en douce pilié, le marquis lui dit tout bas : — Demain, celle bague vous sera rendue. Voulez-vous que ce soit toujours à la même heure? — El le lendemain, mademoiselle de Vaubernier, pure de toute défiance, recevait une seconde fois le faux diamant. Le marquis de Baudran avait gagné son pari, et largement gagné, puisqu'il n'avait pas seulement trompé une fois la terrible Gourdan et sa pupille, mais bien deux fois.
L'hiàloire du faux diamant ëlail beaucoup Irop répanduepour que lout le monde ne reconnût pas, à la soirée de Monceaux, celle que le proverbe venait d'immoler.
Quelques-uns eurent le courage de trouver imprudent que leducdOrléans mît en scène, cheziui, dans son château, un joueur peu délicat, lui qui, à celte époque même, passait pour un parieur d'une probité assez contestable. Comme ce reproche rappelle l'origine en France d'un jeu ou plutôt d'un noble exercice, qu'on doit au reste à ce même duc d'Orléans, nous allons reproduire, — sans
trop y croire, — ce grave reproche afln de faire connaître de quel exercice nous voulons parier ici.
« li fil venir en France des chevaux donl l'élonnanle » agilité surprenait les spectateurs, » dit un lerrihle pamphlélaire dans une brochure imprimée en 1789 à Londres, sous ce litre : Vie de Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans, traduite de l'anglais par ^I. R. D. W. « Tous » les grands seigneurs suivirent son exemple. C'est alors » qu'il se forma des carrousels où les chevaux faisaient à » l'envi des courses dans les plaines de Vincennes, des » Sablons et du Barbeau, près Fontainebleau. Chaque » seigneur croyant son piqueur plus fin, plus adroit, el » s'imaginant avoir les coursiers les plus agiles, en pro- » portion des soninies exorbitantes qu'ils avaient coûtées, » pariait des milliers de louis pour le prix de la course.
» C'est ce que désirait le duc de Chartres, qui, pour » gagner de l'or el ruiner les parieurs, avait la précaution » frauduleuse de suborner sourdement les écuyers et » jockeys de ceux contre qui il plaçait des primes illimi- )) tées. Il les intéressait de quelque chose, s'ils se lais- » salent devancer au but de la victoire. Par ce moyen, il » était certain de toujours gagner, ce qui arrivait eflfec- « tivement. Il ruina, par ce! artifice, tous les plus riches » seigneurs nationaux comme étrangers. Sa première » victime fut ce même duc de Fitz-James, son ami el son » compagnon de ruelles.
» Plein de confiance en son fameux cheval, connu sous
/> le nom du Roi Pépin, le comle tl'Arlois croyall aussi » gagner contre le duc de Chartres.
» L'écuyer de ce dernier joignit celui du comte d'Ar- 0 lois, et se jeta si violemment, mais d'intelligence avec » son camarade émule, sur le cheval Pépin, que ce cour- » sier attrapa nn ^carl.
» Ce fait a été confirmé par les deux jockeys à qui je » l'ai entendu raconter.
j) Le cheval Pépin avait coûté au comte d'Artois qua- K rante-deux mille huit cents livres; il fut revendu cin- » quanle écus.
» An reste, le duc d'Orléans, puisque nous sommes » sur son chapitre, gagna à son cousin le comte d'Artois » plus de QUATRE-VINGTS MiLiioTfsî !! pcrtc qui dérangea » si fort les affaires de ce prince, déjà dissipateur et pro- » digue, qu'elle lui fit faire toutes les sottises qu'il a 1) commises et fait commettre à la reine, sa belle-sœur, » également ruinée par les mêmes paris et ses profusions » ordinaires.
» Le roi Louis XVI seul sut résister au torrent, et » voici un fait qui démontre l'économie de ce prince, à ce » moment d'enivrement général qui entraînait vers les » paris et les jeux de toutes sortes. Quand le marquis de » Conflans alla lui dire que tous les seigneurs de sa cour » étaient intéressés à cette course, — celle du Roi Pépin, » pour des sommes considérables, et qu'il l'engagea à » parier, le roi répondit : Pour ne pas paraître ridicule, » je veux bien parier un petit écu.
» Le duc (l'Orléans épuisa les trésors des joueurs. Le » roi le sut el défendit les courses. Les paris tombèrent.
V Mais, si le duc d'Orléans vi-ndil alors ses chevaux, » il eul imniédialemeni recoins à d'aulrc^ moyens pour
V achever la ruine de ceux qui vouluienl imprudemment » jouer avec lui.
» H maniait habilement les cartes; il connaissait tous » les tours, toutes les friponneries, toutes les subtilités. » Le comte d'Artois, qui avait tant perdu avec lui dans * les courses de Vincennes et de la plaine des Sablons, » voulut aussi prendre sa revanche avec les caries. Il ne » fut pas plus heureux ; il acheva sa ruine; il emprunta, w il s'endetta, ne paya persoone, pas même sa maison. Il » fut obligé de s'exiler.
'> Le duc d'Orléans aussi quitta la France, mais il prit t> une autre route. Il passa en Angleterre, où il continua
V de jouer. Il dépouilla les plus grands seigneurs. Il 4 gagna notamment au prince de Galles... »
Le pamphlétaire M. R. D, W. touchant ici à nos aventures, nous le quitterons pour retrouver nous-même un peu plus lard à Londres le duc d'Orléans et le prince de Galles à la même table de jeu.
Mais achevons la représentation de la comédie aristophanique qui se joue à Monceaux.
C'est dans celte maison équivoque de la rue Saint-Sauveur qu'elle nous initiait ensuite à l'intimité de plus en plus étroite de mademoiselle Jeanne de Vaubernier el du
roué Jean Du Barri. Le comte ne nienaii pas vie exemplaire, puisqu'on l'appelait le roué el le rouable. Il aime mademoiselle de Vaubernier, et il n'est pas douteux qu'il soit sincèrement aimé d'elle, mais il ne prétend pas se borner à la faire servir à ses plaisirs, il s'imagine de l'employer à sa fortune qu'il rêve dans des proportions gigantesques.
Lui et Lebel, premier valet de cbambre de Louis XV, se rencontrent dans une scène posée, comme on dit au théâtre; Lebei, autre coquin ténébreux, digne de continuer les belles traditions de ces serviteurs officieux connus sous le nom d'amis du prince.
Le roi vieillit, — confie Lebel à Jean Du Barri ; — il devient difficile. Comme le roi Saiomon, son pieux modèle, il cherche l'inconnu. Jean Du Barri, inspiré par cette contîance, saute tout à coup sur une idée digne de son caractère. Il invite le valet de chambre à un dîner auquel il fera assister sa docile maîtresse. Le dîner a lieu, mademoiselle de Vaubernier y figure, décorée pour la circonstance du titre de comtesse Du Barri, quoiqu'elle ne puisse pas être vraisemblablement la femme de Jean Du Barri, puisqu'elle n'a pas même vu encore celui dont elle doit uîi jour prendre réellement le nom de Du Barri. Le comte Jean prépare, en homme habile, les voies étranges par où il prétend aventurer son cliar.
Ce qu'il a prévu va arriver. Lebel, bien que blasé autant que son maître, s'extasie d'admiration devant les
charmes, la jeunesse snns expérience, l'enjouemenl d» la comiesse Du Barri.
De cel enthousiasme au désir d'offrir celle merveille au roi, dont l'écrin esl vide, il ne laisse pas même l'intervalle délicat du douie. A quoi bon, du reste, les circonlocutions avec un homme comme son hôte, dont il sonde sur-le-champ peut-être Tabîme ambitieux? A la fin du repas, la jeune femme elle-même a au cœur le frémissement d'une autre destinée. Lebel sourit, et Jean Du Barri convient avec lui-même que la venu esl bien peu de chose pour faire son chemin dans le monde. Il passe sa main sur sa moustache et ricane en lançant plus profondément son regard dans les ténèbres de l'avenir.
Louis XV, sur le rapport de Lebel, demande aussitôt à voir, sans toutefois èlre vu, cette merveilleuse jeune femme de vingt-quatre ans, d'ailleurs comiesse, ajoute Lebel avec respect, Lebel, qui jusqu'alors a eu soin, en homme plein de vénération pour le seuil monarchique, de n'introduire près de son maître que des filles de bonne maison, cueillies soit au pied, soit au sommet de l'arbre généalogique.
Il esl convenu entre Lebel et Jean Du Barri que, dans un souper de roués, on montrera au roi, caché derrière une tapisserie, la belle Jeanne de Vaubernier, dont il faut en conséquence hàler l'éducation.
Les deux précepteurs lui conseillent donc de ne parler qu'avec une extrême réserve pendant ce souper mysté-
rleux, d'oublier entièrement le ton de la rue de la Ferronnerie el de la rue des Deux-Porles, de ne pas rire aux éclats, de rire à peine, de peu gesticuler, de plaisanter avec modération, de renoncer surtout à certaines locutions très-pittoresques, mais peu usitées en haut lieu, de manger du bout des lèvres, de prendre du bout des doigts, enfin de se montrer en tout digne, réservée el comtesse.
La comédie de Monceaux, qui marche à grands pas vers le dénoùment, nous fait assister à ce scandaleux souper.
A ce beau moment de sa vie, au milieu de ce souper, la jolie Vaubernier a un trait de génie qui décide de toute une carrière; elle a celte inspiration qu'a un homme sur cent mille, — pensée, cri, geste ou regard, qui change brusquement la face des choses, bouleverse les médiocrités, c'est-à-dire tout le monde : enfin, c'est l'imprévu.
L'imprévu- est ceci : au milieu de ce souper de roués, la comtesse, rompant violemment avec la tradition, rejetant au loin les conseils et les leçons du comte Jean el de Lebel, s'abandonne à son naturel, sans se préoccuper de la présence du roi derrière la tapisserie. Elle livre au vent la modestie et la retenue ; brûle le voile à la flamme des bougies; el la parole éparse, comme le sein et les cheveux, elle bondit en bacchante, de propos en chansons el d'écarts en écarts. Elle monte sur le trépied.
La péripétie finale approche.
Jean el Lebel effrayés croient la partie perdue. — Ah !
mon Dieu, que doit dire, que doil penser le roi? Le roi csl ravi; le roi frémit derrière l'obslade de la tapisserie; il découvre un nouveau monde de surprises. Jusqu'alors il n'a connu que le vice, espèce d'innocence; il devine la corruption. La corruption lui plaît.
La comédie de Monceaux va flnir.
Le jour même, ou, pour être plus exact, la nuit même, Jeanne de Vaubernier prend la place de madame de Tompadour dans l'histoire de France.
Et la comédie de JMonceaux est finie.
Maintenant passons à celieque rendilmadameDu Barri au duc d'Orléans pour le remercier de tout cœur de sa courtoisie.
Ainsi qu'il l'avait voulu, ainsi qu'il s'y était attendu, le duc d'Orléans causa par sa scandaleuse représentation de Monceaux un vif déplaisir à madame Du Barri, trèssensible au moindre trait qui rappelait sa vie passée Et le trait était cruel. S'étant peu à peu habituée à la considération que le roi Louis XV avail exigé qu'on eût pour elle, elle-même n'admettait plus qu'on revînt sans cesse sur sa naissance, sur ses écarts de jeunesse, sur ses folies de grisetle, sur ses énormilés de courtisane.
Riche, adulée, redoutée, créée comtesse du vivant du feu roi, elle prétendait ne dater son existence que de ces beaux moments. Mais l'envie enlre-t-ellc dans ces calculs d'amour-propre? Quand elle ose discuter les litres réels à l'estime, laissera-t-elle passer, sans le contrôle de la
médisance, des titres aussi douteux que ceux de madame Du Barri? C'est folie que d'y compter. Tout au plus parvient-on, à force de prudence et de résignation, à conquérir un silence précaire; mais pour cela encore faut-il ne pas vivre au dix-huitième siècle, tenir à l'opinion de la cour et éblouir, offusquer de son éclat ceux précisément qu'on veut faire taire.
Le coup retentit donc au cœur de la châtelaine de Luciennes, et la vengeance réclama impérieusement ses droits.
Il en fallait une à madame Du Barri. Elle ne paraissait pas facile. Comment rendre insulte pour insulte à un duc d'Orléans, à un prince du sang? Sans doute on le détestait, sans doute tout châtiment infligé à son orgueil et à sa fatuité ne manquerait pas de réjouir la ville et la cour; mais enfin il possédait par son titre, par sa position et par ses grandes richesses, une autorité incontestable; il avait des amis dans l'armée, des partisans parmi le peuple, des défenseurs même au sein du parlement. Il était, après tout, partie intégrante de la royauté.
Il est toujours dangereux d'essayer sa colère contre de pareilles puissances, quelque décriées qu'elles soient. On est poussé, mais jamais suivi, dans ce qu'on tente contre elles. Aussi madame Du Barri, quoique femme, c'est-àdire l'imprudence même, ne risqua rien au moment oii la rage fit explosion dans son ardent cerveau. Elle avait longtemps fréquenté la cour. La cour apprend la vie,
celle longue el silencieuse hypocrisie. Elle employa donc le meilleur moyen commandé par la vengeance même el conseillé par les grands politiques de tous les temps... elle attendit. Attendre, c'est tout. Des épées se brisent, des pistolets ratent, des poisons s'évaporent : la patience ne se brise jamais, elle n'a jamais fait long feu, elle ne s'évapore pas non plus. Madame Du Barri, outre la patience, mil dans ses intérêts, el il n'en pouvait guère être autrement, un ami de plusieurs années, un ami qui l'aima beaucoup, el qu'elle aima toujours, qui, plus d'une fois, s'était caché chez elle derrière un paravent à l'arrivée inopportune du roi, qui l'adora jusqu'à l'heure de la mort, puisque la morl, sous la figure du bourreau, vint le tuer, l'assassiner en 93, une nuit, au pied d'un tilleul de Luciennes. Cet ami tendre, qui jouissait par sa naissance, par son crédit à la cour, par ses avantages personnels, d'une influence aussi grande que méritée, étail le duc de Brissac.
Le ducépousa l'indignation de la comtesse en lui promettant de la mettre au courant de la moindre circonstance favorable qui lui permettrait de se venger sans manquer son coup, sans se blesser elle-même, sans recevoir les éclaboussures du ridicule mortel dont elle brûlait de couvrir son formidable ennemi le duc d'Orléans.
Un malin, le duc de Brissac accourut :ivec la joie dans les yeux et dans les paroles au pavillon de Luciennes.
— Grande nouvelle, ma chère comtesse!
— Esl-ce bonne nouvelle?
— Je le crois.
La comiesse saula au cou de M. de Brissac.
— 11 s'agit de ce monstre de duc d'Orléans?'
— Et de qui donc?
— Queje suis sotte de le demander!
Et une seconde fois elle embrassa le messager de la bonne nouvelle.
— Parlez, mon ami!
— Je crois tenir notre vengeance par les deux oreilles.
— Tenons-la bien, qu'elle ne nous échappe pas.
— Mais de la discrétion!
— Soyez tranquille... le roi me disait ses secrets.
— De l'habileté î
— Je lui disais les miens.
— De la finesse !
— Comptez sur moi.
— De la prudence!
— Je compte sur vous.
— La noblesse, reprit M. de Brissac, est engouée pour le moment de la manie de jouer la comédie dans ses châteaux et dans ses hôtels. Partout se construisent des théâtres de société. Les bergeries sont décidément détrônées par les coulisses. Nos jeunes gentilshommes et nos petites marquises veulent à tout prix chanter le couplet et débiter la tirade. J'ai vu d'où parlait l'impulsion, et j'ai découvert celui qui la donnait.
— Le duc d'Orléans?
— Lui-même.
— Continuez, mon cher Brissac.
— Sa représentation de Monceaux, suivie d'autres représentations dans son château de Sainte-Assise, avait pour but d'éveiller ce goût, d'ailleurs facile à allumer dans des têtes oisives et dans des cœurs blasés sur tous les genres de plaisir. La traînée de poudre s'est rapidement étendue jusqu'à la cour. Versailles n'a pas tardé à pétiller. La reine et ses augustes amies, en tète desquelles je me hâte de nommer madame la princesse de Lamballe^ ne rêvent plus qu'opéras-comiques, comédies, proverbes, qu'elles veulent faire jouer pour y jouer un peu elles-mêmes, non sur le théâtre officiel du château ou sur le théâtre mi-officiel de Trianon, mais je vais vous dire oii, avec qui et quel jour.
— Vous savez tout cela?
— Et bien d'autres choses.
— Vous me ravissez, cher duc !
— Vous me rendez enfin une fois ce que je vous ai donné toujours.
— Hypocrite!
Le duc prit bien tendrement la main de la comtesse, trop tendrement, car elle la retira en lui disant :
— Non! je vous en prie, Brissac; non! ne mêlons pas le plaisir des hommes à celui des dieux : ce serait gâter deux bonnes choses.
Le duc de Brissac, en soupirant, reprit ainsi :
— Ces dames, la reine et la princesse de Lambalie en tête, ont donc imaginé d'avoir aussi leur théâtre bourgeois et leurs petites pièces de comédie.
— Comme le duc l'Orléans ?
— Comme le duc d'Orléans, ma chère comtesse, qui s'est chargé de tout ce qui concerne la représentation : décors, costumes, fleurs, musique, etc.. invitations...
— Vous ne me dites pas, cher duc, où l'on jouera cette comédie.
— Parbleu! je ne vous ai encore rien dit. La comédie sera représentée dans les jardins de Versailles et dans la salle de marbre de la Colonnade.
— En plein air?
— Pas tout h fait ! Des tentures de soie et d'or à la vénitienne envelopperont et couvriront celte gracieuse rotonde aufour de laquelle seront établis en gradins des fauteuils pour les spectateurs. Le coup d'œil sera fort beau et d'un aspect vraiment féerique. Commencé pendant le jour, le spectacle se terminera aux lumières; en sorte que les toilettes jouiront du double avantage de briller des deux manières, à la clarté du soleil et à la clarté des bougies. Je n'ai pas besoin d'ajouter que, s'il n'est pas sûr que le roi daigne assister à cette fête, Sa Majesté n'ayant pas un goût très-prononcé pour ces cérémonies auxquelles il n'est pas absolument tenu de
ic trouver, la reine du moins et les princesses n'y manqueront pas. Comment y manqueraient-elles? mislress Robinson doit jouer le principal rôle ! Madame Du Barri ouvrit ses grands yeux.
— 3Iistress Robinson î dites-vous?
— Jedis mistress Robinson, votre délicieuse protégée.
— Comment! comment! elle ne m'a rien dit! la petite perfide! — voyez-vous !
— Elle a gardé le secret.
— Il y a donc un secret?
— Sans doute... le duc d'Orléans l'a exige de tous ses complices.
— Ah! le duc d'Orléans est aussi...? Mais c'est à en tomber à la renverse ! s'écria la comtesse.
— Il est dans tout.
— Encore lui et mistress Robinson : allons! il ne se tient pas pour battu. Mais où veut-il en venir, où veut-il en venir, grand Dieu! Tout ceci me fait très-fort trembler pour ma jeune protégée. Cette comédie qui se joue en plein vent : moitié le jour, moitié la nuit; ce mystère qu'on lui a sans doute recommandé de me faire de ses projets et de ses préparatifs... Duc, tout ceci sent la chair fraîche. Le loup veut croquer mon petit chaperon. Crions : Au loup! au loup! au loup!
— Au contraire, ne crions pas!
— Je le veux bien! mais alors qu'allons-nous faire? Empêcherons-nous mistress Robinson de jouer, de paraître à celle représcnlalion? Car il est évident qu'il se Irame quelque chose contre elle.
— Gardez- vous-en bien! D'ailleurs la reine et la cour sont de la partie. Quelle raison donner de celte absence?
— Mais alors...?
— Il faut que votre protégée y soit.
— Mais si elle court pourtant quelque danger...?
— Elle en court un très-grand.
— Vous le savez donc, pour affirmer ainsi...?
— Je le sais.
— Qui vous l'a dit?
— Personne.
— Cependant, si personne... ?
— Je l'ai deviné.
— Comment? mais comment?
— Par la lecture même de la pièce qu'on doit jouer de mardi en huii à la Colonnade.
— En vérité! ce que vous dites, cher Brissac...
— J'en suis sûr, vous dis-je!
— Mais d'après quelle indication certaine...?
— Une indication irrécusable, du moins pour qui sait lire et pour qui connaît les allures de M. le duc d'Orléans. Je vous répèle que j'ai lu la pièce.
— Quel est donc le sujet de celte terrible pièce?
— Oh! il est bien simple en apparence.
— Vous vous le rappellerez, sans doule?
— Je viens exprès pour vous le raconter et vous demander ensuite ce qu'il convient de faire.
— Vous allez bien vite me dire ce sujet.
— Tout de suite.
La comlesse se leva pour celte nouvelle confidence.
— Passons dans mon boudoir, dit-elle à M. de Brissac.
Zamore annonça au même moment mistress Robinson.
Madame Du Barri courut à sa rencontre, et la fit passer avec elle et le duc de Brissac dans le boudoir.
— Il vous est encore arrivé, ma chère, quelque nouvelle fâcheuse de Londres; vous avez une figure... une figure de tragédie, dit madame Du Barri à l'ex-maîlresse duprincedeGalles, M. de la Luzerne ne m'a encore rien écrit... de votre côté, auriez-vous reçu quelque avis... une lettre?
— J'ai reçu une lettre de Londres.
— Voilà votre figure expliquée! Encore quelque frasque de votre turlupin de prince. Mais parlez donc! vous allez nous faire mourir, le duc et moi, avec vos yeux levés au ciel , vos couleurs pomme d'api et vos belles mains qui pleurent.
Alors, avec des paroles entrecoupées de sanglots où l'amour froissé avait évidemment plus de part que l'iulérêl lésé, mistress Robinson raconta à ses deux nobles auditeurs ce que-noire bienveillant lecteur sait déjà : la TisitedeM. delà Luzerne à Shéridan à la chambre des communes; l'entrevue de ce dernier avec le prince de Galles au palais de Carlton-House; l'attente pleine de vicissitudes de la pension mensuelle; l'arrivée inespérée et presque mythologique de cet argent; les efforts du grand poëte pour obtenir du grand dépensier qu'il détachât quelques fragments de ce bloc pour s'acquitter envers l'actrice autrefois aimée; l'inspiration déplorable qui avait tout à coup arrêté cet acte de justice près de s'é-
chapper des mains du prince; l'Iiypocrisie de ses scrupules; la comédie qui s'élail jouée entre lui et Pérégrine quand ils croyaient déjà Shéridan bien loin, tandis qu'il écoutait derrière la jiorte; enfin le détournement de la pension au profit de celle dernière favorite du prince de Galles.
— Le monstre! le double monstre! s'écria la comtesse après avoir entendu les lamentations de sa chère Anglaise. Se jouer ainsi d'un ambassadeur! d'un ministre! d'un ami! d'une ancienne ma/lresse! Mais cet homme n'a pas l'ombre de religion! Et je ne l'étranglerai pas de mes deux mains avec le lacet de ma jarretière! Mais cela ne se passera pas ainsi, dit-elle en prenant un flacon d'eau de la reine de Hongrie qu'elle déboucha et qu'elle répandit à flots autour d'elle comme pour donner un cours à sa colère. Non! cela ne se passera pas ainsi! Maintenant l'affaire me regarde; mon amour-propre y est intéressé, et l'amour-propre est l'honneur des femmes! Il* ne faut pas y toucher, monsieur de Galles, comme on vous appelle là-bas, de l'autre cùlé du ruisseau. Monsieur de Galles, vous payerez! J'ai été polie, convenable, femme de cour celte fois ; je vous ai traité par ambassadeur. El vous n'y avez pas mieux répondu! vous allez voir!...
Mislress Robinson, tout émue de celte grande furie française dont elle était cause, prit les mains de sa protectrice el lui dit en l'implorant:
— Mais, ma chère dame, vous allez vous faire du mal!
~ Tant mieux! je veux m'en faire: jamais je n'aurai une plus belle occasion.
— Vous tremblez... voyez comme vous tremblez.
— C'est lui qui tremblera !
Madame Du Barri prit aussitôt un autre flacon et en lança le contenu sur le parquet el sur les meubles du boudoir.
— Oui! c'est lui qui tremblera. Je n'avais qu'un prince sur les bras, j'en aurai deux; eh bien! ça me fait plaisir; je les cognerai l'un contre l'autre; à toi d'Orléans! à toi, Galles! pif! paf! Ah! princes de marionnettes, vous vous valez bien tous les uns les autres! Paf! pif! paf! commençons par l'Anglais; nous aurons toujours raison de l'autre. Avez-vous, dit-elle en se tournant du côté de Mary Robinson, quelque moyen de vous venger bien et promptemenl ?
— Hélas! non! ma chère comtesse, je n'en ai pas.
— Je m'attendais à celte belle réponse. Vous vous résignez, n'est-ce pas?
— Sans douie! ma chère comtesse; eh! que puis-je?...
— Eh bien! moi je me révolte des pieds à la tète contre lui et contre voire résignation. D'ailleurs j'ai le moyen de l'aplatir comme une guinée, oui, comme une de ces guinées qu'il a tant de peine à lâcher. — Brissac! dit-elle en débouchant un troisième flacon d'essence qu'elle répandit à la volée.
— Plaîl-il?
— Vous m'êtes dévoué, n'esl-cepas?
— Jusqu'à l'asphyxie dont vous nous menacez avec toutes ces aspersions indéOnies.
— Ah! pardon! mes pauvres amis! dil-elie en ouvrant les fenêtres du boudoir, mais je suis si hors de moi !^.. Brissac... dites-moi, Brissac!
— Parlez, comtesse.
— Y aura-t-il beaucoup d'invitations à la représentation de celte comédie dont madame Robinson, que voilà, m'a fait un mystère?
Tandis que Mary Robinson allait, pour obtenir sa grâce, embrasser madame Du Barri, le duc de Brissac répondait ainsi à la comtesse :
— Prodigieusement d'invitations. Comment pouvezvoas le demander?
— Tant mieux! Et beaucoup de jeunes gens ?
— Beaucoup, beaucoup! c'est une fête de jeunes gens.
— Vous les connaissez en partie, n'est-ce pas, duc?
— Presque tous. J'aurai d'ailleurs la liste de leurs noms si vous la désirez. Mais à quoi bon...?
— Vous me donnerez cette liste.
— Vous l'aurez demain, comtesse.
— 11 me la faut ce soir.
— Ce soir?
— Ce soir!
— Vous plaisantez!
— ■ Non: il mêla faut ce ioir.
— Vous l'aurez ce soir. Mais qu'en ferez-vous?
— Je m'en servirai tout simplement pour mes invitalions.
— Pour vos invitations, vous n'y songez pasî
— J'y songe très-fort, au contraire.
— Vous voulez inviter deux cent cinquante ou trois cents jeunes gens?
— Mais, pardieu! oui, je le veux: qui m'en empêcherait?
— Mais pourquoi?
— Pour souper, pour danser, pour jouer, pour se promener à Luciennes; l'endroit est assez beau, l'hôtesse est assez belle.
— Sans contredit, madame, sans contredit! mais en l'honneur de quoi?...
— De ma vengeance.
— Toujours contre le prince de Galles?
— Toujours conire le prince de Galles.
— Je ne devine pas.
-— Il n'est pas nécessaire que vous deviniez. Pourvu queje réussisse...
— Mais une pareille foule dans votre maison de Luciennes, ici!
— Dans ma maison et dans mon parc.
— Une population...
•— Je voudrais qu'elle fùl plus nombreuse encore!
— El quel jour cette fêle?
— Le jour même el la nnil même que l'on jouera la comédie dans le parcde Versailles, immédiatement après la représentation.
— En vérité! madame, permettez-moi...
— Je vous permets de ni'écouler.
— Soit!
— La iiiiit sera complète. Après le spectacle de la Colonnade, on se rendra à Lnciennes, et la fête commencera.
— Elle vous coiitera cher.
— Qu'importe! qu'importe!
— Vingt mille livres au moins!
— Mettez-en cent mille! Je veux que mon parc soit illuminé jusqu'aux dernières branches, je veux de la musique dans chaque bosquet, je veux... me venger!
— Je ne vois pas où gîl la vengeance.
— Vous la verrez! vous la verrez! ,
— Et s'il pleut?
— Il ne pleuvra pas! répondit d'un ton à la fois comique et prophétique madame Du Barri. J'en réponds!
— Mais vous oubliez, chère comtesse, que le jour que vous venez dechoisir pourcelte fête qui doit, selon vous, servir vos projets contre le prince de Galles, est précisément celui où vous aurez besoin à Versailles de toute votre présence d'esprit pour contrecarrer , renverser, détruire ceux du duc d'Orléans.
— Je ne l'ai pas oublié. Je tiens à frapper un seul el
même coup. Croyez-vous que je ne sois pas île force à mener de front ces deux affaires ?
— C'est que celle dont je venais vous parler ce malin, et dont vous n êtes encore inslrnile qu'à demi^ exigera, je vous le répèle, toute votre présence d'esprit.
— Je sulïirai a tout.
— J'en doute, madame.
— Vous avez tort.
— Ne vous engagez pas témérairement.
— Je veux m'engager. D'ailleurs j'attends que vous acheviez de m'apprendre ce que trame contre notre chère Mary Robinson Son Altesse Royale monseigneur le duc d'Orléans.
— Contre moi?
— Ah! vous vous réveillez enfin, la Belle au bois dormant ! Oui, il s'agit de vous.
— Encore?
— Mais toujours. Pourquoi êtes-vous si jolie, si séduisante?
— Est-ce le duc d'Orléans qui veut...?
— Ah! je ne sais pas ce qu'il veut! M. de Brissac va nous l'apprendre. D'ailleurs, vous-même vous devez savoir quelque chose, quelque chose que vous nous avez caché, petite mystérieuse!
— Je ne vous ai rien caché, répondit mistress Robinson émue du reproche. Je n'ai su qu'hier dans la soirée que la reine, désirant beaucoup me voir jouer, avait fait
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composer exprès pour mol une petite pièce où j'avais un rôle écrit moitié en anglais, moitié en français. J'ai dû accepter... Ai-je mal fait!
— Non,., vous ne pouviez guère refuser. Mais voilà oîi est le piégp, selon M. de Brissac... ^''^''s, c'est à nous à vous apprendre...
— Il est là, affirma le duc, etj'en suis sûr.
— Tenez, ma chère dame, dit mislress Robinson tout inquiète, je no veux plus rester dans ce pays que j'aime beaucoup, mais où je ne cause que de l'ennui à mes amis et où je ne sors d'un danger que pour en rencontrer un autre. D'ailleurs vous avez épuisé pour moi, pour me faire rendre justice du prince de Galles, tous les moyens possibles. Ne serait-ce pas lasser votre bonté que de persister davantage!... Je vais donc partir pour l'Amérique du Nord, où je continuerai ma profession... Je me rendrai dans quelques jours au Havre, où l'on trouve toujours sous voile des navires pour New-York. Comme la représentation où je devais figurer à Versailles n'aura lieu que de mardi en huit, c'est-à-dire que dans quinze jours, j'aurai le temps d'ici là de faire agréer mes excuses à la reine... je trouverai d'ici là nn prétexte plausible, honorable, pour ne pas jouer... Une fois loin de la France dont je me souviendrai toujours à cause de vous, madame, acheva mistress Robinson en cherchant affectueusement à prendre les mains "de la comtesse dans les siennes...
— Que parlez-vous de partir! s'écria lacomlesseense levant el en retirant ses mains fâchées. Est-ce que vous en avez le droit?... Vous n'en avez plus le droit! Ali! oui, il ferait beau voir que vous nous quittassiez parce que M. d'Orléans, ce joli museau, veut arrivera ses fins... ce serait lui inspirer la croyance fastueuse qu'on a peur de lui... Fi donc!... D'ailleurs nous sommes prévenues; prévenues, ma clièro, par M.deBrissac, qui no vous laissera pas manger par le loup. Partir! bon Dieu! mais j'enverrais plutôt la maréchaussée à vos trousses! Partii"? et votre prince de Galles en serait donc quille pour vous souhaiter un bon voyage?., et pour rire dans sa barbe de ce que moi, madame Du Barri, je ne serais parvenue qu'à me faire moquer par lui! Périr de ridicule entre ces deux fichus princes! Ah! je ne suis pas encore tombée si bas que cela, ma mie; ce n'est |)lus vous que cela regarde, comptez-y bien; c'est moi, ma mignonne, qui ai été abusée maintenant par Son Altesse monseigneur le prince de Galles; c'est moi qui ai reçu son billet de vingt mille livres sterling; cesl moi qu'il ne veut pas payer et qu'il payera francs, sols et deniers, comme on dit dans le faubourg Saint-Denis; et celte fête de Luciennes, que je donnerai après la fête de 'S^ersaiiles de mardi en huit, ne nous laissera plus aucun doulesur la certitude où je suis, et où je vous mettrai, que votre billet sera payé rubis sur l'ongle, ce qu'on exprime en anglais par... Brissac, expliquez-lui cela. Non! c'est inutile; ne perdons pas le
temps à ces fariboles. Dites-nous, duc, ce que vous êtes venu nous apprendre.
— Je suis à vos ordres, madame.
— Parlez, nous écoulons.
— Je commence.
— Pardon! mon cher Brissac, mais s'il arrive que l'une ou l'autre, — madame ou moi, — vienne à vous interrompre...
— Eh bien?...
— Eh bien! embrassez-nous.
La fête annoncée en secret par le duc de Cossé-Brissac à la comtesse Du Riirri élail devenue la préoccupation bruyante de ces milliers de jeunes seigneurs oisifs qui peuplaient de leurs Imbits de soie les cliarmilles de Versailles.
Pendant toute la quinzaine, aucun autre sujet ne prit place dans les conversiilions du beau quartier Sainl- Louis; vers les derniers jours seulement, un autre événement jeta sa puissante diversion au milieu de la grande mêlée des esprits; cet événement, on le devine, c'était la