Strabon, XIII
hellénique, et nous nous croyons en droit d'écarter toute comparaison avec les monuments orientaux1 2.
Examinons d’abord l’état actuel. Seul, le noyau de l’autel est resté en place. C'est un massif rectangulaire, mesurant 34m,6o de l'est à l'ouest, sur le côté nord, et 37™, 70 du nord au sud, sur le côté occidental'. Tout autour régnent les assises
des degrés qui entouraient le soubassement. Ce dernier était formé par un mur épais de 3 mètres à 3m,5o, bâti avec une pierre à conglomérat qu'on trouve dans le voisinage de l'Acropole. C’est une construction peu soignée, et on le comprend sans peine, car elle était destinée à disparaître complètement sous un revêtement de marbre. A l'intérieur, des murs beaucoup plus faibles, se coupant à angle droit, dessinent un véritable réseau de petits rectangles. Les vides étaient remplis par un blocage de terre et de pierre ; c était une façon ingénieuse d'économiser la maçonnerie pour le soubassement. Les fouilles ont mis à jour ce travail de fondation, et ce n'est pas la moindre des curiosités qu'offre aujourd’hui le champ de ruines; de la terrasse supérieure on voit
(État actuel.)
se dessiner nettement ce réseau intérieur, qui évoque 1 idée d un colossal giillage.
Après les recherches de Bohn, on ne garde aucun doute ni sur la forme ni sur la décoration architecturale du soubassement Haut de 5",3o, il se composait
1. Les fouilles de Humann à Magnésie du Méandre ont amené la découverte d’un grand autel orne de sculptures, qui se trouvait en avant du temple d’Artémis. (Arch. Anÿeiger, Jahrbuch, 1894, p. 76. 1 La restauration n’en est pas encore publiée, mais on voit qu’il y avait en Asie Mineure d’autres autels qu’on peut rapprocher du type pergaménien.
2. Il n’est pas absolument régulier. L’angle sud-ouest est un peu obtus, et la ligne du Iront sud est interrompue par les vestiges d’une ancienne citerne.
LE GRAND AUTEL
des éléments suivants que nous avons réunis sur la figure ci-jointe, donnant le profil du soubassement restauré. D'abord un socle de 2m,5o, supporté par une base ornée de moulures, et terminé par une corniche. Au-dessus couraient les moulures qui servaient de cadre inférieur à la grande frise de la Gigantomachie; celle-ci se trouvait donc placée assez haut, et comme les dalles sculptées mesurent 2m,3o de hauteur, le spectateur était obligé, pour les voir, de prendre un certain recul. Au-dessus de la frise, une corniche ornée de denticules projetait sa puissante saillie, et protégeait les bas-reliefs contre l’égouttement des eaux de pluie.
Du côté ouest, c'est-à-dire du côté qui fait face à la vallée du Sélinus, un large escalier entamait le massif du soubassement, et donnait accès à la plate-forme'. La frise continuant en retour d’angle le long de la tranchée intérieure ouverte pour l’escalier, les dalles sculptées offraient, en ce point, une disposition particulière; régulièrement entaillées par la morsure des marches, elles diminuaient progressivement de hauteur à mesure que montait l’escalier. Le nombre des marches était de 20, à partir du socle. Il nous a semblé qu’il convenait de donner un assez grand développement à cet escalier, que gravissait, aux jours
de fête, le cortège des prêtres, des sacrificateurs et des victimes.
1. Bohn, Jahrbuch der koenigl. preuss. Kunstsammlungen, I, p. 1 58. Les dernières recherches de Bohn ont abouti à la restauration en plan qui est reproduite dans le Jahrbuch des arch. Inst., III, 1888, p. 100. Cf. Puchstein, Beschreibung der Skulpturen, p. 3. Notre restauration en diffère sur plusieurs points.
Pour le mettre d’accord avec le caractère monumental de l’autel, nous lui avons donné une largeur de 2im,5o, réduisant ainsi au rôle de pylônes les deux saillies qui le limitent de chaque côté1.
L'escalier a donc une large ouverture, et c est là une disposition si conforme au rôle qu’il doit jouer dans le plan général de l’édifice, que Bohn a été conduit à corriger sa première restauration, où les marches, .trop étroites, étaient comme étranglées dans l’espace restreint qu’elles occupaient entre les deux avancées du soubassement.
Les marches donnaient accès à une plate-forme, dont la surface totale, abstraction faite de l’emplacement de l’escalier, mesure environ 840 mètres carrés; là s’élevait l'autel proprement dit. Sur trois de ses faces, cette plate-forme était cernée par un mur de om,59 d’épaisseur, le long duquel régnait, à l’intérieur et à l’extérieur, un portique ionique. ™i'e Avant d’examiner les difficultés que soulève 1 étude de la disposition des portiques, nous devons en restituer l’ordre, à l’aide des membres d architecture recueillis dans les fouilles. Ces
1. Pour apprécier la largeur que nous donnons à l’escalier, en prenant comme terme de comparaison un monument bien connu, on se rappellera que l’escalier des Propylées d’Athènes a une ouverture de 23 mètres.
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éléments, nous les montrons dans leur état actuel, tels qu'ils sont groupés au musée de Berlin, et l'on voit qu'ils sont assez complets pour permettre une restauration certaine. Nous n’avons cependant pas cru pouvoir utiliser la statue de Triton posée sur l’entablement. Il nous a semblé que la destination de cette figure n'était pas assez sûre pour que nous puissions lui assigner une place dans la décoration du portique.
L'entablement mesure om,525 de hauteur. Il se compose d'une architrave ionique, avec une rangée de denticules, et d'une cymaise. A l'intérieur, le plafond compris entre le mur et la colonnade est caissonné.
La colonne a vingt-quatre cannelures, avec une hauteur de 2m,625, base et chapiteaux compris. Elle offre un spécimen intéressant des formes que prend l’or-
dre ionique en Asie Mineure, après Alexandre, et suggère des rapprochements avec les colonnes du temple d’Athéna Polias à Priène Comme à Priène, la base pose directement sur le stylobate. La spire (c^ipa) est composée de deux scoties, séparées par deux annelets, et d’un tore tout uni, surmonté d’un annelet et d’un filet qui se rattache à la courbure formant le départ de la colonne.
On a pu évoquer, à propos du chapiteau, le souvenir des meilleures traditions du style ionique en Attique, et rappeler les élégants chapiteaux du temple d’Athéna Niké. La restauration que nous donnons ci-jointe du chapiteau d’angle atteste que 1 éloge n’a rien d’exagéré. Il est en effet traité avec un goût très délicat. Les volutes, plus profondes cependant que celles du chapiteau attique, sont d'un dessin ferme; l’échine est ornée d'oves d'un beau modelé. De l’angle de chaque volute part une palmette qui recouvre la coque du premier ove, et c’est là un détail commun aux chapiteaux de Priène et de Pergame. Le dessous de la volute
. Rayet et Thomas, Milet et le golfe Latmique, pl. 14.
d’angle est décoré d'une belle palmette à feuilles aiguës qui jaillit entre deux rinceaux.
Quant aux autres chapiteaux de la colonnade, ils offrent, pour la décoration du coussinet, trois types différents. Celui dont nous reproduisons l'état actuel, de face et en plan, présente un coussinet creusé de quatre cannelures profondes; au départ des annelets, le vide est rempli par de petites 'palmettes. Le second type
est caractérisé par un coussinet sans canaux, dont le milieu est décoré d'un baudrier d'où partent des foudres. Dans le troisième type, des feuilles de chêne s'échappent du baudrier, creusé de canaux horizontaux. On savait déjà, par les chapiteaux de Priène , quelles variantes les architectes d’Asie Mineure avaient introduites dans les formes classiques de l'ordre ionique; ces enjolivements, nous les retrouvons à Pergame.
Palmettes puissantes s’épanouissant largement sur les oves de l’abaque , coussinets fleuris d'un décor végétal ou ornés d'emblèmes, voilà les témoins d'une évolution de style dont il faut chercher l’origine en Asie Mineure.
L'ordre du portique ainsi reconstitué, il reste à chercher la place d’une série de colonnettes doubles, à chapiteaux ioniques, réunies entre elles par une partie pleine, telles que les montre notre dessin. Chaque couple de colonnettes constitue en réalité un pilastre à deux faces, dont la largeur, d’une colonne à l’autre, est exactement celle du mur du portique, c’est-à-dire om,5q centimètres. La hauteur est égale à celle de la colonnade. Il suit de là que ces colonnettes
eau. (État actuel, face et plai
LE GRAND AUTEL
doubles avaient pour office de permettre d'ajourer le portique, de ménager un passage de l'extérieur à l'intérieur, et il faut, pour la symétrie, que l’entrecolonnement ait eu la même largeur que dans le reste du portique, c'est-à-dire im,40. Frappé de la nécessité de faire entrer ces colonnettes en ligne de compte
dans la restauration du portique , Bohn les a placées à l'entrée de la
plate-forme, en face de l’escalier; elles auraient ainsi relié les deux ailes du portique, tout en livrant un passage.
Cette théorie se heurte à plusieurs objections. i° Les colonnettes doubles ont l'inconvénient d'être trop grêles pour s’adapter à ces sortes de propylées. 20 Elles obligent à supposer deux retours d'angle du mur, qu'elles prolongent, et qu'il faut doubler en avant par un retour de la colonnade extérieure. L'autel est ainsi masqué, et l'effet de l'escalier monumental diminué. 3° Enfin, et c'est peut-être l'objection la plus grave, Bohn est amené à supprimer la colonnade à l'intérieur de la plate-forme; celle-ci n'est cernée que par un simple mur. Or, on ne voit pas très bien quel aurait été, sur la face interne, le couronnement du mur, et d'autre part l’on voit trop bien quel pauvre aspect aurait offert cette paroi nue apparaissant à ceux qui auraient franchi l’entrée de la plate-forme. Pour résoudre la diffi-
P O RTT QU K DU GRAND AUTEL. CHAPITEAUX. DIFFÉRENTS TYPES DE COUSSINETS.
culté, nous avons admis que les colonnettes doubles trouvaient leur place dans le portique du fond, où le mur s'interrompait sur une partie de sa longueur. Les deux colonnades du portique n'en continuaient pas moins à courir. Grâce à cette disposition, il y avait au fond de la plate-forme, derrière l’autel, une issue sur la colonnade extérieure; on pouvait, de là, jeter un coup d'œil sur la rampe d'accès de la terrasse, et de leur côté, ceux qui l’avaient gravie pouvaient apercevoir de loin, à travers la trouée du portique, la silhouette de l'autel des sacrifices.
Les portiques à colonnades n'étaient en effet qu'un magnifique décor destiné à encadrer l'autel de cendres où brûlaient les chairs des victimes, de même que
LE GRAND AUTEL
le soubassement en formait le socle monumental. Comment se figurer cet autel? Nous abordons ici la partie la plus conjecturale de la restauration. Pour justifier le parti que nous avons adopté, nous prendrons comme point de départ le texte de Pausanias. Ce n'est pas sans raisons, assurément, que le périégète a rapproché l’autel de cendres d’Olympie et celui de Pergame; il l'a fait, sans aucun doute, parce que la disposition des deux autels était semblable. Ce point admis, et personne ne le contestera, il nous reste à voir si les résultats acquis par les plus récentes recherches sur le premier autel ne sont pas applicables à la restauration du second. Or, M. Puchstein a démontré que l'autel d Olympie, longuement décrit par Pausanias (V. 1 3 , 8), ne peut se restituer d'une façon satisfaisante si 1 on ne suppose pas une construction en pierre, analogue à celle de l’autel de Hiéron à Syracuse \ Le périégète signale en effet i° une première crépis , appelée -poOudtç , mesurant 125 pieds de tour, et à laquelle conduit de chaque côté un escalier de pierre (sva&wpl Sï è; j«v 7$v Éxa-fpa; TV}; HOo-j xsxoïv^Évot) ;
c est sur cette première plate-forme qu'on sacrifie les victimes. 20 Une partie supérieure (tou Po)j/.ou to û«j/7)X£cT3tT0v), où l'on porte les cuisses des victimes pour les brûler : on y accède par des marches taillées dans la cendre (tô Sè àxo xpoeucsu; iç Tô avo> tou piüjv.oa Teippaç wttpi^rnu av7.Çao;v.ou;). Cette partie supérieure a i32 pieds de pourtour3. En combinant ces données avec celles que fournissent les vestiges de l'autel de Hiéion a Syracuse , MM. Puchstein et Koldewey ont pu proposer, pour l'autel d OLympie, une restauration nouvelle, dont nous n'avons pas à discuter le détail 4 mais dont le principe paraît incontestable : la xpdôuci;, avec ses escaliers, était construite en pierre; 1 autel de cendres, qui la couronnait, était lui-même soutenu par une crépis de pierre.
Un noyau solide et entouré d'une crépis de marbre, formant le pwpç; au-dessus,
1 autel de cendres, tels sont donc les éléments qu'il convient de restituer, par
comparaison avec 1 autel d Olympie. Tel a été, dès le début, le principe qui a guidé 1 auteui de la restauration, comme on s en aperçoit en examinant notre planche en héliogravure. Toutefois nous avons cru devoir modifier dans le détail cette première restauration, pour la ramener à des formes plus simples, et pour tenir compte de documents dont un travail récent de M. Schrader a montré toute la valeur5.