‹ Pérégrine (volume 3)Chapitre 2 sur 2 · HA · texte numérisé non relu

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fêle de nuil que madame Du Barri donnait le même jour à Luciennes; car le duc de Brissac n'avait eu garde de nianquer de lui foui nir la liste conipièle des invités à la fèîe de Versailles. Eiie avait fait son choix, désigné ses préférences d'après celte liste, el les invitations étaient aussitôt parties. Qifon juge si celle conflagralion de plaisir alluma rapidement les imaginations! Deux soirées semblables réunies dans une n;ème nuit : Versailles et Luciennes rivalisant de luxe et de surprises; la reine la plus élégante commençant une solennité terminée par la femme la plus gaie et la plus folle de la cour de Louis XV. Cependant quelques murmures, — contre qui ne s'en élèvc-l-il pas? — traversèrent comme des nuages d'été cet horizon clair el ioyeux. Pourquoi madame Du Barri avait-elle précisément choisi ce jour-là pour donner sa fête? pourquoi pas la veille? pourquoi pas le lendemain? pourquoi pas loul autre jour? Voulait-elle montrer qu'elle était assez riche pour lutter de faste avec Versailles? Prétendait-elle prouver que son crédit, quoique retirée de la cour, n'avait rien perdu depuis la mort de son royal amant Louis XV et l'avénenient au trône d'un prince fort peu facile à la tentation? Aucune de ces suppositions, toutes peu bienveillantes, n'était fondée. La comtesse, pour atteindre le but qu'elle poursuivait, avait besoin de tenir sous la main, pendant quelques heures, le plus grand nombre î-ossible de complices ; et elle était doublement sûre de les réunir dans son enclos royal de Lu-

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ciennes en les appelant le jour même où ils étaient assemblés à quelques pas d'elle, et en leur faisant cet appel au nom de la gaieté et du plaisir. Voilù toute sa politique. D'ailleurs les discoureurs, les épilogueurs, les commentateurs, les difficiles, les délicats, comme les définit la Fontaine, formaient la minorité. Le reste, c'est-à-dire tout le monde, se promellall bien de se rendre avec exactitude à l'invitation téméraire ou non de madame Du Barri... sans parler de ceux dont les sertipules ne naissaient que d'une seule cause... de n'avoir pas été invités.

Du reste, il n'est peut-être pas tout à fait hors de propos de dire ici quelle fut, avant l'époque oii nous sommes parvenus à ce point des aventures que nous racontons, et quelle fut aussi dans des temps plus éloignés l'altitude respective que prirent Tune vis-à-vis de l'autre la reine Marie-Antoinette et madame Du Barri, deux personnalités que l'opinion a raison de ne jamais nommer ensemble, mais que l'histoire rapproche quelquefois dans son scepticisme capricieux

Madame Du Barri fut fort effrayée, quoique montée alors à l'apogée de la faveur, lorsqu'on lui annonça l'arrivée de la dauphine, de la future reine de France. On lui avait dit que le premier acte de Marie-Antoinelte serait d'exiger son renvoi. Il n'en fut rien. Ce fut à un souper donné au château de la Muette qu'on la présenta à la noble et belle archiduchesse, qui l'accueillil fort

bien. Il s'élablil même enlre ces deux femmes, si célèbres à différents titres, une intimité qui charmait beaucoup le vieux roi, mais qui fut de peu de durée. Les Choiseul parvinrent bientôt à faire de Marie Aiiloinelle et de madame Du Barri deux ennemies implacables, qui nase réconcilièrent un instant que pendant les dernières heures de la Révolution, et, pour ainsi dire, au pied de iéchafaud.

Mais, comme cette sanglante minute n'éiail pas encore près de tomber du pâle sablier du temps, les deux puissances ne faisaient encore que traverser les phases diverses d'une amitié qui allait de plus en plus s'atTaiblissanl, sans chercher à se déchirer dans une explosion égalemeni évitée. Si la reine pouvait beaucoup, la favorite passée savait beaucoup; les courtisans qui pressaient de leurs lèvres le bas du manteau royal avaient laissé la virginité de leurs honnn.iges au bas de la robe de soie de la comtesse. Enfin, si la reine avait le droit de dire à la favorite : « Qui êles-vous? » — celle-ci, avec l'apparence du même droit, pouvait lui répondra : « Ce que vous avez été. Vous êtes reine, je le fus. Accordez-moi l'indulgence qu'a la sultane pour Todalisque. »

Ceci est dit uniquement pour expliquer combien il était naturel que madame Du Barri se trouvât invitée à la fête de Versailles, et comment, sans trop se compromettre, la noblesse se permettait de partager sa nuit enlre la solennité de Versailles et la solennité de Luciennes.

On n*a pas oublié que Taltrail principal de la réunion royale élail la pièce dans laquelle jouerait Mary Robinson, l'Anglaise en faveur, l'exilée à la mode, la belle délaissée du prince de Galles, l'amie de madame Du Barri, la protégée de la reine, l'admiration de tous les jeunes gens, la folie enfin de la cour. Le litre de celle pièce semée de phrases anglaises n'était plus un mystère. La littérature du temps, qui était tombée du ciel de Voltaire sur le toil de La Harpe, du toit de La Harpe sur le palier de Dorât, du palier de Dorai dans le plomb du chevalier de Pesay et du chevalier Cubières, avait assaisonné ce beau petit ouvrage et en avait pomponné le titre odoriférant. Ça s'appelait la Belle Primerose. Ah ! charmanl! charmant! une petite comédie, ainsi qu'on va le voir, dessinée par le cotonneux Fragonard, un peu retouchée par le muscadin Boily, gracieuse et fade, enluminée au crayon rouge : héroïne au grand chapeau de paille à la Paméla, aux cheveux qui pleurenl sur des yeux qui roucoulent; taille fine, hanches longues el vertueuses ; souliers de prunelle, gants longs; beaucoup de bergers dans le fond ; des moulons sur le devant; des moulons honnêtes, fidèles, qui éprouvent sous leur laine sensible toutes les peines de cœur de leur maîtresse. Voilà à peu près la palette el la gamme de la comédie lelle qu'elle était traitée en France quelques heures avant la Révolution.

Celte comédie, destinée à mettre en lumière la grâce, la finesse du jeu, la sensibilité de Mary Robinson, devait

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être précédée du fameux ballet de Titon et l^Aïa-ore, pas- 'orale héroïque de La Marre el de MondouvNle, avec un prologue de La Molle el un de ces ballets à grands ramages, faits pour la danse noble des Gardel et des Dauberval, où se déployait l'éventail grand comme les ailes d'un moulin, où oiidiilnient les volants d'une robe taillée en callié(Jrale,où s'élevail dans les airs une coiffure armée en guerre, car, sous Louis XVI, on ne niellait pas que des légumes et des fruits dans les cheveux; mais, au plus beau du règne, on niellait des vaisseaux, des canons el des sabords, d'où la coiffure appelée la Belle-Poule, du nom d'un vaisseau du roi. Donc! récapitulons les richesses : opéra avec ballet, comédie nouvelle pour terminer cette admirable soirée dans le parc de Versailles.

Le ciel avait tenu — le ciel des astronomes — à réaliser la prophétie si hasardée de la comtesse : non-seulement il ne pleuvait pas, mais le temps était fort beau, et par un beau lemps, Versailles n'est pas seulement la huitième merveille du monde, mais la première de toutes les merveilles.

Personne n'ignore que le cluUean de Versailles, d'où la cour «levait partir ce jour-lù pour aller ù la fêle de la Colonnade, après une promenade au pelil Trianon, délices de Marie-Anloinelle, personne n'ignore, disonsnous, que le château de Versailles est une ville d'appartements courant les uns après les autres, se succiidanl sans fin, se continuant par des mystères d'arcliileclure, se transformant de chambres en cabinets, de cabinets en galeries, de galeries en théâtre, de théâtre en chapelle, pour se déployer en corridors immenses, autres labyrin-

Ihes bâlis sous iiii labyrinllie. Versailles verse ses étages par d'inextricables escaliers sur d'autres élages d'une lieue d'étendue, et les uns et les autres sont pavés de marbre, peuplés de statues , éclairés par des fenêtres géantes aussi grandes que les plus grandes portes.

II était d'usage alors, cl il l'a toujours été, pensonsnous, que lorsque la cour faisait les lioniTeurs d'une invitation à un étranger, elle chargeait quelque familier du château d'être son officieux cicérone pendant toute la journée. La courtoisie royale lui donnait ce guide destiné à lui expliquer rmilitéou rorii;iiie, le sens on le but, le mérite ou la date de chaque objet sur lequel s'arrêlaienl ses regards.

C'est M. le comte d'Estaifig, qu'on savait être, par ses fréquentations do Luciennes, l'ami de mistress Wary Robinson, qui fut désigné pour la conduire à travers les chefs-d'œuvre d'arts étalés partout à Versailles, jusqu'au moment oîi elle deviendrait elle-même un ornenjenl et un plaisir de la soirée, jusqu'au moment oii la jeune et intelligente étrangère le quitterait pour aller s'habiller, pour se préparer à jouer la comédie devant la cour, avide de l'entendre, heureuse de l'applaudir...

Le choix de la personne de M. d'Estaing pour cavalier de mistress Robinson entrait parfaitement dans les vues et dans les idées de madame Du Barri, qui n'ignorait pas combien le comte et le duc dOrléans s'aimaient |)eu malgré certaines apparences d'intimité. El le duc d'Orléans

voulait êlre surveillé comme un vautour pendant toute cette journée où il était bien démontré qu'il tenterait quelque ruse nouvelle et dernière, Infernale et désespérée, pour triompher à tout prix de la résistance prolongée de la belle Anglaise et de la protection vigilante étendue autour d'elle par la comtesse, trop habile en toutes sortes de tactiques pour ne pas tout prévoir et pour ne pas tout craindre.

Donc, ce noble et empressé cavalier, qui attendait à la grille du Dragon et qui vient de recevoir au pied des marches de la voilure la jeune favorite du |)rince de Galles, c'est le comte d'Estaing, dont le rôle descriptif va commencer.

Versailles, dit-il, fut créé à l'image radieuse de Louis XIV, qui s'en occupa pendant tout son régne, et plus peut-être que des intérêts de son royaume. Versailles fut son royaume. On y retrouve le grand roi à chaque pas; sa prodigalité, son fanatisme pour le faste et tout à la fois pour la régularité éclatent de toutes parts. Chaque pan de mur de ce château, chaque rosace de plafond, chaque carré de ce s|)acieux terrain est une pierre de la précieuse mosaïque qui représente Louis XIV.

S'il n'avait craint d'être accusé de pédantisme, danger pourtant peu à craindre avec les Anglaises, si studieuses dès leur enfance, si éprises surtout des charmes sérieux de riiisloire, le comte auraii pu dire, remontant quelques années au delà du règne do Louis XIV, qu'aucun règne

n'avait été aussi triste, surtout vers sa fin, que celui de Louis XIII; frappé de terreur par Richelieu, cl de mélancolie par ce roi dont ce ministre avait fait uii instrument, ce règne s'éteignit dans le silence, la soumission et la peur. Richelieu élouiïa lout sous sa robe rouge. I! n'eu sortait de loin en loin que des cris et des sanglots.

La première assise de Versailles fut la première pierre jetée sur les mœurs sournoises de Louis Xill et l'in- Hexible avarice de Richelieu.

L'ivresse des premières années du règne de Louis XIV fut en outre précédée du la folie de la Fronde, insurrection de bon goût, qui fut bien moins une guerre contre iMazarin, l'homme le plus accommodant du royaume, comparé î\ Richelieu, qu'un prétexte tout trouvé, pour une génération de courtisans jusqu'alors tenue en tutelle, de tirer l'épéc, de faire flotter ses plumets, et surtout de parler librement, en plein air, au milieu du Louvre, et en face de la reine, du cardinal, du parlement et des princes.

Celte génération lurbnleule espérait beaucoup dans son jeune roi, qui, né avec tous les goùis, s'irrita bientôt de l'obslacle dont ces goûis furent entravés par l'esclavage de l'obéissance filiale péniblement observée.

Il fallait une issue à ce volcan ; l'enfance passée, la jeunesse arrivait, et avec elle la soif de réaliser les rêves si longtemps amassés de l'imagination. Et quels rêves que ceux d'un roi comme Louis XIV !

Après le besoin de paraître grand, qui lui fil faire tant de ciioses, celui d'aimer el d'êlre aimé l'enlraîna le plus à se mettre (oujours en scène.

Aux penchanls naturels de Louis XIV pour le faste el le irioniplie, il faut joindre, si l'on veut s'expliquer la préférence qu'il donna toute sa vie au séjour de Versailles sur celui de Paris, l'éloignemenl profond qu'il conçul pour cette dernière ville, après avoir été témoin des émeutes de la Fronde. Il se souvint toujours pendant son règne de cette émeutesi téméraire, bien quesi peu sanglante. Sa minorité signalée par une fuite précipitée à Versailles, au milieu de la nuit, lui resta toujours en mémoire, ainsi que le trouble où fui jetée la volonté royale de sa mère par la hardiesse des Frondeurs. Ainsi, peu amoureux de la foule, à l'abri de laquelle il se metlail en installant à quatre lieues d'elle le siège de son gouvernement, il ne fut pas jaloux de la faire assister à la création pompeuse des bâtiments qu'il méditait el aux fêtes qu'il se proposait d'y donner.

Il croyait d'abord que, semblable aux astres, les rois ne sont jamais si grands qu'à l'horizon. Son premier horizon fut Saint-Germain, qu'il habita après la mort de sa mère. C'est dans ce château, d'un aspect trop sévère pour qu'il s'y plût longtemps , qu'il sentit les premières atteintes de son amour pour mademoiselle de La Vallière et qu'il songea à bâtir Versailles, afin de se montrer dans tous les avantages de sa majestueuse ambition aux re-

gards de celle femme donl il fut sincèrement aimé.

Quand on a suivi avec paîiencc quelques lignes du caractère de Louis XIV, on s'explique facilement la jalousie donl il fui frappé au cœur, à la fête que lui donna à Vaux son téméraire surintendant des finances, Fouquel.

De la fête de Vaux date une des révolutions qui s'opérèrent dans la vie sensuelle du roi ; la jalousie éveilla toutes ses facullés tournées alors vers mademoiselle de La Vallière. Vouloir égaler Fouquel, qui avait à ses fêles «ics ambassadeurs, des princes, les plus distingués genlilsliommes, les plus nobles, les jjIus belles dames de la cour et lui-même, le roi; vouloir cela et renverser Fouquel pour arriver à son but; Fouquel, accusé par une rumeur sourde d'oser élever son regard de financier jusqu'à mademoiselle de La Vallière, fui un désir, el un désir aussitôt réalisé que conçu de Louis XIV. Le soleil regarda son satellite el le satellite disparut. Fouquel paya, on le sait, par la déchéance, l'exil et une morl lenle, le torl d'avoir créé des jardins comme ceux des villas d'Italie, et d'avoir employé à la conslruclion de son château et fait contribuer à ses fêtes le génie de Lebrun, de Lenôlre, de Levau, de Molière, de La Fontaine; de Benserade, de Pellisson, de Lully el de Mignard.

Dès que Louis XIV eut été initié |)ar l'envie aux splendeurs de Fouquel, il regarda autour de lui pour voir

dans quel palais il fascinerailceux mêmes qui avaient été éhloiiis par le surintendant. 11 n'en (roiiva pas. Saint- Clond n'élait pas encore ce palais que nous admirons aujourd'hui; apanage de Monsieur, il ne convenait pas plus que Fontainebleau, relégué au milieu d'un déserl, n'offrant que des salles froides cl inhabitables. De Saint- Germain qu'il occupait, le roi tourna encore ses yeux sur Versailles, et la construction ih\ château fut arrêtée.

Il s'élail souvenu, à cette occasion, que son père avait eu dans ce village un petit château flanqué de deux ailes, autrefois simple rendez-vous de chasse au milieu de la forêt de Saint-Léger.

— Oui, madame, dit tout simplement le comte d'Estaing, c'est à Versailles, bail par lui et pour lui, que Louis XIV, à l'exception de cinq ou six années, résida continuellement; c'est à Versailles qu'il venait se reposer après ses campagnes, et qu'il recevait les ambassadeurs de toutes les nations.

Là, en un mot, s'écoulèrent les heures fabuleuses de sa jeunesse, les jours si mêlés de son âge mûr et les nuits de plomb de sa vieillesse.

Ce fui vers 1666, continua le comie, allentlvemenl écoulé, que Louis XIV songea à biilir Versailles et qu'il appela à son édification les artistes les plus renommés de France et de l'étranger : Mansard, Lenôlre, Lebrun, Bernin, Girardon, se reposant sur Colbert du soin de balancer avec de l'or les sacrifices de temps et de pensées

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qii"il exigea d'eux avec mie sorle de despotisme oriental. Quand il eut eonslruil son palais, de même qu'il avait formé sa cour, il inaugura, |)our ainsi dire, l'un et l'aulre en I66i, dans la fameuse fêle de ïlle enchantée, où il figura lui-mcme sous les (rails de Roger. Molière joua devant la cour la Princesse d'Élide. Quatre ans auparavant, aurait pu ajouler le comte, Molière avait composé les Fâcheux pour la fête de Vaux, dernier jour de gloire du malheureux surintendant. C'est encore à Fouquel, puisque son nom revient de nouveau sous notre plume, que Louis X!V emprunta cet usage de faire contribuer les lettres aux jdaisirs de la cour.

Une rumeur, courant dans linlérieur du palais, annonça au comte et à sa compagne que le dîner royal venait de finir. Ils se portèrent aussitôt vers le passage de la cour, afin de saluer le cortège qui se dirigeait, au son de la musique officielle, du côté des pièces et des cabinets qui font face aux jardins.

La* reine, niadame la |irincessc de Polignac, madame la iirincesse de Lamballe, mademoiselle de Valentinois, les j)rincesses du sang, toute la cour, le duc d'Orléans au milieu du cortège, lui qui était le principal ordonnateur de la fête, traversèrent la salles des Gardes, où Louis XIV avait fait placer les tableaux représentant les batailles livrées sous son règne et peintes par le Turenne des peintres, jiar le grand Vandermeulen.

Quand le cortège royal eut traversé, mistress Mary

Robinson voulut, avant d'aller s'iiabiller pour la comédie, iidjnirtr eiicore quelques instants celle salle héroïque dont les murs sont des pages d'histoire et de génie.

Vaiidernieulen a le mérite particulier d'avoir su rendre avec une prodigieuse netteté de lignes et une précieuse fidélité de couleurs, les marches et contremarches des armées de Louis XIV, campements, haltes, fourrages, sièges, assauts, batailles, escarmouches, retraites et victoires. Allaché à la maison du roi, il suivit Louis XIV à presque toutes les guerres de Flandre. Ce fut sur les lieux mêmes qu'il dessina les sujels des tableaux de la galerie de Versailles : les prises de Luxembourg, de Dinan, de Douai, de Maestriclit, de Valenciennes, de Lille, de Cambrai, de Tournai, d'Audenarde, de Dôle, de Courtrai, de t>)aardcn, de Leude, de Cliarleroi, de Salins, de Joux, d'Ypres, de Coudé et de Besançon. Vandermculen n'a pas encore été égale dans l'art difficile de rendre clairement à l'œil les évolutions des masses sur un champ de bataille; c'est qu'outre la disposition savante et réelle des régiments, il s'applique à reproduire, à des conditions de délicatesse et de patience que la miniature n'accepterait pas, les costumes distincts de chaque corps. Rien n'est omis dans ces peintures, ni la guêtre du lansquenet, ni son babil, qUi a plus de poches pour le vol que de drap pour les galons des grades fulurs ; ni les mousquetaires rouges à la croix blanche sur la poitrine écarlale, colosses d'hommes sur des colosses de chevaux; ni la mai-

son du roi, loufîe de rubans, de fines monslaclies, di^ boucles ondoyantes et de denlelios nu point d<; Hongrie. Toutes ces figures de gentilshommes groupées anlonr de celle du roi sont des portraits fort ressemblants, si Ton en croit les Mémoires contenii)orains et si l'on en juge | ar la figure traditionnelle du grand Coudé. On sali ainsi par Vandermenlcn la vie des camps à celte é|!oqae. comme peu de livres la rappellent.

Grâce à un air pur, grâce à ce soleil de printemps qu'avait annoncé madame Du Barri, les pins riches elTets de lumière jouaient sous ces iiauts plafonds, d'où le siècle de Louis XIV regardait passer avec les yeux de ses belles peintures la fin du dix-huilième siècle.

Mais le moment était arrivé pour la belle curieuse, pour Tintelligente admiratrice des chos(îs rares de Versailles, de songer au spectacle et par conséquent à sa toilette. Elle pria donc son noble cavalier de la conduire à Trianon, ce qui l'exposait à se rencontrer peut-être une seconde fois avec le cortège royal : la promenade de la cour, après le dîner, avait lieu volontiers dans cette partie charmante et choisie du pare.

La cour continuait à circuler de pièce en pièce parallèlement au jardin, et par les croisées elle pouvait apercevoir en défilant ces beaux et graves jardins plantés par Lenôlre, ornements inséparables de la villa royale. Si le château faisait à chaque pas souvenir de Louis XIV, chaque arbre du parc proclamait, comme il proclame

encore aujourd'hui, le lalenl de Lcnôlre, ce Louis XIV des jardins el des parcs.

Comment admirer les jardins de Versailles sans évoquer le nom de Lenôlre ! Cet artiste rare, qui créa une science qu'aucun terme n'a encore bien qualifiée, fait partie de celle pléiade d'hommes spéciaux nés admirablement à propos pour seconder Timniense besoin de curiosité en tous genres dont fut dévoré Louis XIV. Après avoir donné p^ut-èire quelques larmes au seigneur de Beile- Isle , prolccleur généreux dont resj)rit élail si plein de grâce, la bouche si féconde en encouragements el les mains si prodigues d'or, Lenôtre transporta sur le champ plus vaste de Versailles ses berceaux aériens, ses rocailles, ses grolles d'opéra, ses cabinets de verdure, ses portiques mouvants el ses frais labyrinthes.

La promenade au petit Trianon avait un but dans la pensée de la reine et de sa meilleure amie, la princesse de Lamballe. Voulant être agréable à la charmante comédienne dont la présence n'était pas le moindre attrait de la fête, elles lui avaient cédé un cabinet du petit Trianon pour faire sa toilette de théâtre, toilette à laquelle ces de'jx illustres femmes eurent la curiosité de vouloir assiï^ter. Arrivées à ce palais enchâssé dans les fleurs el le gazon, elles firent demander à mistress Mary Robinson, et l'on juge si ce désir fut aussitôt accueilli qu'exprimé, la permission de lui voir arranger ses cheveux, parer sa taille et mettre son rouge, cérémonie dont

les personnes élrangères aux clioses du théâtre se sont toujours fait une idée surnaturelle. C'est bien plus curieux pour elles qu'une représentation.

La reine el la princesse furent aussitôt introduites. Elles virent alors avec une joie enfantine le laboratoire de cette toilette si longue el si rapide en même temps, qui lienl, tantôt du repos le plus absolu, tantôt du tourbillon et de la tempête.

El que de questions ! que de questions ne faisaient pas la reine el la princesse en allanl d'un objet à l'autre, en touchant à tout, en s'émerveilianl de tout!

— Et pourquoi celle eau chaude? demanda la reine. ^ Pour me laver le cou, les bras, les épaules.

— Mais ils «ont déjà plus blancs que la neige.

— Oh! n'importe I c'est l'usage.

— Et cette gomme dans ces godets?

— Pour coller les cheveux aux tempes.

— Oh ! c'est affreux !

Mary Robinson fit un signe : le coilTeur accourut.

Le coiffeur opéra en un clin d'œil le rapprochement des boucles auprès du front; el la reine el la princesse de s'écrier :

— Oh! mais c'est vraiment gracieux : vous avez raison ; mais c'esl à ravir de surprise ceux qui ignorent.. .

— El ces grandes épingles noires? demanda la princesse, en ayant presque peur de toucher à des épingles longues comme des poignards.

— Pour soulenlr les cheveux, répoiulil Mary Robin son.

— Pour poignarder les clieveux, vous voulez dire.

— Pardon! madame, tenez...

— Vous allez vous blesser, dit la reine effrayée du mouvement qu'elle lui vil faire.

Mary Robinson s'enfonçait, avec la ctMérilé et la dexlérilé du sauvage qui vide son carquois, vingt longues épingles noires devant et derrière la tète et sur les côtés.

— Ah! mon Dieu ! El vous ne souffrez pas? Mary Robinson s'inclina en riant.

La princesse passa d'un élonnemenl à un autre.

— El qu'est-ce donc, qu'y a-l-il dans cette coupe?

— C'est du bouillon, madame.

— Du bouillon? El qu'a à faire ici le bouillon?

— Du bouillon froid, madame la princesse.

— Pour vous mettre aussi au visage? demanda en rianl la princesse de Lamballe.

— Pour me mettre sur la poitrine, répondit en buvant plusieurs petites gorgées du liquide contenu dans la coupe la gentille et complaisante Mary Robinson, qui toul en buvant, défaisait les lacels de son premier jupon, el ce jupon tombait à grands plis sur ses pieds, où ils s'embarrassaient.

— Vous buvez cela ! el pourquoi boire ce bouillon, qui doit êlre assez fade?

— Pour me donner des forces pour toute la soirée.

— Des forces! vous n'avez donc pas dîné?

— Dinor ! Mais il nous csl inipossiblo déjouer, madame, s'il n'y a au moins six lioures que nous n'avons mangé.

— Pauvre fenime! murmura ta rviifie.

— Vous allez donc jouer ce soir sans avoir mangé ?

— Oui, Majesté.

— Pauvre femme ! ré|ié[a la reine, dont le regard |;ouvail signider : landis que nous qui avons si bien diné...

— Mais vous allez vous Iner, madame!

— Je njc lue ainsi depui sdix ans. Majesté 1

— Ah! sï'cria la princesse de Lamballe, qui furelail comme un écureuil dans Ions les coitis Ali! mon Dieu! à quel usage ceci? El qu'e>l-ce donc?...

— C'est un caleçon, njadame la princesse.

— Une culolle, voulez-vous dire...

— Un caleçon, madame |;j princesse, je vous assure.

— Une femme!... un pareil vêlement î...

— Nous ne jouons jamais, madame, sans cela, el vous allez me permettre de le passer.

— Passez ! passez !

— Mais à quoi bon, demanda madame de Lamballe, ce caleçon, celle culolle... n'importe comme il vous plaira de le nommer... sous une robo puisqu'on ne le voit pas?... D'ailleurs, si on le voyait... décidément nous ne comjtrenons pas,..el vous seriez infiniment bonne si vous vouliez nous éclairer un peu.

Et Mary Robinson de répondre en Icnnnl le bas de son dernier jupon iivec les dcnls et en nouant le caleçon autour de sa eeinlure :

— On peut glisser en jouant la comédie, et il n'y a pas que des femmes poirt- nous voir jouer.

— Glissor! glisser! il faudrait furieusement glisser, dit la princesse, pour justifier l'utilité d'un pareil vêlement.

— Sans douie, madame la princesse: mais il y a à craindre un aulre inconvénieni, et le caleçon devient alors d'une utilité plus absolue.

— Nous vous avons déjii dit, reprit en souriant la princesse de Lamballe, que nous ne sommes que deux femmes ici, et pas du tout deux grandes divinités de la terre qui veulent vous épouvanter de leur majesté. Ce caleçon?... achevez!...

— Rien n'est plus facile à vous expliquer; le parquet des théâtres, celui sunlequel nous jouons, la scène, enfin, est formé de planches qui ne joignent pas très-slriclemenl sous nos pieds; sous ces planches se tiennent nos machinistes, dont les regards...

— Ah! les curieux! s'écria madame de Lamballe, les impertinents !

— Cela ne leur est pas défendu, dit Mary Robinson. * — Vous comprenez maintenant pourquoi nous mettons ce caleçon.

Après d'autres péripéties de toilette qui toutes jelèreiil

dans un monde bizarre el nouveau les deux illuslres visiteuses, mislress Mary Robinson se Irouva babillée pour son rôle, et divincmpiil liabillée. C'était la belle el pure Anglaise du Vicaire deWakefield, regard tendre el profond sous le cbapeau rustique, h la passe ondoyante, tournure à Iroubler le sommeil el même le réveil de tous les lords de la contrée, pieds de nymphe perdue dans les bois de Windsor, bras à denii gantés, moitié chair, moitié damnation, épaules demi -nues, pudeur voluptueuse ù faire dire à saiiil Antoine : Mais voyons, ai-je eu raison?

— Adorable! dit madame de Lamballe ; adorable ainsi! — Et maintenant que vous voilà prête, ajoula-t-elle, que le spectacle n'est pas sur le point de commencer, qu'allezvous faire?

— Ce que font toutes les actricf's en attendant qu'on vienne leur annoncer qu'il faut descendre au théâtre : je vais repasser mon rôle el me recueillir.

— C'esl peu gai quand loul le monde se donne en ce moment le plaisir de la promenade.

— C'esl le devoir, madame la princesse.

— Aujourd'hui, dil la reine, Irêve au devoir! vous allez descendre avec nous, et nous vous montrerons, la princesse et moi, les jardins du petit Trianon.

— Que de bonté !

— Venez donc à la promenade.

— Mais mon directeur?... balbutia Mary Robinson.

— Voire directeur?

— Qui donc? s'informa la princesse avec le même sentiment de curiosité naïve.

— M. de la Ferlé... l'intendant des menus-Plaisirs. -— Ah! fit la princesse, je devine!

— Je suis sa pensionnaire ce soir.

— Je voudrais bien voir, ajouta la princesse, qu'il trouvât mauvais...

— Il me mettra à l'amende, si je sors costumée.

— A l'amende! dit madame de Lamballe.

— Oui, madame.

— Allons donc!

~ Princesse, vous la payerez pour madame. Venez ! madame, c'est une affaire entendue.

Et la reine, passant devant et ouvrant la marche à la princesse son amie, fut suivie de Mary Robinson, appelée à l'honneur fort peu prodigué de parcourir avec la reine de France les allées parfumées et galantes du petit Trianon, honneur qu'elle a célébré dans l'une des poésies écrites par elle, dans sa longue et mortelle maladie.

Quoique familiarisée avec les beautés iialurelles des parcs de Kcw el de Windsor, Mary Robinson ne se répandit par moins en cbaleureux tMoges devant ces arbres merveilleux transplanlés depuis peu d'années d'Amérique en France, des forèis du nouveau monde dans les terrains coquets de Trianon. C'est le mélèze, appelé par un pléonasme de jardinier le mélèze noir; le cèdre du Liban, qui étend ses branches bibliques comme pour cacher les lions du Carmel aux ardeurs corrosives du soleil ; c'est le pin d'encens dont les parfums se répandent, après la

p!ni<', an (lolfi (rnnc liciie; c'csl le pilloresque pin à cônes piquants ; c'csl le dtêne jaune de Virginie, aux feuilles coloiiiUMisos ; le cJiêne roufjc, qui semble, eu îiiilomne, s'èlrc Ircuipé (l;ms la lie de la vendaug^; c'est le ciiâne chûlnignicr qui se débarrasse de son écorce comme d'un vèîemeul trop cliaud; le bouleau à canoty i< beiula iiigra, » arbre superbe de viugl mèlres, dans lequel les sauvages laillcul leurs huiles el leurs barques; double providence; c'esl l'orme polygame, qui ne porle pas seulemeni des (leurs, mais «les bouquets; \e [évier de la Chine, hérissé comme un buisson d'épines; c'esl l'acaciarose donl les rameaux, quand le veut les secoue, jonchent l'air de feuilles qui onl la couleur virginale de l'aurore.

Des jardins féeriques do Trianon le corlége royal gagna le Grand-Canal, dont la vue arracha un cri d'admiration à la belle el enthousiaste Mary Robinson : ce cri n'eûl pas été sans un mélange de souffrance intérieure, si elle eût connu les diflicullés surhumaines qu'il fallut vaincre pour amener lA celle nappe d'eau qui l'émerveillait.

Que de pénibles souvenirs ne rappellent pas, en effet, ces eaux de Versailles ! Comment lire sans effroi dans les écrits du temps, dit Dulaure, qui est resté le meilleur historien de Paris et de ses environs, les passages relatifs aux travaux immenses qu'il fallut exécuter pour amener ces eaux dans ces bulles arides, environnées jusque-là de quelques marais insalubres?

Saint-Simon est plur- complet encore comme renseignements précis el terribles sur cet arlicle funèbre des eaux de Versailles : « f/eau manquait, quoiqu'on pût faire; el » ces merveilles de larl, ces fontaines tarissaient comme » elles font encore àlonlniomenl, malgrélaj révoyancede )> ces mers de réservoirs qui avaient coùié tanl de mil- » lions à établir el à conduire sur le sable mouvant et >j la fange. Qui l'aurait cru ? Ce défaut devint la ruine de » l'infanterie : madame de Maintenon était à la cour; 9 M. de Louvois élail bien avec elle; on jouissait de la » paix; il imagina de détourner la rivière d'Eure, entre » Chartres el Mainlenon el de la faire venir loul entière » à Versailles.

» Qui pourra dire l'or el les hommes que la tentative » en coûta pendant plusieurs années, jusque-là qu'il fut » défendu, sous les plus grandes peines, dans le camp » qiCon avait établi, et qu'on y tint très-longtemps j d'y » parler des maladies, surtout des morts que le travail » et plus encore les exhalaisons de tant de terres re- B muées tuaient! Combien d'autres fureul des années à » se rétablir de celte contagion! Combien n'en ont pu » reprendre leur santé pendant le reste de leur vie! El » toutefois, non-seulemenl les officiers particuliers^ mais » les colonels, les brigadiers, el ce qu'on y employa d'of- » ficiers généraux, n'avaient pas, quels qu'ils fussent, la » liberté de s'en absenter un quart d'heure, ni de man- » quer eux-mêmes un quart d'heure de service sur les Iravaux.

» La guerre les interrompit en 1668, sans qu'ils aient » été repris depuis; il n'en reste que d'informes monu- » nienls qui élernisenl celte entreprise*.

» Dangeau nous apprend qu'en 1684 il y avait tous les » jours 22,000 lioinn)os et 6,000 chevaux qui travail- » laicnt à Versailles **. L'année suivante, il porte le » nombre des travailleurs à 56,000 ***!!! Madame de » Sévigné dit qu'on emportait la nuit des chariots rem- » plis de malades ou de morts. »

Enfin nous lisons dans les Mémoires de madame de Lafayette ; '. On emj)loyait les troupes à ce prodigieux » dessein pour avancer de quelques années les plaisirs » du roi, La quantité de maladies que cause toujours » le remuement des terres mettait les troupes qui étaient » campées à Maintenon où était le fort du travail, hors » d'état de faire aucun service. Mais cet inconvénient ne » paraissait digne d'aucune attention au sein de la » tranquillité dont on jouissait ****.

Des barques avaient élé pré|;arées sur le Grand-Canal |)Our recevoir dans leurs flancs dorés et sous leurs tentures d'azur et de pourpre les illustres promeneuses, folles de ces courses sur l'eau, imitées de celles de Ve-

* Mémoires, 1. 1", pag. 134 et 135.

** Mémoires, 27 aoùl lG8i.

*'* Lettre 652, édition de Biaise.

**** Mémoires de la Cour de France, pour les années 1688 e t 1689, in- 12, pag. 2.

iiisc La petile flollillo, qui avail élé constriiile aiilrefois |)Oiir former l'éiliicalion navale il» duc de Peiilliièvre, dcsiiné à devenir cl devenu plus tard grand amira! de France, aborda les quais gazonnés du canal, cl les |irincesses el leur suite posèrcnl leurs pieds de velours cl de salin sur les plais -bords en palissandre. Vingt barques s'affaissèrent doucement sous ces charges gracieuses, el qu:jnd le lour fut venu pour mistress Robinson de descendre dans Tun des canots de la flollille vénitienne, le duc d'Orléans s'approcha d'elle galamment et lui dit, en lui offrant la main :

— Madame, ma barque est à vos ordres.

— El la mienne aussi, dit en même temps le comie d'Eslaing, qui re|)arul à ce moment assez opportun de la journée.

Mary Robinson demeura irrésolue entre ces deux politesses, quoiqu'elle eût voulu pour beaucoup que le duc d'Orléans eût gardé les siennes.

— Vous n'oublierez pas, madame, reprit le duc d'Orléans très-visiblement dépité de la présence inojiinée du comte d'Eslaing, que j'ai quelque droit peut-êlre à l'emporter sur tous mes rivaux d'escadre. Je suis lieutenant général des armées navales du roi.

— Je rappellerai à madame, repartit à son lour le comte d'Eslaing, que j'ai les mêmes droits à vous posséder sous mon pavillon, car j'ai le même litre que monseigneur: je suis lieutenant général des armées navales du roi.

On souriait beaucoup autour de celte scène et Ton brûlait (le savoir comment elle se terminerait.

— Mais moi, dit victorieusement, mais un peu maladroitement, le duc d'Orléans, je suis lieutenant général des armées navales par droit de naissance, étant prince du sang.

— Et moi par droit de conquête, riposta sans forfanterie le comte d'Estaing, qui ajouta pour enfoncer le trait j)lus avant : — On sait, il est vrai, monseigneur, que vous avez été nommé dans la môme campagne enseigne, lieutenant, capitaine de vaisseau, chef d'escadre, et enfin lieutenant général, tandis que moi, je l'avoue, j'ai mis trente ans pour obtenir ces divers grades et ai commis la maladresse de me faire blesser douze fois par l'ennemi.

Qu'on juge si les rieurs, grossis de minute en minute, furent pour le duc d'Orléans qui tendait toujours la main à Mary Robinson, peu pressée de la prendre!

— Enfin, monsieur, acheva-t-H, je puis être d'un instant à l'autre, — puisque nous en sommes sur nos états de services, — nommé amiral de France.

— Je n'en disconviens pas, monseigneur, mais en allendant, et sans doute pour récompenser vos grands services sur mer, le roi vient, tout exprès pour vous, de créer la charge de colonel général des hussards, ce qui vous donne le droit incontestable de commander à des cavaliers et non à des marins.

Ce dernier coup acheva le duc d'Orléans, qui, ne trou-

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vanl aucune réponse prompte à celte raison péremploire, se perdit dans la foule railleuse des spectateurs de cette scène \ Mary Robinson, couronnant le vainqueur, monta dans la barque aux couleurs du comte d'Estaing.

C'est en quittant le Grand-Canal pour aller à la Colonnade voir jouer l'opéra de Titon et VAurore et jouer elle-même la Belle Primerose, que mistress Mary Robinson put se faire une idée de la splendeur inouïe du parc de Versailles, dont les deux ailes et la perspective s'étalèrent à ses yeux, effrayés de tant de beautés.

Le créateur divin de ce parc, Lenôtre, devina un art entre la peinture, rarchilecture et Thorticulture, art sinon absolument inconnu jusqu'à lui, du moins très-imparfait, quoique Tenvie ait voulu qu'il ait tout copié des villas d'Italie. Quand Lenôtre réalisa son voyage d'Italie, il avait depuis longtemps donné des preuves de son goût par la création des jardins de Vaux et une partie de ceux de Versailles. Si le souvenir des merveilleux entassements d'arbres, de tombeaux, d'urnes, de ruines antiques étalés dans les villas romaines de PanfUi, Borghèse, Feroni cl

* Celte création de colonel général des hussards était bien une faveur; mais donner, pour récompense de services rendus sur mer, un poste sur terre, c'était une moquerie. Les Parisiens, qui riaient encore alors, recommencèrent leurs plaisanteries sur le prince, qui 6c vit avec un mortel déplaisir frustré de ses espérances sur la possession delà charge d'amiral qu'il n'avait cessé de convoiter.

Histoire de la Conjuration d'Orléans, par Mon(joic, t. i''^, page ss.

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Corsini, ne nuisit pas aux travaux postérieurs de Lenôtre, il faut avouer qu'il modifia, en homme de génie, des emprunts qu'il n'a pas dû nier.

II est hors de doute que Lenôlre n'inventa ni les allées, ni les points de vue et ces autres dispositions de terrain si naturelles chez tous les peuples, même les plus grossiers, que personne, on peut le dire, ne les a trouvées ; mais il n'eut pas de modèle absolu dans l'art découvrir, de planter, de diviser, d'embellir un espace avec le plus d'aisance, avec le plus de variété dans les oppositions, et surtout avec le plus de noblesse passible. Aussi, dans l'emphase de ses conceptions, méprisa-t-il toujours beaucoup les parterres de gazon, disant, selon Saint-Simon, qui partageait à cet égard l'opinion de Lenôlre. « qu'ils n'étaient bons que pour les nourrices, dont la vue, à défaut des jambes enchaînées à leurs nourrissons, s'y promenait de leur deuxième étage. »

S'il m donna pas à des arbres (aillés avec des ciseaux de fer la grâce que Girardon déveIo|)pa dans ses statues, les frères Relier dans leurs groupes de plomb et de bronze. Mansarl dans ses bâtiments, il fit ressortir avec avantage, sous un ciel peu favorable à la statuaire en plein air, les travaux différents de ces artistes, ses contemporains. Son imagination, belle et précise à la fois, devina du fond de quelle allée un monument apparaissait au regard avec le plus de surprise et de majesté ; quel massif de verdure devait s'arrondir en portique sur le front sévère ou gra-

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eifiux d'une slaliie. quelle ceinture d'arbres convenak le plus au pourlour d'un bassin ou d'une cascade. Sa science s'appliqua à combiner à lous les degrés imaginables des feuilles, de l'eau, des branches el du marbre, pour obtenir de l'ombre, de la fraîche ur, du silence, de la solitude el des impressions analogues à la destinée de lieux donl la fantaisie mythologique du roi el des princesses avait arrêté la signiûcation. Il atteignit le degré de mystère que demandaient telle promenade el tel repos; il savait entourer les bains de Diane, le bassin d'Apollon, la fontaine de Neptune, d'un feuillage en harmonie avec le caractère de ces divinités olympiques.

En cela son goût se fondit avec une limpidité remarquable dans le goût général de son époque; il fut avec les arbres ce que Lebrun, son meilleur ami, fut avec la peinture, Corneille avec la poésie, Mansart avec les monuments, Louis XIV avec la royauté, c'est-à-dire héroïque. On est grand, on se sent puissant, on marche en roi sous ses ombrages. Rien n'y est à la hauteur d'homme. Né sous une république, Lenôtre n'eût pas même été un bon jardinier, et sans une suite de monarques assez opulents pour continuer l'œuvre de Louis XIV, sa ménioire aurail péri avec ses jardins, si coûteux à entretenir. On sourit d'étonnemenl lorsqu'on songe que ces allées si droites, «-es massifs de si près tondus, ces bosquets évidés en urne, ces dômes donl pas une feuille ne rompt la netteté de la voûte, n'existent depuis deux siècles que par le soin ré-

gulier qu'on prend débarber les pousses à mesure que bosquets, urnes et dômes cberchenl à rentrer dans l'éternel chaos d'où ils sont sortis. Sur les deux cents hivers qui ont passé depuis Louis XIV, si l'on eût négligé pendant un seul hiver tous ces chefs-d'œuvre délicats, ils seraient aujourd'hui des arbres de grandes routes.

Tous les habitants de Versailles étaient encore dans le parc pour voir la promenade lente et solennelle de la cour se rendant au spectacle de la Colonnade, celle promenade qui leur découvrait, d'espace en espace, tantôt la noble Ggure de la reine, tantôt de jeunes fronts de princesses, ou quelque ondulation d'or qui était un groupe de maréchaux. Et les habitants faisaient silence à l'aspect de ce beau cortège. La soirée était magnifique; Claude Lorrain avait peint le ciel. L'horizon était rouge; les arbres du parc se dressaient dans une immobilité parfaite; et sous ce ciel rose, entre ces arbres tranquilles, montaient, en s'épanouissant dans les airs, les panaches pâles et les fusées liquides des bassins.

A cet endroit de la promenade, la reine quitta l'aclrice qu'elle avait honorée de sa conversation, et d'un signe elle fil avancer une des chaises à porteurs qui suivaient toujours la cour, pour que sa protégée y montât et fût conduite au pavillon où elle devait attendre, l'opéra joué, le moment d'entrer en scène. Les gens qui la portaient s'avancèrent du côté du bassin d'Apollon dont les eaux remplissaient l'air en ce moment d'une vapeur bruyante et d'une fraîcheur pleine de suavité.

Comme la foule des courlisans el la miillilude éparse dans le jardin avaienlsuivile cwlége royal vers la Colonnade, Mary Robinson se trouva un instant seule à ce magnifique rond-poinl. Elle profila en poëlede celte minute d'isolement pour recueillir ses sensations de la journée et préparer une place à celles qui allaient suivre. Ce sont les stations de Pâme. Elle les aime, y prend des forces et poursuit ensuite sa route.

C'est pendant cette minute donnée à la contemplation des belles statues qui composent une cour silencieuse à l'Apollon du bassin; Aristée, par Slodts; Syrinx, Pan el le Faune Borghcse, par Mazière; la Clarté, par La- ,zaro Baldi ; Ino et MéUcerte, par Granier; Vertumne el Pomone, par Le Ilougre, que mislress Robinson vit une main s'appuyer sur le bord de la portière de sa chaise, el qu'elle entendit une voix connue lui dire :

— Dieu soil loué! je vous trouve un instant seule. C'était le duc d"Orléans. Enfin, il se montrait!

— Vous me suiviez donc, monseigneur?

— Pour qui serais-je ù celle fêle, si ce n'est pour vous? Après avoir souri au compliment, mislress Robinson

fil signe aux deux porteurs de continuer leur chemin vers la Colonnade. Les valets obéirent, la chaise reprit son balancement doux. Mary salua ensuite profondément le duc dont elle se crul débarrassée.

Le duc d'Orléans se rapprocha de la chaise; ce que voyant, les porteurs respectueux raleniirenl le pas, afin

que monseigneur pûl causer loul à son aise, puisque cela semblait être pour son bon plaisir.

Ce n'était pas celui de Mary Robinson qui, fort peu éprise du prince, sentait, ce jour-là, la grande séduction qu'elle devait exercer comme femme et comme actrice sur l'imaginalion ardente de son galant persécuteur. Sa toilette, sa fraîcheur, le demi-nu anglais, pudeur redoutable plus dangereuse que la provocation la mieux calculée, le costume poétique du rôle qu'elle allait jouer dans quelques heures, cette soirée de priniemps pleine des doux poisons exhalés par les fleurs, par les plantes, par les eaux, lui murmuraient à l'oreille que ce jeune homme ne l'abordait pas ainsi avec les intentions les plus pures du monde. Cependant elle ne s'alarma pas trop d'abord ; elle songea que le parc était sillonné de promeneurs ; que la nuit n'était pas encore venue et que dans quelques minutes elle serait probablement rendue à la Colonnade.

— Vous voulez déjà me quitter, madame? dit le duc en marchant le chapeau à la main à la portière de la chaise.

— Je vais jouer, vous le savez, devant la reine, et je me rendais...

— Oh ! vous ne jouerez guère que dans deux heures,

— Plus tôt, monseigneur... beaucoup plus tôt, monseigneur.

— Mettons une heure et demie; il nous reste toujours assez de temps pour nous expliquer.

— Ali ! nous avons une explication à avoir ensemble, demanda mislress Robinson avec ce ton glacé en dessous (lue les actrices savent prendre à propos, quand on veut trop leur rappeler qu'elles ne sont que des actrices.

— Oui, madame, une explication, mais simple, mais courtoise...

— Peut-on en avoir d'autre avec vous, monsieur le duc?

— Nous ne nous sommes plus revus depuis notre petit voyage de Luciennes à Paris. Vous vous souve nez!...

— De Luciennes à Versailles, vous voulez dire.

— Oui..., madame..., oui, puisque vous n'avez pas consenti à aller plus loin... et c'est prccisémenl à l'occasion de ce voyage..,

— Monseigneur, le souvenir de celte soirée... Est-il bien nécessaire... ?

— Je tiens beaucoup, madame, à me juslifler à vos yeux.

Le duc s'était un peu plus rapprocbé de la portière.

— Mais je ne vous accuse pas, monseigneur.

— Tant pis! madame! tant pis! car c'est ce que je veux.

— Je ne vous comprends pas, monseigneur.

— Plus que jamais tant pis! madame. Je liens singu- 1 ièrement à être coupable. C'est ma seule envie.

— Si c'est ainsi que vous vous justifiez?

— Oui, madame. Je ne connais pas d'aulre manière ([iiand on aime. Ne serail-ce pas une affreuse iiypocrisie (|iie (le vous dire : » Aii ! madame, il est faux qu'en montant chez le comte d'Estaing, pendant mon voyage (le Luciennes à Versailles, et en rengageant à boire avec moi, j'ai eu la coupable intention de l'endormir au moyen d'une poudre jetée dans son verre, pour rester seul à seul avec vous el abuserdevolre isolement?» Non, madame, je ne dirai pas cela. C'était bien là mon intention, ma seule intention : endormir le comte d'Eslaing el ne laisser plus aucun obstacle entre vous et moi.

— En vérité, cet homme est affreux! pensa celle qui l'écoutait, mais qui ne l'écoutait pas sans effroi. La solitude se faisait de plus en plus autour d'elle, et quoique iiiislress Robinson ne connîit pas le jardin, il lui semblait, à plusieurs signes instinctifs que la chaise ne la conduisait pas directement du côté qu'elle aurait dû prendre.

Ce que disait le duc d'Orléans n'élail pas fait pour dissiper son anxiété.

— Oui, madame, c'était bien mon intention, repritil, de plonger le comte dans un sommeil léthargique el de vous dire ensuite...

Pour ne pas encourager une conversation dont le début lui plaisait si peu, Mary tourna à demi la tête vers rautrc portière. Mais, si distraite qu'elle fût ou qu'elle cherchât, à le paraître, elle s'aperçut cependant que les porteurs

obliquaient de plus en plus, et que plus ils marcliaieiU dans ce sens qui l'inquiétait, plus le bruit de la foule, ce bruit si dictinct et si vif jusque-là, diminuait et s'éteignait. Ce caractère d'appréhension se raffermit en elle lorsqu'elle vit les deux porteurs s'arrêter devant une baie circulaire, rompue à l'endroit où ils s'arrêtaient par une petite grille en fer que le duc d'Orléans courut aussitôt ouvrir.

— Mais qu'est-ce donc? demanda-t-elle en projetant avec vivacité la tête vers le devant de la chaise pour interroger ses gens. Oij me conduisez-vous?... Il me semble... Répondez-moi : où sommes-nous?...

Ce fut le duc d'Orléans qui répondit pour les deux porteurs.

Flîv DU TROISIÈME VOLUME.

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