LE DIAMANT AUX MILLE FACETTES
Le prince et le brahmane eurent un fort long entretien, à la suite duquel ce dernier, Indien fort dévot, dit qu'il travaillait depuis vingt ans afin d'acquérir une grande fortune, dont l'emploi devait lui ouvrir, après sa mort, les portes du jardin Mandana, où il pourrait contempler éternellement la déesse Indra, assise sous son manguier, à côté d'ïrivalti, son éléphant de prédilection.
— Et comment, dit le prince, comptez-vous employer cette fortune, afin de jouir de tant de voluptés après votre mort ?
— En faisant restaurer le second étage de la pagode de Ten- Tauli, qui a été saccagée par un impie roi Mahratte.
— Et que vous manque-t-il , demanda le prince , pour commencer l'œuvre de cette restauration ?
— 11 me manque une somme énorme, dix mille sequins, ou leur poids en or.
— Si vous étiez un marchand de diamants, dit le prince, comme tant d'Indiens de votre ville, nous pourrions faire ensemble un petit commerce, et vous auriez tout de suite assez d'or pour entrer, après votre mort, au jardin Mandana.
— Je n'ai qu'un diamant, un seul, — répondit tristement le brahmane, — mais il m'est précieux comme la lumière du jour.
Ce n'est pas un diamant, c'est un ami.
11 me console, il me parle, il me réjouit, il m'enchante.
Ce diamant recèle un secret dans chacun de ses rayons :
Le soleil a mis vingt mille ans pour le créer dans un caillou fécond du mont Ni-Kiou ; et pendant ce long espace , tous les événements qui se sont accomplis dans le monde se sont reflétés dans ce diamant , en passant par le soleil ; faites-vous donc une idée des choses innombrables qu'il peut m'apprendra !
Avec lui , je n'ai besoin de rien ; sans lui , j'aurai besoin de tout.
— Sage brahmane, dit le prince.
Les dieux me gardent de ravaler votre diamant! Mais vous êtes vieux, et quand même vous vivriez un siècle, comme votre illustre roi Soudraka, jamais vous ne serez assez riche pour restaurer le second étage de la pagode de Ten-Tauli.
Tous ces vains plaisirs que vous donne votre diamant sont passagers et périssables ; ils vous fermeront peut-être le jardin du Dieu Bleu, et vous ouvriront une porte des sept enfers, où sont les mauvais esprits.
Tandis que, si vous avez la vertu de renoncer aux voluptés terrestres, et de restaurer la pagode voisine, vous jouirez éternellement des ineffables et éternelles douceurs du jardin Mandana. Sage brahmane Kosrou, à votre place, je n'hésiterais pas un 'instant.
— Kt que feriez-vous, jeune homme?
le vendrais le diamant dix mille sequins