PÉRIT
Raffaëlle se laissait habiller en songeant, et sa son- ;;erie lui procurait Tëmotion douce qui suit les grands succès.
Pendant que sa femme de chambre, — personnage sage et mûre, vieille fille invétérée, pleine de mépris pour les erreurs de la chair et de considération pour les profits qui en résultent, — tournait en silence autour d'elle, accomplissant avec la gravité d'une prétresse les rites sacrés de la toilette, Raffaëlle se disait qu'avec André elle avait bien engagé la partie.
Que voulait-elle, en réalité? Rien de plus que ce que veulent bien d'autres femmes non mariées, à tous les degrés de l'échelle sociale : se marier.
Ce n'était pas une fantaisie datée de la veille, c'était le vœu de sa vie tout entière. Son enfance besogneuse lui avait fait l'effet d'un mauvais rêve; par penchant naturel elle aspirait à la considération qui s'attache à l'épouse, elle soubaitaitaussi la fortune, bien entendu : le mariage seul pouvait lui donner tout cela à la fois. A partir de l'âge de quinze ans, tous ses efforts avaient tendu vers ce but unique, et si elle n'avait pas réussi, elle pouvait se dire que ce n'était faute ni de volonté ni d'habileté savante.
Trop savante, peut-être? Une fois, deux fois, Raffaëlle avait échoué au moment où elle se croyait sûre de la réussite; elle s'était vue orpheline, à la veille
de ses vinjft ans, condamnée à donner toute sa vie peut-être les odieuses leçons de musique à peine payées...
Une colère l'avait prise alors, et elle avait accepté la fortune, sans le nom, d'un homme riche et sceptique. Elle s'était vendue, mais très cher, avec une sorte de rafje contre le monde qui ne voulait pas lui donner tout ce à quoi elle avait droit.
Même dans cette aventure, elle avait à peu près sauvé les apparences; peu de personnes daillems s'inquiétaient d'une fille sans fortune et sans famille, sans amis même, car elle était alors aussi hautaine que pauvre. Ceci se passait à Marseille une dizaine d'années auparavant. L'homme était mort, Raffaëlle avait gardé l'argent, et, quittant le Midi, elle était venue à Paris.
Elle n'avait pas renoncé au mariage, et pensait trouver parmi les gens de mondes si divers qu'on peut rencontrer dans une capitale, un homme de talent, fùt-il sans fortune, dont elle ferait un époux conveiiahle. Elle s'aperçut hientôt qu'avec ses goûts de luxe, ce qui suffisait pour elle ne suffirait pas pour deux; elle voulait un cadre pour sa heauté, complètement épanouie, pour son charme irritant et suhtil. Elle comprit qu'elle ne s'était pas vendue assez cher.
Cela pouvait se réparer; il serait toujours temps de finir par le mariage. I^affaélle s'arrangea une existence qui ne ressemhlait à aucune autre. Pendant une période de deux années, elle ne sortit jamais que de façon à pouvoir être suivie, ne reçut que toutes les portes ouvertes, ne distingua personne et fut très
sévère dans le choix des hommes qu'elle consentit à admettre chez elle.
C'était une originalité : les viveurs élégants voulurent être présentés à cette personne extraordinaire, qui n'appartenait ni au monde ni au demi-monde, et f|ui vivait si correctement. On s'informa : la seule personne qu'elle connût lors de son arrivée à Paris, était une ancienne cantatrice, devenue professeur de chant, en possession de la considération générale. Celle-ci ne put dire que ce qu'elle savait : elle avait donné des leçons à Raffaëlle du vivant de celle qu'on appelait Mme Solvi; la jeune fille avait une belle voix et se destinait au théâtre; l'héritage de son grand-père le ténor lui avait apporté les moyens de vivre sans travailler, ce qui était une perte pour l'art...
Une jeune fille parfaitement belle et séduisante, qui ne veut pas être chaperonnée, qui vit richement et ne reçoit que des hommes, est exposée à toutes les médisances.
Raffaëlle ne s'en inquiéta pas; plus que tout elle aurait redouté la perspicacité féminine, les amitiés féminines, facilement changées en inimitiés quand elles n'ont pas de racines profondes. Elle sentait aussi que, ne pouvant, à cause de son indépendance, se faire des relations dans le vrai monde, elle ne devait pas en faire dans le monde à côté, sous peine de choir irrémédiablement du piédestal qu'elle s'était si habilement construit.
Malgré l'incrédulité de quelques-uns, Mlle Solvi était arrivée à ses fins : on disait qu'elle était sage; peut-être ne le croyait-on pas, mais il lui suffisait
qu'on le dit. Sa fortune augmenta rapidement, sans que sa réputation en souffrît : un homme de goût aimait à trouver chez elle un luxe quasi royal, une société très choisie, des façons tout à fait irréprochables; c'était un salon du monde où ne se rencontraient point de femmes... Si elle lavait voulu, elle aurait pu s'enrichir de toutes mains; mais le sentiment artistique, qui avait toujours joué un grand rôle dans sa vie, lui interdisait les complications de l'intrigue; celui qui payait l'hôtel du boulevard Pereire put être assuré qu'il n'avait point de rivaux.
Le secret fut admirablement gardé; le mystérieux bienfaiteur, confondu parmi une quinzaine d'amis souvent invités, avait plus d'une raison pour souhaiter de n'être point deviné, et Rafîaëlle eût perdu la moitié de son prestige avec l'apparente honnêteté de sa maison. Nul ne put dire qu'il était certain de quelque chose.
Les années avaient passé. Raffaëlle se trouvait maintenant assez riche ; ce n'était peut-être pas toujours le même personnage inconnu qui avait contribué à grossir sa fortune, mais elle était seule à le savoir, et voulait décidément se marier; non pas faire un de ces mariages comme on en voit, ou un homme vieilli, déconsidéré, donne son nom pour une fortune; mais un mariage qui lui ouvrit les portes du monde, d'un des mondes au moins où elle aspirait à entrer.
Elle élait avisée et prévoyait les choses de loin : sa beauté se fanerait, sa grâce et son charme perdraient leur puissance, et elle ne voulait pas finir comme tant d'autres, dans l'oubli et la dévotion;
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elle voulait pour elle-même un âge mûr respecté et une belle vieillesse. En attendant, elle voulait aussi faire un mariajje d'amour.
Cette femme prudente avait en même temps un ide'al d'amour; elle n'avait jamais eu l'occasion d'aimer, dans sa vie secrète, quoiqu'elle eût sincèrement essayé de donner sa tendresse en même temps que sa personne, soit par ambition, soit par reconnaissance.
Elle chercha autour d'elle dans le monde artistique, qui passe pour être plus indulgent à l'égard des faiblesses du cœur; il lui semblait que dans ce milieu brillant elle trouverait tout ce qu'elle pouvait avoir ailleurs, avec quelque chose en plus qu'elle ne trouverait nulle part; alors André lui fut présenté par Niko Mélétis.
Dès la première rencontre, elle l'aima; non sans révolte d'abord. Il était trop jeune, pas assez célèbre; mais elle l'aimait, et à cela elle ne pouvait rien, étant habituée à se contraindre, mais non à se combattre, ce qui est fort différent. Cet amour, venu sans qu'elle l'eût appelé, sans qu'elle eût réfléchi, l'avait prise en défaut et bouleversa tout son plan de campagne.
Il n'était plus question de se faire désirer au point de pouvoir imposer un passé énigmatique et une fortune dont l'origine s'accommoderait mal d'investigations trop minutieuses; il fallait se faire épouser par un homme qui ne pourrait plus vivre sans elle. Il fallait enchevêtrer son existence dans celle d'André, à ce point qu'elle lui fût nécessaire comme l'air et la lumière, que sans elle il fût perdu comme un
caniche au milieu des voitures du boulevard. Lorsque André n'aurait [)lus rien en lui qui ne fût elle, elle l'épouserait .'■ans peine; le caractère indécis et léger du jeune peintre lui en semblait garant.
En attendant, elle l'aimait comme on aime les beaux fruits mûrs durant les chaudes journées de juillet, mais elle patientait, sachant qu il Faimait follement.
Elle était déjà assez avant dans l'exécution de son programme, lorsqu'elle apprit l'existence de la mère d'André; c'était un obstacle, mais non infranchissable, à ce qu'elle crut; au lieu de ^-efforcer de le renverser, elle le contourna; au dernier moment, il serait toujours temps, ou de séduire la vieille dame, ou de passer outre, tout simplement.
Et alors, l'assurée sur les moyens qu'elle sentait tous rassemblés dans sa main, elle avait joué la grande partie qu'elle venait de gagner, elle s était donnée à André, de façon à le griser complètement; quand il voulut la revoir, elle se refusa.
C'était bien joué assurément; depuis six jours elle l'avait tenu à l'écart, le ménageant avec un soin extrême, tout en ayant l'air de le repousser; mais il était temps de le revoir, car après tout, par dépit, il pouvait s'échapper... elle allait le voir ce jour même; chez elle? Non! Chez lui. Il ne s'en doutait pas, tandis qu'elle s'était assurée de le trouver à son atelier à deux heures. Et elle irait ouvertement, sous le prétexte le plus naturel.
— C'est bien, Horlense, dit-elle à sa femme de chambre, en acceptant la glace à main qui lui était présentée, afin qu'elle jugeât de son apparence.
C'était bien, en effet. Si Tiaffaëlle avait trente ans, elle en paraissait vingt-trois ou vingl-quatre à peine, et elle devait rester jeune très longtemps, étant de ces femmes minces et serpentines sur lesquelles l'âge n'a ])resque pas de prise, jusqu'au jour où il les terrasse brusquement.
Elle adressa un sourire à sa charmante image, et un petit frisson voluptueux la parcourut quand elle j)ensa à la surprise qu'elle allait faire à André. Elle l'adorait vraiment, se le reprochant parfois, et se disant ensuite qu'elle avait droit à tous les bonheurs, et, par conséquent, à celui-là aussi, avec les autres.
Elle se fit servir à déjeuner, mais le repas lui sembla long et ennuyeux ; à peine avait-elle fini qu'elle se fît donner un chapeau et une jaquette sombre. Ayant résolu de faire des courses à pied, elle ne voulait pas être remarquée. D'un air indifférent, elle sortit et se dirigea vers l'atelier d'André, situé non loin du boulevard des BatignoUes, dans une rue silencieuse.
Le cœur lui battait comme à une fdlette en songeant à ce qu'elle allait faire, et cette émotion de la première jeunesse, du premier amour, qu'elle n'avait pas connue, lui semblait exquise; elle entrait dans une ère nouvelle, avec une sorte de ferveur et de naïveté qui la trompait elle-même.
Pour arriver à l'atelier, elle pouvait prendre l'avenue de Villiers et les boulevards extérieurs; mais elle eut peur d'être rencontrée et s'engagea dans les rues étroites et sombres du vieux quartier des BatignoUes. Tout en cheminant, elle regardait les boutiques pauvres, la foule affairée, les femmes en cheveux, qui
allaient et venaient du boucher à la fruitière, un panier à la main, traînant un petit enfant derrière elles, ou le portant assis sur leur bras.
Que tout cela était vulgaire ! Le souvenir du milieu besogneux, des mesquines souffrances endurées jadis prés de sa mère, revint à la jeune femme avec l'importunité des mouclies d août. Elle aussi, comme ces ouvrières, avait vécu dans des chambres étroites tapissées d'un méchant papier à six sous le rouleau; elle avait monté des escaliers noircis, mal odorants... Elle passa sur ses lèvres son mouchoir qui sentait la violette, comme pour enlever Todeur de misère évoquée par ce spectacle, et marcha plus vite. Le temps passé était loin et ne reviendraitjamais; elle ne pourrait plus vivre dans ce voisinage d'ouvriers; la batiste et les valenciennes étaient une part de sa vie désormais, et elle avait bien fait, oui, vraiment bien fait! de se les assurer pour le reste de ses jours.
La rue oij demeurait André avait un aspect moins déplaisant; des arbres malingres plantés au bord du trottoir lui donnaient un faux air d'ancienne prospérité. Raffaëlle n'était jamais venue là, mais elle s'était informée d'avance et trouva la maison sans hésitation.
C'était un bâtiment d'apparence modeste, mais convenable; l'atelier était au troisième étage; elle monta sans parler à la concierge qui raccommodait des bardes dans sa loge et qui la laissa passer sur sa mine, puis elle s'arrêta devant la petite porte brune où était clouée la carte du jeune peintre. Elle sentait son cœur frapper de grands coups dans sa poitrine, ce qui la fit sourire : cette émotion était vraiment délicieuse.
D'une main un peu nerveuse elle sonna. La porte, tirée par un cordon, s'ouvrit d'elle-même. Raffaëlle entra dans Fatelier où André, debout, lui tournant le dos, ajoutait quelques touches aux accessoires d'un petit tableau.
Elle restait immobile, rose sous sa voilette, un peu surprise d'être reçue ainsi; n'entendant rien, André se retourna et laissa tomber sa palette.
— Vous! fit-il avec autant de surprise que de joie; vous!
Il s'était avancé vers elle et lui avait pris les deux mains. Elle avait un peu peur; dans un coin de l'atelier se trouvait un rideau, derrière lequel pouvait se trouver quelqu'un.
— C'est moi ! dit-elle avec une gaieté forcée ; je suis venue vous demander quelque chose.
Sans lui répondre, André alla rapidement fermer la porte, pendant qu'elle continuait au hasard, expliquant sa présence à l'être imaginaire qui était peutêtre là-bas, dans le fond.
— Je suis venue vous demander... de faire mon portrait.
Stupéfait, André s'arrêta à trois pas devant elle; déjà elle s'était assise sur une cbaise ancienne de forme élégante où traînait un bout d'étoffe.
— Vous n'avez donc pas de modèle, aujourd'hui? fit-elle en interrogeant de l'œil tous les recoins de l'atelier, excepté celui que cachait le rideau.
— Non, je ne travaille plus, répondit-il d'un ton bref.
Si elle était venue pour savoir comment il portait sa peine, elle n'aurait pas la joie de le voir triste ou suppliant.
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— Tout seul, alors, fit-elle. Personne là-bas? Elle indiquait le coin suspect. André commençait
à comprendre. Il alla relever le rideau, qui cachait une petite chambre inhabitée, où se réfugiait son modèle quand il lui venait des visiteurs.
— Rien, ni personne, dit-il en laissant retomber l'étoffe.
Elle l'appela d'un geste naïf, presque enfantin, et il s'approcha, boudeur encore ; elle saisit un coussin sur un meuble et le jeta à ses pieds.
— Venez là, dit-elle, avec un sourire qui eût perdu André si ce n'eût pas été chose faite. Venez là, tout près, plus près...
Lentement, fasciné, il s'était approché, elle tira un peu sur la main qu'il Inissait pendre à son côté, et il glissa à genoux.
— Là, comme l'autre soir, dit-elle tout bas; vous ne savez pas pourquoi je suis venue? Vous croyez que c'est pour faire mon portrait? Oui, vous le ferez, mon portrait, et vous n'aurez jnmais rien fait de plus beau; mais ce n'est pas |iour cela que je suis venue... c'est parce que... parce que je vous adore !
C'était al)Solumeiitvrai, et elle le disait avec l'éloquence de la vérité.
— Méchante! méchante! fit André qui ne pouvait croire à son bonheur.
Elle se contenta de sourire.
Raffaélle aimait le jeune peintre, mais elle s'aimait aussi prodigieusement ; tout ce qui Tentourait devait concourir à la satisfaction de ses goûts; aussi lui fit-elle ses observations sur la façon dont il était logé.
— Ceci n'est pas dijjne de vous, mon ami, lui dit-elle en parcourant des yeux l'atelier; un homme de votre valeur ne devrait pas habiter une maison d'aussi bourgeoise apparence, ni un logis si peu convenablement meublé.
— J'y ai pourtant fait de bons portraits, et bien payés, répliqua Heurtev, qui n'aimait guère à être blâmé, même dans les choses extérieures.
— Je ne vous dis pas le contraire, cher André; c'était bon autrefois, quand vous n'aviez pas la notoriété que vous avez obtenue depuis peu ; mais à présent...
Il ne paraissait pas convaincu. Parmi les recommandations de sa mère, celle de conserver l'atelier où il avait fait ses débuts était une des plus importantes, et, il devait le reconnaître, une des mieux fondées : le jour y était excellent, la situation commode et le loyer modique.
— Je pourrais l'airanger mieux, dit-il avec hésitation. (Juelques meubles anciens et une ou deux tapisseries lui donneraient une tout autre apparence, je vous assure.
— Sans doute, cher André; mais ce n'est pas seulement l'intérieur... la maison est vraiment médiocre; et puis, le quartier... Il y a encore autre chose... Vous ne comprenez pas?
Il ne comprenait pas du tout; elle le fit asseoir tout près d'elle, les deux mains dans les siennes, plongeant ses yeux noirs dans les yeux gris du peintre.
Elle lui expliqua qu'elle ne pouvait le recevoir chez elle comme elle l'avait fait une fois. Par hasard,
de temps à autre, ce ne serait pas impossible, mais de loin en loin seulement, à cause de ses domestiques, du soin de sa réputation. Si l'on venait à le voir sortir, le matin, sa situation croulerait immédiatement. Elle viendrait chez lui, souvent, mais cette maison était trop loin de chez elle; elle ne pouvait pas y venir à pied, à moins que la journée ne fût très belle, comme aujourd'hui, et encore ce serait bon tant qu'il ferait le portrait, mais ce portrait ne durerait pas toujours. Et ensuite?
Il devait chercher un atelier sur-le-champ, beaucoup plus rapproché d'elle, avenue de Yilliers, par exemple, ou rue de Prony. Il y en avait de charmants, pas chers du tout.
— Et ])uis, vous gagnez beaucoup d'argent maintenant, dit-elle avec un sourire triomphant, et il ne faut point passer pour un avare. C'est entendu, n'est-
ce pas?
Elle se leva, cherchant autour d'elle ses gants, son mouchoir, avec des mouvements d'une élégance, d'une distinction dont André fut frappé. Dans le cadre luxueux de son hôtel, dans ses toilettes toujours remarquables, il n'était pas étonnant que Raffaëlle eût l'air d'un objet d'art; mais dans cette robe de laine, ici...
Le jeune homme saisit soudain la mesquine apparence de son atelier, dont il ne s'était encore point avisé; en effet, les meubles défraîchis, écornés, usés, n'étaient pas faits pour cette créature délicieuse, et il rougit en pensant qu'elle s'en était aperçue.
— Le portrait, dit-il, en la retenant par la main,
il faudra le faire ici pourtant... Jamais je ne trouverai un jour plus favorable... et puis, si cela ne vous fait rien, j'aimerais à le faire dans le costume où vous êtes... Si vous saviez comme cela vous va, ce noir... vous êtes là dedans comme dans une lumière.. Henner voudrait vous peindre ainsi.
— Soit, fit-elle en riant, si vous voulez; mais alors, vous en ferez un ;iutre, dans le nouvel atelier, un portrait en pied, avec une robe, une robe !... Vous verrez.
— Tout ce que vous voudrez, mais celui-ci, la tête seulement, un petit bout de cou, votre toque... Mon Dieu, que vous êtes belle, Raffaëlle, et quand je pense que vous m'aimez!
Elle secoua la tête d'un air mutin, pour lui dire non.
— Vous ne m'aimez pas?
— Non! Je vous l'ai dit : je vous adore! Venez dîner demain; j'ai les plus beaux spécimens parmi mes babitués; et puis, vous savez, on en parlera, de ce portrait; je l'annoncerai, je ne veux pas en faire un mystère, ce serait très imprudent. Et nous l'exposerons. A demain, clier; ne me reconduisez pas, je le défends.
Elle disparut dans l'escalier sombre. Resté seul, André fit quelques tours dans l'atelier, la tête levée, la poitrine dilatée par l'orgueil et la joie.
— C'est toute ma vie que j'ai là, entre les mains, se dit-il; ma vie de peintre et ma vie d'homme. Il me fallait un modèle comme celui-là pour faire un chef-d'œuvre, et un amour comme celui-là pour me mettre hors de pair. Elle est vraiment royale!
Il s'habilla pour sortir, toujours sous l'impression qu'il lui était arrivé quelque chose d'invraisemblable, de presque surnaturel, et descendit dans Paris. La gaieté de cette belle journée flottait dans l'air avec une fine poussière dorée qui donnait aux choses une apparence molle et somptueuse. Sur les grands boulevards, il rencontra des amis, distribua des poignées de main et des paroles aimables avec une profusion peu ordinaire.
— Tu viens donc de faire un héritage ? lui demanda un camarade grincheux.
En lui-même André pensa qu'il possédait de ce jour mieux que la fortune, car il avait ce que rien ne pouvait payer...
Il le crovait, du moins.
— Je vais changer d'atelier, dit négligemment André à sa mère, le lendemain en déjeunant.
Mme Heurtey leva la tête, qu'elle tenait souvent baissée, par habitude de travailleuse pensive, et fixa sur son fils ses yeux clairs qui voyaient très loin.
— Pourquoi? fit-elle simplement, bien que tout son sang eût reflué à son cœur pendant qu'il parlait, avec la sensation immédiate de l'ennemie invisible.
— Il est trop laid, trop mal situé; jamais je ne me ferai une situation avec cet atelier-là! répondit André non sans un peu d'humeur. Il n'aimait pas qu'on le
poussât au bout de ses raisonnements quand il se sentait des fantaisies.
— Tu y as fait de bons tableaux, reprit Mme Heurtey, et de bons portraits; c'est là que ta situation a commencé, André, et c'était plus difficile de la créer que de la soutenir.
— Je ne dis pas, ma chère maman; mais le siècle a marché, la mode est aux ateliers élégants; je gagne assez d'argent pour qu'il me soit impossible de rester plus longtemps entre ces vilains murs...
— Tu peux l'embellir...
— Dans cette vilaine maison.. .
— Elle est propre, cependant.
— D'ins un quartier impossible!...
MmeHeurleyse tut; elle sentait derrière les paroles
de son fils la volonté d'une autre.
— Dans quel quartier voudrais-tu donc aller? reprit-elle après un instant employé par André à tracer des dessins sur la nappe avec son couteau à dessert.
— Je ne sais pas... sur le boulevard de Clichy... ou dans l'avenue de Villiers...
L'avenue de Villiers ! Les instincts économiques de Mme Heurtey se révoltèrent; autant vaudrait louer le pavillon de Marsan!
— Tu n'y penses pas! fit-elle; les loyers y sont hors de prix!
— Qui veut la fin veut les moyens! dit sèchement André.
— Cela dépend de quelle fin tu parles, riposta la mère.
Leurs yeux se rencontrèrent, et Mme Heurtey comprit que cette fois c'était la guerre.
— André, dit-elle dun ton calme, bien que tout son sang bouillonnât en elle, les raisons que tu me donnes sont mauvaises; ton atelier est excellent, il n'est pas cher; tu y as été heureux; si tu l'abandonnes, prends garde que ta chance ne t'abandonne de même...
— Je te demande un peu, maman, ce que ça peut y faire? dit André avec une mauvaise grâce absolue.
— Ne réponds pas à mes paroles, mon fils, et comprends-les, car tu sais ce que je veux dire. J'ai été jusqu'ici une mère heureuse, fiére de toi, pleine d'espérances pour l'avenir; à présent, j'ai peur... Je t'en prie, André, garde ton atelier. Ce n'est pas seulement parce qu'il est bon et pas cher, mais surtout, tu entends? surtout! parce que le quitter, c'est renoncer à toute ta jeunesse, c'est renier tes débuts, c'est commencer une vie nouvelle, qui ne vaudra pas l'ancienne... à moins que... tu n'aies envie de te marier... Dans ce cas...
Sa voix s'éteignit; André gardait le silence; le peu d'espoir qu'elle avait encore pu conserver mourut avec le son de ses paroles.
— Tu le garderas, dis, mon fils, pour taire plaisir à ta mère? Tu n'es plus un enfant, quoique tu sois encore bien jeune... Je sais que je ne peux plus te commander comme au temps où tu étais petit, et ces commandements, tu sais, André, que c'était pour ton bien! Mais si je te prie de faire une chose qui me rendrait heureuse, ou de ne pas en faire une qui me causerait du chagrin, tu ne voudrais pas, mon cher enfant, refuser à ta mère ce qui ne serait que pour ton bien?
La voix de Mme Heurtey s'était faite si tendre que sa fille Éliette, témoin muet de cette scène, se leva doucement et sortit, de peur de pleurer tout haut. André, profondément ému, alla à sa mère et l'em- ]»rassa.
— Tu ne peux vouloir que mon bien, ma mère chérie, lui dit-il; et volontairement je ne te ferai jamais de peine. N'en parlons plus.
11 l'embrassa encore une fois, d'un mouvement un })eu forcé, puis chercha ses gants dans ses poches, lui dit au revoir et sortit sans explication.
Dans l'escalier, il maugréait en dedans de luimême; entre la volonté de lîaffaëlle et celle de sa mère, il se sentait pris comme entre deux trains, sans pouvoir éviter la collision. Tout à coup, il eut une illumination.
— C'est si simple! se dit-il. Je garderai l'ancien atelierpour faire plaisir h maman, et j'en prendrai un autre pour faire plaisir à Raffaëlle! Cela me coûtera un peu plus cher, mais je ne suis pas à cela près, maintenant! L'ennuyeux, c'est qu'il faudra meubler le nouveau... mais les tapissiers sont faits pour attendre!
A cette idée, il eut une sorte de remords; un des principes qu'il tenait de sa mère était de tout payer comptant : pour la première fois, allait-il s'en départir?
— Oh! ce ne sont pas des dettes, pensa-t-il; le-; dettes sont les sommes qu'on ne peut pas payer, et j'ai de l'argent placé, bien plus que je ne veux en mettre à meubler l'atelier... Allons le cbercher, cet Éden où elle viendra me voir!
L'occupation était délicieuse : visiter des ateliers grands ou petits, avec ou sans appartement, et se demander quelle figure son rêve d'amour ferait dans ce cadre encore rudimentaire, était un passe-temps enchanteur. André en fit l'épreuve pendant plusieurs jours de suite, non que les ateliers disponibles fussent nombreux, mais précisément parce qu'ils demandaient des recherches approfondies.
Un soir qu'il communiquait ses difficultés à Raffaëlle, un moment avant l'arrivée des autres convives, priés à dîner comme lui, elle dit négligemment :
— Je connais quelque chose boulevard Malesherbes, à cinq minutes d'ici, qui ferait admirablement votre affaire. C'est un atelier qui a été occupé par un peintre hongrois, récemment retourné dans son pays.
Le lendemain, avant dix heures du matin, André visitait ce paradis de ses rêves. Il n'avait rien vu de mieux, en effet. Le prix lui fit faire une petite grimace : cinq mille francs, un atelier de grandeur moyenne et deux petites pièces! iNIais, comme le lui fit remarquer le concierge, c'était au premier, avec un escalier particulier, formant petit hôtel... Raffaëlle pourrait venir là sans crainte des rencontres dangereuses.
— Et le tapis de l'escalier est un véritable Orient, monsieur, ajouta le concierge.
C'était bien tentant, mais la dépense effrayait André, qui promit de donner une réponse définitive le lendemain.
La journée était triste et brumeuse; en rentrant à
son atelier des Batignolles, il fut choqué de voir les gouttelettes d'eau se condenser sur le vernis de l'escalier; on eût dit la sueur des murs. La nudité des marches sans tapis, la laideur des peintures imitant un vilain marbre jaunâtre, écaillées par endroits, lui sauta aux yeux pour la première fois. Vraiment, Raffaëlle ne pouvait plus hasarder dans ce lieu déplaisant ses pieds habitués à fouler des merveilles de richesse et de coloris.
Presque tout à fait décidé, il alla, comme de coutume, dîner en famille. Pour la première fois, il remarqua la propreté scrupuleuse, bourgeoise et mesquine de la salle à manger. Les esquisses sans cadres accrochées au mur ne parvenaient pas à atténuer la vulgai'ité du papier, où un brun jaunâtre et un vert criard s'enlaçaient en arabesques lourdes et communes.
— Mon Dieu! que ce papier est doncf affreux! fît. il avec un demi-soupir. Est-ce qu'on ne pourrait pas le changer?
— A quoi bon? répondit tranquillement iNIme Heuitey. 11 est couvert de tableaux qui empêchent de le
voir
André ne fit aucune objection; mais ses regards, que sa mère suivait en silence, allaient de la toile amincie, élimée, de la nappe, souvent reprisée, au vilain buffet d'acajou, jadis apporté de Cherbourg, et il s'étonnait d'avoir vécu si longtemps au milieu de ces choses laides sans en être choqué. Il avait bien su arranger le salon avec quelque fantaisie, mais la salle à manger était demeurée le domaine incontesté de sa mère et de sa sœur.
Dejuiis quelques mois rléjà, avant le jour qui avait introduit l'amour de Raffaëlle dans son existence, le jeune peintre dînait souvent à l'hôtel du boulevard Pereire; Mlle Solvi possédait un petit groupe d'amis, une quinzaine tout au plus, qu'elle nommait ses habitués : Mélétis et Wueler en faisaient partie. Parmi ceux-là, trois ou quatre fois par semaine, elle en choisissait cinq ou six; André faisait maintenant ]iartie de presque tous les dîners, et, par suite d'un calcul savant de l'hôtesse, n'y rencontrait jamais les mêmes hommes deux fois de suite, ce qui avait pour résultat de ne pas attirer l'attention sur sa fréquente présence.
La table de Mlle Solvi était servie avec un luxe solide et réel, comme tout le luxe de cette maison.
Les vins irréprochables, la cuisine parfaite, l'argenterie de bon goût, les cristaux, les fleurs rares, tout était fondu dans un ensemble harmonieux auquel on n^ pouvait guère résister.
Jamais encore André ne s'était avisé de comparer les ragoûts savoureux, mais économiques, de sa mère avec les menus somptueux de Raffaëlle : ce jour-là, la comparaison s'imposa avec une telle force qu'il en fut stupéfait. Était-il, assis devant cette nappe usée, le même André Heurtey qui, l'avantveille, avait dîné chez la royale Raffaëlle?
Lorsque les hasards de la vie ont voulu qu'un homme menât de front deux existences très différentes, il arrive que cela se fasse inconsciemment, d'une façon machinale, qui anéantit la bizarrerie du contraste. Un employé ou même un ouvrier, occupé tout le jour à des écritures ou à quelque métier, endossera son habit noir pour aller jouer d'un instru-
ment quelconque dans un the'âtre ou bien dans un concert, et le dépouillera sans penser au gouffre qui sépare cette existence artistique de son {jap^ne-pain quotidien. Mais lorsqu'une circonstance fortuite a fait saisir la différence, il se produit entre ces deux existences accolées, non soudées, une commotion qui peut les séparer à jamais. L'inconscience a disparu, et, dans la plus brillante de ces fonctions, la gène accompagnera le souvenir de la plus bumble. C'est ce qu'André ressentit tout à coup. Le bonnet de linge I>lanc que sa mère portait quand elle avait froid ou se sentait souffrante, cessa soudain de lui paraître une auréole autour de cet bonnéte visage; la figure souriante de sa sœur elle-même ne trouva pas grâce devant ses yeux.
— Tu te coiffes mal, lui dit-il, pendant que les cbeveiix noirs et soyeux de Raffaëlle, embroussaillés savamment, revenaient à la mémoire de son regard. Tu ne sais pas l'arranger, tiens!
Il s'était levé, d'un coup de main il avait mêlé, rebroussé, abaissé les vagues naturelles des cheveux châtains d'Eliette où brillaient des raies d'or foncé, et lui avait fait une coiffure virginale et provocante, — comme celle de Mlle Solvi.
— Tu es cent fois mieux ainsi, dit-il en reculant pour la mieux voir. Regarde plutôt dans la glace.
Eliette se retourna et aperçut dans le miroir son délicieux visage transfiguré par l'arrangement de sa chevelure. Elle rougit de se voir si différente d'ellemême, et d'un air timide, presque honteux, s'adressa à sa mère :
— Qu'est-ce que tu en penses, maman?
Mme Heurtev avait froncé le sourcil.
— Je n'aime pas cela, répondit-elle; une jeune fille doit avoir l'air modeste et ne pas chercher à ressembler à un modèle.
Dans la bouche de la rigide provinciale, ce mot : modèle, prenait une signification particulière, où se résumaient tous les péchés et tous les mépris.
Éiiette remit ses cheveux en ordre. Son frère avait écouté en silence, avec une certaine amertume. Entre sa mère et lui le gouffre se creusait et s'élargissait de minute en minute. Bientôt ils n'auraient plus en commun une seule manière de voir, et assurément les torts n'étaient pas de son côté! Pourquoi se refusaitelle à admettre quoi que ce fût de nouveau?
Le lendemain, André loua l'atelier et se rendit chez un tapissier en renom, qui promit de l'arranger en quarante-huit heures, ainsi que les deux petites pièces contiguës, dont l'une ferait une salle à manger et l'autre une chambre à coucher.
— Le tout très simple, mais de bon goût, insista le jeune peintre. Ce n'est qu'une installation temporaire, et je ne veux pas de frais exorbitants.
— Soyez tranquille, monsieur, j'ai compris, répondit l'artiste en ameublements avec un sourire entendu ; c'est pour attendre votre hôtel, l'hôtel que vous achèterez dans deux ou trois ans...
Et en effet, pourquoi André n'achèterait-il pas un hôtel dans quelques années? Aimé de Raffaëlle, que ne pouvait-il pas espérer et tenter? La possession de cette maîtresse quasi divine lui donnait en lui-même une confiance qu'il n'avait jamais connue, et 11 sentait son talent croître avec elle.
Le tapissier tint parole; dans l'aprés-midi du troisième jour l'atelier paré de neuf reçut la visite de Mlle Solvi.
— C'est gentil, chez vous! dit-elle à André qui attendait, le cœur battant, une parole d'approbation. C'est même très gentil! Vous verrez quelle masse de portraits vous ferez! Là-bas, c'était vraiment impossible !
— Vous avez raison, répondit André, c'était impossible. Le premier portrait que je vais taire sera le vôtre... en noir, vous savez?
— Je veux bien, répondit-elle. Quand il vous plaira.
Le lendemain soir, comme le premier jour de leur liaison, Raffaèlle retint André passé minuit; d'un air inquiet, il regardait le petit cartel qui marquait l'heure cruelle...
— Vous voulez envoyer chez vous? dit-elle en suivant la direction de ses yeux. Vous avez raison; il lie faut pas donner d'inquiétude à votre mère. Tenez, voici une enveloppe, vous avez une carte sur vous? Écrivez au crayon que vous êtes retenu en soirée... On va trouver un commissionnaire.
— A cette heure ? demanda André, encore hésitant.
— A toutes les heures, quand on sait où les chercher. Donnez-moi seulement votre billet. C'est bien.
Elle disparut un instant et revint, comme s'il s'agissait de la chose la plus simple.
— Seulement, mon cher André, dit-elle, à présent que vous êtes commodément installé, je ne comprends pas que vous restiez assujetti à ces petits ennuis. Si
vous logiez chez vous une fois pour toutes, bien des inquiétudes seraient épargnées à votre pauvre mère... et nous aurions plus de temps à vivre ensemble.
Elle avait prononcé ces derniers mois avec une grâce indicible faite de tendresse etde volupté. André ébloui lui tendit les bras et la prit sur son cœur.
— Éliette, tu as promis à Mme Forgeot de lui porter ce livre aujourd'hui... 11 ne faut pas lui manquer de parole. Ya, ma fille.
Éliette ne semblait pas aussi disposée que de coutume à obéir sans hésitation; elle regarda sa mère, puis Mélétis, effondré dans un fauteuil au coin du feu, et resta immobile.
— Va donc! répéta Mme Heurtey.
— J'y vais, répondit-elle à regret. jNIonsieur îsiko, vous souffrez plus que de coutume, aujourd'hui?
— Mais non, mademoiselle; pourquoi me faitesvous cette question?
— C'est que vous avez l'air si fatigué !
Malgré son assurance, Mélétis ne put se défendre de rougir à cette remarque ingénue.
— Je suis fatigué, oui. mademoiselle, j'en conviens, mais je ne suis pas malade.
— Pourquoi étes-vous fatigué comme cela? Dans l'état où vous êtes, vous devriez vous ménager... C'est très mal !
— Je me suis couche' un j)eu tard, mademoiselle; j'ai eu tort; vous avez raison. Je ne le ferai plus!
11 lui souriait avec bonté, elle répondit par un sourire un peu timide et l'angea ses petites affaires dans sa table à ouvraj^e.
— Adieu, monsieur, dit-elle sans s'approcher.
Il souleva sur ses deux coudes son grand corps souple et paresseux.
— Au revoir, mademoiselle; pourquoi me ditesvous adieu ?
— Parce que... vous serez peut-être parti quand je rentrerai.
— Avez-vous donc l'intention de rester absente si longtemps?
— Non, mais Mme Forgeotaime bien à parler, elle me retient...
— Alors, venez me donner la main ! on donne la main aux gens, quand on les quitte : vous ne saviez pas cela, mademoiselle?
Avec le même sourire hésitant et un peu mélancolique, Éliette s'approcha du jeune homme et lui présenta sa petite main rougeaude et fluette, qu'il retint un instant dans la sienne pour en savourer l'étreinte fraîche et timide; puis il la laissa aller. Adressant un signe de tête affectueux à sa mère, elle sortit sans mot dire.
— Quelle délicieuse enfant! fit Mélétis quand elle eut disparu.
— Oui, une bonne petite fdle, répondit la mère, en écoutant d'un air préoccupé les bruits qui annonçaient le départ d'Eliette. Ce n'est pas elle qui me donnera jamais du souci!
— Je vous crois! Mais c'est mieux qu'une bonne petite fille, insista Mélëtis, c'est une enfant courageuse et tendre, .le voudrais Lien avoir une fille comme cela pour me soigner!
Il éclala de rire lui-même à cette idée saugrenue de paternité impossible. Mme Heurtey sourit vaguement, comme quelqu'un qui n'a pas compris, et prêta l'oreille.
La porte se referma sur Éliette et la bonne. Alors la mère d'André se tourna vers le jeune homme, et le regardant bien en face :
— Dites-moi ce que vous savez de mon fils, dit-elle d'une voix grave.
Mélétis, qui s'était laissé couler au fond de son fauteuil, se redressa avec vivacité, s'accouda des deux bras, joignit les mains devant lui et répondit :
— Pourquoi me demandez-vous cela? Il lui est donc arrivé quelque chose?
— Je ne sais pas! Je ne sais rien de lui! Voilà huit jours que je ne l'ai vu !
— Imbécile ! pensa Niko. Tout haut, il reprit ; Il est très occupé, vous savez, chère madame; il prépare son Salon, il vient d'envoyer deux études au Cercle...
— Il ne peint pas le soir, répliqua Mme Heurtey. Elle se tenait droite devant lui, les lèvres serrées, un peu tremblantes, comme retenant une envie de pleurer; elle lui fit pitié.
— Mais il dîne en ville, il a des gens à voir, des influences à chercher... c'est une vie pénible que celle d'un artiste qui veut arriver... il veut une médaille et ensuite la croix...
Il s'arrêta, voyant que ses paroles étaient lettre
morte pour Mme Heurtey, mêaie si elle les avait écoutées; mais elle n'y avait pas pris garde.
— Auparavant, monsieur, il travaillait; est-ce qu'il travaille, à présent?
— Certainement, chère madame ! Puisqu'il a fait deux études pour le Cercle et un tableau pour le Salon.
Mme Heurtey comprima ses lèvres tremblantes, afin de pouvoir parler sans balbutier.
— Auparavant, monsieur, il travaillait, vous dis-je; il ne fait plus rien. Hier, j'ai été à son atelier...
Mélétis ré])rima un soubresaut; la mère continua sans le remarquer.
— La concierge m'a dit qu'elle ne l'avait pas vu depuis plus d'un mois. H y a six semaines qu'il n'a couclié ici, monsieur. Où loge-t-il, ce malbeureux? Chez quelque femme? Les premiers jours, il venait déjeuner de temps en temps et il emportait du linge... Mais il n'emporte plus rien... Que devient-il? J'en mourrai, monsieur! Je ne puis parler de cela à personne ; ses amis ne viennent plus ici. . . il les voit chez cette... misérable, sans doute. Et moi, monsieur, je l'ai élevé dans l'honneur et le travail... et je ne suis plus rien pour lui... Je le lui ai dit la dernière fois qu'il est venu.
— Je comprends qu'il ne se soit plus montré ! pensa Mélétis. Chère madame, dit-il, vous avez tort de vous inquiéter à ce point-là ; André travaille , je vous l'affirme sur i honneur, et même il fait de très bonne besogne.
— H travaille? où cela? Dans la rue?
— Chez un ami, fit Niko, à bout de ressources.
— Un ami? Pourquoi ne m'a-t-il pas invitée à aller voir sa peinture avant de l'envoyer? C'est arrivé il y a trois ou quatre ans ; il a tViit un tableau dans Tatelier d'un ami, mais il m'a priée d'aller le voir, et je l'ai vu; c'était très ])ien, monsieur; son ami a été très gentil. Mais, cette année, rien ! Donc, ce n'est pas chez un ami. C'est chez la femme, j'en suis sûre! Vous vovez bien que vous ne pouvez pas me dire le contraire. Ah! si je savais laquelle! Mais je le saurai, monsieur. On n'a pas le droit de détourner comme cela un jeune homme de son travail et de sa famille...
Elle parlait les dents serrées, les yeux brillants, sans élever la voix, avec une colère effrayante, mais contenue par un puissant effort de sa volonté. Mélétis comprit qu'il ne pouvait plus se retrancher derrière des fins de non-recevoir et se décida à sacrifier une partie du secret de son ami pour sauver l'autre.
— Vovons, chère madame, dit-il, promettez-moi d'être raisonnable, et je vais vous dire ce qui en est. Vous avez grand tort de vous monter la télé, comme vous allez le comprendre vous-même. La vérité, c'est qu'André a loué un autre atelier...
Un grand mouvement secoua la poitrine de Mme Heurtey, et Mélétis ne put savoir si c'était soulagement ou colère.
— H vous en avait parlé, vous vous y étiez opposée, à ce qu'il m'a dit; craignant de vous mécontenter et, d'autre part, voyant bien qu'il n'arriveiait jamais à la notoriété qu'il recherche s'il n'était pas mieux équipé, il s'est décidé à louer un atelier plus beau, mieux situé; et comme il y a une chambre à coucher, quand il rentre tard, c'est là qu'il va coucher.