LA PLAINE ET L'ACROPOLE DE PERGAME. — LES FOUILLES
A la hauteur de 1 île de Lesbos, la côte d'Asie Mineure dessine une saillie accentuée, que cernent, au nord, le golfe d’Adramytti, au sud, celui de Tchandarly. A l'intérieur s’étend la région accidentée et montagneuse qui formait un des districts de l’ancienne Mysie : c'était la Teuthranie. Le massif du Madaras-Dagh, l'ancien Pindasos, y projette ses puissants contreforts, et deux chaînes principales se dirigent vers la mer, enfermant entre leurs crêtes un plateau très fertile, appelé Kosak. Au sud de ce massif s'ouvre une vaste plaine, qui s'allonge en s'élargissant du nord-est au sud-est : c est la vallée du Bakir-Tschaï, l'ancien Caïque. Au sortir du passage resserré que bordent au sud les montagnes de Soma, le Caïque s'engage dans cette belle plaine à laquelle les Grecs avaient donné son nom (Kafeou ra&ov1) et il infléchit son cours vers le sud-ouest, pour se jeter dans la mer entre l'ancien port de Pitané et la baie d’Elaea2.
1. Hécatée, fragment 3q5, Fragmenta Historicorum graecorum, éd. Didot, I, p. 27.
2. Pour la description de la vallée du Caïque, voir Thraemer, Pergamos, p. 187 er suivantes. G. Radet, la Lydie et le monde grec, p. 8-9. Une carte de la vallée inférieure du Caïque a été donnée par Bohn et Schuchhardt, Die A Itertümer von Ægae, pl. 1.
PERGAM
A trente kilomètres environ de son embouchure, le Caïque reçoit deux affluents, le Kétios (Kestel-Tschaï) et le Sélinus (Bergama Tschaï) qui descendent des bas contreforts du Pindasos, et coulent du nord au sud, le Kétios à l’est, le Sélinus à l’ouest. Dans leur cours inférieur, avant d’atteindre la plaine, ils suivent deux vallées parallèles, séparées par une sorte d’éperon rocheux, qui s'avance vers la vallée du Caïque. Cette masse de trachyte isolée, enserrée à sa base entre les deux rivières, à peine rattachée par un faible relèvement de terrain au réseau de montagnes dont elle forme comme la pointe extrême, c’est l’Acropole de Pergame. Là s’élevait la capitale du royaume grec des Attalides, la ville royale qui, durant le troisième et le second siècles avant notre ère, fut un des foyers les plus brillants de la civilisation hellénistique, et mérita d'être appelée, suivant le mot de Pline, « la cité la plus célèbre, à beaucoup près, de toute l’Asie' ».
Pergame est assez éloignée de Smyrne pour rester en dehors de l’itinéraire des touristes pressés. On s’y rend soit par mer, en abordant au petit port de Dikéli., soit par terre, en prenant, à Magnésie du Sipyle, un embranchement de la ligne du chemin de fer de Smyrne-Cassaba qui aboutit à Soma. De cette dernière station, une route médiocre conduit en cinq heures à Bergama, la ville moderne qui s’étale au pied de l’Acropole antique. Le trajet par Soma, plus compliqué, offre l’avantage de ménager sur la haute vallée du Caïque des aspects très variés. Après une dernière halte au petit hameau de Dondarly, dont les maisons en pisé se pressent autour d'une pittoresque mosquée, toute fleurie d'enluminures bleues et rouges, on découvre dans son ensemble la plaine de Pergame, la silhouette lointaine de l'Acropole, et l'on commence à franchir, sur une série de ponts branlants et à demi défoncés, les nombreux cours d'eau qui se déversent dans le Caïque. Au temps de Strabon, cette plaine était la partie le plus fertile de la Mysie2. Aujourd'hui encore, couverte de cultures, égayée d’herbages, largement irriguée, elle a un aspect riche et plantureux. Sous un soleil d'avril, elle apparaît baignée d'une chaude lumière, éclatante de verdure, cernée à l'horizon par une imposante ceinture de montagnes. C’est un beau paysage d’Anatolie, ample et riant, auquel ne manquent pas les hôtes habituels des campagnes d’Asie Mineure. Dans les labours, des cigognes familières suivent en picorant les sillons de la charrue; au bord des ruisseaux, des troupes de chameaux au pelage poudreux et éraillé ruminent nonchalamment, tandis que des buffles, plongés jusqu'au cou dans la vase, allongent au-dessus de l'eau miroitante leur grosse tète aux yeux farouches. Aux approches de la ville, la route s'anime; on croise des caravanes de chameliers, des cavaliers en veste brodée, des femmes engoncées dans leur large feredjé , et après avoir franchi le Sélinus sur un pont de pierre, on entre dans Bergama par la route ombragée qui borde l’un des cimetières turcs.
1. a Longe clarissimum Asiæ oppidum, n Pline, Nat. Hist., V, 33.