‹ Perles et parures (volume 2)Chapitre 10 sur 16 · LA CEINTURE · texte numérisé non relu

LA CEINTURE

On lui obéit.

Isabeau choisit la plus belle, et lui donna le nom de Ceinture de Vénus, nom que tout le monde, d'ailleurs, lui aurait donné à une époque où la mythologie était la seconde religion de l'Etat.

L'effet qu'Isabeau produisit avec sa ceinture fut immense, même parmi ceux qui n'étaient pas courtisans ; on ne se lassait point d'admirer cette taille fine, souple, déliée, que la ceinture donnait à Isabeau , et on ne comprenait pas qu'on eût tardé si longtemps d'exhumer du sépulcre d'ilium la ceinture de Vénus.

Il y eut, quelques jours après, au Louvre, une imposante cérémonie.

On recevait des ambassadeurs.

Ces sortes de solennités sont très ennuyeuses, mais on les fait ainsi à dessein pour les rendre imposantes.

L'ennui est toujours imposant sous les lambris d'un palais.

Isabeau de Bavière, selon les lois de l'étiquette, se vit contrainte à se revêtir d'un manteau royal, pour figurer à la réception.

Ce manteau était riche et fièrement drapé ; il annonçait la

princesse et faisait oublier la femme ; c'était là son plus grand tort.

Isabeau le comprit tout de suite; elle analysait les expressions de tous les regards ; elles étaient toutes respectueuses ; le /espect est sans doute une belle chose, mais une reine jeune et belle ne peut s'en contenter exclusivement ; elle aime mieux être admirée ou aimée en secret :

Un œil qui la regarde avec feu ou langueur lui plaît mieux qu'un œil qui se ferme dans un respect solennel.

Les ambassadeurs regardaient Isabeau, et s'inclinaient comme de jeunes Grecs devant la statue de Junon.

Isabeau avait une horreur invincible pour la majestueuse

épouse du maître des Dieux.

Elle pensait à ces adorateurs dont les regards expirèrent et moururent sur les formes adorables de Cypris, et elle prit tout de suite une sage et diplomatique résolution.

Isabeau jeta l'étiquette par une des fenêtres du Louvre, et entrant dans son gynécée, elle quitta le manteau royal, et reparut bientôt devant les ambassadeurs avec une robe blanche et la ceinture de Vénus.

LA CEINTURE. ifift

Oh! alors, le respect et la solennité disparurent ; il ne resta dans la galerie de réception que l'extase et l'amour.

Les ambassadeurs jeunes ou vieux, les vieux surtout tirent entendre un hozanna de galanterie , qui charma les oreilles d'Isabeau.

Tous les regards errèrent et moururent, et Jsabeau qui connaissait les poètes latins , se murmura à elle-même cette fameuse citation , que Racine a paraphrasée plus tard, dans Phèdre :

— Vénus est toute en moi, elle a déserté l'île de Chypre (1).

Les ambassadeurs étaient tous clans des intentions hostiles, selon de vieux usages diplomatiques ;

Mais en voyant sortir Junon et paraître Vénus, ils revinrent à de meilleurs sentiments envers la France.

On renonça, en Europe, à la velléité de guerroyer.

On vécut même, entre voisins, en assez bonne intelligence, et cela grâce à la ceinture de Vénus, qu'Homère a mise bien au-dessus de la lance d'Achille.

(1) Traduction libre de in me tularuens Venus deseruit Cyprim.

\6!i LES PARUUBS.

Deux belles inventions, sans doute, mais l'une blesse et guérit, et elle a toujours le tort de blesser.

L'autre guérit et ne blesse pas.

Ceci est une histoire personnelle.

Un jour j'avais reçu un service signalé, un de ces services qu'on doit payer par une fortune, si on est banquier, ou par une vie de reconnaissance , si on est poète.

Je voudrais bien faire quelque chose pour vous, dis-je à la personne dont j'étais l'obligé , mais je ne sais rien faire , et vous devriez bien venir au secours de mon embarras.

La personne eut pitié de ma nullité; mais comme toute pitié a des bornes, elle m'ordonna de lui donner un bracelet.

Je fus au comble de la joie.

Il est si aisé de donner un bracelet !

On se présente chez un bijoutier, on choisit dans les prix de poète ; on demande six mois de crédit , et on se trouve possesseur d'un bracelet d'argent doré de vingt-cinq francs qu'on fait payer à son éditeur.

Je partais donc pour aller acheter ce bracelet, payable dans six mois, lorsque la personne m'arrêta par ces mots si simples :

— Où allez-vous?

— Je vais acheter le bracelet demandé , lui répondis-je.

— Et vous croyez , — me dit la personne en riant , — que je me contenterai d'un bracelet acheté chez le premier bijoutier?

— Parole d'honneur ! je croyais cela , — dis-je naïvement.

— Vous vous trompiez, monsieur; et vraiment, je ne vois rien d'absurde comme un homme qui entre chez un orfèvre et achète un bracelet.

— Je ne comprends pas trop cette absurdité , — dis-je d'un air humble ;

— Pardon, veuillez bien m'expliquer ce qu'il y a d'obscur dans tout ceci.

— Il n'y a rien d'obscur ; tout ceci est fort clair.

— Expliquez toujours ; faites comme si c'était obscur.

— Un homme qui achète un bracelet fait trop bon marché de son goût et de son initiative ; il achète le goût d'un autre et non pas le sien, c'est toujours le bijoutier qui donne le bracelet; ce n'est jamais l'acheteur.

— Oui , dis-je, je commence à comprendre un peu ; mais tout le monde ne peut pas être bijoutier.

— C'est une erreur ,

Me dit la personne en souriant de nouveau, tout le monde est bijoutier.

— Excepté moi , probablement.

— Je ne vous excepte pas.

Vous êtes bijoutier aussi ; du moins pour la partie des bracelets.

— Veuillez bien continuer l'explication, dis-je avec gravité.

— Oui, monsieur, je continue... Eh bien! qu'est-ce qu'un bracelet?

C'est un bijou à part ; c'est un souvenir matérialisé ; c'est une pensée en orfèvrerie.

Avec la moindre étincelle d'invention , un homme crée une forme nouvelle de bracelet et la donne à un ouvrier orfèvre, avec toutes sortes d'instructions de détail.

Alors la personne qui reçoit ce bijou reçoit la pensée , le souvenir de celui qui donne , et non pas la pensée du fabriquant.

Ce n'est plus un vulgaire morceau d'or, choisi entre mille dans un étalage qu'on rive à son bras ; c'est une idée , une reconnaissance , une réflexion ; ce n'est plus une marchandise , c'est un madrigal.

— Maintenant, j'ai compris, — répondis-je en inclinant la tête , — mais je demande un mois pour improviser ce madrigal de bijoutier.

— Oh ! il faut bien un mois , me dit la personne avec un sérieux alarmant pour mon avenir.

Voilà une de ces terribles situations qu'on ne trouve qu'à la fin des quatrièmes actes des drames du boulevart.

Composer un bracelet ; on peut au besoin triompher de cet obstacle ; mais le commander à un orfèvre , lui imposer un travail d'un mois , et payer ensuite , voilà ce qui est au-dessus des forces d'un poète ou d'un romancier.

Cependant il fallut songer à m' exécuter.

D'abord je réfléchis au plus facile.

Je pris une grande quantité de feuilles de papier Weynen et un crayon , et je traçai toutes sortes de formes ayant la prétention de figurer un bracelet.

Après trois jours de crayonnage, je parvins à faire quelque chose de satisfaisant ; et je reconnus combien la personne était dans le vrai en soutenant que tout le monde pouvait composer le plan d'un bracelet, et combien il était absurde d'olfrir comme cadeau de reconnaissance ou d'amitié le meuble vulgaire d'un étalage , ou la pensée d'un fabricant.

Mon plan de bracelet ayant été adopté, j'estimai ce bijou futur, et je frémis...

J'étais bien loin des vingt-cinq francs !

Le front courbé par les soucis, je m'acheminai, rue Neuve- Saint-Augustin , chez le célèbre orfèvre Morel.

J'entrai dans un salon tout resplendissant de bracelets magnifiques ; ils y étaient tous , excepté le mien.

Mon amour-propre d'auteur me prouva que l'absent était supérieur aux présents.

M. Morel m' écouta en artiste, et donna plusieurs sourires d'approbation à mon idée , que je lui présentai comme mienne.

Voyons votre plan au crayon, me dit-il.

4 70 LES PAftURES.

Je lui montrai mon plan avec une effronterie qui ressemblait à de l'orgueil déplacé.

L'artiste bijoutier regarda mon travail avec une grande attention , et me combla de tristesse et de joie avec ces mots :

— Ce sera un bracelet magnifique ; mais il demande trois mois de travail.

— Trois mois! — m'écriai-je intérieurement!

C'est-à-dire vingt-cinq mille francs ! c'est-à-dire l'expropriation, les papiers timbrés, les huissiers avides , et Clichy au bout!

Que faire ! impossible de reculer.

Je baissai la tête et je laissai mon plan à M. Morel, sans parler du prix de peur de trahir ma future insolvabilité par ma pâleur.

Ces trois mois durèrent trois siècles.

De temps en temps je rendais une visite à M. Morel qui me disait :

— Eh bien! nous marchons, nous marchons... Les ouvriers travaillent sans relâche.

On ne perd pas une minute dans l'atelier.

Je m'inclinai d'un air de satisfaction , mais ces paroles me plongeaient dans le désespoir.

J'avais sans doute estimé trop peu le prix du bracelet.

Au reste , me disais-je , vingt-cinq mille ou cinquante mille francs , c'est la même somme pour celui qui n'a que vingt-cinq francs à dépenser.

Et j'allais rôder autour de la maison de Clichy pour m'acclimater.

Enfin, les trois mois expirèrent sur le calendrier, et je me rendis, en toilette de bal, chez M. Morel.

J'avais sur moi des feuilles de papier timbré, pour échelonner mes échéances et payer, ou pour mieux dire ne pas payer en détail , vingt-cinq , trente ou quarante mille francs.

Une seule idée me soutenait et me justifiait à mes propres yeux.

Je comptais employer mes cinq ans de Clichy à écrire l'Histoire des guerres puniques , pour lesquelles j'ai fait beaucoup d'études et de voyages , et à les vendre le prix du bracelet.

M. Morel me reçut fort bien, comme si j'avais eu l'air d'un payeur; il me fit asseoir etme dit :

— On va vous montrer votre bracelet; j'espère que vous serez content.

— J'espère que vous ne le serez pas,

— Dis-je intérieurement dans un a parte mélancolique.

Un commis ouvrit un écrin et mit mon bracelet sous mes yeux.

Je fus ébloui à la vue de ce chef-d'œuvre ;

C'était la merveille de l'art du bracelet.

Un instant j'oubliai Clichy et l'histoire des guerres puniques.

Cet instant ne fut pas long.

Mon bras droit décrivit une courbe , et ma main plongée dans une poche latérale pour en extraire ma liasse de feuilles timbrées.

— Maintenant, — dis-je avec un sourire faux, il faut songera régler cette affaire pour le mieux.

— 11 n'y a rien à régler, dit M. Morel. Un frisson courut sur mon épiderme.

M. Morel prétendait donc être payé comptant,

— Pardon, Monsieur Morel, — dis-je d'une voix émue, — vous savez que...

— Je sais, — me dit M. Morel en m'interrompant, — je sais que votre bracelet est superbe , et je vous remercie de m'en avoir confie la façon.

Vous ne me devez rien.

— Comment ! m' écriai- je.

Ordinairement, dans les drames, on s'écrie, ciel!

— Oui, oui, poursuivit M. Morel;

Je suis enchanté de vous offrir ce bracelet ; J'espère que vous ne me le refuserez pas.

Je pris le bijou d'une main, et je serrai de l'autre la main de M. Morel, et ma reconnaissance ne trouva d'autre expression que la pantomime. Son pitlor Anchio fut parodié ; je suis donc orfèvre aussi ! lui dis-je en le quittant ; mais je crains bien de ne pas aller plus loin.

Puisse mon exemple conseiller à d'autres l'essai de cet art, au chapitre des bracelets !

Ils pourront bien ne pas rencontrer comme moi un joaillier aussi généreux; mais ils éprouveront, comme moi, une double

satisfaction lorsqu'ils verront leur bien-aimée se parer de leur œuvre.

M. Morel voudra bien me pardonner mon indiscrétion, qui n'est d'ailleurs que de la reconnaissance.

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