‹ Péril [par] Henry GrévilleChapitre 1 sur 6 · RUE G A R A X C I È R E · texte numérisé non relu

RUE G A R A X C I È R E

Tous droits réservés

Après avoir laii(}ui, la conversation tomba, et un de ces silences qui précèdent le départ s'établit dans le salon, parfumé jusqu'à la min;raine par une somptueuse corbeille d'orchidées.

Niko Méléfis, sans avoir regardé depuis deux minutes autre chose qu'une belle toile de Corot, accrochée en face de lui, au-dessus de la maîtresse de la maison, comprit qu'il ne pouvait mieux faire que de s'en aller; il se leva donc, étirant inconsciemment, d'une façon imperceptible, ses membres longs et fins lassés d'un repos prolongé.

— Il faut que je vous quitte, mademoiselle, dit-il, mentant effrontément, vous voulez bien me le pardonner?

Les yeux de la jeune femme clignèrent un peu, comme si elle étouffait sous ses cils une gaieté intempestive.

— Déjà? fit-elle. II est onze heures à peine; vous avez des affaires à cette heure-ci?

— Hélas !

11 se pencha sur la belle main un peu forte qui s'avançait vers ses lèvres et la baisa tranquillement.

— Au revoir, André, dit-il en cherchant son chapeau, sans regarder son ami qui restait immobile.

— Mais, je te suis... répondit André Ileurtey à contre- cœur.

Raffaélle Tarréta du geste.

— Vous n'allez pas m'abandonner aussi? fit-elle avec une pointe de raillerie. Donnez-moi une (!emiheure, et je vous donnerai une lasse de thé.

André s'inclina en silence. ^Siko Mélétis, voyant que tout était contre lui, se décida à s'en aller seul, quoique à regret.

— A demain! dit-il à André, avec une poignée de main fralernelle.

Mlle Solvi l'avait accompagné jusqu'au milieu du salon; elle s'assura par la porte ouverte que le valet de pied donnait au visiteur son pardessus et sa canne, et revint joyeusement vers Heurtey.

— Enfin! dit-elle en se pelotonnant dans son fauteuil, presque aussi profond qu'une chaise longue. Enfin! nous voilà seuls! Il est bien gentil, Mélétis, mais il vous garde un peu trop à vue.

— 11 est amoureux de vous! répliqua André d'un ton sombre.

Raffaélle sourit; elle riait rarement, étant très soucieuse de la correction de ses manières.

— Eh bien! quai:d cela serait? fit-elle avec la plus parfaite indifférence. Mais cela n'est pas, et vous le savez bien.

— Je n'en sais rien du tout! insista le jeur.e peintre.

— Vous allez peut-être me dire aussi que je l'aime?

— Cela se pourrait; tout est possible, puisque vous ne m'aimez pas!

Elle altaclia sur lui le rejjard de ses yeux noirs, profonds, — veloute's, quand elle le voulait.

— C'est à moi de vous dire : Vous n'en savez rien ! répondit-elle à voix basse.

Éperdu, André se laissa glisser à demi agenouillé sur les coussins, près d'elle.

— Raffaëlle, Raffaëlle, dit-il, ne me tourmentez pas... Voilà six mois que vous me tenez attaché au pied de ce fauteuil comme un petit chien au bout d'une laisse... Je vous ai dit cent fois que je vous aime, vous m'avez torturé de cent façons, m;iis jamais encore de celle-ci...

— Relevez-vous, dit tranquillement Mlle Soivi, François va apporter le tbé, et il ne faut pas qu'il vous trouve dans cette position ridicule.

André se releva et s'assit à sa place d'un air boueur. Son joli visage d'artiste et d'enfant gâté avait une expression de gène et de souffrance.

Le valetde pied entra en effet, portant un plateau.

— C'est bien, François, dit Mlle Solvi ; je n'ai olus besoin de vous.

Le domestique disparut; par la porte ouverte Vndré le vit éteindre les becs degnz de l'antichambre, î l'exception d'un seul, qui fut baissé; puis ses pas lécrurent dans des régions inexplorées des visiteurs, ît le silence se fit au dedans comme au dehors ; à oeine entendait-on le roulement intermittent des ains sur la ligne de ceinture, et le i-ifflet .issourdi les locomotives dans la gare de Courcelles.

\ndré ne s'était jamais trouvé seulà cette heure

avec Raffaëlle; une émotion bizarre lui étreignait la poitrine, une sorle d'ivresse mêlée d'angoisse, qu'il n'avait plus ressentie depuis les premières années de sa jeunesse.

Elle ne semblait pas troublée; tranquillement elle versait le tbé dans les tasses.

— Voici la votre, dit-elle en la lui présentant.

Il la prit et la déposa sur une table sans y toucber. Elle trempa ses lèvres dans le breuvage odorant, puis remit sa tasse sur le plateau et se tourna vers lui.

— André, dit-elle, savez-vous qui je suis?

— Qu'importe! répondit-il, je vous aime!

Elle releva la tète avec une dignité naturelle qui lui seyait bien.

— Jl importe, dit-elle, car je ne veux pas être méconnue, et l'amour que vous m'offrez me parait se tromper d'adresse.

Il protestait du geste, elle l'interrompit.

— Vous me croyez sans doute entretenue par quelque mystérieux personnage toujours absent? On vous l'a dit? ^e niez pas! Et vous vous êtes imaginé que vous pourriez prendre près de moi une pince qui vous semble vacante?

— Pouiquoi m'insultez-vous? fit André dont le visage prit une teinte livide.

— Parce que la façon dont vous m'avez dit que vous m'aimez m'y autorise !... Singulier duo d'amour, n'est-ce })as, André?

Elle s'était adoucie el souriait. Son être, infiniment séduisant, souple et robuste à la fois, semblait se fondre en une caresse enveloppante. André la regar-

dait, incapable de penser, incapable de toute autre cbose que de subir son attrait.

— Eb bien, je ne suis pas ce que vous croyez; vous n'y croyez pas ? Alors... ce qu'on vous a dit. Ma fortune m'appartient, etje suis Hbre. Mon {jranrl-père était un célèbre ténor italien ; il n'a jamais cbanté à Paris, et vous autres Parisiens, vous ne connaissez de célébrités que celles que vous faites II a amassé une fortune, une vraie fortune. Il était 1res avare et n'avait qu'une fdie, ma mère. La malbeureuse femme est restée pauvre toute sa vie; elle avait épousé un Français, le baron d'Agrelles, qu'elle a perdu au bout de bien peu de temps. Elle m'a élevée de son mieux, et puis, tout d'un coup, elle a appris qu'elle héritait fie son père : une grosse foitune. Elle en est morle de saisissement, je crois. Et moi, je me suis trouvée orpheline et riche.

En parlant, elle plongeait ses yeux dans ceux d'André, pour lui imposer sa pensée, et elle y réussissait.

— J'avais donné des leçons, je me préparais à entrer au théâtre... C'est pour cela que je poite le nom de Solvi, celui de mon {jrand-père ; mais quand je me marierai, — elle appuya sur ces mots, — ce sera sous mon vrai nomd'Agrelles. Pourquoi me regardezvous de cet air?

— Je ne sais pas de quel air je vous regarde, répondit André; je vous écoute. Je ne snis pas non plus pourquoi vous me dites tout cela. Ce n'est pas votre fortune que j'aime, c'est vous.

Raffaëlle fronça un peu le sourcil, puis sa physionomie se détendit, et elle lui abandonna la main

6 rKitii..

qu'il s'efforçait de prendre depuis un moment.

— Et moi, dit-elle, ce n'est pas votre génie que j'aime, c'est vous.

II l'enveloppa de ses bras, soudain, comme s'il allait l'emporter. Elle se de'gagea doucement et se tint debout devant lui sans qu'il o>ât essayer de la reprendre.

— Attendez et e'coutez-moi, reprit-elle en continuant de le regarder, mais avec une expression plus dure et plus concentrée. Vous voulez savoir le reste? Si j'ai aimé? Oui, j'ai aimé, sottement, comme les jeunes filles sans expérience aiment à seize ou dixsept ans, j'ai aimé un imbécile... Quand je l'ai reconnu pour tel, je l'ai cbassé; mais je lui avais appartenu. Il est mort. Depuis, rien! Croyez-vous que cela m'empéclierait d'épouser un honnête homme?

— Non, certainement, dit André sans y attacher la moindre importance et en glissant son bras autour d'elle; mais, dite-, vous m'aimez?

— Je vous aime.

Il baisa son cou, ses joues ambrées; il allait baiser ses lèvres, lorsqu'elle lui échappa encore. Un petit cartel suspendu à la muraille sonna douze coups très vite, comme s'il était pressé de s'enfuir ailleurs.

— Minuit, dit Uaffaëlle en souriant. C'est l'heure de Gendrillon et d'André Heurtey. Allez-vous-en. Vous m'avez raconté que vous ne faites jamais attendre votre mère; vous avez raison, c'est d'un bon fils. Prenez votre thé, qui est froid, et allez-vous-en.

On ne savait jamais quand elle cessait de parler sérieusement, son ironie étant complètement cachée

par Tapparente conviction des paroles. André hésita, puis la reprit dans ses bras.

— Vous êtes un {jrand peintre, André, dit-elle en dénouant sans violence les mains qu^ s'attachaient à ses épaules. Vous avez plus que du talent, vous êtes célèbre, vous serez illustre...

11 l'écoutait, {jrisé autant par les louanjjes que par l'amour.

— Entre ma fortune et votre gloire, il n'y a pas d'iné{]alité; je vous aime, André, et je suis fière d'être aimée de vous.

Elle tourna un peu la tête sur son épaule, et leurs lèvres se rencontrèrent.

— x\llez-vous-en, dit-elle. Ne faites pas attendre votre mère. Voyons, André, ajouta-t-elle d'un ton plus sévère, vous êtes un enfant! Vous allez causer de l'inquiétude à Mme Heurtey; et pourquoi, je vous le demande?

Mais André n'était pas disposé à l'écouter.

— Vous reviendrez demain, continua-t-elle, puisque je vous aime!

— Demain est demain, dit-il, affolé par sa coquetterie savante. Et demain, nous ne serons pas seuls, peut-être !

— Pour cela, non! fit-elle avec un éclair de joie mali,",ne dans les yeux. Vous êtes trop entreprenant pour que je me risque jamais à un second tête-à-tête. Allons, venez, je vais vous mettre à la porte moimême.

11 l'avait ressaisie : elle ne se défendit pas contre son baiser, mais elle lui prit la main et voulut l'entraîner vers l'antichambre.

— Non, (lit-il tout bas, si vous m'aimez, je vous en prie... attendez... pas eni:ore... Je vous aime tant! Depuis six mois, vous m'avez tant fait souffrir!. .. Puisque aiijounriiui vous êtes meilleure, soyez bonne... Laissez-moi vous parler... vous voir... vous respirer...

— Alors, fit-elle sans le regarder, décidément vous ne voulez pas vous en aller? Vous refusez voire liberté, vous vous vendez à merci?

Il ne répondait rien.

— Vous ne voulez pas? Vous en êtes sûr? Vous m'aimez donc plus que tout au monde? Bien vrai?

Elle l'inonda tout à coup delà lumière de ses yeux ; à demi fou, tout à fait ivre, il répondit d'une voix étouffée :

— Oui, plus que tout au monde.

— Eli bien!... alors... venez !... dit-elle en g;lissant ses doigjts autour du poifjnet d'André.

De la main gaucbe, elle releva la portière qui cacbait la porte de sa chambre, éclairée par une grande veilleuse et que le jeune homme n'avait jamais vue; elle le fit entrer, puis laissa retomber les plis de la lourde étoffe, qui les enferma dans l'hôtel muet et sourd.

Mme Ucurtev prit les pincettes et. d'un air préoccupé, échafauda un monument de braises incandescentes. La flamme avait consumé le bois dont il ne

restait plus vestige; tout Tàtre u'élnit plus qu'une fournaise; les murs de la cheminée eux-mêmes, surchauffe's, réverbéraient une lumière d'un beau rose glacé de blanc.

11 faisait bon dans le petit salon bien clos; au dehors, pnr un entre-bàillement des rideaux de reps marron, se devinait l'éclat d'une lune brillante, impitovable, qui annonçait la gelée; à l'intérieur, une lampe coiffée d'un abat-jour de porcelaine translucide répandait une lumière douce et tempérée. Le tapis qui couvrait presque en entier le parquet bien ciré, n'était ni une fine moquette française, ni un produit exotique : c'était tout bonnement un honnête tapis au mètre, cousu, doublé, bordé, fait pour tenir chaud aux pieds sans attirer l'œil.

La pendule de la cheminée sonna onze heures. Mme Heurtey regarda pendant un instant l'aiguille des minutes avancer sur le ca Iran, se tourna à demi vers le coffre à bois, puis renonça à ajouter une bûche à l'amas de Ijrai^e en se disant que son fils ne tarderait plus beaucoup à rentrer.

Du même air indécis elle avança la main vers un tricot de laine enroulé autour des aiguilles, mais elle la retira et se pelotonna dans son fauteuil comme une femme qui a bien gagné le loisir d'une heure de paresse et qui va se l'accorder.

Le regard de Mme Heurtey fit lentement le tour du salon, glissant sur certains objets, s'arrêtant à d'autres, passant en revue les biens qu'une longue épargne avait accumulés autour d'elle et s'en réjouissant, comme seuls peuvent se réjouir les yeux qui ont longtemps contemplé froides et nues les mu-

railles où sont maintenant accrochée des objets précieux.

Ils étaient restés bien des années privés de tout ornement, les murs de cette pièce, à présent peuplée d'esquisses, de plâtres, de meubles sinon luxueux, au moins presque tous artistiques dans leur simplicité. Elle se rappelait encore Taffreux papier chocolat à dessins jaunes qui les tapissait lorsqu'elle avait loué cet appartement, neuf ans auparavant; leur pauvre petit mobilier de province était aussi bien sommaire et bien laid, sauf une ou deux belles armoires normandes qu'elle méprisait dans ce temps-là, et qui maintenant faisaient son orgueil et l'envie des connaisseurs.

Comme tout change pourtant! Les habitudes, les goûts enracinés par quarante années d'existence en province, — ces habitudes et ces goûts qu'elle eût juré de ne jamais perdre au contact de cette grande Sodome de Paris, — s'étaient modifiés peu à peu; Mme Heurtey avait cessé de préférer le cidre au vin, de manger des moules le vendredi, de mépriser les robes à volants!

La modeste lingère de la rue de la Vase à Cherbourg s était tout doucement transformée en mère d'artiste; elle avait relégué derrière ses grandes armoires normandes les lithographies encadrées d'un mince filet noir qui lui avaient semblé si lonptemps le dernier mot de l'élégance; elle avait quitté les fanchons de dentelle à nœuds de velours, noir la semaine, violet le dimanche, qu'elle avait toujours portées depuis son veuvage, et maintenant, à la voir passer dans la rue, aucune Parisienne futée

ne se retournait plus en souriant malicieusement. Mme Heurtey n'avait plus l'air » province » .

«Province») elle était restée dans l'âme, pourtant, sur plus d'un point, et là elle avait eu raison. Elle avait continué de s'aider de ses mniiis dans son ménage, et longtemps, longtemps, elle s'était privée de bonne, moins par économie peut-être que par horreur du service des aulies; il lui semblait que la présence d'une bonne dans hon intérieur reluisant de propreté serait une profanation.

Elle s'y était résignée cependant quand sa fille Éliette était devenue si fine, si jolie, si mince! Comment confier à ces mains légères le balai et le plumeau? Et ses forces, à elle, avaient diminué à mesure que l'âge s'appesantissait sur ses épaules et que l'aisance entrait au logis, Dieu merci!

Les yeux fixés sur le foyer où s'écroulaient lentement les cavernes de braise, peu à peu envahies par la cendre grisâtre, Mme Heurtey songea à sa vie passée.

Cherbourg! Du jour où ses yeux s'étaient emplis de lumière et d'espace, du jour où, toute petite, âgée de quelques mois à peine, elle avait regardé autour d'elle, Adèle avait toujours vu la mer, bleue, verte, ou presque noire, argentée par la lune, dorée par le soleil, couleur d'élain, couleur de plomb, rosée par le reflet des nuages; toujours immense, vivante, mouvante; haute, à plein bord, presque au ras du quai; basse, découvrant des rochers mystérieux, couverts d'algues et de goémons; calme, à peine ondulée d'un insensible gonflement, ou furieuse, jetant des paquets de varech et d'écume jusqu'au

12 rÉRlL.

milieu de ]a place d'Armes... la mer, dont la nostalgie la reprenait souvent, malgré elle, dans la vie régle'e et affairée de Paris.

Elle avait grandi dans le vieux Cherbourg, à l'ombre de Téglise de la Trinité, dans une ancienne maison de petite bourgeoisie où ses ancêtres avaient vécu, bien des générations auparavant, d'une vie ordonnée, respectable, faite de travail sans fièvre et de joies patriarcales sans ivresse.

De père en fils on avait taillé, cerclé, douve des tonneaux dans sa famille paternelle. Elle ne se rappelait pas avoir jamais vu dans la cour de la maison un homme qui ne fût revêtu d'un grand tablier de cuir et enseveli jusqu'aux chevilles dans les dolures fraîches de chêne, dont l'odeur envahissait jusqu'au linge blanc rangé dans les armoires.

La cour était étroite et soml)re; pourtant une bande de ciel bleu s'y montrait parfois les jours d'été, traversée par les hirondelles, et dans un coin où il n'y avait pas de pavés, un figuier avait crû, personne ne savait comment.

Qu'elles étaient savoureuses, les figues violettes du vieux figuier! On les mangeait avec recueillement, en famille; on n'avait pas plus de respect pour le pain bénit rappoité de la grand'messe et partagé avec celles qui, retenues par les travaux domestiques, n'avaient pu aller qu'à la messe basse du matin. Ces figues, et les promenades du dimanche, sur la jetée ou bien au pied de la montagne du Roule, étaient restées dans la mémoire d'Adèle comme les points brillants d'une enfance grise et terne.

La jeunesse était venue sans presque rien chan-

ger; seulement, le soir, Adèle avait eu parfois l'idée de sortir dans la cour étroite, pour voir s'il y avait des étoiles au ciel; elle avait regardé la mer avec plus d'intérêt passionné, comme si elle en attendait quelque chose d'inconnu. Les prairies qui descendent d'Octeville vers Cherbourg lui avaient semblé plus vertes, un f;rand genêt dont les fleurs d'or s'éparpillaient en feu d'artifice au-dessus d'un mur, sur une route, lui avait paru deux fois par an s'illuminer comme pour une fête à son intention... mais elle s'élait accoutumée à voir les fleurs décroître et se flétrir sur les minces rameaux, les prairies jaunir à l'ardeurdii soleil d'août;etsa jeunesse s'étaiti)assée...

Elle l'avait cru, du moins, et soudain sa vie s'était éclairée d'une lumière nouvelle. Adèle avait vingtsept ans, et depuis quehjue temps elle s'était accoutumée à ridée de devenir vieille fille ; autour d'elle ses «camarades de communion » s'élaient toutes mariées, plus ou moins tôt, plus ou moins bien, mais elle n'avait jamais rencontré quelqu'un qui lui fit la cour.

Ses quatre frères, les uns aînés, les autres plus jeunes, absoi baient l'attention du père demeuré veuf, et si Adèle s'était mariée, qui donc aurait pris scinde ces cinq hommes, grands ou petits? C'est tout au plus si, durant les heures de répit que lui laissaient les soins du ménage, elle arrivait à faire quelque travail de lingerie délicate, exécuté sur commande pour une lingère de la rue de la Vase, qui le lui payait comptant.

A cette époque déjà reculée, les filles de la petite bourgeoisie ne croyaient pas déroger en travaillant

pour les (James riches de la ville; c'est là qu'elles puisaient non seulement leur argent de poche, mais souvent aussi les éléments de leur toilette. Depuis l'âge de dix-huit ans, Adèle n'avait pas coûté un sou ù son père, quoiqu'elle fût toujours vêtue convenablement, et même avec goût.

Un soir, le père, absent une partie du jour, entra dans la cuisine où la famille prenait ordinairement ses repas; il était suivi d'un grand garçon brun, à l'air sérieux.

— C'est un cousin, dit-il, quoiqu'il soit de parenté éloignée, c'est Elie Heurtey. Il vient d'être nommé maître tonnelier au port militaire. C'est beau, ça, à trente-cinq ans! Faut lui donner une assiette; nous ferons connaissance à table. Asseyez-vous, mon cousin,

Adèle regarda le cousin, qui la re{;ardait; dans les veux profonds de l'autre, chacun d'eux lut sa destinée. La jeune fille qu'on n'avait jamais trouvée jolie, à cause de la froideur de ses traits réguliers, un peu durs, sentit pour la première fois le rouge de la jeunesse mouler à ses joues, et aux yeux d'Élie elle parut I.i plus belle des femmes. Trois mois après ils étaient mariés...

Le timbre de la pendule résonna et fit tressaillir Mme Heurtev en la tirant de sa rêverie. C'était une demie qui venait de sonner?

Elle regarda le cadran, essayant en vain de s'illusionner, î^on, c'était bien le coup d'une heure qu'elle avait entendu, une heure du matin. Le feu était éteint, le salon se refroidissait, et André n'était pas encore revenu. D'ordinaire, il ne tardait pas si longtemps.

Depuis quelques jours, pourtant, il otiit moins exact, et Mme Heurtey avait eu plusieurs fois envie de lui en faire l'observation. Mais comme il arrive souvent aux personnes d'un naturel emporté qui se sont imposé peu à peu, par grands efforts, une règle de patience, elle s'était retenue, se reprochant son excès de sévérité pour un fils qui ne lui avait jamais donné le moindre sujet de déplaisir. Elle attira à elle unchàle posé sur une cliaise, s'en entoura les épaules, remua les cefjUres pour y réveiller quelque braise endormie, et pensant qu'André ne pouvait plus tarder, elle continua de descendre le cours de ses sou-

Elle avait été heureuse avec son mari. Leur fils André et, sept ans plus tard, une fille nommée Éliette, d'après son père, leur avaient apporté un complément de joies. Ils s'étaient installés dans une petite maison, non loin du port militaire, où il y avait un jardinet. Là, elle élevait ses enfants tranquillement, quand un malheur arriva.

En rivant un cercle, au port, Heurtey avait fait sauter une paille de fer rougie qui lui avait atteint l'œil droit. La vue était pei'due, mais de ce côté seulement; il se rassurait déjà, disant qu'on travaille aussi bien avec un œil qu'avec deux, lorsqu'un malaise bizarre l'avait saisi, une sorte de torpeur

16 Pr.RIL.

qu'il ne pouvait secouer, maigre son enerj^ie. En peu de semaines son état empira, et il mourut un jour, après une courte a{jonie, heureusement pour lui, inconscient de sa fin.

Une autre femme, moins vnillante, eût été écrasée du coup. Adèle Heurtey ensevelit son mari, prit une robe noire qu'elle ne devait plus quitter et rejjarda sa situation en face.

Son père était mort; de ses ftèrrs rien à attendre : les uns mariés, les autres partis, ne lui seraient d'aucun secours. Eliette avait cinq ans, André en avait douze; ni l'un ni l'autre ne pouvaient être pour elle autre chose qu'une charge, et cette charge, comment la porter ;i elle seule?

Le ménage avait fait quelques petites économies, mais moins pourtant qu'on ne l'eût supposé.

Par un orgueil paternel fréquent chez ceux qui, n'ayant pas reçu d'éducation première, ont eu grand'peine à se faire une position, Élie Heurtey avait voulu que son fils reçût une éducation de bourgeois et l'avait fait entrer au lycée. ^léme pour un homme qui, en dehors de ses travaux au port militaire, faisait travailler chez lui deux ou trois ouvriers, c'était une grosse dépense. Après lui, le fonds qu'il avait créé se réduisait à bien peu de chose, les hommes qu'il employait n'étant que de simples manœuvres; Mme Heurtey le vendit sur-le-champ.

Elle avait droit à une pension, vu les circonstances qui l'avaient rendue veuve; mais cette pension était une goutte d'eau dans la mer : il fallait trouver quelque chose.

Elle n'hésita pas : le métier qui lui avait procuré

Pi':niL. n

ses toilettes de jeune fille lui donnerait à présent le pain de ses enfants; elle retourna chez la linçère qui l'employait autrefois et lui demanda du travail.

La bonne femme avait baissé, sa clientèle s'était éclaircie; elle proposa son fonds à Mme Heurtey, moyennant un peu d'argent comptant et une rente viagère : la veuve accepta sans hésiter et employa le reste de ses économies à remonter le fonds de commerce, déchu de son ancienne splendeur.

Elle y réussit; on s'intéressait à elle, et les trames de la marine ne s'adressèrent p'us ailleurs; l'avenir d'Eliette était donc assuré. En grandissant elle aiderait sa mère et plus tard la remplacerait.

Restait André. Ee I on sens de la veuve lui conseillait de donner à son fils juste ce qu'il lui faudrait d'éducation pour être un bon commerçant; mais elle se trouva combattue par ceux qui l'avaient protégée dans son établissement. André donnait de brillantes espéiances, il obtenait des prix, il tenait le premier rang dans les concours de sa classe. Le proviseur du lycée n'était pas d'avis de perdre un élève aussi remarquable; une bourse se trouvait vacante, elle fut donnée à André, et Mme Heurtey ne put faire autrement que de remercier.

Ce n'est pas sans combat cependant qu'elle accepta cette faveur, dont elle prévoyait les inconvénients pour l'avenir; dans son langage de petite bourgeoise, c'est ce qu'elle appelait « une façade avec rien derrière » . Cependant, conseillée par les uns, censurée par ceux qui ne comprenaient pas son hésitation, elle finit par se soumettre à sa bonne fortune.

André continua de se di>:tinguêr, mais plus spécia-

lenient dans le dessin, car, après sa troisième, il s'était arrêté brusquement dans la voie des succès de concours. Ses maîtres, qui avaient compté en faire un lauréat départemental, et peut-être davantage, ne voulurent pas avouer qu'ils s'étaient trompés sur son compte. Si le petit Heurley abandonnait les humanités, c'est qu'il avait en lui plus et mieux : il était né artiste, il serait peintre, comme Tillustre Jean-François Millet.

La gloire de Millet rayonne toujours sur Cherbourg; la ville est bonne mère pour ceux de ses enfants qui témoignent une vocation artistique. Les dessins d'André révélaient un talent réel; on s'enthousiasma, et, afin de ne pas interrompre sa carrière, la munici[)alité lui procura les moyens de faire son volontariat. Quand il revint, on lui accorda une pension, afin qu'il allât à Paris continuer ses études à l'École des beaux-arts.

Mme Heurtey en fut très émue. D'une part, l'honneur était grand, et sou orgueil de mère en était singulièrement flatté; d'autre part, elle ne pouvait se décider à laisser son fils aller seul à Paris. Elle l'avait élevé avec une fermeté qui touchait à la rigueur, et se représentait Paris comme un gouffre où l'enfant se perdrait des les premiers pas; d'autre part, quitter sa maison de commerce, devenue florissante, pour vivre dans la grande ville du mince revenu d'un fail)le capital, était une alternative inacceptable.

Pendant qu'elle maudissait à part soi la générosité intempestive de la ville de Cherbourg, Mme Heurtey reçut une des plus fortes commotions qu'il soit donné de ressentir.

Un vieux grand-oncle, centenaire, qu'elle allait visiter paifois avec ses enfants, mourut, lui le'guant toute sa fortune, à l'exclusion des autres héritiers, disait le testament, « parce qu'elle avait si bien travaillé » . Celte fortune se montait à quatre-vingt mille francs environ.

Comment le vieux marin avait-il pu amasser cette somme, relativement extravagante? On répéta alors ce qu'on avait dit jadis, à savoir, qu'il av;iitété quelque peu corsaire en son temps, ce qui était peut-être vrai. Ce qui était certain, c'est qu'il vivait depuis une vingtaine d'années uniquement de vieux vin de Bordeaux dont il avait une provision considérable dans sa cave, et de biscuits à la cuiller, qui ne constituaient qu'une faible dépense.

Rien ne s'opposait plus à ce que Mme Heurtey suivît son fils à l'aris. Poussée par l'opinion publique, si puissante en province, elle vendit sa lingerie dans de très bonnes conditions et vint se loger place Vintimille, au cinquième étage d'une maison de belle apparence, don elle avait vue sur les arbres souffreteux du petit square.

En repassant dans son esprit cette période de sa vie, Mme Heurtey arrêta sa pensée avec une profonde reconnaissance sur ceux qui l'avaient guidée : le préfet maritime, qui lui avait témoigné de l'intérêt; le médecin du port, qui s'était attaché à Heurtey pendant sa courte et singulière maladie, et qui était resté l'ami de la maison; un brave homme de notaire, qui lui avait acheté de bons fonds à bas prix, avec une imperturbable confiance, et qui avait ainsi doublé ses économies... Tous ces honnêtes visages, dont

quelques-uns reposaient maintenant dans Timmobilite' de la mort, furent évoqués dans sa mémoire, et à chacun elle envoya une bénédiction.

Vt maintenant?

Depuis cinq ans elle habitait Tappartement loué au début, quoique son fds eût réussi à se faire connaître. Peinture brillante, pas assez sérieuse, disaient les vrais maîtres, ceux qui ne sacrifient rien au désir de s'enrichir vite. Le public, moins difficile, avait accepté d'emblée cetîe couleur soyeuse, cette composition habile, ce charme d'expression, sans se préoccuper des qualités plus sévères de dessin et de modelé. Déjà, André Heurtey avait des commandes de portraits, et sans alteindre les prix fabuleux des peinlre•^ à la mode, il les faisait pnyer passablement cher, assez cher pour que sa mère en fût éblouie et presque effrayée.

Malf^ré le châle dont ses épaules étaient couvertes, Mme Heurtey frissonna à plusieurs reprises, coup sur coup, avec un malaise qui allait jusqu'à la souffrance. Le feu était complètement mort; une petite bise aigre soufflait par les joints de la fenêtre et sous les portes, en dépit des bourrelets. La pendule allait sonner deux heures... André ne rentrait pas; qu'était-il arrivé?

Jamais, depuis le jour oîi pour la première fois elle avait vu son fils couché dans son berceau, Mme Heurtey ne s'était endormie sans l'avoir embrassé. Qu'il allât dans le monde ou qu'il passât la soirée avec ses camarades, André s'était toujours fait un devoir de rentrer assez tôt pour que sa mère ne fût pas inquiète. Deux ou trois fois seulement, à l'occasion d'une pre-

miére représenlalion, terminée à une heure très avancée, il avait dépassé la limite ordinaire.

Mais, ce soir, il n'y avait point de première, pas de grande soirée; Amlré, so.ti à six heures, en redingote, avait annoncé qu'il dinait en ville, ce qui lui arrivait souvent; il n'avait pas dit où, ce qui était plus rare, et Mme Heurtey s'aperçut que depuis six semaines ce dernier cas se présentait beaucoup plus souvent qu'autrefois.

Elle se leva avec une sourde irritation. Allait-it prendre dts habitudes de débauche, ce fils jusqu'à présent respectueux? Sans doute, elle n'avait jamais exigé qu'il vécût en cénobite; elle savait bien qu'il faut que jeunesse se passe! Mais une mère doit feindre d'ignorer certaines choses, et un fils doit s'arranger pour qu'elle puisse feindre. Qu'avait-elle exigé, en définitive? Qu'il ne passât jamais la nuit hors de la maison. Ce n'était pas une exigence déraisonnable ! Toutes les mères sensées devraient en faire une loi.

Elle lui avait dit :

— Je ne te contrains en rien; mais s'il t'arrivait de ne pas rentrer, je serais obligée de te prier de vivre seul. Le respect que tu dois à ta jeune sœur autant qu'à ta mère ne serait pas compatible avec une vie désordonnée; Eliette ne peut pas être exposée à me demander un jour pourquoi tu n'aurais pas couché dans ton lit. Que ce soit donc une chose bien entendue entre nous.

André connaissait la fermeté de sa mère : moins ferme, eût-elle su élever si bien ses enfinls et leur crier une aisance honorable? H savait qu'elle n'employait jamais de vaines paroles, et qu'avec elle toute

22 PKIÎIL.

discussion était inutile; il répondit donc en l'embrassant :

— Oui, maman, c'est convenu.

Et il se conforma à cet engajjement.

Alors, pourquoi ne renlrait-il pas cette nuit?

L'imagination surexcitée de Mme Heurtey prit un autre cours. On assassinait les gens, le soir tard dans les rues... Qui lui disait qu'André n'était pas tombé dans un guet-apens? Un beau jeune bornme, bien mis, c'est une proie tentante pour les malfaiteurs... Et s'il y avait là dessous quelque affaire de femme, un modèle peut-être...

Trois beiires sonnèrent. Mme Heurtey ouvrit \ iolemment les rideaux et la fenêtre, et regarda au debors.

La lune se coucbait, jetant la clarté lugubre particulière à son décours, dans ces dernières beures de la nuit; les arbres nus du square, immobiles, étendaient leurs bras décharnés; de grandes ombies tristes ^c dessinaient sur le pavé, un souffle humide et glacé d'automne, présage de neige prochaine, mordait fa peau bien plus que le froid de la gelée.

Dans les rues, sur la place, personne... Mme Heurtey se pencha sur l'appui de la fenêtre, se faisant mal à force de se plier et jouissant àprement de sa douleur phyijique. Un bruit de pas résonna quelque paît,

loin encore; le roulement d'une voiture dans la rue Blanche le couvrit un instant, et elle sentit une furieuse colère contre cette voiture qui l'empêchait d'entendre; puis le roulementde'crut, s'éteignit; les pas s'e'taient rapprochés, plus lents, plus lourds rjue ceux d'André.

C'était peut-être lui, pourtant? Clessé, sans doute. Ce ne pouvait être que lui. L'homme approchait sans hâte. Elle percevait chacun de ses mouvements, par une délicatesse d'ouïe connue seulement de ceux qui ont attendu dons l'anfjoisse. Qu'il allait lentement, mon Dieu! cet homme qui était peut-être son enfant!

Il déhoucha sur la place. Elle se rejeta en arrière avfc un mouvement de dé(}oùt et d'horreur. Comment avait-elle pu prendre un instant pour la démarche élégante d'André cette allure louche, celte lourdeur de m^iuvais aloi?... L'homme passa, les mains dans ses poches, la casquette rahattue sur l'œil gauche. De colère Mme Ileurtey ferma la fenêtre et se jeta dans un fauteuil.

Voilà ce que c'est que de trop aimer ses fds! Ils deviennent indifférents, irresj)ectueux, cruels... Ah! oui! elle l'avait gâté, son André! et d'autres qu'elle l'avaient gâté aussi! Elle se rappelait, à Cherbourg, des regards de petites ouvrières, suivant le beau garçon quand, le dimanche, il escortait sa mère et sa jeune sœur dans leur promenade sur la jetée. Ils en disaient long, ces regards qu'il feignait de ne pas voir! ils contenaient l'histoire des amours secrètes, passagères, celles qui ne laissent de trace ni dans le cœur ni même dans la mémoire des hommes...

Mme Heurtey se sentait prise dé rage ci)ntre elle-

même, en pensjnt qu elle n'avait pas écrase' dans l'œuf cette tendance au plaisir, à présent son ennemie, I-.lle s'en voulait de son indulgence, taxée par elle de complaisance indi^jne; elle était coupable, criminelle, d'avoir toléré cette dégradation... Son âme puritaine se révoltait conire la vie du siècle, la vie de Paris surtout, (|ui faisaitde ce qu'elle appelait la débauche une portion rationnelle, indispensable même, de toute existence déjeune homme.

Puis elle s'attendrit. Le pauvre enfant, était-ce sa faute, s'il était beau? Etait-il possible de le regarder sans en être émue? Les yeux noirs, les cheveux châtains, la jolie barbe blonde et frisottée qui encadrait si bien la bouche fine, dont le sourire était à la fois si fin et si séduisant ; le charme de tout cet être gracieux et bien fait, c'étaient des dons naturels, André n'en était pas responsable! Il était fait pour être aimé, on 1 aimait. Élait-ce sa faute? Kt Mme Heurtey trouvait qu'elle n'était vraiment pas raisonnable de condamner son enfant pour des erreurs qui ne venaient pas de lui.

Sans doute, mais il aurait dû rentrer. Elle ne lui demandait que cela, cela seulement! Rentrer, ne pas l'affoler de craintes etde pensées douloureuses, avoir pitié d'elle, se rappeler qu'elle était sa mère, qu'elle l'aimait, qu'elle souffrait.

Des pleurs jaillirent des yeux de Mme Heurtey. Elle souffrait, ah! certes! Fallait-ii qu'il l'aimât, la femme qui bavait ^ardé cette nuit-là, pour avoir obtenu de lui qu'il lui sacrifiât sa mère! Les autres, qu'importait! puisqu il les avait toujours quittées pour rentrer chez lui. Mais cette fois, avait-elle trouvé sa rivale, la femme quon préfère à tout, à sa mère, à son art, à son

honneur? 11 fallait que ce fût celle-là ! car, à vingt-six ans, André savait ce qu'il faisait; il savait quelle indignation Taltendait au retour... Il avait pesé, d'une part, son nouvel amour; de l'autre, le respect de sa mère, et, volontairement, il avait sacrifié celui-ci à celui-là!

Les larmes tombèrent drues et chaudes sur les mains, sur la robe, sur les genoux de Mme Heurtey, dans le salon froid et sombre, car la lampe baissait, à bout d'huile; la pauvre femme ne prenait plus garde à rien qu'à sa mortelle douleur de mère outragée. Ah! si le père avait vécu, il aurait su ce qu'il devait faire pour maintenir son fils dans la règle. Mais une pauvre veuve, que peut-elle? Elle ignore tput. Et à Paris, encore, dans celte ville d'immoralité...

Non! ce n'était pas possible, André n'avait pas fait cela! 11 n'avait pas crucifié sa mère douloureuse sur la croix des mères faibles ou mauvaises; il ne pouvait pas avoir commis cette mauvaise action. S'il n'était pas rentré, c'est qu'on le lui avait tué!

Fébrilement, grelottantde froid et d'angoisse, dans sa robe de laine, elle alla vers sa chambre, ouvrit son armoire à glace et y prit un chapeau qu'elle noua sur sa tète, n'importe comment. Les bruits du réveil, si matinal à Paris, descendaient déjà par les cheminées vides, avec des sons tantôt sourds, tantôt aigus, exagérés, déformés par ce porte-voix de pierres ; avant de sortir, elle entrouvrit la porte de la chambre de sa bile.

Eliette dormait, dans l'obscurité des rideaux; sa respiration douce, presque insensible, rythma les mouvements fiévreux et désordonnés de Mme Heur-

tev; involonlairement, celle-ci sentit tomber la grande fougue (le colère et de jalousie qui la dévorait depuis quelques heures... Devant cette enfant, les souillures de la vie rentraient sous terre, comme au lever du jour, des oiseaux impurs et nocturnes. La dignité maternelle seule restait; et si l'on avait tué André, sa mère savait où aller le réclamer... elle irait sur-lechamp.

Elle referma doucement la porte, traversa sa chambre et rentra dans le salon. La lampe grésilla un instant, puis s'éteignit, laissant monter vers le plafond un fdet de fumée nauséeuse...

Mme Heurtey ouvrit rapidement la fenêtre. L'horreur des odeurs mauvaises était un des traits saillants de son organisation physique, de même que l'horreur des choses immondes pesait sur sa vie morale.

Un pas rapide, emporté, brutal, retentit sur le pavé sourd et s'arréla devant la porte de la maison ; Mme Heurtey entendit distinctement le cliquetis du bouton de la sonnette dans sa coupe de cuivre. Son cœur fit un mouvement si violent qu'elle crut recevoir un coup et s'arrêta net. La porte retomba, et dans l'escalier de bois elle entendit les pas qui montaient en courant, un étage, puis deu.x, puis trois...

Elle ferma la fenêtre par où le jour entrait maintenant, et de pied (orme, armée d'une force qu'elle ne se connaissait pas, elle attendit. Un souvenir traversa son cerveau, pareil au vol d'une hirondelle; elle avait attendu, comme cela, dehout, quand on allait empoiter le cercueil de son mnri. D'un geste machinal, elle ôta son chapeau qu'elle jeta sur un meuble et lissa ses cheveux de la main.

La clef tourna très doucement dans la serrure; la porte de rantichambre fut refermée avec infiniment de précautions, puis celle du salon s'ouvrit. André l'attira doucement à lui sans lâcher le bouton, et s'assura qu'elle tenait bien; puis il se dirig^ea vers sa chambre, située à gauche du salon, et s'arrêta avec un sur-aut, en voyant sa mère debout sur le seuil. Il resta immobile, consterné, bien que depuis une demiheure il n'eût pas songé à autre chose qu'à la possibilité de cette rencontre.

— D'où viens-tu? demanda-t-elle à son fds d'une voix où ne tremblait plus le moindre vestige d'émotion, mais qui s'était empreinte d'une inexorable fermeté.

— Tu mas attendu? répondit-il, s'adressant plutôt à lui-même qu'à sa mère.

— D'où viens-tu? répéta Mme Heurtey sans changer de ton.

— Maman! fit-il avec une sorte de colère, pour l'amour de Dieu...

— Ne réveille pas ta sœur, dit la mère d'une voix contenue. Elle ne doit pas savoir que tu viens de rentrer.

André demeura muet, immobile, frémissant d'une indignation mêlée de remords. Sans doute, sa mère avait dû souffrir durant cette nuit d'attente, mais, à son âge, était-ce raisonnable de le traiter en petit garçon?

— Tu ne trouves rien à médire? reprit Mme Heurtey qui sentit le cœur lui manquer devant cette attitude.

— Que veux-tu que je te dise? répondit-il à voix

basse d'un air excédé. Tu m'interro(jes et tu me défends de répondre en même temps.

— Mon fils! dit-elle entre ses dents serrées. C'était à la fois une menace et un cri d'anjjoisse;

André ne voulut comprendre que la menace.

— Écoute, fit-il, viens dans ma chamLre, puisque tu veux que je te parle.

Elle le suivit et il ferma la porte.

— Je suis un homme, dit-il en se contenant, car il tremblait malgré lui de colère; j'ai vingt-six ans; à mon âge, on sait ce qu'on fait. Tu ne veux pas comprendre que je r.e saurais, sans ridicule, m'assujettir à rentrer au logis, le soir, avant minuit comme... (il cbercbnit une comparaison, et d'une voix étranglée jeta le mot à sa mère, pareil à un outrage) comme une bonne !

^Fme Heurtey tressaillit de la télé aux pieds, mais se redressa et le regarda de ses yeux .'•évéres. Il avait détourné les siens et continua, avec l'accent mauvais de ceux qui se mettent dans leur tort et le savent :

— On se moque de moi dans le monde... reprit-il.

— Lequel? demanda la mère, hautaine.

Il haussa les épaules.

— Impossible de causer avec toi, maman, si tu le prends comme cela. Bref, voici ce que j'ai à te dire : j'ai une clef de l'appartement, et j'en userai, désormais, pour rentrer quand il me plaira.

Mme Heurtev approuva d'un signe de tête, sans cesser d'attacher sur lui son regard inexorable.

— Et puis, continua-t-il en se montant peu à peu, devant ce silence qu'il sentait | eser sur lui, ce n'est vraiment pas ma faute si tu t'amuses à passer la nuit

debout pour m'attendre. Tu n'avais qu'à te coucher, comme c'e'tait simple et naturel.

— Sans savoir si tu étais rentré? demanda la mère froidement.

— Parbleu !

Le silence se fit. Après un moment, il reprit d'un ton moins âpre :

— Je refjrette de ne pas t'avoir prévenue que je ne rentrerais pas... mes amis m'ont retenu; quand j'ai vu l'heure avancée, il était trop tard pour t'envoyer quelqu'un, j'ai cru que lu dormais, comme une mère raisonnable.

Il essaya de sourire, mais ce fut un essai malheureux : sa mère le rejjardait et l'écoutait dans la même attitude. Il fit un mouvement violent et retint un juron entre ses dents.

Mme Heurtey s'assit : son énergie morale était intacte, mais ses jambes refusaient de la soutenir.

— Mon fils, dit-elle, je t'ai élevé jusqu'à Tàge d'homme, rà{;e où l'on se rend ridicule en témoignant plus longtemps des égards à sa mère, paraît-il. J'ai élevé ta sœur jusqu'à sa vingtième année dans la pureté et l'affection fraternelle. Je ne t'ai jamais demandé l'emploi de tes journées ni de tes soirées: tu as été libre d'en faire l'usage qui te semblait bon, mais les appaiences étaient au moins respectées. Aujourd'hui, tu n'es pas rentré; ma dignité de mère et mon devoir envers ta sœur m'imposent une loi très dure, mais indispensable. Il se peut que, par oubli, par erreur, par faiblesse, lu aies été entraîné ce soir et que cela ne se renouvelle pas. S'il en est ainsi, je suis prête à te pardonner, car je sais que tu m'aimes...

30 pr.nii,.

Peux-tu me donner ta parole d'honneur que cela ne se renouvellera pas?

Mme Hcurtey s'était un peu laissé ébranler en parlant; sa voix avait fléchi, son regard cherchait celui de son enfant.

Dans une sorte de vision, André revécut les heures inoubliables de cette nuit sans pareille : un amour véritable, né du cœur, de l'imagination, des sens, à la fois intellectuel autant que passionné, s'était révélé à lui, mille fois plus ardent qu'il ne l'avait supposé; Raffaëlle lui avait dévoilé un coin du monde intérieur dont ses fantaisies passagères ne lui avaient jamais laissé soupçonner l'existence; il était enivré, ébloui, il appartenait à une de ces passions où l'on trouve

...Vénus tout entière à sa proie atlacliée.

Mme Heurfey l'ignorait; mieux éclairée, elle n'eût pas essayé de lutter contre cette force indomptable.

— Eh bien, mon fils? dit-elle, espérant provoquer une réponse selon ses vœux.

André se redressa; ce n'était plus le joli garçon aimable, bon enfant, facile à vivre, qui cédait volontiers par peur instinctive de la discussion : c'était un homme qu'elle s'aperçut avec effroi n'avoir jamais connu; pas plus qu'avant il n'était disposé à la lutte, mais il était prêt à la violence.

— Ma mère, dit-il, tu as tort de vouloir m'imposer des conditions. Tu aurais dû penser que peu de fils sont aussi respectueux, aussi tendres que moi, et me savoir gré de ma conduite, sans chercher à me surveiller de plus près. Je n'ai rien à promettre,

n'ayant pas Tinlention de me soumettre plus longtemps à ta règle claustrale.

Les lèvres de Mme Heurtey, devenues pales, frémirent pendant un instant, sans qu'elle pût profe'rer une parole. C'était une femme autoritaire et rude, malgré le poli qu'elle avait acquis en ces dernières années.

— Alors, mon fils, dit-elle, si bas qu'd se pencha pour l'entendre, je ne pourrai pas te garder plus longtemps chez moi.

Sans rien dire, André tira sa clef de sa poche et la mit sur la table, entre sa mère et lui.

— Tu me donneras bien huit jours j)Our déménager? fit-il avec un petit rire ironique et mauvais.

— André ! murmura Mme Heurtey, tu rougiras plus tard de celte triste nuit, de ce triste matin.

Il se détourna d'un geste impatient. Elle se leva et gagna la porle.

— Tu ne prends pas la clef? fit-il un peu ému et inquiet en même temps.

— Je te laisse huit jours pour prendre une décision, ré|)ondit-elIe en se retirant.

Resté seul, André essaya de réfléchir, mais une extrême fatigue nerveuse lui enlevait la possibilité de concentrer ses pensées; avec un geste de renoncement, comme en présence d'un problème trop dif-

Ficile, il se désliabilla à la hâte et se mit au lit. Moins crime minule après, il dormait.

En se réveillant quelques heures plus tard, il aperçut la clef sur la table, et le souvenir de tout ce qui s'était passé depuis vinfjt-quatre heures lui revint avec force. Pendant qu'il faisait sa loilelte, il tourna et retourna dans sa tète les éléments du problème sans arriver à une solution.

Il connaissait sa mère; il savait quelle impitoyable rigidité se cachait sous sa tendresse; il savait aussi quelle fermeté de résolution l'avait soutenue durant toute sa vie, et il se rendait compte que sur le chapitre des sorties nocturnes elle ne céderait pas. Était-il indispensable vraiment qu'il se brouillât avec elle irrémédiablement à cause de cela seulement?

Vin^t fois, il maudit la rigueur puritaine et les habitudes de province; il envoya au diable ceux qui ne comprennent pas la vie moderne; mais ces exclamations, qui soulageaient sa colère actuelle, ne changeaient rien à la situation : fallait-il rompre et s'en aller, au lieu de céder et rentrer au logis comme devant?

— 1. heure de Cendrillon et d'André Heurtey, avait dit Raffaëlle.

Il se sentit cinglé comme d'un coup de fouet, par le souvenir de la façon énigmalique dont elle avait prononcé ces paroles. Non! il ne pouvait plus permettre qu'on le traitât en petit garçon! Il s'en irait, le jour même...

Il devait revoir la jeune femme dans l'après-midi, après l'heure du travail; il savait qu'elle ne serait pas seule; mais elle trouverait bien moyen de lui

jeter un mot pour l'avertir d'un nouveau téte-à-téte.

Au souvenir de ce qui s'était passé la veille, André se sentit pris de fièvre; il lui semblait à peine que ce fût réel, tellement c'était imprévu.

Elle l'aimait, il en était sûr, — elle l'avait aimé longtemps, lui avait-elle avoué ensuite; mais trop fière, se mettant à trop haut prix pour succomber dans une aventure banale, elle avait lutté avec ellemême tant qu'elle avait pu, et le mystère le plus profond devait couvrir leur liaison, car Raffaëlle se monti ait très jalouse de sa réputation. Aucune femme de conduite douteuse n'avait franchi le seuil de son hôtel.

Elle recevait presque uniquement des hommes, mais ceux-là parmi les plus choisis. La finance, la politique et les arts se rencontraient chez elle; il était bon d'y avoir été présenté. Tout le monde était avec elle d'une irréprochable convenance : entre hommes on se demandait bien un peu d'où tombait cette belle étrangère à l'accent si parfaitement parisien, mais au fond personne ne s'en inquiétait, et on la pi-enait telle qu'elle se montrait, riche, belle, correcte et intelligente. Une liaison avouée lui eût fait perdre tout le prestige qu'elle avait acquis ainsi; André n'avait rien à lui offrir en écbange; donc, le secret était indispensable. Lui-même l'aimait d'ailleurs si follement, qu'il eût été honteux de le laisser connaître, un amour sincère étant, parmi ceux qu'il fréquentait, la chose la plus ridicule qui se pût imaginer.

Mettre des lisières à sa passion, choisir des heures pour s'y livrer, être contraint de quitter Raffaëlle au moment où elle lui ouvrait ses bras... Impossible,

absurde! Si sa mère perdait la notion réelle de ce qui se peut et se doit, il en e'tait bien fâché pour elle, mais il ne permettrait plus qu'on le traitât en petit garçon.

Avec des mouvements rageurs et saccadés, il empila quelques vêtements dans sa valise, la ferma, la boucla, et, jetant un regard de dédaigneuse pitié sur la clef restée sur la table, il prit le bouton de la porte.

Un coup de sonnette l'arrêta comme il allait ouvrir; d'un geste dépité il lança la valise sur son lit. Quelle tyrannie, aussi, et quelle misère, celte chambre bloquée par le salon, d'où il ne pouvait sortir sans être vu! Force lui serait maintenant d'attendre la sortie du visiteur malenconfreux... ou de la visiteuse. Sa mère ne prenait-elle pas plaisir à recevoir une demidouzaine de vieilles dames ennuyeuses qui n'en finissaient pas de s'en aller?

Ce n'était pas la voix d'une vieille femme qui retentit dans la pièce voisine, mais celle de Niko Mélétis.

— IjC diable l'emporte! pensa André. J'avais complètement oublié que je lui avais dit de venir déjeuner avant d'aller au Noir et Blanc... Me voilà bien! Maman va lui tirer les vers du nez...

Le bruit des voix s'était soudainement étouffé, et le jeune peintre entendit fermer la porte de la salle à manger. 11 regarda sa montre.

— Midi! faut-il que je sois bête pour avoir dormi si longtemps ! Aller déjeuner avec eux, à présent? Pas commode! Comment expliquer à Eliette mon sommeil prolongé? Et puis, quelle tête maman va-t-elle me faire?

Un gai soleil envoyait ses rayons jusque dans les carafes, qui projetaient sur la nappe de brillants arcs-en-ciel ; le visage sévère de Mme Heurtey portait une impression douloureuse, malgré le soin évident qu'elle prenait pour Tadoucir; mais celui de sa fille, tourné vers Niko Mélétis, resplendissait de tendresse et de vie.

Elle était délicieuse dans sa franchise, sa simplicité, la bonhomie de son regard, de son sourire, de toute sa charmante personne. Un peu penchée en avant, elle déposait sur l'assiette de Mélétis les plus beaux radis du ravier, les choisissant comme si c'étaient des boutons de roses.

Le beau Smyrniote, appuyé au dossier de sa chaise, la regardait faire avec complaisance, amusé de la voir si bonne, si pleine d'attentions.

— Assez, mademoiselle Éliette, assez? Vous ne voulez pas que je les mange tous?

— Encore un, fit-elle en tenant suspendu par ses feuilles vertes un radis rose et blanc pareil à une fleur. Voyez comme il est joli!

Mélétis sourit et mordit à belles dents à même celui qu'elle venait de laisser tomber devant lui; mais une quinte de toux le prit, et d'un air las il s'appuya en arrière, pendant que le joli visage d'Eliette devenait pâle.

— C'est trop poivré pour moi, dit-il, lorsque sa toux se fut apaisée, je ne suis pas raisonnable... ni vous non plus, mademoiselle.

Éliette le regarda d'un air si navré, dans sa douceur presque enfantine, que Mélétis, en souriant, tapota paternellement la petite main posée sur le

bord de la table, dans une attitude pleine de mélancolie...

— Voyons, mademoiselle Eliette, ne vous affligez pas ainsi; ce ne sera pas encore pour celte t'ois; vous me ferez manger quelques côtelettes saignantes de plus avant que je m'en aille en paradis.

La pbysionomie d'Éliette exprima une pitié tendre et profonde; mais elle ne dit rien. Mme Heurtey allait appuyer son doigt sur le timbre pour sonner, lorsque André enfra d'un air délibéré.

— Bonjour, maman, dit-il en baisant au front sa mère, sans affectation; bonjour, Eliette; bonjour, Niko; tuas cru que je t'avais oublié? Je vous demande pardon d'avoir dormi si longtemps; il y a des jours où Ton est plus paresseux que d'autres...

Il s'assit et déplia sa serviette, comme à l'ordinaire. Mme Heurtey sonna, la bonne parut avec un plat fumant.

— Je te demande pardon aussi, ^iko, dit-il, j'ai oublié de dire que tu viendrais déjeuner, et si tu n'es pas aussi bien traité que de coutume, tu ne t'en prendras qu'à moi seul.

— Je suis toujours bien traité, répondit le jeune bomme. Je trouve même qu'on me gâte.

— On ne peut gâter ce qui est vraiment bon, monsieur Mélétis, dit Mme Heurtey, en faisant un effoit pour se mêler à la conversation.

André comprit que la présence de sa sœur avait empêcbé toute conversation particulière entre ta mère et son ami, et s'en réjouit.

— Le vilain paresseux! dit Eliette en le menaçant

PEniL, 37

du doigt. Se lever à midi quand on n'a pas réveillonné! Tu as donc été au bal?

— Précisément! fit André avec empressement. Mélétis le regarda de côté et se mit sur-le-champ

aux prises avec sa côtelette; il devinait un mystère, bien qu'il n'osât encore soupçonner la vérité.

Le déjeuner fut assez terne. André essayait par instants de jeter quelques fusées de son esprit drôle et brillant; Mme Heurtey disait à peine une parole de temps à autre; Eliette était demeurée attristée, et Mélétis se sentait inquiet. Après son départ, la veille, il s'était fort blâmé de n'avoir pas insisté pour emmener son jeune ami; depuis qu'il l'avait revu, il s'en blâmait beaucoup plus encore.

Après le café, qu'on prit à table, à l'ancienne mode, André passa dans sa chambre et revint aussitôt, son pardessus sur le bras.

— Viens-tu, Niko? dit-il; je suis un peu pressé; j'ai un modèle à deux heures, et après l'avoir introduit à l'exposition, j'irai travailler à mon atelier.

— Je viens, répondit son ami, en prenant congé des deux femmes.

Lorsque la porte se fut fermée sur eux, Éliette poussa un soupir.

— Quel dommage! fit-elle.

— Quoi donc? répliqua Mme Heurtey, préoccupée de sa pensée unique, en se tournant vers sa fille avec inquiétude.

— Que ce pauvre jNiko Mélétis soit phtisique! condamné à mourir si jeune ! Tu ne trouves pas cela horrible, toi, maman?

Mme Heurtey soupira, plus lourdement que sa fille.

38 PKRIL.

— Mieux vaut parfois mourir jeune, dit-elle, et laisser un souvenir sans tache... comme ton père...

— Oh! maman! Mon père avait quarante-huit ans, et lui, M. Mélétis, c'est à peine s'il lui reste quelques années à vivre... Et il aime tant la vie! Aussi nous tacherons qu'il soit hien heureux, bien choyé, n'est-ce pas, maman? 11 n'a plus de famille, et c'est un frère pour André... dis, maman?

- — Certainement, répondit Mme Heurtey avec une sorte d'amertume.

La conversation d'Eliette lui semblait enfantine et vide, au point d'être intolérable; elle se retira dans sa chambre sous un prétexte quelconque et laissa sa fille mettre en ordre, avec l'aide de la bonne, les reliefs du déjeuner; car c'était une maison à la fois de bonne chère et de soi(]neuse économie.

La jeune fille s'en alla dans le petit salon, où rien ne parlait du drame intérieur de la nuit; elle s'assit près de la fenêtre, attira à elle sa table à ouvra^je, prit une broderie de soie aux tons effacés et se mit à tirer 1 aiji,uille en rêvant.

Sa rêverie suivit la pente accoutumée et descendit dans la rue, accompajjnant Mélétis. Elle sonjjeait à lui volontiers et sans gêne; la réserve pudique, naturelle ou obligée, dont s'entoure la pensée d'une jeune fille à l'égard d'un jeune homme, ne lui impo-

sait aucune contrainte quand elle évoquait l'image de l'aimable garçon. N'était-il pas poitrinaire et condamné à mourir jeune? Toute la poésie banale des romances cbantées par sa mère auprès de son berceau, faisait une auréole à la belle tète brune et passionnée de l'infortuné, condamné à voir si peu de fois encore le retour du printemps.

L'aventure romanesque qui avait causé le mal de Mélétis était bien faite pour attirer sur lui la sym[)athie, et ceux qui, après en avoir entendu le récit, ne venaient pas à lui la main tendue, étaient bien rares. Il était né d'une mère française, fiUe de Français sans mélange, mariée à un Grec de Smyrne. Son])ere était mort jeune; sa mère l'avait élevé, fils unique au milieu d'une nicbée de filles. Dans cette atmosplière de tendresse, Niko était devenu l'enfant le plus volontaire, le plus despote et le plus doux qui se puisse imaginer.

Ses caprices faisaient loi dans sa famille ; mais il n'avait guère besoin d'exiger qu'on lui obéît : le charme vainqueur, l'irrésistible câlinerie de ses manières, lui obtenaient d'avance ce qu'il souhaitait, et la possession d'une fortune considérable lui permettait de restreindre bien peu ses fantaisies. Malgré cette éducation singulière, il avait fait de bonnes études; il parlait une demi-douzaine de langues, sans compter les dialectes de l'Orient, et s'était nourri, dans l'original, de la fleur de toutes les littératures. Libre de se choisir une carrière, il penchait vers la diplomatie, lorsque, à la veille de la guerre francoallemande, il perdit sa mère.

Aux premières nouvelles de nos désastres, encore

sous le coup de sa douleur filiale, ÎSiko se sentit Français jusque dans les moindres fibres de son être; il avait dix-huit ans, toute la sève (jénëreuse de la jeunesse bouillonnait en lui. Sans vouloir rien écouter, il se fit naturaliser Français et s'engagea dans rinfanterie de marine. Il espérait avoir le temps d'apprendre le métier de soldat pendant que son navire gagnerait la mer du Nord.

On sait comment le personnel de l'escadre fut versé dans l'armée de terre. Sous les ordres du général Chanzy, le jeune Smyrniote, qui ne connaissait que les eaux liédes de l'Archipel, fit, velu de toile, la campagne de la Loire, et, après Patay, tomba une nuit, avec une blessure légère à l'épaule, brisé de faiblesse et de lassitude, sur un tas de neige, au bord d'une route.

Un brave homme de curé, qui cherchait des blessés avec sa carriole, le trouva le lendemain matin, le prit, l'emmena chez lui et le mit dans son lit. Niko avait sur lui des lettres d'une sœur, de quinze ans plus âgée que lui, et devenue chef de famille; le curé connut ainsi l'origine du pauvre garçon délirant et grelottant, qui se débattait contre les ennemis le jour et la nuit. Le nom de Xandra, qu'il avait pris pour celui d'une maîtresse, fut celui qu'il écrivit sur l'enveloppe destinée à porter la douleur la plus cruelle dans la famille Mélétis.

Comment la sœur aînée parvint-elle à accomplir son héroïque voyage de compassion fraternelle? C'est ce qu'il faudrait pouvoir raconter dignement; elle arriva cependant, et la paix ayant été signée dans l'intervalle, elle emporta son cher Niko, toujours

délirant et mourant, jusqu'aux eaux bleues qui baignaient leur villa de Smyriie.

11 mit dix-huit mois à revenir à la v'e, et de ces dix-huit mois, quatre furent employés à le promener lentement sur le Nil; sa blessure était en elle-même sans {jravilé, mais la double pleurésie qu'il avait contractée dans la neige avait laissé de telles traces que tout autre, moins vigoureux, fût mort depuis longtemps. On le guérit, on le crut sauvé, mais son mal devait reparaître souvent, pour de longs intervalles, le laissant à chaque reprise plus languissant.

Le propre de Niko Mélétis n'était pas une patience à toute épreuve : il échappa un jour à la surveillance inquiète de ses sœurs et s'embarqua pour la France, où il avait une nombreuse famille du côté de sa mère. Bien accueilli, choyé partout, à cause de lui-même et aussi de son patriotisme, il ne voulut plus retourner chez lui que de temps en temps, contraint par la souffrance. Désireux de savoir à quoi s'en tenir sur sa santé, il interrogea l'un après l'autre trois médecins célèbres, dont un illustre : leur avis fut celui du docteur de sa famille, du médecin du Caire qui l'avait envoyé sur le Nil, bref celui de toute la Faculté : Mélétis était atteint de phtisie et devait se rési(;ner à vivre tout au plus quelques années encore.

Cette certitude n'assombrit pas outre mesure la bonne et brillante nature du jeune homme.

— Si je n'ai que peu de temps à vivre, se dit-il, inutile d'ébaucher un commencement de carrière et de perdre mon temps avec mes forces à des débuts qui n'auraient pas de suite. Je vais tacher d'être heu-

reux et de me faire beaucoup aimer, afin d'être beaucoup pleuré.

Dans Tintervalle ses sœurs s'ctaient toutes mariées, à l'exception de Xandra, et quoique leur affection fraternelle fût aussi profonde, elle était devenue moins exclusive; il était libre de vivre à sa guise, et il en profita.

Il en abusa même, mais c'était ce qu'Eliette ne savait pas. Mélétis eut des bonnes fortunes dans tous les mondes, prit pour l'amour ce qui n'en était même pas l'ombre, et se consola de nombreux mécomptes, en constatant qu'au moins il ne s'ennuyait pas. Un soir, dans une soirée de finance, il avait rencontré André et s'était pris d'amitié pour lui. L'amitié de ce cbarmant (jarçon, condamné à disparaître si tôt, n'était pas une chose à dédaigner; André, flatté, éprouva bientôt pour lui une affection très sincère, et depuis, ils partagèrent les mêmes plaisirs et les mêmes travaux : ceci vent dire que Niko, étendu sur le divan de l'atelier, fumait des cigarettes pendant que le jeune peintre travaillait.

Au bout de deux ou trois mois, André amena son ami chez sa mère; non sans une certaine hésitation d'abord, car Mélétis était riche, et l'intérieur familial était modeste. Mais Niko fut saisi dès le premier instant par le parfum patriarcal de cette vie honnête; les soins de ses sœurs, la tendresse de sa mère avaient laissé au fond de lui des regrets et des aspirations qu'il était loin de satisfaire dans son existence actuelle.

Le frais visage d'Élietle, sa naïve admiration, la gaieté qu'elle apportait dans cette maison, sans elle

austère, et même la simplicité un peu rigide de Mme Heurtey, le charmèrent par contraste avec les femmes qu'il voyait le plus dans Tintimité, et il prit riiabitude de passer souvent avec elles la soirée du dimanche. C'est ce qu'il appelait se retremper dans le sein de la famille. En de telles occasions, il apportait souvent quelques friandises orientales, envoyées tout exprès de Marseille, parfois de Smyrne même; mais il lui arriva aussi d'apporter vulgairement des marrons, et ces jours-là ne furent pas les moins joyeux.

Mélétis brillait comme un astre de première grandeur dans le ciel d'Éliette, Elle s'était attachée à lui parla pitié d'abord, puisqu'il devait mourir. Et puis, il était si beau, avec son visage oriental, ses longs yeux noirs, ses cheveux brillants, avec ses gestes souples et onduleux!

Eliette avait connu chez une de leurs amies un lévrier d'Ecosse, au poil noir et pareil à de la soie floche, aux yeux tendres et rieurs, tout jeune et déjà très grand, mince et long, aux mouvements si doux qu'il semblait ne jamais déplacer en une fois qu'une portion de lui-même.

— C'est tout comme M. Mélétis, avait-elle dit en le caressant.

On avait ri, on l'avait plaisantée sur celte singulière comparaison, mais elle n'en avait pas moins conservé sa prédilection pour le beau lévrier. Avec cela, pas l'ombre d'embarras, pas la moindre idée romanesque; on ne saurait aimer autrement que comme un frère un homme qui doit mourir, quand cet homme, surtout, est l'ami de votre frère; et puis,

la fortune de Niko le faisait graviter si loin! exactement comme les étoiles, dont on ne saurait approcher.

D'ailleurs, Éliette était essentiellement pleine de bon sens et de raison.

Mais elle avait vingt ans, et IXiko incarnait pour elle la double poésie de l'Orient et de la mort.

Aussi, elle y songeait comme on songe aux roses qui se faneront, aux étés qui finiront, à la jeunesse qui s'en ira, et elle aimait les roses, les étés et la jeunesse.

Dans la rue, André avait pris une allure assez rapide pour que Mélétis fût obligé de l'arrêter au bout d'un instant.

— Tu m'essouffles, lui dit-il, je n'ai pas des poumons capables déjouer à ce jeu-là. Si tu es pressé de te débarrasser de moi, dis-le. Je suis parfaitement en état d'aller au Carrousel tout seul et de payer mon entrée !

— Je te demande pardon, fit André en ralentissant le pas; je songeais à tout autre chose.

— Tu croyais galoper vers le boulevard Pereire? dit Mélétis sans plaisanter.

— Pourquoi me dis-tu cela?

André s'était arrêté net en prononçant cette phrase d'un ton bref.

— Parce qu'il m'a semblé hier soir que j'avais agi comme un ami discret en me retirant; je me demande aujourd'hui si j'ai a(ji comme un ami véritable.

André recommença de marcher, d'une allure plus raisonnable, et ne répondit pas.

— C'est moi qui t'ai présenté chez Mlle Solvi, continua Alélétis, et je commence à m'en repentir.

— Tu y vas bien, toi! répliqua brusquement le jeune peintre.

— Oh ! moi, je vais partout; c'est même, je crois, ce qui constitue ma position sociale. Mais ce n'est pas la même chose...

Comme André ne disait rien, il ajouta :

— Moi, je n'en suis pas amoureux.

— Tu l'as été, tu me l'as dit!

— Amoureux si{jnifie bien des choses différentes, mon cher ami. J'ai été amoureux de Raffaëlle...

André fit un mouvement d'Iiumeur à cette appellation familière, et Niko s'en aperçut, mais continua imperturbablement :

— ...Comme on l'est d'une très jolie personne appartenant à un monde où l'on peut espérer de se plaire et de s'oublier réciproquement sans qu'il en résulte de drame ou de tra(]édie...

— Ce n'est pas ainsi que tu me parlais de Mlle Solvi dans ce temps-là, interrompit André sèchement.

— Tu voudras bien te rappeler qu'à cette époquelà je t'en ai parlé le moins possible, riposta Mélétis d'un ton qui n'admettait pas de réplique. J'allais chez elle, comme beaucoup d'autres, je t ai proposé de t'y présenter, parce que c'est une maison intéressante, curieuse même ; tu n'es plus un enfant, et comme,

4fi PEIUL.

après tout, il ne s'agissait pas d'un mariage... je croyais que tu avais assez de jugement pour tirer toimême tes conclusions...

— Et maintenant, parait-il, je n'ai plus assez de jugement pour...

— Pour quoi? demanda Mélctis en s'arrétant. Remarque bien, reprit-il en voyant André' garder le silence, que tu me cherches querelle, au lieu de me remercier d'être si gentiment parti hier soir...

— On ne te l'a pas demandé ! fit André avec humeur.

— Je n'en ai que plus de mérite... ^'oyons, André, qu'y a-t-il? Car il y a quelque cliose...

— Il v a, s'écria le jeune homme sans y prendre garde, qu« ma mère m'a fait une scène abominable ce matin.

— Mme Heurtey? Tu me surprends? Je ne la croyais pas de celles qui font des scènes? Et à quel propos?

— Parce que je n'étais pas rentré... S'apercevant de son imprudence, il se reprit et ajouta : ...assez tôt cette nuit. Te figures-tu un garçon de mon âge surveillé comme un gamin?

— Auparavant, fit Mélétis, en était-il de même? Il me semble que tu as ta clef?

André se mordit les lèvres. Son ami le regardait du coin de l'oeil avec une finesse malicieuse. Le manège de Raffaëlle ne lui avait point échappé ; si détaché qu'il en fût, à présent, si peu épris qu'il en eût été, il avait gardé de son ancien désir de galanterie avec la jeune femme un peu de la rancune que les hommes éprouvent pour la femme qui n'a

pas voulu comprendre ou agréer leurs attentions. La [)ensée qu'André avait réussi lui inspirait à la fois une très légère dose d'envie, un soupçon de crainte et une certaine compassion, car il ne le supposait pas de force à lutter de ruse et d'habileté avec une aussi redoutable adversaire. Quel que fût le but de Raffaëlle, et il ne la croyait pas capable d'agir sans l)ut, André ne sortirait de ses mains que lorsqu'elle le voudrait bien, et pas sans blessures.

Cette réflexion lui inspira l'idée de faire un peu de morale à son ami, s'il en était temps encore, et malgré l'inutilité avérée de toute morale adressée à un homme amoureux.

— Écoute, dit-il, jusqu'ici tu as été fort raisonnable, et tu l'en es bien trouvé. Pourquoi changeraistu de manière de vivre?

André répondit par un mouvement d'épaules si expressif, que ]Niko comprit à peu près tout ce qui lui restait à comprendre.

— En ce cas, dit-il, tu feras comme tu voudras. Seulement, continue de travailler, parce que le travail, vois-tu, cela ne se quitte pas pour se reprendre à volonté. Et il y a déjà longtemps que tu n'as fait quelque chose de vraiment bien.

— Qu'est-ce que tu en sais? riposta André, piqué dans son orgueil d'artiste jugé par un homme étranger au métier. Tu ne t'y connais pas !

— Quand je dis que c'e^t bien, tu trouves que je m'y connais! fit Mélétis avec une parfaite philosophie. Que je m'y connaisse ou non, je te dis que depuis... depuis quatre ou cinq mois, tu n'as rien fait qui vaille. A présent, j'espère que l'inspiration va te revenir. Non,

ne m'accompagne pus, merci. Tu n'es pas en train de causer, moi non plus. J'irai dîner chez ta mère dimanche. Tâche de t'y trouver, autrement tu mettrais mon amitié dans une situation hien embarrassante.

Il s'éloigna dun pas indolent, laissant André le regarder avec un mélange d"humeur et d'affection.

— C'est bien à lui de me chapitrer ! pensait le jeune peintre, lui qui mène une vie de bâtons de chaise... Je voudrais bien savoir ce qu'il dirait, si sa mère l'obligeait à rentrer tous les soirs !

André prit le chemin de son atelier, mais son ami l'avait dit : il n'était capable d'aucun travail ce jourlà, pas plus que les jours précédents. Il congédia son modèle et essaya de trouver un fond pour une étude plus ancienne. A quatre heures et demie, n'ayant fait que gâter une chose déjà mauvaise, il rangea ses pinceaux et s'en alla à l'hôtel du boulevard Pereire.

Le valet de pied qui lui ouvrit avait l'air impassible d'un domestique bien stylé. Dans le vestibule, il croisa la femme de chambre de Mlle Solvi, qui ne sembla pas se douter de sa présence. André, peu accoutumé à de telles façons, s'était déjà demandé quelle attitude il devait prendre vis-à-vis de ces gens; rassuré, il entra dans le salon où la veille il avait

engagé une part de sa vie, peul-étre sa vie tout entière.

Raffaëlle n'était pas là; à peine rentrée, — car il avait rencontré le petit coupé attelé d'un cheval de premier ordre, mais sans étalage de luxe, — elle avait dû passer dans sa chambre. 11 l'entendait, à travers la double portière qui servait de clôture entre les deux pièces, donner à demi-voix des ordres à sa camériste, et une impatience nerveuse, maladive, courait dans la chair d'André, crispant ses nerfs jusqu'à lui donner envie de pleurer.

On sonnerait tout à 1 heure, bien sûr, et il n'aurait pas eu le temps de lui dire un mot... Elle savait qu'il était là, pourquoi ne venait-elle pas à lui? Elle devait avoir hâte de le voir, ou bien, alors, c'est qu'il n'aurait été pour elle qu'un jouet... Cette idée semblait à André encore plus douloureuse que l'attente.

Enervé, excité, fiévreux, il marcbait à pas lents dans le salon, se heurtant aux objets bizarres et précieux qui le remplissaient; il s'accouda un instant sur le piano à queue, dont les cordes rendirent un son plaintif, et reprit sa marche, comme s'il avait été cinglé d'un coup de fouet, craignant de briser quelque chose dans cette maison où il se sentait plus mal à l'aise qu'il ne l'avait jamais été nulle part.

Le timbre de la porte d'entrée résonna; André s'arrêta court, avec une incroyable colère qui lui lit passer dans la bouche une saveur étrange, pareille à celle du fer ou du sang. Il attendit l'intrus en tournant le dos, pour essayer de gagner une seconde et de se composer un visage... Au bout d'un instant, qui lui parut interminablement long, le domestique

entra à pas pressés de ses escarpins sans, bruit, et déposa sur une petite table basse, auprès du fauteuil de Raffaëlle, un énorme bouquet de roses blanches. Une carte, niellée dans les fleurs, s'en échappa et tomba à terre; le domestique la ramassa et la mit en évidence sur le bouquet, puis sortit.

— C4'est moi, dit André, qui aurais dû lui envoyer des fleurs ! Je suis stupide !

Le bouquet l'obsédait, la carte le tentait; il s'approcha et, presque sans le vouloir, la lut à l'envers : Niko Mélétis!

Il envoyait un bouquet blanc à Raffaëlle. Et;iit-ce ironie ou politesse? Politesse, certainement, mais pourquoi blanc, aujourd'hui précisément? Bien des fois il s'était fait précéder par des fleurs, mais il ne les choisissait pas de cette couleur virginale...

André haussa les épaules et se remit à marcher, en regardant autour de lui.

Le salon était vérilablement luxueux et, malgré quelques légères fautes de goût, véritablement artistique. Les rideaux et les portières de satin d'une couleur indécise, flottant entre le rose et la feuille morte, étaient couverts de broderies où la chenille. For, l'argent et la soie se mêlaient en enroulements capricieux, semblables à des feuillages; de grands pans de peluche d'un vert bronzé, léger et mourant, avec des reflets sombres comme la profondeur des forêts à l'automne, servaient de doublure et faisaient un contraste très harmonieux. Les fenêtres voilées de dentelle écrue, d'un ton doux, jetaient un jour doré sur quelques tableaux de choix suspendus aux murs, recouverts d'une peluche pareille à celle des

rideaux, où !'or des cadres éclalait avec une somptuosité rare. G'e'fait à la fois le salon d'une femme très riche et d'une personne ayant son originalité. André avait vu cela cent fois ; jamais il n'avait été autant frappé par l'arrangement ingénieux de cette demeure, ni par le luxe qui s'y déployait.

— Elle possède donc vraiment une très grande fortune? se dit-il, presque malgré lui.

Dans l'écartement des portières, il vit apparaître Raffaëlle, qui lui sourit sans entrer. D'une main elle retenait l'étoffe brodée, l'autre pendait à son côté sur sa robe de laine rose jiàle, admirablement harmonisée avec le salon; elle portail des bijoux d'argent mat sur de vieilles dentelles rousses. Ses cheveux noirs, fins et souples, qui frisaient naturellement sans perdre leur brillant, ses yeux noirs, ses lèvres rouges, tout cela faisait un tableau exquis, dont l'artiste fut aussi frappé que l'amant.

— Tout --eul encore? dit-elle sans lâcher les plis de la portière.

Il brûlait de courir à elle, de la saisir dans ses bras, de s'assurer qu'elle était bien à lui. Dans ce cadre, dans ce costume, il n'était plus si sûr qu'elle fût à lui; la clarté du jour, sans dissiper le souvenir des ivresses de la nuit, les rejetait dans une sorte d'obscurité, comme la lumière du soleil pose de grandes ombres au pied des murs éclatants.

— Seul, répondit-il sans oser s'avancer, car la femme de chambre pouvait se trouver dans la pièce voisine sans qu'il le sût.

Raffaëlle laissa enfin retomber les plis du rideau

et fit deux pas en avant. 11 avait couru à elle et baisait folienient ses mains.

— Ali! je vous aime, je vous aime! murmurait-il sans savoir ce qu'il disait.

Au contact de cette peau délicate, il retrouvait la sensation de la réalité.

Elle se contenta de sourire et bais:î si rapidemeiit la joue du jeune homme, incliné sur sa main, qu il sentit à peine le frôlement de deux lèvres fraîches; puis elle se dégagea et se trouva debout devant la cheminée.

— Des Heurs? fit-elle. Oh! ce n'était pas la peine. J'attends de vous mieux que des fleurs !

Elle leva la tète en parlant, et son regard plein d'orgueil rencontra celui du jeune homme; puis elle lut la carte et fronça un peu le sourcil.

— Mélétis? Vous ne lui avez rien dit, j'espère? fit-elle en se tournant vers André avec une vivacité un peu rude.

— Rien du tout, je vous le jure !

— Enfin, si ça l'amuse... Elles sont belles, ces roses...

Elle sonna et fit emporter le bouquet par le domestique, qui le rapporta sur-le-champ dans un cornet de cristal. André, ne sachant que faire de lui-même, regardait le tableau de Corot qui était la lumière intérieure de ce salon.

— Asseyez-vous là, dit RaffaëUe en lui montrant un pouf, en face d'elle; asseyez-vous, qu'on vous voie...

Il avait obéi, mais le siège était si bas qu'il put se laisser glisser à demi, presque agenouillé.

— Raffaëlle, fit-il, en lui tendant les bras.

— Chut! répondit la jeune femme en mettant un doigt sur ses lèvres. Ne savez-vous pas que toutes les portes sont ouvertes? ajouta-t-elle en souriant.

André avait grande envie d'envoyer au diable les portes ouvertes, mais il n'osa. Cette maîtresse nouvelle, dans ce cadre somptueux, lui inspirait un sentiment fort différent de ce qu'il avait ressenti jusque-là dans ses liaisons; il se savait bien à elle, et n'était pas tout à fait sûr qu'elle fût à lui. Jusqu'alors, il avait éprouvé le contraire.

— On peut venir, fit-il tout bas avec impatience; pendant que nous sommes seuls, dite, bien vite quand je pourrai vous revoir...

— Mais... tous les jours! répondil-elle avec une coquetterie consommée.

— Pas ainsi... vous revoir... comme bier.

Elle se redressa un peu dans son fauteuil et prit un air froid.

— Hier, dit-elle, a été un de ces moments qui valent toute une vie... Ce ne sont pas des impressions qui se puissent renouveler...

— Comment! s'écria André, vous voulez...

— Ne parlez pas si haut, et ne me faites pas dire ce que je ne dis pas, répondit-elle avec une urbanité souriante qui acheva d'exaspérer le pauvre artiste. J'ai dit que des rencontres comme celle d hier font époque dans une existence, et que ce serait un crime de les rendre banales en les multipliant. D'ailleurs, le soin de ma réputation a des exigences dont vous n'avez pas l'air de vous douter, mon ami. Pour qu'hier arrivât, il a fallu un concours de circonstances que je

54 l'KlîIL.

n'ai pas à vous expliquer, mais qu'il me serait impossible de reproduire une seconde fois.

La physionomie d'André s'e'tait assombrie à tel point, que Raffaëlie eut peur d'avoir dépassé le but.

— Nous nous verrons ailleurs, conclut-elle, avec un radieux sourire, qui eut aussitôt son reflet sur le visage du peintre. Mais rarement, oh! très rarement...

— Mais bientôt, dites? Je ne puis vivre sans vous, à présent, rinffaëlle, vous m'êtes devenue aussi nécessaire que l'air et la lumière.

— Une vraie passion, alors? demanda-t-elle en se penchant vers lui.

Oh!

oui: une vraie

La voix d'André tremblait; il saisit les poignets de la jeune femme et la contraignit d'approcher son visage. Au moment où leurs lèvres se touchaient, le timbre retentit. Raffaëlie se rejeta en arrière avec un trouble qui n'était pas joué et une rougeur qui n'avait rien de factice.

— Voyez à quoi vous m'exposez! dit-elle à demivoix. Allez-vous-en; sinon, avec la figure que vous avez, dans deux heures, tout Paris saura la vérité!

— Je vous en supplie, murmura André, dites quand? où?

Le pas d'un homme lourd et content de lui-même résonna sur les mosaïques du vestibule; André s'était levé et retourné; il salua Wueler, financier bien connu, qui lui avait acheté un tableau, et qu'il espérait décider à lui en acheter d'autres.

Il n'y avait plus pour le jeune artiste aucun espoir d'obtenir un mot de Raffaëlie, car le collectionneur de toiles modernes faisait d'interminables vi-ites; le

timbre résonna encore, André ne savait à quoi se décider, lorsrjue Mélétis entra.

D'un coup d'œd, Niko sut tout ce qu'il voulait savoir. Vainement Heurtey, qui s'était rassis, prit un air indifférentetdétacliéde tout; vainement Ratfaëlle entama dans toutes les règles le siège du banquier collectionneur, avec la science d'une dame patronnesse qui veut obtenir des Ponds pour une œuvre de charité. Mélétis possédait la finesse d'un Asiatique, jointe à rhabitude du monde d'un Français bien élevé, et rien ne put le tromper.

Paresseusement assis dans un grand fauteuil, il se donnait le plaisir de la comédie : ses yeux longs et veloutés se promenaient de l'un à l'autre, avec les dehors d'une indifférence de bon ton. En réalité, il s'amusait « plus qu'à la Comédie française » , disait-il à ses heures d'épancbement, et c'était beaucoup, car il considérait la Comédie française comme une des manifestations les [)lus brillantes du génie artistique de la France,

Trouvant qu'elle avait assez favorisé l'amateur de tableaux, Raffaëlle se tourna vers Mélétis, qui de spectateur devint acteur, sans déplaisir.

Elle le remercia de son bouquet d'abord, puis lui demanda son opinion sur le Blanc et le Noir, alors dans toute la fraîcheur d'une glorieuse exposition; et, d'un mot, elle rappela sans affectation l'héroïque imprudence du jeune Smyrniote au moment de la guerre, de façon à provoquer un mouvement d'attention sympathique chez le banquier, et enfin elle s'adressa à André qui restait muet, avec une expression rageuse.

56 PKRIL.

— Vous n'avez rien envoyé au Blanc et Noir, vous, monsieur Heurtey? dit-elle : le pinceau vous suffit? Vous devriez pourtant essayer, vous qui possédez à un si haut point les qualités de grâce et d'harmonie indir>pensahles au dessin!

Elle continua, mêlant les trois hommes à la conversation, contraignant André à répondre et même à sourire, jusqu'au moment où de nouveaux visiteurs se présentèrent.

Le jeune peintre se leva alors, et ISiko l'imita. Accompagnés d'un joli regard et d'une poignée de main ferme et franche, les deux amis se trouvèrent dans la rue.

— Quelle incomparahle virtuose! dit Mélétis. Elle a une façon irrésistible de se jouer de vous; elle vous effleure à peine, et l'on vibre comme un Stradivarius. C'est prodigieux ce qu'elle a fait sortir de Wueler ! Elle lui aurait vendu un tableau si elle en avait eu un à placer. Mais toi, mon pauvre André, tu es un médiocre instrument; tu sonnes creux : tu n'es pas digne aujourd'hui d'être torturé par ces mains charmantes!

— Je ne suis pas en train, tu me l'as dit tantôt, fit Heurtey d'un ton bourru; excuse-moi, j'ai mal à la tête.

— Cela se voit! répliqua ^lélétis avec une compassion où l'ironie n'entrait que pour moitié. Bonsoir, mon pauvre ami.

André prit machinalement le chemin de la place Vintimille; il se trouvait dans un état d'esprit bizarre, fait principalement de désappointement, et qui, par instants, lui donnait presque envie de pleurer comme un enfant.

L'attitude de Raffaelle l'avait d'abord bouleversé, puis consterné. Cette nuit, dont le souvenir le faisait frissonner encore, n'aurait-elle donc pas de lendemain? Elle avait vaguementpromis de le revoir, mais n'était-ce pas pour se débarrasser de ses instances? Pourquoi? Elle ne Taimaildonc pas? Etlui l'aimait... ob ! oui! il l'aimait ! de toute la passion sensuelle qu'il j>ouvait ressentir, doublée par l'orgueil satisfait et par on ne sait quel besoin de tendresse que tous les liommes dont le cœur n'est pas absolument mauvais apportent dans leurs liaisons amoureuses.

Raffaelle avait trompé toutes ses aspirations; André se retrouvait seul, comme la veille, plus seul cent fois, de même qu'après l'éblouissement d'un feu d'artifice, les yeux perçoivent d'une façon plus intense le noir de la nuit. Il avait besoin d'élre consolé etre^jrettait d'avoir quitté Mélétis; ils auraient pu dîner ensemble, finir la soirée dans quelque tbéàtre. Qu'allait-il faire des beures jusqu'au lendemain?

Machinalement, il mit la main sur sa pocbe et toucha la clef!

La clef! C'était là le salut, la consolation, la tendresse! Il avait bien besoin maintenant de cette liberté entière dont il n'aurait pas l'usage! Au souvenir du visage de sa mère, tiré par l'angoisse, pâli par l'insomnie, André éprouva un remords très sincère.

Pauvre maman! c'est pourtant vrai qu'elle avait passé une nuit terrible! Au premier choc, il n'avait pas voulu le comprendre; mais à présent qu'il s'en rendait compte, il s'expliquait qu'elle l'eût mal reçu! Et il avait failli s'en aller de la maison, quitter toutes

58 P Fit II..

les douceurs de cet intérieur où il était roi... Il avait perdu la tète, assurément.

André était un excellent {j nçon, gâté par l'admiration exclusive de sa sœur, par les succès précoces (le sa jeunesse, par tout ce qui résulte d'un certain talent, d'une jolie figure et d'un aimable caractère; mais son cœur était tendre et bon, lorsqu'il n'était pas en conflit avec la domination impérieuse, féroce, de ses passions. 11 se sentit aussi affligé que honteux de la scène du matin, et résolut de faire tous ses efforts pour en effacer le souvenir.

Il entra chez un pâtissier et fit envoyer des friandises à Mme Heurtey ; chez un marchand de primeurs, où il remplit une corbeille de fruits délicats; puis chez une fleuriste, et se chargea lui-même d'une gerbe énorme de fleurs, non sans un souvenir amer à l'adresse des roses blanches de Mélétis. Ayant ainsi préparé les voies, il grimpa allègrement l'escalier, puis ouvrit d'une façon bruyante et triomphale, avec la clef qui représentait en ce moment la paix domestique.

Dans la salle à manger, il voyait Eliette mettre la dernière main au conveit; elle tourna la tête et l'aperçut derrière son bouquet.

— Eh! frère! dit-elle, quelle fête crois-tu donc avoir à souhaiter aujourd'hui? Tu t'es trompé, personne ici n'a droit à de si belles fleurs !

— Maman a toujours droit à ce qu'il y a de plus beau au monde! répondit André avec une chaleur sincère. Où est-elle?

— Dans sa chambre, qu'elle n'a pas quittée depuis le déjeuner. Elle a, je crois, mal à la tète.

Éliette avait détourné les yeux en parlant; peut-

être avait-elle deviné quelque chose de la triste veille de la nuit.

André frappa à la porte avec la timidité d'un aspirant au baccalauréat lorsqu'il paraît devant ses juges, sentiment qu'il n'avait pas éprouvé depuis bien des années. Il entra, le pas incertain, les yeux pleins de prière. Mme Heurtey, allongée dans son fauteuil, s'était redressée.

— Maman, dit-il, j'ai été méchant, je ne le ferai plus. Veux-tu m'embrasser?

11 déposa son bouquet sur les genoux de Mme Heurtey en prononçant cette formule enfantine d'excuse et de regret, et se pencha — non sans un peu d'inquiétude — pour recevoir le baiser demandé.

Sa mère posa ses deux mains sur les épaules de l'enfant devenu homme et qui lui donnait des soucis d'homme; sans répondre, elle plongea ses yeux graves dans ceux d'André pour y lire la certitude de la sincérité.

Il supporta vaillamment le regard; en ce moment, il ne songeait absolument qu'à sa mère et à la peine qu'il lui avait causée; son désir le plus ardent de l'heure présente, — il n'en avait jamais qu'un à la fois, mais à celui-là il appartenait tout entier, — était de recevoir le pardon de cette bouche austère, et l'étreinte de ces bras qui l'avaient bercé quand il était petit.

— Alors, tu restes? fit Mme Heurtey en le tenant toujours à une petite distance. Tu as réfléchi?

— Je n'ai pas besoin de l'éfléchir, ma mère chérie. J'étais fou, je crois bien, ce matin! Dis-moi que tu me pardonnes, je t'en prie!

— Je te pardonne, dit lentement la veuve, mais ne recommence pas.

Ces paroles avaient été prononcées d'une façon si grave qu'André en fut tout secoué et même plus ennuyé qu'ému; le bon garçon était du nombre considérable de ceux qui veulent bien avouer leurs fautes, à condition qu'on ne leur en reparlera pas et qu'elles n'entraîneront pas pour eux de conséquences désagréables. Satisfait pourtant, au fond, de voir la paix rétablie, il embrassa sa mère à plusieurs reprises, la fit lever de son fauteuil et l'emmena en triomphe au salon, où il l'installa près de ses fleurs.

— Et puis, ce soir, je vous emmène au théâtre, dit-il, lorsque Éliette vint les trouver.

— Ce soir? dit Mme Heurtey. Je suis bien fatiguée, et j'aimerais mieux aller me coucher.

Tout à coup elle s'avisa que laisser à son fils la disposition de la soirée solitaire serait peut-être une imprudence, et elle se reprit :

— Si cependant cela vous amu^e tous deux... Éliette la regardait avec un sourire plus éloquent

que toutes les prières.

— Eh bien! nous irons, conclut-elle.

Ses deux enfants l'embrassèrent, un sur chaque joue, comme au temps de leur enfance. Le diner fut gai; jamais André n'avait montré un esprit plus drôle et plus naturel. Mme Heurtev souriait, riait même, de temps en temps, mais au fond de son âme grondait la redoutable question : Est-ce une fausse alarme, ou bien l'heure présente n'est-elle qu'un moment de repos entre deux orages?

Page 1