CONCLUSION
termes de comparaison, si leur œuvre ne nous apparaissait bien vivante, grâce aux fouilles qui nous l’ont rendue.
La ville que nous avons cherché à restituer ressemble peu aux anciennes villes grecques. Celles-ci étaient peu homogènes, pleines de disparates, et l’on peut leur appliquer le jugement que portait sur Athènes un écrivain du troisième siècle, Héracleidès : « La ville a des rues mal coupées à cause de son antiquité ». La physionomie de Pergame est toute autre; 1 unité y est parfaite. Mais ce n'est pas là la seule originalité de la capitale des Attalides; elle appartient bien à une époque où le goût s’est transformé, où les changements survenus dans les formes de la vie sociale exercent leur influence sur les formes matérielles. L’architecture ne se borne plus à chercher l'harmonie dans un monument isolé, sans trop se préoccuper de l’entourage. Le temps n’est plus où un sanctuaire grec offre un pittoresque désordre d’édifices juxtaposés. L'architecte se double d’un ingénieur. Il vise à créer des ensembles symétriques, à aligner dans une belle ordonnance de vastes portiques, à ménager de larges perspectives, à grouper les édifices comme dans un somptueux décor. Tel est le caractère de l'Acropole des Attalides, et notre goût moderne ne saurait y trouver à redire. Versailles nous aide à comprendre Pergame.
La ville royale est le centre d'un mouvement intellectuel et artistique très intense. Mais tout nous avertit que l’esprit de l’ancienne Grèce a fait place à un autre. Les lettrés de Pergame sont des rhéteurs, des philosophes, des érudits; à l’invention littéraire ont succédé la science et la recherche curieuse. L’art est un art de cour; il s’est mis au service d’une dynastie. Pourtant, si l'on a pu autrefois condamner trop légèrement comme une décadence l’époque hellénistique, les découvertes dont nous avons retracé l'histoire permettent d’en appeler de ce jugement trop sommaire. On croyait l’esprit grec épuisé, sa force de production affaiblie, l'art voué à Limitation du passé et aux redites monotones. Il n’en est rien. Qu’on fasse des réserves sur les défauts de l'art pergaménien, qu’on y relève, comme nous l’avons fait nous-même, des exagérations parfois inquiétantes; nous n’y contredirons pas. Mais ceci admis, il serait injuste de fermer les yeux aux qualités réelles dont il témoigne, à celle surtout qui fait excuser bien des erreurs, c’est-à-dire l’aptitude à se renouveler. Ce n’est pas un mince mérite que d’avoir, après des siècles de production, montré une telle fertilité de ressources, trouvé des formules nouvelles et personnelles, proclamé les droits du réalisme, du pathétique, et cherché des sources ignorées d'émotion ; ce mérite, on ne saurait le refuser à l’art de Pergame. Au lieu de l’écraser sous le poids d’une comparaison désavantageuse avec la simplicité élégante et forte de l'art grec dans sa première fleur, il est plus équitable de reconnaître ce que ces fruits tardifs de l’hellénisme ont encore de saveur, et nous nous garderons de juger trop sévèrement les maîtres de Pergame parce qu’ils ont été de leur temps. Ces ambitions auxquelles ils se haussent, cette volonté inquiète de ne laisser inexploré aucun des do-
maines de la plastique, l'art moderne ne les a-t-il pas connues? Et pouvons-nous désavouer les sculpteurs audacieux et chercheurs qui ont été les Puget et les Rude de l'hellénisme?
On apprécie mieux l'importance historique du rôle qu'a joué Pergame, quand on se rappelle ce qu’est le monde antique au temps où commence sa prospérité. L'ancienne Grèce a perdu sa vie nationale, ou du moins elle n’en a gardé que les formes extérieures. Athènes n’est plus qu’une ville d’oisifs, de rhéteurs et de philosophes; elle ne représente plus qu’une force d'opinion; elle est morte pour l’action politique. Les Attalides ont le prestige de la gloire militaire et de la richesse; ils prétendent conquérir, à l'exemple des Lagides, celui que donnent les arts et les lettres. Grâce à l’amitié d'Athènes, ils peuvent à bon droit se considérer comme les représentants attitrés de la culture grecque en Asie Mineure, et à voir les honneurs que leur décerne la vieille Grèce, celle-ci semble bien saluer dans la capitale mysienne une nouvelle Athènes. Le jour où elle deviendra romaine, cette ville, où le culte de l’atticisme n'a jamais cessé d’être en honneur, sera vraiment le trait d'union entre la Grèce hellénistique et Rome.
« A partir de la mort d’Attale, écrit Pline, les citoyens commencèrent à aimer, et non plus seulement à admirer la splendeur étrangère 1 ». On ne saurait indiquer plus nettement qu'une grande part revient à Pergame dans l'éducation du goût romain. Il n'entre pas dans notre plan d'étudier l'influence exercée par Pergame sur Rome, de montrer tout ce que doit à son art celui qui s’épanouit brillamment à Rome au temps d’Auguste, d’en rechercher l’action sur le bas-relief romain, d’en signaler les réminiscences jusqu'en Gaule, dans les trophées de l'arc d’Orange et dans les scènes de bataille sculptées sur le monument de Saint-Remy. Cette étude a été faite, et nous ne pouvons qu’y renvoyer le lecteur 2. A nous en tenir aux faits généraux, nous voyons aujourd'hui comment Pergame partage avec Alexandrie le privilège d'avoir initié les Romains à l'amour des choses de la Grèce. Ses rhéteurs leur apprennent à goûter les plus purs modèles de la littérature attique; ses érudits leur révèlent l'histoire de l'art grec, les préparent à apprécier les œuvres des vieux maîtres; le souvenir des monuments pergaméniens se présente à l'esprit, quand on songe aux bibliothèques, aux statues, aux collections précieuses qu'enfermaient les portiques du temple d'Apollon Palatin. Ainsi ce n’est pas seulement par ce qu'elle a été au temps de ses rois que la capitale des Attalides mérite l'attention de l'historien. Son action a survécu à son existence politique; elle joue un rôle capital dans le grand mouvement d'idées qui a pour conséquence la conquête de Rome par la civilisation et les arts de la Grèce.