‹ Péril [par] Henry GrévilleChapitre 6 sur 6 · PKP.IL · texte numérisé non relu

PKP.IL

indigne... Soit encore; elle l'aimait assez pour lui pardonner...

André l'avait prise dans ses bras et couvrait de baisers Te'toffe souple et mince qui enveloppait la jeune femme de la naissance du cou à la pointe des pieds. Elle le repoussa sans rudesse, mais fermement.

— Non, mon ami. Ils sont passés, les beaux jours où j'ai pu me donner à vous sans calcul, parce que je vous aimais. Maintenant, vous doutez de moi, je ne puis plus vous convaincre... Que serais-je si je me prétais à des caresses qui n'ont plus l'amour pour justification?

Affamé d'amour par la longue séparation, irrité par la résistance, André serra plus étroitement ses bras autour du corps, robuste malgré sa minceur, qui se raidissait contre son étreinte.

— Non, cria Raffaëlle, je ne veux pas! Jamais je ne serai à vous, jamais! Je ne serai plus qu'à mon mari. Allez-vous-en, je vous chasse!

Elle était véritablement en colère. Grisée par le rôle qu'elle avait revêtu, elle ne savait plus bien au juste quelle était la part de la réalité et celle du drame. Elle se débattit, le frappa, crut lui échopper...

Affolé par la lutte, la tête perdue, il la prit de force.

C'était ce qu'elle avait voulu.

Lorsque André quitta Raffaëlle à la naissance de l'aube, c'est-à-dire trois ou quatre heures plus lard, il était vaincu, enchaîné, de façon à ne pouvoir se reprendre. Pendant ce court intervalle de temps, il

avait accepté le mariage, en s'e'tonnaiit de l'avoir jamais repoussé.

Profitant de l'énervement où il était tombé après tant d'émotions, elle expliqua combien la chose était aisée, à présent que l'idée était dans toutes les tètes et le mot dans toutes les bouches.

On fait parfois des rêves dans lesquels toutes les difficultés qui ont semblé les plus ardues s'arrangent d'elles-mêmes avec une extrême aisance. Il n'y a plus de distance, rien n'est compliqué, l'air lui-même nous porte, et en touchant la terre du bout du pied, on bondit comme si l'on avait des ailes.

C'est dans un état pareil à celui-là qu'André se trouva plongé. Raffaëlle l'aimait, était à lui, serait sa femme. Ils ne se quitteraient plus. Mme Heurtey finirait par s'adoucir; en attendant, il faudrait faire des sommations, évidemment, mais ce n'était qu'une formalité ; elle était trop bonne mère pour ne pas pardonner.

Adroitement, Haffaëlle avait parlé du produit des portraits, de la vente du tableau : c'élait de l'argent, tout cela! Un bien petit commencement : mais combien étaient-ils, ceux qui entre le I" mai et le 15 juin pouvaient se vanter d'avoir vendu pour dix-huit mille francs de peinture?

L'atelier-fumoir était presque prêt; Raffaëlle demandait encore quelques jours pour le présenter à André dans toute sa beauté.

— Tu n'y entreras pas avant, n'est-ce pas, mon amour? C'est une surprise que je veux te faire !

André promit tout ce qu'on voulut. Une raie presque insensible entre les rideaux de soie de Chine

annonçait Taube prochaine. Raffaëlle le congédia.

— Soyons très prudents, lui dit-elle. Je veux que ce mariage soit une chose tout à fait sérieuse.

André rentra chez lui, étourdi par l'air frais du matin, tomba sur son lit et s'endormit.

André se réveilla avec du jour dans les veux.

Se soulevant sur le coude, il essaya de se rendre compte du lieu et de l'heure. Entre le château vendéen, son atelier et la chambre de Raffaëlle, sa mémoire se troublait.

Les objets qui l'entouraient lui rappelèrent qu'il était à Paris, et tout à coup il se souvint qu'il avait à faire quelque chose de très pressé, très important... Mais il lui était impossible de savoir ce que cela pouvait êlre.

Cherchant dans sa mémoire ce quil avait fait la veille, il s'aperçut qu'il avait oublié de dîner. Sa montre marquait dix heures... II devait écrire à sa mère, pour lui annoncer son mariage; mais jusqu'au soir, il avait tout le temps... Quel jour du mois? Le quinze? Non, le seize... le seize...

Il bondit sur ses pieds. Ce qu'il avait à faire, c était daller voir son tableau, qu'on enlevait en ce moment peut-être et qui allait partir pour 1 Amérique sans qu'il l'eût regardé une dernière fois.

Vêtu en un clin d'oeil, il sortit et, sans prendre le temps de manger, courut aux Champs-Elysées.

Il s'y trouva dans une cohue, dans un désordre extraordinaires. .

On voyait des tableaux s'en aller calnn-caha, sur le dos des commissionnaires courbés, balançant, au milieu des voitures de déménagement, les torses, nus ou drapés, de baigneuses livides. Un grand intérieur de cabaret flamand, la tète en bas, montrait des matelots, les caries au poing, haussés peu à peu du sol jusqu'au palier de la tapissière où ils s'engouffraient sans regagner la perpendiculaire. Des bustes émergeaient de la foule, promenant leurs tètes impassibles de bronze ou de marbre au-dessus de l'activité inquiète des figures vivantes; et les grands groupes lourds, enlevés par des treuils, regagnaient peu à peu le sol, où ils se tenaient chancelants, mal calés, gigantesques, par comparaison avec la stature humaine des déménageurs.

Se frayant un chemin au milieu du tumulte, en trois bonds, André fut dans l'escalier et, de là, au milieu du salon carré.

Son Ondine n'y était plus; la place où il l'avait vue apparaissait sur la cimaise comme un trou, au milieu des grands cadres.

Désappointé, singulièrement ému, comme s'il perdait un être cher, il resta immobile un instant; puis, s'avisant, il rebroussa chemin vers le secrétariat plein de monde. Non sans peine, il parvint jusqu'au bureau où un monsieur compulsait activement des registres, et se nomma.

— Heurtey? V Ondine? Parfaitement. Douze mille francs. Attendez un moment. Les voici. Voulez-vous me signer ce reçu?

André donna sa signature et mit les liillets dans son portefeuille, sans beaucoup de joie.

— Ce n'est pas tout, dit-il, je voudrais revoir mon tableau.

Un petit rire ironique grinça dans un coin de la pièce; il leva la tête et regarda.

Il y avait là des gens de toute espèce ; des peintres, des marchands de tableaux, des courtiers d affaires : il y avait des hommes venus pour lever une saisie, d'autres pour emporter une emplette. Tous ces visages l'examinaient : quelques-uns avec curiosité, la plupart avec une malveillance qui frôlait le mépris.

André se sentit frissonner de la tète aux pieds. La colère qu'il avait ressentie le jour du vernissage lui revint tout à coup.

— Oui, répéta-t-il, mon tableau? Qu'v a-t-il d extraordinaire à cela?

Un autre petit rire répondit au premier, dans un autre coin, il devint pâle.

— Qui l'a acheté, mon tableau? fil-il d'une voix menaçante.

— Stopy, répondit laconiquement le fonctionnaire.

— Où Ta-t-il emporté? Il est quelque part, ce tableau? fit André en se montant rapidement jusqu'au diapason de la fureur.

Des hommes présents, quelques-uns sourirent, d'autres éclatèrent bruyamment. La situation leur paraissait très comique.

— Jean, fit l'employé impassible, il n'y a pas une heure qu'on a enlevé le tableau de M. Heurtey. Savez-vous à quelle adresse on l'a emporté?

Un homme de peine qui enveloppait un émail sur

une table se retourna un bout de ficelle entre les dents :

— C'est moi qui l'ai livré. L'adresse : Mlle Solvi, boulevard Pereire.

11 se fit un grand silence. André regardait l'homme, croyant ne pas comprendre.

— Parbleu! fit quelqu'un. Stopy, c'est l'ànie damnée de Wueler !

Le jeune homme poussa un cri, bouscula ceux qui l'entouraient, descendit l'escalier en courant, sauta dans une voiture et roula rapidement vers l'hôtel de Raffaëlie.

Un indescriptible tumulte bouillonnait dans sa tète. Par moments, il croyait avoir mal entendu; puis, le souvenir des ricanements et des regards de toutes ces tètes tournées vers lui prenait l'intensité des hallucinations délirantes, et il fermait les yeux en appuyant avec force, pour ne voir que du noir. Une seule idée surnageait, et il se répétait : « C'est impossible ! c'est impossible ! »

La porte de l'hôtel était ouverte; deux jardiniers s'efforçaient d'entrer un grand palmier dans son bac, et les larges feuilles tourmentées s'entre-froissaient avec un bruit de pluie. André les poussa brutalement et se trouva dans le vestibule. La porte du fumoir, grande ouverte, laissait sortir des bruits et des paroles.

— Pas par là, monsieur, pas par là! dit d'une voix effrayée le domestique en courant après lui; mademoiselle a bien défendu...

André était déjà au milieu de la vaste pièce; devant lui, posée à terre et appuyée à la cheminée,

VOndine, dans son cadre, délournait la tête, comme si elle avait peur de son regard.

Il jeta les yeux autour de lui, d'un air égaré. Un vérificateur qui prenait des mesures sur un calepin, un garçon tapissier qui, perché sur une échelle, clouait au mur une panoplie d'armes, les deux jardiniers, enfin entrés avec leur palmier, et le domestique qui l'avait suivi, l'examinaient curieusement.

— INIonsieur Heurtey, fit derrière lui la voix de Raffaëlle, un peu émue, je vous avais prié de ne pas entrer ici.

11 se retourna : elle était sur le seuil, vêtue de noir, coiffée, gantée, prête à sortir.

— C'est donc vrai ! dit-il, les lèvres tremhlantes de rage. Vous avez fait cela? Vous m'avez déshonoré?

Le garçon tapissier descendit prudemment de son échelle, et avec les autres s'esquiva dans le vestibule. Raffaëlle ferma la porte sur eux, et sans s'approcher d'André, dit à demi-voix :

— Vous n'r.uriez pas voulu, André, que ce tableau appartînt à un autre homme qu'à mon mari!

Son mari! Il recula, trop troublé pour répondre; mais la présence d'esprit lui revint aussitôt.

— Son mnri! mais c'est Wueler qui l'a payé, misérable! Payé à moi, par lui, pour vous!

Ses yeux allaient de VOndine à Raffaëlle. Oh! la terrible ressemblance, et comme il comprenait maintenant qu'on eût ricané aux Champs-Elysées!

Il arracha de sa poche le portefeuille avec les billets de banque et le jeta devant elle.

— Le voilà, votre honteux argent! Mon tableau n'est qu'à moi, je le reprends!

Elle fît deux pas en avant.

— Il est à moi! fit-elle, devenue soudain méchante, et je le garde! Il est à moi, et c'est moimôme!

Les yeux fous, André la regarda; il croyait sentir des flammes sortir par ses tempes et lui lécher le crâne.

— Toi? cria-t-il, c'est toi? Eh bien, si c'est toi... tiens!

Il avait sauté sur une hache d'abordage destinée à la panoplie; Raffaëlle eut peur et s'enfuit en criant au secours.

Mais ce n'était pas elle qu'il avait menacée. Il frappait dans le tableau avec fureur, déchirant la toile en lanières. Quand tout fut détruit, quand il ne resta plus de ïOndine qu'un tas de guenilles lacérées, il jeta la hache à terre.

— Personne ne l'aura! cria-t-il d'un ton de triomphe.

Et il roula sur le sol, frappé par la congestion cérébrale.

Au bruit de sa chute, on rentra. Raffaëlle s'était verrouillée dans sa chambre.

— Que faut-il faire? demanda le domestique à Mlle Solvi en lui annonçant la nouvelle à travers la porte.

— Allez chercher un médecin... et M. Mélétis, répondit-elle sans ouvrir.

Un landau moelleux montait lentement la côte de Landemer, balançant sur ses ressorts Mélétis, alerte et l)ien éveillé, avec André assoupi, celui-ci maigri, pâli, la barbe touffue et l'air brisé.

Il avait fallu quinze jours de soins constants pour mettre l'artiste en état de supporter le voyage après la congestion qui avait failli le tuer; Mélétis l'avait installé cbez lui, afin que rien ne lui rappelât le passé, et, avec une patience de femme, il lavait ramené à la vie .

A la vie matérielle; l'intelligence avait survécu aussi, mais elle restait paresseuse et lente; André ne semblait plus se soucier de rien, parlait peu et ne faisait aucune allusion aux événements récents, si bien qu'il était impossible de savoir si la mémoire lui faisait défaut ou si c'était la perception actuelle des cboses qui était oblitérée. Pressé par le médecin de questionner son ami pour s'éclairer, Niko avait répondu : Je n'ose pas.

Alors, le médecin avait conseillé l'air natal et le repos.

Mélétis ramenait à Mme Heurtev le corps d'André; l'âme était devenue peu de cbose! Affectueux toujours, cependant, car il pressait de temps en temps les doigts de son ami en fermant les yeux, et ces pressions étaient éloquentes; mais comment interroger?

Niko espérait qu'Éliette attendrirait ce cœur si profondément froissé. Qui pouvait, pensait-il, résister à la tendresse d'Éliette?

Le landau montait toujours, dominant la superbe et riante vallée du Castel, prononcé Gâté dans le pays, dominant les promontoires de roches qui découpent de petites baies profondes sur l'azur sombre de la mer. ^Le ciel de sept heures, pommelé de petits nuages dorés, jetait une richesse incomparable sur la verdure des vallons, ombrée de hautes fougères, dont les feuilles en parasol frissonnaient au léger vent de mer.

— André, fit Mélétis, regarde donc comme c'est beau, ton pays !

André ouvrit les veux; la voiture courait rapidement autour de la vallée sur une route magnifique, et le paysage changeait d'aspect pour ainsi dire à chaque tour de roue. Il se souleva un peu, promena son regard sur l'espace et répondit d'une voix sans accent :

— Très beau!

Un peu plus loin, Mélétis l'appela encore :

— André, l'église de Gréville, regarde, quel charmant tableau !

L'artiste se réveilla, les yeux fixés sur le vieux monument. Il murmura :

— Jean-François Millet, au Luxembourg... non, au Louvre... Je ne sais plus... C'est bien cela! ...

Puis il se laissa retomber, les yeux ouverts, mais perdus dans le vague.

A travers deux haies de grands arbres, le long des « clos » qui sentent bon, des ruisseaux cachés qui

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fleurent la menthe, la voiture roule, roule et descend; elle tourne une fois, deux fois, et s'arrête devant une maison de pierre grise, en face d'un petit puits circulaire coiffe d'un toit de schiste, joli comme un puits de légende.

La porte est étroite et basse, deux marches informes lui font un seuil ; André les franchit, tourne à gauche et se trouve dans une salle de dimensions moyennes. Quoique le temps soit chaud, une flambée d'ajoncs illumine la grande cheminée.

— André, dit doucement Mme Heurtey, mou cher fils, je suis contente de te voir.

— Merci, maman, moi aussi. Ça va bien, ça va très bien.

Il s'assied et regarde autour de lui; Éliette l'embrasse, il lui rend son baiser.

— La maison de Millet? dit-il, c'est bien cela. Ça a du caractère.

Et il retombe dans son apathie.

Mélétis l'avait dit : « C'est quand son fils lui reviendra que votre mère aura du chagrin! »

Jamais Éliette n'avait pensé que ce pût être à ce point cruellement vrai!

Gruchy est un tout petit hameau situé au haut d'une falaise piltoresquement déchiquetée, à l'extrémité nord de la commune de Gréville. D'en bns les quelques maisons qui le composent disparaissent dans la verdure; on ne voit qu'une ou deux constructions de pierre grise, qui se dressent au bord de la roche, comme pour la protéger. Pour habitants, quelques petits propriétaires, paysans endurcis, qui vivent sur leur terre et élèvent des moutons.

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Mais la falaise descend en pentes tour à tour douces et abruptes, les rochers, {;ris ou roux, tantôt se dressent en muraille, tantôt s'éboulent en cascades jusqu'à lii mer, prolongeant sous l'eau leurs arêtes, qu'on voit d'en baut s'étendre parfois bien loin, en sombres taclies violettes. Des ruisseaux courent invisibles sous les herbes et le cresson, pour tomber en minces filets ou s'étaler en fontaines iim|)ides à michemin de la falaise, en tout temps recouverte d'une herbe menue, et pendant l.i première partie de l'été, ombragée d'immenses fougères, hautes parfoiscomme un homme.

La mer montante vient deux fois par jour remplir les vasques laissées à découvert tout le long de la côte par le retrait des eaux; elle couvre les fines grèves de Oui et de Survy et baigne d'innombrables îlots, peuplés de myriades de coquillages et recouverts d'un superbe manteau d'algues veloutées.

Au bout de vingt-quatre heures de séjour, André avait retrouvé une bonne partie de sa force physique; dès le lendemain, il avait été respirer sur la falaise l'air vivifiiint, sans crainte de vertige ; et le jour suivant, il était descendu jusqu'en has. Là, assis sur une roche, il avait longuement regardé l'horizon bleu pâle, traversé de temps en temps })ar le vol des grandes « mauves » , qui trempaient le bout de leurs ailes blanches dans la houle insensible et lourde, mourante à ses pieds.

— Laissez-le faire, disait Mélétis,il faut lui donner le temps de se reprendre; il revient de loin!

Mme Heurtey avait bravement supporté le choc. Bien qu'elle ignorât jusqu'où son fils avait failli

lomlîer, elle avait senti le péril effroyable. En le legardant assis sur un grand fauteuil de paille, à l'embrasure de la fenêtre, dans cette salle où des générations de Millet avaient vécu à remuer la terre avant que l'un d'eux devînt un grand artiste, elle se disait tout bas : L'honneur est sauf! Et cette pensée mettait dans ses yeux un éclair d'orgueil en même temps qu'une rosée de tendresse.

Mais revoir ainsi cet enfant, dont elle avait été si fière ! Cette ruine d'André avait-elle jamais été André? Elle connaissait toute Fliistoire, tout ce que Mélétis en savait par la voix publique. Elle savait que la femme avait voulu épouser son fils, qu'elle avait acheté le tableau, et qu'André lui avait jeté son argent à la face en détruisant l'œuvre pécheresse.

— Quel malheur! avait dit Niko, un tableau de premier ordre !

— Et moi, j'en suis bien aise, monsieur! avait-elle répondu fièrement. C'était une vilaine chose, et je suis contente qu'il n'en reste rien! Mon fils en fera d'autres qui vaudront mieux!

— Je n'en suis pas sûr, faillit dire Mélétis, mais il se tut sagement. La douleur de ^Ime Heurtey, si profonde, si réservée, lui inspirait tant de respect, qu'il n'eût voulu, à aucun prix, y ajouter des craintes pour l'avenir.

Au bout de quelques jours, quand il fut bien avéré qu'André n'avait d'autre mal que d'être affaissé et silencieux, le petit conseil de famille résolut de l'abandonner à lui-même, sur l'avis de Niko, qui était regardé comme un oracle. Mme Heurtey décida alors d'aller le lendemain à Cherbourg, où elle

avait affaire; Éliette resterait avec son frère à la maison.

— Va moi, dit Mélétis, j'eit profiterai pour aller voir un peu ce que font les peintres de Landemer; je ne les ai pas seulement aperçus depuis mon arrivée ici. Je dois bien leur manquer!

Le lendemain, Mme Heurtey partit vers dix lieures dans la carriole d'un voisin complaisant qui devait la ramener le soir; en passant devant l'auberge d'Auguste Millet, elle aperçut de loin Mélétis à l'abri d'un parasol blanc, qui causait avec une demi-douzaine de jeunes gens. Il lui fit un grand salut, et elle continua sa route au trot d'un clieval vigoureux.

Eliette avait dressé pour elle et son frère un couvert orné de galeries. La nappe était blanche, le pain frais, les œufs pondus le matin même; une toute petite motte de beurre battu par elle dans une bouteille scintillait au soleil sur une assietle « fleurie » , et une branche de roses noisette tordait au dessus d'une carafe ses jolis boutons à peine rosés.

André sourit en voyanl cette table coquette. — C'est pour moi que tu t'es mise en frais, petite sœur? dit-il. Tu es bonne, bien bonne...

Éliette rougit de plaisir et s'éverlua à deviner ses moindres souhaits. Elle avait pris une habitude d'épier les paroles sur ses lèvres, qui l'eût rendue louchante, si tout son être doux et charmant n'avait été déjà imprégné d'une grâce attendrie. Ils déjeunèrent paisiblement, après quoi la jeune fille s'employa aux travaux du ménage, dont elle s'acquittait sans autre assistance que celle d'une femme du pays, employée quelques heures seulement tous les jours.

— Je vais à la mer, dit André. J'emporte un carlon, je ferai peut-être une esquisse.

Kiielté lui donna un baiseravec un sourire ; Mélétis lui avait dit que lorsque André recommencerait à travailler, on pourrait le considérer comme sauvé. II passa devant la fenêtre, son carton sous le bras, la tête penchée, comme de coutume.

L'après-midi s'écoula pour Élielte d'une façon mélancolique. La maison de Millet n'ouvre sur aucun horizon; la vue est bornée au devant par une (jrange haute et nue, au toit de chaume oii s'agitent quelques brins d'herbe ; le soleil l'éclairé au.K environs de midi, puis il s'en va pour jusqu'au lendemain. Les deux chambres de l'unique étage, desservies par un escalier aux marches de granit, sont tristes et froides, quoique la plus petite ait vue sur une pièce de terre plantée de pommiers. Rien là ne vient distraire ou occuper la pensée; en ce pays étrange où tout est beau, jusqu'au mauvais temps, cette maison est morne et muette.

Le jour s'était assombri, des nuages ternes couraient à travers le ciel, et le vent frôlait les herbes du toit de chaume avec un petit bruit mélancolique. Élielte s'était assise pour coudre près de la fenêtre et regardait de temps en temps le joli puits, dont les scolopendres s'agitaient. A plusieurs reprises

elle crut qu'il allait pleuvoir, mais il nen fut rien.

Seule dans celte maison déserte, elle se sentait prête à pleurer. Son esprit était plein de pensées mélancoliques, et si elle s'était interrofjée, elle se fût avoué que l'absence de Mélétis en était cause.

Depuis qu'il leur avait ramené André, il était venu tous les jours. Elle comprenait et appréciait le sentiment qui le tenait écarté durant l'absence de Mme Heurtey, mais elle souffrait de ne pas le voir. Peu à peu elle en vint à se demander ce qu'elle ferait lorsqu'il serait p irti, car il ne pouvait pas rester éternellement à Landemer, dans une auberge, et une année d'Exposition encore, quand Paris était si beau et si brillant!

Quand il s'en irait? Mais il y aurait André à soigner, à surveiller, à aimer... et la pauvre cbère maman... Elle ne la verrait pas pleurer, la pauvre maman... non; Éliette l'avait promis à Mélétis.

En attendant, ses larmes tombaient sur l'ouvrage, si drues, qu'elle n'y voyait plus clair.

Lasse de la solitude, elle rangea sa couture et sortit, laissant, comme c'est l'usage, la porte fermée au simple loquet. Elle se dirigea vers la falaise par le chemin tortueux et mal pavé qui sert de rue au hameau.

Sur leurs portes, les femmes la saluaienl au passage, elle était si bonne et si aimal)le! les enfants lui criaient bonjour; au lavoir, les laveuses lui offrirent en plaisantant une « hotte » et un battoir.

— Faudrait nous aider, mademoiselle; il pourrait bien nous venir de l'eau, et voilà le jour qui s'avance. Quelle heure est-il?

— Bientôt cinq heures.

Élielte eut envie de revenir sur ses pns. Si sa mère rentrait, ne serait-elle pas péniblement surprise en trouvant la maison vide, l'âlre froid?

Elle se dit que le meilleur moyen de contenter sa mère serait de lui ramener André, dont l'absence avait assez duré, et elle poursuivit sa route, les pied-; dans les cailloux, le lonjj du chemin bordé de ronces, où les fruits déjà noués alternaient avec les fleurs.

Au l)out du chemin, elle trouva la falaise;, devant elle la mer, d'un vert glauque, moutonnait à une distance de quelques kilomètres sur un banc de sable invisible; les lames qui l'avaient franchi se précipitaient à l'assaut des rochers de la côte et retombaient en pluie d'écume ; un vent âpre apportait une saveur amère d'embrun.

Éliette resta indécise; le sentier montait à {gauche, descendait à droite; de quel côté fallait-il se diriger? Les jours précédents, elle avait vu son frère aller vers le couchant par un chemin lapide qu'elle connaissait l>ien, et s'asseoir sur une haute roche en forme de lion ou de sphinx couché, d'où il reg^ardait monter la marée jusqu'à ce qu'il fût contraint de lui céder la place,

La roche se dressait au milieu de l'écume; André n'était visible nulle part dans le voisinage.

Un douanier qui passiit, le fusil sur l'épaule, regarda lajolie fille arrêtée au bord du sentier et la salua d'un bonjour. C'était un homme d'âge mûr; Eliette se sentit le courage de l'aborder.

— Vous n'autiez pas vu mon frère? un jeune homme bloufl? dit-elle timidement.

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— Vous êtes la demoiselle Ileurtey? Votre frère est venu ici tantôt, et il a pris par là.

Il indiquait de la main le côté de Cherbourg. Éliette se tourna vers la rade très lointaine, enveloppée de brume, où la ligne colossale de la digue se perdait vaguement.

— Vous en êtes sûr? fit-elle.

— Sûr! répondit le douanier en relevant son fusil sur l'épaule d'un geste machinal, je l'ai vu il y a une couple d'heures du côté du trou de Sainte-Colombe.

— Sous la roche du Càtè?

— Dans les environs. Vous allez avoir froid, mademoiselle; le temps s'annonce bien mauvais! Heureusement voilà la mer qui commence à descer'.dre, mais nous aurons un grain.

— Merci, dit Eliette, je marcherai vite. Elle descendit le sentier presque en courant.

Le chemin de ronde des douanes, tracé par des pieds expérimentés, domine d'une façon absolue les moindres fissures de la roche invraisemblablement déchiquetée de celte côte ; pas une anfractuosilé assez grande pour cncher un homme ne peut, à la marée haute, échapper aux regards d'un promeneur attentif.

Une grotte seulement, unique dans ces parages, s'enfonce sous terre, près du ruisseau du Càtè, au bas du pittoresque amas de rochers, haut de cent mètres, qui porte ce nom. Lorsque le vent du nord pousse les grandes marées, la mer s'y engouffre furieusement et frappe sur les rochers qui en forment le fond des coups pareils à des coups de canon, qu'on entend retentir très loin dans les terres.

Toujours cliercliant son frère des yeux, Élielte franchit le ruisseau sur des dalles de pierre, puis gravit le petit promontoire qui fait le plafond de la grotte et s'arrêta.

Tes vagues arrivaient furieuses à l'entrée du chenal qui forme une sorte d'antichambre à la caverne; elles se brisaient en écume sur les deux grands rochers qui la gardent, puis s'engageaient dans l'étroit goulet avec la vitesse d'un cheval de course et s'éparpillaient en mousse blanche sur le talus raide de galels qui exhausse et remplit presque entièrement l'entrée. Ce qui restait de l'eau, entraîné par la pente, reculait avec un bruit effravant de cailloux broyés, jusqu'au moment où une autre vague ramassait ce reste de la première et le précipitait à l'assaut avec elle.

Cette force brutale, entêtée, féroce, qui attaquait la terre à quelques mètres au-dessous d'elle, en fiiisant trembler le sol, inspira une profonde terreur à la jeune fille.

De minute en minute le vent prenait plus de force; la robe mince dÉliette se plaquait sur elle avec des claquements de toile, et ses cheveux se déroulaient en longues mèches qui venaient fouetter son visage.

— C'est terrible! se dit-elle. Par un temps pareil, mon Dieu! où peut bien être André?

Toujours dans la même direction, elle continua, tantôt courant, tantôt marchant, buttant contre les roches qui sortaient du sol à chaque pas, et poussée par une sorte de fièvre.

De temps en temps, elle s'arrêtait et criait :

«André ! » Mais le vent arrachait les sons à ses lèvres sans que nul pût les entendre.

Elle était toute seule dans l'étendue, en face de la mer, de plus en plus menaçante, qui blanchissait jusqu'à riiorizon, sur la falaise déserte d'humains, à perte de vue. Les moutons, groupés par cinq ou six, et serrés les uns contre les autres dans les creux où ils cherchaient à s'ahriter, levaient la tète en la voyant passer et parfois poussaient un bêlement plaintif.

Un nuage bas cingla les joues d'Éliette d'une pluie presque aussi dure que du grésil. Elle porta instinctivement les mains à son visage et chercha de l'œil un abri.

Un refuge à moutons ; e dressait sur le ciel, à peu de distance, au bord du chemin ; elle gravit la montée, hors d'haleine, et tomba dans la fougère morte, sous la bonne tiédeur, pendant que le grain s'abattait avec rage sur les parois de l'abri.

— André ! pensait Eliette, où est André? Avec Mélétis, sans doute!

Une sorte de terreur instinctive la poussait en avant, moins à la recherche de son frère, peut-être, que vers le secours possible, le seul secours qu'elle pût espérer, intelligent et dévoué, et qui se trouverait à l'auberge Millet.

Entre Gruchy et Landemer, avec tous les détours du chemin des douaniers, on compte quatre ou cinq kilomètres. Le grain était passé, Éliette sortit de la hutte et continua de courir, mais sans plus appeler.

Par ce temps, à cette heure, si André était resté dehors, elle l'aurait rencontré, ou elle le verrait, tout au moins, venir à sa rencontre sur ce chemin. Il

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devait être aile jusqu'à Landemer retrouver Mélétis. Quoi de plus simple?

J'^lle se demandait pourquoi elle avait eu si peur tout à l'heure; et cependant elle ne pouvait se rassurer tout à fait. Un instant elle hésita et même fit (|uelque5 pas en arrière; puis la pensée de rentrer seule dans la maison vide fit passer un frisson sur ses épaules mouillées, et elle marcha en avant, plus vite.

Elle passa les deux criques, Survy et Oui; puis la côte de Landemer se dressa devant elle. Encore un peu de chemin... Elle était lasse et se sentait les jambes brisées : là-haut elle allait trouver André et elle se reposerait.

Elle pressa le pas de son mieux; tout à coup, au-dessus de sa tête, la voix de Mélétis l'appela.

— Éliette, seule? Que faites-vous là, par ce temps? Debout sur le petit parapet qui garde les voitures

d'une chute épouvantable, son éléjjante silhouette se dessinait sur le ciel redevenu bleu.

— André ! cria Éliette en tendant les mains vers lui. Par une coupée dans le gazon, il descendit rapidement vers elle, un peu essoufflé.

— André? il est chez vous? fit-il effrayé.

Elle secoua la tête sans pouvoir proférer un son.

— Parti, depuis midi... pas sur la falaise... fit-elle enfin, après des efforts inouïs.

Ils se regardèrent teirifiés. Le soleil posait sur le sommet mouillé du Càtè une couronne de gloire lumineuse. Les giboulées fuyaient au fond du ciel lointain, et tout rutilait autour d'eux dans l'herbe mouillée.

— Allons, dit INIélélis en prenant la main crÉliette. Par le même chemin.

— Du secours? fit-elle éperdue.

— Par ce temps? L'auberge est pleine de pens qui l)oivenl et qui jouent; c'est jour de marche, aujourd'hui... les artistes sont trop loin... A nous deux, nous le trouverons bien ! Et puis, il y a les douaniers, . . . Élielte le retint.

— Et vous, malade! par ce froid...

Elle tremblait, et ses dents claquaient.

— Moi? Elielte, je suis guéri... oui, guéri, je vous le jure! Ne craignez rien pour moi. Allons.

Elle le regarda, éblouie; puis ses paupières battirent, et elle couvrit ses yeux de la main, en remerciant Dieu.

Il prit l'autre main, qu'il tint fortement dans la i-ienne, et rapidement ils refirent le chemin qu'Éliette venait de parcourir seule.

Que c'était long! Anse après anse, ils explorèrent tout du regard, « André! » criait Mélétis lorsqu'il croyait voir remuer une forme dans les rochers; mais ce n'était jamais qu'une illusion.

Le soleil descendait de plus en plus; il apparut enfin tout au bout de la côte, derrière les multiples promontoires, qui s'étageaient les uns derrière les autres dans une vapeur lilas; la mer baissait rapidement, sa fureur s'était soudainement calmée, et les blancheurs sinistres avaient disparu au loin; les grandes vagues continuaient pourtant à déferler sur les roches éparses, mais elles découvraient déjà de vastes champs d'algues rousses au milieu de l'écume papillotante.

Éliette et Niko ne se parlaient pas; ils savaient trop bien ce qu'ils pensaient. De temps en temps, à un passage difficile, il serrait plus fortement la main qu'il tenait. Une fois, elle glissa sur Iherbe mouille'e et faillit rouler sur les rochers pointus, dune hauteur de vingt mètres.

Il la tenait si bien, qu'elle crut avoir le poignet foulé, mais elle s'arrêta au bord du précipice.

— Gomme vous êtes fort! dit-elle en se relevant, avec un orgueil reconnaissant.

Il sourit d'un beau sourire protecteur, reprit sa main fine et continua de marcber.

Arrivé sur la grotte, Niko s'arrêta.

— Éliette, dit-il, ce ne peut pas être ailleurs qu'ici !

Elle ouvrit sur lui ses yeux profonds, pleins d'une horreur sans nom.

— J'y suis passée il y a une heure ou deux, dit-elle, et si vous saviez ce que j'ai vu ! L'eau entrait là avec un bruit...

— Ce ne peut être qu'ici, répéta fermement Niko. Du courage, Éliette; il a pu tomber, il a pu être surplis... Éliette!

Elle pâlissait, pies de s évanouir; il reprit sa main; quand il la tenait, elle se sentait pleine de force.

— Je vais descendre, dit-il; s'il le fait, pour sortir, je nagerai. Quoi qu'il arrive, n'ayez pas peur.

— Ah ! cria-t-elle, encore si près de Thorrible maladie! Vous en mourrez. .. Non ! ne le faites pas!

— Je ne mourrai pas en faisant mon devoir, dit-il en riant d'un beau rire héroïque; dans ces occa-

sions-là, la mort ne veut pas de moi, c'est prouvé! Et si je m'enrhume, vous me soijjnerez, Eliette.

Il s'avançait au bord du goulet, alors abandonné par la mer, lorsqu'd vit apparaître au détour d'un rocher, à mi-jambes dans l'eau, André chancelant. Une vague attardée le couvrit tout entier et passa derrière lui, broyant les galets...

Mélétis courut au secours de son ami, qui avait résisté à l'assaut et qui gagnait le rivage, ruisselant, mais sain et sauf, quoique son visage fût couvert de petites meurtrissures.

■ — André, qu'est-il arrivé?

— Je me suis laissé enfermer là, répondit-il.

Ses yeux brillaient de fièvre au fond de leurs orbites.

En apercevant sa sœur qui le regardait sans pouvoir courir à lui, tant elle avait peur de pleurer si elle faisait le moindre mouvement, il sembla se réveiller d'un rêve.

-^ Vous me cherchiez? dit-il.

— Nous te raconterons cela phis tard, fit Niko. Tu es trempé, rentrons vite,

André était un peu courbaturé, mais au bout de quelques pas il reprit son allure habituelle. Ils gravissaient la falaise aussi rapidement que possible; arrivés à mi-côte, ils s'arrêtèrent pour respirer. André se retourna et regarda l'Océan.

Le soleil couchant dorait une vapeur fine et transparente où les moindres brins d'herbe semblaient de précieux joyaux; à cette hauteur, on ne voyait plus de la mer que la houle profonde, qui formait des plis plus foncés sur lazur.

— J'ai cru, dii-il dune voix tranf|uille, que je ne reverrais jamais tout cela, et maintenant, je suis content, oui, content, d'avoir survécu.

Niko l'écoutait. Depuis le moment où il avait été emporté inerte de chez Raffaëlle, André n'avait pas prononcé un mot qui fit allusion à ses pensées, et souvent son ami s'était demandé s'il pensait, ou si l'intelligence était restée dans la déroute de ce pauvre corps foudroyé.

Ils recommencèrent à marcher, Éliette un peu en avant, les jeunes gens côte à cote sur l'étroit sentier qui regagnait Gruchy.

— Niko, fit André à voix basse, tout était vrai? Wueler. ..

— N'y songe pas, je t'en prie !

— Je ne songe pas à autre chose! Wueler, et le prince, et l'autre... c'était vrai?

— C'était vrai, répondit gravement Niko.

— Et l'origine de sa fortune?

— Le premier de tous, un négociant de Marseille.

— Comment sait-on cela ?

— Les héritiers frustrés avaient fait du hruit, dans le temps, puis, par respect pour la mémoire du mort, disent-ils, par impuissance surtout à rien prouver, je crois, ils s'étaient tus; mais il y a des gens qui s'en souviennent; ce n'est pas si vieux.

André fit quelques pas en silence.

— Comment ne m'as-tu pas dit, puisque tu le savais..., commença-t-il.

— Je ne savais pas tout; j'ai appris depuis. Et rappelle-toi, je t'en avais dit assez pour t'avertir.

— Oui, mais j'étais sourd... etaveugle. llfautque je

connaisse la vérité, Niko. Ensuite, qu'at-on dit de moi?

— On a dit que tu t'étais bien conduit, quoique follement. On le plaint et l'on t'estime. Tous les honnêtes fjens ont compris que tu avais été trompé.

André respira profondément et ne dit plus un mot jusqu'à la mnison.

La paysanne qui servait Mme Heurtey avait allumé, comme tons les soirs, un {^rand feu d'ajoncs dans l'âtre de la salle; après avoir clianjjé de vêtements, André s'assit devant pendant qu'Eliette mettait une autre robe. Il tourna lentement vers ^lélétis des yeux où toute l'intelligence était revenue, avec l'énergie.

— J'ai vu la mort de près, dit-il sans élever la voix. Je ne crois pas qu'on puisse la voir de beaucoup plus près sans mourir.

Mélétis posa sa belle main douce sur celle de son ami :

— Exprès? fit-il en cherchant dans ses yeux.

— Pas tout à fait... Au commencement, cela m'était égal. Ensuite, j'ai voulu vivre...

Il raconta l'histoire de cette terrible journée.

En se promenant, il était arrivé à la grotte, qu'il ne connaissait pas. La curiosité l'avait poussé, et il était descendu assez aisément le long des parois de granit, croyant pouvoir remonter sans difficulté.

A l'entrée de la caverne, le souvenir de l'autre, celle du tableau, l'avait assailli avec tant de force qu'il s'était assis, épuisé, sur une grosse pierre. Là, il avait remonté le cours de tant de pensées, il s'était rappelé tant de choses, que le temps n'avait plus eu de valeur pour lui. Une vague, en l'éclaboussant, le tira de sa méditation, et il s'aperçut qu'il était enfermé.

II essaya de remonter; mais le granit, poli comme une glace et mouillé par l'eau de mer, ne lui donnait aucune prise : le vent fraîchissait, la mer montait rapidement.

— Je compris, dit-il, que j'étais probablement perdu, et cette idée ne me causa aucune peine. Je venais de remuer tant de pensées douloureuses, à mes propres yeux j'étais si bien convaincu d'infamie, que la mort m'apparaissait comme une solution facile, d'autant plus que j'avais conscience de ne pas l'avoir cherchée. Je résolus cependantde lutter tant qu'il me serait possible, par acquit de conscience et aussi pour l'amour de maman, à qui j'ai donné assezde chagrins.

Sa voix se brisa. Elielte, qui venait d'entrer, s'assit sur un siège bas et prit sa main. Entre elle et Mélétis, se sentant aimé, il reprit courage et continua :

— Je voulus, quand l'eau fut assez haute, me mettre à la nage, mais c'était pure folie. Alors, je me réfugiai au fond de la grotte, qui est beaucoup plus élevée qu'on ne le croirait. Je regardais les vagues gagner du terrain, me demandant chaque fois si ce serait celle-là qui m'emporterait. Elles me jetaient à la figure, avec leur écume, des cailloux dont je me garais de mon mieux. Mais j'étais décidé à lutter, à ne pr.s me laisser tuer sans résistance. Enfin, je vis que l'eau baissait; le vent diminuait aussi, j'étais prisonnier, mais ce n'était plus qu'une affaire de temps. Je fis alors des réflexions... Je n'ai pas besoin de vous dire lesquelles. J'ai livré ma bataille et je l'ai gagnée.

— Cela fait deux, dit Mélétis en lui pressant fortement la main; André, tu es un homme! Et maintenant, il faut te remettre au travail.

— Je le voudrais, fit le jeune homme dont le visage s'assombrit. Mais je ne peux pas.

— Essaye! Et moi, je m'en vais, avant que Mme Heurtey arrive. Je couperai par la traverse afin de ne pas la rencontrer. Elle ne STura jamais rien, n'est-ce pas, André?

— Jamais, répondit-il.

Mélétis sortit; le frère et la sœur le suivirent des yeux dans le chemin montaut et ombragé, où il disparut, puis se regardèrent.

— 0 mon frère ! fit Eliette avec un sanglot en lui serrant fortement le bras.

— Ne pleure pas, ma sœur, répondit André. C'était hier qu'on pouvait me pleurer; aujourd'hui, je sors des limbes !

En rentrant, peu après, Mme Heurtey les trouva, causant paisiblement. Le baiser que vint lui donner ton fils était si différent de ceux qu'elle en recevais d'ordinaire, qu'elle en fut fout émue.

— Tu vas bien, André? lui dit-elle en le regardant attentivement.

— Tout à fait bien, maman chérie, répondit-il avec l'inflexion câline des temps anciens.

Quand Mme Heurtey fut seule dans sa chambre avec sa fille, elle l'interrogea.

— C'est M. Mélétis qui a ramené mon frère ce soir, d'une longue promenade au bord de la mer, répondit évasivement l'artificieuse ingénue. Oh ! maman ! je crois que nous avons retrouvé notre André !

Mais Mme Heurtey resta impassible, au moins en apparence. Elle ne croyait pas aux miracles.

La visite présidentielle de cette année 1880 attirait d'avance à Cherbourg une quantité de curieux venus pour les fêtes qui devaient se terminer par un simulacre de combat naval.

INIélétis arriva un malin tout joyeux au bameau de Gruchy.

— INIa saur Xandra est à Paris, dit-il, elle sera à Landemer demain soir; et voici des invitations pour le combat naval, après-demain. Ne dites pas non, madame Heurtey. Le préfet maritime est trop galant homme pour que vous ne fassiez pas honneur à sa politesse que j'ai d'ailleurs sollicitée. Nous serons reçus à bord du Coligny, et vous verrez une chose qui vous laissera des souvenirs inoubliables. Je l'ai vue en 1880, et je veux que vous en gardiez la mémoire, comme moi-même.

Mme Heurtey ne se souciait guère de se montrer en public, « après toutes ces histoires» , disait-elle.

— En public? réto.rqua Niko. En public, la nuit, nuit noire, chère madame, sur un bateau oii nous n'aurons d'autre lumière que celle des coups de canon? Je prends tout sur moi. Xandra aura une voiture pour nous conduire et nous ramener. C'est convenu.

— Qu'en dis-tu, André?

— J'aimerais à voir cela, répondit-il.

Les yeux d'Éliette en disaient autant. Mme Heurtey céda.

Le jour de la fête, un peu après le coucher du soleil, la baleinière qui portait les amis accosta le Coligny , ancré dans la rade de Cherbour^j avec tous les vaisseaux de l'escadre. Mélétis, qui n'était jamais plus à son aise que sur le pont d'un navire, assura aux trois femmes des sièges à l'arrière, au milieu d'un groupe de dames, et emmena André à la recherche de visage^ de connaissance. L'avant, tourné vers le centre de la rade, était couvert de monde; Niko eut bientôt fait de distribuer une douzaine de poignées de main.

Le ciel s'étnit assombri, les étoiles se montraient au zénith; la mer, sillonnée d'embnrcations de tout genre, élait claire comme de l'argent fondu; les feux des navires mouillés sur leurs ancres, ceux des poris et de la digue formaient des constellations étranges, prochaines, qui déroutaient l'œil et troublaient la pensée.

Un coup de canon prodigieux ébranla l'espace avec un éclair roiigeâtre; avant que la fumée eût f;agné la hauteur du pont, un autre coup répondit, et la mêlée s'engagea.

Du flanc noir des cuirassés immobiles, partaient des bruils formidables, deux par deux, dix par dix, puis un seul, isolé, et l'orchestre colossal reprenait l'ensemble.

On distinguait fort bien les timbres divers; la basse des grosses pièces, les voix légères des canons de petit calibre, la gamme complète des pièces moyennes; les salves de mousqneterie éclataient en notes stri-

dentés : le tout formait le concert le plus grandiose que puisse entendre l'oreille humaine. D'abord surprise, elle s'accoutumait à l'énormité des sons et n'en était plus blessée; bientôt elle écoutait avidement, ivre de bruit.

Des éclairs roses rayaient la fumée blanche, baignée de lumièreélectrique,qui montaitlentement dans l'air, gngnnnt peu à peu les vergues, noyant les agrès danr, une vapeur lumineuse; l'œil la suivait grisé de lumière. De ce fracas, de cet éblouissement, se dégageait la présence d'une chose puissante, sacrée, — la force, née de la science, et par un mystère inexplicable, le tout donnait une impression d'art absolue, incomparable.

André s'était mis à l'écart, pour savourer celte impression si différente de ce qu'il est ordinairement donné à l'homme de ressentir. Appuyé à l'affût d'un canon il regardait les éclairs s'allumer dans la vapeur, lorsqu'il sentit une main toucher faiblement son bras, et une voix qu'il croyait bien ne plus jamais» entendre, murmura :

— André!

Éperdu, il se retourna, avec un frisson, comme si le surnaturel l'avait effleuré.

— Pardon, monsieur, madame, reculez-vous, on va tirer, dit un matelot en s'approchant du canon avec une lanterne.

Machinalement, André (ît quelques pas ; Raffaëlle le suivit, marchant pour ainsi dire dans son ombre.

— André! répéta la voix avec un indicible accent de souffrance et de prière.

— Laissez-moi, fit André sans se retourner, sans la regarder. Je suis ici avec les miens...

— Je le sais; un seul moment. André, je vous en supplie!

Le coup de canon partit à cinq pas d'eux, inclinant le navire sur l'eau calme qui de'crivit tout autour de grands cercles concentriques. Raffaëlle avait baissé la tète, comme craignant d'être frappée; elle se rapprocha encore d'André.

— Il faut que je vous parle. Ne refusez pas... Si vous me refusez, je vous jure que je me jette là, pardessus le bord, et vous en serez responsable!

Un second coup tiré à tribord communiqua une nouvelle secousse au navire. La tempête de bruit atteignait son maximum' d'intensité; Raffaëlle continua en phrases courtes, bercées par l'oscillation lente, ponctuées par les décharges du Coligny, qui, de temps en temps, lui coupaient la respiration.

— Je suis venue ici, dil-elle; je savais que nulle part ailleurs je ne pourrais vous voir; vous êtes bien gardé! Mais j'ai encore des amis, et l'on m'a dit que vous seriez ici... André, je vous aime toujours! Je vous aime cent fois, ah! mille fois plus que jamais.

11 frissonna, la tête tournée vers l'embrasement des cuirassés.

— N'ayez pas peur, André! Je ne veux rien qui puisse vous déplaire... Mais je vous aime, André! Je meurs d'amour pour toi !

Elle parlait tout bas, et, au-dessus des éclats du canon, des pétillements des armes à feu, il distinguait les paroles de cette voix suppliante.

— Je meurs d'amour! Je ne puis vivre sans toi! Je ne veux pas être ta femme, puisque cela te fâche; mais ta maîtresse, André? Une maîtresse ou une

antre, qu'importe? Ta maîtresse, dis? Je vivrai dans une maison modeste, j'aurai l'air d'une petite bourgeoise, personne ne saura mon nom; tu viendras me voir, dis, André? Tu ne peux pas me refuser cela! Qu'est-ce que cela peut le faire?

Il se taisait, toujours détourné. Elle lui prit la main; il voulait la retirer, mais elle s'y cramponna avec tant de force, qu'il sentit ses ongles lui entrer dans la cliair; il céda.

— Personne ne saura que c'est moi, reprit-elle. Qui s'en douterait? On me croira partie, n'importe où, tu verras. André, At.dré, parle-moi! Je t'adore!

Elle murmura ces mots en une plainte éperdue; il sentit que, s'ils avaient été seuls, elle se fût roulée à ses pieds comme une béte blessée.

— Pourquoi m'en veux-tu? Je ne t'ai pas fait de mal! reprit-elle d'une voix coupée par les sanglots. C'est toi qui as tué mon portrait, mon beau portrait, que j'aimais tant! Mais cela ne fait rien, je ne t'en veux pas; tu étais jaloux!

11 fit un effort violent pour retirer sa main, elle y attacha les deux siennes.

— Ma vie est gâtée, dit-elle. Si tu me repousses, que ferai-je de moi? Après cet esclandre, je suis déshonorée !

Une série de décharges formidables ébranla tout autour d'eux, comme une cataracte de bruits, audessous de la voûte de fumée blanche et dorée qui enveloppait la rade entière; on entendit les échos des collines avoisinantes répéter les coups de plus en plus faibles et mourants... Un coup isolé, puis un autre retentirent dans le lointain, et le silence re-

tomba sur la mer, le grand silence, si profond qu'il semblait une obscurité.

Les sifflets des maîtres d'équipage donnèrent des ordres sur tous les navires, et un grand tumulte humain se fit sur le Coligny.

— Vous êtes déshonorée? fit André en se tournant vers Raffaëlle pour la regarder en plein visage; eh bien, moi. Dieu merci! mon honneur est sauf ! Et je ne le remettrai plus entre vos mains! Allez, je ne vous aime plus...

— C'est impossible! fit I^affaëlle en serrant les dents pour ne pas crier de rage et de douleur. Tu m'as trop aimée! On ne désainie pas si vite!

— Je ne vous aime plus, répéta lentement André. Là-bas, dans une grotte, — pas celle du portrait, — j'ai laissé mon amour mort... C'est fini, bien fini, je ne vous aime plus!...

Elle ouvrit les mains et recula effrayée.

— Mademoiselle d'Agrelles, mademoiselle! dit un jeune officier de marine, je vous cherchais, votre embarcation vous attend.

Elle fit un pas en arrière et adressa à André un signe de tête hautain. Il y répondit par un salut et se dirigea vers l'endroit où il avait laissé sa mère. Mélétis le rejoignit inquiet.

— Raffaëlle était ici, dit-il, je viens de la rencontrer. Tu l'as vue?

— Oui, ré])ondit André ; sois tranquille : elle ne reviendra pas.

Dans la nuit noire et fraîche, le landau monte encore une fois la cô!e de Landemer.

Gardée par ses feux, la rade silencieuse dort, abx'i-

tant les grands cuirassés sombres. L'espace criblé d'étoiles semble plus lointain, plus vaste que les autres jours. Après le fracas grandiose, le silence parait d'abord une souffrance, puis l'oreille sbabitue au repos, et l'esprit revient à ses pensées coutumieres.

André regarde en lui-même. L'amour de Raffaëlle a été pareil à cette tempête de lumière et de bruit, mais à présent le cœur de celui qui fut son amant est plus vide et plus muet que le grand silence noir. Il pourra souffrir encore, comme on souffre dans un membre amputé; mais ce qui lui manquera, ce ne sera pas Raffaëlle, ce sera l'amour dévoué, généreux, oublieux de lui-même, qu'il a connu... Ce sera l'Amour.

— L'amour est immortel, pensa-t-il en regardant les astres.

— Je ne sais pas pourquoi tu m'as fait venir ici, dit Mlle Xandra à son frère, deux ou trois jours après la fête. Sans doute, on peut vivre partout, mais...

— Ne trouves-tu pas le pays assez beau? fit ironiquement Mélétis, dont les yeux, réduits à l'état de fente imperceptible, brillaient, malgré cela, d'un éclat extraordinaire.

— 11 est magnifique, j'en conviens, mais le manque de confortable est, en son espèce, aussi remarquable que la beauté du pays.

— Ne {jrogne pas, ma sage Minerve, dit Niko en la câlinant. Tu vas avoir tout à l'heure une jolie petite voilure qui nous amènera au hameau de Grucliy.

— l^]t qu'y ferons-nous?

— Tu tiendras compagnie à Mme Heurtey, ô Pallas-Athenè, pendant que je m'occuperai de mes affaires.

— Tu as des affaires? fît Mlle Xandra avec un coup d'œil de côté très comique dans son grave visage.

Niko se pencha vers elle et murmura quatre mots dans son oreille. Elle approuva de la ti te.

— C'est trca hien, alors, fit-elle. Quand vient celte voiture?

— Le plus tôt possible, ô la plus impatiente des sœurs aînées. Tiens, la voici, et le caisson est plein de l)onnes choses. Nous allons déjeuner à Gruchy, d'une façon soignée ; la cuisine de Landemer m'ouvre élonnamment l'appétit.

Ils étaient attendus par Eliette, qui les reçut sur le seuil, parée de sa gentille robe rose; elle aimait celle robe, parce que la main de Niko s'y était posée l'année précédente, alors qu'il lui donnait de si sages conseils. Et maintenant, il était guéri! guéri! Se pouvait-il que tant de joie contînt un peu de tristesse?

Égoïste, la tristesse d'Elielte, très égoïste; aussi s'en faisait-elle de temps en temps un reproche amer. Pour l'heure, elle n'y songeait pas.

Le déjeuner fut gai; Mme Heurtey elle-même, sans croire aux miracles, ne pouvait se défendre

d'une certaine satisfaction en voyant André redevenir tout à fait semblable à lui-même. Le repas terminé, on Kt un petit tour dans le jardin, qui ressemblait plutôt à un carré de choux qu'à toute autre chose; puis Mlle Xandra s'installa dehors, sur une chaise, en face du puits, en disant qu'elle voulait en faire un dessin.

Mme Heurtey rentra dans la salle et s'assit, dans l'embrasure de la fenêtre, sur le vieux fauteuil de paille. Les jeunes gens causaient à demi-voix; bientôt elle s'endormit à ce murmure.

— André, dit tout à coup Niko, regarde comme ta mère est belle! Elle a un caractère étonnant! Tant de noblesse...

— Et de douleur, dit André tout bas en la regardant avec une pitié profonde.

La tête de la vieille femme s'était appuyée insensiblement contre la boiserie; sous le jour paisible, sur le fond d'un ton roux, la blancheur de ses traits se détachait avec une harmonie exquise pour un peintre.

André alla sans bruit chercher ses couleurs avec un petit panneau dans l'armoire et se mit à l'œuvre. Les traits bien connus qu'il avait peints dix fols, qu'il savait par cœur, eurent bientôt pris une ressemblance exacte, et il chercha le ton de la peau.

Mélétis fit un signe à Éliette, qui le suivit sur le seuil :

— Allons voir la mer, lui dit-il. Tout le monde travaille, il n'y a que nous de paresseux.

Éliette jeta un coup d'œnl sur Mlle Xandra, qui dessinait imperturbablement, — pas bien d'ailleurs.

— Allez, dil-elle d'un ton maternel. Profitez du beau temps.

Niko faisait déjà de (jranles enjambées sur le chemin. Éliette le rejoignit aussi vite qu'elle le put sans courir. Ils marchèrent silencieusement jusqu'à l'endroit où la jeune fille avait rencontré le douanier en cherchant son frère.

Là, se trouve un groupe de rochers formant une sorte de siège, et qu'on appelle le Heur-au-Loup. Niko fit asseoir Eliette sur ce trône champêtre et se coucha à demi devant elle dans l'herbe mêlée de serpolet.

— Savez-vous, dit-il, mademoiselle Eliette, pourquoi je vous ai fait venir en ce lieu découvert et exposé à tous les regards?

Elle fit signe qu'elle n'en savait rien; mais son joli visage se teinta de rose.

— C'est pour qu'on puisse nous voir et non nous entendre! continua Niko. Je vous ai juré, mademoiselle Éliette, que j'étais guéri?

— Oui, fit-elle, et je n'oublierai jamais en quelle occasion. Est-ce que ce ne serait pas vrai?

— C'est absolument vrai, et d'ailleurs, je l'ai juré. Je suis donc guéri, mais je resterai délicat; je ne suis plus tout à fait jeune, j'ai trente-sept ans; vous n'en avez que vingt-trois. Dites, est-ce que ça vous empêcherait... de m'épouser? oh! Éliette...

Elle avait enfoui sa tête dans ses deux mains, et elle sanglotait de toutes ses forces.

— J'ai cru être très malin, pensa Niko, de venir dans un lieu découvert, et je vois que je n'ai pas été malin du tout.

II je(a les yeux tout autour de lui; le fusil d'un douanier dis[)araissait du côté de la pointe ouest; partout ailleurs, personne. Il prit les deux mains d'Élietfe et les garda, bon gré, mal gré.

— Oui, Elietle, c'e-t ici à la face du bon Dieu, et devant la mer, qui a failli nous manger André, que je vous demande si vous voulez bien de moi... Mais il ne faudrait pas m'épouser pour ma fortune, Éliette !

Elle éclata de riro, tant il avait mis de drôlerie dans cette phrase.

— Il fdudrait, pour que ce fût une affaire vraiment sérieuse, me dire si vous m'aimez...

Elle ne répondait pas.

— Eliette, il faut être lionnéte! ^f. le maire et M. le curé vous demanderont si vous consentez à m'épouser. Moi, je vous demande si vous m'aimez comme je vous aime!

— Vous le savez bien! répondit-elle contiainte et forcée; car il lui tenait les mains, et elle ne savait où mettre son visage.

Il n'y avait plus à l'horizon ombre de douanier; les fougères s'agitaient doucement avec un petit friselis délicat; la mer loute bleue riait au grand soleil, et l'écume blanche, tout en bas, allait et venait autour des roches comme une frange agitée parle vent. II se haussa un peu, de façon à partager le trône de pierre avec Eliette, et trouva sur sa poitrine une place où cacher le pauvre vidage confus, qui fermait les veux tant qu'il pouvait.

— Eliette, dit-il d une voix grave, infiniment douce et musicale, quand je me voyais mourant, j'ai eu bien envie de vous dire ce que je vous dis aujourd'hui; je

ne l'ai pas f.ut parce que je ne voulais pas vous laisser bientôt avec un deuil si profond dans votre jeune vie...

— Il fallait le dire, fit-elle; je vous aurais tant aimé!

— C'eût ëtë mal de ma part. Mais j'ai eu envie de vivre, Éliette, pour être aimé de vous et pour vous voir heureuse... Et j'ai fait des choses que je n'aurais jamais faites sans cela, carje ne suis pas patient, — vous le verrez bien! — Et si j'ai guéri, Éliette, c'est pour vous, à cause de vous... Je vous dois la vie, petite Éliette,

— Ne me dites pas cela , fit-elle à voix basse; je ne pourrais pas le supporter... C'est trop de joie...

Ils restèrent silencieux un moment. Tout à coup, dans l'herbe courte, une cigale cbnnta.

— Nous entendrons chanter les cigales sur le mont Hymelte, dit Mélélis en se levant. Vous verrez, Éliette, avec moi, tout ce que j'ai aimé jadis; mais nous vivrons sur la terre de France, carje me suis donné à elle, et elle vous donne à moi. Allons, venez, ma femme, que votre sœur Xandra vous embrasse.

Ils retournèrent au logis. Au doué, sur les portes, les femmes les suivaient curieusement des yeux; et sans que personne eût entendu un mot de leur conversation, tout Grucby sut qu'ils étaient fiances depuis dix minutes. Ils reirouvèrent Xanrlra où ils l'avaient laissée, avec son dessin dans le même état.

Mme Heurtey dormait encore; pendant qu'André peignait, une expression pai>ible et grave s'était établie sur son visage, comme si elle l'avait senti à travers son sommeil. Niko s'arrêta, plein d'admiration, devant l'ébauche de son ami :

318 PKRIL.

— Ça, c'est de la peinture! déclarn-t-il enthousiasmé. Jamais tu n'auras rien fait d'aussi beau.

Voyant Mme Heurtey ouvrir les yeux, il lui re'pe'ta ce qu'il venait de dire.

— Ce méchant petit portrait-là? fit-elle d'un airde doute.

— Oui, chère madame! Ce méchant petit portraitlà ira au Louvre un jour; le plus tard possible. Et, en attendant, André en fera une copie pour son beaufrère.

Mme Heurtey le regardait sans comprendre.

— Son beau-frère, avec votre permission, c'est moi, chère madame.

Elle réfléchit longtemps en le regardant.

— Vous voulez épouser ma fille, monsieur? ditelle. Sans fortune, avec la tache...

— Madame Heurtey, fit Mélétis avec son autorité do despote oriental, si vous en parlez encore, nous nous brouillerons. Il n'vaplusque vous au monde qui pensiez à cela, et votre fils... Il vaut mieu.x que vous ne croyez, votre fils!

André se pencha et baisa la main ridée de sa mère.

— Maman, dit-il, pardonne-moi. J'effacerai! .Mme Heurtey ouvrit les bras à son premier-né et

les referma sur lui avec un soupir de délivrance.

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