‹ Pergame; restauration et description des monuments de l'acropole;Chapitre 7 sur 140 · LA HAUTE VALLÉE DU SELINUS, VUE DE LA TERRASSE DU TRAJANEUM · texte numérisé non relu

LA HAUTE VALLÉE DU SELINUS, VUE DE LA TERRASSE DU TRAJANEUM

A l'ouest s'ouvre la vallée du Sélinus. C’est de ce côté que sont orientées les terrasses et comme l’Acropole descend en pente douce vers la plaine, le regard embrasse dans une même perspective la vallée du Sélinus et celle du Caïque. Des terrasses de la ville royale, on contemple un paysage moins sévère que celui que nous découvrions tout à l'heure. Plaçons-nous près de la baraque du gardien grec, non loin du soubassement du grand autel. Si l’on se tourne vers l'ouest, on a en face de soi les croupes qui prolongent au sud le Geikli-Dagh, et abaissent vers le cours du Sélinus leurs pentes grises , tachées çà et là de bouquets de chênes valanèdes. Au fond de la vallée, au pied des pentes de l'Acropole, serpente la route qui descend du Kosak, en suivant le cours de la petite rivière; on la domine de très

haut, car ces points mouvants que l'on distingue sur le sillon clair tracé par ses détours, ce sont des cavaliers, des files de chameaux, des arabas , lourdes voitures de paysans attelées de bœufs, et c’est à peine si l'on perçoit dans l'air tranquille de vagues rumeurs, des tintements assourdis de clochettes. Pour n’avoir pas la physionomie sauvage du Kestel-Déré, la vallée du Sélinus n’en offre pas moins un aspect imposant. Au soleil couchant, quand de grandes ombres violettes descendent sur les pentes du Geikli-Dagh, tandis qu'éclatent en pleine lumière les murs dorés de la terrasse du Trajaneum, on a sous les yeux un tableau composé à souhait, aux lignes à la fois fermes et amples, rehaussées par une coloration vigoureuse et chaude. C'est sur cette vue que s’ouvraient les terrasses; tel était le magnifique décor qui encadrait les édifices des Attalides.

Au sud, c’est la plaine du Caïque, et l'on ne peut imaginer un contraste plus complet avec le désert montagneux du nord. Ici, tout est riant et vivant. Au pied de l'Acropole, la ville de Bergama étale ses maisons aux toits rouges, parmi lesquelles pointent les flèches blanches des minarets, et les cônes sombres des cyprès. Audelà s'étend la plaine, sillonnée de routes et de pistes, semée de bouquets d'arbres, découpée en champs cultivés, traversée par le Sélinus qui ondule, comme un ruban gris, entre ses berges sablonneuses, fermée à l’horizon par l’échine surbaissée du Béchik-Tasch. L'œil se repose sur un paysage tranquille, d'un charme très doux. Vers l'ouest, le tableau prend encore plus d’ampleur. La plaine s'élargit et se déploie à l'aise entre des pentes aux courbes amollies; elle s'enfonce vers la mer, dont la ligne bleue scintille à l'horizon; les lointains se dessinent par plans adoucis, et derrière les pentes les plus basses du Geikli, on voit fuir au loin, dans une transparence exquise, les contours nets du Kara-Dagh et la silhouette pâlie de l’île de Lesbos.

Ainsi placée dans un site merveilleux, pourvue de défenses naturelles, tournée vers une plaine fertile, l'Acropole de Pergame offrait un emplacement tout désigné pour une puissante capitale. La ville, assise sur un rocher de trachyte, pouvait réunir un double caractère : celui d'une forteresse protégée par de hauts escarpements, et celui d'une ville luxueuse, ouvrant vers un paysage d'une belle étendue et d'un charme reposant les façades de ses monuments. La suite de notre étude montrera quel parti les rois de Pergame avaient su tirer de cette situation privilégiée.

Avant les fouilles célèbres auxquelles on doit la résurrection de la capitale des Attalides, l’Acropole de Pergame n'offrait aux voyageurs érudits qu'un champ de ruines confuses, où apparaissaient seulement des débris de murs de toutes les épo-

LES FOUILLES

ques, des vestiges du Trajaneum et du théâtre. Au milieu de cet amas de décombres, il était impossible de reconnaître même l'emplacement des monuments connus par les brèves mentions de Strabon. Les voyageurs qui visitaient Pergame consacraient toute leur attention aux ruines romaines de la ville basse; l’Acropole grecque restait une énigme indéchiffrable. Spon la vit en 1676, et ne lui accorda qu’un coup d’œil rapide. Ce qui l’intrigua, ce furent les Thermes, où il chercha naïvement les restes des palais royaux. « Dans le quartier oriental de la ville, on voit les ruines d’un palais qui étoit peut-être la demeure des Roys du pays : car c’est à Pergame que faisoient résidence les Roys Eumenes et Attalus, dont il est souvent parlé dans l'Histoire romaine1. »

Quand Choiseul-Gouffier, devenu en 1784 ambassadeur de France à Constantinople, entreprit l’exploration de la Troade et de la Mysie, il visita Pergame. Le savant français n’abordait pas en touriste indifférent les ruines de l’Acropole; il en comprenait l’intérêt, et les visita avec soin2. Toutefois, il ne réussit qu'à accréditer l’erreur, longtemps acceptée par ses successeurs, qui attribuait au Trajaneum le nom de temple d’Athéna. Au moins eut-il le pressentiment que tout était à découvrir.

« De quel intérêt, écrit-il, ne seraient pas des fouilles faites à Pergame, paimi ces amas de belles ruines, et dans ces fondements, qui peut-être recèlent des voûtes ignorées, et des souterrains fermés depuis tant de siècles! » Après Choiseul-Gouffier, les voyages se multiplient, mais sans donner de résultats appréciables. Les descriptions de Pergame faites par Dallaway, par Leake, par Fellows, sont à peu près insignifiantes3 *. En 1818, un architecte français, Huyot, explorait, lui aussi, la vallée du Caïque. Dans ses papiers, conservés à la Biblio-

1 ■ J- SPon> Voyage d'Italie, de Dalmatie , de Grèce et du Levant, 1675-1676, I, p. 2o3.

2. Voici un passage de sa relation qui mérite d’être cité; on excusera, en faveur du sentiment très juste, la forme un peu solennelle. « En apercevant de loin les débris de sa haute citadelle, on se rappelle avec un sentiment presque religieux que cette ville fut un des plus anciens asyles offerts aux sciences, un des premiers dépôts où lurent rassemblés les écrits que nous légua l’antiquité, et dont nous serions privés sans la généreuse protection de ces princes, qui se plurent à conserver et à défendre, pour la postérité, les utiles et brillants ouvrages qui nous servent encore de modèles ». Voyage pittoresque de la Grèce, t. II, p. 19.

3. Dallaway, Constantinople ancient and modem, Londres, i797. Leake, Journal ofa tour in Asia Minor,

1821, p. 266. Fellows, A Journal written during an excursion in Asia Minor, i839, p. 34-35.

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