PREMIÈRE PARTIE
Le royaume de Solo, enclavé dans l'île de Java, n'a pas une étendue fort considérable, mais c'est un délicieux pays, surtout depuis l'extinction complète du fameux volcan Mara-Api , la colère du feu.
Ce n'est pas le seul rapport que Java ait avec la Sicile.
De même que la Grèce a créé les ruines de Ségeste, de Taorminum, d'Agrigente, dans l'île de l'Etna, de même le Bengale a créé les ruines aussi admirables de l'île de Mara-Api.
Zeb-Sing, le fils du roi de Solo, avait une imagination qui n'était autre chose qu'un coup de soleil indien.
Quand un poète a le bonheur d'être prince, ce qui est rare en Europe, il se donne toutes les fantaisies de ses rêves et les paie comptant; mais quand ce poète prince est Indien, la réalisation d'un caprice ne connaît aucun obstacle.
Faut-il incendier une forêt pour tuer une panthère hydrophobe, on l'incendie.
Faut-il dessécher un lac pour en faire une rizière, on supprime le lac.
Faut-il enfoncer vingt portes de bronze pour enlever une brahmanesse, on traite l'airain comme de la porcelaine du Japon.
Rien ne coûte à ces hommes , qui ont , un jour de caprice , haché à morceaux deux ou trois montagnes pour faire le temple de Doumar-Leyna.
Zeb-Sing, ayant rencontré un fakir mourant de faim sur la route de Solo, détacha un diamant de sa boutonnière et le lui jeta en disant :
— Ceci te donnera du riz, du varnpi , de la noix d'arec et du jambon d'ours de Labiata jusqu'à ta mort.
î^e fakir ramassa le diamant, et dit au prince :
— Tu os généreux comme Aureng-Zeb, et tu mérites de porter à ton doigt le fameux diamant Beabib qui vous raconté tôutês les
LE DIAMANT AUX MILLE FACETTES. l\
histoires qu'on lui demande, au lever du soleil, et laisse apercevoir daus ses facettes les types de femmes les plus merveilleux de l'univers.
— Dis-tu vrai? demanda le prince.
— Je le jure, par le Désavant ar ! répondit le fakir.
A ce serinent, la joie illumina le visage bronzé du jeune prince.
— Ce diamant Beabib, demanda-t-il , est-il plus beau que le diamant Couriz?
— Couriz ne pèse que 137 carats.
— C'est vrai, répondit le prince.
— Le diamant, poursuivit le fakir, que l'empereur Baber prit à Agra, en 1526, pèse 224 raltces, ou 072 carats, le diamant d'Aureng-Zeb pèse 900 carats.
— C'est encore vrai, dit le prince ; et Beabib, dit le prince, combien pèse-t-il donc ?
— Ah ! voilà le prodige, reprit le fakir.
Ce n'est pas le poids qui fait la valeur. Beabib ne pèse que o2 carats; et je donnerais pour lui volontiers, tout pauvre que je suis, les diamants de Baber et d'Aureng-Zeb.
— Et où peut-on trouver ce diamant ?
— Chez le brahmane Kosrou, à Hyder-Abad, devant la pagode de Ten-Tauli,
Voilà un fakir très connaisseur en diamants, se dit le prince; sa parole doit être vraie, puisqu'il a juré par les dix incarnations. J'irai à Hyder-Abad.
Zeb-Sing dit au roi son père : Je suis jeune, et je ne sais rien. Je veux voyager pour m'instruire.
Je veux voir Ceylan , illustre par la bataille de Rama et de Ravana ; je veux voir Taranganbouri , la ville des ondes de la mer (1); Caveri et sa rivière bleue ; Elora et ses temples souterrains ; Hyder-Abad et ses mines de diamants.
Je veux voir Malabar et Coromandel, rivages aimés des dieux.
" Ion père, ouvrez le trésor de vos largesses, et je pars.
Les rois barbares sont fort généreux.
Zeb-Sing puisa dans la vaste main de sou père , et il partit, riche comme deux Nabads.
Il ne visita ni Ceylan, ni Caveri, ni Elora; son navire doubla le Coromandel, et suivit la côte du Mysore, jusqu'au petit port d'Elmin. Ee là, il se dirigea vers Hyder-Abad, seul but de son voyage.
Arrivé dans la ville des diamants, le prince Zeb-Sing se déguisa en marchand d'Arménie, et se rendit à la maison du brahmane Koriou, qui demeurait vis-à-vis la pagode de Ten-Tauli.
Le fakir avait dit vrai.
(1) Que les voyageurs barbares ont nommé Tranquebar.