‹ Péril [par] Henry GrévilleChapitre 5 sur 6 · P Lit IL · texte numérisé non relu

P Lit IL

nous viendra peut-être une i 'ée pendant ce temps-là! Regarde la mer, comme elle est bleue! Est-il rien de plus beau?

Macliinalement, avec ro'iéissance qui lui venait peu à peu, il se tourna vers l'Océan en roulant une cif^arefle entre ses doigts et laissa errer ses yeux sur les images légers qui flottaient au ciel, pareils à des plumes d'or pà'e.

— André! fit derrière lui la voix de Raffaëlle. Brusquement, il se retourna. Sur le fond ricbeet

sombre de la grotte mystérieuse, son rêve d'artiste lui souriait dans la blancheur ambrée d'un admirable corps de femme. Presque trop mince dans ses vêtements ordinaires, Raffaëlle paraissait ici plus grande : les lignes de ses membres fins et souples prenaient de l'ampleur, le ton extraordinaire de sa peau délicate se dorait par contraste avec la roche d'un pourpre riche et sombre comme un porphyre. Ses cheveux noirs, qu'elle avait déroulés, retombaient presquejusqu'aux genoux, couvrant une partie de son épaule et de Son sein; un souffle insensible les soulevait légèrement, les éparpillant sur sa chair d'ivoire.

— Ah! que tu es belle! cria le jeune homme ébloui en tendant les bras vers elle. Lève un peu la tête. C'est cela... ne bouge pas!

Ils restèrent un instant silencieux : lui, pénétré d'admiration an fond même de son àme d'artiste par le spectacle de cette beauté révélée ainsi à lui pour la première fois; elle, glorieuse de sa superbe nudité, et se sentant désormais pour lui au-dessus de toutes les femmes.

— Ah! dit-il en faisant un pas en avant, quel mal-

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heuf que je ne puisse pas te peindre comme cela!

— Pourquoi pas? répondit-elle en e'cartant le voile transparent de ses cheveux qu'une bouffée de vent lui jetait au visage.

— Tu aurais froid!

— Moi? Je vis sous la douche! Et ne passons-nous pas la moitié de notre existence ici, dans l'eau, tant sur les roches que dans la bnrque! Dis, veux-tu?

— Si je veux!

Il allait prendre ses pinceaux, un dernier rem^^rds l'arrêta.

— Tu te fatigueras, tu ne pourras jamais garder la pose! C est long à faire, sais-tu, une bonne étude de nu?

— Nous la continuerons à Paris! fit-elle avec <on sourire triomphant. A l'œuvre, mon peintre; et faites de celle que vous aimez une figure immoitolle!

Les séances étaient forcément très courtes; si bien aguerrie qu'elle se crût, au bout de quelques minutes Raffaëlle sentait un frisson la parcourir, et force lui était de quitter la pose. Le temps devint gris, la mer mauvaise, mais André avait pu fixer exactement les rapports de valeurs entre les rochers et les tons de la peau; il fit à tête reposée une excellente étude de la grotte et se sentit capable avec cela d'ahorder une grande toile pour laquelle la jeune femme poserait dans Tatelier.

Ils passèrent encore quelques semaines dans leur' retraite, puis, un jour do septembre, Raffaëlle déclara subitement qu'il fallait rentrer à Paris; André ne se plaignait pns de leur solitude où il l'avait toute à lui; mais d'autres soucis le pressaient, et il fut bien aise

de regagner son atelier, aHn d'v faire face de son mieux.

On n'organise pas pour rien une demeure confortable dans une masure située au fond de la Bretagne. André avait offert à Raffaëlle une existence coûteuse dans son apparente simplicité, et comme lui-même, depuis qu'il vivait seul, ne savait rien se refuser, il avait dévoré en un clin d'œil ses économies. Au moment du départ, les toiles de son atelier, vendues en bloc à un marchand de tableaux, lui avaient procuré une somme assez rondc^ dont il ne restait presque plus rien. On lui avait vaguement parlé de portraits à faire, mais ce ne pouvait être que pour Thiver; en attendant, la nécessité de vivre s'imposait.

Lorsque Raffaëlle l'eut quitté, il éprouva dans leur maison un si grand vide, une si terrible impression d'abandon, que la solitude lui devint intolérable. Ne pouvant rentrer à Paris en même temps qu'elle, il avait projeté une excursion en Vendée; faute d'argent, il dut y renoncer, et les quelques jours qu'il passa enfermé par le mauvais temps dans la demeure où ils avaient été si heureux ensemble, lui donnèrent un avant-goût de l'avenir... Mais il ne voulait envisager aucune espèce d'avenir : il tenait son tableau du prochain Salon, Raffaëlle l'aimait, il avait plus que du talent, elle avait dit : du génie! Il vaincrait tous les obstacles.

En attendant, il reprit ses études de rochers, et, grâce à quelques éclaircies, put les compléter; huit jours après, il arriva à Paris avec un louis dans sa poche.

En touchant du pied le quai de la gare Saint-

Lazare, il se rappela comment, sept ans auparavant, il était venu de Cherbourg avec la même somme dans son gou^set, et ce rapprochement le fit sourire. Qu'il était loin de l'adolescent timide, boursier de sa ville natale, inconnu, gauche et naïf! A présent, ce serait bien différent.

Après un coup d'œil à son atelier, poussiéreux et mal rangé, il se convainquit de la nécessité de trouver sur-le-champ un peu d'or, en attendant qu'il pût négocier un emprunt sérieux. Mélétis était à Paris, sans doute. L'ayiint congrûment remercié du service rendu, il pouvait sans crainte lui en demander un autre, tout pplit, cette fois.

H prit le chemin de la maison de son ami.

M. Mélétis était parti quinze jours auparavant avec sa sœur. Pour longtemps? Pour tout l'hiver.

Un peu ébranlé par le choc, André passa la main sur son front. Parti, sans lui écrire!

Tout à coup il se souvint qu'il n'avait eu de nouvelles d'aucun de ses amis depuis trois mois; seul, Niko avait fait exception, et encore à cause des cinq mille francs... En cherchant dans sa mémoire, il fut stupéfait de con>taier que sa mère aussi était restée sans nouvelles de lui pendant plusieurs semaines.

Comment serait-il reçu quand il irait la voir? Bah! elle devait en savoir assez long maintenant pour s'être faite aux circonstances; et puis, c'était sa mère, et Éliette était trop gentille pour ne pas avoir plaidé sa cause! Il se dirigea vers la place Vintimille.

— Comment, c'est toi que voilà? dit Mme Heurtey d'un ton froid, en ouvrant la porte à son fils.

André connaissait bien celte phrase clierbourgeoise qui sert de formule d'accueil pour ceux qu'on n'a pas vus depuis longtemps, et qui n'a rien d'encourageant. Se disant qu'au fond il ne méritait pas mieux, il ne se laissa pas décontenancer et entra en embrassant sa mère sur les deux joues.

Une bonne odeur de pot-au-feu flottait dans l'air; il s'en sentit réjoui; pendant son idylle bretonne, il avait vécu principalement de mouton local et de conserves truffées venues de loin, bizarrement entremêlées de pommes de terre et de homards; cet ordinaire le rendait sensible aux charmes de la savoureuse cuisine maternelle.

— Tu ne m'invites pas à diner, maman? dit-il après qu'ils eurent échangé quelques protocoles diplomatiques.

— Tu es toujours invité, mon fils, répondit-elle avec une gravité qui n'était pas faite pour le mettre à l'aise.

Heureusement, Éliette entra, et son sourire rasséréna André.

C'était le même sourire qu'autrefois, mais ce n'était plus la même liouche, ni les mêmes yeux. Eliette avait grandi et maigri ; sa bonne grâce presque

enfantine avait fait place à une expression de bonté aussi touchante, mais plus réfléchie; personne à présent n'aurait plus Tidée de la traiter en gamine.

— Tu es devenue une vraie demoiselle, lui dit son frère en l'examinant, non sans un peu de trouble à la voir si changée, car de tels changements ne sont pas l'œuvre d'une ou deux semaines. C'est pour le coup qu'il va falloir te marier.

Elle répondit d'un signe négatif, sans cesser de sourire, bien qu'elle eût un peu pàli, et dit à sa mère que le diner était servi.

Le repas fut silencieux; cliacun avait à cacher trop de choses pour que l'entretien pût devenir aisé; à mesure qu'il approchait du dessert, André s'affermissait davantage dans l'idée qu'il ne pourrait aucunement demander à sa mère de lui prêter le billet décent francs dont il avait un besoin urgent. Jadis, ils puisaient réciproquement dans la bourse l'un de l'autre; mais à présent avouer sa gêne momentanée, c'était avouer bien autre chose, (t André sentait qu'il lui serait impossible de se soumettre à cet'e humiliation.

Mme Heurtey ayant été appelée par sa bonne pour une question d'intérieur, André demeura seul avec sa sœur. Ce fut un rayon de lumière dans les ténèbres de son esprit.

— Dis-moi, petite sœur, fit-il, tu as l)ien quelques économies?

Le visage de la jeune fille s'empourpra de honte pour lui.

— Certainement, fit-elle avec un empressement mêlé d'em1)arras. Je ne suis pas bien riche, mais j'ai quelques loiis...

— Je suis à sec..., tu comprends, j'arrive de la campagne...

La rougeur d'Eliette augmenta; il s'en aperçut et coupa court.

— Peux tu me prêter cent francs? dit-il brièvement.

Elle courut à sa chambre et revint.

— Les voici, dit-elle, en lui mettant les cinq pièces d'or dans la main.

— Merci, fit-il en pressant les doigts qui le tiraient si facilement de peine. Je te les rendrai un de ces jours, la première fois que je viendrai...

— Quand tu voudras! fît Éliette pour l'interrompre. Un silence de gêne régna entre eux. Tout à coup

André s'avisa d'une idée.

— Vous avez vu Mélétis avant sou dépari? dit-il. Pour le coup, Éliette ne sut plus où se mettre;

elle avait tant lutté pour faire bonne contenance quand on parlerait de l'absent, et voici qu'André demandait une réponse, au moment où elle était déjà troublée par autre chose!

— Il est venu vous dire adieu, je pense? continua le jeune peintre, surpris.

— Oui, avec sa sœur. Elle est charmante, Mlle Xandra!

— Tu la connais?

— Nous avons été à Brévalo ensemble, murmura Éliette éperdue, eu tournant le dos à son frère.

— Vous étiez en Bretagne? Tu ne me Tas jamais dit!

— Je croyais que tu le savais.

— Avec Mlle... comment dis-tu?

— Mlle Alexandrine.

— Et Mélétis?

— Naturellement!

André tombait des nues. Il avait écrit à sa mère, à Paris; quand elle lui avait répondu, i! n'avait pas seulement regardé le nom de l'éiTdroit inconnu d'où elle datait ses courtes réponses.

— Vous y êtes restés longtemps? reprit-il en continuant son interrogatoire.

— Six semaines,

— Six semaines! dans un trou! Car c'est un trou! Mélétis dans un trou! A-t-il dû soupirer après son boulevard!

Éliette ne savait pas ce que c'est que le boulevard après lequel on soupire, et elle ne dit rien.

— El sa sœur l'a emmené? Où ça?

— En Grèce, d'abord, et puis en Egypte, je crois. C'était très grave. André en fut abasourdi.

— Et il n'a rien laissé pour moi, pas une lettre, pas un mot?

— Si ; il a dit qu'il t'écrir.iit.

— Comment était-il quand il est parti?

— Mal.

Sur cette réponse brève, Eliette cbercha longtemps dans sa boîte à ouvrage; Mme Heurtey rentra. Peu après, prétextant la fatigue, André se retira.

L'absence de Mélétis meltait le jeune peintre dans un cruel embarras en le privant du banquier auquel il croyait pouvoir s'adresser; d'autre part, l'attitude de Niko l'ayant toujours gêné vis-à-vis de Rat'faëlle,

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il trouvait là une so;te fie soulagement. Mais la grande, l'urgente question était de 8e procurer de l'argent. Dés le lendemain, il se mit en campagne, et il en trouva; seulement, il le paya extrêmement eher.

Quinze jours après, un des amis de llaffaëlle vint lui demander de faire le portiait de sa femme. On convint du prix, qui était élevé, et le portrait fut commencé avec beaucoup de verve; deux autres commandes relevèrent le moral d'André et lui permirent de reprendre le train de l'année précédente. Il rendit à sa sœur les cinq louis qu'elle lui avait prèles; mais en fait de dettes, c'esttout ce qu'il paya. La vie courante et les fleurs qu'il envoyait à Raffaëlle ne lui laissaient pas un centime. Il avait fait des billets à ordre, il les renouvela pour trois mois et n v pensa p'us. D'ici trois mois, il lui viendrait inf;iilliblement quelques nouvelles commande.-,!

Le grand tableau faisait des progrès. Comment Raffaëlle, si occupée l'biver précédent, venait-elle à bout de poser deux ou trois fois par semaine? C'est ce qu'André ne pouvait concevoir.

Elle était entrée dans son rôle de modèle au point d'oublier par instants qu'elle était aussi sn maîtresse. Ce tubleau, qui était elle, devenait à ses yeux la chose la plus importante de l'univers, et elle inspirait à son

amant des sentiments analogues. Entre une séance de pose et un rendez-vous, elle n'hésitait pas un instant à délaisser le rendez-vous, sûre de s'attacher ainsi André par des Hens autrement forts que ceux de la passion.

Personne n'avait encore vu l'œuvre inachevée. Contrairement à ses anciennes habitudes, André recevait très peu de ses amis dans son nouvel atelier, et les plus favorisés n'avaient pas été admis à soulever le plus petit coin de la serge verte qui recouvrait la grande toile.

On le plaisantait sur ce mystère; par taquinerie, les artistes de lout genre qui forment si facilement un cercle de camaraderie banale autour de tout talent grandissant, venaient sonner à sa porte, qu'ils savaient close; on guetta le mystérieux modèle qui devait poser pour lui, on ne le vit jamais... pour une raison bien simple : Raffaëlle venait le matin, au saut du lit, à l'heure où tout le monde travaille.

Inquiet pourtant des efforts qui menaçaient son secret, Heurteyeut recours à un subterfuge, indiqué d'ailleurs par Mlle Solvi: il prit deux ou ti'ois modèles féminins et fit, d'après eux, quelques études. Mais il n'apportait à ce travail que de l'ennui, alors qu'une fièvre d'acharnement s'emparait de tout son être lorsqu'il était en face de Raffaëlle.

Cependant, il lui fallait des cheveux d'un blond ardent; il trouva une petite voisine, la fille d'une fruitière de son quaitier, qui avait posé une ou deux fois pour la tête et qui consentit à lui prêter l'or roux de sa chevelure.

La petite vint avec sa mère, bonne grosse femme

placide qui assista tranquillement aux deux ou trois séances nécessaires; nul bavardage n'était à craindre de ce côté, car si la maman savait à peu près ce que représente un tableau de genre, elle n'avait pas la moindre idée du nu. La fillette fut payée, congédiée, et André resta mécontent.

— Qu'y a-t-il donc? lui dit Raffaelle le matin suivant.

Il était pensif devant son tableau, avec une mine qu'elle lui connaissait bien. Elle posa doucement la main sur l'épaule de « sou peintre » et essaya de se faire regarder, mais sans y parvenir.

— Cela ne va donc pas du tout? fit-elle avec une càlinerie insinuante.

— Pas du tout! s'écria-t-il en repoussant du pied sa boite à couleurs. C'est absurde, c'est impossible! J'ai envie de tout détruire.

— Par exemple! fit Raffaelle, qui se jeta devant le tableau par un mouvement instinctif de protection. Et pourquoi?

— Tu ne le vois pas? Ça crève pourtant les yeux! Ces cheveux roux sont ridicules. C'est un corps de femme brune, et jamais une rousse n'a eu de peau comme celle-là !

Raffaelle ne répondit rien; elle baissa les yeux et s'assit tranquillement sur un tabouret en face du tableau.

Il avait été convenu entre eux que l'ondine représentée par Mlle Solvi tournerait la tête de façon à n'apparaître qu'en profil perdu, ce qui ôtait toute possibilité de ressemblance ; de plus, pour ménager le soin de cette précieuse réputation, les cheveux

seraient du hlond le plus ardent qui se pût trouver.

— Pense donc! avait dit Raffaëlle , si quelqu'un allait me reconnaître !

Mais pendant qu'André travaillait, les ide'es de la jeune femme avaient changé insensiblement, comme la couleur pénètre dans les belles a;;ates de Bohême, jusqu'à rendre d'un rouge éclatant les cristallisations incolores.

Ce tableau qui était elle, où elle demeurerait dans l'éclat de sa triomphante jeunesse, quand les années lui auraient enlevé sa beauté, pourquoi ne serait-il pas elle tout entière, moins le visage seulement?

Après tout, qui pourrait affirmer que c'était elle? Nul ne l'avait vue ainsi; que savait-on de son corps, toujours étroitement renfermé dans de sévères robes montantes? Car les robes montantes étaient une des particularités de cette femme singulière. Toujours entourée d'hommes, et voulant être respectée, au moins dans les apparences extérieures, elle ne se montrait jamais décolletée; peut-être était-ce cette réserve qui lui avait attiré le plus d'hommages mystérieux.

— Alors, fit-elle en continuant à regarder à terre, il faudrait des cheveux noirs...

— Il faudrait tes cheveux à toi, répliqua brutalement André. Tout cela va ensemble! On ne fait pas une femme de pièces et de morceaux ,. Telle qu'elle est, cette toile-là ne vaut rien, et j'ai perdu mon temps.

Silencieusement, Raffaëlle se dégagea du peignoir qu'elle portait pour ses séances matinales, et secoua sur ses épaules la masse lustrée et mousseuse de sa magnifique chevelure.

— I\Ie voici, dit-elle en prenant la pose.

André poussa un cri de joie et se jeta à genoux devant elle en lui tendant les bras. Elle Fécarta d'un geste fier.

— Travaillez, fit-elle, le temps presse. Il obéit sur-le-champ.

Heurtey avait raison; les cheveux noirs de Raffaelle donnaient une ju'Stesse, une harmonie parfaites aux tons d'ivoire de ce beau corps qui semblait maintenant s'éclairer sur la toile; quand l'effet général fut suffisamment indiqué, il respira profondément en regardant son tableau.

— A présent, dit-il, je m'y retrouve. J'étais véritablement perdu, je vous assure.

Il lui parlait avec une reconnaissance où perçait un peu de confusion, comme s'il eût été honteux de l'avoir contrainte. Elle sourit, reprit ses vêtements ( t vint s'.nsseoir auprès de lui.

— Moi aussi, je m'y retrouve, dit-elle. J'aime mieux cela. Savez-vous que c'est très beau?

Il s'était remis à contempler son tableau; tout à coup il se tourna vers elle et l'entoura de ses bras, avec une tendresse profonde.

— Je vous dois tout! lui dit-il à voix basse, avec une ferveur émue. Depuis que vous m'aimez, je me sens un autre homme, et en consentant à vous laisser peindre là, vous m'avez révélé des choses dont je ne me doutais pas... Si je deviens quelqu'un, c'est à vous que je le devrai!

Elle avait fermé les yeux pour mieux l'entendre. Une joie intense la remplissait, faisant vibrer en elle toutes les cordes de l'orgueil satisfait, de

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la vanité contente, et aussi de l'amour triomphant.

— Vous êtes là tout entière, reprit-il, en indiquant la grande toile, et il me semble que j'y ai mis quelque chose de vous! Je voudrais tant que ce fût beau, afin que vous en fussiez fière !

— C'est beau! dit-elle avec un frisson de joie et un élan de sincère admiration.

Appuyés à l'épaule l'un de l'autre, ils regardèrent l'œuvre dans un silence respectueux. Après un temps, il se tourna vers Raffaëlle et lui donna un baiser.

— Je m'en vais, dit-elle, en se dégageant lentement.

— Déjà!

Une tristesse singulière envahit André pendant qu'il prononçait ce mot. Plus d'une fois, il avait senti la même impression désolée quand I^affaëlle le laissait seul dans son atelier après des heures si délicieuses pour son sentiment d'artiste et son orgueil d'amant. Elle le regarda attentivement pendant qu'il n'y prenait pas garde et se dit que peut-être l'heure était venue...

— Oui, déjà! fit-elle avec le même accent de regret.

— Vous ne pouvez pas rester, dites? insista André du ton de la prière, en la retenant par la main.

11 osait parfois la brusquer lorsqu'elle était son modèle; mais quand elle redevenait sa maîtresse, il retombait dans la soumission et dans la crainte de lui déplaire.

— Impossible... que penserait-on chez moi! Il m'en coûte, je vous assure... J'aimerais bien àrester... à rester toujours...

Elle parlait à demi-voix, avec une émotion qui n'avait rien déjoué. C'était le noeud de sa vie qu'elle attachait ainsi, un peu à l'aventure.

— Vous le voudriez? Pourquoi pas, alors? dit André en l'attirant à lui.

Tout son être se fondait de tendresse en pensant qu'elle pourrait lui sacrifier le reste. Qu'était ce reste? Il n'en savait rien et ne voulait pas le savoir.

— Pourquoi? Mais, mon ami, cela ne se pourrait que si... si vous étiez...

Elle hésitait, n'osant prononcer le mot décisif.

— Illustre? dit André, le visage illuminé de joie; je le serai ! Vous verrez ! On a dit la Béatrice de Dante; on dira la Raffaélle d'André Heurtev!

Elle secoua la tête, un peu troublée, touchée par ce cri d'amour et décontenancée dans ses projets.

— Illustre, reprit-elle, c'est comme si vous l'étiez... Pour moi, vous l'êtes; mais cela ne suffît pas... il faudrait être...

— Quoi donc? répliqua André, instinctivement blessé par le suspens où elle le laissait.

— Mon mari, murmura-t-elle très bas, pendant que ses yeux fouillaient hardiment jusqu'au fond de ceux d'André.

11 recula, sans le savoir.

— Votre mari? Moi? moi?

— Pourquoi pas? dit-elle en redressant la tête avec un mouvement plein de noblesse.

L'image de sa mère traversa le cerveau d'André en même temps que mille autres, confuses, brouillées : le salon de Raffaélle avec son luxe royal, sa table somptueuse, ses toilettes exquises et ruineuses; son

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ancien atelier aux murs nus; la salle à manger de Mme Heurtey, toutes ces visions parurent et disparurent dans Tintervalle d'un éclair, comme dans l'esprit d'un homme qui se noie.

-Pourquoi pas? répéta machinalement le jeune homme, cherchant à se reprendre au milieu de ce tourhillon de pensées. Parce que vous êtes trop riche! lU-il soudain avec énergie,

— La helle affaire! fit Raffaëlle en levant dédaigneusement les épaules. Vous serez riche aussi, plus riche que moi! Est-ce que déjà vous ne gagnez pas tout l'argent que vous voulez?

A cette question d'une si amère ironie dans son inconscience, la tête du pauvre garçon redevint le théâtre d'une nouvelle sarabande d'images, celles-ci toutes fâcheuses : les cinq mille francs de Mélétis, les billets à ordre qui allaient échoir, la note du tapissier, la facture impayée du tailleur, du chemisier, du bottier, le loyer des deux ateliers qu'il faudrait payer dans cinq semaines... et du papier timbré qu'il n'avait même pas lu...

— Non, fit-il en passant la main sur ses yeux pour chasser ces fantômes importuns; non, je n'en suis pas là. Kt, quand même, ne vous y trompez pas, Piaffaëlle, ce que peut gagner annuellement un peintre qui n'a pas trente ans ne saurait se compaier à votre fortune.

Il se tut, repris par les pensées incohérentes que la brusque proposition de Raffaélle venait d'évoquer en lui. Un secret instinct, dont il ne se rendait même pas compte, mais qui demeurait en lui au milieu de son trouble, lui disait qu'il ne pouvait songer à épou-

ser cette femme adorable et merveilleuse qui s'offrait à lui de si bonne grâce; et il en souffrait comme d'une blessure.

— A ous y repenserez, lui dit-elle, et nous en reparlerons.

Elle avait pris son chapeau el piquait tranquillement une épingle d.ins ses cheveux ramassés sur le sommet de sa tète. Il la regarda soudain avec des yeux tristes et profonds.

— Non, dit-il, je vous en supplie, n'en reparlons pas. Vous m'avez troublé tout à l'heure à un point que je ne puis vous dire; je ne sais pas ce que je vous ai répondu; il me semble que je ne vous ai même pas remerciée... Et pourtant, de quoi pounais-je vous remercier plus que de cela? Mais nous n'en reparlerons pas. Pardonnez-moi... je ne voudrais pas vous fâcher... je ne le mérite pns. Je suis encore trop obscur, et je ne serai jamais assez riche pour être... votre mari...

11 avait pris timidement la main de lîaffaëlle pour mieux la convaincre. Elle ne la retira pas, comme il avait grandpeur qu'elle ne le fît; elle pressa légèrement, au contraire, les doigts qui retenaient les siens, et lui sourit avec douceur.

— Vous êtes fatigué, j'ai tort de vous parler de choses pareilles pendant que vous êtes absorbé par le travail. Ne songeons qu'à notre tableau. Voulezvous que je revienne demain, pour les cheveux?

Elle parlait avec une si entière liberté d'esprit, au moins dans ce qu'André pouvait voir, qu'il en fut abasourdi.

— Demain! Oh! oui! je vous en prie! Demain.

Elle lui fit un petit signe de tête amical et se dirigea vers la porte.

Il eut l'impression qu'il l'avait mortellement blessée et qu'il ne la reverrait jamais; il se précipita vers elle et la retint avant qu'elle eût franchi le seuil.

— Raffaëlle, dit-il, tu ne m'en veux pas? Tu m'aimes toujours? Ah! si tu savais! lu viens de me rendre bien malheureux!...

11 couvrit de ses mains son visage décomposé et, sans s'en douter lui-même, fondit en larmes violentes.

La jeune femme le sai?it par les mains et le ramena vers le divan où ils s'asseyaient d'ordinaire pour causer.

— André, fit-elle, émue elle-même, je l'en supplie, ne pleure pas... tu nie fais du mal...

11 releva la tête avec beaucoup de courage, essuya ses yeux du revers de sa main et la prit dans ses bras.

— Je t'aime, dit-il, plus que ma vie, plus que mon art même, si tu le veux, ou plutôt l'art et toi vous ne faites qu'un... Est-ce que cela ne te suffit pas?

Elle le baisa au front, en se dégageant sans affectation, et, pour mieux indiquer ce mouvement de tendresse, elle lui reprit les deux mains dans les siennes.

— Je t aime au moins autant que tu m'aimes; au moins, répéta Raffaëlle en appuyant sur le mot. Tu ne dois songer qu'à une seule chose en ce moment : terminer ton tableau et l'envoyer au Salon. Nous avons encore huit jours; c'est juste ce qu'il faut. Astu le cadre?

— Je l'aurai lantôt, répondit André, mal remis de

sa secousse nerveuse et peu en état de s'intéresser à des détails matériels.

— 11 faudra le faire placer sur-le-champ, et demain, nous verrons l'effet que cela produit. A demain, mon cher, cher André!

Avec un nouveau baiser sur le front brûlant de Tarliste, elle se leva et sortit, avant qu'il eût fait seulement la moitié du chemin qui le séparait de la porte.

Il retomba sur le divan dans un état d'indicible souffrance, où Je sentiment de l'impossible se mêlait au regret des paroles irréparables, brisé, tourmenté, inquiet et, comme il l'avait dit, franchement malheureux.

— Ce ne sera pas facile ! pensait RaffacUe en regagnant son botel ; mais depuis longtemps, je sais que ce ne sera pas facile.

Le tableau fut enfin terminé et envoyé au palais des Champs-Elysées. Jusqu'à la dernière minute, André l'avait contemplé avec la cruelle indécision de l'artiste qui, vis-à-vis de son œuvre, ne sait plus du tout si elle est très bonne ou très mauvaise.

Quand la grande toile eut quitté l'atelier, le jeune homme se sentit dépaysé. Le chevalet vide faisait un trou dans l'horizon accoutumé, et la lassitude que laisse l'achèvement d'un travail considérable le dé-

goûtait pour quelque temps d'entreprendre une nouvelle étude.

Plus que jamais il avait besoin de la présence de la personne de Raffaëlle. Durant l'hiver il s'était habitué à l'avoir autour de lui, pendant les séances de pose, pendant les causeries qui suivaient, lors des courtes visites imprévues qu'elle venait souvent faire au tableau entre deux courses; maintenant, il ne la voyait presque plus. L'hôtel du boulevard Pereire était toujours plein de monde; on eût dit que la jeune femme avait depuis peu multiplié ses relations, peut-être un peu moins rigoureusement triées que précédemment. On parlait plus haut dans son salon; on y voyait plus d'artistes et moins de graves personnages; André rencontrait aux heures du soir, jadis réservées à quelques intimes, des camarades, des musiciens, des prix de Rome de toute espèce, et depuis le départ du tableau, il ne l'avait pas vue seule un instant.

— Elle m'en veut, pensait-il, et ce n'est pas étonnant.

Plus il se creusait la tête pour connaître la mystérieuse raison de son refus, moins il arrivait à la pénétrer. Il se croyait dénué de préjugés, et l'idée qu'avant lui Raffaëlle avait appartenu à un autre n'était pas, à ce qu'il se figurait, la raison qui lui faisait repousser le don magnifique de cette royale maîtresse; il l'aimait, il en était certain, et cet amour purifiait tout. D'ailleurs, l'homme était mort, elle le lui avait affirmé, et il ne l'avait jamais vue mentir.

C'était donc la fortune?

Eh bien, oui! Il l'avait dit avec une entière sincérité : Raffaëlle était trop riche. Non seulement trop

riche, mais trop luxueuse. Il sentait confusément, car plus il s'efforçait de les débrouiller, plus ses pensées devenaient obscures et enchevêtrées, que s'il entrait comme époux dans cette maison, lui qui ne possédait rien, — moinsquerien, puisqu'il avait des délies, — sa situation ne serait pas tenable.

— Pourquoi veut-elle m'épouser? se disait-il avec une naïveté étonnante. Elle ne peut qu'y perdre, et elle n'v a rien à gagner! Elle aurait pu épouser un homme riche ou titré, ou en vue de quelque façon, tandis que je ne suis encore qu'au début de ma carrière. C'est donc parce qu elle m'aime? Mais ne sommes-nous pas beureux ainsi?

Ce qui embrouillait les pensées d'André, — quoique pour rien au monde il n'eût consenti à se l'avouer, — c'était la pensée de Mme Heurtey. Il sentait de quel implacable mépris sa mère eût écrasé la moindre allusion à un pareil mariage, et malgré son absence de préjugés, malgré son indépendance conquise à si haut prix, il ne pouvait songer à accueillir une idée qui eût attiré sur lui un regard qu'il devinait, 4in silence qu'il avait appris à connaître.

Et pourtant, de tous ses combats, de tous ses énergiques refus, surgissait le fait en lui-même : Raffaëlle avait voulu l'épouser; il avaitbeau lutter, la lutte affirmaitrexistencedel'ennemi. Rien ne pouvait empêcher qu'elle voulût une chose qu'il ne voulait pas; il usait peu à peu, sans le savoir, les anneaux de la résistance, dont il s'enveloppait comme d'une cotte de mailles.

Un jour que, paresseusement allongé sur le divan de son atelier poudreux et solitaire, — car il en négli-

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geait le soin depuis que lîaffaëlle avait cessé d'y venir, — il méditait pour la centième fois sur les nouveaux ennuis de sa vie, ennuis d'amour, ennuis d'argent, il entendit dans la serrure le bruit de la clef.

Tremblant, il se dressa sur ses pieds... Ce n'était pas elle?...

Si, c'était elle; elle entra avec la grâce féline de ses mouvements, avec le cliarme de son sourire, de son regaid, avec une odeur de violettes de Parme répandue sur toute sa personne radieuse.

— Oh ! fit-il en lui tendant les bras, j'avais cru que vous ne m'aimiez plus !

— Fi, le méchant! dit-elle en allant s'asseoir à la place habituelle de leurs causeries.

Il s'était approché d'elle, un peu effrayé encore, mais frémissant de passion contenue, car la présence de Raffaëlle avait évoqué soudain tous les souvenirs de leur liaison; elle lui lit place auprès d'elle en rangeant gentiment les plis de sa robe; derrière sa voilette à pois, ses yeux souriaient d'une façon charmante. iMaté, il s'assit tout près d'elle, et elle ne se recula pas.

— Dixjours, fit-il, dix jours sans vous voir! Avez-vous été assez cruelle? Savez-vous que j'ai failli pailir pour l'Afrique...

— Rejoindre votre ami Mélétis? fit-elle avec un petit rire d'enfant. C'est inutile, il est revenu.

— Ah ! fit André, le cœur un peu serré à la pensée qu'il avait singulièrement délaissé cet ami malade, dont jadis il s'était fait un frère. Vous l'avez vu? Comment va-t-il?

— Pas mal, à ce qu'il m'a paru. Maigre, vous

savez; il sera toujours niai{jre. Mais il a bonne mine — pour un poitrinaire, s'entend. Et vous, qu'est-ce que vous faites quand vous ne partez pas pour l'Afrique?

— Je vous aime, répondit-il; je t'aime... M'as-tu assez fait souffrir! Est-ce possible de...

— Oh! je vous en prie, ne me faites pas de scène, fit-elle en s'écartant un peu. Ce n'est pas pour cela que je suis venue. Étes-vous libre demain?

André, froissé, ne répondit pas; elle posa sur son bras sa main gantée et l'attira vers elle.

— M'entendez-vous? Étes-vous libre demain?

— Quand?

— Pour le dîner?

Il se leva avec un mouvement de colère.

— Dîner, avec vos nouveaux amis, vos peintres, vos musiciens, vos sculpteurs, tous vos prix de Rome !

— Eh ! mais, André, ces amis-là, ce sont les vôtres !

— Je ne dis pas le contraire, mais chez vous, je ne les aime point.

Elle sourit et montra ses dents blanches.

— Vous êtes jaloux! fit-elle avec une bonne humeur séduisante. Voilà ce que c'est ! On est jaloux! André?

11 restait là, à demi détourné; elle l'appela encore une fois.

— André ! Vous ne m'avez pas laissé achever. Voulez-vous venir dîner avec Wueler, qui a envie de vous acheter un tableau?

— Ah! fit l'artiste en se retournant.

Sa détresse était devenue extrême en ces derniers temps, et il venait de renouveler encore des billets

dont il avait déjà payé une fois ou deux le capital en intérêts.

— Un tableau, André; votre tableau du dernier Salon... pas mon portrait, puisque vous me l'avez donné, l'autre... Allons, viendrez-vous?

Ulie sorte de honte à !-e rendre à cet argument le retenait; elle le comprit, et, se rapprochant de lui, par un mouvement onduleux, sans quitter le divan où elle était assise, elle continua :

— Et puis, tout le monde s'en ira, le soir; et vou-;... vous reviendrez dix minutes après, quand IfS gens seront couchés; je rouvrirai la poite... Vous viendrez?

Elle avait coulé sa main dans la manchette empesée d'André; il sentait les doigts, qui l'effleuraient à peine, pénétrer dans la chair de son poignet comme une brûlure,

— Je croyais, dit-il avec la mauvaise grâce de ceux qui ne veulent pas revenir après une querelle, je croyais que vous ne vouliez plus me voir! Vous m'avez laissé pendant dix jours sans une parole, sans un billet...

— Je n'écris jamais! fit-elle brièvement.

Pour tempérer la sécheresse de sa réponse, elle ajouta :

— Je vous ai reçu toutes les fois que vous êtes venu !

— Avec le reste de votre ménagerie! Grand merci!

— Je fais ce que je peux, mon ami, répliqua-t-elle avec une douceur caressante qui enveloppa André comme une étreinte de ses l)ras souples. Vous savez que j'ai des ménagements à garder; ma réputation

est la base de ma situation; si je la perdais, je vous demande à quel rang je tomberais! Vous-même cesseriez de me voir avec les mêmes yeux!

C'était si vrai, elle l'avait dit si simplement, qu'André en fut ému. 11 se laissa tomber près d'elle, en lui prenant les mains.

— Je cours un gros risque en vous disant de venir demain..., reprit-elle en le baignant du regard tendre et passionné de ses yeux énigmatiques, devenus doux et ])urs comme ceux d'une jeune fille. Il faut que je vous aime, André, mon André!

— Mais, fit-il, en s'avisant tout à coup d'une nouvelle idée, il y a donc quelque cbose de changé"? Vous n'étiez pas inquiète, pendant que nous faisions le tableau !

Le coup portait juste ; Raffaëlle ne put s'empêcher de tressaillir. Elle ne l'avait pas cru si clairvoyant!

11 ne l'était pas; celte question n'était que le produit du hasard, aidé peut-être par une vague intuition. En le regardant bien, elle s'en aperçut et répara le mouvement imprudent qui avait failli la livrer.

— Sans doute, répondit-elle avec une parfaite candeur, il y a bien des choses de changées : le retour de Mélétis et celui de Wueler, qui sont partis tous deux l'été dernier, doit nous mettre sur nos gardes; ils nous connaissent bien tous les deux et pourraient se douter — ou s'apercevoir de quelque chose. Vous êtes parfois imprudent, mon cher André; vous avez des bouderies qui pourraient fort donner à penser à des hommes aussi perspicaces; sous son épaisse enveloppe, Wueler est très fin...

— Je n'aime pas ce monsieur, mâtiné de toutes les nations d'Europe, interrompit André.

— Il vous a cependant acheté de la peinture, fit doucement Raffaëlle; mais on n'est pas forcé d'aimer tous ceux qui vous achètent un tableau. Quant à Mélétis, il est fin comme l'ambre, aussi, celui-là, et de plus, je vous l'ai dit, mauvaise lanjjue.

André fronça le sourcil; Mélétis était, il le savait, incapable de tenir un propos oiseux; très disposé, en échange, à porter un jugement solidement basé. Raffaëlle, mal informée, avait pu s'y tromper. Ce n'était d'ailleurs pas le moment de discuter ce point avec elle.

— Dine-t-il demain? demanda André.

— Non, répondit brièvement la jeune femme.

Il comprit qu'il ne pouvait plus demander d'explications; lout son être frémissait d'impatience à la pensée que le lendemain rouvrirait pour lui une ère qu'il avait craint de s'être imprudemment fermée.

— Raffaëlle, dit-il à voix basse, est-ce bien sûr que tu m'aimes toujours?

— Plus que jamais! répondit-elle en lui jetant les bras autour du cou.

Il sentit un instant ce corps merveilleux appuyé contre lui, et ne demanda qu'à la croire; elle se leva sur-le-champ, arrangea sa voilette sur ses joues mates, sur ses yeux brillants, et redevint Mlle Solvi des pieds à la tête.

— A demain, alors, dit-elle en lui tendant la main avec la franche camaraderie qui faisait d'elle une si délicieuse compagne pour l'artiste.

Elle sortit, le laissant à la fois ébloui et troublé.

Son souci d'amour avait disparu, pour le moment, au moins; il l'avait retrouvée, reconquise, pensait-il...

C'e'tait elle qui venait de le garrotter plus sûrement.

Le lendemain matin, ce fut Mélétis qui frappa à l'atelier.

André, en le voyant, poussa une exclamation de surprise.

— Niko ! je ne t'aurais pas reconnu !

— Tu me trouves changé? dit le voyageur d'une voix pleine qu'André n'avait jamais entendue.

— Quand je te dis que je ne t'aurais pas reconnu '

— C'est l'Egypte, mon ami, cette bonne Egypte J'ai respiré l'odeur de momie dans les Pyramides c'est cela qui m'a fait du bien; il parait que cela con serve. Toi aussi, tu as changé... pas comme moi!

— Est-ce que j'ai l'air malade? demanda André avec un coup d'œil vers un miroir.

— Malade... Non. Tu as l'air... de quelqu'un qui ne s'amuse guère.

Ils s'étaient assis vis-à-vis l'un de l'autre et se regardaient avec la joie de ceux qui s'aiment véritablement et qui se retrouvent après une longue séparation. André sentit tout à coup qu'il ne pouvait plus garder le secret de ses ennuis matériels,

— Je suis dans une passe épouvantable, dit-il; je

ne sais où donner de la tête. Tu m'avais sauvé à Tautomne dernier; eh bien, mon ami, c'est dix fois pis à présent! Je ne sais pas comment je m'y prends, j'ai toujours dépensé d'avance l'argent que je dois recevoir et...

— Je sais comment cela se pratique, interrompit Mélétis. J'ai joué ce jeu-là pendant quelque temps, mais j'en ai eu bientôt assez. Voyons, sois franc et véridique. Raconte-moi tout cela par le menu. Tu penses bien que je ne viens pas te demander d'argent! Je ne peux pas t'en prêter non })lus, malheureusement, — sauf quelques dizaines de louis, qui sont à ton service, mais qui ne te tireront pas d'affaire, j'en ai bien peur...

— Je vais te montrer mes paperasses, dit André, ce sera plus court que des explications.

Pendant que son ami fouillait dans ses tiroirs, Mélétis continua.

— Je me croyais plus riche que je ne suis : depuis deux ou trois ans, comptant sur ma Hn prochaine, j'avais un peu jeté l'argent par les fenêtres; j'avais même eu l'intention de placer mon bien en viager. Pas tout entier, pourtant. Et puis, j'ai vu ma famille. J'ai une famille délicieuse, André! Une collection de neveux et de nièces de tous les âges! depuis trois mois jusqu'à vingt ans! J'ai renoncé au viager, ce serait leur faire tort. Et puis... Mais cela, pour plus tard! Voyons un peu ce que tu m'apportes... Diable! du papier timbré? Tant que cela?

— Comme tu le vois! répondit Andié en s'efforçant de raffermir sa voix.

Mélétis parcourut les papiers et les classa en un

clin d'œil, avec une sûreté dont André fut étonné.

— Tu t'y retrouves? demanda-t-il. Moi, je m'y perds !

— L'habitude! répliqua négligemment Mélétis.

II se mit à examiner soigneusement les dossiers qu'il venait de réunir, prenant des notes à l'aide d'un bout de fusain sur un morceau de papier calque; à mesure qu'il avançait dans le travail, son visage s'allongeait. Quand il eut fini, il rangea les papiers et regarda André d'un air grave.

— Tu m'épouvantes! dit celui-ci en essayant de plaisanter. Ne me fais pas ces yeux de croquemitaine!

— Est-ce bien tout? demanda Mélétis d'un ton sérieux. Tu ne dois rien ailleurs?

— Quelque bagatelle chez mon marchand de couleurs...

— Combien?

— Deux cents et quelques francs... Ah! il y a encore l'encadreur... Je n'ai pas reçu la note du cadre pour mon envoi de cette année...

— Qu'est-ce que tu envoies?

— Une étude de femme... grandeur nature, sur des rochers, grandeur nature aussi...

— Qui est-ce qui a posé?

A cette question directe, André se troubla. Mélétis connaissait à peu près tous les modèles de quelque valeur qu'on peut rencontrer dans les ateliers.

— Un peu tout le monde, répondit-il au hasard.

— Alors, ça ne vaudra rien. On ne (ait pas une étude d'après tout le monde! Tu sais ça mieux que moi!

— Et puis, reprit André, un modèle que tu ne connais pas... une jeune fille... qui ne veut pas qu'on le sache dans les ateliers...

— Ah! fit Mélétis en regardant les papiers devant lui. C'est différent. Tu dois avoir des études, tu me les montreras?

— Certainement! fit André avec un peu d'hésitation.

— Alors, revenons à nos moutons. Le mouton, c'est toi. On t'a mangé non seulement la laine, mais la peau avec. Sais-tu combien tu dois?

— Approximativement... fit le jeune homme en cherchant dans sa mémoire.

— Non, pas approximativement, exactement. Sais-tu le total? Quarante et un mille deux cent soixante-trois francs.

— Ce n'est pas possible! s'écria André en bondissant sur ses pieds.

— C'est positif.

— Mais je n'ai jamais dépensé tout cet argent-là!

— Qui te le dit? Tu le dois, c'est bien différent. Tu t'es laissé faire des frais, mon pauvre ami! et les frais, vois-tu, cela dépasse bien vite le principal! De plus, on t'a volé; il y aura peut-être moyen de rattraper quelque chose, mais ce sera bien peu.

— Quarante et un mille francs? répéta l'artiste, cloué à sa place par la stupéfaction. Tu te trompes, Niko, cela ne se peut pas!

— Prends un siège et vérifie avec moi, répondit son ami sans s'émouvoir.

Patiemment il reprit l'un après l'autre les papiers qui constataient la profondeur du gouffre où André

s'était laissé glisser. En deux ans de dépenses inconsidérées, le malheureux s'était créé un passif énorme, relativement à sa situation; la note du tapissier, par exemple, mise dans les mains d'un homme de loi, et ornée de tuus les frais accessoires, était arrivée, par suite de la négligence du jeune homme, au double de la somme primitive, déjà ridiculement exagérée.

André ne connaissait pas ce terrible engrenage, où les innocents se laissent prendre. Avec un peu d'hahileté, et des acomptes payés à propos, il eût pu, comme bien d'autres, louvoyer et temporiser sans trop de domm;ige.

Mais il n'avait pas appris au lycée l'art de ne point payer ses dettes; d'auire part, habitué à être traité avec considération, en homme qui pave comptant, la première réclamation d'un créancier insolent l'avait mis hors de lui.

Aux insinuations désoldigeantes il avait répondu vertement; l'homme en colère avait usé de rigueur. Et de même que les rats s'avertissent mutuellement du péril, de créancier en créancier le bruit s'étant répandu que le jeune Heurtey allait plus vite que les violons, tous avaient réclamé à la fois; évincés, ils avaient mis leur notes entre les mains des agents d'affaires impitoyables par profession.

— S'il en est ainsi, dit André, après que l'exactitude des additions de Niko lui fut prouvée, je suis absolument perdu.

— Ne disons pas de bêtises, répliqua Mélétis; la chose est trop sérieuse pour qu'on puisse faire des enfantillages. Tu dois quarante et un mille francs. Qu'as-tu à mettre en face de ce chiffre?

— Rien! répondit André.

— Mais tu as travaillé cet hiver?

— J'ai fait un portrait. 11 y en a deux autres de commandés, un pour l'été, le second pour l'automne.

— Tu n'as rien vendu cet hiver?

— J'avais tout vendu avant... excepté mon salon de l'an dernier... je vais peut-être le vendre.

— A qui?

— A Wueler, répondit André sans y prendre garde.

Il se repentit d'avoir parlé, mais il était trop tard. Mélétis resta impassible et ne dit rien.

— Combien? reprit-il après un instant.

— Je ne sais pas.

— Ne le vends pas, fit Niko après une courte hésitation. Tu pourras le vendre plus tard dans de meilleures conditions.

— C'est que je suis pressé...

— Cela ne fait rien.

— Mais, Niko, tu vois par toi-même...

— Je te dis de ne pas le vendre à présent! répéta Mélétis avec cette autorité singulière qu'il savait prendre quelquefois.

— Pourquoi? fit André, en devenant nerveux.

— Parce que je te le dis! As-tu confiance en moi?

— Certainement! Mais tu peux te tromper! Mélétis se leva avec un mouvement d'impatience.

— Si tu ne me crois pas capable de te donner un bon conseil, dit-il, il ne fallait pas me parler de tes affaires!

André sentit qu'il avait eu tort.

— Pardonne-moi, dit-il, je suis agacé; il y a de

quoi! C'est ce pressant besoin d'argent qui me talonne...

— Eh bien, je t'avancerai l'argent du tableau, moi; je te le ferai vendre plus tard. Que diable! on n'achète pas un tableau comme une paire de gants! Combien l'aurais-tu vendu? deux mille? disons deux mille cinq. C'est un petit tableau, et pas très bon, mais tu deviens connu... Je t'avancerai cent vingtcinq louis, et si je puis le vendre plus cher, je te remettrai la différence. Mais c'est tout ce que je peux faire pour toi, en ce moment. Et puis... arranger tes affaires, s'il y a moyen. Ton loyer?

— Je dois deux termes, avoua piteusement André.

— Patatras! voilà mon argent bien p'acé! 11 n'entrera seulement pas dans ta poche! Et ton autre atelier, tu l'as toujours?

— Je crois bien, j'ai un bail de neuf ans! Et je n'ai pas trouvé à le sous-louer.

— As-tu cherché?

— ...Non!... Le loyer de celui-là est payé six mois d'avance. Le propriétaire venait lui-même chercher son argent...

— 11 a bien fait, puisque tu l'as payé! Écoute, il faut donner congé d'ici.

André fit un haut-le-corps. Que dirait Raffaëlle?

— Ici? impossible! Ce serait avouer que je suis ruiné ! Et mon tableau du Salon qui peut me faire avoir une première médaille!

— Il est si bien que ça?

André releva la tète avec fierté.

— Oui! Il est bien! Cela, je peux le dire en toute vérité.

— Eh! s'il est si bien, tu n'as pas besoin de Ion atelier pour le faire valoir! Tu en prendras un plus beau l'hiver prochain. Et le tapissier reprendra ses meubles. Je connais quelqu'un, un petit homme de loi, qui les lui fera reprendre... tu y perdras, mais moins que si fu les gardais.

— Niko, commençait André', ce que tu veux n'est pas faisable.

INIélétis se retourna et le regarda bien en face.

— André, dit-il, je t'ai proposé d'essayer de te tirer d'affaire. Tu es libre de ne pas accepter; mais, en ce cas, je cesserai de te considérer comme mon ami, car tu auras voulu (a perte, et je n'en serai pas le complice.

Le regard de Niko intimida André.

— Tu es réduit aux expédients, continua-t-il sévèrement, et quand on en est là, on franchit bien vite une porte... qui est celle de l'enfer. Actuellement, il n'y a pour toi que deux moyens de sortir de la situation où tu t'es mis : la liquider honorablement, comme je veux essayer de le faire pour toi, et te livrer à un travail acharné pour payer tes dettes, ou bien... recourir à un riche... un très riche mariage...

André tressaillit; Mélétis continua sans paraître s'en apercevoir.

— Un mariage qui te met Irait pieds et poings liés dans les mains de la femme que tu épouserais... Un mariage qui serait un contrat de vente... et qui serait un marché de dupe, car une famille honorable ne te prendrait pas actuellement, cousu de dettes et sans un tableau dans ton atelier.

— Tiens! regarde! s'écria André en ouvrant avec

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colère rarnioire où il avait caché ses études faites d'après Raffaëlle.

Les panneaux, les toiles, clouées et non clouées sur châssis, volèrent sur le divan, et, tout à coup, l'image de Raffaëlle, répétée vingt fois dans diverses poses, éclaira l'atelier de sa splendeur ambrée.

Nulle part la tête ne portait un caractère suflisant de ressemblance, mais son corps merveilleux était parfaitement reconnaissable pour quiconque l'avait examiné avec des yeux d'artiste sous les robes collantes dont la mode actuelle revêt les femmes. Si Mélétis avait eu le moindre doute sur l'identité du modèle de son ami, il eût été convaincu sur le coup.

— C'est très beau, dit-il après en avoir regardé quelques-unes en connaisseur. Mais tu ne peux pas vendre ça... à présent, du moins.

André leva vivement la tête; Niko feignit de ne pas s'en apercevoir et continua :

— Tu ferais tort à l'effet de ton tableau en le vendant pour ainsi dire en détail. Allons, c'est entendu, je vais m'occuper de tes affaires. Et, dis-moi, y a-t-il longtemps que tu n'as vu ta mère?

André demeura effaré. Oui, il y avait longtemps! Il ne se rappelait plus quand il avait été chez elle pour la dernière fois. Deux, trois semaines... plus d'un mois !

— Et toi, fit-il d'un ton gêné, l'as-tu vue depuis ton retour?

— Non. Si nous y allions ensemble?

André accepta avec joie, heureux que la présence de Mélétis lui évitât la froideur méritée de l'accueil maternel.

Mme Heurtey n'avait pas cessé de correspondre pendant tout l'hiver avec Mlle Xandra, ou, pour mieux dire, Eliette avait écrit plusieurs fois à la sœur de son ami sous le nom de sa mère, mal préparée par son éducation à tenir la plume. Elles savaient toutes les deux (ju'un mieux sensible s'était manifesté dans la santé de Niko, mais, en le voyant, leur surprise fut pourtant très vive.

Non que le voya^jeur présentât les apparences d'un changement complet : il était toujours maigre et s'essoufflait facilement; une petite tous creuse le secouait encore à de fréquents intervalles, mais une certaine élasticité avait succédé à la langueur nonchalante de ses mouvements, sa voix était plus forte, et quelque chose d'indëfmissahle, qui était la vie;, se dégageait de touie son élégante personne.

Mme Heurtey adressa au jeune homme quelques bonnes paroles au sujet de cet heureux changement; Éliette ne dit rien, mais une buée légère sembla assombrir ses claires prunelles pendant que sa mère parlait; elle s'était assise un peu loin, en face de lui, et le regardait de temps en temps pendant la durée d'un clin d'œil. Elle semblait, d'ailleurs, parfaitement satisfaite, et son joli visage respirait une joie mystérieuse.

La visite des deux jeunes gens fut courte; prétextant le désir d'accaparer son ami et de revoir avec lui son cher Paris, en réalité pour le soustraire aux regards clairvoyanls de Mme Heurtey, Mélétis l'emmena au bout d'une demi-heure.

Quand ils furent sortis, Mme Heurtey reprit son tricot, compagnon de ses méditations silencieuses;

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sa fille s'en .il la doucement dans sa chamijiefte, dont elle referma la porte. Un instant elle resta debout, au milieu des objets familiers, incertaine, troublée par un sentiment qu'elle ne pouvait s'expliquer, et dont l'intensité lui faisait mal; et tout à coup, dans un sanglot de joie, arracbé aux profondeurs de son être, elle tomba à penoux devant son lit, les mains jointes, — Mon Dieu! dit-elle à voix basse, est-ce qu'il pour'rait guérir? Est-ce qu'il serait guéri? Ah ! que je vous remercie!

Quoiqu'il fût à peine dix heures du malin, le palais des Champs-Elysées regorgeait de monde. Dans le vestibule, sur l'escalier, où des décorateurs attardés, perchés sur de hautes échelles, attachaient encore des tentures, où des jardiniers bourrus groupaient les longues palmes ou les larges feuilles des plantes vertes, une foule élégante se pressait en deux parties bien distinctes : ceux qui se dépéchaient de courir vers un but, et ceux qui flânaient à l'aventure. Le vernissage commençait.

Le public de cette heure matinale n'était pas celui qui vient pour se faire voir; il était composé presque uniquement de ceux que l'art intéresse pour euxmêmes, ou pour leurs proches. Quelques critiques en retard achevaient de prendre des notes, entourés d'une curiosité craintive.

Chacun courait à sa toile d'abord, puis revenait instinctivement vers le salon carré, en examinant celles des autres; d,es groupes se formaient devant les tableaux faits pour attirer l'attention, et les opinions s'y exprimaient avec une liberté qui ne se retrouverait plus aux heures élégantes de l'aprèsmidi.

^Ime Heurtey monta l'escalier au bras de son fils, Éliette à côté d'elle. André, pâle d'émotion, tâchait de faire bonne figure, mais un mouvement nerveux retroussait de temps en temps ses lèvres sous sa moustache; il avait horriblement peur. De quoi? Il n'eût pu le dire-. Mais, assurément, ce n'était pas le succès artistique de son tableau qui le préoccupait le plus.

Sur l'escalier, un camarade pressé le croisa :

— Mes compliments, Heurtey, dit-il sans s'arrêter. Ton t.ibleau est un événement.

UOndine était dans le salon carré, sur la cimaise : honneur inespéré qui faisait par instanls monter au visage du jeune peintre une bouffée de sang, vite disparue; devant la toile, si grande dans l'atelier, à peine de dimension moyenne dans cette salle immense, une vingtaine de personnes s'étaient groupées.

André s'approcha; le cœur lui battait à coups redoublés, et il en entendait les battements dans ses tempes, comme les coups de piston d'une machine à vapeur.

— Voilà, maman, dit-ij à voix basse.

Mme Heurtey ne dit rien. Son instinct puritain lui inspirait une sorte d'abomination pour ce qu'elle appelait avec un indicible mépris « les femmes nues » , et le charme voluptueux de celle-ci n'était

pas pour lui plaire particulièrement. Elle ref^arda le tableau du haut en bas, puis la foule qui l'admirait, et fit un signe de tête d'approbation hautaine.

— Maman, lui dit Éliet(e à l'oreille, en la tirant par sa manche, maman, c'est très beau!

Un second signe de tête fut toute la réponse; Mme Heurtey scrutait l'œuvre de son fils avec une sorte de désir pervers de la trouver mauvaise. Elle, si jalouse autrefois de lui recueillir dt s éloges, n'éprouvait aujourd'hui qu'un étonnement presque encoléré de voir admirer cette chose non pas laide, mais vilaine, — vilaine dans le sens cherbourgeois qu'elle donnait à ce mot.

— Le directeur des beaux-arts a vu ton Ondine, il a demandé si tu étais là, fit un ami essoufflé, mais bienveillant, en prenant André par le bras; voilà un quart d'heure que je te cherche, viens vite recevoir ses compliments; il est enchanté.

Avec un peu de fièvre, André conduisit sa mère et sa sœur vers un divan, où se trouvaient encore deux places vacantes, et les quitta en disant : « Attendezmoi » ; puis il suivit son ami.

Éliette était aussi très émue. Son sens artistique instinctif s'était développé à entendre son frère causer avec Mélétis et les quelques autres rares amis qu'il amenait autrefois chez sa mère. Elle avait appris à reconnaître le bon du mauvais, et même — chose plus difficile — du médiocre; non que son jugement fût infaillible, mais elle ne se trompait guère en ce qui concernait les œuvres tout à fait supérieures, et elle sentait qu'André s'était affirmé comme un maitie.

Les observations échangées à voix haute arrivaient

PKRIL. 209

à elle par fragments tronqués, incompréhensibles; cependant, elle devinait qu'à travers quelques critiques on admirait beaucoup. Le visage tendu, l'oreille aux aguets, elle eût fait la plus charmante statue de l'Attention pour quiconque l'eût regardée, mais tout le monde lui tournait le dos.

— Eh ! parbleu! c'est Mlle Solvi, dit un gros homme en se retournant vers le divan; il n'y a pas deux femmes à Paris pour avoir ce toràe-là. On n'a pas besoin de la voir déshabillée. C'est son corps, son teint, ses cheveux; il n'y a que le visage qui n'est pas à elle, et encore, en cherchant bien...

— Il n'y a pas de visage du tout! dit en riant un interlocuteur.

. — Précisément! Je ne plains pas le petit Heurtey, il n'a pas dû s'ennuyer!

Mme Heurtey se leva. Élietfe terrifiée, car elle avait compris, voulait la suivre; un geste bref lui ordonna de rester à sa place; elle obéit, accompagnant sa mère d'un regard éperdu.

Lentement la mère d'André marcha vers le tableau : non sans être un peu poussée à droite et à gauche, elle passa entre les groupes, prêtant l'oreille. Elle n'entendait que des bouts de phrases, mais c'en était assez pour lui révéler des profondeurs d'abîme dont elle n'avait jamais eu le soupçon.

On parlait de Raffaëlle à demi-voix, parfois en chuchotant, mais avec un sans-gêne étonnant. Les causeries d'atelier ne sont pas faites en général d'indulgente discrétion, et Mlle Solvi devait moins que toute autre se trouver ménagée. Elle n'appartenait ni au monde des honnêtes femmes, nia celui des autres;

elle était trop belle et trop riche pour n'avoir pas une quantité d'ennemis, et surfout d'ennemies. De plus, le mystère dont elle avait prétendu entourer son amour semblait un àéii aux mœurs faciles de certains ateliers. Autant une liaison avouée hautement eût pu inspirer de miséricorde, autant la tendresse secrète d'une femme très riche et très indépendante pour un peintre jeune et encore sans fortune, excitait d'outrageants commentaires.

En toute saison, ce tableau, l'un des meilleurs du Salon, eût provoqué d'amères jalousies; venant comme l'aveu, involontaire ou non, d'une situation fausse, ce n'était plus des criliques qu'il provoquait, c'était un déchaînement de basse méchanceté. Les femmes surtout, modèles qui n'avaient pas été appelés à poser, chercheuses de plaisir ou d'argent, dédaignées par André, répandaient un flot de boue venimeuse sur l'ondine et sur son peintre.

Mme Heurtey ne comprenait guère ce langage pittoresque et peu classique, mais elle saisissait l'intonation, le regard, le ricanement, par-ci par-là un mot plus grossier, plus net; le tableau, admiré pour son incontestable valeur artistique par le directeur des beaux-arts, faisait scandale dans les bas-fonds des ateliers. Or, la mère d'André n'entendait rien à l'art, mais elle connaissait les mauvaises paroles...

Pendant ce quart d'heure, elle but assez de honte pour anéantir à ses yeux l'honneur d'une vie tout entière.

— Elle se ruine pour lui, fit une voix aigre de femme. Elle aura voulu économiser les séances de modèle!

— Tais-toi donc! répliqua vivement un homme qui raccompagnait. Vraies ou non, ou ne dit pas ces choses-là!

Mme Heurtey en savait assez. Du même pas lent elle revint vers sa fille.

— Allons-nous-en, dit-elle.

Éliette avait entendu les petits rires, les exclamations de feinte indignation; elle avait vu tout le manège des conversations dénigrantes. Sans que ses oreilles eussent été outragées d'un seul propos, elle savait que son frère venait d'être mortellement atteint dans sa dignité d'homme; elle avait hâte de fuir l'endroit où de pareils crimes pouvaient être commis en plein jour sans qu'aucun pouvoir public vînt s'y opposer; elle suivit sa mère.

Toutes deux muettes, les yeux baissés, elles fendirent le flot des arrivants et descendirent le grand escalier sans savoir comment; au bas, elles rencontrèrent le maître préféré d'André et détournèrent de lui leurs visages empourprés de honte, afin qu'il ne fût point tenté de les saluer.

L'air velouté du dehors, qui sentait les lilas, sembla toucher leur figure d'un gant de défi; une voiture leur offrait son asile, elles y montèrent et rentrèrent au logis sans avoir prononcé une parole.

A peine Mme Heurtey avait-elle refermé la porte de l'appartement, qu'elle fit un brusque mouvement, comme une personne qui vient de trouver une idée.

— Je sors, dit-elle à sa fille.

Avant qu'Éliette eût pu l'interroger, elle était déjà à l'étage inférieur. La pauvre enfant resta penchée

sur la rampe, écoutant les pas décroissants, qui lui semblaient descendre dans Tabîme infini,

Mme Heurtev s'en alla à grands pas du côté du boulevard Maleslierbes.

Elle connaissait la maison où se trouvait l'atelier de son fils; bien des fois, sans que personne en sût rien, elle était allée regarder du dehors la grande baie vitrée; c'est derrière cette frêle et transparente clôture que se passaient les abominations qui mettaient en péril le talent et le bonheur d'André ! Elle attachait alors sur les vitres un regard chargé de haine; mais au plus fort de ses profondes et muettes colères, elle n'avait jamais soupçonné que le péril atteignît aussi Tbonneur. Maintenant, elle voulait savoir la vérité tout entière, et elle la saurait.

Franchissant la porte, elle appela la concierge :

— Ouvrez-moi l'atelier de mon fils, dit-elle d'une voix brève.

La femme, hésitante, la regardait sans dire oui ni non.

— Ouvrez, répéta la mère; je viens chercher les cartes d'entrée au Salon. S'il ne les a pas oubliées ici, c'est qu'il les a perdues.

Elle mentait avec une facilité dont elle était aussi surprise qu'indignée. Devant son regard assuré, la femme prit une clef et passa devant.

Mme Heurtev monta l'escalier, foulant le tapis « véritable Orient » comme si elle avait marché sur le corps de Raffaëlle. La porte du lieu de perdition s ouvrit devant elle, et elle enti a.

Ni les salons de la sous-préfecture, à Cherbourg, ni les modestes demeures de quelques amies pari-

siennes ne lui avaient rien révélé de semblable à ce qu'elle vit alors. Le tapissier avait bien fait les choses : le vélum tendu au-dessus du divan et porté sur des lances était d'une étoffe orientale, chatoyante et soyeuse, et les coussins sentaient le Maroc d'une lieue; mais ce qui frappa surtout la mère d'André, ce furent les bibelots coûteux dont il n'avait su résister au plaisir d'enrichir sa demeure et qu'il avait achetés à crédit chez un marchand bien au fait de la puissance du mot : « Vous me payerez cela quand vous voudrez. »

Une peau d'ours, de grands vases japonais, un cabinet de marqueterie italienne donnaient à l'atelier un aspect de luxe exotique auquel un véritable connaisseur ne se fût pas trompé, mais qui éblouit complètement les yeux de la bourgeoise provinciale.

Sentant la nécessité de cacher son impression à la concierge qui l'examinait curieusement, Mme Heurtey éparpilla quelques papiers, entr'ouvrit et referma le tiroir sans clef de la table où André écrivait ses lettres, feignant de chercher les caries oubliées; puis elle passa dans la chambre à coucher dont la porte restée ouverte était à demi masquée par une verdure flamande fort bien ravagée, de façon à sembler authentique; la concierge encore un peu méfiante la suivit.

Le lit était défait. Les draps d'une toile fine, dont Mme Heurtey n'eût pas osé se faire des chemises, recouvraient à moitié le couvre-pied piqué de soie de Chine, curieusement broché; la toilette de marbre où Raffaëlle avait parfois trempé ses mains dans Teau, étalait une garniture de cristal, avec des flacons montés en argent. La commode, style Louis XV,

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dont les tiroirs n'étaient pas complètement poussés, laissait déborder une chemise de soie, à moitié dépliée, dont les cordelières à houppes traînaient jusqu'à terre. La mère embrassa d'un coup d'œil cet ensemble où la négligence se mariait au confortable; le cristal, les houchons d'argent, la chemise de soie, et surtout les draps, les draps dont on eût fait des nappes d'autel ! acbevèrent d'imprimer dans sa pensée l'idée d'une vie de criminels désordres. Cependant, elle garda son sang- froid.

— Je vois, dit-elle, que mon fils les aura perdues.

— Il y a encore la salle à manger, suggéra la concierge, rassurée en voyant que cette étrange visiteuse ne touchait à rien,

Mme Heurtey, sans mot dire, passa dans la pièce voisine. Sur l'élégante petite étagère, style Henri H, s'étalaient deux ou trois menues pièces dorfevrerie ancienne ou soi-disant telles, un sucrier, une cafetière, une petite théière, quelques tasses de Chine, quelques assiettes de Saxe.

Mme Heurtey leur jeta un regard de mépris écrasant et quitta la pièce,

— Je vous remercie, madame, dit-elle à la concierge. Mon fils se sera trompé.

Elle sortit d'un pas tranquille, d'un air indifférent. Mais elle n'avait pas fait dix pas qu'elle sentit ses jambes se dérober sous elle. Un banc se trouvait là, elle s'assit, assommée sous un coup qu'elle n'avait pu prévoir et qui la laissait sans défense.

Ses yeux se brouillaient, les passants du boulevard lui semblaient des ombres; elle avait l'impression qu'elle n'aurait pa*^ dû être là; qu'ailleurs, là-bas,

bien loin, elle ne savait pas où, elle avait quelque chose d'urgent à faire, elle ne savait pas quoi.

Le cri strident de la corne d'un tramway la fit tressaillir; elle ouvrit les yeux tout grands et se rappela. La scène du Salon lui revint dans son horrible netteté. Les paroles entendues sifflèrent à ses oreilles; elle se mit sur ses pieds, avec un prodigieux effort, comme si son poids fût devenu tout à coup formidable, et, chancelante encore, elle redressa la tête, en disant à demi-voix :

— Mon Dieu! est-il donc possible que ce soit vrai? Un homme qui passait la regarda avec étonnement.

Elle était si pâle et si visiblement éperdue, qu'il eut pitié d'elle. C'était un petit employé, un ouvrier bien mis peut-être; il s'approcha poliment en touchant son chapeau.

— Peut-on vous aider, madame? Voulez-vous que je vous appelle une voiture?

Elle fit un signe de tête d'un air égaré. Il s'éloigna de quelques pas seulement et héla un cocher, qui passait au pas. Avec une politesse un peu embarrassée, il l'aida à monter, et lui demanda son adresse qu'il répéta au cocher.

La voiture s'éloigna, et l'homme, resté au bord du trottoir, se dit à lui-même :

— Paraît qu'elle a reçu un fort coup tout de même, la pauvre dame!

Il fit un geste de compassion vague, et continua son chemin en pensant à ses affaires.

KIUL.

L'air effaré, les yeux inquiets, André descendit en courant, aussi vite que le lui permettait le flot des arrivants, l'escalier du palais des Champs-Elysées. Il faillit tomber sur Mélétis qui montait lentement.

— As-tu vu ma mère? lui demanda-t-il d'une voix altérée. Elle était en haut avec ma sœur, il y a une heure. J'ai été forcé de les quitter, et en revenant, je ne les ai plus retrouvées nulle part.

— Une charmante personne comme ta sœur se retrouve sûrement, commençait Mélétis en souriant : l'aspect insolite de son ami le retint. Qu'est-il arrivé? demanda-t-il plus bas.

André lui saisit le bras et l'emmena dans le passage sombre du rez-de-chaussée qui conduit directement de l'entrée au jardin de la sculpture; il s'arrêta, tournant le dos aux rares allants et venants.

— Il y a que...

Sa voix mourut dans sa gorge; il ne pouvait répéter les paroles saisies au vol, il ne pouvait exprimer les regards aussitôt détournés, ni les sourires sur des visages inconnus, ni la curiosité hostile et malsaine devinée autour de lui. Il prit les mains de Mélétis et les broya dans les siennes, puis les laissa retomber.

— Je suis fou, dit-il avec une sorte de découragement. Je ne sais pas ce qu'il y a; je ne sais pas s'il y a quelque chose, mais...

Niko devint très grave. Le péril suspendu depuis longtemps sur la tête de son ami venait donc de se manifester sous une forme visible? Le gouffre était-il ouvert déjà, ou bien pouvait-on encore en détourner le malbeureux André?

— Pourquoi chercbes-tu ta mère? demanda Mélétis. As-tu une raison particulière?

Le jeune peintre fit un geste d'inexprimable angoisse et de douloureuse impuissance.

— Je ne sais pns, te dis-je, répondit-il. Elles étaient devant mon tableau, je les ai quittées, et quand je suis revenu, elles étaient parties.

— 11 faut retourner là-haut, répliqua Niko avec fermeté; elles ont pu s'écarter, mais une fois ou l'autre tu les retrouveras à la même place. Il est onze heures, on va aller déjeuner, et la foule s'éclaircira. Allons, viens!

André résista au mouvement amical qui l'invitait.

— Non, dit-il à voix basse, je ne peux pas.

— Pourquoi?

André répéta son geste d'angoisse :

— Va, va tout seul, dit-il avec un profond découragement, pareil à de la terreur.

— Ton tableau est donc bien mauvais? suggéra Mélétis, essayant de se raccrocher à une dernière espérance.

— Mon tableau? C'est un chef-d'œuvre ! fit André d'une voix plus forte, en relevant la tête. C'est un chef-d'œuvre! Je le sens, je le sais! 11 n'y a pas quatre toiles dans tout ce grand bazar qui vaillent celle-là.

— Eh bien! alors?

— Et dans toute cette... je ne peux pas trouver le mot... dans toute cette boue qu'on remue, il v a autant de jalousie que d'autre chose, va ! Monte, regarde, écoute... tu penseras ensuite ce que tu voudras, mais mon tableau est une œuvre, l'œuvre d'un homme et non plus d'un enfant. Va le voir. Tu me retrouveras dans le jardin à gauche.

Il s'éloigna; Mélétis, sans le regarder, prit le chemin de l'escalier et, peu d'instants après, se trouva devant VOndine.

Décidément, le tableau faisait scandale. Quelques hommes sérieux, surpris d'entendre des propos si étrangers à l'art devant une œuvre aussi éminemment artistique, haussaient les épaules et s'attachaient à le regarder, pleins de respect pour cette manifestation d'un talent qui touchait au génie. Mais ceux-là ne parlaient pas. En revanche, les femmes de rien, les hommes de peu, toute cette écume qui fait tant de bruit et se donne tant de mouvement à la surface des choses artistiques, ce bas public qui, à de certains moments, prête au vernissage l'aspect d'un lieu où les honnêtes femmes ne devraient pas se laisser voir, — faisaient devant la toile d'André une petite manifestation vertueuse.

Malgré le trouble qui l'envahissait, Mélétis resta saisi d'admiration. Son ami avait eu raison de le dire : peu de toiles valaient celle-là, et ces toiles étaient signées de noms voués à l'immortalité. Toutes les craintes qu'il avait pu concevoir durant une année où André avait semblé ne plus rien produire, s'évanouissaient devant cette affirmation d'un travail aussi consciencieux, aussi désintéressé qu'il en fut

jamais, et il fut fier d'être si sincèrement l'ami de l'artiste.

Mais cette joie fut aussi brève qu'intense : son sens très fin des choses parisiennes lui révéla surle-champ la profondeur du danger. Que les êtres quelconques dont il était environné pussent dire d'André des choses odieuses, peu importait; nulle personnalité glorieuse n'échappe aux injures venues d'en bas. L'essentiel était d'abord d'éviter que ce bruit ne se répercutât dans des sphères plus élevées, et ensuite d'agir de façon à anéantir, s'il se pouvait, tout ce qui pourrait prêter à des suppositions calomnieuses.

Deux ou trois amis, rencontrés là, furent réunis par Mélétis en un petit groupe dont les appréciations élogieuses, proférées à haute voix, réunirent des suffrages parmi les peintres présents; les incontestables qualités de cette maîtresse peinture sautaient aux yeux, quoi que l'on pût penser de celui qui l'avait faite; peu à peu les femmes s'en allèrent, l'heure du déjeuner sonnanf, s'attabler chez Ledoyen ou ailleurs, et les salles presque désertes reprirent un aspect convenable.

Mélétis, resté devant VOndine avec quelques-uns de ses amis qui étaient venus là pour voir et pour juger, les mit en peu de mots vagues au courant de l'aventure. Des envieux, dit-il, voulaient écraser le mérite de Heurtey sous une prétendue histoire scandaleuse; ce serait par trop naïf de faire leur jeu. Non seulement André ne s'était pas enrichi, mais il s'était au contraire ruiné par les efforts qu'il avait faits depuis un an pour arriver à produire une œuvre aussi considérable. Pris par son travail, il n'avait

rien livré aux marchands, et si ce tableau ne se vendait pas très cher, l'artiste serait condamné pendant longtemps à la gène.

Ce mélanine habile de vérité et de silences qui cachaient la vérité, présenté par Mélétis, dont l'honorabilité était depuis longtemps proclamée, fit son effet. Les auditeurs se séparèrent en jurant de défendre André contre ses calomniateurs, et ISiko put enfin chercher à rejoindre son ami.

11 le retrouva, non sans peine, sur un banc écarté, tournant le dos au public, à cette heure clairsemé. André ne semblait pas avoir fait un mouvement depuis qu'il s'était assis là. Les bras croisés, les lèvres comprimées, le regard fixé au mur avec une expression de menace contenue, il paraissait méditf r silencieusement un plan d'implacable revanche.

— Eh bien? dit-il en attachant sur Mélétis un regard clair et dur.

— Viens déjeuner, répondit le jeune homme avec un geste engageant.

André répondit d'un signe de léte négatif rude comme un coup de poing.

— Qu'est-ce qu on dit là-haut? qu'est-ce qu'on fait? On me déchire? fit-il entre ses dents.

Mélétis vit qu'il n'en obtiendrait rien à moins de céder.

— Ont'a déchiré, répliqua-t-il en s'asseyant auprès de lui. Pour l'heure, on t'acclame; c'est toujours comme ça.

— Il y a donc encore des gens qui me croient un honnête homme? demanda André avec une hautaine ironie.

— Ne faisons pas de tragique, pour l'amour de Dieu! répondit Mélétis avec une dignité ferme qui troubla un peu son ami. Pas d'enfantillages, n'est-ce pas? C'est bien convenu. Ceux qui t'insultent n'existent pas ; ce n'est pas eux qui tlempécheront d'avoir ta médaille. Les gens de bien et les vrais artistes admirent ton tableau, je t'en donne ma parole, et si c'était nécessaire, ceux-là te défendraient.

— Et voilà justement ce qui me blesse, ce qui m'insulte, ce qui me tue! s'écria André en se levant. Je ne veux pas qu'on me défende! H n'y a rien à défendre dans ma vie, ni dans ma personne !

Il était superbe dans son indignation. Niko ne put s'empécber d'admirer l'expression de force et de noblesse que sa juste colère donnait à son visage.

— Ne parle pas si baut, fit-il, ramené toujours à sa sagesse de conseiller désabusé, 11 ne suffit pas de n'avoir rien à se reprocher, il (aut encore avoir pour soi les apparence>.

— En quoi ai-je mis contre moi les apparences? fit l'artiste révolté.

— Tu les as mises contre toi tout le temps, répondit tranquillement Mélétis. Tu dépenses beaucoup plus que tes moyens ne le permettent...

— Cela me regarde! riposta André, les bras croisés, les yeux pleins de défi.

— Tu as pris pour maîtresse...

André fit un brusque mouvement pour interrompre, mais son ami n'y prit point garde.

— Une femme très riche, ce qui est une très, très grande faute quand on n'est pas plus riclie qu'elle, et ensuite tu as f.iit un tableau qui est un chef-d'œuvre,

d'après cette femme, que tout Paris connaît, admire et jalouse.

André avait décroisé ses bras; ses yeux toujours chargés de fureur avaient quitté le visage de Mélétis.

— Je ne sais pas, fit-il plus posément que celui-ci ne s'y attendait, pourquoi Ton se permet de supposer que j'ai eu pour modèle...

— Voyons, André, c'est convenu, pas d'enfantillages! fît Niko d'un ton sévère. La maison brûle, n'engage pas avec moi une partie d'écarté, ce serait ridicule! Tu as commis, stratégiquement, une faute énorme, et si je ne craignaisde t'affligertrop, je dirais irréparable. En affichant Raffaëlle...

— Ce n'est pas moi ! fit vivement André. C'est elle qui me l'a proposé...

— Ah! fit lentement Mélétis, c'est elle?... Je n'en suis pas très surpris...

— Pourquoi?

— Je te le dirai plus tard. C'est elle... Alors, je comprends...

— Mais, dis-moi...

— Mon ami, je te dirais les plus grandes vérités du monde, que tu ne me croirais pas en ce moment. D'ailleurs, il n'y a pas à nous inquiéter du passé, c'est au présent qu'il faut songer.

— Oh! fit André, revenant à sa colère, les misérables ! Tantôt j'étais troublé, je cherchais ma mère, j'avais peur qu'elle eût entendu... Mais j'en tuerai un, n'importe lequel, je le tuerai !

Niko jeta un regard autour de lui; malgré la prestesse de leurs ripostes engagées comme deux lames d'épée, ils navaient pas élevé la voix, et personne

ne songeait à eux flans le grand jardin à peine semé par-ci par-là d'amateurs dispersés, leur livret à la main.

— Tu ne tueras rien du tout, dit-il en mettant une main persuasive sur le bras d'André; un duel en ce moment ferait à tes ennemis un plaisir énorme, et même si tu avais la chance de tuer quelqu'un au lieu d'être tué toi-même, ça ne ferait qu'augmenter le tapage. Prenrls gardeque les journaux ne s'en mêlent: ce serait la fin de tout, et tu ne t'en relèverais pas. Vois-tu, André, si grave que soit une affaire, tant que la chronique ne s'en est pas emparée, on peut en sortir sain et sauf; une fois qu'un ami imbécile a mis quelque part une note pour démentir un bruit calomnieux, on est perdu, car, — Basile l'a dit, — il en reste toujours quelque chose.

André baissa la tête. La main virile et pei'suasive qui tenait son bras le subjuguait autant que les sages paroles de son ami.

— Donc, pas de bruit, continua Mélétis. Garde tes colères pour ceux qui les mériteront. Tu en trouveras, sois tranquille! Et voici ce qu'il faut faire : vendre le tableau.

— Pour cela, non ! interrompit André en cherchant à dégager son bras; mais il était solidement tenu et n'osa violenter la main d'un ami faible et malade.

— Tu le vendras : seulement, tu le vendras très cher. En l'état actuel des choses, André, aucune promesse, aucun engagement ne doit prévaloir. Il faut que ce tableau soit vendu. H faudrait qu'il disparût de France, qu'il allât en Amérique; on n'y songerait plus.

— Le vendre! fit douloureusement André. Mais c'est ma vie qui est dedans!

— Tu en feras un autre pareil, et meilleur encore. Je n'ai plus peur pour toi, va ! tu en feras, de la bonne peinture!

Ému, reconnaissant au point de sentir ses yeux s'emplir de larmes, André serra fiévreusement la main de son ami, qui l'entraîna doucement vers la porte.

— Donc, nous disons, vendre le tableau très cher, payer tes dettes avec un peu d'éclat, rentrer dans ton ancien atelier...

Pendantqu'ils discutaient les facilités d'exécutionde ce plan, ils étaient sortis et se trouvaient en plein air. L'odeur des marronniers fleuris flottait avec un peu de poussière sous les quinconces; les jets d'eau retombaient avec un petit bruit de pluie reposant et bucolique; chez Ledoyen, on entendait des rires; le fracas joyeux de l'argenterie et de la vaisselle remuée arrivait par les fenêtres ouvertes des cuisines.

— Allons-nous-en, fit André écœuré. Je m'étais promis une telle joie, un tel triomphe de ce jour, et je sens que je n'y pourrai plus jamais repenser sans que le rouge me monte au visage!

Ils firent quelques pas dans la direction de la place de la Concorde; tout à coup, André s'arrêta :

— Maman! dit-il d'une voix étouffée. Ma pauvre maman! Elle n'est pas dans l'exposition, n'est-ce pas?

— Non... fit Mélétis, confondu de n'y avoir plus songé.

— Elle aura entendu, bien sûr! Et elle se sera sauvée! Oh! ma pauvre maman!

André cacha dans ses deux mains ses yeux éperdus. Les voitures roulaient en tous sens devant et derrière eux, avec l'intensité de mouvement des g^randes journées parisiennes; des groupes s'avançaient par escouades vers le palais, causant à voix haute, riant, gesticulant; la vie hrillante montait vers eux comme une marée prête à les saisir, à les rouler, à les broyer peut-être. Mélétis eut le cœur serré,

— Viens chez ta mère, dit-il à son ami. Viens tout de suite. Si elle a entendu, elle doit souffrir une agonie... Allons.

— Je n'ose pas! répondit André en le regardant avec des yeux hagards.

— J'irai avec toi. Dépéchons-nous.

Il faisait signe au cocher d'une voiture découverte.

— Non, murmura André, une voiture fermée... J'ai peur de rencontrer du monde...

Mélétis obéit.

Mme Heurtey n'avait pas dit un mot à sa fille, mais, en rentrant, elle l'avait serrée dans ses bras d'une étreinte si forte qu'Eliette en était demeurée pale de frayeur.

Sans se parler, elles restaient assises, dans la salle à manger, devant leur déjeuner à peine touché, feignant l'une et l'autre de mordiller un morceau de

pain pour se tromper réciproquement, lorsque la sonnette retentit.

Éliette courut ouvrir si promptement, que sa mère n'eut le temps de lui rien dire; sans qu'une parole eût été prononcée, les deux jeunes (jens entrèrent dans la salle à manger; elle les suivit et referma la porte.

— Maman, dit André...

Mme Heurtey le regarda, et il comprit qu'elle l'avait irrémissiblement condamné. Involontairement, il recula. 11 la savait sévère, mais pourquoi n'avaitelle pas de pitié?

— Nous voici, chère madame, dit Mélétis de sa voix mélodieuse. Nous vous avons cherchée au Salon, et ne vous trouvant plus...

— Excusez-moi, monsieur, dit la mère avec un geste qui l'arrêta, j'ui à parler à mon fds.

Elle ouvrit le salon, Ht passer André devant elle, puis entra après lui et referma la porte.

Éliette attacha sur Niko son regard plein de terreur.

— Courage! dit-il à voix basse. Asseyez-vous.

Il lui offrit une chaise, elle s'assit, il resta debout, et tous deux, dans l'angoisse, jetèrent leurs yeux sur la porte. La voix de Mme Heurtey leur arrivait comme un murmure sourd et régulier; ils ne pouvaient distinguer ses paroles.

— Mon fds, dit-elle.

André leva sur elle un regard triste, mais assuré. Elle se raidit dans son indignation maternelle contre ce regard qu'elle considérait comme une impudente manifestation d'audace. 11 resta debout devant elle, dans une attitude respectueuse, mais sans humilité.

— Mou fils, reprit la mère, je t'ai donné, ou plutôt je t'ai laissé donner une belle éducation : j'ai eu tort. Ton père était un ouvrier, — un contremaître n'est qu'un ouvrier plus habile, — mais c'était un honnête homme. J'aurais dû faire de toi un ouvrier comme lui, et, toi aussi, tu aurais été un honnête homme.

— Ma mère! fit André avec un frémissement de dignité blessée.

— Mieux aurait valu pour toi vivre pauvre et inconnu que de porter si haut le nom de ton père pour le faire ensuite tomber dans la boue...

— Ma mère! répéta André d'un ton qui eût dû l'avertir. Mais elle était devenue, dans l'excès de sa douleur, aveugle et sourde à tout, hormis son mal.

— Ce n'était pas pour cela que j'ai tant travaillé, que j'ai quitté mon pays, que j'ai eu tant de peines et de chagrins... Ce n'était pas pour que mon fils fût publiquement déshonoré!

— Maman! cria André, ne dis pas cela! Tu ne sais pas ce que tu dis!

A ce cri, qui avait franchi la porte, Eliette se leva brusquement, tremblant de tout son corps. Mélétis lui saisit fortement la main, et ils restèrent immobiles, l'oreille tendue, les mains serrées à se faire mal, sans y penser, sans même s'en apercevoir, mais sentant confusément, elle, qu'elle avait confiance en lui; lui, qu'il la protégeait.

— Déshonoré! répéta impitoyablement iMme Heurtey. Elle aussi avait élevé la voix, et les jeunes gens distinguaient toutes ses paroles. Déshonoré! amant payé d'une femme!

— C est faux ! cria André. Sa voix s'éteignait dans

sa gor{}e, dans l'excès de sa rage impuissante. Qui l'a dit? Ht-il en un râle.

— Tout le monde !

— C'est faux! c'est faux! Et tu las cru, toi, ma mère !

— Je l'ai vu ! dit la mère implacable. Il recula, ne comprenant plus.

— J'ai été chez toi! Oui, moi! J'ai menti à ta concierge; je me suis fait ouvrir la porte, et j'ai vu tout! Ton atelier, ton luxe insensé, tes peaux d'ours, ta vaisselle d'argent, les draps de ton lit, tout! Je ne pouvais pas croire que tu t'enrichissais du vice, et je l'ai vu...

— M'enrichir ! cria André en éclatant d un rire sinistre. M'enrichir! Ah! c'est bien drôle! M'enrichir! Mélétis!

Avant qu'il eût achevé de le nommer, Mélétis était entré, laissant Éliette derrière lui.

— Dis donc à ma mère comment je me suis enrichi depuis un an! Et moi qui avais la bêtise de m'en cacher, de peur de lui faire de la peine !

— Madame, fitNiko avec son exquise politesse que ne pouvaient troublerni le regard sévère de Mme Heurtey ni la bizarrerie de la situation, on ne saurait, je vous l'afhrme, accuser sans injustice André de s'être enrichi d'une manière répréhensible...

— J'ai vu, monsieur! répondit-elle d'un ton bref.

— Vous avez vu, assurément, madame ; mais ce que vous n'avez pas vu, c'est le papier timbré que représentent les objets qui ont causé votre méprise... André a des dettes, chère madame, énormément de dettes !

Niko parlait (le sa voix douce, lentement, avec une visible satisfaction, qui eût été comique en d'autres circonstances; le mot « dettes» répété par lui avec tant de complaisance frappait l'oreille de Mme Heurley sans {)énétrer jusqu'à son entendement.

— Il a acheté des bibelots, chère madame, et les a payés, ce qui est excusable ; il en a acheté d'autres et ne les a pas pavés, il les doit! Il doit à son tailleur, à son encadreur, à son chemisier, à son tapissier, à son propriétaire; il doit à des filous' qui lui ont prêté de l'argent... 11 est perdu de dettes, André, chère madame!

— Je ne comprends pas ! fit Mme Heurtey.

Les jambes lui manquaient, elle s'assit. André, debout, la main appuyée sur le dos d'une chaise, écoutait Mélétis.

— C'est pourtant bien simple! Il avait besoin d'argent pour des choses que je n'ai pas besoin de détailler.

— Dites-les, monsieur, fit Mme Heurtey.

Avec un regard du côté de la salle à manger, où Éliette était restée, Niko répondit :

— Plus tard, si vous voulez bien le permettre. Un exemple suffira : les notes du fleuriste se montent, au total, à la bagatelle de trois mille quatre cents francs, chiffre rond... C'est cher, les orchidées...

— Niko! fit André d'un ton suppliant.

— Mon fils doit donc beaucoup d'argent? demanda la mère, passant insensiblement d'une colère à une autre.

— Énormément.

- — Comiuen?

— Je n'ose pas vous le dire.

Mme Heurley fit un geste de brusque impatience; les deux jeunes gens e'changérent un regard.

— Vous saurez la vérité, reprit ISiko. Toutes factures réglées, tous usuriers mis à la raison, le compte net s'élève à Irenle et un mille francs.

Mme Heurtey resta pétrifiée d'horreur, promenant ses regards de l'un à l'autre.

— J'ai fini par obtenir une réduction de cinq cents louis, dit modestement Mélétis, sous condition que ce serait promptement payé. Plus on tardera, plus ce sera cher, naturellement.

— C'est vrai? demanda la vieille femme à son fils.

— Oui, répon(]it-il d'un ton ferme. De plus, Mélétis n'a pas parlé de cinq mille francs que je lui dois.

Niko fit un geste qui écartait la question.

— C'est vrai, monsieur"? demanda Mme Heurtey. Il s'inclina en silence. Elle réfléchit un moment,

les yeux baissés.

— Alors, reprit-elle, cette femme n'a rien payé dans l'atelier?

— Rien, dit fièrement André.

Elle médita encore un instant, puis leva les yeux sur son fils.

— Je me suis trompée, dit-elle. Je t'ai accusé injustement; je le regrette.

Il s'élançait vers elle, avec un grand mouvement d'amour et de respect, mais elle l'arrêta en étendant la main.

— Je me suis trompée, dit-elle d'une voix profonde, parce que les choses que j'ai vues étaient d'accord avec celles que j'ai entendues. D'autres s'y sont

trompés aussi, ceux qui ont mal parlé; ta faute est moins {grande que je ne pensais, mon fils, mais elle est grande... « Malheur à celui qui cause le scandale... »

— Je suis puni! dit André gravement.

— Moi aussi! répliqua-t-elle avec beaucoup de noblesse.

Il baissa la tète, ému.

— Ces dettes, il faut les payer...

— Je les payerai, dit André, avant deux ans.

— Avec quoi?

— Avec mon travail! Je gagnerai beaucoup d'argent, à j)résent. J'ai conquis une place parmi les premiers.

— Toi? avec ce qu'on dit de toi à présent? Eh! qui voudrait te connaître?

— Chère madame, fitMélétis, l'incident regrettable qui v<ius a alarmée ne peut entraver en rien la carrière d'André; son tableau lui a fait une réputation de grand artiste, et il le vendra très cher.

Mme Heurtey se détourna avec dégoût.

— Ce n'est pas l'arjjent de cette... chose qui payera les dettes de mon fils. Ce sera moi.

— Maman! s'écria André, en tombant à genoux (levant elle pour l'enserrer de ses bras, je ne veux pas, je ne veux pas! C'est impossible.

— Cela sera pourtant. Il faut que tu sois puni. Éliette... où est ma fille?

Éliette apparut sur la porte, le visage inondé de larmes, ses mains suppliantes jointes vers sa mère.

— Éliette, continua Mme Heurtey, sans se défendre des caresses de son fils, sans même paraître s'en

apercevoir, Andië a fait des dettes, il faut les payer sur-le-champ. Nous allons vendre des valeurs pour trente et un mille francs. Cela va nous appauvrir beaucoup.

— Oh! maman, cela ne fait rien du tout! dit la pauvre enfant avec une sincérité qui amena un brouillard dans les yeux de Niko.

— Et vous direz, monsieur, reprit la vieille femme, vous direz à tout le monde que c'est sa mère qui a payé ses dettes. Nous irons à Cherbourjj, nous recommencerons à travailler, pour refaire une petite dot à ma fille... il faut qu'on le sache, monsieur, que c'est sa mère et sa sœur qui souffrent de ses folies. Ille faut, vous m'entendez bien? Une vieille mère, une sœur, ruinées par un jeune homme, pour une femme, c'est affreux, mais ce n'est pas déshonorant! Comme cela, on ne pourra pas dire que c'est la femme qui s'est ruinée pour lui!

Accroupi sur le parquet, André pleurait, la tète sur les genoux de sa mère.

— A ma mort, reprit-elle, cet arguent sera pris sur sa part. Il n'est p;!S juste, Eliette, que tu aies à en souffrir plus tard.

— Je l'aurai rendu avant deux ans, avant dix-huit mois, peut-éfre! dit André en sanglotant.

Sa mère n'y croyait pas. Elle fit un geste qui exprimait son incrédulité.

— Maman, dit Éliette, pardonne à André, embra>se André... il est si malheureux!

Mme Heurtey regarda son fils affaissé sur ses genoux et se pencha à demi vers lui. Tout à coup l'image odieuse de Raffaël le s'interposa entre elle et le pardon.

— Je Tembrasserai, répondit-elle, et je lui pardonnerai, mais à une condition...

André, qui déjà tendait son visage vers les lèvres maternelles, s'arrêta en route.

— C'est qu'il rompra immédiatement avec celle qui a causé tout le mal.

André se trouva debout, glacé, hostile.

— Ah! madame Heurtey, fit Mélétis, voilà une bien dangereuse parole !

— Pourquoi donc, monsieur? Au moment où je sauve son honneur, n'ai-je pas le droit d'exiger en échange...

— Je payerai mes dettes, ma mère, dit André avec une froideur apparente, mais les yeux étincelants; il ne faut plus en parler.

— Tu refuses ce que je te demande? fit Mme Heur-

tey.

— Pardonne-moi, ma mère, je ne puis.

Elle se leva à son tour.

— Monsieur Mélétis, dit-elle, vous aurez l'obligeancede m'apporter tous les papiers nécessaires pour le règlement de la somme en question. Aujourd'hui même, je vais écrire à mon notaire; prévenez les créanciers qu'ils seront payés ici, chez moi, avant dix jours.

— Je refuse, dit brièvement André.

Elle se tourna vers lui, droite et raide, dans sa dignité maternelle.

— Et moi, je l'exige! dit-elle. Tu peux refuser de donner une satisfaction à ta mère, mais tu ne peux pas l'empêcher de sauver ton honneur, qui est le sien et celui de sa fille. Vous ferez comme j'ai dit, monsieur Mélétis.

Niko répondit par un geste de respectueux acquiescement. André restait muet.

— Viens, dit-il en lui touchant légèrement le bras.

— Adieu, mon fds, dit Mme Heurtey.

— Adieu, ma mère, répondit-il.

Tout à coup il s'élança, la prit dans ses bras et la couvrit de baisers passionnés.

— Maman, maman, ma pauvre chère maman ! Je te prends ton argent, et je ne te donne rien en échange. Oh! maman, sois raisonnable! si tu savais...

Elle baisa le front de son fils avec une sorte de pitié amére.

— Un jour, dit-elle, tu comprendras... En ce moment, lu Ci fou... Tu auras regrer, André! Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard et que je vive encore !

Elle le serra sur son cœur avec une tristesse insondable et l'embrassa une dernière fois.

— Va, mon pauvre enfant, puisque tu le veux, dit-elle en ouvrant les bras.

11 baisa le front d'Éliette et sortit chancelant, soutenu par Mélétis.

— Pourquoi maman a-t-elle dit cela? fit-il d'une voix brisée, quand ils se trouvèrent dans la rue. Si elle avait voulu, tout aurait si bien été !

Mélétis ne répondit rien.

André ne se sentait pas en état de retourner au palais des Champs-Elysées ce jour-là; pour la première fois, l'idée de voir Raffaëlle lui inspirait, au lieu d'attente fiévreuse, une insurmontable crainte. Il ne savait que lui dire et redoutait ses questions. Son fidèle ami l'emmena hors de Paris, où ils dînèrent de bonne heure dans une complète solitude. A dix heures, Mélétis le quitta à la porte de l'atelier en lui donnant rendez-vous pour le lendemain.

Le public de ce jour d'ouverture fit un si bel accueil à la toile de Heurtey, que le jeune homme en fut tout ébloui. Tant de compliments, une si sincère admiration lui rendirent le courage et la confiance. Raffaëlle, qu'il rencontra accompagnée de Wueler, lui jeta d'un air gracieux une invitation à passer la soirée chez elle avec une douzaine d'amis. Il était devenu brusquement un des héros du jour, et s'il n'eût porté au fond de lui-même, comme une blessure, le souvenir des scènes de la veille, il se fût senti glorieux comme un jeune triomphateur.

Personne ne semblait avoir la moindre idée des bruits qui avaient couru; Mlle Solvi allait et venait tranquillement dans les galeries, escortée par un groupe d'amis, ainsi qu'il arrive aux femmes très belles ou très connues; elle arriva devant le tableau d'André, l'examina longuement, critiqua la longueur

d'une jambe, déclara qu'en somme c'était très beau et qu'André était plein de talent, — puis passa outre.

Ceux qui l'accompa^jnaient savaient tous à quoi s'en tenir, les uns parce qu'ils étaient capables de jujjer, les autres parce qu'on le leur avait dit; personne ne trahit son impression, et la jeune femme continua sa revue au milieu de l'admiration des badauds.

André vint le soir, et Niko, et Wueler, et une quantité d'autres; on causa d'une façon brillante, comme à l'ordinaire, plus qu'à l'ordinaire. Raffaëlle, très en beauté, témoigna au peintre des attentions plus marquées : n'était-ce pas tout à fait naturel, puisqu'il était présentement à la mode?

On se sépara sur le tard ; Niko voulut reconduire à pied jusque chez lui Wueler, qu'il n'aimait point, et requit André pour l'accompagner.

Le gros homme se montra ravi de l'aubaine, et pendant le court trajet ne cessa de louer le talent du peintre.

— Vous pouvez aspirer à tout, monsieur, lui dit-il; bientôt je ne serai plus assez riche pour vous acheter de la peinture.

André protestait, le millionnaire insista.

— D'ailleurs, dit-il, je vais vendre ma galerie; j'ai beaucoup aimé les tableaux, c'était un goût d'homme sédentaire. J'ai eu le malheur de perdre ma femme il y a peu de mois; quelques semaines auparavant, ma fille s'était mariée ; je n'ai plus de raisons pour habiter uniquement Paris; j'irai un peu partout... je serai un Parisien intermittent.

Il était devant sa porte; il serra la main aux jeunes gens et rentra chez lui.

Quand ils eurent marché quelques instants, André fit le mouvement d'un homme qui se réveille Ijrusquement.

— Tu ne crains donc plus l'air du soir? dit-il à Niko.

— Presque plus. Je vais beaucoup mieux, tu le vois. Nous causerons de cela un de ces jours. Écoute, André, j'ai quelque chose à te dire. Il faut quitter Paris pendant un peu de temps.

— Pourquoi?

— Tu le sais bien... On m'a demandé ce matin si tu consentirais à faire le portrait de deux jeunes garçons, deux jumeaux de quatorze ans, les plus beaux enfants qui se puissent voir. J'ai dit oui.

André allait le remercier; il continua sans vouloir l'entendre.

— C'est en province; il faut y aller tout de suite; c'est une surprise qu'on veut faire pour une date fixée d'avance. Tu partiras après-demain, et tu resteras là-bas trois, quatre semaines... enfin le temps nécessaire. Les deux enfants sur la même toile, grandeur demi-nature. Tu as compris?

— Oui. Où cela?

— En Vendée. Impossible de revenir à Paris avant que ce soit fini.

— Je refuse, dit André.

Mélétis ne sourcilla pas.

— Tu iras, répliqua-t-il tranquillement. Trois ou quatre semaines ne sont rien, et pendant ce temps-là, bien des choses s'arrangeront. Et puis, tu reviendras les mains pleines d'argent. Ce sera très bien payé.

— Combien?

— Six mille francs.

André se tut. Au bout d'un instant :

— Je ne peux pas partir si Raffaëlle me dit de rester. Ma présence peut être nécessaire ici.

— Pourquoi faire?

— Pour la défendre.

Niko secoua gravement la tête.

— Tu n'as pas à la défendre; ce serait l'accuser et t'accuser. Laisse-la s'arranger toute seule, elle est fine et forte... plus fine et plus forte que toi... et que moi...

— Parbleu, tu ne l'aimes pas! fit André avec éclat.

— Je l'avoue, je ne l'aime pas. Mais qu'est-ce que ça fait? Parlons d'autre chose : combien veux-tu vendre ton tableau?

— Je ne sais pas...

— Mettons douze mille francs... Il vaut plus que cela, mais il est grand, et pas facile à caser. Tu iras demain l'inscrire au secrétariat. N'oublie pas. Nous irons ensemble, si tu veux.

André s'emporta.

— Je ne suis pas un enfant.

— Tu es bien pis que cela. Tu es un homme en puissance de femme. Il faut sauver l'honneur, André !

L'artiste ne dit plus rien, ils regagnèrent l'atelier en marchant plus vite.

— Si Raffaëlle me demande de rester, fit Heurley en s'arrétant, je resterai.

— Oui! Eh bien... soit. Si elle te dit de rester, tu resteras, répliqua Niko. A demain.

Sur cette réponse énigmatique, il s'éloigna.

pi: H IL. 239

Le lendemain, André se pre'senta chez Mlle Solvi un peu après déjeuner et demanda à être reçu. Mademoiselle était dans le fumoir. Sur l'air étonné du visiteur, le domestique lui fît traverser le vestibule, ouvrit une porte et le laissa sur le seuil d'une vaste pièce où les murs neufs, encore revêtus de plâtre, encadraient une large baie vitrée, ouverte au nord.

— Ah! c'est vous? fît Raffaëlle en venant à lui avec un empressement un peu artificiel. Vous me prenez en flagrant délit de construction.

— Vous faites bâtir? dit André surpris.

— Oui. Il n'y avait pas de fumoir ici, et c'était incommode. J'ai pris ceci sur le jardin, où personne ne va jamais. Quand ce sera arrangé, ce sera très gentil... Au besoin, cela ferait un atelier. Le jour est excellent.

André ne dit rien; l'invite était par trop évidente, et il se sentit gêné.

— Eh bien, messieurs, c'est convenu, fit la jeune femme en s'adressant à deux hommes restés en conciliabule auprès de la grande cheminée Henri II qui faisait le fond du soi-disant fumoir. Vous avez vos indications.

Elle passa devant et rentra dans le salon, suivie d'André. La porte se ferma sur eux, contrairement aux anciennes habitudes; elle indiqua une chaise à André et s'assit sur un grand pouf, en face de lui; légèrement penchée en avant, elle l'étudiait, pendant que son visage à elle était à contre-jour.

— Eh bien, fit-elle, vous êtes content?

A cette question, André perdit tout le calme factice dont il s'était armé.

240 PÉIÎIL.

— Raffaëlle, dit-il, on vous a reconnue!

Avec un petit mouvement d'orgueil plein d'irritante saveur :

— Je suis donc bien belle? fît la jeune femme.

— Plus que vous ne le croyez, car je n'ai pu vous rendre telle que vous êtes; mais on vous a reconnue... C'est un danger.

— S'il me plaît de le braver? dit-elle en relevant fièrement la tête.

Il fut blessé qu'elle n'eût pas songé à lui.

— Le danger n'est pas pour vous seule, et vous semblez d'ailleurs ne pas y attacher d'importance, répondit-il. Il est surtout pour moi.

Elle leva les sourcils d'un air si candidement étonné, qu'il se crut obligé de lui expliquer la situation. Pendant qu'il parlait, le sang lui montait au visage, empourprant ses joues et son front.

— Pauvre André! fit-elle quand il s'arrêta. Et vous faites attention à ces choses-là?

— J'en conviens! répliqua durement André. C'est la première fois, je n'y suis pas habitué!

Elle sut s'empêcher de tressaillir; lentement elle releva la tête et le regarda. Il boudait et n'avait évidemment mis aucune intention dans sa réponse.

— Ah! dit-elle, si vous saviez comme il faut mépriser les propos! Mais je vous aime, André, précisément parce que vous avez une âme trop droite pour tolérer l'ombre du doute. Et que comptez-vous faire?

Il lui raconta les projets de Mélétis; contrairement à ce qu'il attendait, elle ne fit aucune objection; elle écoutait avec une attention profonde, cherchant

à pénétrer des dessous de pensée qu'elle soupçonnait et qui n'existaient pas.

— Cela vous est égal que je m'en aille? dit André au bout d'un instant en se levant.

— Ejjal? Non, certes! Mais je crois qu'il a raison. Une absence en ce moment serait peut-être très utile.

— Ce n'est pas tout, fit-il, a(]acé, vexé de ne pas se voir retenir; il faut bien que je quitte mon atelier pour retourner à l'ancien.

— Oh! fit-elle d'un ton apitoyé. Et pourquoi?

— Parce qu'il faut que je sois pauvre, répliqua André avec une sorte de rage intérieure; il faut que tout le monde sache que vous ne m'avez pas donné d'argent...

— Oh! répéta Raffaëlle avec une tendre indignation.

— Et aussi parce que je suis pauvre, en réalité. J'ai voulu avoir l'air riche ou tout au moins à l'aise... je me suis endetté... Ma mère paye mes dettes... elle les paye hautement, ouvertement... Comprenezvous?

Elle s'était levée d'un air ngité. S'approchant d'André, elle le piit par le bras et posa d'une façon câline sa tête sur la poitrine du jeune homme.

— André, dit-elle tout bas, ces dettes, c'est à cause de moi que vous les avez faites, c'était à moi...

Il se dégagea avec tant de violence, qu'elle faillit tomber. Il la retint, mais la laissa aller aussitôt.

— Vous n'y songez pas! fit-il avec un accent de colère qui fit peur à Raffaëlle.

— Pardonnez-moi, dit-elle en joignant les mains,

pendant que de vraies larmes, larmes sincères de frayeur et de chagrin, coulaient lentement sur ses joues. Je vous aime tant que j'ai parle sans penser... Vous avez raison... on n'accepte que de sa mère... ou de sa femme...

Ils restèrent muets tous deux et tète basse, lui, honteux de l'avoir brusquée; elle, vaincue et humiliée. Ce fut lui qui parla le premier.

— Je t'adore! dit-il en la prenant dans ses bras; ne dis plus jamais rien de semblable, n'est-ce pas? Si tu savais ce que j'ai souffert hier!... Je voulais tuer quelqu'un, n'importe qui... Tu ne m'en parleras plus?

— Plus jamais, dit-elle. Mais si tu savais, toi, combien c'est cruel de ne pouvoir rien faire pour l'être qu'on aime le plus au monde!

11 l'embrassa follement, puis s'écarta, les yeux pleins d'eau, la gorge pleine d'amertume.

— Mélétis a raison, fit-elle humblement. Il faut que tu t'en ailles, pour quelque temps au moins... Et que tu reviennes avec l'argent gagné, tout le monde saura où. Donne-moi des détails?

Ils reprirent leurs sièges et causèrent amicalement de l'avenir. André reviendrait aux approches du Grand Prix, ou mieux, un peu après, au moment de la clôture du Salon ; tout serait oublié, ils pourraient s'en aller ensemble n'importe où...

— Alors, dit André, nous nous reverrons encore avant mon départ... cette nuit... ou demain...

Raffaëlle prit un air désolé,

— Ce soir... demain... Impossible! toutes mes heures sont prises...

— Pas la nuit! fit brutalement André.

— J'ai du monde à dîner, puis-je savoir quand ils s'en iront? Demain... peut-être. Attends-moi demain soir vers neuf heures, chez toi... Je ne promets rien... mais je tâcherai... et maintenant va-t'en!

Le lendemain soir, à neuf heures et demie, au moment où André, furieux, désespérait de la voir, lîaffaëlle entra emmitouflée dans une dentelle noire, souriante, belle, désirable, irritante...

Et André partit le jour suivant, plus ensorcelé que jamais.

Gomme elle l'avait dit, Mme Heurtey fut prête à payer les créanciers d'André au bout d'une dizaine de jours; cette cérémonie s'accomplit sous la présidence de Mélétis, qui tremblait par instants en voyant les lèvres de la vieille femme se comprimer avec un mépris par trop évident.

La note du fleuriste lui causa une des plus violentes émotions de sa vie, ainsi qu'il l'avoua plus tard; Mme Heurtey semblait rendre responsable des fautes d'André, ou tout au moins complice de Raffaëlle, celui qui vendait aux jeunes gens des fleurs si horriblement chères, pour les offrir à des femmes aussi peu respectables.

Cette liquidation spéciale se termina pourtant sans paroles, comme les autres, et Niko recouvra son

calme. Pour se donner un repos bien mérité, quand tout fut fini, il s'allongea à demi sur le canapé du salon, en poussant un soupir de satisfaction.

Élielte le regardait avec une tendre compassion; que de peines n'avait-il pas prises pour André, ce pauvre Niko, si faible, si las... moins faible et moins las qu'autrefois, pourtant...

Depuis qu'il était revenu, elle se prenait à espérer. La science fait des miracles, dit-on; est-ce qu'elle en aurait fait un pour elle, cette fois? Elle brûlait d'interroger le cher malade; mais comment poser des questions à un jeune homme sur l'état de sa santé? A cette seule idée, Éliette rougissait de toute sa' peau fine et délicate, en détournant la tète quoiqu'elle fût seule, comme si elle voulait se dérober à elle-même le spectacle de sa propre confusion.

Pendant qu'il feigfnait de fermer les yeux, Mélétis, sous ses longs cils, la regardait tendrement. Sous l'apparente immobilité de ses traits, un observateur plus fin qu'Éliette eût vu courir de tem|is en temps les frémissements d'un sourire contenu ; il buvait avec délices cette sollicitude craintive, cette compassion virginale qui ne pouvait s'exprimer que par le regard, — et encore lorsqu'elle se croyait sûre qu'il ne la voyait pas.

Le cœur de Mélétis lui chantait ainsi une chanson délicieuse pendant que Mme Heurtey vérifiait, lentement et à plusieurs reprises, les factures acquittées qui représentaient à peu prés le tiers de son avoir. Enfin, elle les réunit dans une enveloppe et les posa sur la table, puis leva les yeux sur l'ami de son fils.

— Vous êtes fati{}ué, monsieur, lui dit-elle ; je vous ai donné beaucoup de mal...

— Mais non, chère madame ! dit-il en ouvrant tout à fait les yeux. Je suis fatigué, j'en conviens, — c'est par habitude, je crois... J'aime beaucoup ce genre de travail.

Mme Heurtey le regarda avec un tel étonnement, qu'il se remit sur son séant.

— Je veux dire, chère madame, reprit-il, que j'aime infiniment à débrouiller les affaires de mes amis...

— Et à leur rendre service, ajouta doucement Eliette, qui ne le regardait plus.

— Quand je peux! Et, dites-moi, chère madame, avez-vous pris quelque décision en ce qui vous concerne?

— Nous partons pour Cherbourg dans une quinzaine, dit lentement Mme Heurtey. Cet appartement est loué pour juillet; j'ai pu me débarrasser de mon bail...

— Et moi de l'atelier d'André, interrompit Mélétis; j'avais oublié de vous le dire. J'ai trouvé un Américain qui le lui prend tout meublé et qui paye comptant. Il va rentrer là dans une somme ronde... J'espère bien qu'elle vous sera versée sur-le-champ.

— Il en sera ce que mon fils voudra, dit Mme Heurtey sans témoigner d'émotion. Mon sacrifice est fait, mes décisions sont arrêtées... Nous quittons Paris dans quinze jours...

— Pour revenir? fit Mélétis avec un mouvement brusque qui fit tressaillir Éliette.

— Je ne sais pas. Je ne forme point de projets pour

l'avenir. Mes meubles seront dans l'ancien atelier d'André, qui ne sert à rien, et, pour l'été, nous irons à Gruchy.

— Gruchy? Où ça? demanda Niko en ouvrant tout à fait les yeux.

— Prés de Cherbourg, un peu plus loin que Landemer.

— Landemer! s'écria lejeune homme en se mettant sur ses pieds. Vous n'allez pas emmener cette enfantlà — pardon — Mlle Eliette à Landemer? C'est plein de peintres et de littérateurs! Voilà un endroit tranquille pour vivre inconnu !

— Ce n'est pas à Landemer. C'est plus loin, et je vous réponds que là on ne trouvera personne. Auguste Millet, qui tient auberge à Landemer, m'a loué la maison où son frère Jean-François est né... Ce n'est pas riche... mais c'est assez bon pour nous, en attendant.

Les lèvres de Mme Heurtey se refermèrent sur ces paroles, avec la contraction douloureuse qui leur était familière.

Mélétis était si agité qu'il fit deux fois le tour du petit salon, non sans s'accrocher un peu çà et là.

— Chère madame, dit-il en s'arrétant net, permettez à un ami véritable, qui vous a donné des preuves de son attachement, de vous parler avec une entière confiance. Vous voulez quitter Paris?

Mme Heurtey hocha affirmativement la tète, en le regardant fixement de ses grands yeux sévères brûlés par les larmes.

— Eh bien, vous avez tort. Il ne faut pas vous en aller; il ne faut pas quitter André, il ne faut pas

renoncer à la lutte. André est en péril, vous le savez, plus qu'en péril de mort, car il y a des morts glorieuses. Vous ne devez pas abandonner le drapeau.

Mme Heurtey marcha à lui et posa sa main maigre sur son bras.

— Monsieur, dit-elle, je ne puis pas. Chacun connaît sa douleur et mesure ses forces, n'est-ce pas? Je ne puis plus. Quand je vais dans la rue et qu'on me regarde, il me semble que tout le monde connaît l'histoire; quand j'entends les crieurs de journaux, le soir, je crois entendre le nom d'André Heurtey. Le scandale du jour... il me paraît que c'est celui-là. Je suis de province, moi, monsieur, je n'ai pas l'habitude de ces choses-là. Il faut que je m'en aille d'ici, j'y mourrais de honte.

— Voyons, madame Heurtey, fit Mélétis très affecté, en lui prenant les deux mains; vous êtes une femme de cœur et de courage, et de bon sens! Vous n'allez pas vous monter la tête comme cela! Je vous assure bien qu'à Iheure présente, personne ne se souvient plus du petit incident qui nous a tous émus. Si vous saviez comme dans cette bonne ville de Paris tout s'évente promptenient!

Elle i-esta incrédule.

— Ceux qui savent la chose ne l'oublient pas, monsieur. Et puis, tout le monde eùt-il perdu la mémoire, je me souviens, moi ! Je n'ose plus lever les yeux, je n'ose plus donner mon nom dans un magasin, de peur qu'on me regarde d'une certaine façon... Tenez, dans la maison, je n'ai rien dit à personne; eh bien! tout le monde sait que j'ai payé les dettes de mon fils. Ce matin, sur le pas de ma porte.

la concieqje parlait de lui avec une femme qui demeure à côté ; en me voyant, elles ont cessé de causer..., et moi, j'aurais voulu être à cent pieds sous terre. Elle se tut, accablée. Mélélis avait pitié d'elle, en même temps qu'une sorte d'irritation l'envahissait.

— Dans nos provinces, monsieur, reprit-elle, on attache de l'importance à ces choses-là : vous me dites qu'ici il n'en est pas de même. Je n'en sais rien, mais je vous crois, car vous êtes un honnête homme. Mais je me demande quels sont ceux qui ont raison. Peut-être bien, quand on se préoccupe beaucoup des apparences, est-on plus prudent aussi, afin de ne pas se donner de torts réels... Enfin, monsieur, je suis une vieille femme et je ne puis plus me chanfjer.

— De sorte, fit Mélélis impatienté, que vous reculez devant l'opinion de votre concierge?

— De ma concierg^e? eh bien, oui, monsieur! Je n'avais jimais rougi depuis ma jeunesse; jusqu'ici, je n'avais pleuré que de chagrin... je suis trop vieille pour faire l'apprentissage de la honte. Je ne peux pas! Non ! je ne peux pas !

— Je vous demande pardon, madame Heuitey, dit Mélétis touché.

— Et cette enfant-là, monsieur, voudriez-vous qu'elle se fît un front d'airain, à son âge? Cela ne se peut pas, vous le comprenez bien.

— Je le comprends, madame Heurtey. Mais, sans aller si loin, il suffirait de déménager. A Paris, on change de quartier, et c'est comme si on allait dans une autre ville !

Mme Heurtey secoua lentement sa tête grise, coiffée de dentelles noires.

— Non, monsieur; mon parti est bien pris, dit-elle, vous n'y ferez rien.

— C'est malheureux, chère madame, voilà tout ce que je puis vous dire.

Elle resta silencieuse un moment.

— Et puis, reprit-elle en baissant la voix, si mon fils m'avait aidée, s'il avait fait ce que je lui demandais, c'eût été bien différent : j'aurais eu plus de courante.

11 ne répondit pns; après un regai^d du côté d'Eliette, il tendit la main à Mme Heurtey :

— Eh bien, alors, dit-il, je vous verrai encore avant votre départ, et ensuite... ensuite, j'irai vous voir.

— Là-bas? fit Éliette en un cri d'oiseau surpris, qui la Uiissa toute palpitante.

— Oui, là-bas. Le père Millet trouvera bien un coin pour me lop^er, je connais son auberge, j'y suis passé une fois en compajjnie... Nous nous retrouverons...

Il s'en alla, laissant dans l'âme d'Eliette une sorte de sillon lumineux.

Rentré chez lui, Mélétis écrivit à sa sœur Xandra une lon(jue lettre qu'il termina ainsi :

(i Nous sommes en plein gâchis. J'ai écarté André, mais il va me tomber sur la tête d'un moment à l'autre, malgré toutes les recommandations que j'ai faites à nos amis de prolonger son travail autant que possible. Mme Heurtey abandonne la partie juste au moment oîi elle devrait s'y cramponner. C'est une femme d'un esprit bien curieux : son âme peut l'emporter très haut à un moment donné, mais les étroi-

tesses de son éducation, peut-être de sa nature, la ramènent à terre bientôt ; Mme Heurtey, si j'ose le dire, est un ballon captif. J'ai grand besoin de toi, ma sœur, pour allonger un peu sa corde et la promener dans l'Empyrée. Viens me retrouver dés que tu le pourras, et je te promènerai, toi, dans des endroits très jolis, que tu n'as jamais vus, ni moi non plus. »

Après avoir écrit ces lignes, il s'arrêta, les relut et ajouta :

« C'est sérieux, très sérieux; j'ai besoin de toi, viens. »

Il cacheta sa lettre, la mit à la poste et s'en fut chez Mlle Solvi.

Raffaëlle était de très fâcheuse humeur. Elle accueillit Mélétis avec la froide raillerie qui faisait d'elle un adversaire d'autant plus redoutable, qu'étant femme, elle se savait à l'abri de certaines ripostes par trop vives.

— Vous l'avez expédié en lieu sur, votre ami? ditelle. Le séjour de Paris est malsain pour lui, vous lui faites boire l'eau du Léthé, dites, Mélétis?

— Je le voudrais, répliqua le jeune homme sans s'émouvoir.

Elle le regarda longuement, méchamment; mais il supporta cet assaut avec un flegme admirable; ses beaux yeux noirs profonds lancèrent même une flèche de raillerie qui amena une faible rougeur aux joues de Raffaëlle sans qu'elle détournât son regard.

— Alors, vous n'êtes pas mort? reprit-elle.

— Hélas! non, mademoiselle!

— Ni ne mourrez?

— Peut-être... plus tard... fit-il avec un geste

léger de la main, qui reculait cette éventualité jusqu'à l'extrême infini.

— Vous y perdrez, Mélétis! Vous ne pouvez pas vous figurer ce que vous y perdrez! Les trois quarts de vos succès près des femmes sont venus de ce qu'on vous croyait prêt à partir pour l'autre monde... et alors, ça ne tirait pas à conséquence, pas beaucoup, du moins; mais si vous vous obstinez à vivre, cela va changer les choses du tout au tout.

— On fait ce qu'on peut, dit Niko. Changer les choses? je le voudrais, en ce qui vous concerne.

— Eh? fit-elle avec un brusque mouvement.

— Vous ne m'avez jamais aimé : si vous pouviez prendre vos sentiments à rebours...

Il reçut sans sourciller l'éclair de colère provoqué par sa réponse.

— Je vous l'avais dit jadis, reprit-elle.

— Quoi donc, chère amie?

— Que vous étiez un faux mourant.

Il approuva de la tête, comme s'il admirait cette sagacité.

— Figurez-vous, dit-il, que vous êtes la première personne qui s'en soit aperçue !

— Et la seconde, c'est vous?

— Non! La seconde, c'est un médecin de Marseille, un homme très fort! horriblement fort!

— Ah! Et qu'est-ce qu'il vous a dit, cet homme très fort?

— Que j'avais été tuberculeux... le vilain mot, n'est-ce pas, chère amie? Gela rappelle les pommes de terre et une infinité d'autres légumes. J'ai donc été tuberculeux, à une époque déjà éloignée, et puis,

tout à coup, sans qu'on sache comment, — par l'effet probablement d'une des vingt-deux médications diverses dont on a fait l'expérience sur moi, mes petils cbampignons, mes tubercules, puisqu'il faut les appeler par leur nom, ont disparu!

— Et depuis ce temps-là, vous avez tout le temps fait semblant de mourir, pour être aimé?

— l'ermeltez : les cbères petites végétations dont je vous parlais ont cessé d'exister, mais je suis resté très malade. Ça a un nom, cette maladie-là; c'est une maladie principalement nerveuse, qui simule tous ou presque tous les phénomènes de la phtisie. Un savant aurait peut-être découvert la vérité ; mais j'étais las des savants, je me croyais perdu, et je ne voulais plus entendre parler de médecine... J'ai une sœur qui me prend au sérieux : avant de m'emmener en Egypte, elle a voulu en avoir le cœur net, et m'a conduit chez cet homme fort dont je vous parlais.

— Et qu'est-ce qu'il a dit?

— Que je n'étais plus malade, — excepté parce que je le croyais! N'est-ce pas surprenant?

Elle le regarda en plissant un peu les sourcils.

— INIélétis, il ne faudrait pas vous y fier, dit-elle. Votre médecin peut s'être trompé, ou vous avoir trompé. Vous n'avez pas l'air d'un homme guéri, mon cher. Vous êtes maigre et pâle, et pour vous dire toute la vérité, je vous trouve bien mauvaise mine.

— Oh! fit-il d'un air détaché, je ne serai jamais lutteur à la foire de Neuilly. Mais je puis vivre un bon nombre d'années.

— Avec un petit régime doux? riposta Raffaëlle.

— Mais oui, des œufs au lait et de la gelée de fjroseilles, pas d'excitants...

— Sainte-Périne; je vois cela. Mes compliments, mon cher. Voilà ce qu'on appelle un sauvetage. Et on ne sauia jamais le nom de l'homme obscur qui a guéri vos tubercules?

— Malheureusement! il s'ignore lui-même.

— C'est une perte pour la science, en ce moment surtout où l'on fait une guerre si acharnée à ces pauvres microbes!

— Ils sont à plaindre, n'est-ce pas? fit Niko en souriant, les yeux presque fermés.

— J'avoue que toutes mes sympathies sont pour eux. La partie n'est vraiment pas égale.

— Je pensais bien que vous vous mettriez de leur côté! riposta le jeune homme en se levant. Je partirai pour la campagne dans quelque temps, et vous?

— Moi, fit-elle en le regardant bien en face, je ne déciderai rien avant qu'André soit revenu ; nous choisirons ensemble.

— Parfait, répondit -il en inclinant lentement la tète.

Il lui en voulait de sa férocité non déguisée, et ridée qu'elle tenait André dans ses griffes lui paraissait ce jour-là particulièrement odieuse. Sur le seuil de la porte, il se retourna sans effort, avec sa souplesse de lévrier.

— A propos, dit-il, Wueler est donc parti?

Elle se leva toute droite, frémissante, comme enveloppée d'un coup de fouet, tellement l'outrage l'avait cinglée.

— Non, répondit-elle; il part, à ce qu'on dit, la semaine prochaine seulement.

Ils se regardèrent, les yeux dans les yeux, souriant tous deux d'un mauvais sourire et se haïssant mortellement.

— C'est ce que je croyais aussi, fil-il. Au revoir, chère mademoiselle.

Elle le salua d'un signe de tète, souriant toujours; quand il fut sorti, elle s'approcha de la fenêtre et le suivit des yeux à travers les stores de gaze brodée.

— En voilà un, pensa-t-elle, qui a eu tort de ne pas mouiir!

Et la haine fit monter des taches livides au visage de Raffaëlle pendant que Mélétis, la tète haute, l'air satisfait, se sachant regardé, travei'sait le boulevard avec une démarche élégante et paresseuse.

Pendant quatre mortelles semaines, André avait rongé son frein. Dans le manoir de Vendée où il recevait une hospitalité seigneuriale, devant ses modèles vraiment merveilleux, il se sentait dévoré à toute minute par la fièvre de revoir sa maîtresse.

Ses portraits n'y gagnaient pas; tenté par l'apparente facilité du travail, il avait d'abord voulu faire une brillante ébauche de ces deux têtes charmantes et terminer en quinze jours. Mais l'artiste consciencieux qui était en lui s'était refusé à un tel marché.

— Ce serait leur voler leur argent, s'était-il dit.

11 avait alors travaillé dur, serré, se mordant les lèvres jusqu'au sang dans son application concentrée, et à mesure qu'une difficulté s'aplanissait devant lui, une autre surgissait.

Il s'aperçut alors des progrès qu'il avait faits inslinctivement. Il ne se contentait plus, comme autrefois, de qualités élégantes et superficielles; il voulait trouver la forme sous la couleur; il ne comprenait plus que jadis il eût pu exécuter avec tant de facilité, au petit bonheur, comme il le disait, des portraits dont aujourd'hui il aurait peut-être honte, s'il les revoyait. André était entré dans la période ingrate où l'artiste, fatigué d'un grand effort précédent, a perdu la facilité première et n'a pas encore acquis l'expérience matérielle qui la remplacera, accompagnée alors de qualités supérieures.

Entre la difficulté du travail et son désir fou de s'en aller, il passait de mauvaises journées et des nuits pires. Deux fois il télégraphia à Raffaëlle : « Je viens demain passer douze heures à Paris » , et deux fois elle lui répondit : « Impossible. »

Vainement dans ses lettres il la pressa de lui expliquer pourquoi c'était impossible, il n'obtint d'elle aucun éclaircissement. Les lettres de Mlle Solvi avaient pour caractère distinctif d'être absolument banales et insignifiantes : c'étaient les billets courants qu'une femme aimable et bien élevée peut adressera un homme du même monde sous un prétexte quelconque.

Il était prêt à {)artir, bravant toute défense, lorsqu'il apprit par un télégramme de Mélétis, et le len-

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demain par les journaux, que son tableau venait d'obtenir une seconde médaille.

Il avait espéré la première, et le coup porta assez rudement sur son amour-propre. Mais les exliortations de son ami et un peu de réflexion le ramenèrent à une plus juste notion des choses. Ce qu'il avait souhaité eût été une faveur presque sans exemple; ce qu'il avait obtenu était déjà une marque de distinction particulière, puisqu'il recevait une seconde médaille sans avoir encore obtenu autre chose qu'une mention honorable, trois ou quatre années auparavant.

Une lettre de sa mère lui apporta des consolations dans un autre ordre d'idées.

Mme Heurtey ressentait profondément l'honneur fait à son fils; dans son esprit un peu étroit, la médaille effaçait le fâcheux effet du scandale; il lui était impossible de ne pas établir de corrélation en(re la récompense accordée à l'artiste et la valeur morale de celui-ci. André se trouvait donc réhabilité en quelque sorte aux yeux de sa mère.

Elle ne le lui disaitpas d'une façon explicite; mais il la connaissait assez pour sentir qu'elle lui pardonnait beaucoup. A travers la froideur des lignes, où les fautes d'orthographe ne manquaient pas dans l'écriture maladroite, il lisait un sentiment d'orgueil maternel dont elle l'avait déshabitué en ces temps derniers.

— Ma pauvre maman! se dit André en regardant d'un œil trouble le papier bleuâtre et peu élégant, elle a donc eu un moment de vraie joie ! Mon Dieu ! qu'il nous eût été facile de nous réjouir ensemble, si...

11 ne s'embarrassa point de savoir si c'était par la faute de Mme Heurtey ou par la sienne que leurs joies ne se touchaient que de loin ; un soupir de regret très sincère et très long acheva sa pensée sans l'expliquer.

Sous l'influence d'un sentiment de droiture dont il ne se rendait pas compte, André prit alors une grande résolution : ne plus songer à esquiver sa tâche ou à l'accomplir à peu près, mais se mettre au travail avec énergie, et, comme il le disait non sans un reste de dépit, gagner enfin son argent.

Le résultat ne se fit pas attendre : au bout de quarante-huit heures, l'artiste était ressaisi par l'art, et les portraits marchaientà merveille. En unedouzaine de jours il eut terminé, et put accepter sans rougir, atec le payement convenu, les éloges des châtelains enchantés.

Le cœur lui sautait dans la poitrine, tout son être frémissait d'impatience, quand il se laissa tomber sur les coussins du compartiment où, heureusement, il se trouvait seul. Dans son portefeuille, il avait la réponse que Uaffaëlle avait faite à l'annonce de son départ : «A neuf heures, le seize juin, une tasse de thé. »

Elle ne se compromettait guère.

Une nuit en wagon fut bientôt passée. Au matin, André sentit sonner sous son pied l'asphalte de Paris, qui jamais ne lui avait semblé si moelleux. Il courut d'abord chez lui, au boulevard Malesherbes, dans l'atelier qui allait cesser de lui appartenir. Cette pensée ne lui inspira aucune mélancolie; il sentait dans la poche de son veston le portefeuille qui ren-

fermait les six jolis billets bleus reçus la veille, et vraiment gagnés; l'avenir lui apparaissait couleur de rose.

L'heure était très matinale, il se jeta sur son lit et s'endormit.

Vers midi, le timbre de la poite le réveilla; c'était Mélétis.

En quelques mots André fut mis au courant des événements du jour. Mme Heurtey était installée au hameau de Gruchy, dans la maison natale de J.-F. Millet; les créanciers étaient payés, bien entendu ; le Salon fermait le soir même.

— C'est aujourd'hui le 15, tu sais, expliqua Niko. Le 15 juin.

— Tiens, c'est vrai! Je vais aller voir mon tableau! s'écria André.

— Tu feras d'autant mieux qu'il est vendu, répliqua son ami, en laissant filtrer par les fentes de ses yeux la joie qu'il ressentait de la bonne nouvelle.

— Vendu !

André ne sut pas au premier moment s'il était content ou fâché.

— Vendu; douze mille francs. C'est superbe, André ! Si tu savais comme je suis content !

— Enfin, murmura le peintre un peu décontenancé, je pourrai peut-être le racheter plus tard, dans quelque vente...

— N'y compte pas trop. C'est pour l'Amérique, je crois. C'est Stopy qui l'a acheté.

— Les tableaux reviennent, même d'Amérique! répliqua André. Stopy? Qui ça?

— Un agent d'affaires. Tu trouveras tes douze mille francs au secrétariat. Tu n'es pas content?

— Si... fit André. Que veux-tu, il y a de ma vie dans cette toile-là, beaucoup de ma vie... Cela me fait quelque chose de savoir que je ne la verrai plus.

— C'est un des inconvénients de la gloire, dit affectueusement Mélétis; tu t'y feras! Te voilà riche. C'est pour Mme Heurtey, cet argent-là?

— Ou...i, fit lentement le jeune homme. Ah! tu sais, les portraits m'ont été payés. Tiens, prends cinq mille francs pour maman... J'en garde mille pour moi.

Il lui tendit les billets de banque. Mélétis lut une amère pensée dans ses yeux.

— Oh! se dit-il, tu auras beau faire, Raffaëlle ne mangera pas tout! Je saurai bien te dévaliser demain, de façon ou d'autre ! Viens déjeuner, dit-il tout haut, je t'invite chez Marguerie. Et puis, nous irons aux Champs-Elysées.

Ils déjeunèrent ensemble dans le restaurant des boulevards; André se grisait de la vue des passants, du roulement des voitures, de tous les bruits et les mouvements qui forment la vie de Paris. Après un assez long séjour à la campagne, il savourait avec une joie fébrile l'harmonie un peu tourmentée des costumes de femmes, l'accent exotique des milliers de visiteurs attirés par l'Exposition, et tout ce qui faisait du moment présent une chose absolument étrangère à son existence de la veille.

Les heures s'écoulèrent ainsi dans une flânerie exquise. André ne se pressait pas; il craignait plutôt de se trouver seul avec lui-même avant d'avoir atteint l'heure de son rendez-vous, dont la pensée lui faisait courir sur les épaules des frissons aigus.

Comme ils quittaient le restaurant, vers trois heures, Mélétis se vit hélé par un ami. Après un bref entretien, il revint à Heurtey.

— On a absolument besoin de moi, lui dit-il; c'est une affaire urgente, et Ton me cherchait depuis deux heures. Il faut que tu t'arranges pour aller seul aux Champs-Elysées. Nous nous retrouverons chez Ledoyen vers sept heures.

— Certainement, répondit André, va; ne t'inquiète pas de moi.

Mélétis resta indécis; pour mille raisons, il redoutait de livrer son ami à lui-même. Cependant, si bonne garde qu'il pût faire, il se savait impuissant à empêcher certaines choses. De plus, sa présence était vraiment requise ailleurs; il se décida.

— A tantôt, lit-il en serrant la main d'André. Celui-ci fut tout étonné et comme étourdi de se

voir seul. Le boulevard Bonne-Nouvelle était à cette heure encombré d'une foule bariolée, parlant haut, gesticulant à tort et à travers; les voitures allaient vite, toutes se dirigeant vers le Champ de Mars, en ce temps d'Exposition universelle. André ne trouvait autour de lui rien qui le rattachât à sa vie ordinaire.

Il descendit lentement, à la fois ennuyé et amusé par le mouvement qui l'entourait; il prenait un plaisir de badaud à constater l'ordre bien connu des magasins sur le boulevard et à s'assurer que pendant sa courte absence rien n'avait subi de bouleversements par trop considérables.

A la hauteur des Variétés, il fut arrêté par un petit homme d'un blond effacé, vêtu d'un pardessus gris clair, dont toute la personne pâlotte et pour ainsi dire

neutre semblait prèle à disparaître dans le premier nuage de poussière.

— Heurtey? fit-il, André Heurtey? Vous voilà revenu? Tous mes compliments, mon cher.

— Pour la médaille? Je vous remercie, Valory.

— Pour la médaille, oh! oui, certainement. Mais ce n'est pas à la médaille que je pensais en ce moment.

— Quoi donc? fit André d'un air bon prince.

Il rapportait de l'argent, il allait en recevoir d'autre, il se sentait en veine de bienveillance.

Valory prit un air mystérieux en clignant de l'œil.

— Parbleu, dit-il, ce sont vos affaires, mais un homme comme vous... Elles sont un peu aussi celles du public.

— Je ne sais pas de quoi vous me parlez, dit André légèrement agacé.

— Faites donc le malin! De votre mariage! Et je répète avec plus de chaleur : Mon compliment, mon cher.

Une famille de provinciaux qui tenait à ne pas se disjoindre leur donna une si violente poussée qu'ils furent jetés à quelques pas l'un de l'autre. André vit l'homme au paletot gris clair s'éloigner en lui adressant un petit geste amical qui le complimentait encore.

— Quel imbécile! se dit-il en haussant les épaules. Dieu sait ce qu'il aura bien pu se fourrer en tète !

Tout au fond de lui-même, cependant, il ressentait une certaine inquiétude; regardant de côté et d'autre, il pressa le pas. Devant le café de Suède, il avisa un de ses meilleurs amis, jeune littérateur à la mode, dont les façons correctes étaient très appré-

ciées dans le monde ; celte fois, ce fut lui qui s'arrêta.

— Julien! quelle bonne aubaine!

L'autre le regarda comme s'il ne le reconnaissait pas, puis, avec un geste étudié, le salua gravement.

— Vous, Heurtey! Vous voilà, triomphateur!

— Triomphateur, pas tant que cela! Enfin, me voilà, c'est un fait. Quoi de neuf, ici-bas?

— C'est vous qui le demandez? Vous êtes très fort! Moi qui complais me renseigner auprès de vous!

— Moi? J'arrive de province, et quelle province! On y a le Figaro deux heures plus tard qu'à Rome,

— Aussi n'ai-je point à vous parler du Figaro. Tous mes compliments, mon cher.

Ils se serrèrent la main avec une effusion tempérée par la froideur de gens comme il faut.

— Pour ma médaille? fit André après un très court silence.

— Non, votre mariage. C'est une personne d'une beauté hors de pair.

— Qui? fit André en pâlissant.

— Votre fiancée, Mlle Solvi.

— Ma fiancée, balbutia André qui crut avoir reçu un coup dans les jambes.

L'énergie lui revint tout à coup.

— Vous avez été victime d'une mystification, dit-il d'un ton bref. Je ne me marie point.

— Ah! c'est fâcheux! Belle personne, très belle personne, et grande fortune.

— Trop grande, fit le jeune peintre sèchement. Qui diable a pu vous conter ces sornettes?

— Tout le monde. C'est un bruit qui a couru comme cela, un soir... Alors, vous ne l'épousez pas?

— Voyons, mon cher, dit André avec une sorte de violence contenue, je suis parti dans les premiers jours de mai pour la Vendée, dans un coin de pays délicieux, mais où les routes sont encore à l'état de jirojet; j'y ai passé cinq semaines et demie, je suis arrivé ce matin. Ai-je l'air d'un homme qui épouse?

— Ma foi, non! répondit le littérateur après avoir scruté attentivement le visage d'André. Alors, c'est une plaisanterie?

— Et mauvaise, je vous en réponds! Si je tenais celui qui l'a inventée...

— Pourquoi? fit innocemment Julien sans quitter des yeux ceux du jeune homme.

— Parce que je n'aime pas qu'on me plaisante, répondit André d'une voix sourde.

— La plaisanterie n'a rien de désagréahle, reprit l'autre lentement. C'est une hien belle personne, un peu excentrique; mais aux artistes, on passe des fantaisies...

— Je veux qu'on ne me passe rien! dit André. Julien, vous êtes mon ami, soyez franc, que vous a-t-on dit?

Il était pâle, ses lèvres tremblaient légèrement. Julien lui prit le bras, et ils descendirent lentement du côté de la Madeleine.

— On dit que vous épousez INÏlle Solvi, voilà tout.

— Et l'on m'approuve?

Julien hésita.

— En toute chose, dit-il, vous savez combien les avis sont mêlés.

— Mais vous, vous m'approuveriez?

Julien eut grande envie de ne pas répondre. Une

certaine curiosité psychologique le poussa à continuer.

— Je ne puis vous donner mon opinion dans de telles conditions, dit-il. Vous m'en voudriez peut-être mortellement demain de vous avoir aujourd'hui soit blâmé, soit approuvé. Je ne connais pas assez vos sentiments intimes.

André se dégagea du bras de son ami, au risque de heurter violemment les passants.

— Je vous donne ma parole d'honneur, dit-il entre ses dents serrées, qu'à l'heure où nous voici, je n'ai pas songé une minute à épouser la personne dont vous parlez.

Le visage de Julien s'éclaira, et il reprit de lui-même avec vivacité le bras d'André.

— En ce cas, mon cher ami, dit-il, je puis parler plus à l'aise. Eh bien, ne l'épousez pas.

André tressaillit, mais fît bon visage.

— Il y aurait donc quelque chose à dire contre ce mariage? fit-il d'un ton presque calme.

— Eh! mon Dieu! on ne sait pas... Voyez-vous, mon cher, il y a des femmes qui sont comme des œuvres de maîtres, uniques et sans prix... un particulier ne doit pas les avoir dans sa galerie; ce sont des tableaux de musée...Cela vous fait trop d'envieux, et puis, il y a les voleurs; il y a aussi ceux qui prétendent que le tableau est faux... Quand on se marie, Heurtey, on épouse une jeune fille qu'on prend chez sa maman.

— Dites la vérité. Julien, reprit André. On prête des aventures à... à cette belle personne.

Il feignit de sourire en regardant droit devant lui, le

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cœur horriblement serre. Son ami fit un geste évasif.

— Vous pouvez parler sans crainte, continua le malheureux ;j'ai bien entendu quelques mots en l'air. . . mais, vous savez, ce sont de ces paroles sans valeur, qu'on dit au hasard...

Julien sentait frémir le bras qu'il serrait, il ne doutait pas qu'André ne fût l'amant de Raffaëlle ; son scalpel de psychologue lui tomba des mains, car il devinait une horrible souffrance.

— C'est ce que j'ai entendu aussi, dit-il. Mais puisque vous ne l'épousez pas, qu'importe! Quand vous voudrez vous marier, Heurtey, je connais des jeunes filles divines, et bien dotées, et qui feront des petites femmes délicieuses... J'ai une tante qui en réunit parfois jusqu'à vingt... et des noms qu'un homme serait fier d'ajouter au sien... Croyez-moi, mariezvous dans le monde, et pas avant deux ou trois ans.

Il lui donna une poignée de main chaude et rapide et le quitta brusquement.

André passa la main sur son front, il avait le vertige. La place de l'Opéra ouvrait devant lui un entrecroisement de voitures affolées qui lui fit l'effet d'un Maëlstroem. Sans oser s'y plonger, il rebroussa chemin. 11 voulait voir du monde à présent, rencontrer des amis ou simplement des connaissances et les faire causer. Il finirait bien par savoir. .. Quoi?

Sans se le demander, il plongea dans le torrent, cherchant des visages connus.

Il en rencontra. Devant Tortoni, un joli garçon, maigre et frisé, lui secoua la main en lui souhaitant une chaleureuse bienvenue, mêlée d'on ne sait quelle indéchiffrable ironie.

— Dis donc, Heurtey, prête-moi cinq louis, dit-il; tu vas être si riche! tu e'pouses des millions, tu peux bien faire ça jiour un camarade dans la dèclie!

— Je n'épouse personne, répliqua André. Tiens, voilà un louis, et raconte-le à tout le monde.

De celui-là, il ne voulait rien savoir; Teau de cette coupe était trop trouble pour étancber sa soif.

Il n'alla |)as loin sans trouver à qui j)arler. Le temps avait marché, déjà l'on prenait l'absinthe aux tables des cafés, dans la poussière dorée qui voltigeait doucement sous les arhres. Il rencontra des camarades qu'il interrog^ea et qui se dérobèrent, d'autres qui lui dirent tout ce qu'ils savaient, et peutêtre davantage.

On lui nomma Wueler dans le présent; dans le passé, un prince oriental qui avait quitté Pai-is, un diplomate étranger rappelé dans sa patrie. Tous partis, tous disparus, et Wueler le dernier, depuis huit jours seulement.

André écoutait; on ne lui demandait pas de répondre. Les bons petits camarades étaient trop contents de pouvoir «bêcher» une femme qui n'avait jamais fait attention à eux. Ils devinaient qu'André souffrait le martyre, et cette pensée n'était pas pour leur déplaire. Ils pouvaient en prendre à leur aise, d'ailleurs : le mystère qui entourait la liaison du peintre ne leur était-il pas garant de l'impunité?

Qui avait mis ces bruits de mariage en circulation? On ne savait pas. Cependant, en cherchant bien dans sa mémoire, quelqu'un se rappelait que ce devait être ^Vueler qui en avait parlé le premier.

André éclata de rire, tant l'idée lui sembla drôle.

Il tremblait poui tant de rage intérieure, tout en riant. Il remercia l'officieux et s'échappa par une rue latérale. Sur le boulevard Haussmann, il s'arrêta et regarda autour de lui.

Il devait être tard, déjà : en effet, un cadran pneumatique marquait sept heures et demie. Il avait manqué son rendez-vous avec Mélétis. Où le retrouver maintenant?

André sentit qu'il lui serait impossible d'aborder son ami avant d'avoir vu Raffaëlle.

De cet après-midi passé à faire la sinistre enquête, il lui restait comme une odeur de boue aux mains ; il était honteux de lui-même, écœuré des autres, et son désir de courir vers sa maîtresse en était tout effarouché.

Se contraignant à la réllexion, il entra dans un café aux environs de l'Opéra et se fit servir une boisson américaine. Qu'allait-il faire? que dirait-il?

Tout à coup l'amour d'André se dressa devant lui avec de grandes ailes sombres, comme les génies que Ton voit sur les tombeaux, et le regarda d'un air de reproche amer.

Il avait cru à ces choses... pas cru... non, mais il les avait entendues sans s'indigner contre les calomniateurs! Et qui étaient-ils, ceux qui parlaient? Leur vie était-elle donc tellement à l'épreuve des investigations qu'ils pussent se permettre de fouiller dans celle des autres? C'est bien facile de calomnier, alors que nulle preuve n'est demandée ni produite ! Ne l'avait-on pas calomnié lui-même? N'avait-on pas dit que Raffaëlle se ruinait pour lui? Il n'était pas malaisé de dire qu'elle s'était enrichie par la honte :

l'un était digne de Tautre. Voilà ce qu'on gagne à être plus haut placé que la multitude !

Il irait droit à Kaffaëlle et lui raconterait ce qu'il avait entendu. Sans doute les bruits de mariage arrivaient très mal à propos, au moment où sa mère venait de payer ses dettes; cela les obligerait à redoubler de prudence, mais on s'arrangerait...

Une dent impitoyable mordit à même le cœur d'André, avec une telle force, qu'il en sursauta. Et si c'était vrai, ce qu'on avait dit?

La morsure s'élargit si rapidement qu'il vit combien la place lui avait été préparée.

Oui, il avait douté, et depuis longtemps. Lorsque Niko lui avait dit que Raffaëlle ne le retiendrait pas... lorsqu'elle avait paru inquiète et gênée après l'achèvement du tableau. N'était-ce pas alors que Wueler était revenu?

Et en remontant plus haut, beaucoup plus haut, dans ses souvenirs, il retrouvait d'autres moments, des éclairs de perception où il avait ressenti une fine piqûre de jalousie...

— 11 faut que j'en aie le cœur net, se dit-il avec une sorte de rage. Elle me dira la vérité coûte que coule!

Il s'en alla chez lui d'un pas rapide. Sa tête brûlait, le sang lui battait dans les tempes; en arrivant à son atelier, il s'aperçut qu'il était hors d'état de parler. Pendant la marche forcée qu'il venait de faire, il avait tourné et retourné les mauvaises pensées dans son esprit, comme on fait la nuit aux heures d insomnie, et s'était monté par degrés jusqu'à l'extrême fureur.

— Cela n'a pas de raison! pensa-t-il. Je ne sais pas pourquoi je me met^ dans des états pareils!

Il fit sa toilette méthodiquement, perdant exprès du temps pour désorienter son impatience. Toute cette sagesse fut inutile : une minute avant neuf heures il sonnait à la porte de Raffaëlle.

Les volets étaient fermés; aucune lumière ne filtrait à travers leurs joints; l'hôtel semblait sourd et muet. Cependant, la porte s'entr'ouvrit, il la poussa doucement et la referma de même.

Dans le peu de jour qui pénétrait par l'imposte vitrée, il aperçut Raffaëlle, vêtue d'une sorte de sac auxmille plis flottants, couleurcenHrede rose. Debout au haut des trois marches de marbre, elle l'attendait, un doigt sur sa bouche, les yeux souriants et le visage énigmatique, comme une idole hindoue.

— Enfin! murmura-t-elle en un soupir léger. André franchit au vol les trois marches et l'enlaça.

Elle laissa tomber sa tête sur l'épaule du jeune homme, en détournant un peu le cou, les bras morts, les mains molles, vaincue.

— Nous sommes seuls, dit-elle pourtant en relevant la tête, tout seuls. Est-ce bien ainsi?

— Ah! certes! répondit-il avec un singulier soupir qui n'était pas sans un mélange de crainte.

Cet hôtel désert, sans lumière dans le crépuscule gris et mourant d'une longue soirée d'été, respirait un étrange mystère. Tout y paraissait à André plus vaste et plus lointain; une fine odeur exotique semblait tapisser les murailles et pénétrer jusque dans les vêtements.

— Qu'y a-t-il de changé ici? demanda-t-il en res-

pirant plus librement, quand il se vit dans le salon e'clairé par une toute petite lampe d'argent placée dans un coin.

— Changé? pi'esque rien; quelques bibelots.

11 la suivit dans la chambre. Deux ou trois veilleuses roses yjetaientune lumière suffisante pourqu'on pût voiries objets, sans en distinguer les détails.

— André! fit Raffaëlle en s'arrétant les mains jointes, dans une pose presque hiératique, André, depuis si longtemps !

Tout son être merveilleux semblait possédé de la joie du revoir. Elle se fondait devant lui comme dans une cassolette.

Et pourtant, il se sentait dérouté, dépaysé. Il jeta les yeux sur le lit et s'aperçut que ce n'était plus le même. Le grand lit Louis XVI, correct et carré, était remplacé par une couche large et basse en laque ajourée et dorée; des broderies chinoises retombaient le long des piliers sculptés, laissant briller çà et là l'aile blanche d'un flamant ou les pans de la robe d'or d'un bonze.

— Vous avez changé cela, au moins, fit André en indiquant le superbe décor qui emplissait tout le milieu de la chambre. J'aimais mieux l'autre.

— J'en étais lasse, répondit Raffaëlle; mais si vous le préférez, nous le ferons revenir.

Elle fit un imperceptible mouvement vers lui, comme une couleuvre qui aurait glissé sur la mousse. Il s'assit sur une chaise, sans paraître le remarquer.

— Je suis un peu ému, dit-il; il faut me le pardonner. Tantôt, sur les boulevards, on m'a dit une chose qui m'a bouleversé...

Elle s'était assise en face de lui, sur le pied du lit, tout attentive, la tête levée pour mieux l'entendre; le bout de son pied, nu dans des sandales, dépassait le bord de sa robe, elle le rentra.

— On m'a dit, — pas une personne, Raffaëlle, pas dix, mais tout le monde, — que j'allais vous épouser.

Elle mit la tète un peu de côté.

— Ali ! fit-elle {gravement.

— Et je me demande, continua xVndré, en sentant qu'il devenait nerveux, mais sans pouvoir se retenir sur la pente, je me demande quel est celui de mes ennemis qui a pu inventer cela!

— Vos ennemis, André? répondit la jeune femme d'une voix douce. Pourquoi vos ennemis?

— Pourquoi ceux-là? Vous le savez bien!

Elle secoua lentement la tète en le regardant avec inquiétude... Non, elle ne le savait pas.

— - Parce que vous êtes riche, absurdement riche, et que je n'ai pas un sou qui m'appartienne. Cette raison-là suffirait.

— Il y en a donc une autre? fit Raffaëlle de sa voix musicale.

Les bonnes résolutions d'André et son désir infini de se montrer correct, homme du monde, à la hauteur de la situation, furent culbutés, roulés, emportés comme les feuilles d'un arbre dans un tourbillon d'orage.

Il se leva, marcha sur elle et la prit par le bras.

— Tu m'as dit, fit-il d'une voix étouffée, que tu n'avais aimé qu'un homme avant moi, que celui-là était mort, que tu ne lui devais rien, que la fortune te venait de ton grand-père... N'as-tu pas dit tout cela?

272 TERIL.

Le cœur de Raffaëlle frappait dans sa poitrine des coups si forts qu'elle en était étourdie.

— Pourvu qu'il ne les entende pas! pensait-elle. Tout haut elle répliqua : — Je l'ai dit.

— Eh bien, ils prétendent que ce n'est pas vrai; que tu n'avais pas un sou, que ton grand-père est mort dans la misère, et que ton argent te vient...

— De mes amants? conclut-elle de sa voix douce, à peine un peu plus rauque. Naturellement! On devait le dire !

— Et cela n'est pas?

— Ils ont bien dit que je m'étais ruinée pour toi ! L'un est aussi vrai que l'autre.

Le coup portait si juste qu'André recula; ne s'étaitil pas présenté le même argument à lui-même, une heure à peine auparavant?

Il passa la main sur ses yeux brûlants.

— Pardonne-moi, dit-il à voix basse. Je suis fou de douleur et de colère depuis tantôt. Mais quand on m'a jeté ce mariage à la Hgure, il m'a semblé que je recevais un soufflet.

Elle se leva toute frémissante.

— Et qu'y aurait-il là d'injurieux? fit-elle en précipitant ses paroles. Je trouve, André, que vous me manquez singulièrement de respect.

— Vous ne comprenez donc pas, s'écria André, qu'avec ce qu'on dit de vous, ce mariage me marquerait d'infamie?

— Non! fit-elle brièvement, non, je ne le comprends pas. Si vous l'admettez, c'est que vous croyez aux calomnies, et alors, vraiment...

PÉniL 273

Elle battait nerveusement de son pied sur le tapis en détournant la télé.

La tempête était venue; elle l'attendiiit, mais pas de cette violence. Elle ne connaissait pas André; elle le croyait faible, malléable, sans résistance; elle avait cru qu'après quelques façons elle le tiendrait dans sa main. Aussi avait-elle laissé les bruits lancés malicieusement par Wueler s'accumuler et prendre corps, se contentant de sourire aux allusions d'un de ces sourires qu'on peut interpréter comme on veut. Et maintenant, André se révoltait pour tout de bon!

Elle l'aimait, absurdement et follement. Oui, elle voulait être sa femme! Oui, elle avait rêvé cette belle scène dans sa vie : l'entrée nuptiale dans l'église pleine du chant des orgues, sous le voile de tulle, dans les flots de la traîne blanche chargée de fleurs d'oranger.

Raffaëlle Soivi était assez riche pour ne rien se refuser; est-ce qu'on n'a pas tout avec de l'argent? Elle voulait avoir cela aussi.

Mais avec tout autre qu^\ndré, le décor n'était plus que menterie, le pain se changeait en cendre, la fête nuptiale devenait une mascarade. Elle l'aimait, elle l'aurait à elle, au grand jour, sans mystère ni cachotteries; elle voulait être appelée madame, et considérée, — mais elle voulait surtout être appelée Mme André Heurtey.

— Raffaëlle, fit André d'une voix brisée.

Elle le regarda, et à la faible lueur des veilleuses roses, elle vit qu'il pleurait.

— Raffaëlle, tu sais si je t'aime! Je t'ai dit, il y a longtemps déjà, que je te devais tout mon talent;

c'est vrai, et je suis prêt à t'en remercier à genoux durant ma vie entière. Mais tu sais bien, tu vois bien que je ne puis pas être ton mari.

— Non! fit-elle, je ne le vois pas! Je vois un ridicule amour- propre d'homme qui le rend ingrat... oui, ingrat. Si tu me dois tout ce que tu dis, tu peux bien me devoir aussi un peu de bien-être! C'est peu de chose à côté, vraiment!

II se taisait, mordant ses lèvres pour comprimer son émotion. Elle ne le comprenait pas, pas du tout! Et jusqu'alors André avait pensé qu'ils ne faisaient qu'une seule àme!

— Alors, reprit-elle en se tournant vers lui, tu crois à ces histoires?

— Je ne sais pas, je ne crois à rien! Mais il faudrait prouver aux autres...

— Ah! oui! les autres! fit-elle ironiquement. Des beaux messieurs qui se moquent pas mal de nous ! Et aussi ceux qui s'amusent de penser qu'ils nous font du mal! Tiens, je parie que c'est ton ami Mélétis qui t'a monté la tête! Tu l'as vu aujourd'hui?

— Mélétis ne m'a pas dit un mot contre loi, riposta vivement André.

— Gela m'étonne, répondit très sincèrement Raffaëlle.

Ils restèrent silencieux dans la chambre muette, parée pour une veillée d'amour, dans l'hôtel silencieux, dans la nuit qui enveloppait la terre.

— Où donc sont vos gens? demanda machinalement André, frappé par cette absence de tout bruit.

— Dehors! réponditj-elle sans le regarder. — Que faut-il pour vous donner confiance, reprit-elle, car

enfin, vous voilà devenu juge d'instruction, et moi, paraît-il, je dois me défendre? Que voulez-vous de moi?

— Je voudrais être sûr, s'écria André avec emportement, que tu m'as dit la vérité, que ni le prince...

— Le prince? répéta Raffaëlle en défaillant.

— Oui..., ni un autre, ni enfin... Wueler.

— Wueler, bien entendu !

Ce nom lui rendait l'assurance; c'était une accusation prochaine, celle-là, au moins; elle était sûre de ne pas se couper par défaut de mémoire.

— Je ne sais pas, dit-elle en le prenant de haut, de quel droit vous vous imaginez que Wueler a été quoi que ce soit dans ma vie.

Une lueur sinistre illumina le cerveau d'André.

— Tu n'as plus été toi-même quand il est revenu, fit-il cruellement. Je te l'ai dit; j'ai dit : Quand vous posiez pour le lahleau, cet hiver, vous n'étiez pas si inquiète.

— Certainement, j'étais moins inquiète, répliqua Raffaëlle. Ce printemps, j'ai eu des ennuis. J'ai perdu l)eaucoup d'argent.

— Et vous faites bâtir! riposta André.

— Je l'ai regagné, répliqua-t-elle avec une promptitude surprenante. Tenez, André, puisque vous êtes à ce point jaloux, j'aime mieux vous dire la vérité, bien qu'elle soit de nature à vous déplaire. Je joue à la Bourse !

— Allons donc! fit-il incrédule.

Elle courut à un petit coffre-fort, caché sous les tentures, l'ouvrit et rapporta un bordereau compliqué.

— Voyez vous-même! fit-elle avec l'air le plus ingénu.

Il s'approcha d'une veilleuse; c'était vi'ai. Il lui rendit les papiers avec un soupir; elle les enferma sur-le-champ et revint vers lui.

— André, dit-elle en posant ses deux mains sur les épaules de son amant, je te jure que je t'ai dit la vérité. Je te jure que ni Wueler ni personne n'ont joué de rôle dans ma vie, sauf ce que tu sais; je te jure que ma fortune vient de mon grand-père; je l'ai accrue de beaucoup par de bonnes opérations...

— Qui te les a enseignées? demanda rageusement André.

Elle appuya ses mains plus fort et le re-;arda avec audace.

— Wueler, répondit-elle. Voilà six ans que je le connais, et son amitié m'a été précieuse. Je ne vois pas pourquoi, pour ménager tes jalousies sans motif, je serais ingrate, je renierais les services qu'il m'a rendus.

Cette franchise était faite pour toucher André. Il s'élançait vers elle, las d'une discussion qui avait trop duré, lorsqu'elle reprit l'offensive. Un nouveau plan de bataille s'était spontanément formé dans son esprit.

— Puisqu'il en a été question, aussi bien, finissons-en, dit-elle, avec cette question blessante de notre mariage. Blessante pour vous, paraît-il, mais infiniment plus pour moi. J'en ai eu l'idée, parce que je me suis dit que, si j'étais riche et belle, vous étiez glorieux et intelligent. On a vu de tels mariages acceptés par le monde, vous le savez. Je m'étais dit

que le notre forcerait non seulement la sympathie, mais l'admiration. Au lieu d'accepter tout simplement de mettre ensemble nos deux situations équivalentes, sinon semblables, vous venez me chercher je ne sais quelle injuste et dégradante querelle... Que gagnerais-je, moi, à ce mariage, je vous prie?

— Le nom d'un honnête homme! dit rudement André.

Elle baissa la tète, se laissa tomber sur le lit et se mit doucement à pleurer, en se lamentant presque tout bas. Voilà où l'avait amenée cet amour qui devait être si beau! Elle s'était donnée sans rien demander en échange... Bien folles les filles qui croient qu'un homme peut s'élever au-dessus du niveau vulgaire! C'est l'éternelle histoire! Avant, toutes les prières, tous les serments; ensuite, tous les mépris...

André ne l'avait jamais vue pleurer; parfois même, il s'était demandé si ces yeux profonds et brillants avaient connu les larmes. Emu, il s'agenouilla près d'elle et, joue contre joue, essaya de la consoler; mais elle ne l'écoutait fias.

Eh bien, elle s'en irait, puisqu'il la méprisait; cette vie brillante, ce luxe, elle n'y tenait pas. Elle y avait vu autrefois un cadre pour sa beauté, plus récemment un marchepied pour l'homme qu'elle aimait... qu'en ferait-elle s'il ne l'aimait plus!

— Raffaëlle, murmura André, je t'en supplie!

Il se penchait vers elle, la respirant avec une fièvre de volupté dont il n'était plus maître; elle continua.

Il ne l'aimait plus, il lui cherchait une querelle

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