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Perles et parures

L'hôtellerie de madame Hombert était fort renommée à Florence, en 183C ; elle avait une succursale à la campagne ; les voyageurs qui se logeaient en ville, à Porta Rossa, près du pont de la Trinité, avaient le droit, en payant, d'habiter le château rural.

Comme bien d'autres , je me suis donné cette excursion pastorale, clans les paysages, où peignit Giotto, où Dante a pensé, où Mazaccio a aimé, où Alfieri a chanté.

Nous étions tous riches alors; les poètes voyageaient en financiers , ce qui vexait beaucoup les financiers , trop amoureux de leurs privilèges. Aussi se sont-ils vengés en bouleversant tout dans la politique des crises ministérielles, en 1846.

En France , les hommes d'État veulent qu'on ne s'occupe que d'eux ; il y eut un moment où on ne parlait que littérature , musique , romans , beaux-arts.

L'intelligence dominait tout.

On ne parlait plus des hommes d'État : ils trouvèrent cela étrange, et ils allumèrent toutes sortes de brûlots et de feux grégeois, pour se faire remarquer.

On les remarqua trop ; ils disparurent dans l'ouragan de février, et aujourd'hui, ils se plaignent, ces graves étourdis !

Nous étions donc plusieurs artistes au château de madame Hombert, et nous passions des heures charmantes , couchés sous des hêtres touffus , en aspirant cette douce atmosphère que l'Arno apporte du val d'Empoli.

Ces loisirs nous coûtaient fort cher ; mon hêtre touffu me coûtait dix louis par mois ; le berger Tityre ne payait pas le sien à ce prix.

J'avais aussi une chambre nommée en anglais pudique bedroom , dont le loyer était fabuleux pour un poète.

Il est vrai que cette chambre était délicieuse : on apercevait de son balcon les hauteurs de San-Miniato , la villa Strozzi , et

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une arête des Apennins tout écartelée de verdure sombre, et d'éblouissante aridité.

A l'heure où le démon langoureux de midi conseille la sieste italienne, je payais mon tribut d'indolence matinale à ce beau pays, et je cueillais les pavots du Morphée diurne sur l'étoffe d'un divan, car le lit de gazon était trop brûlant, à cette heure , sous le hêtre virgilien.

L'oreiller de ce divan de sieste était en velours et tout brodé de caractères arabesques; quatre crépines d'or le décoraient aux angles ; il était doux aux tempes comme un petit nuage d'édredon.

Cet oreiller ne paraissait pas appartenir à ce divan. Les deux styles de broderie étaient l'un à l'autre étrangers.

Je me souviendrai toujours de mon premier réveil après ma première sieste, faite sur ce lit de midi.

La croisée de ma chambre, toute grande ouverte, me laissait voir , dans un lointain d'azur et d'or, le campanile de Giotto , le dôme d' Arnolphe, et la tour du Palais-Vieux.

Je voulus m' abandonner j en me réveillant, aux rêveries florentines que ce tableau m'inspirait, mais ce fut impossible.

Tl n'y avait dans mon esprit de place que pour un rêve étrange que ma sieste m'avait laissé comme un héritage vaporeux.

11 me faudrait écrire des volumes, et demander mille chefs-

k LES PARURES.

d'oeuvre à Gavarni , s'il me fallait conter et illustrer ce rêve; je me contente de l'indiquer en raccourci.

Il me semblait que j'assistais à une fête de harem ; mais quelle fête ! et quel harem !

Le Caucase et la Géorgie , ces deux mines de belles femmes, avaient amoncelé tous leurs trésors dans une immense galerie orientale , où les colonnettes de bois de santal se perpétuaient à l'infini, avec des torsades de rosiers en fleurs. Auprès de cette exhibition d'odalisques, le harem de Salomon était bien pâle et bien indigent.

Toutes ces femmes dansaient des pas espagnols, au son d'une musique, qui n'est écrite que sur la partition des rêves, et dont Rossini se souvient seul en s'éveillant.

11 n'y avait pas l'ombre d'un homme , ce qui ne gâtait rien à l'affaire ; il n'y avait probablement que moi, et j'avais le bonheur de ne pas me voir.

Une lumière douce qui ne venait pas des astres de la nuit et du jour, une lumière élyséenne éclairait cette armée de Vénus de Milo , dansant comme les nymphes du Guadalquivir.

Des milliers d'ogives de fleurs laissaient entrevoir , par leurs éclaircies, toutes les merveilles végétales des jardins d'Alcine, de Calypso et des Hespérides ; des rotondes de marbre, voilées de grands myrtes; des cascades d'eau vive; des fontaines à conques; des colonnades de porphyre, des lacs verdis par leurs arbres, où

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nageaient des Néréides, en laissant flotter, comme des rames, leurs longues tresses de cheveux blonds et noirs.

Ce tableau était, je vous assure, plus agréable à voir qu'une séance de la Chambre des représentants , même ornée de M. Dupin.

Quand on a fait un pareil rêve, on s'entretient longtemps avec lui au réveil. C'est ce que je fis.

Mon entretien fut long, et la cloche du dîner l'interrompit.

Je n'eus alors d'autre ressource que de le raconter , avec la permission de mes convives : en l'abrégeant , ce récit dura cinq heures, et le lendemain, on fut assez obligeant pour m'en donner une seconde édition, qui en dura dix, toujours en abrégeant.

La sieste du lendemain et des autres midis me donna de nouveaux rêves, et toujours dans le style oriental, qui est le vrai et le style sublime, à mon avis.

Le qu'il mourût de Corneille ne vaut pas un madrigal de Salomon à la Salamite.

Après quinze jours, quinze siestes, et quinze rêves obstinément orientaux ou efféminés, ce qui est synonyme, je me mis à réfléchir sur la nature de ces choses, comme le poète Lucrèce.

Cela me parut fort extraordinaire, et je rangeai les rêves de mes siestes dans la catégorie des problèmes d'Euclide.

Je voulus donc en avoir le mot.

6 LES PAUIRES.

Un jour, en sortant d'un songe où j'avais vu Bethsabée dans ses jardins , au point de vue du roi David , je pris le coussin de velours, encore tiède de mes tempes, et je considérai avec attention les caractères arabes dont il était ém aillé.

C'était de l'hébreu pour moi , ou des hiéroglyphes pour un Bédouin.

Cependant cette inspection me donna une idée.

Je descendis chez madame Hombert, en murmurant le plus admirable des vers du plus grand des poètes. Heureux qui a pu connaître les causes des choses (1) !

Madame Hombert dormait selon l'usage italien.

Cependant elle eut la bonté de se réveiller au fracas des bottes de 1836, et voyant , avec sagacité , sur ma figure , une ride qui ressemblait à un point d'interrogation, elle croisa les bras, et attendit.

— Madame , lui dis-je , vous avez , dans votre château , une chambre d'un prix inestimable...

— Vous venez me demander une diminution ? me dit-elle en m'interrompant.

— Au contraire, répondis-je ; je viens vous prier d'augmenter mon loyer, parce que je crains d'être exproprié par quelque Anglais millionnaire au premier jour.

(1) Félix qui potuit rerum cognoscere causas !

(Virgile.)

Mais connue les Anglais millionnaires se sont mis, maintenant, sur le point de marchander en Italie, je ne craindrais pas d'être dépossédé, si vous êtes assez bonne pour augmenter mon loyer mensuel de cent francs.

— Si cela vous oblige, — me dit madame Hombert en riant ,

— il n'est sorte de sacrifice de ce genre que je ne puisse faire pour vous; mais respectez mon scrupule et ne me poussez pas à. bout.

Je vous laisse votre chambre au même prix, et je ne vous en déposséderai pas, dussé-je me brouiller avec tous les lords qui viennent chez moi.

— Madame, — lui dis-je, en m'inclinant de reconnaissance ,

— vous me traitez en compatriote, et j'en suis touché...

Veuillez bien maintenant me dire si vous avez acheté à Florence le mobilier de ma chambre n° 8 ?

— Oui, Monsieur... il y a pourtant quelques meubles qui viennent de la grande boutique, ou pour mieux dire, du bazar de Micali, à Livourne.

— Et votre divan, d'où vient-il ?

— De Tomaso Bartolini.

— Un tapissier florentin ?

— Oui, Monsieur.

— Qui n'a jamais voyagé?

g LES PARURES.

— Je ne crois pas qu'il ait voyagé. Les Florentins ne voyagent pas.

— Au fait, Madame, ils ont raison. Pourquoi voyageraient-ils? Voyager, c'est critiquer sa ville natale.

— Pardon, Monsieur, — me dit madame Hombert d'un air soucieux, — vous me faites là des questions qui ont un air singulier...

— Oh ! Madame, excusez-moi... je suis ainsi fait... en voyage, je fais toujours des questions étranges; c'est une habitude... j'ai dix articles à faire dans la Revue de Paris.

— C'est différent , Monsieur , mais je ne vous comprends pas davantage, et je vous affirme que vos questions vont faire beaucoup travailler mon esprit.

— Alors, Madame, je ne veux pas vous donner légèrement des soucis, et vous me permettrez de continuer mes demandes , afin que nous puissions arriver à la vérité, en nous éclairant mutuellement.

— Demandez, Monsieur, je vous répondrai, si je puis.

— Vous avez au n° 8 un coussin de velours , chargé de caractères arabes, etc..

— Oui, — dit-elle en m'interrompant, avec vivacité. — Oui, je ne vous ai pas parlé de ce coussin... il n'est pas acheté à Florence, ni à Livourne.

— Et d'où vient-il, Madame, ce coussin ?

LA SÎÉSTE. 9

— C'est Retschild-pacha qui me l'a donné, l'ami intime du sultan.

— Oh! Madame ! ceci commence à s'éclaircir un peu! c'est le cadeau d'un pacha?

— Oui, Monsieur; cet excellent Turc était lié avec M. Belloc, et c'est M. Belloc qui m'a procuré ce locataire.

Retschild a logé six semaines dans ce château, et en partant, il m'a fait plusieurs cadeaux... Vous savez que les Turcs ont la manie de donner des présents...

— Excellente manie, Madame ; mais peu contagieuse.

— Malheureusement, Monsieur; il m'a donné un échiquier chinois, un tapis de Smyrne, une paire de babouches d'odalisques, et ce coussin de velours.

— Vous êtes bien sûre, Madame, que ce coussin a fait partie des présents ?

— Très sûre, Monsieur... et en voici la preuve... Le pacha me dit, en italien... il parle l'italien comme un Grec de Corfou... il me dit que le grand-seigneur lui avait donné ce coussin, tiré des appartements secrets du harem.

— Que Mahomet soit béni, Madame! voilà au moins une explication !

— Quelle explication vous ai-je donnée, sans le savoir, Monsieur ?

— Une explication très satisfaisante, Madame, et je ne veux pas en savoir davantage ; je suis fixé.

— Mais je ne suis pas fixée, moi, Monsieur.

— C'est juste, Madame; veuillez bien m'écouter encore un instant.

Alors, je racontai à madame Hombert la fabuleuse histoire de mes rêves de sieste, et je n'eus pas de peine à lui prouver, comme je venais de me le prouver à moi-même, que cette série orientale de songes avait sa source inépuisable dans le coussin tiré du harem du grand-seigneur.

— C'est superbe d'absurdité! — me dit madame Hombert, de l'air d'une femme d'esprit qui croit fermement aux choses incroyables.

— Vous voyez donc alors que c'est vrai , — lui dis-je avec une certaine candeur.

— Comment donc ! Monsieur ! mais je n'y mets pas l'ombre du doute ; je suis d'ailleurs intéressée, comme propriétaire du coussin, à croire, et surtout à faire croire aux vertus de ce présent oriental... Je trouverai sans doute un Anglais millionnaire, qui

■ — Ah ! Madame, permettez-moi de vous interrompre sur cet Anglais-là... Voilà maintenant où commence l'erreur : vous feriez dormir, en détail, toute la Chambre Haute sur ce coussin, et vous n'en obtiendriez pas le moindre rêve oriental...

— Vous croyez, Monsieur?...

— Si je le crois, Madame!... Si la chaleur aujourd'hui n'était pas si accablante, et si vous n'étiez pas une femme d'esprit, je vous développerais tout un système complet de métaphysique sur les rêves, et les affinités psychologiques des individus...

— Ah ! mon Dieu ! vous me faites trembler !

— N'ayez pas peur, Madame, vous en serez quitte pour le titre d'un chapitre ennuyeux que je ne parlerai pas.

Il y a des émanations mystérieuses enfermées dans certaines étoffes magnétiques qui se mettent très bien en rapport avec des organisations nerveuses, et

— Monsieur ! — s'écria madame Hombert d'un ton d'effroi, — est-ce que vous allez me donner le chapitre ?

— Non ; c'est toujours le titre, et puisque cela vous cause tant de peur, je m'arrête là...

— Arrêtez-vous là, vous avez raison, monsieur... Est-ce qu'on explique ces choses!... folie! Quand on les explique, on ne les comprend plus.

Laissons-les dans leur vague mystère, dans leurs ténèbres plus claires pour nous que le jour. Voilà, Monsieur, comment la métaphysique gâte et obscurcit tout.

Moi, Monsieur, à quinze ans, je comprenais tous les phénomènes de la nature; à dix-huit ans, j'épousai M. Hombert, qui était métaphysicien ; il voulut tout m' expliquer, et je ne compris plus rien.

11 y a, dans certaines intelligences, une perception délicate de ces choses qui tient lieu de toute science.

Ainsi, je devine très bien les mystères démon coussin oriental, et vous avez bien raison , Monsieur , de me dire que jamais ce velours ne donnera un rêve à une organisation d'Anglais.

— Alors, Madame, lui dis-je, ne parlons de cela, je vous prie, à personne, et surtout à aucun membre de la Chambre Haute. Cardons ces mystères pour nous, et soyons-en heureux égoïste ment.

— Oui, éloignons les profanes de ce coussin.

— Madame, je comptais quitter votre château la semaine prochaine; mais, à cause de ce coussin, je retarderai mon départ pour Rome ; voudrcz-vous bien prolonger mon bail, au moins d'un bon mois?

— D'un an, Monsieur, si vous voulez !

— Hélas ! madame, c'est impossible ! la France ne nous donne pas des congés d'un an ; mais je profiterai bien de ce mois.

Mes siestes ne finiront qu'à la nuit , et je veillerai le jour jusqu'à midi.

En ce moment, plusieurs Anglais, très graves, entrèrent pour accrocher leurs clés à des clous, et échanger, avec madame Hombert, quelques phrases en italien d'Edimbourg.

J e saluai la maîtresse du château , en lui lançant un signe d'intelligence, et je fus m'asscoir et fumer un cigarre sous les

vieux pins où Dante et Michel- Ange ne fumèrent jamais , les malheureux !

En fait de mystère, madame ITombert avait raison, l'ignorance est la vraie science ; n'expliquons rien, devinons.

Au reste, s'il fallait tout expliquer dans ce monde inexplicable, notre vie se passerait aux pieds des sphinx de l'Egypte.

Ils étaient de vrais sages, les sages du Nil ; les autres sages sont des fous.

Leurs sculpteurs avaient posé partout ces lourdes figures de monstres accroupis; on ne faisait pas un pas sans se trouver face à face avec un sphinx, comme on ne peut aussi faire un pas sans se heurter contre un mystère de la nature.

Alors, le sage, placé entre le mystère et le sphinx, voyait une bouche de granit, et il s'en allait dans quelque oasis cueillir les fruits du palmier , les fleurs du jardin , les heures de l'amour. Quel sage !

Elle a été fort longue la série des rêves issus du coussin efféminé de madame Hombert, mais tous ne peuvent être contés, à cause de leur diffusion et de leur incohérence. Il faut du bon sens même dans les songes.

Tous les tableaux de cette galerie du Sommeil, que je vais exposer dans ce musée de Gavarni, ne participent de la nature vagabonde du rêve que par le côté idéal , on peut les comprendre sans efforts et sans commentaires. Les rêves sortis par la porte d'Ebène ne sont pas toujours aussi clairs. L'Apocalypse n'a jamais

ili LES PARURES.

» eu beaucoup de succès, quoique écrite dans les splendides rayons de l'île de Pathmos, avec la plume d'un aigle et le génie d'un saint; et pourtant l'Apocalypse ne manque pas de clarté pour ceux qui lisent avec les yeux de l'âme.

En attendant, écrivons pour tout le monde, et notamment pour ceux qui lisent avec les yeux du corps.

] 1 doit être permis ensuite au narrateur de corriger parfois les incohérences du rêve, avec des soudures, des phrases auxiliaires, et des traits d'union.

Mieux vaut même mentir quelquefois, au milieu d'un songe, pourvu que ce supplément de l'imagination réveillée rende le texte plus limpide.

C'est ce qui nous arrivera quelquefois.

Un écrivain illustre, au siècle dernier, peu connu aujourd'hui,

quoique parent de M. de Voltaire, Florian, a écrit un poème en prose, intitulé : Gonzalve de Cordoue.

Ce poème commence par cette invocation (on doit toujours invoquer quelqu'un au début d'un poème, du moins c'était l'usage autrefois) :

« Chastes nymphes qui baignez les tresses de vos blonds « cheveux dans les ondes du Guadalquivir, etc. »

Florian avait beaucoup étudié l'Espagne, il savait même un peu l'Espagnol, mais il ne le parlait jamais, pour mieux prouver

qu'il le savait parfaitement. A force de faire de laborieuses recherches dans l'histoire d'Espagne, il avait découvert une époque très reculée, où déjeunes filles se baignaient chastement dans les ondes du Guadalquivir.

La chose est vraie.

Le Romancero, qui parle de tout, cite cet usage des jeunes femmes de Séville et des paysannes des rives du Guadalété, d'où dérive Guadalquivir, qui est bien plus harmonieux.

C'était l'âge d'or de l'Espagne ; toutes les belles Espagnoles passaient leurs jours soit dans les ondes du Guadalquivir, soit dans les bassins des jardins royaux de Madrid.

La terrible guerre, et l'horrible bataille qui coûtèrent la vie au dernier roi des Goths, n'ont pas eu d'autre origine que cet usage contracté par le beau sexe espagnol.

Le jeune roi aperçut Lucinda, surnommée la Cava, comme David Bethsabée ; il en devint sur-le-champ éperdûment amoureux...

Et l'Espagne! et l'Arragon ! et la Castille! excepté Troye qui n'a pas existé, l'Amour a tout perdu.

Lucinda se baignait, comme dit M. de Florian, et le Romancero, et ce bain amena la bataille du Guadalquivir, qui dura trois jours, disent les historiens espagnols, ce qui veut dire six heures en français.

Un sage roi, nommé Fernand, ayant réfléchi sur les malheurs

causés en Espagne par les nymphes du Gaadalquivir, et autres ondes voisines, fit un décret qui interdisait la natation aux nymphes de ses États, et leur ordonnait à toutes de se vêtir d'une manière décente, pour ne plus compromettre le repos public avec des batailles qui durent toujours.

Les nymphes de Florian reçurent cet édit avec une désolation fort naturelle ; leur simple et naïve coquetterie s'accommodait très bien d'un usage patiïarchal qui amenait par intervalles des batailles de Goths, ce qui réjouit toujours l'amour-propre des Hélènes.

A Séville, la désolation fut plus grande encore à cause du voisinage du Guadalété.

Grand dieu ! qu'allons-nous devenir? s'écriaient les nymphes espagnoles.

Où irons-nous baigner les tresses de nos cheveux ? et quel costume vaudra jamais celui dont le roi nous dépossède violemment ?

Et elles sortaient, le soir, drapées gauchement de lourdes souquenilles arabes, et s' asseyant sur les rives du Guadalquivir, comme les juives sur l'Euphrate, elles pleuraient (1).

Séville avait perdu sa joie, et l'année son printemps ; les sérénades étaient suspendues ; 1* amour s'exilait.

(1) Super Humilia Bah-. louis steliinus et flevimus.

(PSAM.)

Qu'allait devenir l'Espagne, ce pays des galanteries, des œillades et des doux propos ?

Pour éviter un mal, on tombait dans un fléau ; heureusement la Providence veillait.

Dona Lucinda, fille d'un riche publicain de Séville, était une de ces nymphes qui baignaient les tresses de leurs cheveux noirs (ou blonds comme il est écrit dans Gonzalve de Cordoue) dans les ondes du Guadalquivir ; le décret du roi lui avait enlevé, comme à tant d'autres, ses chères habitudes, et, comme toutes ses sœurs charmantes, elle s'était retirée dans un boudoir obscur, et gémissait.

On s'ennuie pourtant de gémir lorsqu'on est jeune, belle et espagnole.

Le désir de plaire est un aiguillon bien vif, qui chasse les plus rebelles du fond de leur retraite.

Dona Lucinda cessa donc de gémir, et pensa.

La femme ennuyée qui pense est arrivée au terme de ses ennuis.

Il y a tant de ressources dans le génie féminin ; le nôtre, qui est plus noble, à ce que nous disons, est bien indigent !

Sans doute, disait dona Lucinda, il y avait bien des charmes de coquetterie dans ces exercices de nymphes, sous les jasmins do notre beau fleuve ; que de conquêtes chastes un seul soir me donnait !

Quel bonheur d'entendre ce concert d'éloges qui s'élevait sur les deux rives !

Comme il m'était doux de rentrer en ville, le soir, escortée par des sérénades, des mandolines et des chœurs qui célébraient mon incomparable beauté !

En disant ces choses, et bien d'autres encore, elle promenait

une navette sur un métier, et composait machinalement un tissu

fort léger avec des fils de coton, teints dans une essence d'ébénier.

Dona Lucinda ne savait trop ce qu'elle faisait, mais il faut bien se distraire comme on peut lorsqu'on n'a plus de distractions.

Elle avait commencé ce travail autrefois, avant le décret du prince contre les exercices de natation, et c'était une idée de coquetterie qui lui avait mis la navette à la main, car il n'y a que ce défaut charmant qui puisse dompter la paresse chez une femme de Séville, chez bien d'autres femmes de beaucoup d'autres pays.

Cette idée était celle-ci : En sortant des ondes du Guadalquivir, se disait-elle, ce sera charmant de me couvrir de la tête aux pieds de ce tissu à mailles ; je réserve cette surprise à mes compagnes. L'ivoire et l'ébène s'associent si bien !

Lorsqu'elle eut fini son travail, elle soupira comme on fait devant un travail perdu.

II y avait au fond de la galerie du comte son père une belle statue antique, une sœur cadette de la Vénus de Praxitèles.

Dona Lucinda regarda partout, écouta, chercha, et, se trouvant seule dans cette galerie, seule avec des tableaux et des marbres, elle prit en souriant son travail, le déploya dans toute sa largeur, et montant sur un escabeau, elle enveloppa de ce réseau léger la statue antique, en fixant une de ses mailles sur le front, à la division des boucles de cheveux, de sorte que la figure s'encadrait merveilleusement dans des plis noirs, et que tout le corps disparaissait, en se trahissant, sous le reste du voile.

Dona Lucinda descendit de l'escabeau pour juger de l'effet de cette toilette destatue dans le lointain.

La galerie recevait le jour d'en haut, éclairage si favorable et si mystérieux.

Le marbre de la statue s'était incarné ; la vie rayonnait sur le piédestal.

Avec quelle grâce divine cette fille de Praxitèles souriait dans son cadre de tissu! comme toutes les exquises ciselures de son corps se révélaient amoureusement sous les trahisons de ce voile ! Dona Lucinda battit des mains, pour s'applaudir elle-même, et s'écria :

— Ah ! comme j'aurais été belle ainsi !

Ayant suffisamment admiré, elle dépouilla la statue de ce voile

qui flattait si bien sa nudité radieuse, et s'en enveloppa elle-même pour s'admirer dans une haute glace vénitienne.

Oh ! cette fois, elle poussa un cri de bonheur qui fit trembler la statue sur son piédestal ! Dona Lucinda se trouva plus qu'adorable; ses yeux noirs luisaient comme deux étoiles sous le manteau d'Érèbe, la déesse de la nuit; son teint s'illuminait d' une fraîcheur savoureuse ; son corps se dessinait avec une grâce qu'il n'avait jamais eue, même après les exercices du Guadalquivir.

La fièvre de la coquetterie monta au front de Dona Lucinda. Un jour de retard eût été un siècle ; pourquoi perdre un siècle quand on est jeune? Il fallait éblouir Séville sur-le-champ.

Quand une femme espagnole forme un projet, il n'y a pas pour elle de lendemain.

Le soir même, à l'heure où le soleil éclaire horizontalement les rubis des grenades et les étoiles d'ivoire des jasmins, Dona Lucinda pria sa mère de l'accompagner aux allées d'acacias, où le peuple et la noblesse se promenaient habituellement.

La mère qui s'affligeait de voir sa fille si triste, depuis le décret du roi contre les nymphes, se réjouit enfin de la voir sourire, et accepta le tour de promenade aux allées des acacias.

Dona Lucinda fit la toilette de son époque, toilette vulgaire et modeste. Les manufactures de Lyon, de Manchester, de Dublin, n'existaient pas.

Une robe très simple, ou pour mieux dire une tunique de coton

rougâtre, peu resserrée sur la taille à cause de l'absence du corset moderne.

Heureusement, Dona Lucinda était si bien sculptée par la nature, que son corps divin savait très bien corriger toutes les imperfections de sa robe.

Au moment de sortir de la maison, Dona Lucinda déploya son grand voile à mailles étroites, et s'en enveloppa voluptueusement comme fait l'horizon céleste après le coucher du soleil en été.

La mère regarda sa fille, et joignit les mains comme devant une madone ; l'extase se peignit dans ses yeux.

— Ma chère fille ! s'écria-t-elle, qui t'a fait ce beau présent?

— Moi, chère mère, — dit Lucinda en tournant sur la pointe de ses pieds, comme une danseuse d'opéra moderne.

— C'est ton ouvrage, ma fille?

— Oui, ma bonne mère; c'est mon ouvrage ; il faut bien travailler, quand on est riche.

En Espagne, il n'y a que les pauvres qui ont le bonheur de ne pas travailler.

— Ma chère enfant! que de peines cela doit t' avoir données !

— Un an de travail, ma mère.

— Un an ! ah ! mon Dieu ! ta mère n'a jamais travaillé un seul jour ! tu vaux mieux que moi, ma fille.

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